Napoléon III, ou le Saltimbanque couronné, par J. Du Moulin d'Asselin

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impr. de Le Blanc-Hardel (Caen). 1871. In-18, 143 p., pl..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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NAPOLÉON III
OU LE
SALTIMBANQUE COURONNÉ,
par
J. DU MOULIN-D'ASSELIN.
Imprimerie de F. Le Blanc-Hardel, rue Froide , 2 et 4 ,
à Caen.
Prix : 1 fr. 25.
PRÉFACE.
« Je n'ai pas la prétention de retracer,
jusque dans les plus petits détails, l'histoire
de Napoléon III ; je laisse cette tâche à une
main plus exercée , à une intelligence plus
capable, à une mémoire plus fidèle et plus
éclairée par les documents que le temps
seul peut permettre de recueillir. Mais,
puisque la main du despote ne ferme plus
la bouche aux écrivains honnêtes, que les
appréciations peuvent se produire, libre-
1
— 2 —
ment, je crois le moment propice de mettre
sous les yeux plus attentifs du lecteur les
principaux faits de ce règne malheureux.
Ce trône, élevé dans le sang pour la
honte et le déshonneur de la France,
a fini par s'abîmer dans la honte et le
déshonneur de celui qui s'y est assis, et,
j'ajouterai, dans les flots du sang de ses
sujets. Il est bon, pour réveiller de leur
indifférence les générations présentes et
prémunir les générations à venir contre les
menées coupables, de mettre en relief les
principales infamies de ces vingt dernières
années. Je les ai notées depuis assez long-
temps, et c'était la rougeur au front que
je les notais. Il m'arrivait parfois même de
les signaler à des Français qui, souvent
hélas ! m'interrompaient pour me maudire,
J'avais le tort de m'adresser à des employés
grassement rétribués ou à des paysans
— 3 —
avides, tous gens pour qui l'honneur n'est
rien si la bourse ne se remplit pas. Je ne
veux pas être sévère pour eux ; les uns et
les autres commencent à entrevoir la cause
de notre honte et de nos désastres inouis.
Mais il n'a fallu rien moins pour nos paysans
que la levée presque en masse de leurs en-
fants, rien moins pour certains employés
que la honteuse conduite de leur idole à
Sedan, rien moins que l'odieuse reddition
de Metz pour ramener leurs pensées aux
sentiments d'honneur et de dévouement qui
ont toujours été le caractère distinctif des
Français dignes de ce nom.
O France de nos Pères ! France au-
trefois légitimement fière de tes enfants !
A quel état vingt années d'infamies t'ont
réduite ! Le monde comptait autrefois avec
toi, et maintenant un seul Étal foule inso-
lemment ton sol sacré. Les autres peuples
_ 4 —
rient de ton abaissement, et toutes les
affaires du monde se décident sans toi.
France tu te relèveras, car, si un grand
nombre de tes enfants sont abâtardis, tu
comptes encore bien de nobles rejetons !!!
I.
L'ONCLE ET LE NEVEU.
Quand Dieu irrité a voulu punir la France
depuis un siècle, il lui a envoyé, à deux
reprises différentes, un Napoléon. Chacun
d'eux, aidé par une révolution sanglante,
cette marâtre qui enfante inévitablement le
despotisme, s'est assis sur le trône de
France, si glorieusement occupé par nos
rois légitimes, pendant dix siècles. Il faut
toutefois avouer que, si des flots de sang
sont montés jusqu'au faîte de ce trône
usurpé, sous l'un et l'autre empire, ce sang
généreux des Français nous a au moins
valu de la gloire sous l'oncle, tandis
qu'il a deux fois rougi de honte sous le
neveu. Le premier empereur a eu ses fai-
blesses morales, ses cruautés envers les
princes qu'il traînait après son char de
triomphe, ses machiavéliques et impies
_ 6 —
traitements envers l'Église et son chef;
mais son génie militaire et administratif,
mais sa gloire ont caché, sinon couvert ses
crimes, et il est resté le héros légendaire
de la France. Le second empereur a eu
tous les vices du premier et bien d'autres
encore, sans racheter de si honteux excès
par aucun avantage, ni du côté de la nature,
ni du côté de l'intelligence, ni du côté du
coeur ; pas un de ses actes qui ne soit
marqué au coin de la honte et de l'hypo-
crisie ; je n'aurai pas de peine à le prouver.
Nous allons montrer Napoléon depuis
Bologne jusqu'à Sédan, et si un homme im-
partial voit dans tous ses actes autre chose
qu'ingratitude, hypocrisie, incapacité, honte
et lâcheté , je le plains ! !
II.
EQUIPÉE DE BOLOGNE.
Tout le monde sait qu'après Waterloo et
la chute du premier empire, la famille de
— 7 —
Napoléon ne put trouver asile dans aucune
cour de l'Europe ; elle fut même bannie de
tous les États et réduite à la misère. Un
seul souverain , le pontife suprême de
l'Église catholique, fidèle imitateur de celui
qui sur la croix pria pour ses bourreaux,
le pape, le vénéré Pie VII, autrefois pri-
sonnier de Napoléon à Fontainebleau et
maltraité par lui, Pie VII eut la grandeur
d'âme d'offrir un de ses palais, à Rome
même, à la famille de Napoléon, et lui fit
une pension sur sa cassette particulière.
Ses successeurs, Léon XII, Pie VIII et
Grégoire XVI continuèrent leurs bienfaits
à la famille.
Personne n'ignore cela ; mais ce que tout
le monde ne sait pas, c'est l'ingratitude
des Napoléon et surtout des deux fils
de Louis Bonaparte , ex-roi de Hollande et
de l'ex-reine Hortense, Louis-Charles et
Charles-Louis Bonaparte, envers leurs bien-
faiteurs. Depuis longtemps ils s'étaient
affiliés à la secte des Carbonari, société
secrète qui a pour but de renverser tous
les souverains d'Italie et en particulier le
pape, parce qu'il tient en main le sceptre
_ 8 —
du pouvoir civil et du pouvoir ecclésias-
tique : par là ils voudraient détruire la
royauté et la religion personnifiée dans son
chef suprême. Inutile de dire que ces deux
Napoléon, âmes basses et hypocrites , fai-
saient aux souverains pontifes les plus per-
fides démonstrations de soumission, de
reconnaissance et de respect. Judas ne
trahit-il pas son bienfaiteur et son maître
par un baiser ! Les nouveaux Judas , sou-
vent, allaient baiser l'anneau du pape et
lui demander sa bénédiction. Oui, si Judas
ne s'était pas pendu une fois, je lui dirais
de se pendre ; il a été dépassé par cette
race impie et sacrilége des Napoléon. Il n'a
trahi qu'une fois, lui ; mais le triste et
lugubre héros de notre histoire a renou-
velé la trahison cent fois par la plus sombre
des hypocrisies.
En retournant la pensée du poète, on
peut dire que, « dans une âme mal née,
la lâcheté et la scélératesse n'attendent pas
le nombre des années. » En 1831, les deux
fils de l'ex-roi de Hollande avaient, l'un
vingt-cinq, l'autre vingt-deux ans à peu
près. Leur inexpérience des hommes et
— 9 —
des choses leur fit croire qu'ils avaient
réussi à former un parti révolutionnaire
puissant dans le Bolonais surtout, et le
succès de leur folle entreprise leur parut
assuré. Ils auraient dû savoir que tous les
conspirateurs sont des lâches qui n'ont de
courage que dans leurs ténébreuses réu-
nions. Les deux Bonaparte arment leurs
sicaires et choisissent Bologne pour théâtre
de leurs premiers exploits.
Les Bolonais, habitués à la vie paisible,
fiers seulement de leur belle cité qui cul-
tive avec tant de succès les sciences et les
arts, furent un instant frappés de stupeur
à la vue de ces forcenés et n'opposèrent
aucune résistance. Mais le pape Gré-
goire XVI, informé de l'attentat par le
gouverneur, envoie un détachement de
troupes à Bologne.
A la vue des miliciens, nos braves con-
spirateurs s'enfuient dans toutes les direc-
tions. Seul Louis-Charles Bonaparte montra
quelque courage et se fit tuer sur la brèche.
L'autre Bonaparte Charles-Louis, qui devait
être plus tard empereur des Français, com-
mença cette série de fuites dont il vient de
— 10 —
donner une nouvelle représentation dans la
Lorraine, en Champagne jusqu'à Sédan.
A la faveur d'un déguisement, il sort de
Bologne, s'esquive par des sentiers détour-
nés , court toute la nuit, arrive de grand
matin au palais épiscopal d'Imola ; il de-
mande un entretien avec le prélat.
L'évêque d'Imola ne se fait pas longtemps
attendre, et, pour la première et certaine-
ment la dernière fois de sa vie, le fugitif
fut franc. Il raconta son aventure, eut l'air
d'être repentant et reçut la promesse que
le prélat s'intéresserait à lui.
Cependant l'affaire s'instruisit, et les
juges, faisant consciencieusement leur de-
voir, condamnèrent à mort, par contumace,
Charles-Louis Bonaparte. Grégoire XVI, s'il
n'était pas tout à fait un Jules II, n'enten-
dait pas la plaisanterie quand il s'agissait
de sauvegarder les droits du Saint-Siége :
il confirma la sentence et fit poursuivre
l'ingrat révolté. Toutefois, il continua de
prodiguer ses bienfaits au reste de la famille
Bonaparte.
L'ex-roi de Hollande et l'ex-reine Hor-
tense se hâtèrent de faire amende hono-
— 11 —
rable au pontife, et le supplièrent de par-
donner au jeune étourdi, en représentant
que déjà son aîné frère avait reçu le châti-
ment d'ailleurs mérité. Grégoire XVI fut
inflexible, sa fermeté fut inébranlable.
Un jour cependant on voit arriver au
Quirinal l'humble évêque d'Imola. Audience
lui est accordée immédiatement à cause de
l'urgence des communications qu'il dit avoir
à faire au souverain pontife. L'évêque
d'Imola plaide avec chaleur la cause de
son protégé, représente la jeunesse du
coupable, l'ascendant irrésistible que son
frère plus âgé a exercé sur lui, et dépose
aux pieds du pontife les larmes de repentir
du coupable. « Il est de la secte , dit le
Saint-Père, ses larmes sont hypocrites
comme ses paroles, la loi a prononcé, elle
doit avoir son cours ; je lui pardonne comme
pontife, mais laissez passer la justice du
roi. »
L'évêque d'Imola se jette aux pieds de
Grégoire XVI qu'il arrose de larmes et le
conjure de faire grâce, « qu'il répond du
coupable vie pour vie ! » Le coeur du pontife
s'émeut de tant de grandeur d'âme, et,
— 12 —
relevant le prélat, il lui remet le coupable,
il commue la peine capitale en un exil
perpétuel. Le saint évêque remercie avec
effusion Grégoire XVI et part comme un
trait annoncer cette bonne nouvelle à son
hôte, qui prendra désormais le nom de
Louis Napoléon.
Il n'est peut-être pas inutile de dire que
l'évêque d'Imola d'alors est aujourd'hui le
saint pontife Pie IX. Le reste de l'histoire
nous apprendra si Louis Napoléon s'est
montré reconnaissant envers son sauveur.
III.
MASCARADE DE STRASBOURG.
Louis Napoléon se retira en Amérique.
Là, dans cette terre de liberté, rien ne
modifia ses idées de despotisme auquel il
aspirait au moyen, comme toujours, d'une
révolution.
Sa mère, l'ex-reine Hortense, s'était re-
— 13 —
fugiée en Suisse. De là, dit-on, ne pouvant
plus faire de caprices, parce que des rides
prématurées avaient tracé leur sillon sur
son front qui ne connut jamais la pudeur,
de là, dis-je, elle intriguait en France pour
faire des partisans à son fils. Se disant ma-
lade , elle entretint des correspondances
avec un pharmacien de Strasbourg, nommé
Fialin. Ce Fialin, d'ailleurs assez capable ,
réussit à gagner quelques soldats de Stras-
bourg et fit part de son succès à l'ex-reine
Hortense. Elle ne perd pas de temps, se
fait autoriser par le conseil fédéral, vu son
état de santé, à recevoir l'exilé chez elle.
L'insurgé de Bologne arrive en toute hâte
et se concerte avec Fialin ; tout paraît pré-
sager un succès certain. Fialin fait comme
toujours son compte d'apothicaire, mais il
faut lui rendre cette justice qu'il ne quitta
plus celui qui l'acheta alors. Nous le ver-
rons toujours avec lui dans la bonne comme
dans la mauvaise fortune, dans la santé
comme dans la maladie, nous le verrons
même, après avoir exercé son ministère de
l'intérieur, devenir duc et sénateur. C'était
en 1836, cinq ans après l'indigne révolte
- 14 —
de Bologne. Nos conjurés se munissent de
faux saufs-conduits et passent sans exciter
de défiance les frontières françaises. Stras-
bourg ne se serait jamais doutée , en voyant
ces deux jeunes voyageurs poudreux, dégue-
nillés , de vrais touristes, qu'elle était me-
nacée de devenir une ville impériale. Elle
sait aujourd'hui, la pauvre ville, elle sait
mieux encore que le reste de la France, ce
qui lui en a coûté d'avoir vu, sans murmure,
planer l'aigle impériale au-dessus de ses
remparts maintenant détruits !
Suivons nos jeunes étourdis. Ils entrent
chez Fialin, façonnent avec un vieux coq
gaulois une aigle nécessairement mal res-
semblante, inscrivent sur un chiffon rouge,
blanc et bleu, «vive l'empereur », et con-
viennent , avec quelques soldats ivres, de
l'heure de la défection et d'une démonstra-
tion bonapartiste.
Au jour fixé, dès l'aube, vous auriez vu
Louis Bonaparte monté sur un cheval (sans
doute pour fuir plus vite), à sa droite le
brave Fialin armé de pied en cap de ses
armes ordinaires , à sa gauche un soldat
ivre brandissant un poignard, devant lui
— 15 —
un ancien soldat condamné autrefois pour
indiscipline; ce dernier portait le chiffon
sur lequel on lisait : vive l'empereur! Ces
quatre hommes (il n'y avait pas même de
caporal) se dirigent silencieux vers la cita-
delle. Arrivés à la porte principale, le soldat
ivre donne le mot d'ordre : ce n'était pas
celui indiqué par la consigne ; par un hasard
providentiel la compagnie gagnée qui devait
tenir la porte ce jour-là fut envoyée ailleurs.
La sentinelle crie : aux armes ! le chef de
poste accourt avec ses hommes ; nos héros
crient; vive l'empereur! et se croyant trahis
détalent à qui mieux mieux. Les habitants
réveillés en sursaut regardent par leurs
fenêtres et se demandent, en voyant passer
nos braves, si c'est aujourd'hui mardi-gras.
Ils se rassurent en consultant leur calen-
drier et en voyant que le soleil du 28 oc-
tobre 1836 n'a pas encore projeté sur Stras-
bourg ses rayons du matin. Bientôt chacun
fut édifié sur l'équipée : une compagnie de
soldats envoyés à la poursuite des fuyards
mit fin à cette mascarade.
Je n'ai pu m'empêcher de prendre dans
cette circonstance le ton de la plaisanterie,
— 16 —
tout en conservant la vérité historique. Le
gouvernement de Louis-Philippe lui-même
ne crut pas devoir prendre au sérieux cette
échauffourée. Il ordonna seulement à Louis
Napoléon de sortir de France et fit grâce
à ses complices. Le gouvernement eut tort
de ne pas sévir contre cet insensé. Il aurait
dû comprendre que Louis Bonaparte, en
faisant parler de lui, se sauvait de l'oubli et
empêchait la prescription de s'établir. L'exilé
lui donna bientôt lieu de s'en repentir.
Un jour un des ministres de Louis-Phi-
lippe arrive en plein conseil, tout essouflé,
et demande la permission de faire immé-
diatement au roi une communication des
plus importantes : « Laquelle ? dit Louis-
Philippe , est-ce pour m'apprendre que la
reine Hortense et son fils sont à Paris ? que
l'on sache, ajouta le roi, qu'ils ont reçu
mon autorisation. » Cependant, quelques
jours après, le rusé fils d'Hortense reprenait
le chemin de l'exil ; déjà il intriguait auprès
de quelques vieux restes bonapartistes. Il
se retira en Angleterre où il se fit nommer
constable, c'est-à-dire agent de police. Ne
riez pas, Français, ce fait est historique.
— 17 —
Cet homme, qui devait régner par la police
secrète, voulait s'initier par lui-même à
toute sa rouerie ; on ne peut plus s'étonner
qu'il soit devenu si polisson.
Une nouvelle faute du gouvernement
français lui fournit l'occasion d'une nou-
velle tentative : l'on dirait que certains
gouvernements sont fatalement poussés à
fournir les leviers qui renverseront leur
trône. Les restes mortels de Napoléon 1er
gisaient en repos, au milieu de l'Océan,
sur le rocher de Sainte-Hélène. On aurait
dû les y laisser dormir en paix ! Mais non,
le monde entier se recueillait, la paix était
profonde, et cependant un prince d'Orléans,
le duc de Joinville , grillait d'envie de
prendre de grands airs et de faire l'amiral.
Il crut que l'occasion était belle de se
mettre à la tête d'une flotte et fit décréter
l'expédition pacifique de Sainte-Hélène,
pour ramener en France les cendres de
Napoléon.
Ce fut une résurrection d'un nom déjà
presque oublié ; ce fut comme un réveil
général en faveur du héros légendaire. Les
vieux soldats pleuraient de joie en pensant
— 18 —
que leur idole serait désormais à Paris, tout
près d'eux. Les veillées recommencèrent
avec leurs légendes du grand homme , et
les petits enfants écoutaient avec plaisir les
récits plus ou moins exagérés des vieux
grognards. J'en parle pertinemment, j'étais
jeune alors, et j'écoutais avidement les
vieux troupiers et leurs fantastiques aven-
tures ; je dois ajouter que jamais cependant
je n'ai penché vers le parti du fameux tueur
d'hommes.
IV.
RIDICULE TENTATIVE DE BOULOGNE.
Voyez jusqu'où peut aller l'ambition des
petits esprits ! Le neveu du grand homme
se crut quelque chose parce qu'il avait
hérité de son nom ! En France on pro-
nonçait ce nom ; Louis Napoléon pensa
que le moment favorable était venu d'es-
sayer une fois encore de renverser un trône
pour le relever ensuite et s'y asseoir. Il
aurait fallu, avec le nom, ressusciter le génie
- 19 —
du premier empereur ; mais la nature re-
belle ne se laissa pas forcer. Il essaya toute-
fois de se faire un piédestal du nom ; nous
allons voir s'il réussit !
La charitable Angleterre, qui nourrit de
son sein fécond tous les coeurs blessés, qui
(pour de l'argent bien entendu) soulage et
aide toutes les infortunes, la perfide Albion,
qui fait une association pour empêcher
d'abattre les chiens galeux, de tuer les
poux qui vous mordent et d'écraser l'insecte
qui vous pique, et qui laisse en ce moment
sans rien dire la Prusse prendre un bain
dans le sang de milliers de Français , parce
qu'elle n'a jamais cherché que le malheur
de la France quand elle a cru y voir son
profit, l'Angleterre, dis-je, se fit payer de
promesses, du moins pour le présent, et
favorisa le départ de quelques barques
montées par les valets de Louis Napoléon
qui devaient débarquer à Boulogne, pour
de là se diriger vers Paris. Pauvre jeune
fou ! il s'était sottement fié à la perfide
Angleterre, elle le livra dès lors comme elle
l'a toujours livré. L'Anglais ne demande
pas mieux que de recevoir des deux mains;
— 20 —
on avertit à temps le gouvernement français
qui paya lui aussi. La garnison se mit sur
ses gardes ; on laissa débarquer l'homme et
ses valets déguisés en soldats. L'or de Louis
Napoléon, la seule arme dont il ait jamais
su se servir avec avantage, devait jouer
un grand rôle, croyait-il ; il le donnait à
pleine main aux civils , aux soldats, aux
femmes, aux enfants. — Ces derniers pous-
sèrent quelques cris de vive l'empereur, ce
fut tout. Un détachement de soldats arrive,
Napoléon arme son pistolet, ajuste le ca-
pitaine et fait feu. Sa main tremblante
empêche l'arme de porter juste, la balle
n'atteint pas le capitaine, mais va frapper
un soldat dont on n'a pas conservé le nom.
Je le regrette : dire que l'on a conservé le
nom de Badinguet, le honteux complice de
l'évasion du Ham, et qu'on ne sait plus le
nom de la seule victime que son arme per-
sonnelle ait faite, dans les nombreuses
guerres qu'il a déclarées à l'honneur, à
l'humanité et à la religion !
Arrêté par les troupes, Louis Napoléon
essaya de gagner par l'or le général Magnan
qui commandait alors à Boulogne.
- 21 —
Il fallait quelques années de plus, quelques
années d'empire pour que l'esprit français
fût complètement tourné à la vénalité ; le
général refusa l'argent et retint en prison
celui qui cherchait à le corrompre. On dit
que le général se montra moins scrupuleux
plus tard ; le fait est qu'il est devenu sous
l'empire maréchal de France, grand-orient
des Maçons, sénateur et mille autres choses;
on ne dit pas qu'il soit mort pauvre !
Le gouvernement de Louis-Philippe com-
prit alors, enfin, qu'il était temps de sévir
et fit à celui qu'il avait traité jusque-là
comme un insensé l'honneur de le croire
dangereux. On convoqua la Haute-Cour;
elle se réunit à Paris, au Luxembourg. Le
captif prit pour défenseur Berryer, d'illustre
mémoire, un des rares hommes de notre
époque, dont les convictions politiques et
religieuses ne changèrent jamais au gré des
temps et des circonstances, homme au
coeur noble et grand, toujours prêt à se
dévouer pour la veuve et l'orphelin, pour
l'infortune et le malheur.
Berryer se dévoua une fois encore ; mais
il entreprenait une cause difficile à défendre,
— 22 —
une cause ingrate sous tous les rapports. Il
y avait récidive', il y avait assassinat ou au
moins tentative d'assassinat, il y avait at-
tentat contre la sûreté de l'État, c'en était
assez pour faire pendre dix hommes. Louis
Napoléon ne fut pas pendu grâce à l'ha-
bileté de son défenseur.
Berryer voyant parmi les juges des pairs
qui, autrefois sénateurs, avaient servi le
premier empire, qui naguère étaient de-
venus pairs sous la Restauration, qui main-
tenant étaient redevenus pairs sous Louis-
Philippe, Berryer, lui dont les convictions
n'avaient jamais trébuché, voyant les pairs
incliner vers la peine de mort, Berryer
s'écria en dépit de cause : « Messieurs,
Messieurs, ce n'est pas la première fois
depuis 50 ans que ce pays change de gou-
vernement. Je reconnais parmi vous des
serviteurs de l'empire, des serviteurs de la
royauté légitime et tous vous servez la
royauté d'aujourd'hui ; vous avez devant
vous, comme accusé, un prétendant dont
les projets ont échoué ; qu'auriez-vous fait
s'il eût réussi? Je n'ai plus rien à ajouter. »
Les pairs n'avaient rien à dire, eux ; cette
— 23 —
bombe qui tombait de haut les foudroyait
sans pitié. Cette apostrophe leur ouvrit les
yeux, ils se ménagèrent une place pour
l'avenir ; qui pouvait savoir ! Quelques-uns
des juges d'alors sont devenus, en effet,
courtisans du chenapan couronné au jour
de son triomphe ; pauvres citoyens ! ! ! Que
voulez-vous quand on a perdu la ligne
droite, il est si difficile d'y revenir. Les pairs
entrèrent donc dans la salle des délibéra-
tions, et après une assez courte conférence
ils revinrent apportant une sentence qui
condamnait Louis Napoléon Bonaparte à la
peine de la réclusion à perpétuité. Alors,
avec ce flegme que nous lui avons vu
prendre depuis, il se pencha vers son dé-
fenseur et lui dit ironiquement : « Combien
dure-t-elle la perpétuité en France ? » A
peine Louis Napoléon remercia-t-il son
défenseur. Il fut conduit au fort du Ham,
dans la Somme, et y resta jusqu'en 1846,
c'est-à-dire pendant 6 ans,
Il va sans dire que Berryer aurait pu
jouer un rôle important quand la fortune
du prisonnier du Ham fut devenue meil-
leure. Mais Berryer n'était pas de ces
— 24 —
hommes que le second empire a achetés à
gros deniers comptants, au grand détriment
de nos bourses. Aussi est-il mort il y a deux
ans relativement pauvre et même sans que
sa boutonnière fût chargée d'aucun ruban.
Le ruban, de nos jours, n'a-t-il pas couvert
trop de coeurs lâches et traîtres ?
A propos de décoration, je voudrais bien
faire une simple question , mais à qui la
ferais-je ? A tout hasard je la fais à tout le
monde, me répondra qui saura ; voici cette
question : Y a-t-il une commission disci-
plinaire dans la légion, dite légion d'hon-
neur ? Je serais tenté de croire que non ;
voici pourquoi : Je connais entre autres
un être d'ailleurs stupide mais riche, dont
le seul mérite est d'avoir prêté de l'argent à
Louis Napoléon pour faire son coup-d'état.
Pour ce, il reçut la croix de la légion
d'honneur. J'en demande pardon à cette
vertu, l'honneur, mais cet être a été con-
damné par les tribunaux, lui, homme marié,
à payer à sa maîtresse et à ses six bâtards
adultérins une pension assez élevée. Et
personne ne lui a arraché sa croix de la
légion d'honneur. Bien plus, il a con-
— 25 —
tinué tout le temps de l'empire à se mirer
dans son ruban rouge comme un dindon
dans sa roupie, à être maire de sa ville, à
être candidat officiel et à siéger officielle-
ment au conseil général de son département;
le préfet officiel ne dédaignait pas de lui
serrer officiellement la main, de l'inviter à
ses dîners officiels, où il assistait toujours
avec sa croix de la légion d'honneur. Oh !
je ne suis plus surpris après cela de la
réponse d'un de mes amis auquel on offrait
la croix de la légion d'honneur : « Monsieur,
dit-il au préfet chargé de la lui offrir, Mon-
sieur , je ne crois pas avoir démérité. »
V.
LE PRISONNIER DU HAM TENDANT DES PIEGES
AUX BADAUDS.
Le prisonnier du Ham sut occuper les
loisirs d'une assez longue captivité. Il mé-
ditait chaque jour ses plans d'évasion et
cherchait à coordonner des pensées plus
ou moins sérieuses de politique qu'il réunit
2
— 26 —
sous le titre d'Idées napoléoniennes. Je
lus, il y a quelques années, des extraits de
ce factum et je fus tenté alors d'écrire un
pamphlet intitulé comme celui qui a paru
en Italie après Mentana : Les menteries de
Napoléon III. Si vous lisiez jamais ces men-
teries vous verriez que Louis Napoléon dit
à chaque page : « Si j'étais roi je ferais
ceci, je ferais cela ; je permettrais ceci et
cela » ; pas un mot pour la répression. « Je
donnerais à la liberté la plus grande ex-
tension; je commanderais le respect de la
religion, de la justice et de l'équité; je
diminuerais les impôts, je ne prendrais
pour l'effectif de l'armée que le pied de
paix ; car avec moi (il l'a répété plus tard
pour mentir une fois de plus) ce serait la
paix, la paix honorable, etc, etc. »
Eh bien ! Louis Napoléon a été roi, ou
plutôt il a usurpé le trône de nos anciens
rois en prenant le titre et les airs d'un em-
pereur. Où avons-nous vu l'extension la
plus large de la liberté? à moins que le
cruel n'ait voulu ajouter le fiel de l'ironie
aux amertumes des nombreux exilés qu'il
a proscrits.
— 27 —
Peut-être voulait-il dire : vous respirez
à peine dans Paris et dans la France, moi
je vous conduirai dans les vastes cloaques
de la Guyane, à Cayenne, ou, si vous aimez
mieux , dans la Nouvelle-Calédonie, au mi-
lieu de l'immense Océan Pacifique.
Le respect de la religion ! mais l'hypo-
crite n'a fait rien moins que d'essayer de
la renverser, en l'attaquant dans son chef,
qu'il a dépouillé, dans ses membres prin-
cipaux , dans ses évêques par le choix mal-
heureux qu'il en a trop souvent fait ; en la
laissant bafouer par la mauvaise presse et
en payant certains journaux pour crier
contre elle.
Le respect de la justice ! nous avons vu
comme il l'a respectée cette justice, surtout
dans la 'confiscation des biens de la famille
d'Orléans, dans les procès Padernson, Pierre
Bonaparte et autres.
La diminution des impôts ! qui ne sait
que les impôts, les patentes et le reste ont
triplé sous son règne ?
Enfin, le mot de paix dans la bouche d'un
homme qui s'est constamment traîné dans
la boue formée du sang de ses sujets dans
— 28 —
deux coups-d'état, six guerres et, enfin,
dans cette septième guerre, où il nous a
lâchement trahis, en nous plongeant dans le
sang jusqu'au cou, ce mot de paix n'est-il
pas un mensonge odieux ? Et ne devrait-on
pas publier les Idées napoléoniennes en
changeant le titre ?
La vie du prisonnier fut assez monotone
dans le fort du Ham. Son domestique était
sa seule compagnie. Il est vrai que de fré-
quentes visites étaient faites par le gouver-
neur et ses satellites, et qu'on disait dans
le public que ces visites étaient commandées
moins pour s'assurer de la présence du
détenu que pour lui procurer une honnête
distraction : Il était si bon le père Philippe ! ! !
Aussi avait-il donné au valet de Louis
Napoléon la permission de sortir à toute
heure de jour et de nuit. Le valet s'acquittait
des messages de son maître en homme
consciencieux. Il louait en ville une voi-
ture modeste et faisait des excursions assez
longues. On l'avait même vu à Boulogne.
Bref, car d'autres ont raconté mieux que je
ne saurais le faire l'évasion du prisonnier,
cette évasion fut combinée et exécutée avec
— 29 —
habileté, grâce aux habits de Badinguet.
Je n'aurai pas la naïveté de mettre cette
évasion au nombre des turpitudes de Napo-
léon. Dans ce cas il n'avait pas engagé sa
parole : sauve qui peut, c'est le cri général,
et ceci n'est pas voué à la réprobation.
VI.
ROLE HYPOCRITE DE LOUIS NAPOLÉON EN 1848.
Après son évasion, Louis Napoléon se
rendit en Angleterre. Tout ce qui, en France
ou ailleurs, fait un mauvais coup se réfugie
en Angleterre. Là il brille d'autant plus
qu'il est plus coupable. Perfide et triste
Angleterre ! tu auras ton tour ! Tu t'es jouée
de tout le monde, le monde et surtout la
France redevenue grande et maîtresse d'elle-
même, sous ses rois légitimes, te fera payer
cher le mal que tu lui as fait ; car nos rois
légitimes sont solidaires, tu le sais bien ;
ce qu'on fait à la France on le fait à eux-
— 30 -
mêmes, et c'est dans ce sens seul qu'un roi
de France a pu dire : l'État ! c'est moi ! !
La révolution, toujours mesquine, toujours
prête à mal interpréter la pensée des rois,
en a fait une idée despotique, soit ; elle
accuse par là son impuissance, mieux, son
incapacité à comprendre les idées géné-
reuses et sublimes. Il y a longtemps que les
hommes sensés le savent, les autres, c'est-
à-dire ne l'avouent pas encore; ils en
arriveront là, espérons-le
Louis Napoléon était en Angleterre lors-
qu'éclata la révolution de 48. Il avait aidé à
la préparer au moyen des Charbonniers ou
Carbonari, avec les francs-maçons de France
et d'ailleurs. Mais pour sauvegarder un cer-
tain decorum, il fit le modeste et publia
qu'il espérait rentrer en France à la faveur
de la liberté reconquise, mais, qu'il y ren-
trerait à titre de simple citoyen. Pendant ce
temps Fialin et les partisans secrets de
Napoléon agissaient en dessous, et déjà
quelques adeptes étaient recrutés dans l'Est,
aujourd'hui si cruellement éprouvé, sans
doute pour expier ce crime. Il aurait fallu
voir alors l'activité fiévreuse de Fialin, de
— 31 —
Morny et de Tutti quanti. Ils réussirent à
faire nommer Louis Napoléon député. Mais
à la vérification des pouvoirs les députés pro-
testèrent contre l'élection parce que la loi de
proscription qui pesait sur lui n'avait été
relevée par aucune autorité. Ecoutez , je
vous prie, dans quels termes hypocrites il
se fait l'écho de la protestation. « J'ai appris,
dit-il, que mon nom a suscité des difficultés
à ma patrie , et que la légitimité de ma
nomination comme député a été contestée
en termes qui pouvaient amener un conflit.
Je regrette d'avoir été l'occasion bien invo-
lontaire d'un orage d'où pouvait naître une
tempête. Et comme je veux avant tout le
bonheur de la France, sa liberté et sa gran-
deur dans le calme et la paix, je remercie
les électeurs qui m'ont donné leurs suf-
frages et je renonce à la députation. »
Prenez vos mouchoirs, mesdames, et serrez
vos corsets, afin que vos coeurs ne brisent
pas leur enveloppe et que vos larmes ne
tachent pas vos belles robes ! Auriez-vous
cru à tant de grandeur d'âme !
L'hypocrite et rusé matois connaissait le
Français. Le Français est naturellement
— 32 —
bon, franc, loyal, et en cette qualité il ne
soupçonne pas en autrui le mal qu'il ne voit
point en lui. Dans cette circonstance, le
peuple français, ou du moins un assez grand
nombre de Français, se laissa prendre au
piège, prit pour de la grandeur d'âme, pour
de l'abnégation ce qui n'était que de la ruse
et de l'hypocrisie, et dans cinq départements
qui avaient à réélire des députés, le nom
de Louis Napoléon sortit de l'urne électo-
rale républicaine. Il ne sera peut-être pas
inutile de dire que Paris ou le département
de la Seine fut un des cinq départements
qui nommèrent leur futur despote. J'espère
que depuis longtemps ces départements en
ont fait leur mea culpa. Et ce qu'il y a de
plus curieux, peut-être, c'est que Jules
Favre fut le rapporteur du projet de loi qui
abolissait l'arrêt d'exil porté contre la fa-
mille Napoléon. Pauvre peuple français !
peuple de francs et loyaux chrétiens ! Que
de contradictions dans tes sentiments et
dans ta conduite ! Joseph de Maistre avait
raison de dire de toi : « Le peuple français
est le plus généreux, le plus spirituel, le
plus loyal, le plus fier de sa liberté et
- 33 —
cependant le plus facile à mettre sous le
joug. »
Nous n'en aurions d'autres preuves que
la servitude honteuse qu'il a subie, sans
trop se récrier, pendant vingt ans, nous
serait-il possible de douter de sa docilité
au joug, même le plus abrutissant. Pauvre
peuple français, ce qui était vrai il y a
50 ans quand de Maistre écrivait, est en-
core plus vrai aujourd'hui après vingt ans
d'esclavage
Une fois à la chambre, Louis Napoléon
continua ce rôle modeste qui lui avait si
bien réussi dans les élections, et s'il ouvrit
la bouche, ce ne fut qu'une fois, et encore
pour dire « qu'il n'était pas orateur, mais
que ses votes parleraient pour lui, que
d'ailleurs il jurait fidélité à la république. »
Le traître ! sa bouche disait oui, et son
esprit méditait le moyen de faire mentir
sa bouche et de se parjurer. Il réussit tou-
tefois à se faire passer pour un idiot ; partout
on disait : « c'est un mannequin, nous
n'avons rien à en craindre ; ah ! si celui-
là ressemble à son oncle, ce ne peut être
que par sa petite taille. » Et on s'en-
— 34 —
dormait là dessus , et on ne s'inquiétait
pas des menées sourdes de ses amis et de
l'or qu'il répandait à pleines mains ; or
dont une certaine Miss Howard lui faisait
les avances, comme nous l'avons vu der-
nièrement dans la publication des papiers
secrets des Tuileries.
Louis Napoléon réussit à se faire passer
pour idiot, à tel point que, lorsqu'il s'agit
de nommer un président de la république ,
le plus grand nombre des suffrages se
réunirent sur lui. Expliquons ce vote du
10 décembre 1848. Quatre candidats étaient
sur les rangs, à savoir : Raspail, Ledru-
Rollin, Cavaignac et Louis Napoléon. La
France, la vraie France n'a jamais aimé
l'anarchie ; Raspail et Ledru-Rollin repré-
sentaient l'anarchie, ils n'avaient aucune
chance de réussir, ils échouèrent honteu-
sement. Cavaignac et Louis Napoléon
avaient à peu près les mêmes chances.
Sans doute Cavaignac venait de rendre
des services réels en étouffant l'émeute,
mais il était républicain et pour beaucoup,
la république est synonyme de révolution ;
elle ne l'a que trop souvent montré. Louis
— 35 —
Napoléon n'avait d'autre titre que sa
sottise présumée ; il ne faisait ombrage à
aucun parti ; chacun des partis espérait,
sous l'autorité de ce roi soliveau, faire ce
qu'il voudrait. Voilà ce qui explique le
succès prodigieux de l'élu du 10 décembre.
Cinq millions et demi de suffrages, contre
un million et demi donnés à Cavaignac ,
assurèrent la présidence à Louis Napoléon.
Ce devait être le commencement de nos
malheurs. De la présidence de la république
à l'empire, il n'y avait qu'un pas ; le nom
ne fait rien à la chose. On le pressentit ;
mais la rouge était là, toujours menaçante,
et le peuple docile et peureux se soumit
au joug d'un seul, plutôt que de s'exposer
au joug des masses révolutionnaires. Voilà
ce que valent toujours les révolutions ;
par leurs excès , elles amènent fatalement
la dictature, et la dictature devient facile-
ment tyrannie.
— 36 —
VII.
UNE SURPRISE.
Une fois président, le rusé Napoléon
montrait qu'il n'était pas si sot qu'on
l'avait cru. Il commença à affecter des airs
de prince, choisit pour demeure le palais
de l'Elysée ( il n'osa pas encore se faire
ouvrir les Tuileries), et se composa une
petite cour, assez modeste d'ailleurs.
Les premiers actes de sa présidence
furent sages et bien inspirés. Il choisit
pour ministres : Odillon-Barrot, à la justice,
Drouyn de Lhuys, aux affaires étrangères
et de Falloux , à l'instruction publique. Ces
hommes, déjà connus et capables , inspi-
raient toute confiance ; malheureusement
ils restèrent trop peu de temps au pouvoir.
Leur nomination, dans l'intention rusée du
Président, n'eut lieu que pour attirer au
pouvoir les sympathies des honnêtes gens
et faire croire à des sentiments que le
— 37 —
président n'eut jamais. Ce qui le prouve ,
c'est que ces ministres, refusant de se
plier à des exigences qui blessaient leur
conscience , restèrent trop peu de temps
au pouvoir.
La révolution de 1848 eut en Europe un
contre-coup général, et le mot de Humboldt,
« quand la France est enrhumée, l'Europe
entière éternue », fut plus vrai que jamais.
L'Allemagne , l'Autriche , la Pologne ,
l'Italie eurent leur révolution. Les Carbo-
nari , affiliés à toutes les sociétés secrètes ,
soulevèrent les masses et essayèrent de
répandre partout l'agitation et le trouble.
Ils n'y réussirent que trop, surtout en Italie.
Les Italiens sont, en général, mous,
efféminés, paresseux et se laissent facile-
ment entraîner au pillage et au débordement
des plus mauvaises passions. On dirait
qu'ils n'ont rien conservé des moeurs anti-
ques de leurs pères, les Romains. Vous les
verriez arborer vingt drapeaux différents par
jour, si vingt prétendants se présentaient
pour asservir leur pays ; ils n'ont pas de
caractère, c'est un triste peuple.
1848 parut aux sociétés secrètes une
3
— 38 —
bonne occasion de se frayer un chemin
vers la république universelle , et de ren-
verser la religion à laquelle elles ne par-
donnent pas d'avoir des principes d'ordre
et de stabilité. Pour montrer que la
papauté a toujours été un point de mire
pour tous nos démolisseurs, qu'ils s'ap-
pellent Carbonari, Francs-Maçons ou autre-
ment, écoutez ce fait dont j'ai été témoin :
J'étais encore bien jeune, c'était vers
l'année 1836 ou 1837. Mon père avait chez
lui un domestique dont les allures presque
mystérieuses excitaient depuis quelque
temps les soupçons. Je chantais souvent,
à cette époque, ce qui encourageait le
domestique à faire de même. Son esprit,
très-borné d'ailleurs , n'avait pu retenir
que quelques couplets,' souvent encore
tronqués. Cependant, parmi ces couplets,
il y en avait un qui revenait plus souvent
que les autres et qui terminait par ces
mots : « Vah ! Vah ! bonhomme St-Pierre,
nous te rendrons républicain. »
La fréquente répétition de ces mots, un
saint mêlé dans un air de chanson , tout
cela excita ma curiosité d'enfant. Je
-39 -
demandai à ce domestique ce que cela
signifiait ? Ah ! mais ! me dit-il, je ne
puis vous le dire ; si je vous le disais on
me tuerait. Je n'insistai pas ; mais, dès
que je vis mon père, je lui demandai ce
que cela pouvait signifier. Mon père, sans
rien m'expliquer, me dit de ne jamais me
trouver avec ce domestique. Il avouait du
reste, sans façon, qu'il était franc-maçon,
mais ne disait rien de la secte. Mon père,
dès le lendemain le trouve en défaut et
profite de cette faute pour le congédier.
Ce fait m'est toujours resté en mémoire,
Que les francs-maçons nous disent encore
qu'on ne s'occupe dans leurs conciliabules,
ni de politique, ni de religion ! S'ils ne
s'occupent que de bienfaisance , pourquoi
se cachent-ils?
VIII.
EXPÉDITION DE ROME, 1849.
J'ai dit que les ministres honnêtes s'étaient
retirés devant les exigences qui blessaient
— 40 —
leur conscience ; mais avant de se retirer,
ils avaient accompli une de ces oeuvres
qui sont à l'éternel honneur de ceux qui
les mènent à bonne fin : je veux parler de
l'expédition de Rome et du rétablissement
du pape sur le siége pontifical, c'est-à-dire,
la protection du faible contre les oppres-
seurs.
Pie IX, à son avènement au trône ponti-
fical avait inauguré dans ses États le régime
le plus libéral. Amnistie générale pour délits
politiques, liberté de la presse, garde
civique , sénat , administration presque
exclusivement laïque : telles furent les
réformes principales octroyées par Pie IX.
Tout faisait prévoir une ère nouvelle, si
jamais les révolutionnaires pouvaient être
contents lorsqu'il reste encore quelque
chose debout.
Ces réformes attirèrent à Pie IX les
compliments les plus flatteurs de la part
de tous les princes, du sultan lui-même.
Les anciens exilés surtout vinrent baiser
les pieds de Pie IX , et communier de sa
main, en jurant les larmes aux yeux, qu'ils
étaient au saint pontife, à la vie, à la mort !!!
— 41 —
Ils oubliaient, dans leur enthousiasme, les
serments terribles des sociétés secrètes.
Bientôt ils se trouvèrent placés entre deux
parjures, celui contre le pape, celui contre
la secte. Ils oublièrent le serment fait au
pape et conservèrent leur fidélité à la secte.
Un de ceux qui s'étaient montrés les plus
expansifs, fut le premier à trahir ; c'était
Mamiani mis par le souverain pontife à la
tête du ministère. Mais il profitait de son
poste éminent pour faciliter les projets sub-
versifs des révolutionnaires. Changé, hélas !
trop tard ; il fut remplacé par de Rossi qui
tomba victime de son dévouement sous le
couteau d'un assassin de la secte. Voilà
comme la révolution reconnut les conces-
sions libérales de Pie IX ! Bientôt même,
car le flot révolutionnaire peut-il s'arrêter
une fois qu'il a rompu ses digues , bientôt
le peuple demanda de nouvelles réformes
et menaça d'envahir le Vatican. Le peuple
était poussé par trois misérables, dont les
noms méritent de passer à la postérité,
pour être livrés au mépris. Oui, ce Mamiani,
que Pie IX avait rendu à la liberté et dont
il avait fait son ministre , ce prince de
— 42 —
Canino, fils de Lucien Bonaparte, qui
abusait depuis 1815 de l'hospitalité des
papes; ce Mazzini, condamné par les pou-
voirs de l'Europe, excepté par l'Angleterre,
comme assassin ou ayant poussé à l'assas-
sinat : voilà le trio qui renversa le pape
pour y substituer l'administration san-
glante que l'on connaît, et les saturnales
déprédations de Garibaldi et de ses bandes.
Le palais du pape fut envahi ; mais ,
grâce au dévouement des ambassadeurs
de France et d'Autriche, Pie IX sortit de
Rome sain et sauf et se retira à Gaëte ,
ville du royaume de Naples. C'est de là
que Pie IX fit appel à toutes les nations
catholiques. Cet appel fut entendu de
toutes. Déjà la flotte de Naples et celle
d'Espagne mouillaient dans les eaux de
Gaëte , prêtes à marcher sur Rome au
premier signal et à débarquer leurs
troupes à Ostie ; déjà les Autrichiens en-
vahissaient les Romagnes et les peuples les
accueillaient comme des libérateurs. Mais
la France, la vraie France, représentée
par la majorité des députés catholiques, la
France, se souvenant de son passé, Gesta
— 43 —
Dei per Francos , revendiqua pour elle
seule, elle la fille aînée de l'Église, l'honneur
de défendre sa mère et de replacer le pon-
tife-roi sur son trône. Les autres puissances
se retirèrent en frémissant, car si elles
avaient confiance dans le peuple français,
elles connaissaient la perfidie de Napoléon.
Le rôle de la France commença beau ,
grand , généreux comme toujours. Le
général Oudinot se mit en marche vers
Rome et en peu de temps campa sous les
murs de la ville éternelle. Jusqu'ici, c'est
la France qui agit loyalement, franchement,
sans arrière-pensée. Voyons s'il en était
de même de celui qu'elle avait mis à sa
tête comme Président. Louis Napoléon ne
pouvait pas s'opposer à l'expédition : la
France l'avait décidée par ses représen-
tants , il ne pouvait que s'incliner, il
n'était que l'exécuteur de ses volontés ; il
s'inclina, mais en rageant et en jurant de
faire échouer l'entreprise.
Croiriez-vous que j'ai trouvé des gens
assez naïfs pour croire et dire que Napoléon
seul avait voulu cette expédition, même
contre l'avis de ses ministres et surtout
— 44 —
de la Chambre! Ah! ces gens là n'ont
jamais lu les admirables discours de Falloux,
de Montalembert, de Thiers, de Thuriot
de La Rosière en faveur de l'expédition ,
en réponse aux discours de Jules Favre et
Victor Hugo et aux interruptions saugre-
nues de Charras et de Pascal Duprat. Ils
n'ont pas lu non plus les lettres hypocrites
de Louis Napoléon à Edgard Ney et à de
Lesseps.Ces lettres hypocrites, je le répète,
apportaient une restriction aux mesures
répressives contre les révolutionnaires de
Rome, et même voulaient retarder le
siége. Il y était dit, entre autres choses ,
qu'il fallait consulter le pape, exiger des
réformes préalables, l'amnistie, etc., etc.
Ces lettres que l'on peut voir tout au long
dans les archives et dans les histoires de
la révolution romaine par Bressiani et
Ballaidier , et au Moniteur universel., nu-
méro du 7 septembre 1849, montrent
l'hypocrite Napoléon dans toute sa froide
nudité. Il ne peut pas empêcher l'expé-
dition , il y applaudit en public ; mais , en
dessous, il fait tous ses efforts pour en ar-
rêter la marche et le succès. En effet, le
— 45 —
siége de Rome fut retardé de quelques
semaines. Enfin, les généraux Oudinot,
Vaillant et de La Moricière résolurent de
passer outre et la ville fut emportée d'as-
saut en quelques heures et occupée par
nos troupes, le 2 juillet de l'année 1849.
Garibaldi, qui se vantait, il y a quelque
temps , d'avoir encore les mains teintes
du sang français, suppose que le sang
français jaillit bien loin ; car à peine les
premiers coups de canon avaient-ils tonné ,
qu'il s'éloignait avec ses bandes, comme
il l'a fait plus tard , à Mentana , devant les
zouaves pontificaux et nos quelques légion-
naires français.
Pie IX rentra à Rome, sans jamais
vouloir s'imposer le programme du gou-
vernement français. Il avait fait et pro-
mulgué son motu proprio ; il n'en départit
pas, il eut raison : un souverain abdique
quand il se laisse arracher de force des
concessions. Qu'il les donne, motu proprio,
à la bonne heure ; mais s'il a l'air de
céder à la pression, on ne lui sait pas de
gré, mieux que cela, on le méprise.
— 46 —
IX.
SYMPTOMES DU COUP D' ETAT.
Revenons en France, nous sommes tou-
jours en 1849, toujours en république. Les
Français ne sont pourtant pas républicains,
je l'affirme. J'ai voyagé un peu partout en
France, j'ai vu beaucoup de Français de
toutes les classes de l'a société et j'ai ren-
contré bien peu d'hommes qui voudraient
appliquer dans toute la vérité les expres-
sions : liberté , égalité, fraternité. Savez-
vous quels sont ceux, en France, qui font
grand tapage de la république et invo-
quent ce nom? Je vais vous le dire: ce
sont 1° les avocats brillants et qui veulent
acquérir avec la gloire du barreau, la
gloire plus haute et plus retentissante de
la tribune; 2° les avocats sans cause et
sans fortune : c'est le moyen de se faire
un nom. Les accusés ou les parties plai-
— 47 —
dantes ne veulent pas leur confier leurs
causes, ils vont dans les clubs , crient
bien haut : mort à la religion, à bas les
prêtres, plus d'impôts , plus d'armée, la
vie à bon marché, vive la république !! !
Les badauds s'y laissent prendre et crient
avec eux : à bas tout cela, vive la répu-
blique ! 3° les médecins sans clientèle,
voire même les arracheurs de dents, et
quelques apothicaires ; 4° de petits em-
ployés subalternes qui se croient nés pour
de plus grandes choses, comme les rece-
veurs communaux , les agents-voyers ,
quelques petits ingénieurs civils, quelques
maîtres d'école qui enragent de n'être
pas inspecteurs. Je ne parle pas des piliers
de cabaret, ils en sont, cela ne fait aucun
pli ; tous hommes, en un mot, qui sont
plutôt révolutionnaires que républicains,
parce qu'ils n'ont rien à perdre et tout à
gagner dans un bouleversement où ils
pêcheraient dans l'eau trouble. Ils auraient
été impérialistes sous l'empire, si on les
eût payés cher; tenez-le pour certain, je
les connais. J'en demande pardon à mes
lecteurs ; mais j'allais oublier une classe
— 48 —
très-importante de républicains, ce sont
les journalistes. Vous ne savez peut-être
pas comment on se fait un nom dans le
monde, quand d'ailleurs on n'a rien qui
vous recommande. Je vais vous le dire :
on arrive à Paris pour faire son droit ou
sa médecine, on n'a pas tout l'argent que
l'on voudrait bien pour faire la vie, comme
on le dit, on cherche alors, si l'on a
quelques connaissances en littérature, un
journal à sensation. Sous la monarchie on
se fait républicain, cela va sans dire :
l'opposition convient si bien à notre nou-
veau caractère français; on fait quelques
articles, prudents d'abord', puis de plus
en plus virulents , anti-monarchiques,
surtout anti-chrétiens. On est lu dans les
cafés, cabarets, etc., et on se fait ainsi
un nom. Arrive une révolution, on est tout
de suite et sans apprentissage préalable,
qui préfet, qui commissaire des camps,
qui même général d'armée ou amiral de la
flotte. Qu'est-ce que cela fait, on est
assez capable pour compter ses appointe-
ments et cela suffit.
L'énergie des ministres avait donné une

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