Napoléon III, roi des Belges ! le dossier Lessines

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impr. de "l'Indépendance belge" (Bruxelles). 1871. France (1852-1870, Second Empire). In-12, 70 p..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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NAPOLÉON III
ROI DES BELIGES!
LE DOSSIER LESSINNES
Extrait de L'INDEPENDANCE BELGE.
PRIX : 50 CENTIMES.
BRUXELLES
IMPRIMERIE DE L'INDÉPENDANCE BELGE.
4871
NAPOLEON III
ROI DES BELGES!
LE DOSSIER LESSINNES.
Extrait de L'INDÉPENDANCE BELGE
BRUXELLES
IMPRIMERIE DE L'INDÉPENDANCE BELGE
1871
NAPOLEON III
ROI DES BELGES !
LE DOSSIER LESSINNES
Nous avons promis la publication. du
dossier Lessinnes. Nous tenons notre pro-
messe, mais nous sommes presque tentés
de nous en excuser auprès de nos lecteurs,
car nous allons leur imposer une corvée
qui sera parfois fastidieuse. La prose du
sieur Lessinnes occupe naturellement une
grande place dans ce dossier, et cette prose
n'est guère intéressante. Cette affaire au de-
meurant ne vaut pas le bruit qu'on en a fait.
Elle n'offre d'intérêt, on l'a dit avec raison,
— 6 —
mées. En voici la physionomie exactement
reproduite :
N° 25661 CABINET DE L'EMPEREUR 1868
Dossier de
M. OSCAR LESSIMVES, propriétaire,
93, rue de Liedekerke. — Bruxelles.
Paris, 7, rue Castiglione.
.. Suite donnée „ .
Objet de la requête. observations Sortie
Offre de fonder Demander des 25 juin 1868.
une revue sous le renseignement au
titre de « Ça ira. » ministre de France
à Bruxelles ; le
prier d'entendre
M. Lessinnes.
Décision de l'Em- 8 août 1868.
pereur.
Audience. Duc de Bassano. 19 déc .1868.
Rappel. Rappel à M. de 18 févr 1869.
Laguéronnière, vu
l'insistance.
M. de Lagué- A classer,
ronniôre répond
qu'il n'a pu voir
encore M.Lessin-
nes qui est à Paris
— 7 —
Suite donnée
Objet de la requête. aux observations Sortie.
Demande le « Qu'il l'adresse 19 juin 1869.
moyen de faire au cabinet. »
parvenir à l'Em-
pereur seul un
travail dont il a
entretenu Sa Ma-
jesté en audience.
Envoie un tra- Rappeler la de- 4 août 1869.
vail manuscrit : mande de rensei-
« Notes sur la Bel- gnements à M. de
gique. » Laguéronnière. —
Quelle' est la si-
tuation de M. Les-
sinnes à Bruxelles?
Renseignemts — 30 août 1869.
du ministre. (Le
manuscrit qui est
au dossier doit
être joint à la note)
Hommage d'une Accusé de ré- 9 sept. 1869.
brochure écrite ception.
en l'honneur do
l'Empereur.
Audience. Duc de Bassano. 16 oct. 1869.
A M. Conti. Classer.
Rappelle qu'il
pourrait être utile
si l'on songeait à
l'annexion de la
Belgique.
Le catalogue, ainsi qu'on le verra plus
_ 8 —
tard, n'est pas complet; mais cela importe
peu.
La première pièce du dossier est une
note de M. Conti, sénateur, secrétaire par-
ticulier de l'Empereur. Elle se trouve là
en double. Il y a le brouillon et la mise au
net. Le brouillon, annexé à la note, porte
la date du 27 juin 1868, écrite au crayon.
Voici cette note sans signature :
« M. Lessinnes,
» Propriétaire à Bruxelles,
» Se propose de fonder une Revue ayant pour but
de combattre la Lanterne.
Le nom même de cette revue, le « Ça ira » la ferait
aisément lire dans le camp opposant.
» Mais habitant Bruxelles où l'impression aurait
lieu, et ne pouvant venir à Paris qu'une fois par se-
maine, M. Lessinnes aurait besoin que l'administra-
tion, sinon le cabinet môme, lui prêtât son assistance
pour la mise en vente, sur une vaste échelle, de son
journal hebdomadaire.
» M. Lessinnes est jeune et résolu; il paraît envisa-
ger sans crainte toutes les conséquences que, peut
avoir pour lui sa publication.
» Il demande à être mis en rapport avec le ministre
de France à Bruxelles. »
Cette note est mise sous les yeux de
Napoléon III qui, après en avoir pris con-
naissance, fait écrire au crayon, en tète du
papier, les recommandations que voici :
« Ecrire à M. Guitaut. Demander des
» renseignements sur M. Lessinnes et le
» prier de l'entendre. »
Les ordres de l'Empereur sont exécutés,
— 9 —
mais au bout d'un mois seulement, et même
un peu plus. Il est vrai qu'il ne s'agissait
pas encore de l'annexion de la Belgique.
Oscar Lessinnes n'offrait encore à l'Empe-
reur que son coeur et sa plume. Il n'était
question que d'éteindre la Lanterne. Oscar
assurément n'était pas de force ; mais il
était « jeune et résolu. »
Quoi qu'il en soit, le 8 août 1868, la let-
tre suivante est adressée à la légation fran-
çaise en Belgique :
Cabinet de l'Empereur.
Minute.
N° A M. le Mtre de France.
Note n° Bruxelles.
Palais des Tuileries, le 8 août 1868.
M. le Mtre.
M. Lessinnes, homme de lettres à Bruxelles, fait
connaître dans la requête ci-jointe son intention de
publier une Revue hebdomadaire pour le succès de
laquelle il aurait besoin d'être aidé. Je suis chargé
de vous prier d'entendre d'abord M. Lessinnes et
ensuite de nous procurer pour les transmettre au
cabinet tous les renseignements susceptibles de faire
apprécier la véritable situation du pétitionnaire,ainsi
que le degré de confiance qu'il mérite.
Veuillez, M. le Ministre, renvoyer la requête avec
votre réponse.
Pas de signature, mais un paraphe que
nous retrouvons plus d'une fois dans le
cours de cet inventaire. Aucun doute sur
la provenance de cette lettre, qui est de
M. Conti, ainsi que le prouve la réponse
suivante adressée seulement au bout de
— 10 —
six mois par M. de Laguéronnière qui,
dans l'intervalle, avait remplacé à Bruxelles
M. de Comminges-Guitaut.
Légation de France Bruxelles, le 19 Janvier 1869-
Monsieur le sénateur et cher collègue,
Je viens de trouver dans les archives de la légation
une lettre que vous avez adressée à mon prédéces-
seur, sous la date du 8 août 1868, dans le but de lui
demander des renseignements sur la situation de
M.Lessinnes, homme de lettres, résidant à Bruxelles.
Tout me faisant supposer qu'il n'a été donné aucune
suite à votre démarche, je m'empresse de vous faire
savoir que je vais mander M. Lessinnes, et j'aurai
l'honneur de faire parvenir au cabinet de l'Empereur
les informations que je pourrai recueillir sur la véri-
table situation du pétitionnaire.
Agréez, monsieur le sénateur et cher collègue, l'as-
surance de ma haute considération et de mes senti-
ments dévoués.
LAGUÉRONNIERE.
Monsieur Conti, sénateur, chef du cabinet de l'Empe-
reur, etc.
Mandé à Bruxelles, Lessinnes était à Pa-
ris. Il en informe M. de Laguéronnière par
la lettre que voici :
Paris, le 21 janvier 1869.
Monsieur,
Je reçois à Paris, où je viens passer deux mois, la
lettre que vous m'avez adressée à Bruxelles. Ma pré-
sence ici vous explique que je ne saurais me rendre
à votre aimable invitation. A mon retour, j'aurai
l'honneur d'aller vous présenter mes respects.
— 11 —
Recevez, monsieur, l'assurance de mes sentiments
distingués.
OSCAR LESSINNES,
propriétaire, chevalier de l'ordre
d'Isabelle la Catholique.
93, rue de Liedekerke, à Bruxelles ; 7, rue Casti-
glione, à Paris.
Il y a six mois, Oscar n'était que « jeune
et résolu. » Il est maintenant quelque
chose de plus. Il est — à la lettre — che-
valier d'Isabelle la Catholique. Il a monté
en grade, et il en profite pour tâcher de
se faufiler dans l'intimité du protecteur de
sa protectrice. Il écrit à l'Empereur.
Paris, 13 février 1869.
Sire,
Votre Majesté connaît mon dévouement pour elle,
— dévouement raisonné, que je voudrais être à
même de lui témoigner autrement qu'en paroles. Je
prends la respectueuse liberté de lui adresser une
troisième brochure en faveur de Sa Majesté lsabelle lI,
pour laquelle mon dévouement désintéressé et loyal
est acquis comme à toute cause honnête et cheva-
leresque. J'aime beaucoup Votre Majesté, Sire, et je
voudrais causer avec Votre Majesté, un peu pour lui
demander une petite grâce, beaucoup pour l'entrete-
nir de l'objet contenu dans la note qui a passé sous
vos yeux. J'attends toujours et ne reçois aucune ré-
ponse de Votre Majesté.
Daignez, Sire, agréer l'expression des sentiments
respectueux et dévoués avec lesquels je suis de
Votre Majesté
Le très-humble, très-fidèle et très-
obéissant serviteur,
OSCAR LESSINNES,
7, rue Castiglione.
A Sa Majesté Napoléon III.
— 12 —
A cette lettre reste piquée une épingle
qui retenait une note disparue, sans doute
une note manuscrite de l'Empereur. Qu'est
devenue cette note, que contenait-elle?
Nous ne savons. Probablement l'ordre
donné par l'Empereur à son secrétaire
d'insister auprès du ministre de France à
Bruxelles pour obtenir les renseignements
demandés dès l'année précédente. Napo-
léon III commençait à s'impatienter. Il
avait hâte apparemment d'utiliser le dé-
fenseur de toutes les causes honnêtes et
chevaleresques. Laisser plus longtemps
inactif un dévouement aussi chaleureux,
en vérité c'eût été dommage. Un gaillard
capable d'écrire jusqu'à trois brochures
en.faveur d'Isabelle II est trop précieux
pour qu'on le fasse languir. Qu'on se
presse. Qu'on se dépêche. Une nouvelle
lettre est adressée à la légation française
en Belgique. Elle est ainsi conçue :
Cabinet de l'Empereur.
— À M. le ministre de France
Minute. à Bruxelles.

Note n° Palais des Tuileries, 48 fév. 4 869.
Monsieur le ministre,
Votre dépêche du 49 janvier annonçait comme
prochaine une réponse à une demande de renseigne-
ments de M. Oscar Lessinnes, homme de lettres belge,
adressée à votre prédécesseur par ordre de S. M.
Cet écrivain, qui habite aujourd'hui Paris, insiste
pour obtenir une solution et sa requête ne peut être
de nouveau soumise à l'Emp. qu'accompagnée des
appréciations que vos informations vous auront sug-
— 13 —
gérées. C'est dans ce but que je prends la liberté de
vous rappeler cette affaire.
(Ici le paraphe de M. Conti.)
Six semaines après, réponse de M. le
ministre de France qui n'y comprend rien,
qui ne sait rien de M. Lessinnes, et qui
attend toujours sa visite :
Légation de France Bruxelles, le 28 mars 1869.
M. le sénateur et cher collègue,
J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur
de m'adresser le 18 février, au sujet de M. Oscar
Lessinnes.
Vous voulez bien me faire savoir que cet homme
de lettres, qui réside en ce moment à Paris et qui a
proposé l'année dernière de fonder à Bruxelles un
journal favorable aux intérêts français, insiste-pour
obtenir une solution.
Par la lettre que j'ai eu l'honneur de vous adresser
le 22 janvier, je vous ai fait savoir, monsieur le sé-
nateur et cher collègue, que M.Lessinnes se trouvant
absent de Bruxelles, je ne pouvais fournir au cabinet
de l'Empereur aucune appréciation sur le compte de
celui-ci, avant d'avoir reçu sa visite, entendu et ap-
précié ses propositions.
Cette réponse m'avait été inspirée par une lettre
que M. Lessinnes m'avait adressée de Paris, le21 jan-
vier, et par laquelle il m'annonçait qu'il se présente-
rait à la légation aussitôt qu'il serait de retour en Bel-
gique.
J'attends encore cette visite, et vous trouverez ci-
joint copie de la lettre qui me l'annonçait. (Voir plus
haut.)
D'après ce langage, je suis étonné que le requé-
rant, qui ne paraît pas avoir quitté Paris, ait réclamé
du cabinet de l'Empereur une solution dont il m'est
2
— 14 —
impossible d'apprécier l'opportunité et l'utilité, avant
de m'être entretenu avec celui qu'elle intéresse.
Agréez, je vous prie, Monsieur le sénateur et cher
collègue, l'assurance de ma haute considération et
de mes sentiments dévoués.
LAGUÉRONNIÈRE.
Monsieur Conti, sénateur, chef du cabinet de Sa
Majesté l'Empereur, etc.,etc., Paris.
Ici un long silence. Du 25 mars au 18
juin 1869 le dossier reste muet.
Que s'est-il passé pendant ces trois
mois ?
Oscar est arrivé à ses fins. Il a été reçu
par Napoléon III.
Le ministre de France à Bruxelles attend
toujours sa visite; mais qu'importent main-
tenant les renseignements qu'il pourrait
recueillir sur le compte du chevalier d'Isa-
belle? Il paraît qu'on n'en a que faire, puis-
que le jeune homme, on ne sait par quelle
mystérieuse influence, a obtenu une au-
dience, puisqu'il a pu soumettre à l'Empe-
reur quelques-unes de ses idées, puisqu'il
a été autorisé à les développer par écrit.
Il ne s'agit plus du « ça ira. » A quoi bon
le « ça ira ? » A quoi bon terrasser la Lan-
terne? M. Delesvaux s'est chargé de cette
besogne. Une question plus intéressante a
été traitée dans cet entretien du chevalier
de Marguerite Bellanger avec le favori d'Isa-
belle II. On s'est occupé de la Belgique et
des meilleurs moyens de concilier son bon-
heur avec la gloire de Napoléon III. Le mé-
moire de Lessinnes nous dira quels sont ces
— 15 —
moyens. Les lettres qu'on va lire prouvent
que ce mémoire a fait l'objet de l'entretien
d'Oscar avec l'Empereur :
Paris, 18 juin 1869.
Sire,
Une indisposition et diverses affaires m'ont empê-
ché d'adresser à Votre Majesté aussi vite que je l'au-
rais désiré, un petit travail dont il a été question
DANS L'ENTRETIEN QUE J'AI EU L'HONNEUR D'A-
VOIR DE VOTRE MAJESTÉ.
Ce travail sera fini lundi. Croyant rester à Paris
deux mois, j'en suis resté déjà sept, et je quitterai dé-
finitivement Paris dans trois semaines pour aller pas-
ser l'été avec mes parents. Je ne sais comment adres-
ser mon cahier à Votre Majesté. Pourrais-je être,
Sire, informé, par quel intermédiaire je pourrais le
faire parvenir à Votre Majesté, afin qu'il lui arrive
bien sûrement et à Elle seule?
Quand Votre Majesté. Sire, l'aura lu, elle pourra
se convaincre que je désire la servir très-active-
ment. Je serais heureux, après cette lecture, de me
mettre à sa disposition au cas où Elle aurait besoin
d'éclaircissement ; mais j'espère qu'avec la courtoisie
qui distingue le premier gentilhomme de France,
Votre Majesté daignera me permettre de lui présen-
ter en personne avant mon départ mes voeux bien
sincères et mes respectueux hommages.
Cette visite me flatterait beaucoup, Sire, et met-
tr uit le sceau à cette éternelle affection, qu'avec mes
compatriotes j'ose porter à Votre Majesté, ainsi qu'à
la reconnaissance que je lui dois. Mais j'aimerais
beaucoup n'être reçu qu'après la lecture de l'ouvrage
que je lui destine, afin d'en pouvoir parler en con-
naissance de cause.
Attendant donc l'honneur d'une réponse au sujet
du mode d'envoi de ce travail, je continue, Sire, à
être de Votre Majesté.
Le très-humble, très-obéissant et très-loyal serviteur.
OSCAR LESSINNES.
6, rue Keppler, près de l'Arc-de-Triomphe.
A S. M. Napoléon III, empereur des Français.
— 16 —
La lettre suivante — qui confirme celle
que nous venons de reproduire et qui éta-
blit de nouveau le fait de l'entretien avec
Napoléon III au sujet du travail relatif à
l'annexion de la Belgique — est adressée à
M. le duc de Bassano :
Monsieur,
Je prends la liberté de vous prier de vouloir bien
placer la lettre ci-jointe sous les yeux de Sa Majesté,
contenant le mode d'envoi que je devrai employer
pour un travail dont il a été question dans un entre-
tien que j'ai eu avec Sa Majesté, et destiné à lui seul.
Je dois définitivement partir bientôt et une réponse
prompte me serait bien utile.; si vous vouliez, mon-
sieur, j'irais la chercher en personne dans le simple
but de vous présenter de nouveau mes sentiments de
respect. J'attendrai bientôt votre réponse relative à
la question que je me permets d'adresser à Sa Ma-
jesté l'Empereur.
En attendant, veuillez recevoir, monsieur, l'assu-
rance de ma considération très-distinguée,
OSCAR LESSINNES
(de Bruxelles).
6, rue Keppler,
près de l'Arc-de-Triomphe.
18 juin 1869.
En tête de cette pièce, une note margi-
nale au crayon : « Pressé; qu'il envoie son
» travail au cabinet. »
Pressé est joli.
Dès le lendemain, en effet, le billet que
— 17 —
voici est adressé à M. Lessinnes par
M. Conti :
Cabinet de l'Empereur.
Minute.

Note n°
à M. Oscar Lessinnes.
6, rue Keppler.
Palais des Tuileries, le 19 juin 1869.
M.
En réponse à votre lettre du 18 juin, je suis chargé
de vous engager à envoyer au cabinet le travail que
vous destinez à l'Empereur.
(Ici Le paraphe de M. Conti.)
Pressé ! Quand nos lecteurs auront sous
les yeux les extraits que nous donnerons
du mémoire de Lessinnes, quand ils con-
naîtront les détails du plan dont il avait
entretenu Napoléon III, ils apprécieront
mieux la valeur de ce mot « pressé » qui
trahit la complicité morale de l'ex-empe-
reur des Français dans cette risible et révol-
tante intrigue, et prouve qu'après en avoir
encouragé les débuts, il en attendait avec
une vive impatience l'exposé complet.
Pressé !
Et qu'on ne croie pas que nous inven-
tions quoi que ce soit. Nous copions, voilà
tout. Nous donnons le dossier tout entier,
sans y rien ajouter, sans en rien retran-
cher.
Et à ce propos qu'il nous soit permis de
— 18 —
relever une assertion de l'Echo du Parle-
ment.
Dans son feuilleton « la Préface du Dos-
sier Lessinnes, » M. Louis Hymans disait :
« Pour que le public sache bien tout ce qu'il y a
de romanesque et de dramatique dans cette aven-
ture, je lui apprendrais qu'on a découvert les secrets
du sieur Lessines dans les décombres fumants des
Tuileries et qu'il a fallu des prodiges de science pour
rétablir le texte primitif de. ces nouveaux palimp-
sestes.
» Je ne plaisante pas. Le fait m'a été affirmé par
un confrère digne de foi, qui revient en ligne directe
de Paris. »
Nous sommes persuadés que M. Hymans
ne plaisante pas et que son confrère est de
bonne foi, mais tous deux ont été induits
en erreur.
Le dossier Lessinnes n'était plus aux
Tuileries lorsqu'elles sont devenues la
proie des flammes. On n'a pas eu la moin-
dre peine à le déchiffrer, car il est parfai-
tement lisible, et comme il était intact, la
science des raccommodeurs de palimpses-
tes n'a pas été mise en réquisition pour en
rétablir le texte.
Voilà donc qui est bien entendu. Nous
avons fait copier et nous reproduisons,
sans addition ni soustraction, des docu-
ments intacts, authentiques qui seront dé-
posés en France aux archives de l'Etat.
Nous avons laissé le jeune Oscar Lessin-
nes au moment où il vient de s'adresser au
duc de Bassano, afin de savoir comment il
— 19 —
doit s'y prendre pour faire parvenir à
Napoléon III le travail dont il a été ques-
tion dans un entretien' qu'il a eu avec
l'Empereur, — au moment où le duc de
Bassano, exécutant les ordres de son maî-
tre qui est « pressé » de connaître tous
les détails du plan dont il a causé avec
Oscar, le fait inviter à envoyer son travail
au cabinet.
C'était le 19 juin 1869. Oscar avait pro-
mis son travail pour le lundi suivant ; il se
met à l'oeuvre ; mais une indisposition l'ar-
rête, et il en fait part à M. de Bassano,
ou à M. Conti. Nous ne savons lequel des
deux, mais cela n'importe guère. Ce qui
est certain, c'est que Lessinnes avait déjà
été en rapport avec l'un et l'autre, et que
la lettre suivante est adressée à l'un ou à
l'autre :
Monsieur,
J'avais promis mon travail pour lundi, mai j'ai été
atteint au cou subitement d'un furoncle qui m'a donné
beaucoup de fièvre et enlevé toute force de travailler
Excusez-moi donc d'un retard involontaire. Je ferai
parvenir au cabinet de S. M. vendredi au plus tard ce
travail.
Recevez, monsieur, l'assurance de ma considéra-
tion très-distinguée.
OSCAR LESSINNES,
Propriétaire, 6, rue Keppler.
Paris, 21 juin 1869.
En tête de cette lettre, au crayon, une
note du cabinet : « Classer à son dossier. »
— 20 —
Le travail annoncé pour le vendredi met
un mois à faire le chemin de la rue Keppler
aux Tuileries. La lettre que nous repro-
duisons ci-dessous et qui en accompagnait
l'envoi porte la date du 27 juin 1869, et le
timbre du cabinet de l'Empereur avec cette
mention : « Arrivée le 26 juillet 1869. »
Paris, 27 juin 1869.
Rue Keppler, près l'Arc-de-Triomphe.
Sire,
J'ai l'honneur d'adresser à Votre Majesté un travail
dont la plus belle récompense serait que je le visse
contenter Votre Majesté.
Sire, une vie active, pleine d'idées fécondes, a du
apprendre à Votre Majesté combien il est quelquefois
douloureux pour ceux qui ont des idées, que leur
conscience leur dit bonnes, de les voir sans discus-
sion rejetées au rang des songes. Je sens être dans
le vrai. La gloire de Votre Majesté serait couronnée
par l'adoption et l'exécution de mon plan. Autant par
mon coeur que par ma raison , je suis poussé
dans cette entreprise. J'en appelle donc à un sérieux
examen de Votre Majesté. Pour moi, je donnerais
ma vie pour Votre Majesté et pour la réussite d'idées
qui doivent être si favorables à votre dynastie et à
votre renom dans la postérité !
Je suis aux ordres de Votre Majesté pour toutes les
démarches qu'il lui plairait de commander à son ser-
viteur et pour tous les renseignements qu'elle vou-
drait de moi.Dans une première entrevue, j'ai été inti-
midé. La bonté de Votre Majesté m'a enlevé cette
timidité. Je ferai sur mes frais tous les travaux, tous
les voyages que vous m'ordonnerez et je me croirais
méconnu dans mon honneur si l'on me proposait
une récompense pécuniaire ou une gratification
dont ma position de fortune me permet de me
dispenser; cependant si Votre Majesté daignait
penser que j'ai une mère qui a souffert pour moi,
— 21 —
et que je vais bientôt passer l'été dans ma fa-
mille, si elle daignait en homme de coeur et en sou-
verain, qui a gardé de S. M. son auguste mère un si
pieux souvenir, penser que contenter et réjouir ma
bonne mère est le premier de mes désirs, peut-être
en m'octroyant la Légion d'honneur voudrait-elle
porter la joie dans ma famille, encourager mon
amour pour la servir et mon dévouement à toute
épreuve.
Je pars, Sire, le 23 juillet, et j'ose espérer que
Votre- Majesté daignera me permettre, avant cette
date, d'exposer encore en personne des projets qui
feront sa gloire et me faire savoir qu'elle voudra
bien m'admeltre avant mon départ à lui exprimer
l'assurance de mes voeux bien sincères pour son
bonheur et celui de sa dynastie, — de ma recon-
naissance éternelle, et à lui dire que j'essaierai de
le servir toujours avec coeur, loyauté et dévouement
jusqu'à mon dernier soupir.
Daignez, Sire, recevoir les sentiments de respect
avec lesquels je suis, de Votre Majesté, le très-hum-
ble, très-fidèle et très-obéissant
Serviteur,
OSCAR LESSINNES
(de Bruxelles),
Propriétaire, membre correspondant de la Société
des sciences, des arts et des lettres du Hainaut,
homme de lettres.
6, rue Keppler.
A Sa Majesté Napoléon III, empereur
des Français.
Enfin, le précieux manuscrit est en
bonnes mains. Par exemple, Oscar n'est
pas adroit. Il parle de son désintéresse-
ment, et à peine a-t-il terminé son travail
qu'il demande la croix.
Une note écrite au crayon en tête de cette
— 22 —
lettre, dont la lecture soulève le coeur, éta-
blit une fois de plus la participation de
Napoléon III aux projets de Lessinnes. Cette
note est ainsi conçue :
« Demander des renseignements à M. de
» Laguéronnière, ministre de France à
» Bruxelles. Savoir quelle est la situation
» de M. Lessinnes en Belgique. »
Napoléon III n'avait pas hésité à accor-
der une audience à Lessinnes, bien qu'il ne
sût rien de lui, sinon sa jeunesse, sa réso-
lution, son dévouement aux causes « hon-
nêtes et chevaleresques. » Il connaissait
en gros le plan du jeune homme ; il en at-
tendait avec impatience l'exposé complet.
Il le possède enfin cet exposé, et au lieu
de le renvoyer dédaigneusement à son au-
teur, ou de donner ordre de le jeter au pa-
nier, — ce qu'il eût fait s'il ne l'avait pas
approuvé — il renouvelle la demande de
renseignements qui a déjà été adressée à
la légation française en Belgique. Avant de
passer aux actes, il veut savoir à quoi
s'en tenir sur la situation de celui qui lui
offre une couronne. Pareille affaire ne se
traite pas à la légère. Mais l'idée est ac-
ceptée; elle plaît. Cela est évident. Cela
ressort clairement du dossier.
Cependant Lessinnes ignorait que son
manuscrit achevé et expedié vers la fin de
juin s'était attardé, on ne sait pourquoi,
avant d'entrer au cabinet. Quel effet son
travail a-t-il produit? Aurait-il déplu au
maître en sollicitant un peu précipitam-
ment une récompense honorifique? Il lui
— 23 —
tarde d'être rassuré à cet égard, et le 19
juillet, quelques jours avant l'arrivée de
son mémoire, il écrit à l'Empereur une
nouvelle lettre que voici :
19 juillet 1869.
Sire,
Sur le point de partir, je ne viens pas avec mauvais
goût insister sur l'objet de ma dernière lettre; mais,
désireux de servir Votre Majesté, j'espère du moins
n'avoir pas déplu à l'Empereur. Je ne connais pas
l'opinion de Votre Majesté sur le petit cahier que je lui
ai adressé, mais l'Empereur est si bon pour tout le
monde, que je ne pense pas être indiscret en cher-
chant à savoir si mes services désintéressés peuvent
être utiles et dans quelles mesures ou sous quelles
formes je les devrais rendre.
Maintenant, Sire, je désire ajouter que si je me suis
permis de faire une demande, c'est par un sentiment
très-compréhensible, mais aussi encore afin d'avoir
un ascendant sur mes amis en faveur d'idées qui
sont utiles à Votre Majesté et chères à mon coeur.
Quel que soit l'accueil accordé par Votre Majesté à
cette demande, je suis et reste toujours son servi-
teur dévoué jusqu'au sacrifice, parce que mes idées
sur le pouvoir et l'autorité des souverains ne per-
mettent pas de les juger.
Près de quitter la France pour quelque temps, sire,
j'ai désiré — sans arrière-pensée — convaincre
Votre Majesté de mon dévouement à toute épreuve
et la prier d'user des moyens dont je puis disposer
pour sa gloire.
Daignez, Sire, agréer l'assurance du profond res-
pect avec lequel je suis, de Votre Majesté,
le très-humble, frès-fidèle
et très-obéissant serviteur,
Paris, 19 juillet 69. OSCAR LESSINNES,
à Paris, rue Castiglione :
à Bruxelles, rue Liedekerke, 93.
Sa Majesté Napoléon III, empereur des Français.
— 24 —
Quelques jours après, la nouvelle de-
mande de renseignements ordonnée par
Napoléon III était transmise à Bruxelles.
C'est ce qui résulte de la pièce suivante :
Cabinet de l'Empereur. Lettre.
Minute.
N° A M. le ministre de France à
Notes n° Bruxelles.
Palais des Tuileries, le A août 1869.
Monsieur le minisire,
Monsieur Oscar Lessines devant être en ce moment
rentré à Bruxelles, où il est domicilié, 93, rue de Lie-
dekerke, j'ai l'honneur de vous renouveler le désir
déjà exprimé par l'Empereur d'obtenir tous les ren-
seignements de nature à lui permettre d'apprécier la
véritable situation de M. Lessinnes, la considération
dont il jouit et le degré de confiance qu'il peut mé-
riter. Hte c.
Voici la réponse écrite au nom du mi-
nistre de France par le secrétaire de la
. égation :
Légation de France
en Belgique.
Bruxelles, le 16 août 1869.
Cabinet de l'Empereur.
Arrivée le 21 août 1869.
Monsieur le sénateur et cher collègue,
Je m'empresse de vous donner communication des
renseignements que je reçois à l'instant sur le compte
de M. Oscar Lessinnes, et qui me permettent de ré-
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pondre à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
m'adresser le 4 de ce mois.
Oscar-Pierre Lessinnes, né à Mons le 22 avril 1842,
est venu s'établir avec ses parents dans la commune
de Saint-Josse-ten-Noode, le 30 juillet 1862. Cette
famille habitait la ville de Liège auparavant. Pendant
son séjour à Saint-Josse-ten-Noode sa conduite et sa
moralité n'ont donné lieu à aucune observation dé-
favorable.
Sa famille jouit d'une bonne réputation.
Oscar Lessinnes a été attaché pendant un certain
temps à la rédaction du journal le Drapeau belge,
dont le programme était de combattre les doctrines
du journal la Paix, rédigé par le représentant M. Coo-
mans ; ce journal a paru, depuis le 10 décembre 1864
jusqu'au 10 mai 1865.
Il est auteur de quelques ouvrages et notamment
d'un opuscule portant pour titre : « Un mois en Alle-
magne. »
En 1864, il a sollicité du gouvernement belge un
encouragement pour la publication de ce livre, et le
compte qui en a été rendu à cette époque étant favo-
rable, le département de l'intérieur a mis une somme
de 300 fr. à la disposition de l'auteur.
Il résulte d'un article publié par le journal le Pays
du 17 novembre 1868 que le sieur Lessinnes Oscar
était le correspondant du Figaro.
Agréez, monsieur le sénateur et cher collègue, l'as-
surance de ma considération la plus distinguée.
Pour le ministre et par autorisation,
A. DE BERSOLE.
A M. Conti, sénateur, chef du cabinet de
Sa Majesté l''Empereur, à Paris.
* On voit que dans cette affaire la légation
de France à Bruxelles n'a joué qu'un rôle
très-effacé, qu'elle n'était pas au courant
des projets qui se tramaient aux Tuileries,
et qu'elle s'est bornée à transmettre à Pa-
3
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ris les renseignements qui lui étaient de-
mandés sur la personnalité de Lessinnes.
Ce dernier n'était pas à Bruxelles. Le
jeune « propriétaire » était en villégiature
en Normandie. Il se prélassait au bord de
la mer, prenait les bains, et pour s'entre-
tenir la main, brochait une réponse à un
remarquable pamphlet de M. Louis Ulbach,
qui venait d'esquisser le portrait de Napo-
léon III. Naturellement Oscar ne trouvait
pas le portrait ressemblant ; il le refaisait
à sa manière, et après l'avoir considéra-
blement retouché, il s'empressait d'avertir
l'Empereur de cette nouvelle preuve de dé-
vouement :
Trouville, Hôtel d'Angleterre, 21.
Sire,
Retenu en France plus que je ne pensais, je viens
d'écrire sur le bord de la mer une petite brochure en
l'honneur de Votre Majesté et en réponse à un pam-
phlétaire, M. Louis Ultach.
Votre Majesté me permet-elle de lui adresser
l'hommage de l'exemplaire joint à cette lettre? Elle
voudra bien remarquer que je ne fais jamais de spé-
culation et que je livrerai ce travail à ceux qui me le
demanderont, et gratuitement. Si, en lisant ces pages
écrites rapidement, Votre Majesté voulait se convain-
cre des sentiments respectueux d'un étranger, qui
la voudrait servir plus utilement, je serais heureux
d'avoir écrit ce travail : il est rapide et léger comme
celui auquel il répond, mais les sentiments d'affec-
tion et de dévouement qu'il exprime sont éternels
et profonds. Et cela part de mon coeur.
Daignez, Sire, me permettre de présenter à Votre
— 27 —
Majesté la nouvelle assurance de l'attachement et du
zèle pour sa personne et pour sa cause.
De son très-humble, très-fidèle et très-obéissant
serviteur,
OSCAR LESSINNES.
Propriétaire et homme de lettres, Paris, 7,
rue Castiglione; Bruxelles, 93, rue Liedekerke.
Sa Majesté Napoléon III, empereur des Français.
Lessinnes adresse aussi un exemplaire de
sa brochure à M. Conti avec une lettre qui
n'est que la paraphrase de celle qu'on vient
de lire. Nous croyons inutile de la repro-
duire. Notons cependant que Lessinnes ex-
prime encore une fois le désir d'obtenir la
croix de chevalier de la Légion d'honneur
" pour avoir un certain prestige ; » qu'il
énumère ses titres à cette distinction
qui lui donnera une « influence utile à la
réussite de son projet, » influence à la-
quelle « sa position de fortune » ne lui
permet pas d'aspirer, si un bout de ru-
ban ne vient pas relever « son rang. » Il
termine en sollicitant de M. Conti « une
invitation à une entrevue dans son cabi-
net, » et en annonçant qu'il est sur le point
de retourner définitivement en Belgique.
Cette longue et insipide lettre est résu-
mée, ainsi que la précédente, dans les deux
notes que voici :
La première est pour M. Conti :
M. Oscar Lessinnes,
Adresse à M. le chef du cabinet un exemplaire de
sa lettre à Louis Ulbach.
— 28 —
Il réitère sa demande de croix, et, pour quelques
jours encore à Paris, il demande une entrevue à
M. Conti.
La seconde est pour l'Empereur :
30 août 1869.
M-. Oscar Lessinnes', homme de lettres belge,
adresse à l'Empereur un travail manuscrit :
« Notes sur la Belgique. » Situation politique. —
Possibilité pour l'empereur Napoléon III de se faire
proclamer roi des Belges, mais sans annexion, et en
conservant à la Belgique ses institutions propres.
Reçu déjà par l'Empereur, M. Lessinnes se tient à
la disposition de Sa Majesté pour le développement
de ce dessein.
Comme récompense de ses efforts il sollicite la
croix.
Le ministre de France en Belgique, consulté par
ordre de l'Empereur, répond que M. Lessinnes appar-
tient à une famille honorable de Liége : très-jeune
encore, — il a 27 ans, — il a collaboré à divers jour-
naux, « le Drapeau belge, » etc.; et l'année dernière
il aurait été le correspondant du Figaro.
La brochure de Lessinnes est mise sous
les yeux de Napoléon III. La lettre suivante
le prouve :
Cabinet de l'Empereur.
Minute.

Notes n°
A M. Oscar Lessinnes.
7, rue Castiglione,
Palais des Tuileries, le 9 septembre 1869.
M.
La brochure « Réponse faite par un étranger à un

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