Napoléon à Brienne, par A.-N. Petit,...

De
Publié par

Bouquot (Troyes). 1839. In-12, XII-144 p..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : mardi 1 janvier 1839
Lecture(s) : 26
Source : BnF/Gallica
Nombre de pages : 144
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

IMPRIMERIE DE BOUCHOT. — TROYES.
PAR
MAITRE DE PENSION A BRIENNE - LE - CHATEAU.
BOUQUO T, LIBRAIRE - ÉDITEUR.
RORET, LIBRAIRE, RUE HAUTEFEUILLE.
Ht PRÉFACE.
de son enfance. Nous avions tenté cette
entreprise; mais, voyant que l'on nous
considérait comme tant d'autres, qui
cherchent à placer les productions de
leur travail intellectuel, nous avons re-
noncé avec peine à continuer une oeuvre
qui était toute de dévoument de notre
part, et nous ne publions notre livre au-
jourd'hui que pour faire connaître au pu-
blic les intentions qui nous animent. Nous
ne lui donnons donc point le format que
nous désirions, et nous ne l'ornons point
des gravures nombreuses et intéressantes
dont il serait susceptible.
Comme Napoléon passa son jeune âge
à Brienne, où il puisa les élémens de la
science militaire, et qu'il y reparut plus
tard, lors de sa décadence, nous divisons
notre histoire en deux parties ; et, à la fin
de l'ouvrage, nous renvoyons le lecteur,
1° à des notes dans lesquelles nous don-
nons quelques détails sur les événemens
de 1814, dans le département de l'Aube,
PRÉFACE. .VII
et qui se rattachent à la deuxième partie,
parce que ces événemens se lient immé-
diatement à la bataille de Brienne, la
première affaire d'importance qui ouvrit
la campagne de 1814 ; 2° à une notice,
dans laquelle nous parlons de la maison
de Brienne, et qui se rattache à la pre-
mière partie, parce que Napoléon fut
placé par cette maison à l'école de
Brienne»
C'est à vous, braves guerriers, qui, retirés dans vos
foyers, vous reposez maintenant de vos glorieux tra-
vaux, racontant à vos neveux les dangers que vous
avez courus*, et les victoires que vous avez remportées
sous les drapeaux de l'empire ; c'est à vous que nous
faisons hommage de ce livre. Nous ne vous suivrons
point dans vos campagnes, et nous ne vous retrace-
rons point le tableau des combats que vous connaissez
mieux que nous, puisque vous en avez partagé la
gloire. Nous nous contenterons de vous montrer
comment le héros qui vous a conduits par toute l'Eu-
rope, de victoires en victoires, passa son jeune âge à
l'école de Brienne, et comment la puissance colos-
X'
sale qu'il édifia sur votre valeur, et qui fit trembler
les rois sur leur trône, vint échouer sur les lieux
mêmes où elle avait pris naissance.
Avant de publier le livre dont nous avons l'hon-
neur de vous faire hommage, nous avions pris tous
les renseignemens nécessaires sur les circonstances
qui ont accompagné la vie de Napoléon à l'école de
Brienne, dans le but de satisfaire la curiosité des
voyageurs, qui tous les jours viennent saluer avec vé-
nération les ruines de cette école, et qui s'étonnent
de ne pas même remarquer une pierre en l'honneur
de ce souvenir. Nous avons donc cru qu'il ne serait
pas Sans intérêt de publier tout ce qui se rattache à
la personne de Napoléon à Brienne. Ainsi, braves
compagnons de sa gloire, vous ne serez pas, nous
l'espérons, insensibles au sentiment que nous a ins-
piré le souvenir d'un si grand homme : c'est vous qui
l'avez si vaillamment secondé dans l'exécution de ses
vastes entreprises; avec vous, que n'a-t-il point fait
pour élever un si grand empire ? Que de génie n'a-t-il
pas déployé pour rendre la France florissante à l'in-
térieur et formidable au dehors? Il l'a tirée du cahos
de là" république, et son épée l'a protégée contre les
cohortes ennemies, qui de toute part menaçaient de
l'envahir, et les nations Vaincues payèrent à la patrie
le juste tribut de votre bravoure. Apres tant de hauts
faits, la couronne des rois de France, que la révolu»
XI
tion avait foulée aux pieds, reparut plus brillante
que jamais sur la tété de Napoléon, qui la ramassa
dans la boue. Quel homme était plus digne de la por-
ter que celui qui avait régénéré le pays, et lui avait
donné des bases nouvelles ? L'uniformité des lois
consacrées dans le code Napoléon, ne fut-elle pas le
lien qui devait unir tous les Français? L'institution
de la Légion-d'Honneur, qui enfanta des prodiges,
et dont l'étoile brilla dés sa naissance sur le coeur de
la plupart d'entre vous, n'est-elle pas pour les ci-
toyens le plus noble mobile de leurs actions? Qui
r'ouvrit les temples ? Qui rappela dans le sanctuaire
les lévites dispersés sur une terre étrangère, où ils
pleuraient depuis long-temps la perte de leur patrie?
Les muses, effrayées du bruit des armes qui reten-
tissaient chez nos voisins, ne vinrent-elles pas se ré-
fugier sous les ailes de la victoire, et déposer leurs
lauriers à côté des lauriers de Pallas ; Immortels
et.
guerriers, de combien de dépouilles, fruits de vos
conquêtes, la France ne fut-elle pas enrichie ? Que
d'immenses travaux, que d'ouvrages magnifiques
présidés par le grand homme, sous la puissance de
vos armes, pour la prospérité du commerce et de
l'agriculture ; partout des canaux et des routes, pour
répandre l'abondance dans la capitale et la province.
Le Slmplon, le mont Genêvre et le Cénis, nous ou-
vrent un triple accès en Italie. Enfin, braves compa-
XII
gnons de la gloire de Napoléon, ne voyons-nous pas,
au milieu de la splendeur de la patrie, s'élever à la
voix de l'empereur cette orgueilleuse colonne qui
ressemble à celle de Trajan, et rappelle a jamais la
déroute des liasses et des Autrichiens à la bataille
d'Austerlitz, et éternise le souvenir de vos immortels
triomphes ?
Eh bien ! vaillans guerriers, le héros qui exécuta
tant de hauts faits a passé six années de son enfance
dans la maison d'où nous vous prions d'agréer l'hom-
mage que nous vous adressons, et il n'a pas seulement
une pierre qui rappelle son séjour en cette maison,
où tous les voyageurs regrettent avec nous de ne pas
voir un collège Napoléon.
Cependant, nous devons nous en consoler, en pen-
sant que les habitans de Brienne conserveront le sou-
venir de Napoléon, dont l'ombre planera toujours
sur les lieux qui furent témoins desjeux de son en-
fance.
PREMIÈRE PARTIE.
Napoléon Bonaparte, ce le 15 août 1769,
à Ajaccio, dans l'île de Corse, et d'une famille
noble (*), mais peu fortunée, fit son entrée à
l'école de Brienne, Io 20 avril 1779, à l'âge
(*) Celte famille était originaire d'Italie. Dans la guerre
que l'île de Corse soutint contre la France, et qui décida
de son sort, Mme Bonaparte, quoiqu'elle fût enceinte, avait
suivi à cheval son mari au milieu des combats; après la dé-
faite, elle se réfugia dans les montagnes, et retourna à
Ajaccio quand l'ordre fut rétabli.
Napoléon, dans le sein de sa mère, fut donc jeté au
milieu des agitations de la guerre, et la nature sembla
le disposer ainsi à passer sa vie dans le tumulte des camps.
• La naissance de Napoléon, dit un historien, eut quelque
• chose de remarquable ! Sa mère assistait à la messe qu'on
1
10 NAPOLÉON
de neuf ans huit mois huit jours. Dès son en-
fance, il avait montré un goût prononcé pour
les armes; sa mère, Mme Lastilia Ramolini,
en avait ressenti un plaisir secret, et déjà
l'avait destiné à la carrière militaire. M. de
Marboeuf, qui se trouvait alors dans l'île de
Corse en qualité de gouverneur, et qui fré-
quentait la famille Bonaparte, à cause du rang
distingué qu'elle occupait (Charles Bonaparte,
époux de Mme Loetitia, était assesseur à la cour
royale d'Ajaccio), porla un vif intérêt au petit
Napoléon, et lui accorda toute sa protection.
Il le recommanda à M. de Loménie, comte de
Brienne, alors ministre de la guerre, et obtint
qu'il fût admis, aux frais du gouvernement, à
l'école de Brienne, dont il devait faire un jour
toute la gloire.
Comme M. de Loménie répondit avec tout
célébrait en ce jour de fêle solennelle (15 août), lorsqu'elle
»se trouva surprise par les douleurs de l'enfantement ; elle
»n'eut que le temps d'accourir à sa maison, et quand le
«médecin qu'on envoya prévenir arriva, il trouva la mère
«délivrée. L'enfant plein de force semblait déjà jouer au
» milieu du salon, sur un tapis où il avait été déposé fana le
» secours de personne, en quittant le sein maternel : ce tapis
» représentait le roi David. Ainsi, en venant au monde,
» Napoléon se trouvait en contact avec une tête couronnée,
» et c'était avec ce roi que Dieu tira du simple rang de berger
» pour l'élever au rang suprême. »
A L ÉCOLE DE BRIENNE. 1 1
le zèle d'un père à l'intérêt que M. de Marboeuf
portail lui-même au jeune Napoléon, nos lec-
teurs seront sans doute curieux d'avoir quelques
notions sur la famille de ce comte et sur la ville
de Brienne; et nous pensons qu'après avoir
parcouru les circonstances qui ont accompagné
la vie de Napoléon à l'école militaire, ils ne
suivront pas avec moins d'intérêt le récit des
événemens de 1814 à Brienne et aux environs,
puisqu'ils y verront Napoléon empereur, dé-
ployant ses colonnes sur ces lieux mêmes qui
furent témoins des jeux de son enfance. Nous
allons donc laisser pour un instant Napoléon à
l'école- de Brienne, où nous viendrons le re-
trouver, quand nous aurons jeté un coup-d'oeil
sur la maison de son protecteur, M. de Loménie,
et sur Brienne-le-Château.
Celle petite ville de Champagne, dont la
population n'excède pas deux mille habitans,
la plupart vignerons et laboureurs, n'a aucune
importance par elle-même, quoiqu'elle soit si-
tuée dans une vaste plaine unie comme une
glace, ayant une étendue d'environ cinq lieues
de long sur deux de large; quoiqu'elle soit voisine
des bords de l'Aube et environnée de riches
pays agricoles; quoiqu'elle soit le point central
de sept roules aboutissant aux quatre points
3 2 NAPOLÉON
cardinaux. Elle doit donc toute sa renommée
à l'histoire de ses comtes, au séjour de Na-
poléon durant ses études, et aux événemens de
1814.
L'origine de Brienne se perd dans la nuit
des temps, et semblable a celle des nations,
l'histoire de celte ville est obscure dans son prin-
cipe. Sous le régime féodal, l'existence des
habitons était intimement liée à celle du château,
qui possédait tous les biens, et dont la juridic-
tion s'étendait sûr tous ceux qui résidaient en
ce pays; aussi, l'importance du château faisait
toute l'importance de Brienne. [Voyez note 1re.)
A partir du X" siècle, nous apercevons la
chaîne non interrompue des comtes héréditaires
de Brienne. Jusqu'alors les rois de France éta-
blissaient dans celte terre, comme en beaucoup
d'endroits du royaume, des comtes non héré-
ditaires, mais révocables à leur gré, a qui ils
donnaient la jouissance de cette terre, et qui
étaient à l'égard des rois ce que nos fermiers
sont à l'égard de leurs propriétaires. Au Xc
siècle seulement commença l'hérédité.
Depuis cette époque, quatre familles se sont
succédé dans la possession de celte terre ; de
sorte que ces quatre familles, s'alliant les unes
aux autres, n'en forment pour ainsi dire qu'une
A L ÉCOLE DE ORIENTE. 10
seule. En effet, pendant une suite de huit siècles,
la terre de Brienne n'a pas été aliénée une seule
fois ; elle a passé successivement, par héritage
ou mariage, de la première à la quatrième de ces
familles.
La première est désignée sous le nom de
Brienne, la seconde sous celui d'Enghein, la
troisième sous celui de Luxembourg, la qua-
trième sous celui de Loménie; c'est de celte
dernière famille que nous voulons nous entre-
tenir un instant.
Louise de Béon, fille do Bernard de Béon et
de Louise de Luxembourg, épousa Henri -
Auguste de Loménie en 1623,cl fit passer ainsi
la terre de Brienne dans la famille de Loménie.
Celte dernière famille, plus que les autres,
semble avoir pris à coeur les intérêts de la petite
ville de Brienne. Nous voyons Louise do Bcon-
Luxembourg fonder, en 1625, un couvent de
l'ordre des Minimes, consacré d'abord à l'édu-
calion primaire des enfans du pays; puis converti,
en 1730, en petit collège où les religieux ensei-
gnaient le latin. La même comtesse fit Lalir un
hôpital, dont elle confia l'administration à des
directeurs cl a quatre soeurs de la charité, dites
soeurs grises. Henri-Auguste do Loménie, qui
fut ministre et secrétaire d'état, cessa de vivre
3 4 NAPOLÉON
le 5 novembre 1666, et laissa le comté de
Brienne à son fils, Louis-Henri de Loménie,
qui naquit en janvier 1636.
Il avait à peine seize ans qu'il fut aussi,
comme son père, ministre secrétaire d'étal. Il
fit beaucoup de voyages, dont il nous a laissé
les relations avec des mémoires. Il mourut le
14 avril 1698, à la suite de chagrins de cour,
qui avaient altéré sa santé sur la fin de sa vie.
Le comté dé Brienne passa successivement au
pouvoir de Henri-Louis do Loménie, qui mourut
en 1743, et de Nicolas-Louis de Loménie, son
fils. Leur fortune, considérablement diminuée
par les dépenses de Louis-Henri, les contraignit
de passer leur vie sans éclat dans leur terre,
et l'on ne connaît guère que leurs noms. Nicolas-
Louis de Loménie eut deux fils, Charles-Etienne
et Louis-Marie-Athanase. Charles-Etienne céda
son droit d'aînesse à son frère, et embrassa les
ordres. Ainsi, Marie-Alhanase devint comte de
Brienne.
Il releva la splendeur do sa maison par son-
mariage avec Etiennette Fizcau de Cléinont,
fille d'un riche fermier général. L'opulence à
laquelle il s'éleva par celte alliance lui permit
d'acquérir, aux environs de Brienne, les terres
les plus considérables, de détruire le vieux
A L ÉCOLE DE BRIENNE. 13
château de ses pères, et de construire à la place
le superbe édifice qui fait aujourd'hui l'objet
de l'admiration do tous les voyageurs.
On vit donc s'élever ce magnifique palais,
d'après les plans de l'architecte Fontanes, sur
la hauteur qui domine la ville de Brienne. Le
sommet de la colline Bur laquelle était assis
l'ancien château avait, dit-on, la même éléva-
tion que le faîte do ce nouvel édifice. On ne
pouvait y monter que par une rampe en forme
d'escargot, et le château était flanqué de tours
gothiques, qui semblaient menacer le ciel. Mais,
quand de nouveaux plans furent tracés, la colline
s'abaissa et n'offrit plus que la figure d'un cône
tronqué, dont la base s'arrondit, de main d'hom-
mes, en pente douce. Le tronc do ce cône, du
côté de l'occident, offre à l'oeil réjoui une su-
perbe esplanade enrichie de verdure, et terminée
sur les côtés par deux longues et belles avenues
de tilleuls. A la face orientale du château, abou-
tissent en ligne droite et dans le même sens,
trois autres magnifiques avenues de grands
ormes, d'une,lieue de long, et situées, celle
du milieu en face du corps de l'édifice, et les
deux autres en face des deux pavillons placés
comme deux satellites, un peu en avant et sur
les côtés du château. La surface du cône est plan-
36 NAPOLÉON
tée de bosquets à travers lesquels on s'égare par
mille détours; elle est arrosée par un canal qui
prend sa source dans le parc, au pied d'un
orme antique, à l'ombre duquel Napoléon alla
souvent méditer (Terne-Fontaine). La blan-
cheur du château qui a conservé presque tout
son éclat extérieur, forme à l'occident un
contraste frappant avec la couleur rembrunie
des bois qui l'environnent. De ce pointa l'orient
la vue s'élance darfs le lointain et peut décou-
vrir les coteaux de Saint-Dizier. Le comte do
Brienne, dans son salon, pouvait donc, d'un
coup-d'oeil, embrasser la plaine et distinguer
toutes ses propriétés. L'ardoise qui couvre
cette maison semble, au loin, se confondre avec
l'azur du ciel. Depuis les désaslres de 1814, ce
château a perdu toute sa magnificence inté-
rieure; quelques pièces seulement ont été ré-
parées.
M. de Loménie, de concert avec le cardinal
son frère, fit aussi rebâtir l'ancien hôpital, où
il fonda des lils entretenus aux frais du château ;
les soeurs de la charité furent chargées par eux
de l'éducation des jeunes filles du pays; Il y
établit une filature de colon, dont il confia la
direction à ces mêmes religieuses; ce qui offrit
une ressource aux pauvres du pays. Il fît couper
A L ÉCOLE DE BRIENNE. 17
la plaine de plusieurs roules, dont les côtés
plantés d'arbres servent de magnifiques ave-
nues au château, et qui forment entre elles
plusieurs angles, dont Brienne est le sommet
commun.
La maison des Minimes avait été, dès l'an
1730, convertie en petit collège, où les reli-
gieux enseignaient le latin a la jeunesse des envi-
rons. Ce couvent jouissait, en 1774, d'une
certaine réputation, et réunissait un assez grand
nombre d'élèves, pour plusieurs desquels les
cctmtes avaient fondé des bourses. Une plus
belle destinée était réservée à celle maison. Le
1er février 1776, le roi divisa l'école militaire de
Paris en douze collèges, qu'il distribua dans la
province. Le couvent des Minimes, par suite
des faveurs dont jouissait le comte de Brienne
à la cour, fut choisi pour recevoir cent élèves
du Roi et cent pensionnaires, el il eut la gloire
d'élever dans son sein, le héros des temps mo-
dernes, l'empereur Napoléon.
Ou construisit donc dans l'enclos des Mini-
mes un nouveau collège, auquel on attacha des
soeurs hospitalières de la communauté deNevcrs,
pour être chargées de soigner les élèves mala-
des. En 1788, on adjoignit à ce collège une
école de génie, destinée à recevoir des cadets
1 8 NAPOLEON
gentils-hommes, au nombre de quarante, avec
autant de pensionnaires. L'école de Brienne fut
assez florissante jusqu'en 1790; mais alors,
elle comptait peu d'élèves , et bientôt après le
gouvernement la supprima. [Voyez noie 2.)
Le comte de Brienne, parvenu au faîte de
l'opulence, n'avait plus qu'une faveur à deman-
der au ciel, celle d'avoir des enfans héritiers de
son nom. Il avait, dit-on, l'esprit occupé de
cette pensée, lorsque, voyageant dans une pro-
vince de France, il fit la rencontre d'une famille
portant le nom de Loménie, et se composant
de deux jeunes gens et d'une demoiselle, qui
tous trois avaient reçu une éducation distinguée.
Il les emmena dans son château, à Brienne, et
les adopta.
M. de Loménie fut appelé au ministère de la
guerre, lorsque déjà le cardinal, son frère,
occupait le ministère des finances; mais, la
fortune, qui jusqu'alors avait comblé le comte
de ses faveurs, ne lui réserva plus que des dis-
grâces, et finit par lui faire boire, jusqu'à la lie,
la coupe du malheur. La révolution éclata, et
M. de Brienne, au sortir du ministère, se retira
dans son château, attendant que la tempête
politique fût appaisée. Il ne courut point, à
l'exemple de la noblesse, sur une lerre élran-
A L ÉCOLE DE BRIENNE. 19
gère, chercher un asile contre l'orage : il pensa
qu'il lui serait permis de rester en paix à
Brienne; mais les tyrans de la patrie lancèrent
bientôt dans la province leurs geôliers et leurs
bourreaux, pour abattre les têtes les plus élevées,
el le printemps de 1794 vit arracher de sa paisi-
ble demeure, pour être traîné dans les cachots
de Paris, ce comte infortuné, malgré les lar-
mes et les réclamations des habitans de Brienne,
qui le pleuraient comme un père. Le 10
mai de la même année, sa tête tomba sous le
fer meurtrier ; les trois enfans qu'il avait adoptés
le suivirent sur l'échafaud, el furent comme
lui les malheureuses victimes de la révolution.
Telle fut la fin déplorable du dernier comte de
Brienne, le protecteur de Napoléon. Ses biens
furent confisqués au profit de l'État. M. de
Brienne n'eut donc pas le bonheur qu'il méritait,
de survivre avec sa famille adoptive à l'orage de
la révolution, ni de rentrer dans la jouissance
de ses biens, rendus à sa veuve par l'empereur
"Napoléon, qui, par une bizarrerie de la fortune,
était devenu le proleeleur de celui qui l'avait
placé à l'école de Brienne, où nous l'avons laissé,
et où nous allons le reprendre pour suivre
dans le cours de ses éludes le développement
de son génie.
20 NAPOLÉON
Abandonné au milieu des élèves, il ne se
montra point zélé partisan de leurs jeux. Il
était toujours sérieux, et rien ne fixait plus son
attention que la vie des grands hommes et le
récit des grandes actions qu'il méditait sans
cesse, ainsi que tout ce qui pouvait imprimer à
son âme un noble élan vers la liberté.
Cette disposition qui le portait à vivre dans
l'isolement, l'air froid qu'il avait avec ses ca-
marades, et le ton d'une sèche réserve qu'il ob-
servait envers eux, et même à l'égard de ses
maîtres,, le firent surnommer le Spartiate; et,
lorsqu'il eut manifesté son penchant prononcé
pour l'art des fortifications et des exercices guer-
riers, les directeurs l'appelaient noire petit gé-
néral. On le voyait quelquefois se mêler aux
jeux de ses condisciples; mais il aimait mieux
s'enfermer dans son jardin ou dans sa chambre
pour y.lire quelque livre sérieux. Ces! là qu'il
parcourait les pages d'Ossian ou de la Jérusalem
délivrée, les mémoires du maréchal de Saxe,
les narrations de Plutarque, et en général tous
les livres d'histoire qui frappaient son imagi-
nation ardente par le tableau de grands évé-
nemens. Il y remarquait avec un plaisir secret
ces grandes ruines sur lesquelles il voyait s'éle-
ver d'autres empires, d'autres hommes puissans
A I. ÉCOLE DE BRIENNE. . 2 1
sortis do la poussière, et devenus par leurs ex-
ploits tous rayonnans de gloire. C'était son point
de mire, comme s'il eût pressenti dans son âme
la force du génie qui devait l'élever sur le pre-
mier trône du monde. L'étude du latin lui of-
frit peu d'attraits; aussi y fit-il peu de progrès;
car, à quinze ans, il était faible en quatrième.
Il portait toute son attention vers l'étude des
faits et des mathématiques, principalement vers
l'art de fortifier ou d'attaquer une place. Ce ne
fut donc pas sans éprouver une vive satisfaction
que le P. Patrault, son premier professeur en
celte science, aperçut dans Bonaparte une pé-
nétration qu'il n'avait pas encore remarquée
dans aucun de ses élèves. Avant de passer dans
la classe professée par le P. Patrault, Bonaparte
avait appris les quatre premières règles sons
Pichegru, qui devint un célèbre général de la
République, et qui avait été aussi élève de l'école
de Brienne, où il se trouvait encore à l'arrivée
de Napoléon, employé en qualité de maître de
quartier.
Napoléon ne tarda pas à manifester les dis-
positions que la nature avait mises en lui; il
saisissait avidement tous les moyens propres
à développer son génie militaire. Tout ce qui
pouvait lui servir à tracer une ligne de fortifica-
2 2 NAPOLÉON
lion, un plan do bataille, portail la joie dans
son âme, et mellait en jeu les ressorts de son
esprit guerrier. Quelque temps après son entrée
à l'école, les Minimes firent creuser une large
fosse à poissons. Bonaparte, qui se promenait
dans la cour près des ouvriers, s'arrêta pour
considérer leur travail; puis jugeant que les
terres qu'ils jetaient sur le bord de la fosse pour-
raient bien lui servir à faire une expérience, il
s'approcha d'eux, lorsqu'ils allaient quitter l'ou-
vrage pour déjeûner, retint l'un d'eux, saisit une
pioche et une pelle, communiqua son plan à
l'ouvrier, et lui commanda de l'imiter. Tous
deux se livrent avec ardeur à la besogne, et
. bientôt sous leurs mains les terres se redres-
sent au tour de la fosse, semblables à des ram-
parls qui défendent une ville de guerre. Quand
le travail fut achevé, Napoléon le mesura d'un
coup-d'oeil, puis il dit à l'ouvrier ; C'est bien,
père Loré, voilà comment on fortifie une ville,
je suis content de vous, tenez, voilà vingt-qua-
tre sous pour votre peine. L'ouvrier, content
d'avoir gagné une double journée en peu de
temps, ne fut pas fâché de déjeûner un peu
tard; il se retira donc en remerciant beaucoup
Napoléon, et en emportant sa pièce de vingt-
quatre'sous et un bon appétit.
A L ÉCOLE DE BRIENNE. 20
Le P. Berton, placé à la fenêtre de la linge-
rie, et portant par-là un oeil de surveillance sur
les élèves, aperçut le travail du jeune Bona-
parte. Quand l'ouvrier fut de retour après son
déjeûner, le principal le fit monter dans sa
chambre pour s'informer de ce que Napoléon
avait fait et de ce qu'il lui avait dit. L'ouvrier
le lui raconta,, et le principal se mit à pousser
une exclamation déplaisir : « Bien, bien, notre
petit général ! »
Pendant les premiers temps de son séjour à
l'école, Napoléon eut à subir l'épreuve d'une
punition qu'il avait peu méritée. Pour avoir
commis une légère faute d'insubordination, il
se vit condamner par un maître de quartier à
revêtir la robe de bure et à dîner à genoux sur
le seuil du réfectoire. Celte correction l'humilia
jusqu'au fond de l'âme, et le jeta dans un terrible
état de convulsion qui lui fit perdre connais-
sance. Aussitôt le P. Patrault accourut vers
son élève, pour lui épargner la honte d'une
humiliation à laquelle il avait été condamné sans
discernement, et le principal lui-même, le P.
Berton vint lever un arrêt si peu mérité. Telle
fut la première punition que subit Napoléon à
l'école de Brienne.
Il y avait déjà quelque temps qu'il était à
24 NAPOLÉON
l'école, et il ne s'était pas encore choisi un ami.
Cependant, malgré son goût pour la solitude, il
ressentit le besoin de s'en chercher un dont le
caractère pût sympathiser avec son humeur
sombre. Le premier de ses condisciples qui lui
sembla mériter son attachement fut Langier, à,
qui plus tard il donna le titre de baron.
Ce jeune homme répondit bien à l'amitié de
Bonaparte ; mais ce dernier, qui mesurait l'af-
fection de son coeur sur l'étendue de son esprit,
voulait posséder sans partage l'amitié de Langier.
Plus expansif que Bonaparte, Langier né crut
point devoir fermer son coeur à la voix amicale
de quelques autres condisciples moins sérieux que
Napoléon. Celui-ci lui adressa quelquefois de
sévères réprimandes à ce sujet : «Monsieur, lui
dit-il un jour, vous avez des liaisons que je n'ap-
prouve pas ; j'aimais vos moeurs pures, vos nou-
veaux amis vous perdront. Choisissez donc
entr'eux et moi ; je ne vous laisse pas de milieu,
il faut être homme et vous décider, », Ces repro-
ches, adressés avec assurance et sang-froid, et
avec cette force d'âme qui caractérisa l'empereur
dans toutes les circonstances de sa vie, ne man-
quèrent pas de faire une certaine impression
sur l'esprit de Langier. Ce dernier s'efforça
de prouver à Napoléon que ses relations avec
A L'ÉCOLE DE BRIENNE. 20
d'autres condisciples ne diminuaient eu rien
l'affection particulière qu'il avait pour lui ;
mais il ne put dissuader Napoléon, qui ne sut
jamais flotter un seul Instant entre deux partis :
« Choisissez , monsieur, lui- dit-il, choisissez
et comptez ceci pour un premier avis. » Ce-
pendant le jeune Langier ne cessa pas pour cela
de participer aux récréations de ses condisci-
ples, dont la fréquentation déplaisait à Bona-
parte. Celui-ci lui adressa encore les mêmes
reproches, et Langier lui fit encore la même
réponse. Bonaparte ne crut pas devoir con-
tinuer plus long-temps son affection à un ami
qui méprisait ses remontrances; il lui dit
alors : « Monsieur, vous avez méprisé les avis de
l'amitié ; ne me parlez de votre vie, »
Une circonstance religieuse aurait dû cepen-
dant resserrer les noeuds de l'amitié que Bo-
naparte et Langier avaient contractée. C'est
qu'ils avaient fait ensemble leur première com-
munion, et ensuite reçu la confirmation à l'é-
glise de l'école. Dans celle cérémonie de la con-
firmation donnée aux élèves par l'archevêque
de Sens, Napoléon fit la répartie suivante : Le
grand vicaire demandait à Bonaparte ses pré-
noms pour les répéter au prélat, Napoléon, dit
le jeune Corse avec assurance, et l'archevêque,
1.
26 NAPOLÉON
à qui le grand vicaire répéta ce nom, ayant dit :
Je ne connais pas ce saint-là. « Je le crois
bien, répliqua Bonaparte, c'est un saint Corse. »
En effet, ce nom n'est point connu dans l'al-
bum des saints français.
Napoléon, après avoir rompu avec Langier,
devint encore plus sombre qu'auparavant, et
jugea qu'il devait réfléchir longtemps avant de
se prononcer sur le choix d'un ami. Cepen-
dant, parmi les élèves, il s'en rencontra un dont
les dehors et l'esprit lui plurent. Il désira se
l'attacher; mais auparavant il voulut bien étu-
dier son caractère. C'était du reste un des
élèves les plus distingués en mathématiques, et
il était devenu l'émule de Bonaparte en celte
science. Après quelque temps d'épreuve, Na-
poléon vit que Bourrienne (c'est son nom) mé-
ritait justement son affection, et fit de lui son
intime ami pendant tout son séjour à l'école
de Brienne.
Ce qui le charmait surtout dans son ami
Bourrienne, c'était le goût de celui-ci conforme-
au sien pour l'étude des mathématiques et pour
les exercices guerriers. Une circonstance favo-
rable vint offrir aux deux écoliers intimes l'oc-
casion de se livrer à ce genre de récréation,
plein de charmes pour eux. Tous les ans, les
A L'ÉCOLE DE BRIENNE. 27
écoliers célébraient l'anniversaire de la Saint-
Louis, qui était la fêle du roi et en même temps
celle du P. Berton, principal de l'école. Pour
donner plus d'éclat à cette cérémonie, les pro-
fesseurs, qui étaient des religieux de l'ordre des
Minimes, permettaient aux élèves de tirer un
certain nombre de pétards, et n'apportaient
pas assez de surveillance dans ces jeux si dan-
gereux.
Tandis que les élèves souhaitent la fête au
bon P. Berton, une explosion de pétards se
fait entendre et attire tous les yeux du quar-
tier. Pendant ce temps-là, Bonaparte et Bour-
rienne et tous les élèves, qui avaient-le plus de
goût pour l'odeur de la poudre, sont réunis au-
tour d'une boîte, qui renferme une provision
de pétards. Bourrienne est à cheval sur celle
boîle, tandis que les autres s'amusent à faire
brûler, tout auprès, des fusées de poudre pé-
tries avec de l'esprit de vin. Une étincelle partie
d'une fusée pénètre dans la boîte et se commu-
nique à quelques pétards méchés. L'explosion
renverse tous les élèves placés autour de la
boîte; bientôt ils se relèvent et cherchent vite
leur salut dans la fuite. Napoléon qui se trou-
vait tout près, et que plus tard les balles de-
vaient respecter dans toutes les batailles, ne
2 0 NAPOLÉON
reçut pas la moindre égratignure, tandis qu'un
élève placé à ses côtés fut tout noir de poudre.
Bourrienne, sans éprouver aucune frayeur,
reste assis sur la boîte, dont les coûtés n'ont pas
éclaté; et ce n'est pas sans un plaisir secret que
Bonaparte remarque dans son jeune ami l'au-
dace d'un vieil artilleur.
Napoléon, dans son jeune âge, comme dans
tout le cours de sa vie, aima toujours à se voir
environné d'un appareil militaire. Lorsqu'il
était enfant, et qu'il pouvait à peine marcher,
il demanda un canon, et ses parens lui en don-
nèrent un qui pesait environ trente livres. A
Brienne, il voulut avoir des pièces d'un plus
gros calibre; mais il les fabriqua lui-même.
Pendant l'hiver, il façonna de gros canons de
neige; et comme ces canons n'étaient pas de
bronze, le soleil du printems les fit bientôt dis-
paraître. Alors Napoléon recourut à une autre
fonderie. Leshabitans de Brienne, éloignés des
carrières de pierre, emploient la terre do la
route, qu'ils détrempent, à former une espèce
de brique appelée carreaux de terre. Ces car-
reaux, qu'ils font sécher et durcir aux rayons
du soleil, acquièrent ainsi la solidité de la bri-
que, surtout lorsqu'ils sont placés à l'abri de
la pluie. On s'en sert pour construire des bâ-
A L'ÉCOLE DE BRIENNE. 29
timens. Napoléon fil donc buriner plusieurs
pièces de cette matière, et d'un fort calibre,
puis il commanda à ses camarades de mettre
ces pièces (*) à la place des canons de neige,
qu'il avait braqués à chaque côté de la grande
porte de la cour, ce qui donnait un peu à celle
place l'aspect imposant do l'entrée de l'Hôtel-
des-Invalidcs.
Tous les jeux qui n'avaient pas rapport aux
exercices guerriers ne lui offraient point d'at-
trails; alors il rentrait dans la solitude, et se
retirait le plus souvent dans son jardin, dont
il avait fait une espèce de forteresse, qu'il avait
environnée d'une épaisse palissade, et où il cul-
tivait avec soin certains arbrisseaux, tels que le
chèvrefeuille, pour en hâter la croissance. C'est
dans celle solitude qu'il nourrissait son esprit
de la lecture de ses auteurs favoris, qu'il tra-
çait des plans dans son esprit et sur le terrain.
Lorsque d'anciens élèves quittaient l'école, ils
avaient coutume de vendre leur jardin 10 ou
12. francs. Napoléon fit l'acquisition de ceux de
ses deux voisins, et il était fier de voir ainsi son
pelil royaume plus vaste et mieux organise que
tous les jardins de ses condisciples.
. (*} Ces pièces avaient dix-huit ponces de diamètre.
3o NAPOLÉON
Comme Napoléon passait la plupart de ses
récréations eh cet endroit, et qu'il semblait,
en quelque sorte, mépriser les jeux de ses ca-
marades, ceux-ci venaient souvent l'assiéger
dans celte solitude, et il s'en suivait do petites
guerres, dont l'avantage restait quelquefois à
Bonaparte, mais le plus souvent à ses cama-
rades.
Un jour que ces derniers, par leurs conti-
nuelles agressions, avaient excité dans son ame
le courroux de la vengeance, il saisit une vieille
épée, qu'il avait cachée dans son jardin, et l'oeil
étincclant, il éprouve en lui-même une fureur
inconnue. Bientôt les agresseurs se présentent;
alors, sans attendre leur approche, Bonaparte
quitte sa retraite comme un lion furieux, et
brandissant son épée, il s'élance sur celte jeu-
nesse qui vient troubler sa solitude. Mais, obligé
de céder au nombre, il est désarmé et aban-
donné dans un état d'étourdissement. Il semble
que ses condisciples se réunissant ainsi contre
lui représentent les hordes coalisées du Nord,
qui doivent un jour rassembler leurs forces
pour lui faire la guerre en ces lieux.
L'humeur sombre de Napoléon lui avait attiré
l'inimitié de plusieurs élèves, qui lui en vou-
laient réellement, et qui l'accusaient de misan-
A L'ÉCOLE DE BRIENNE. 3l
thropie. Un jour que Bonaparlecroyaitses jours
menacés par eux, il dit à Langier, à qui il n'a-
vait pas encore retiré son amitié : « Mon cher
ami, on en veut à mes jours; lu es enveloppé
dans la proscription; c'est ce soie que nous se-
rons attaqués; viens dans ma chambre, apporte
ta cuvette, Ion pot à l'eau, nous nous barrica-
derons avec ma commode ; si l'on nous force,
j'ai mon épée. » Langier consent à son désir;
ils se disposent donc à se défendre comme dans,
une citadelle. Mais les préparatifs deviennent
inutiles, car leurs camarades ne songent point
à les attaquer.
Le père de Bonaparte était assesseur à la
cour d'Ajaccio. Quelques-uns de ses camarades,
■pour le contrarier, donnaient à ce mot d'asses-
seur différentes interprétations, et prétendirent
qu'il ne signifiait autre chose qu'huissier. Un
autre plus hardi osa le traiter de fils de recors,
et lui récita ces vers de Racine :
Et, si dans la province
On distribue en tout vingt coups de nerf de boeuf,
Votre père à lui seul en embourse dix-neuf.
Aussitôt tous les élèves se mettent à rire aux
éclats. Bonaparte justement irrité se relire dans
sa Ghambre. Les élèves qui viennent de rire de
si bon coeur, prévoient quelque suite fâcheuse
02
NAPOLÉON
de cette affaire, cl cachent l'auteur de la plai-
santerie. Bonaparte revient bientôt, et ne le
trouvant plus, il charge un de ses camarades
de lui remettre un billet dans lequel il provoque
Pougin des Ilets à un combat singulier, soit
dans sa chambre, soit dans la sienne : tout en-
droit lui est bon, pourvu qu'il soit vengé. On
remit le billet à un des professeurs qui, après
avoir assemblé tous les élèves dans une des
salles d'étude, dit à Bonaparte : « Est-ce vous,
monsieur, qui avez écrit ce billet ?—Oui, mon-
sieur, et si Pougin des îlets vous l'a remis, sa
lâcheté mérite un châtiment de plus. ■— Ob-
servez, s'il vous plaît, devant qui vous parlez;
vous avez été insulté, je le sais; mais, n'avez-
vous pas des supérieurs? — Un pareil outrage
ne peut être vengé par un tiers. — Vous per-
sistez, à ce que je vois, dans votre ressentiment':
vous voulez donner à vos compagnons l'exemple
de la vengeance et de l'insubordination ; eh bien!
monsieur, vous allez être mis sur le champ au
cachot. Ï
L'ordre fut aussitôt exécuté. De son côté, Bo-
naparte écrivit sans retard à M. de Marboeuf,
qui était venu visiter Mme d'Espinal à Sens. Il
lui rendit compte de l'événemeut qui s'était
passé. M. de Marboeuf vint à Brienne pour s'en-
A L'ÉCOLE DE BRIENNE.
55
tendre avec le Principal, et Bonaparte, au bout
d'une heure, fut mis en liberté, mais en recevant
cette remontrance de son prolecteur : « Jeune
homme, à l'avenir, ne vous livrez pas si aisé-
ment à la colère; car celui qui s'emporte pour
un .sujet grave, finit par s'émouvoir pour une
bagatelle.
Napoléon était toujours en butte aux sar-
casmes de ses camarades. Un jour qu'il avait
reçu une lettre et trois écus de six livres de l'é-
vêque d'Autun, frère de M. de Marboeuf, un
aulre de ses condisciples, nommé Desfoulers,
osa lui dire : Comment se porte maman Mar-
boeuf? Est-elle toujours aussi joyeuse que de
coutume ? Napoléon justement irrité lui jette les
trois écus à la tête avec tant de force qu'il ren-
verse-Desfoulers, le blesse au front et lui casse
une dent. Pour celte voie de fait, on le met à
la retenue dans sa chambre, mais bientôt on
le rend à la liberté ; car, le bon P. Berton le fait
venir dans sa chambre, et Napoléon lui fait
cette réponse : « Lorsqu'un fils est grièvement
offensé dans la personne d'une mère qu'il adore,
peut-il contenir les premiers transports de sa
colère? » Le jeune Desfoulers fut sévèrement
réprimandé.
L'état de querelle qui ne cessait point entre
2
54 NAPOLÉON
Bonaparte et ses condisciples fatiguait les direc-
teurs, qui commençaient à le regarder comme
un élève morose et misanthrope. Jusque là ce-
pendant le mal n'était pas grand. Le seul mo-
tif qui indisposait les condisciples de Napoléon,
c'est qu'il dédaignait leurs jeux; il trouvait son
plaisir dans la lecture de Polybe, de Plularque,
de Quinte Curce, et dans la solution de quelques
problêmes. Celte récréation était loin d'être
blâmable; mais d'après le récit d'un de ses ca-
marades, Napoléon passait pour avoir des idées
exaltées de liberté et d'indépendance, et pour
n'avoir vu que du despotisme dans la conduite
de ses maîtres. On ne le voyait donc prendre
part aux jeux de ses camarades que pour allu-
mer en eux le feu des petites révoltes contre
les maîtres. Alors, il était le premier à haran-
guer ses camarades, et après l'émeute il était
toujours puni comme un des plus mutins. Il
recevait sans se plaindre la punition, et traitait
de lâches ceux qui avaient la faiblesse de ver-
ser quelques larmes et de faire entendre quel-
ques plaintes.
Si dans son premier âge Napoléon professa
des idées d'indépendance, il n'eut pas toujours
de l'antipathie pour les idées de domination,
comme il le prouva plus tard. Quoiqu'il en soit,
A L'ÉCOLE DE BRIENNE. 35
dès ses tendres années, il avait, nouvel Annibal,
juré une haine implacable aux Génois, parce
qu'ils avaient cédé l'île de Corse à la France,
en 1768. Cette île avait été enlevée aux Sarra-
zins par Adémar, amiral des Génois, qui eurent
beaucoup de peine à les gouverner; mais en
1700, désespérant de les réduire, ils cédèrent
l'île à la France. Paoli, parrain de Bonaparte,
s'était mis à la tête d'un parti démocratique,
et il fut le dernier à rendre les armes. Bona-
parte, indigné de cette cession, en avait conçu
contre les Génois une haine implacable, qu'il
manifesta à l'école de Brienne, Un jeune élève
de l'île de Corse, né à Bastia, fut admis à l'école
en 1781. Aussitôt les écoliers se réunirent au-
tour de lui et l'engagèrent à se faire passer pour
génois aux yeux de Napoléon. Après la leçon,
un des élèves le présente à Bonaparte, en lui
disant que c'est un génois. A ce mot seul, Na-
poléon jette un regard plein do haine sur le
jeune homme, et lui dit en italien : Serais-tu
de cette nation maudite? Le novice n'eut pas
plutôt répondu ; 'si signor, que Bonaparte le
saisit par les cheveux et l'eût cruellement mal-
traité, si l'on n'eût dégagé de ses mains ce pau-
vre diable, qui ne s'était guère attendu à un
pareil accueil, et l'on parvint difficilement à
5G NAPOLÉON
persuader Bonaparte qu'il était comme lui de
l'île de Corse.
Gomme les élèves dînaient tour-à-tour à la
table du Principal, lorsque le tour de Bona-
parte fut venu, les professeurs, qui connaissaient
son opinion, firent tomber la conversation sur
Paoli, dont ils s'entretenaient mal et à dessoin.
« Paoli, reprit sur le champ Napoléon, était un
grand homme, et jamais je ne pardonnerai à
mon père d'avoir concouru à la réunion de la
Corse à la France. Il aurait dû suivre sa for-
tune et succomber avec lui. w Lorsque les élèves
voulaient lui causer de la peine, ils lui disaient
qu'il n'était pas français, mais seulement tribu-
taire de la France. Ce ne fut en effet qu'en
1789 que l'île de Corse fut mise au nombre des
provinces françaises.
Un autre jour que Napoléon dînait encore à la
table du P. Berton, les professeurs firent rouler
la conversation sur les maux qui accablent les
princes dans les temps de révolution. « Savez-
vous pourquoi les rois sont à plaindre, dit tout-à-
coup le jeune Bonaparte?» —C'est peut-être vous
qui nous l'apprendrez, répliqua le P.Dupuis, sous-
principal (1).— Oui, Monsieur, continua Bona-
(1) Le P. Dupuis donna des leçons de grammaire fran,-
A L'ÉCOLE DE BBIENNE. 37
parle,avec une hardiesse qui étonna les convives,
et j'ose vous assurer que votre école est plus dif-
ficile à conduire que le premier royaume du
monde. La raison en est que vos élèves ne vous
appartiennent pas, et qu'un roi qui veut forte-
ment l'être fut toujours le maître de ses sujets. »
Tout le monde cria au sophisme. « Je vous as-
sure, dit Napoléon, que si j'étais roi, je vous
prouverais ce que j'avance. »
Un jour que Napoléon était réprimandé par
le P. Patrault, Son professeur de mathémati-
ques, il lui répondit avec la fermeté d'un homme
qui ne croit pas mériter des reproches. Le P. Pa-
trault, que le ton de son élève avait justement
offensé, lui dit : « Qui êtes-vous donc, mon-
sieur, pour oser me parler ainsi ? — Un homme, »
répondit froidement Bonaparte. Alors le bon
religieux se contenta de lui répliquer : « Mon
jeune ami, si j'ai le droit de commander ici,
j'ai commencé par obéir; avant de se croire un
homme, il faut le devenir. »
Les élèves étaient tenus sur un pied militaire ;
ils avaient des officiers qu'ils nommaient eux-
çaise à Bonaparte qui, à son entrée à l'école, ne pouvait se
faire entendre qu'en italien, et qui fit de rapides progrès
dans le français, sous la direction du sous-principal.
58 NAPOLÉON
mêmes, et Bonaparte étant des- plus capables
fut nommé capitaine d'une compagnie. Mais,
comme il déployait trop de sévérité dans l'exer-
cice de ses fonctions, il fut dégradé, et sa dis-
grâce lui fut annoncée solennellement. Bona-
parte la reçut avec sang-froid, et détacha lui-
même les insignes dont il était revêtu ; mais il re-
gagna bientôt leurs suffrages. M. de Bourrienne
donne sur le compte de Napoléon un excellent
témoignage. « La conduite des autres élèves
à son égard fut rarement louable; jamais on ne
l'a vu porter des plaintes contre eux. Lorsqu'il
avait, dit-il, la surveillance de quelque devoir
que l'on enfreignait, il aimait mieux aller en
prison que de dénoncer les petits coupables; ce
qui lui arriva plus d'une fois. »
Lorsqu'il était chargé de veiller à l'observation
de la disciplin dans le poste qui lui était confié,
il montrait un caractère inflexible. En 1782,
on jouait à l'école la Mort de César, et Bona-
parte avait le commandement d'un poste. Les
habitans de Brienne pouvaient assister à ces
sortes de spectacle en présentant une carie
d'entrée. La femme du concierge, qui ne s'en
était pas munie, parce' qu'elle se croyait assez
connue pour s'en dispenser, puisqu'elle vendait
tous les jours du lait el des fruits aux élèves,
-A L'ÉCOLE DE BRIENNE. 39
voulait force*' la consigne. Le factionnaire fait
son rapport au commandant, qui s'écrie d'une
voix impérieuse: «Qu'on éloigne cette femme
qui apporte ici la licence des camps. »
En 1785, il tomba de là neige en abondance,
et ce fut pour Bonaparte l'occasion de se li-
vrer aux jeux guerriers qu'il aimait tant. Il
détermina ses camarades à s'armer des instru-
mens dont ils se servaient pour cultiver leurs
jardins, afin d'élever un monceau de neige,
qu'ils disposèrent en forme de citadelle dans la
cour de l'école, à peu de distance des salles
d'étude, afin que la neige fût long-temps à
l'abri du soleil. Celle citadelle était un carré
parfait flanqué de quatre tours et les remparts
avaient quatre pieds d'épaisseur. Les travaux
dirigés par Napoléon furent exécutés avec tant
d'intelligence, qu'ils étaient admirés par les
habitans de l'endroit et par ceux des environs,
qui accouraient pour les voir. Lorsqu'ils furent
achevés, les élèves se divisèrent en deux armées,
l'une assiégée, l'autre assiégeante. Napoléon
donna le signal de l'attaque, et le combat com-
mença : aussitôt des guerriers intrépides es-
saient d'emporter la place en lui donnant l'as-
saut ; mais une grêle de boules de neige, lancée
du haut des tours, écarte promptement les as-
40 NAPOLÉON
siégeans, qui reviennent plusieurs fois à la
charge avec acharnement. C'est en vain qu'ils
veulent renverser les tours, les obus éclatent
et ne mettent point le feu à la citadelle.
Le siège dura quinze jours, et peu s'en fallut
que les élèves ne se vissent condamnés à vieillir
sous les murs d'un autre Ilion, si le soleil du
printemps n'eût été ici pour eux ce que le che-
val de bois fut pour les Grecs, si le soleil ne fût
venu fondre la neige et abaisser tous les jours
les remparts dont on aperçut encore les ves-
tiges sur la fin de mai.
Au mois de septembre de la même année, à
la distribution des prix, Napoléon reçut le prix
de mathématiques, et se vit couronner par les
mains du duc d'Orléans, qui séjourna pendant
un mois au château du comte de Brienne.
Personne n'ignore que sous l'ancien régime
le droit de chasse appartenait exclusivement au
seigneur, et qu'un vilain ne pouvait en cons-
cience tirer sur un pauvre lièvre, sans se rendre
coupable du crime de lèse-majesté; c'était un
cas pendable, et malheur à qui se trouvait en
ce cas. Or, la population du gibier était deve-
nue si considérable qu'on voyait dans les plaines
des troupeaux de lièvres, semblables à des trou-
peaux de moutons, porter la désolation et causer
A L ÉCOLE DE BRIENNE. 41
le dégât dans le champ.du laboureur; et, lors-
que, pendant l'hiver, la neige couvrait la terre
et réduisait le lièvre à la disette, on voyait cet
animal dépouiller sa timidité naturelle et pousser
la hardiesse jusqu'à franchir les haies des jar-
dins, où il allait dérober quelques feuilles de
choux verts.
Tandis que, durant un de ces hivers rigou-
reux, la terre était couverte d'un épais manteau
de neige, les lièvres pressés par la faim venaient
en foule visiter le jardin des Minimes, où ils
trouvaient force choux verts. Ce jardin était
environné de murs, excepté au midi. De ce côtés
il n'était fermé que par une haie vive. Bona-i
parle, voyant les fréquentes incursions d'uni
peuple si nombreux sur le territoire de l'école,
prend la résolution de chercher des victimes
dans celte espèce animale, il détermine ses ca-
marades à déclarer la guerre aux téméraires qui
osent s'avancer jusque sous les murs des salles
d'étude. Aussitôt les chasseurs, sous les ordres
de Napoléon, s'établissent sur une ligne droite
en bataille, s'arment de boules de neige, qu'ils
ont le soin de rendre bien dures; et, au signal
donné, ils exécutent'sur l'ennemi une charge
qui le frappe de terreur. Celui-ci épouvan^
lé cherche son salut dans une prompte fuite.
42 NAPOLÉON
Un grand nombre reçoivent sur le dos des coups
de boules de neige, et laissent tomber sur leurs
pas quelques poils de leur fourrure; mais point
de victimes, celle fois, la fuite est trop prompte
et trop favorable. Napoléon, voyant qu'en sui-
vant la même tactique, il est impossible d'arrêter
l'ennemi dans sa retraite précipitée, avise à un
stratagème-. Il ordonne à tout son bataillon d'é-
lever un mur de neige 10 long de la haie, et de
percer au bas de ce mur, de dislance en dis-
lance, de petites issues. Aussitôt l'ordre donné,
les élèves se livrent avec ardeur au travail, le
mur s'élèvepromptement, elle même jour tout
est achevé. Le lendemain, l'heure de la récréa-
lion arrivée, on se prépare au combat : une
sentinelle est placée à chaque issue le long du
mur, tenant toute prête une porte de neige pour
fermer le passage, aussitôt que les lièvres seront
entrés. Dès que le peuple imprévoyant a donné
dans le piège, les issues se ferment, le bataillon
paraît et les boulets volent de toute part; les
lièvres cherchent à fuir : vains efforts, toutes les
roules sont inlcrceptées, enfin le pauvre animal
est tout haletant, épuisé de fatigue et accablé
de boules de neige. La terre est jonchée de
morts et de mourans; le reste tombe captif
entre les mains des vainqueurs, qui ne font pas
A L'ÉCOLE DE BRIENNE. 43
grâce de la vie à leurs prisonniers. On relève
les corps morts et l'on se dispose à leur accor-
der les honneurs de la sépulture; le cuisinier
de l'école est chargé de leur creuser un tom-
beau.
Les religieux ne s'étaient point opposés à
celle petite guerre faite aux lièvres, qui venaient
causer le dégât dans leur jardin, et M. de Brienne,
qui protégeait Napoléon, fut loin de lui en vou-
loir de ce qu'il avait un peu diminué le nombre
de ses lièvres, car il en avait encore assez pour
lui dans la plaine et dans les bois.
Dans un beau jour d'été, où l'eau des fleuves
invite à prendre un bain salutaire, les élèves
étaient allés visiter l'abbaye de Basse-Fontaine,
rendez-vous de leurs promenades favorites.
Déjà ils s'élancent au sein de l'onde, nagent et
plongent comme des poissons. En ce lieu l'Aube,
dont le cours est très-rapide, se trouve resser-
rée entre deux bords escarpés, excepté à un
endroit où elle forme de petits bancs de sable,
et où aboutit une petite prairie. L'eau coule sur
une couche de grève parsemée d'enfoncemens
périlleux. Les élèves traversent le lit de la ri-
vière, remontent et descendent le cours de
l'eau. .Napoléon n'est pas le dernier à cet
exercice, et plus d'une fois il a franchi l'abîme
44 NAPOLÉON
en fendant l'onde avec audace, malgré la dé-
fense des maîtres, qui ont signalé les en-
droits périlleux et fixé les limiles du bain. Plu-
sieurs élèves, enhardis par l'exemple de Bona-
parte, se soustraient à la vigilance des surveil-
lans et se déterminent à suivre leur camarade
au milieu du danger. Ils passent et repassent
plusieurs fois au-dessus de l'abîme; mais l'un
d'eux placé à côté de Napoléon, dont il veut se
montrer le plus audacieux rival, se fatigue et
disparaît sans être remarqué et sans recevoir
aucun secours. Ce malheur est bientôt connu
de tous les élèves et des maîtres, et toute l'é-
cole est en deuil. Le Principal est dans une pro-
fonde affliction, et dans le plus grand embarras
pour annoncer cette triste nouvelle aux parens
du noyé.
Les élèves piaulèrent un saule sur le bord de
la rivière, vis-à-vis l'abîme, pour rappeler le
souvenir de ce malheur. Si la providence eût
permis qu'à la place de cet élève Bonaparte eût
succombé, la destinée de la France et de l'Eu-
rope eût été bien changée.
Les élèves de l'école avaient coutume de di-
riger leurs promenades à travers le parc du
château, qui a environ une lieue de long, et s'é-
tend jusque sur les bords de l'Aube, à l'endroit
A L'ÉCOLE DE BRIENNE. 45
où se trouvait l'abbaye de Basse-Fonlaine,
jusqu'au village de Malhaux, où ils allaient se
rafraîchir avec du lait, et jusqu'au hameau de
Magny-Aubert, où ils allaient souvent faire.des
goûtés champêtres. Un beau jour d'été, que les
élèves se rendaient tambour battant au village
de Malhaux, Napoléon aperçut, au sortir do
Brienne, un cheval qui paissait sur les bords de
la route ; aussitôt il s'en saisit, et plus léger que
le cerf, il enfourchesa monture et part en avant
comme un éclaireur. Arrivé sur le bord de la
rivière, il cherche dans le parc un endroit bien
fourni d'herbe pour y attacher et y laisser paî-
tre son coursier, puis il passe à la nacelle et se
rend à la maison où il a coutume de prendre
sa lasse do lait qu'il aime tant, et fait préparer
les rations à ses camarades, qui doivent bien-
tôt arriver. — Toutes les femmes du village
apportent sur la rive gauche de la rivière, leur
laitage, leurs fromages et leurs fruits, qu'elles
se réjouissent de vendre aux élèves.
Pendant ce temps là, les propriétaires du che-
val qui a disparu sont fort inquiets et le cher-
chent partout ; on dit même qu'ils le firent récla^
mer au son du tambour. Lorsqu'ils eurent bien
cherché, l'heure du retour de la promenade
arriva; Napoléon repassa à la nacelle, alla re*
46 NAPOLÉON
trouver son bucéphale, qui n'avait pas non plus
perdu son temps; car, étant au milieu d'une
herbe épaisse, il avait pu se rassasier tout à son
aise. Il enfourche de nouveau sa monture et
repart aussi prompt que l'éclair. Il descend à
l'endroit où il a pris et où il abandonne le che-
val. Bientôt quelqu'un passant par là recon-
naît l'animal et le reconduit à son maître qui l'a
tant cherché et tant réclamé. Quand les élèves
sont de retour, la renommée ne tarde pas à ré-
pandre dans tout Brienne que Bonaparte a été
le ravisseur du cheval. Le bruit de cette aven-
ture vole de bouche en bouche. Napoléon fut
un peu réprimandé; mais ensuite on ne fit plus
qu'en rire à l'école et dans tout le pays.
Ces sortes de récréations enchantaient Bona-
parte, aucune autre ne pouvait distraire son es-
prit des idées sérieuses qui l'occupaient pendant
le jour et les heures consacrées au sommeil.
Une lampe brûlait toute la nuit dans sa cham-
bre, à côté du principal. Un soir que deux hom-
mes de Brienne revenaient sur les onze heures
d'un pays voisin, l'un dit à l'autre : « Vois-tu
celle lumière qui brille à travers une fenêtre de
l'école militaire? eh bien ! elle ne s'éteint point
de la nuit, il y a là un nommé Bonaparte qui
étudie sans cesse, et je crois bien qu'un jour
A L'ÉCOLE DE BRIENNE. 47
ce gaillard-là parviendra à quelque chose. »
En effet, Napoléon se voyant à l'école de
Brienne, avec des jeunes gens qui l'effaçaient
par l'éclat de leur fortune, se livra dès ce mo-
ment à l'ardeur si constante qu'il déploya pour
le travail, afin de remplacer par ses succès ce
qui lui manquait du côté des richesses. S'il fût
né dans l'opulence, il se fût peut-être endormi
au sein de la mollesse, et peut-être ne se fût-il
pas montré aussi sensible à l'émulation. Pour
faire connaître combien chez lui l'amour-pro-
pre était un puissant mobile, il suffit de lire une
de ses lettres à son père, dans laquelle il se
plaint, au commencement de son séjour à l'é-
cole, de ne pouvoir figurer avec ses camara-
des.
Voici celte lettre que nous empruntons à
l'auteur qui l'a rapportée :
a Brienne-le-Châtean, le S avril 1781.
» Mon père,
»Si vous ou mes protecteurs ne pouvez me
» fournir les moyens de paraître plus dignement
» dans cette école, faites-moi revenir à la maison,
» et cela sur le champ. Je suis fatigué de voir
» d'insolens condisciples, qui n'ont que leur for-
»tune pour toute recommandation, se moquer
48 NAPOLÉON
»de ma pauvreté; il n'y a pas un seul individu
» parmi eux qui ne me soit très-inférieur par
» les sentimens dont mon âme est enflammée.
» Quoi ! monsieur, votre fils sera-t-il continuel-
lement en butte aux sarcasmes de ces jeunes
«gens riches et impertinens, qui affectent de
» plaisanter des privations que j'éprouve? Non,
» mon père, je me flatte que non : si ma position
» ne peut être améliorée, retirez-moi de Brienne,
« faites-moi apprendre un métier s'il est né-
cessaire; placez-moi avec mes égaux, et je ré-
» ponds que je serai bientôt leur supérieur.
«Vous pouvez juger de mon désespoir par la
«proposition que je vous fais : encore une fois,
«j'aimerais mieux être premier garçon dans
» une manufacture, que d'être exposé à la ri-
«sée publique dans la première académie du
«monde.
» N'allez pas vous imaginer que ce que j'écris
» est dicté par le désir de me livrer à de dispen-
» dieux amusemens ; ils n'ont aucun attrait pour
» moi, je n'ai d'autre ambition que celle de prou-
»ver à mes camarades que j'ai comme eux les
» moyens de me les procurer.
» N. BONAPARTE. »
Peu de temps avant de quitter l'école de -
A L'ÉCOLE DE BMENNE. 49
Brienne, il écrivit à son père une autre lettre
dans laquelle il se plaint encore plus amère-
ment et exprime la volonté de fer, qui dirigea
les actions de toute sa vie.
« Briennc-le-Château, le 20 avril 1784.
» Mon cher père,
«Dès l'époque a laquelle, par le crédit de M.
» de Marboeuf, vous m'avez fait entrer à l'école
» royale de Brienne, vous vous êtes probable-
» ment imaginé que vous n'aviez plus rien à
« faire pour votre fils. Si telle a été votre façon
» de penser, j'en suis mortifié, tant pour vous
» que pour moi. Par là, vous n'aurez pas le plai-
» sir de me savoir heureux, ni moi celui de vous
» remercier de vos bontés. Figurez-vous le di-
«lemne auquel je suis réduit, et alors justifiez-
»vous à vous-même, si vous le pouvez, le si-'
» lence que vous gardez sur les demandes ur-
sgontes que je vous ai adressées. L'absolue né-
» cessité seule a pu me forcer à vous les faire.
» Qu'il est heureux celui qui n'a besoin de per-
sonne et qui n'a rien à demander, pas même
»à ses parens! Qui vous a forcé dé me placer
«ici? Pourquoi n'avez-vous pas consulté vos
«moyens? Celui qui ne peut faire son fils avo-
5o NAPOLÉON
» cat, doit en faire un charpentier. Outre cela,
«votre amour-propre ne doit-il pas être blessé
» de savoir la figure de votre fils au milieu des
» jeunes gentilshommes ses condisciples, de
» voir votre fils en proie à tous les besoins, lan-
174 dis qu'eux ne manquent do rien ? Mon père,
» une pareille conduite ne peut durer plus long-
» temps. Vous avez une maison à Sartine, ven-
»dez-là; ne dépensez pas tant pour l'éducation
»de mes frères; que mes soeurs travaillent pour
» leur entrelien; en un mot, maintenez-moi
«honorablement dans la position où vous m'a-
» vez mis. Je suis sur le point de partir pour la
«capitale; sans argent, il m'est impossible de
» m'y rendre. J'ai été obligé d'emprunter vingt
spistolcs sur mon billet payable à un mois de
«date. Je me flatte qu'à la réception de celle
« lettre, vous m'enverrez les moyens de faire
» honneur à ma signature. Si je suis hors d'état
» de rembourser cette dette, je serai, à jamais
«déshonoré, et probablement vôtre fils sera
«perdu pour vous.-Quant au style de celle let-
» tre, j'ai la confiance que vous en excuserez la
» rudesse, en vous rappelant les humiliations de
«toute espèce que je suis forcé d'endurer, et
«surtout les nobles sentimens qui m'animent.
» Voire fils, monsieur, n'a que seize ans; mais

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.