Napoléon III et la Prusse

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Dentu (Paris). 1866. France (1852-1870, Second Empire). in-8.
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Publié le : lundi 1 janvier 1866
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NAPOLÉON III
ET
LA PRUSSE
PARIS
IMPRIMERIE BALITOUT, QUESTROY ET Ce,
7, rue Baillif et rue de Valois, 18
NAPOLÉON III
ET
LA PRUSSE
PARIS
E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERE D'ORLEANS.
1866
NAPOLÉON III ET LA PRUSSE
I
Si la ballade allemande nous apprend que les morts
vont vile, la politique nous a habitués à voir les événe-
ments défiler devant nos yeux avec une rapidité tout
aussi fantastique. Qui se souvient encore de l'entre-
vue, toute l'écente pourtant, qui eut lieu entre Napo-
léon IIl et M. le comte de Bismark, à Saint-Cloud, et
de l'accueil chaleureux, affectueux même, fait par
l'empereur des Français au ministre du roi de Prusse?
L'impression fut vive pourtant, mais elle s'est éva-
nouie sans laisser de trace, dès qu'un autre fait est
venu occuper l'attention publique. C'était un verre
nouveau qui succédait à un autre dans cette lanterne
magique qu'on appelle l'histoire politique de tous les
jours.
— 6 —
Celui qui écrit ces lignes a retenu dans sa mémoire
le fait de cette entrevue, il y a réfléchi longuement ;
et sans savoir ce qui s'est passé entre les deux diplo-
mates, — car il n'a l'habitude ni d'écouter aux portes,
ni d'être admis dans le conseil des Dieux, sans
avoir la prétention de raconter ce que personne ne sait,
et ce qu'on ne saurait faire que par un manque de res-
pect ou par une indiscrétion coupable, il a pensé que
tout esprit politique devait voir dans cet événement po-
litique un symptôme, et qu'il lui était permis d'en tirer
toutes les conclusions qu'une grande loyauté, le désir
ardent du bien public et de la paix générale peuvent
inspirer.
Il a lu aussi le récent discours de M. Jules Favre
au Corps-Législatif, et tout en admirant la haute
éloquence de l'orateur, il n'a pu s'empêcher de com-
parer les brillantes fleurs de sa rhétorique à ces
somptueuses tentures sous lesquelles, dans les fêtes
et les solennités, on cache les constructions non
achevées et les échafaudages vacillants. En présence
de pareils faits et de pareils événements, une opinion
sincère, qui constate que l'intelligence des hommes les
plus éminents s'égare et peut entraîner l'esprit public
à sa suite, ne saurait se taire. Il faut qu'à son tour,
elle affirme ce qu'elle croit être la vérité, et arrive, à
force de persistance et d'énergie, à faire pénétrer sa
conviction dans tous les coeurs
La Prusse et la France, l'alliance non seulement
possible, mais nécessaire, mais indispensable de ces
— 7 —
deux puissances, leurs rapports avec les autres gou-
vernements de l'Europe et le peu d'avantages qu'elles
ont à espérer de leur amitié ou le peu de craintes
qu'elles ont à concevoir de leur hostilité, les bases sur
lesquelles cette fructueuse alliance pourrait être con-
clue et les conséquences qu'elle aurait, — voilà les
points principaux que l'auteur va examiner dans les
chapitres qui suivent.
II
Il serait au moins oiseux de refaire ici l'histoire de
la Prusse, et sous prétexte de démontrer ce que doit
être un jour cette nation, et ce qu'elle sera, de remon-
ter le cours des siècles pour raconter son établissement
en Europe, sa prompte fortune, sa transformation si
nattendue d'humble et petit duché en grande puis-
sance.
Quelques mots pourtant seront nécessaires.
Quand on se demande quels ont été les instruments
de cette grandeur qui étonne aujourd'hui, quelles ont
été ses ressources, on est obligé de s'avouer qu'on les
trouve tout entiers dans les dissensions de l'Europe.
C'est à leur faveur que le grand-électeur Frédéric-
Guillaume put fonder la puissance de sa maison, que
Frédéric, son fils, se plaça la couronne royale sur la
tête, que la Silésie, que la Pologne démembrée, furent
— 8 —
conquises par Frédéric le Grand. C'est, enfin, grâce
aux guerres de l'Empire que la Prusse, d'abord réduite
à néant par le traité de Tilsit, se redressa plus puis-
sante que jamais, un pied sur la Vistule, et l'autre
sur le Rhin. En établissant au Congrès de Vienne la
Prusse telle qu'elle est aujourd'hui, la diplomatie crut
élever une digue aux tendances envahissantes de la
France. Les possessions prussiennes sur le Rhin, si
peu importantes avant la Révolution, s'agrandirent,
considérablement, et Trèves, Coblence, Cologne, Muns-
ter , et avec elles la meilleure partie des provinces
rhénanes, passèrent, de par la volonté du Congrès,
sous la domination de la maison de Brandebourg. En
lui confiant en même temps la garde de forteresses,
telles que Mayence, Ehrenbreitstein, Sarrelouis, le
Congrès cherchait à rendre toute alliance entre la
France et la Prusse impossible.
La Prusse s'est tenue pendant plus d'un demi-
siècle, immobile dans ses limites conventionnelles.
Comme elle sentait que rien, en dehors de la foi des
traités, ne la sauvegardait, elle est restée à son poste,
l'oreille au guet, le fusil en avant, comme une sentinelle
perdue dans un pays ennemi. Dès l'abord elle fut toute
à sa vie et à son développement intérieurs. A partir de
1815, l'esprit libéral se manifesta partout en Europe,
et le gouvernement prussien dut suivre l'élan donné.
Des états provinciaux, avec des attributions il est
vrai encore restreintes et mal définies, furent établis
bientôt, et ce fut, pour l'esprit libéral, une école
— 9 —
dans laquelle, pendant vingt-cinq ans et dans des
luttes quotidiennes, il put acquérir ce sentiment de sa
force et cette trempe énergique que, tôt ou tard, un
peuple emploie à son agrandissement à l'extérieur et
à la manifestation de sa suprématie. La révolution de
1848 força le roi Frédéric-Guillaume de convoquer
une Assemblée Coustiuante, dont les exigences et les
allures menacèrent bientôt le trône lui-même. En
1853, enfin , fut sanctionnée par les Chambres la
Constitution qui régit encore la Prusse et lui a donné
un gouvernement constitutionnel.
M. de Manteuffel eut à lutter dès l'abord contre
tous les excès d'un pareil régime. Mais au mois de
septembre 1862, après la démission du prince de Hohen-
lohe, M. de Bismark-Schoenhausen arriva au pouvoir.
Si jamais le dicton latin : audaces fortuna juvat, a pu
être pris pour devise par un homme, c'est sans con-
tredit par M. de Bismark. Tête ardente, coeur dévoué,
intelligence supérieure, il ouvrit à l'esprit national des
horizons nouveaux. La grandeur de la patrie, sa gloire
militaire, son étendue territoriale, son influence diplo-
matique, étaient, selon lui, des titres dont pouvait
s'enorgueillir et s'enflammer le patriotisme tout au-
tant que de quelques libertés parlementaires con-
quises au risque de l'agitation et de la défiance, si
funestes toutes les deux à la prospérité d'un pays.
Le rôle de la Prusse est double. Elle doit affirmer sa
suprématie en Allemagne au détriment de l'influence
autrichienne ; elle doit aussi — et l'étendue de ses
— 10 —
côtes l'indique suffisamment, — prendre place parmi
les puissances maritimes de premier ordre. Le port de
Kiel lui est indispensable dans ce dernier cas, l'agran-
dissement du territoire est d'urgence dans le premier.
M. de Bismark avec cette haute conception politique,
qui en fait un des premiers hommes d'État du siècle
et qui l'a fait surnommer le Richelieu de la Prusse,
uniquement pour dire qu'il était un grand ministre,
vit tout cela du premier coup. Pour arriver à son but
il réveilla avec une habileté admirable la question du
Sleswig-Holstein, et après avoir neutralisé les grandes
puissances de l'Europe qui aurait pu venir au secours
du Danemark, entreprit, de concert avec l'Autriche,
une guerre qui couvrit de lauriers les troupes prus-
siennes à Düppel, et conclut ce traité de Gastein qui
lui donna le port de Kiel et jette aujourd'hui les popu-
lations des Duchés de l'Elbe, lasses de l'état provisoire,
dans ses bras. Dans cette lutte, à laquelle l'Europe
entière a assisté attentivement, la Prusse a été cons-
tamment victorieuse ; l'Autriche n'a joué qu'un rôle
secondaire, et les bénéfices matériels mêmes vont lui
échapper. L'annexion des Duchés à la Prusse est im-
minente ; elle est commandée par la situation, peu im-
porte le nom qu'elle portera, annexion directe ou
union personnelle, ce mot heureux inventé par le di-
plomate ingénieux pour satisfaire les susceptibilités,
éphémères d'une génération avide d'autonomie et d'in-
dépendance. Les membres de l'ordre équestre du
Holstein ont déjà envoyé au, cabinet de Berlin une
— 11 —
adresse dans laquelle ils déplorent le préjudice incal-
culable causé aux Duchés par l'état provisoire. « Nous
« déclarons, disent-ils sans détours, que nous ne pou-
« vons voir le bien-être et le salut de la patrie que
« dans l'union avec la monarchie prussienne. Nous
« espérons de la sagesse du roi qu'il saura faire choix
« des moyens conduisant à ce résultat, et que les ins-
« titutions particulières du pays, réunies sous le scep-
« tre de la Prusse, seront maintenues en tant que
« cela sera conciliable avec le bien public. » Et en fi-
nissant ils s'écrient : « Puisse ce but désiré être pro-
« chainement atteint, afin que l'incertitude et les va-
« riations de la situation du pays ne lui occasionnent
« pas de plus grands dommages. » On ne saurait être
plus précis et plus explicite à la fois.
M. de Bismark a revendiqué le Sleswig-Holstein
pour la patrie allemande, au nom du grand principe
des nationalités. Le Holstein, tout le monde le sait, est
complétement allemand ; le Sleswig l'est aux deux
tiers, et depuis longtemps les populations des Duchés
se plaignaient entre autres, dans une série de griefs,
que la langue danoise les envahissait à l'aide de cer-
taine pression administrative. Nous ne raconterons pas
au long celte anecdote si connue d'après laquelle le
Danemark avait poussé dans le Holstein et le Sleswig
le zèle jusqu'à introduire la langue danoise dans un
institut destiné à délier la langue des sourds-muets
d'origine allemande. Mais nous voulons citer les
excellentes paroles prononcées, à propos de cette
— 12 —
question, par M. de Parieu au Corps-Législatif. Nous
ne saurions mieux dire, et l'autorité de l'éminent vice-
président du Conseil-d'État vient à l'appui de notre
thèse et nous fortifie dans notre conviction. « Je n'ad-
« mets pas, dit-il, qu'on considère le principe des na-
« tionalités comme un suprême dissolvant du droit
« des traités, de toutes les délimitations territoriales,
« de toutes les règles de l'équilibre international, de
« toutes les convenances de la constitution européenne.
« Mais enfin n'y a-t-il donc pas quelque chose de res-
« pectable dans ce sentiment de nationalité? Est-ce
« qu'il n'est pas en rapport avec les principes domi-
« nants de notre siècle ? N'est-il pas le corollaire pur
« et simple du développement des institutions repré-
« sentatives? Est-ce qu'on ne le voit pas toujours à
« côté de ces institutions ? C'est en 1834 que les insti-
« tutions représentatives ont été données au Sleswig
« et au Holstein? Presque immédiatement la question
« des nationalités s'est posée. Pourquoi? parce qu'on
« parlait la même langue, et que dès que les peuples
« sont appelés à discuter leurs intérêts, ils sont portés
« à se grouper de la façon la plus utile à cette dis-
« cussion et à la communauté des intérêts qui en sont
« l'objet. Ils se séparent ou ils se forment ainsi en
« groupes, marqués d'après leur origine et leur natio-
« nalité ; et toutes les fois que les peuples tendent à se
« gouverner eux-mêmes ou à prendre part à leur gou-
« vernement, dès qu'il y a entente réciproque, la
« question de nationalité prend une importance qu'elle
— 13 —
« n'a pas quand les peuples sont soumis à une pres-
« sion absolue, »
Une première fois, par l'annexion de la Savoie et de
Nice à la France, l'économie générale des traités de
1815 a été troublée. M. de Bismark peut donc arguer
de ce précédent et réclamer l'annexion des duchés de
l'Elbe à la monarchie prussienne. Entre quelles mains
ces duchés seraient-ils d'ailleurs mieux placées qu'en-
tre celles de la Prusse ? A qui, mieux qu'à la Prusse,
peut incomber la tâche de créer dans les ports du
Sleswig-Holstein une marine allemande et de garantir
les Duchés eux-mêmes contre toute opression exté-
rieure qui pourrait leur arriver plus tard, notamment
de la part de la Russie ? L'opinion en Prusse est radi-
calement annexionniste, et la Chambre des Représen-
tants, malgré ses tendances anti-gouvernementales,
veut une annexion réelle. C'est là un terrain commun
où tous les partis en Prusse se rencontrent, M. de
Bismark ne peut plus reculer, et après avoir fait entre-
voir à l'ambition du peuple cette proie glorieuse, qui,
aux armes de la maison de Hohenzollern, ajoute l'ortie
du Holstein, et augmente d'un fleuron ducal la cou-
ronne de Koenigsberg, il faut donner satisfaction au
patriotisme et au désir de conquête qu'il a lui-même
suscités. L'opinion publique, habilement détournée des
affaires intérieures au point de ne plus s'émouvoir
même de la dissolution de la seconde Chambre, et de
faire bon marché des deux questions qui avaient le
privilége de la passionner jadis, la loi sur la réorgani-

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