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Mystères

De
320 pages

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Knut Hamsun. "L'amertume, la folie, la haine, le mépris, les dénigrements qui se donnent libre cours dans "Mystères" ne doivent pas nous faire oublier que Knut Hamsun était d'abord et avant tout un amoureux de la nature, un solitaire, un poète du désespoir. Il est capable de nous faire rire aux moments les plus inattendus -- parfois même au beau milieu d'une scène d'amour passionnée -- et pas toujours pour de bonnes raisons. Il peut, en un clin d'oeil, retourner une situation. De fait, il paraît souvent vouloir se libérer, s'extraire de sa propre peau. Mais si incisif que soit son humour, si mordantes que soient ses récriminations, cela ne nous empêche pas d'avoir le sentiment, la certitude, que c'est là un homme qui aime, un homme qui aime l'amour, et qui est condamné à ne jamais rencontrer une âme accordée à la sienne. Hamsun est vraiment ce qu'on pourrait appeler un aristocrate de l'esprit." -- Henry Miller.


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KNUT HAMSUN
Mystères
Traduit du norvégien par Georges Sautreau
La République des Lettres
I
L’année dernière au milieu de l’été une petite vill e côtière norvégienne fut le
théâtre de quelques événements on ne peut plus inso lites. Il surgit dans cette ville
un étranger, un certain Nagel, un curieux et singul ier charlatan, qui fit une foule de
choses bizarres et redisparut tout aussi soudaineme nt qu’il était venu. Cet homme
reçut même la visite d’une mystérieuse jeune dame q ui vint Dieu sait dans quel but
et n’osa pas demeurer sur les lieux plus d’une coup le d’heures avant de reprendre
sa volée. Mais tout ceci n’est pas le commencement …
Le commencement c’est que, lorsque le vapeur accost a le quai à six heures du
soir, il se montra sur le pont deux ou trois voyage urs parmi lesquels un homme
portant un costume d’un jaune voyant et une ample c asquette de velours. C’était
dans la soirée du 12 juin ; car on avait pavoisé ce jour-là en maints endroits de la
ville, à l’occasion des fiançailles de Mademoiselle Kielland qui furent précisément
publiées le 12 juin. Le garçon duCentral Hotelmonta aussitôt à bord et l’homme au
costume jaune lui confia son bagage ; en même temps il remit son billet à l’un des
officiers du bord ; mais là-dessus il se mit à arpe nter le pont de long en large sans
débarquer. Il semblait être en proie à une grande é motion. Quand le vapeur donna
le troisième coup de cloche, il n’avait même pas ré glé son addition au stewart.
Tandis qu’il était en train de le faire, il s’arrêta subitement et vit que le bateau
démarrait déjà. Il resta un instant interdit puis fit signe au garçon de l’hôtel qui était
déjà à terre et lui dit par-dessus le bastingage :
— C’est bon ! montez mon bagage et préparez tout de même une chambre.
Sur quoi le bateau l’emporta plus loin dans le fjord.
Cet homme était Johan Nilsen Nagel.
Le garçon de l’hôtel transporta son bagage sur une charrette ; ce n’était rien de
plus que deux petites malles et une pelisse, — une pelisse aussi, bien que ce fût en
plein été — et, en outre, une petite valise et une boîte à violon. Aucun de ces
bagages ne portait de marque distinctive.
Le lendemain à midi Johan Nagel arriva à l’hôtel en voiture ; il arriva par la
grand-route en voiture à deux chevaux. Il aurait pu tout aussi bien, et même
beaucoup plus facilement, venir par mer, et néanmoi ns il vint en voiture. Il apportait
quelques nouveaux bagages : sur le siège de devant il y avait encore une malle et,
à côté, un sac de voyage, un pardessus et une envel oppe de plaid renfermant
quelques effets. Le plaid était marqué aux initiale s J.N.N. brodées en perles.
Avant même de quitter la voiture, Nagel interrogea l’hôtelier sur sa chambre et
quand on l’eut conduit au premier étage il se mit à inspecter les cloisons, examinant
quelle en était l’épaisseur et si l’on pouvait ente ndre quelque chose des chambres
voisines. Puis il demanda brusquement à la bonne :
— Comment vous appelez-vous ?
— Sara.
— Sara … Et tout aussitôt : Puis-je avoir quelque c hose à manger ? Ah ! ah !
vous vous appelez Sara ? Écoutez, reprit-il, y a-t-il eu dans le temps une pharmacie
dans cette maison ?
Sara répondit, étonnée.
— Oui. Mais il y a plusieurs années de cela.
— Ah ! ah ! plusieurs années ? Oui, cela m’a frappé tout à coup en entrant dans
le vestibule ; ce n’est pas à l’odeur que je l’ai reconnu, mais j’en ai eu néanmoins le
sentiment. Oui, oui.
Quand Nagel descendit pour manger, il n’ouvrit pas la bouche et ne dit pas un
mot durant le repas. Ses compagnons de voyage de la veille, les deux messieurs
qui étaient assis au haut bout de la table, se fire nt des signes d’intelligence quand il
entra, plaisantèrent même assez ouvertement sur sa mésaventure de la veille sans
qu’il fît mine de les entendre. Il mangea rapidemen t, refusa le dessert d’un signe de
tête et se leva brusquement en se laissant glisser à reculons sur son tabouret.
Aussitôt il alluma un cigare et disparut en descend ant la rue.
Puis il resta absent jusqu’à bien après minuit ; il revint un peu avant que la
pendule sonnât trois heures. Où avait-il été ? Il s ’avéra plus tard qu’il était retourné
à pied à la ville voisine, qu’il avait marché, alle r et retour, tout le long chemin qu’il
avait déjà parcouru en voiture le matin. Il devait avoir une affaire extrêmement
urgente. Quand Sara lui ouvrit la porte, il était trempé de sueur ; il sourit pourtant à
plusieurs reprises à la servante et il était d’exce llente humeur.
— Dieu, quelle délicieuse nuque vous avez, ma fille ! dit-il. Est-il arrivé du
courrier pour moi pendant que j’étais absent ? À l’ adresse de Nagel, naturellement,
Johan Nagel ? Hou, trois télégrammes ! Ah ! écoutez , rendez-moi le service
d’emporter ce tableau, là sur le mur, voulez-vous ? Comme cela j’éviterai de l’avoir
devant les yeux. Ce serait si ennuyeux de le regard er tout le temps quand je serai
au lit. Napoléon III n’a d’ailleurs pas la barbe au ssi verte. Je vous remercie.
Quand Sara fut partie, Nagel s’arrêta au milieu de la pièce. Il se mit à regarder
fixement un point précis sur le mur, l’esprit total ement absent, et n’était que sa tête
s’inclinait de plus en plus d’un côté, il ne fit pa s un mouvement. Cela dura un long
moment.
Il était d’une taille au-dessous de la moyenne et a vait un visage brun avec un
regard étrangement sombre et une bouche très fine, une bouche féminine. À l’un de
ses doigts il portait une bague commune, de plomb o u de fer. Il était très large
d’épaules et pouvait avoir vingt-huit ou trente ans , en tout cas pas plus de trente.
Ses cheveux commençaient à grisonner autour des ore illes.
Il s’éveilla de ses pensées avec un grand sursaut, si grand qu’on l’eût pu croire
affecté, tout comme s’il eût dès longtemps prémédité de faire ce sursaut bien qu’il
fût seul dans la chambre. Puis il tira de sa poche de pantalon quelques clefs, de la
menue monnaie et une espèce de médaille de sauvetag e attachée à un ruban en
fort piteux état ; il posa ces objets sur la table près de son lit. Sur quoi il fourra son
portefeuille sous l’oreiller et tira de la poche de son gilet sa montre et un flacon, une
petite fiole de pharmacie portant une vignette « Po ison ». Il tint la montre un
moment à la main avant de la poser, par contre il remit aussitôt le flacon dans sa
poche. Puis il ôta sa bague et fit sa toilette ; il rejeta ses cheveux en arrière avec les
doigts, sans se servir aucunement de la glace.
Il s’était déjà mis au lit quand il constata soudai n l’absence de sa bague qui était
restée oubliée sur la toilette et, comme s’il ne po uvait se passer de ce pitoyable
anneau de fer, il se leva et la remit. Finalement i l décacheta les trois télégrammes,
mais il n’avait pas même lu le premier en entier qu ’il émit un petit rire bref et
silencieux. Il riait tout seul, dans son lit ; ses dents étaient extraordinairement belles.
Puis son visage redevint sérieux et, un peu après, il jeta les télégrammes avec la
plus grande indifférence. Ils semblaient néanmoins concerner une grande et
importante affaire ; il y était question de soixante-deux mille couronnes pour une
propriété rurale, et même d’une offre de paiement d e toute la somme en espèces si
la vente était conclue immédiatement. C’étaient de secs et brefs télégrammes
d’affaires, et ils n’avaient rien de risible ; mais ils étaient sans signature. Quelques
minutes après, Nagel était endormi. Les deux bougie s qui brûlaient sur la table et
qu’il avait oublié d’éteindre éclairaient son visag e rasé et sa poitrine et jetaient une
lueur tranquille sur les télégrammes qui s’étalaien t grands ouverts sur la table.
Le lendemain matin Johan Nagel envoya quelqu’un au bureau de poste : il reçut
quelques journaux, parmi lesquels deux ou trois jou rnaux étrangers, mais pas de
lettre. Il prit sa boîte à violon et la posa sur un e chaise au milieu de sa chambre,
comme pour la bien mettre en vue ; mais il ne l’ouv rit pas et laissa reposer
l’instrument sans y toucher.
Dans le courant de la matinée il ne fit rien d’autre que d’écrire quelques lettres et
de marcher de long en large par la pièce en lisant un livre. En outre il acheta une
paire de gants dans une boutique et, un peu après, quand il passa sur le marché, il
paya dix couronnes un petit chien rouge dont il fit incontinent cadeau à l’hôtelier. Il
avait baptisé le petit chienJakobsen(1), à la risée générale, et ce, malgré que ce
fût une chienne, par-dessus le marché.
Ainsi il n’entreprit rien de toute la journée. Il n ’avait aucune affaire en ville et ne
fit aucune visite, ne se rendit dans aucun bureau : il ne connaissait âme qui vive. À
l’hôtel on s’étonna un peu de sa manifeste indifférence pour à peu près tout, même
pour ses effets personnels. Ainsi les trois télégra mmes s’étalaient encore, ouverts à
la vue de chacun, sur la table de sa chambre ; il n ’y avait pas touché depuis le soir
qu’ils étaient arrivés. Il pouvait aussi négliger d e répondre à des questions directes.
L’hôtelier avait essayé deux fois de lui faire dire qui il était et ce pour quoi il était
venu dans cette ville, mais Nagel avait par deux fo is rompu les chiens. Un trait
particulier de son caractère se manifesta encore au cours de la journée ; bien qu’il
ne connût personne dans l’endroit et ne se fût adre ssé à personne, il s’était
cependant arrêté devant une des jeunes dames de la ville, à l’entrée du cimetière :
il s’était arrêté brusquement, l’avait regardée et saluée très bas sans dire un mot
d’explication. La dame en question avait rougi de tout son visage. Là-dessus
l’effronté personnage avait marché tout droit par l a grand-route jusqu’au presbytère
et l’avait même dépassé, chose que, du reste, il fi t aussi les jours suivants. Il fallait
constamment lui ouvrir la porte après que l’hôtel é tait fermé le soir, tant il rentrait
tard de ses pérégrinations.
Le troisième matin, juste comme Nagel sortait de sa chambre, il fut interpellé par
l’hôtelier qui le salua et lui dit quelques paroles aimables. Ils sortirent sur la
véranda, s’assirent tous deux et l’hôtelier imagina de lui poser une question
touchant l’expédition d’une caisse de poisson frais .
— Comment dois-je expédier cette caisse-là, pouvez-vous me le dire ?
Nagel regarda la caisse, sourit et secoua la tête.
— Non, je n’y entends rien, répondit-il.
— Ah ! vous n’y entendez rien. Je pensais que peut-être vous pouviez avoir
passablement voyagé et vu une chose ou l’autre, ail leurs, comment on s’y prend.
— Oh ! non, je n’ai pas beaucoup voyagé.
Pause.
— Ah ! c’est peut-être plutôt de … d’autres choses que vous vous êtes occupé.
Vous êtes peut-être dans les affaires ?
— Non, je ne suis pas dans les affaires.
— Alors, ce n’est pas pour affaires que vous êtes e n ville ?
Pas de réponse. Nagel alluma un cigare et se mit à fumer lentement en
regardant dans le vide. L’hôtelier l’observait de c ôté.
— Ne voudrez-vous pas un jour nous jouer quelque pe tite chose ? Je vois que
vous avez apporté votre violon, reprit l’hôtelier.
Nagel répondit avec indifférence :
— Oh ! non, j’ai cessé de jouer du violon.
Un peu après il se leva, sans autre forme de procès , et s’en alla. Après un
moment il revint et dit :
— Écoutez, il m’est venu une idée. Vous pouvez me p résenter la note quand
vous voudrez. Cela m’est égal de payer n’importe qu and.
— Oh ! merci, répondit l’hôtelier, cela ne presse p as. Si vous restez ici un certain
temps, je vous compterai un peu meilleur marché. Je ne sais si vous avez l’intention
de demeurer ici un certain temps ?
Nagel s’anima tout à coup et répondit immédiatement ; et même, sans motif
plausible, son visage rougit légèrement.
— Oui, il peut bien se faire que je demeure ici un certain temps, dit-il. Cela
dépend des circonstances. À propos, je ne vous l’ai peut-être pas dit : je suis
agronome, cultivateur, j’arrive de voyage, et il pe ut se faire que je m’installe ici un
temps. Mais j’ai peut-être même oublié de … Je m’ap pelle Nagel, Johan Nilsen
Nagel.
Sur quoi il alla serrer la main de l’hôtelier tout à fait cordialement et s’excusa de
ne pas s’être présenté plus tôt. On ne pouvait voir aucune trace d’ironie dans
l’expression de son visage.
— L’idée me vient que nous pourrions peut-être vous procurer une meilleure
chambre, plus tranquille, dit l’hôtelier. Vous deme urez tout près de l’escalier et ce
n’est pas toujours agréable.
— Non, merci, ce n’est pas la peine, la chambre est excellente, j’en suis très
satisfait. En outre, je puis, de mes fenêtres, voir toute la place du marché et c’est
amusant.
Un peu après, l’hôtelier dit encore :
— Oui, alors, vous vous donnez un moment de liberté ? Vous resterez en tout
cas une bonne partie de l’été ?
Nagel répondit :
— Deux ou trois mois, peut-être aussi plus longtemp s, je ne sais pas au juste.
Tout cela dépend des circonstances. Je verrai venir.
À ce moment un homme passa et salua l’hôtelier.
C’était un homme de chétive apparence, de petite ta ille et fort pauvrement vêtu ;
sa démarche était si pénible que cela vous frappait et, néanmoins, il avançait assez
rapidement. Bien qu’il eût salué très bas, l’hôteli er ne leva pas son chapeau. Nagel,
par contre, ôta complètement sa casquette de velours.
L’hôtelier le regarda et dit :
C’est un homme que nous appelons Minûte. Il est un peu imbécile, mais c’est
grand’pitié car c’est une bonne pâte.
C’est tout ce qui fut dit de Minûte.
— J’ai lu, dit soudain Nagel, j’ai lu il y a quelqu es jours dans les journaux qu’un
homme avait été trouvé mort ici quelque part dans l e bois, qu’était-ce au juste que
cet homme ? Un certain Karlsen, je crois ? Était-il d’ici ?
— Oui, répond l’hôtelier, c’était le fils d’une pos euse de sangsues de la ville ;
vous pouvez voir sa maison d’ici, le toit rouge là-bas. Il n’était chez elle que pour
ses vacances et il en a profité pour mettre fin à s es jours du même coup. Mais c’est
grand dommage, c’était un garçon très doué et il al lait bientôt devenir pasteur. Ah !
ce n’est pas si facile de savoir ce qu’on doit en d ire ; mais c’est un peu suspect ;
car, du moment que les deux artères des poignets étaient tranchées, ce pouvait
difficilement être un accident. Maintenant on a aus si trouvé le couteau, un petit canif
à manche blanc ; la police l’a trouvé hier soir, très tard. Il y avait probablement une
histoire d’amour là-dessous.
— Ah ! ah ! Mais y a-t-il vraiment quelque doute qu ’il se soit tué lui-même ?
— On a bon espoir ; c’est-à-dire il y a même des ge ns qui croient qu’il peut avoir
marché en tenant le couteau à la main et trébuché s i malencontreusement qu’il
s’est endommagé en deux endroits à la fois. Haha ! je trouve que c’est peu
vraisemblable, très peu vraisemblable. Mais on lui accordera très certainement la
sépulture en terre bénite. Oh ! non, il ne doit pas avoir trébuché, malheureusement !
— Vous dites que l’on n’a trouvé le couteau qu’hier soir, le couteau n’était-il
donc pas à côté de lui ?
— Non, il était quelques pas plus loin. Après s’en être servi, il l’aura jeté loin
dans le bois ; c’est par un pur hasard qu’on l’a trouvé.
— Ah ! mais quel motif pouvait-il avoir de jeter le couteau, du moment que son
corps présenterait tout de même des blessures prove nant manifestement d’un
couteau ? Il serait clair pour tout le monde qu’il devait s’être servi d’un couteau ?
— Ah ! Dieu sait quelle intention il peut avoir eue en faisant cela ; mais il devait y
avoir, comme dit, une histoire d’amour là-dessous. Je n’ai jamais entendu chose si
inouïe ; plus j’y pense, pire je la trouve.
— Pourquoi croyez-vous qu’il y avait une histoire d ’amour là-dessous ?
— Pour différentes raisons. Du reste ce n’est pas s i facile d’en dire quelque
chose.
— Mais ne pourrait-il pas être tombé tout seul, inv olontairement ? Il était dans
une position si affreuse : n’était-il pas étendu su r le ventre, le visage dans une
flaque d’eau ?