Napoléon, son rang et son rôle : étude historique et critique sur le vingtième volume de l'Histoire du Consulat et de l'Empire de M. Thiers / par P. Chérubin

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E. Dentu (Paris). 1863. 1 vol. (III-131 p.) ; in-12.
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Publié le : jeudi 1 janvier 1863
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NAPOLEON Ier
SON RANG ET SON ROLE
PARIS. IMP. VALLÉE, 15, RUE BREDA
NAPOLÉON F
ff fSÔN RANG ET SON ROLE
*àj)
ÉTtfDE HISTORIQUE ET CRITIQUE
Sur le vingtième volume
de l'Histoire du Consulat et de l'Empire, de M. Thiers
PAR
P. C H É R u B.I N
PARIS
E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS
1863
Tous droits réservés.
A Monsieur T *** de Y ***.
Voici réunis, mon cher T***, les articles
qui, il y « quelques mois déjà (1), ont attiré
votre attention. Si nous avons différé d'opi-
nion sur quelques-uns des points qui y ont été
touchés, au moins ai-je eu la satisfaction de
constater qu'un accord complet existait entre
(1) Publiés en septembre et octobre 1862.
- 11-
nous sur le plus grand nombre des antres,
notamment dans la partie historique, où les
rues particulières que j'ai exposées sur Napo-
léon ont été généralement adoptées par vous.
Quant à la partie critique, quoiqu'elle ait
suscité de votre part des objections de plus
d'une sorte, cependant vous ne vous êtes pas
mépris sur son véritable caractère, et vous
avez bien reconnu dans mes remarques le
seul désir de faire ressortir ce que je crois
être le juste et le vrai.
Les pages consacrées à cette dernière partie
sont, du reste, comme le libre cri que le soldat
romain faisait parfois entendre au milieu
même du concert de louanges entonné par ses
camarades en l'honneur de leur général vic-
torieux au jour de son triomphe. De même
III r-
que la satire de l'obscur combattant ne pou-
vait amoindrir In gloire du triomphateur,
de même cette critique ne peut en aucune façon
porter atteinte à la gloire el ailleurs infiniment
légitime de M. Thiers.
Recevez, etc.
t
PREMIÈRE PARTIE
1
M. Thiers est enfin arrivé au terme d'une
difficile entreprise : celle d'écrire, en vue
de la postérité, l'histoire détaillée et con-
sciencieuse d'une époque toute voisine de
celle où il vit lui-même, sous les yeux de
quelques-uns qui ont vu ce qu'il raconte,
circonstance qui leur permettrait de contrô-
ler, au hesoin, ses récits par des renseigne-
2
ments puisés dans leurs propres sou-
venirs;
Le tome vingtième qu'il vient de publier,
le dernier de l'œuvre, en même temps qu'il
forme le couronnement du volumineux édi-
fice qu'il a mis tant d'années à élever, ré-
sume tous ceux qui l'ont précédé. Les qua-
lités et les défauts observés dans ceux-ci se
retrouvent dans le dernier. Les idées y sont
nombreuses et bien exposées ; les discus-
sions y affluent les documents y abondent
Enfin, l'auteur eh mettant, pour employer
Texpression vulgairej (des points sur les i, ))
m'y laisse au lecteur rien à suppléer. D'un
autre côté, l'écrivain paraît s'être, avant
tout, préoccupé des faits en eux-mêmes,
plutôt que de la manière de les présenter,
de sorte que la fonme littéraire de son œu-
3
vre laisse, en bien dos points, quelque chose
à désirer. Quoiqu'il soit de mode aujourd'hui
d'affecter de grandes préférences pour ce
que Balzac appelait, avec plus ou moins de
justesse, la littérature à idées, par opposi-
tion à la littérature à images, cependant
il ne faut pas perdre de vue qu'un écrit no
se sauve de l'oubli que par la forme. Il n'est
pas besoin, en effet, d'être fort savant pour
se rappeler que parmi les ouvrages d'his-
toire Notamment, qUe l'on peut compter,
depuis Hérodote jusqu'à Voltaire, plus d'un
a été tenu et est tenu encore pour excellent
et digne de mémoire, qui depuis longtemps
est reconnu comme infidèle quant au fond.
C'est là, nous le savons, une doctrine dan-
gereuse. Aussi croyons-nous prudent d'ajou-
ter, en manière de correctif, que fceux-là
;..- 4 -
seuls ont été considérés comme parfaits qui
ont su réunir la beauté de la forme et l'exac-
titude des faits.
Si, d'ailleurs, nous rappelons cette doc-
trine, c'est surtout afin de montrer qu'il faut
se garder de suivre certains exemples, en-
core bien qu'ils partent de haut. Ce n'est
pas avec un homme de la valeur de M. Thiers
que l'on doit restreindre le champ de la cri-
tique et s'arrêter longtemps à signaler les
imperfections de style qu'il laisse échapper
dg sa plume. On peut, à la rigueur, passer
condamnation sur la forme, puisque lui-
même en fait bon marché; cependant, on ne
peut s'empêcher de constater que celle-ci
eût singulièrement gagné à ce que l'écrivain
resserrât dans un plus petit espace l'épopée
(car, sans vouloir abuser des termes poéti-
- 5 -
f.
qucs, on peut dire que c'en est une) qu'il a
entrepris de raconter.
Nous ne voudrions pas attrister un homme
qui, à un. certain moment de sa vie politi-
que, a été, quoi qu'on en ait dit, l'organe
ému des susceptibilités patriotiques de la
France, et qui n'est alors tombé du pouvoir
que pour s'être efforcé de donner satisfaction
à un sentiment national justement soulevé.
La double individualité de M. Thiers im-
pose de grandes obligations, et nous dési-
rons sincèrement concilier les ménagements
qui sont dûs à un homme d'État éminent,
ainsi que les particuliers égards que mérite
sa situation présente, avec l'exacte justice à
laquelle seule a droit l'historien. Cependant,
sans vouloir ressusciter à propos de ses
vingt volumes les anecdotes plus ou moins
6
piquantes qui ont cours sur les ouvrages
démesurément étendus, nous lui ferons ob-
server qu'il demande au lecteur une somme
de travail que bien peu d'hommes sont en
état de fournir.
D'un autre côté, l'Histoire du Consulat et
de l'Empire n'est, à tout prend-re, qu'un ré-
cit épisodique dans les annales de la France.
Or, l'étendue que lui a donnée son auteur
est de nature à faire réfléchir sur celle
qu'atteindrait proportionnellement notre his-
toire entière, si elle était écrite sur la même
échelle, et elle nous remet en mémoire les
calculs dont les tableaux du célèbre John
Martin, le peintre de la Sortie a Égypte et
du Festin de Balthasar, ont été l'objet.
Un mathématicien, confondu dans la foule
rassemblée- devant cette dernière œuvre,
7
représentant,. comme on sait, la salle du
banquet au moment où apparaissent tout à
coup aux yeux des convives épouvantés
les trois mots terribles, et qui entendait
chacun s'extasier sur le sentiment de grandeur
qui, en effet, saisit l'esprit à première vue
devant cette toile; un mathématicien, disons-
nous, entreprit de rechercher quelles étaient
les dimensions de l'édifice dessiné par le
peintre et celles de tout ce qu'on y pouvait
rattacher.
- Prenant donc les éléments connus de la
question, comme le chiffre de la taille hu-
maine, le nombre des personnages et la sur-
face relative qu'ils couvraient dans la salle,
il trouva que celle-ci avait trois lieues de
longueur sur une largeur proportionnée.
Poursuivant son calcul, il prouva que le
8
palais dont cette salle faisait partie ne pou-
vait couvrir une superficie moindre de
quarante lieues carrées, au plus bas mot;
ce qui, en supposant que l'habitation royale
représentât, comme il est d'usage dans les
capitales de l'Orient, même une bonne part
de l'emplacement occupé par Babylone, don-
nait encore à celle-ci 160 à 200 lieues
carrées.
Eh bien, si employant ici le même procédé
pour dégager l'inconnue, on voulait la déter-
miner d'après les trente volumes que
M. Thiers a consacrés aux yingt-six années
remplies par la Révolution et l'Empire, on
trouverait que, conformément aux proportions
il n'en faudrait pas moins de 15 à 1800 pour
retracer notre histoire depuis 1400 ans.
Réduisons-les ,si l'on veut, à un millier scu-
9
lement, et nous voilà encore dépassant de
bien loin les cent volumes que Napoléon (1),
qui pourtant croyait faire largement les
choses, concédait à l'historien désireux de
réunir dans un monument littéraire l'ensem-
ble des annales de notre pays.
Sans doute, on doit le reconnaître, quels
que soient les événements dont le monde,
plus tard, pourra devenir le théâtre, la
période napoléonienne tiendra toujours dans
l'histoire une place infiniment considérable.
Les années qui la constituent, de même que
celles qui les ayant précédées immédiatement
ne peuvent pas plus en être séparées que la
cause ne peut être séparée de l'effet, ces
années marquent une des grandes étapes de
(1) « L'histoire de France, disait Napoléon, doit être écrite
en deux volumes ou en cent. »
iD-
l'humanité. Pour exposer les événements de
toute nature qui se pressent dans une telle
période, il fallait des récits étendus où les
causes et les circonstances de. ces événements
pussent largement apparaître.
Cependant,. il fallait en même temps ob-
server une juste mesure, et se rappeler qu'un
Français, outre celle-là, a bien des choses à
connaître encore touchant son pays, et qu'il
y a dans notre histoire d'autres périodes fort
importantes aussi, qui, à ce titre, devraient
être à peu près non moins longuement
traitées. Mais M. Thiers a voulu se montrer
aussi complet qu'il est donné à l'homme de
l'être : de là vient, sans doute, qu'il a mul-
tiplié les renseignements et donné aux faits
tous les développements dont ils étaient
susceptibles.
M
C'est cependant une histoire et non un
simple recueil de documents, analogue aux
compilations d'ailleurs instructives du moyen
âge, que M. Thiers a prétendu composer :
c'est-à-dire qu'il s'adresse au grand nombre
et non à une certaine catégorie de personnes
seulement.
On aura beau dire que Y Histoire du Con-
sulat et de l'Empire est de nature à satis-
faire toutes les classes de lecteurs, nous
soutiendrons toujours que l'auteur eût pu,
fffins dommage pour l'ensemble de son œu-
vre et avec grand profit pour sa propre .ré.
pUtation dans la postérité, en éliminer ton
nombre de pages. L'histoire diplomatiques
du premier Empire a été faite plusieurs fois
et par des hommes spéciaux. Son histoire
militaire a été écrite avec une supériorité
12 -
que ne détruit pas la manifeste animosité
de son auteur à l'endroit de l'homme extra-
ordinaire auquel il rend une involontaire
justice. Il n'est pas jusqu'à son histoire
financière elle-même qui ne nous ait été
donnée. Or, ce sera toujours dans ces livres
que ceux qui veulent puiser aux sources
iront, de préférence, chercher des rensei-
gnements.
Ce qu'il aurait fallu que fît M. Thiers,
car c'est là, évidemment, le but qu'il s'est
proposé, c'eût été un ouvrage qui montrât
rapidement à tous, les faits, d'ailleurs infini-
ment multipliés, d'une époque que l'avenir
n'envisagera qu'avec le plus grand étonne-
ment, même après les époques similaires de
l'histoire ancienne. Il aurait pu y joindre,
puisque la nature de son esprit l'y portait,
-13 -
les discussions critiques, et les déductions
analytiques auxquelles il se complaît ; en se
gardant bien, toutefois, de faire de ces ac-
cessoires la partie principale de l'ouvrage.
#
II
Il n'y a que deux méthodes pour écrire
l'histoire : la méthode critique ou philoso-
phique, que l'on pourrait qualifier de di-
gressive, et la méthode narrative. D'excel-
lents modèlès existent dans l'un et l'autre
genre et aucun des écrivains qui les con-
stituent, tout chef d'école qu'il pouvait être,
n'a outré celui qu'il avait adopté. Des hom-
- 16 -
mes d'État, des généraux, des diplomates
ont écrit l'histoire avant M. Thiers; mais,
quoiqu'ils racontassent la plupart du temps
des choses auxquelles eux-mêmes avaient
eu la plus grande part, ils se sont toujours
montrés sobres de détails et de déductions.
Thucydide, par exemple, le premier des
historiens politiques, à propos de la paix de
Nicias si importante pour toute la Grèce, n'a
pas jugé convenable de fournir des extraits
de tous les documents épars dans les chan-
celleries d'Athènes, de Sparte, de Corinthe,
etc., etc. Xénophon retraçant l'événement
militaire le plus surprenant de l'antiquité et
peut-être des temps modernes, ne nous a pas
donné sur sa fameuse retraite, quoiqu'il y
eût joué le principal rôle, des détails aussi
circonstanciés que ceux que donne M. Thiers
17
2.
touchant le moindre combat. Cependant, il
n'avait que dix mille hommes avec lui et
nous imaginons que les Tixiarques agissant
sous ses ordres ne le laissaient pas manquer
de rapports qu'il aurait pu ensuite utiliser
dans son histoire.
Les maîtres du genre, César et Napoléon,
quoiqu'ils eussent eu quelques droits à ex-
poser en détail les grandes choses qu'ils
avaient faites, et à dire pourquoi ils les
avaient faites ainsi et non autrement, César
et Napoléon s'en sont bien gardés. Le pre-
mier consacre cinq ou six pages seulement
au récit de la bataille de Pharsale qui, en
abattant le parti du sénat, lui ouvrait à lui-
même la perspective de l'empire du monde :
mais bien qu'il connût mieux que son ques-
teur les détails administratifs qui concer-
- is -
naient son armée, mieux aussi que ses
tribuns l'effectif réel de chaque légion,
cependant il ne dit sur tout cela que les
quelques mots indispensables pour faire
connaître l'importance et les difficultés de
la victoire.
Peu de phrases suffisent à Napoléon pour
retracer son retour d'Égypte et pour expo-
ser les causes, apparentes au moins, qui le
motivaient, ainsi que les conséquences qui
en résultèrent. Cependant, il aurait eu beau
jeu et les loisirs ne lui manquaient pas pour
s'étendre longuement sur un événement qui
changea la face de la France et de l'Eu-
rope.
Ainsi, aucun de ceux que nous venons
de citer ne multiplie les détails pour se
mieux donner les allures d'un historien
Ig-
scrupuleux et bien renseigné. Les résultats,
les faits principaux qui les ont amenés,
voilà à quoi ils se bornent, car c'est là, sur-
tout, ce qui importe aux générations futu-
res. A elles d'en tirer les déductions instruc-
tives. Si ces grands historiens discutent,
c'est avec une extrême sobriété. S'ils résu-
ment, c'est largement et à grands traits.
Dans l'un et l'autre cas, de même que dans
la narration proprement dite, peu de faits-
leur suffisent ; il est vrai qu'ils sont choisis
avec un discernement exquis. M. Thiers
pouvait prendre parmi tous ces modèles
celui que. la disposition de son génie lui
faisait préférer, et il est à regretter qu'avec
un talent historique comme le sien, il n'ait
pas - pensé qu'on n'est pas un imitateur
servile pour suivre de tels prédécesseurs.
20 -
Ma s M. Thiers a toujours eu du bonheur,
au moins littérairement, et, sans doute, il
en aura jusqu'à la fin. A nous, ses contem-
porains, soucieux de sa renommée, il est per-
mis, en effet, d'espérer que l'avenir se char-
gera de faire disparaître les ombres qui
pourraient diminuer l'éclat de sa gloire.
Peut-être, par exemple, son Histoire du Con-
sulat et de VEmpire se perdra-t-elle en dépit
de l'imprimerie, comme se sont perdues la
grande histoire de Salluste, ainsi qu'une
bonne partie des Décades de Tite-Live, et
des Annales de Tacite; c'est-à-dire qu'il ne
resterait de son œuvre que des fragments,
le vingtième volume, si l'on veut, qui feront
déplorer aux lecteurs de l'an 4,000 la dis-
parition du reste de l'ouvrage.
C'est ainsi que la postérité, ne connais-
- 21 -
sant pas ce que les contemporains de
M. Thiers estiment diminuer l'éclat de son
talent, placera l'historien de Napoléon à
côté des maîtres illustres que nous envions
à l'antiquité.
III
Ce vingtième volume, pour lequel nous
espérons de telles destinées est digne, en
effet, d'attention. Il offre, dans trois sortes
de récits ou d'études, le spécimen à peu près
eomplet (il n'y manque qu'une étude finan-
cière) de la manière de l'historien. On peut
donc juger assez bien celui-ci par ce seul
échantillon de ses œuvres*
24
Le livre s'ouvre par le récit d'une bataille :
il se continue par l'exposé d'un acte poli-
tique que l'on peut considérer comme le
plus sérieux et le plus fertile en résultats
imprévus qu'il puisse être donné à un homme
d'exécuter. Enfin il se termine par un ré-
sumé où le héros de l'histoire qu'on vient
de lire est apprécié, comparé, jugé, c'est-à-
dire par des pages que les autears qui les
écrivent prétendent rendre fécondes en aper-
çus philosophiques, et, partant, infiniment
utiles à méditer.
La bataille de Waterloo, comme toutes
celles qui sont décrites par M. Thiers, est
mise sous les yeux du lecteur avec un grand
luxe-vde détails stratégiques et autres. Avant
tout, l'historien fait un minutieux dénom-
brement, non - seulement des forces qui
25
3
vont y prendre part, mais encore de celles
qui auraient pu y être appelées, ainsi que
des contingents qui, dans un temps déter-
miné, pourront venir assurer l'accomplisse-
ment des derniers desseins du général. Il
dispose ensuite, comme sur un terrain d'in-
struction, toutes les troupes qu'il a énumé-
rées, en indiquant les mouvements effectués
et, de plus, tous ceux qui auraient pu
rêtre.
Puis, il discute le pour et le contre de
chacun d'eux, chargeant ainsi la mémoire
du lecteur de détails, utiles sans doute à
connaître dans une certaine mesure, mais
sur lesquels celui-ci est disposé à passer
légèrement, pressé qu'il est de courir au
fait principal. En un mot, dans cette partie
de son livre, M. Thiers semble un profes-
- 26 -
seur d'état-major écrivant pour les .élèves
d'une école spéciale, plutôt qu'un historien
qui, songeant à la postérité, s'adresse à la
foule. Lorsque tout a été ainsi discuté et
prévu, lorsque l'action héroïque, mais peu
décisive, des Quatre-Bras, ainsi que la glo-
rieuse victoire de Ligny, ont été brièvc"
ment racontées et longuement commentées,
M, Thiers, entrant enfin dans le cœur de son
sujet, aborde le récit de Waterloo.
.Ici le style de l'historien s'anime et s'é-
lève pour peindre l'enthousiasme développé
dans DOS soldats par un patriotisme qu'exal-
tait au plus haut degré la nationalité des
deux armées qu'ils avaient devant eux. La
bataille pro prement dite est parfaitement
rendue. Les pages qui lui sont consacrées
respiretit bien cet héroïsme devenu bientôt
-27 -
une véritable fureur guerrière, qui, saisis-
sant nos soldats, entraîna jusqu'à ceux à
-qui il était défendu de prendre part à l'ac-
tion, et les fit se précipiter tous jusqu'à
onze fois sur les carrés anglais, les rompre,
les écraser, leur prendre huit drapeaux, sans
vouloir céder qu'à la nuit.
Notis y revoyons distinctement l'énergique
figure de Ney, et, dans cet homme sans
chapeau, les habits troués par les balles, un
tronçon d'épée à la main, ramenant au com-
bat quelques centaines d'hommes, non pour
disputer encore la victoire, il n'était plus
temps, mais seulement pour montrer à tous
̃ comment sait mourir un maréchal de France,
nous reconnaissons bien celui qui fut vrai-
ment a le Lion des batailles. »
Ouelques épisodes étroitement liés, d'ail-
28
leurs, à l'action principale, sont chaude-
ment peints et ajoutent à l'effet général. Tel
est celui où est retracée la charge de la bri-
gade Travers, anéantissant les Écossais gris
de Ponsomby, au moment même où ceux-ci,
victorieux de deux de nos régiments d'in-
fanterie déjà maltraités, rentraient dans leurs
lignes avec deux drapeaux qu'ils venaient
de nous enlever. L'enthousiasme s'empare
du lecteur le plus impassible à la vue du
brave maréchal-des-logis Urban, que l'histo-
rien nous représente s'élançant au milieu
des escadrons ennemis pour y ressaisir nos
drapeaux; puis, se dégageant de tout ce qui
l'entoure, après avoir tué le général anglais
et reconquis le drapeau du 45e. Ailleurs, le
ton de l'historien devient d'une sévérité con-
tenue pour peindre l'hésitation de certains
29 -
3.
chefs et le déplorable flottement des ordres
qui furent les vraies causes de notre perte.
Toute cette partie du livre de M. Thiers
est supérieurement écrite. Pour nous Français,
elle est d'un poignant intérêt, parce qu'elle
nous rappelle une journée dont les suites
parurent, un instant, devoir être fatales à
notre nationalité. Pour les étrangers, qui,
certes, se jetteront sur ces récits, l'intérêt
ne sera pas moindre : ils y trouveront lé
souvenir d'une victoire qui, tout chèrement
achetée qu'elle fut par eux, les vengea pour-
tant de vingt ans de défaites. Quoique ces
pages retracent pour nous un grand désas-
tre national, cependant l'amertume en est
bien atténuée par le souvenir de l'héroïsme
qu'elles rappellent. Jamais les qualités guer-
rières propres à notre nation n'éclatèrent
30 -
mieux. Jamais on ne vit déployés tant d'ar-
deur pour la lutte et tant de mépris pour
la mort, et si l'on était tenté de trouver
qu'il y a quelque chauvinisme de la part de
nos historiens à en accumuler les témoigna-
ges, nous rappellerions que les vainqueurs
eux-mêmes, contraints par les preuves mul-
tipliées d'héroïsme que donnèrent nos sol-
dats, n'ont point osé nous marchander l'ad-
miration. « Je viens d'assister, dit un méde-
cin anglais devenu l'une des gloires scientifi-
ques de son pays, je viens d'assister à L'ins-
tallation des blessés français dans leur hôpi-
tal (à Bruxelles). Ah ! si vous les aviez vus
couchés tout nus, ou à peu' près nus, dans
un rang de cent lits dressés par terre, quoique
blessés, épuisés, battus,-vous diriez encore
avec moi que ces hommes étaient bien ca-
31 -
pables de marcher sans obstacles de l'ouest
de l'Europe à l'est de l'Asie ! Robustes et
endurcis vétérans, braves indomptés, si vous
aviez rencontré leurs regards fixés sur vous,
si vous aviez vu ces yeux sombres et ces.
teints bronzés contrastant avec la blancheur
des draps, ils auraient excité votre admira-
tion. Ces hommes n'ont été transportés ici
qu'après être restés plusieurs jours étendus
sur la terre du champ de. bataille, les uns
mourant, les autres subissant d'horribles
tortures, plusieurs ne pouvant retenir le cri
de leur angoisse, et déjà leur gaîté caracté-
ristique reprend le dessus
» Yous verrez dans mes notes quelles
sont leurs blessures, mais je ne puis m'em-
pêcher de vous dire l'impression que pro-
duisent sur mon esprit ces formidables types
32 -
de la race française : c'est un éloge qu'ils
m'arrachent malgré moi.
» Lorsque jé fis ma première visite dans
la salle des prisonniers blessés, mes sensa-
tions furent très-extraordinaires. Nous avions
partout entendu parler de la bravoure avec
laquelle ces hommes s'étaient battus. Rien
ne pouvait surpasser leur dévouement. Dans
une longue salle, qui en contenait cinquante,
il n'y avait pas la moindre expression de
souffrance ; aucun d'eux ne parlait à son
voisin. Je fus frappé, en passant la revue de
tous les lits, de la roideur de toutes ces
figures, de ces yeux farouches, de ces airs
sombres et courroucés. (i) »
(1) Correspondance de sir Ch. Bell, extraite de sa biogra-
phie par M. Pichot.
33 -
Nul doute qu'en lisant dans l'Histoire du
Consulat et de l'Empire le récit de Waterloo,
la lointaine postérité ne partage les Senti-
ments que Et naître jusques chez les vain-
queurs le spectacle de la bravoure française.
Nul doute aussi que, libre de ses préféren-
ces, alors que Français, Anglais, Autrichiens,
Prussiens et Russes, rayés du nombre des
peuples vivants, seront devenus des anciens à
leur tour, elle n'éprouve pour la France une
respectueuse et sympathique admiration,
-analogue à celle que, malgré ses fautes, nous
éprouvons nous-mêmes pour Athènes suc-
combant sous les efforts du Péloponèse.
Le sujet a porté bonheur à l'historien, et
il n'est pas jusqu'à certains procédés de
composition, sur le mérite desquels on peut
n'être pas d'accord, qui ne l'aient servi en
34
cet endroit. Par la dissémination des détails,
M. Thiers est arrivé à produire un effet que,
sans doute, il ne cherchait pas spécialement
et qui, dans une œuvre de pure imagina-
tion, ne pourrait être que le résultat de l'art
le plus consommé. Il a réussi à conserver
jusqu'à la fin son puissant intérêt au récit
de la bataille, et -à tenir constamment-en
haleine l'attention du lecteur. Quoique
celui-ci sache- bien d'avance à quoi vont
aboutir tant d'héroïques efforts, cependant,
nous, Français, nous identifiant avec Napo-
léon, nous partageons jusqu'au bout l'espoir
obstinément et justement gardé par lui, celui
de voir enfin survenir Grouchy, dont l'arri-
vée, même tardive, sur le champ de ba-
taille, aurait sûrement changé la face des
choses. Pour les étrangers, certainement ils
as -
craindront jusqu'à la dernière ligne de voir
cesser trop-tôt l'aveugle obstination du com-
mandant de notre aile droite.
Nul historien n'a mieux fait connaître que
M. Thiers, ni plus clairement exposé que
lui les causes prochaines de ce grand revers 1
cependant, malgré le soin avec lequel il
reproduit la filiation des faits, son livre est
moins instructif qu'il pourrait l'être. En.
traîné, en -eff-et,. par des tendances déjà
anciennes chez lui, puisqu'elles datent de
son histoire de la Révolution, M. Thiers,
quoiqu'il se roidisse manifestement contre
elles, accorde encore au fatalisme une bieh
large part dans la production des événements
qu'il expose. Il fait bien connaître; par
exemple, jusqu'à quel point l'entêtement de
Grouchy et l'absence d'un bon chef d'état-
36 -
major contribuèrent à la défaite de Waterloo ;
mais, en même temps, il semble croire qu'un
enchaînement de circonstances purement
fatales en fut la cause la plus puissante. Si
cela n'était faux déjà historiquement, ce se-
rait une faute que de l'affirmer. Montrer la
fatalité dominant les actions humaines et les
régissant en dernier ressort, c'est décourager
les hommes et leur ôter jusqu'à la pensée
de la lutte. C'est, de plus, aller directement
contre le but de l'histoire, qui est d'instruire
les générations en leur montrant ce qui a
aidé et ce qui a nui à celles qui les ont pré-
cédées.
IV
Ane considérer que l'action en «Ile-même
à ne compter que les pertes matérielles subies
de part et d'autre, Waterloo était à peine
pour Ja France une bataille malheureuse.
Pour l'Empereur personnellement,, cette
même bataille fut tout autre chose : elle fut
une véritable catastrophe, dans laquelle;
s'abîma sa fortune et avec elle une partie
38 -
de l'édifice napoléonien. Ce résultat, produit
de l'esprit moderne, est un fait sur lequel il
n'est pas inutile de s'arrêter.
Jusqu'à notre siècle, les intérêts des peu-
ples n'avaient passé auprès de ceux qui les
gouvernaient que bien loin après les leurs ;
et les nations qui, comme l'Angleterre de
1688, avaient eu le bonheur , même au prix
d'une révolution, de rencontrer des princes
disposés à tenir compte de leurs droits, ces
nations avaient été infiniment peu nombreuses.
Toujours, au contraire, les gouvernants,
pleins de l'idée de leur propre grandeur,
qu'ils confondaient volontiers avec celle de
l'État, lui sacrifiaient tout. Imbus des mêmes
idées, les prétendants et les chefs de parti
n'en agissaient pas autrement : comme Ma-
rius et les Pompéiens, par exemple, pour
39 -
conserver ou pour recouvrer la suprématie,
ils combattaient, lorsqu'il y avait lieu, jusqu'à
l'épuisement de leurs dernières ressources,
sans chercher à s'assurer si ce n'était pas au
détriment des intérêts généraux. Pour tous,
en un mot, les peuples n'étaient guère que
des instruments.
Un égal dédain des mêmes intérêts avait
été le mobile de faits d'un ordre tout opposé :
le renoncement au pouvoir.
A l'exception de celle de Sylla, motivée,
comme nous l'avons dit ailleurs, par un res-
pect patriotique trop méconnu pour l'ancienne
constitution de Rome, toutes les abdications
célèbres, que chacun a présentes à la mé-
moire, n'avaient été en effet que la suite de
pures convenances personnelles.
Dioclétien, cédant à un sentiment delassi-
-40 -
tude et d'ennui, sortit du pouvoir pour goûter
à son aise cette jouissance raffinée qui naît
parfois du contraste entre la tranquillité d'une
situation volontairement médiocre et les agita-
tions du commandement, sans s'inquiéter des
maux que présageaient à l'empire la violence
et Fineptie de Maximien et de Galérius.
Ce fut afin de remédier plus commodément
à un déplorable état de santé et aussi pour
ne pas compromettre sa gloire dans les com-
plications qu'il prévoyait, que Charles-Quint
déposa la pourpre.
Le besoin de se reposer enfin de ses lon-
gues agitations physiques, et d'éteindre dans
la solitude une inquiétude d'esprit qui le dé-
vorait, motiva l'abdication la plus regrettée
de toutes : celle du turbulent fondateur du
royaume de Savoie, Victor-Amédée II.
41 -
l.
Ainsi, le bien de l'État, les intérêts popu-
laires, n'étaient entrés pour quoi que ce fût
dans aucun de ces actes : mais il n'en allait
plus être de même et, à ce titre, les diffé^
rences qui existent entre l'abdication de
Napoléon et celles qui l'avaient précédée
méritaient, selon nous, d'être signalées.
Il eût été, en effet , digne de la grande
nation en faveur de laquelle était reconnu
pour la première fois le droit des gouvernés
à être comptés pour quelque chose par les
gouvernants ; digne du puissant génie qui
inaugurait cette reconnaissance", d'insister
sur la consécration ainsi donnée à ces prin-
cipes d'égalité qus la France, après les-avoir
précocement mis en pratique, avait la pre-
mière, inscrits dans la loi. Par suite, l'écri-
vain aurait pu donner moins de développe-
42 -
ment à une autre partie de son livre : celle
où il énumère, d'ailleurs en politique ayant
longtemps pratiqué les hommes et en phi-
losophe habitué à les juger, les intrigues qui
se croisaient autour de Napoléon et par les-
quelles on s'efforçait de précipiter sa chute,
ou tout au moins de la rendre inévi-
table.
Il faut le dire, ces intrigues furent
moins compliquées, leur influence fut moins
considérable qu'elles le paraissent dans le
récit de M. Thiers. L'histoire, qui plus tard
reviendra certainement sur cette époque mé-
morable, l'histoire les réduira à ce qu'elles
furent réellement, des efforts faits par de
petits intérêts personnels et qui fussent dé-
meurés vains sans les circonstances. Surtout,
elle attribuera moins d'importance que
43
M. Thiers à un acteur qu'il met presque
seul en scène dans cet endroit de son ou-
vrage. Nous voulons parler de l'homme que
l'écrivain, par une distinction ironique et
avec une persistance significative, appelle
constamment a Monsieur Fouché, » comme
pour exprimer par-là que ce dernier n'a pas
droit aux procédés habituels de l'histoire,
qui traite avec une familiarité anoblissante
les personnages dont elle s'occupe.
L'influence de Fouché fut loin d'être aussi
prépondérante qu'on serait tenté de le croire
après avoir lu dans l'Histoire du Consulat et
de l'Empire le récit étendu des ténébreuses
machinations de l'ancien jacobin devenu
subitement royaliste. En même temps que
cela aurait été plus conforme aux pro-
portions historiques, il eût été préférable,
44
ce nous semble, de glisser plus légèremeut
sur des faits de nature à provoquer l'indi-
gnation et le dégoût plutôt que l'intérêt, et
d'imiter ainsi ces écrivains qui, forcés de
s'engager dans une narration scabreuse,
respectent néanmoins le lecteur et se gar-
dent bien de s'app.esantir sur les détails im-
purs. L'histoire a aussi sa pudeur, et le cou-
pable aurait été stigmatisé tout aussi forte-
ment par quelques traits choisis et par tout
ce que l'auteur eût laissé seulement entrevoir,
que par l'énumération trop complète de
toutes s.es perfidies. Plus de sobriété à cet
égard était, en outre, chose bonne en soi,
attendu qu'on ne risquait pas, en l'observant,
de prêter à la figure de Fouché une sorte
de grandeur sataniquc, analogue à celle que
présentent- les sombres héros de Milton, et
4i -
de faire ainsi de ce personnagc) contraire-
ment à la vérité historique, un véritable gé-
nie du mal, doué d'une funeste puis-
sance.
D'un autre côté, en passant rapidement
sur les. faits secondaires, l'historien n'eut pas
exposé le lecteur à perdre de vue la vraie
cause de l'abdication. Elle fut celle que nous
avons indiquée d'après M. Thiers lui-même,
où il ne s'agit, pour-la discerner, que de la
dégager des circonstances accessoires qui
l'entourent. Sans son respect trop nouveau,
il faut le reconnaître, pour les intérêts du
pays, l'Empereur aurait pu ne pas abdiquer.
Il lui restait assez de ressources pour con-
tinuer la guerre, au moins en chef de parti,
et même il n'est pas tout à fait déraisonnable
de supposer que, par suite d'un de ces re-
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virements de fortune dont les exemples sont
si communs dans l'histoire, il aurait pu, en
dépit des intrigues les mieux ourdies, revenir
encore à la tête des affaires.

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