Naufrage et aventures de M. Pierre Viaud, natif de Rochefort, capitaine de navire . Nouvelle édition

De
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les frères La Bottière (Bordeaux). 1780. XXIV-307-[4] p. ; 18 cm.
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Publié le : samedi 1 janvier 1780
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NAUFRAGE
ET fi
DE Me PIERRE VIAUDJ
JSTATIF DE ROCHEFORTi
CAPITAINE DE NAVIRE.1
NAUFRAGE.
ET,
AVENTURES
DE M. PIERRE VIAUD;
NATIF DE RO-CHEFORT,
CAPITAINE DE NAVIRE:
Forfan& hczc olim mtminifft.juvabiU
Virg. Æneid. Lib. 1.
NOUVELLE ÉDITION.
A BORDEAUX,
Chez les Freres LABOTTIERE, Libraires»
ET A PARIS,
-Chez LEJAY, Libraire, rue Saint-Jacques j
au Grand Corneille.
M. D C C. L X X X.
.Avec Afpiûbatioh & Privilège du Roi.
AVIS DU LIBPvAIRE.
^EST par erreur qu'on avoit
dit dans la premiere Édition de
cet Ouvrage que le Sieur Viaud
étoit natif de Bordeaux; il efl
natif de Rochefort.
v
P R É F A CE.
L Es aventures de M.V iaud
font faites pour intérefîer
les cours honnêtes ôcfenfi-
blés. On fera étonné des in·
fortunes afFreufes qu'il a
éprouvées pendant quatre-
vingt-un jours depuis le 16
Février 176s jufqu'au
Mai 1766. Ou conçoit
peine comment un homme
a pu vivre dans une Situation.
au ni terri ble, C'^li dans cettç
occafion qu'on peut dire que
la vérité n'eft pas vraifern^
blable. Mais tout ce qu'on
rapporte dans cette Relation
çftattefte.
j PRÉFACE.
tu elle ment plein de vie &
eftimé de ceux qui l,e con--
noiffent.. Sa bonne foi, fort
intelligence dans la Marine y
lui ont mérité la- confiance
de plufieurs Négocians. il
ne craint pas de publier fes
Aventures & de les lainer
paroître fous fon nom c'eft
lui-même qui les a écrites;
on n'y a changé que quel-.
ques mots & quelques. ex--
prenions en faveur de ces lec-
teurs difficiles auxquels le-
flylefiinple &fouventgrof
fier d'un Marin auroit pu dé-
plaire mais on a con-fervé
précieufement fes idées, fes
réflexions, & autant qu'il a
étépollible j famaniere de les,
PRÉFACE, vi)
A iv.
rendr e on a préféré a une
plus grande corre&ion
cette rudeffe marine fi l'on
peut s'exprimer ainfif qui
n'ed peut-être pas fans mé-
rite, & qui a fur-tout un ton
de franchife & de vérité que
que l'on verra certainement
avec plaifir. On laine Pelé4*
gance 6c la délicatefTe du
du ftyle aux Romanciers
qui en ont befoin pour dé*-
dommagerleursLecreursdu
vuide de leurs productions.
Quel effet pourroient pro-
duire, fans cet attrait, les
actions fouvent mal imagi-
nées de leurs Héros chimé-
riques ? Elles attacheroient
peut-être les jeunes gens qui
vîij PRÉFACE.
recherchent avidement ces
fortes d'Ouvrages, & dont
le goût n'eft, pas difficile
mais les hommes faits les me-
priferoient fans les lire. Les
infortunes de M. Viaud
n'ont pas befoin de ces orne-
mens étrangers. On netrou-
vepas ici l'hiftoire de fa vie:
pn n'y tvoit que la relation.
de fon naufrage '& des
malheurs qui l'ont fuivi.
M. Pierre Viaud eft Ca-
pitaine de Navire, & a été
reçu en cette qualité à l'Ami-
rauté de Marennes au mois
d'Octobre 1761. C'eft par
erreur que dans la premier
Edition de fon Naufrage on
a dit qu'il étoit de Bordeaux
PRÉFACE, ix-
Av
on a été trompe par une per-
fonne qui prétendoit être
bien inftruite. On ne pou-
voitconfulter M.Viaud qui
étoit alors abfent il a écrit
lui même pour avertir de
cette erreur peu importante
fans doute & facile à cor-
figer.
Qu'il nous foit permis d'a-
jouter un mot fur cette nou-
velle Édition: on a lieu d'es-
pérer qu'elle fera au(ïï-bien
accueillie que la première:
on en a retranché quelques
répétitions; exerça ces feules
corrections qu'on a dû fe
borner. Ce pas ici un
Roman qu'on peutaugmen-
ter ou élaguer à fa volonté
x .PRÉFACE.
Les faits ont du relier tels.
qu'ils, font. Quelques Lec-
teurs ont été révoltes du
meurtre du Nègre ort n'en-
trepr endra pas de le juftiner;
mais on les priera de confidé-
rer un inftantles circonftan-
ces dans lefqvielles- fe trou-
voient M. Viaud&fàmal-
henreufer compagne lorf-
qu'ils- fe portèrent à cette
atrocité. Le défefpoir & la
faim qui la leur firent com-
mettre y les excusent peut-
être en partie. Plufieurs per-
fonnes oilt prétendu que ce
fait n'étok pas vraifembla-
ble & en ont conclu que
la relation n'étoir qu'un ro-
man. Sice trait étoit unique,
PRÉFACE. xj
4n
Ieurincrédulitépourroit être
fondé mais les voyageurs
en fournirent: une infinité
d'exemples dont la plupart
font affez connus. Qu'elles
nous permettent de leur en
citer un'qui l'eft moins; nous
le rapporterons d'après la dé-
pofition qui en fut faite au
commencement de l'année
1766, entre les mains de
M. George Nelfon, Lord-
Maire de Londres, & reçu
par M. Robert Shank No-
'taire public.
David Harrifon Com-
mandant du petit Bâtiment
la Peggy, de la nouvelle
Yorck, s etoit rendu à Fyal,
l'une des Acores^ ou il avoit
PRÉFACE.
chargé du vin & des eaux.
de-vie. Il en étoit parti le
14. Octobre 1765 pour re-
tourner à la nouvelle Yorck.
Dès le 29 le vent qui étoit
favorable changea tout-à-
coup des tempêtes qui fe
fuccéderent jufqu'au 1er Dé-
cembre fijivant, endomma-
gèrent beaucoup fon vaif-
{eau, y ouvrirent des voies
-d'eau, renverferent Tes mâts,
déchirerentfesvoiles, &les
mirent toutes hors d'état de
fervir, à l'exception d'une
.feule. Le mauvais temps ccn-
xinua encore après lepremier
Décembre. Les provifions
-étoient épuises; Je navire
PRÉFACE, xiij
il ne pouvoit avancer l'é-
quipage étoit dans la fitua-
tion la plus déplorable n'at-
tendant des fecours que du
hafard. Un matin on apper-
çut deux vaiiïeau; l'un de
la Jamaïque & iaifant rou-
te pour Londres & l'autre
de la nouvelle Yorck allant
Dublin. L'agitation de la
mer ne permit pas au Capi-
taine Harrifcn de s'appro-
cher de ces vaifTeaux qui ru-
remt bientôt hors de fa vue.
L'équipage défefpéré3 man-
quant de tout, fe jetta fur
le vin & fur les eaux-de-vie
de la cargaison il abandon-
na au Capitaine deux petites
mefures d'eau de quatre pin-
xïv PRÉFACE.
tes chacune, qui étoit Puni-
que refle des provifions.
Quelques jours s'écoulerenr.
Les matelots parvinrent en
s'enivrant à adoucir les
dechiremens de la faim. Ils
rencontrerent bientôt un.
nouveau navire ils lui firent
les fignaux ordinaires pour
marquer leut détrefTe ils
eurent laconfolation de voir
qu'on y répondoit. La mer
étoit calme; les deux vaifc
feaux s'approchèrent on
promit du bifcuit aux mal-
heureux mais on ne le leur
donna pas fur le champ. Leu
Capitaine s'excufa de ce dé-
lai fur une obfervation- qu'il
avoit commemcé & qu'il
PRÉFACE. xv
vouloit finir; & il eut la
barbarie de s'éloi.gner fans
tenir fa parole la confier-
nation & le défefpoir de l'é-
quipage de la Peggy aug-
mentèrent. Il y avoitencore
une paire de pigeons & un
chatvivans dans le bâtiment:
on les dévora les uns après
les autres. La tête du chat
échut au Capitaine qui allu-
re qu'il n'a jamais rien man-
gé de plus délicieux. Les
huiles les chandelles les
'cuirs fervir ent encore d'ali-
mens à ces malheureux, &
furent confommés le 18 Dé-
cembre. On nefait comment
ils vécurent jufqu'au 1 3 Jan-
vier fuivant; ils étoient en-
xvj PRÉFACE.
core tous vivans. Le matin
ils ferendirentdans la cham-
bre d'Harrifon qui étoit re-
tenu au lit par la goutte. Le
Contre maître prenanr la
parole, après avoir peint des
couleurs les plus terribles la
Situation déplorable à la-
quelle ils croient tous ré-
duits, lui déclara qu'il étoit
necenaire d'en facrifier un
pour fauver les autres, &
qu'ils étoienr.réfolus de tirer
au fort. Le Capitaine fit tout
ce qu'il put pour les détour-
ner de cette horrible réYolu-
tion. Ilsnel'écouterentpas:
il lui repondirent qu'il leur
étoit indifférent qu'il l'ap-
prouvât ou non que ce n'é-
PRÉFACE, xvij
toit point par déférence
qu'ils lui en avoient fait part;
& que s'ilsl'avoientprévenu
qu'ils alloient tirer au fort
c'étoit parce qu'il en devoit
.auffi courir les rifques lui-
même car, ajoutèrent-ils
l'infortune générale anéan
tit toutes les diftinclions. TIs
le quittèrent à ces mots, &
montèrent fur le pont où ils
iirent parler le fort.
Le Capitaine avoit un
Nègre ce fut lui qui périt
le premier. Il y a lieu de
foupçonnerquelcs Matelots
s'étoient contentes de rein-
dre de tirer au fort, & l'a-
voient fait tomber fur lui.
Il fut immolé fur le champ.
xvïïj PRÉFACE.
L'un d'eux prefTé par lafaim)
lui arracha le foie &c le dé-
vora, fans avoir la patience
de le faire griller, Il en tom-
ba malade y & moeirut le leni
demain avec tous les fimptô-*
mes de la rage. Ses camara-
des auroient bien voulu le
conferv-er pour le manger
après le Nègre; mais la crains
te de mourir comme lui les
en empêcha & ils le jette*
rent dans la mer.
Le Capitaine ne voulut
point partager leur horrible
repas; il fe contenta de fom
eau qu'il mêloit avec un peu
de liqueur, & il ne prit point
d'autre nourriture. Le corps
du Nègre ménagé avec beau-
PRÉFACE, xïx
coup d'économie dura ju£
qu'au 26 Janvier. Le 29 la
troupe résolut de chercher
une autre vidime: elleallaen-
core en instruire Harrifon
qui fut forcé d'y eonfentir
mais craignant que srA laif-
foit à fes Matelots le foin de
faire prononcer le fort fans
lui ils ne lui donnaient par*
beau jeu il ranima fes for-
ces il fit écrire fur de petits
billets le nom de chaque
homme, & après les avoir
pliés il les mit dans un cha-
peau. L'équipage refta dans
îefilence pendant ces prépa-
ratifs la terreur étoit peinte
furtouslesvifiges. Celui qui
porta la main au chapeau
xx PREFACE,
pour en tirer un bilet ne
le fit qu'en tremblant il le
remit au Capitaine qui Pou-*
vrit, lut tout haut, &leur
fitlirelenom de David Flat.
Le malheureux que le fort
avoit nomme parut le réfi-
gnertout-a-coup. Mesamis,
dit-il à fes compagngiis tou t
ce que j'ai a vous demander,
c'eft de ne me pas faire fouf-
frir dépêchez moi audi
promptementquele Nègre;
& fe tournant vers celui qui
avoit fait cette première exé-
cution c'eft toi que je choi-
fis ajouta-t-il pour me por..
ter le coup mortel. Il deman-
da enfu.ite une heure pour fe
préparer à la mort. Ses con>
PRÉFACE, xx}
pagnons fondirent en.lar*
tncs la pitié combattit la
faim, & ils résolurent de
retarder le facrifice jusqu'au
lendemain matin à onze heu-
res. Ils fe déterminèrent k
-ce délai dans l'efpérance
de trouver quelqu'autre fe-
-cours. L'infortuné Fiat n'en
reçut qu'une foible confo-
lation. La certitude de mour
rir le lendemain fit fur lui
une imprefïion -fi profonde,
qu'il tomba dangereufement
malade. Son état devint fi
cruel qu'avant la nuit quel-
ques Matelots propoferent
de le tuer fur le champ, pour
mettre fin à fes foufrrances.
Mais la réfolution qu'on
xxij PRÉFACE..
avoit prife d'attendre aulerr-
demain matin, prévalut. A
dix heures & demie on avoit
déjaalluméungrandfeupour
rôtirlesmembresdumalheu-
reux Flat. Celui qui devoit
le tuer chargeoit déja le pif-
toletdontilvouloitfefervir-,
loiifqu'on appercut un vaif-
(eau c^étoit la Sufanne qui
ïevenoit de la Virginie, &t
iaifbit voile pour Londres.
Le Capitaine inftruit de Y&-
rtat de la Peggy, fit p-orter â
l'équipage les fecours .les-
plus prompts & le condui-
sit à Londres. Deux matelots
pétrirent pendant la route.
Fiat recouvra fa fanté ck le
Capitaine Harrifon a fon
PRÉFACE, xxiij
,arrivée fit la déclaration
dont on vient de voir le pré-
cis elle eft auffi authentique
qu'on peut le délirer, & peu
de relations font auffi attef-
tées que celle-là. Il étoit in-
.térenant pour le Comman-
dant.de la Peggy qu'elle le
fût,, parce qu'il dévoie, ré-
pondre du vaiffeau & de fa
charge qui n'étoitpointpour
fon compte. Son intérêt eut
pu le porter à en imposer.
mais il n'a pas été pofïïble de
douter des faits qu'il a dé-
clarés le témoignage de e-
quipage de la Sufanne a con-
11-lirlimpé fon recit. Aucun mo-
tif ne pouvoit engager M.
Viaud à tromper fur fa fi-
*xiv PRÉFACE.
tuation. lia été malheureux
niais lui feul a perdu dans
fon voyage, ainfi que fes
compagnons. Il n'a écrit
l'hiftoire de fes infortunes
qu'à la follicitation d'un
ami auquel il ne pouvoit rien
refufer; & lorfqu'il a con-
fenti à la publier, il y a été
déterminé par l'efpoir trifte,
mais confolant de voir les
ames honnêtes & fenfibles
S'attendrir fur fon fort.
NAUFRAGE
A
NAUFRAGE
E T
AVENTURES
DE M. PIERRE VIAUD;
CAPITAINE DE NAVIRE.
VOUS avez été long-tems
inquiet fur mon fort, mon ami;
vous étiez prefque perfuadé, ainfi
que ma famille, que j'avois péri
dans mon dernier voyabe le
tems que j'ai pâlie fans écrire, vous
confirmoit dans cette opinion m4
(O
lettre dites-vous aféché les lar;
mes que l'idée de ma perte faifoit
couler les regrets de mes amis
me flattent & m'attendrirent; ils
me confolent de mes malheurs
p.affés & je me félicite de vi-
vre pour goûter encore le plaifir
d'être aimé,
Vous vous plaignez de ce que
je ne fuis entré dans aucun dé-
tail fur mon naufrage raïïiiré
fur ma vie & fur ma fanté vous
deftrez un récit plus circonftan-
cié de mes aventures je n'ai rien
à vous refnfër mais c'eft une
entreprife pénible & dont je
viendrai difficilement à bout je
ne puis me rappeller fans frémir
les infortunes que j'ai efluyees
je fuis étonné moi-même d'y
avoir réfiftéîpeu d'hommes en
( 3 )
A ij
fcnt éprouvé de pareilles ? plu-
fieurs exciteront la pitié d'une
ame auffi fenfible que la vôtre
quelques-unes vous feront hor-
reur. Vous verrez à quel excès a
été quelquefois le défefpoir dans
lequel m'ont plongé mes fouf-
frances & vous ne' ferez point
furpris qu'elles aient épuifé mes
forces affoibli mon tempéra·
ment qu'un état auffi terrible
que le mien m'ait ôté fouvent
l'ufage de la raifon.
N'attendez pas fur-tout que
je mette de l'ordre dans cette re-
lation j'ai perdu la plupart des
dates; pouvoient-elles fixer mon
attention lorfque j'étois accablé
des peines les plus cruelles ?
Chaque jour ajoutoit à mes fouf-
frances j le malheur préaent m'af-
(4)
îè&oit trop vivement pour me
permettre de fonger à celui qui
l'avoit précédé; pendant près de
deux mois mon ame a été inca-
pable de tout autre fentiment
que celui de la douleur toutes
fes facultés fembloient fufpen-
dues par le délire & la fureur du
défefpoir les époques fe font
prefque toutes effacées de ma mé-
moire, & je ne me refîbuviens
plus que d'avoir fouffert. Je vous
rapporterai les faits tels qu'ils
font, fans ornement, fans art;
ils n'en ont pas befoin pour in-
téreffer mon ami; je fais peu
exercé à écrire vous ne cher-
cherez pas de l'élégance dans
irionftylei vous y trouverez le
ton d'un Marin, beaucoup d'in-
corre&ions &de.franchife.
( 5 )
lA iii
Lori`que je partis de Bordeâu^
au mois de Février 1765 fur
le Navire l'aimable Sufette, com-
mandé par M. Saint Cric 3 qui
je fervois de fécond je ne m'at-
tendois pas aux malheurs que la
fortune me préparoit dans le nou·
veau monde. Mon voyage fut
heureux & j'arrivai à Saint Do-
mingue fans avoir éprouvé au-
cun accident. Je ne vous parlerai
point de mon féjour dans cette'
Ifle des foins de commerce
remplirent tous mes momens
je m'occupai enfin de mon re-
tour en France; le temps en ap~
prochoit il étoit déja fixé je
tombai malade quelques jours
avant l'embarquement. Affligé des
ce contretemps ne l'imputant
qu'au climat du pays, je me per-
( 6
ftiadai que je me rétablirais aûfli-
tôt que je l'aurois quitté cette
idée confolante me fit defirer
avec impatience le jour du dé-
part il arriva; je n'en tirai point
Je foulagement que j'avois efpé-
réîla mer le mouvement du
Vàifleau augmenterent mon mal;
on me fignifia que je ne pouvois
continuer la route fans danger
ma foibleffe m'en afTur oit à chaque
inftant je fus forcé de confentir à
redefcendre à terre, & l'on me
débarqua dans 1 e mois de Novem-
bre à la Caye de Saint Louis (a)*
( a ) Ceff un petit terrein de 4 à joo pas
de long fur 6o de large, qui n'a précifément
que la hauteur fuffiCante pour n'être pas cou-
vert d'eau quand la mer eft haute; il n'eft
féparë de l'Iffe de Saint Domingue que par
un canal d'environ 800 pas de large,.
(7)
Aiv
Cette néceiïité d'interrompt
mon voyage fut la fource de mes
infortunes.
Quelques jours de repos à
Saint Louis & les foins géné-
reux de M. Defclau, un habitant
de cette Ifle qui m'avoit donné
un logement dans fa maifon me
rendirent bientôt ma premiere
fanté. J'attendois avec une vive
impatience l'occafion de retour*-
ner en Europe il ne s'en préfen-
toit aucune; un long féjour à
Saint Louis pouvoit nuire à ma
fortune; cette inquiétude fe joi-
gnoit à l'ennui qui me dévoroit
M. Defclau, mon hôte, s'en ap-
perçut, la générofité avec la-
quelle il m'avoit fecouru pendant
ma maladie m'avoit infpiré la
reconnoifîance la plus vive, & 1$
(8 )
'plus tendre amitié; je ne pus lui
cacher la caufe de mes chagrins;
il y prit part, & n'oublia rien
pour me confoler. Un jour il vint
me trouver & me tint ce dif-
cours J'ai réfléchi fur votre fi-
tuation la crainte de refler long-
temps fans emploi eft la feule
chofe qui vous afflige3 l'efpé-
rance d'en trouver eft le motif
qui vous fait fouhaiter de vous
revoir promptement en France
fi vous m'en croyez vous rue-
noncerez à ce projet vous _avez
quelques fonds, tentez la fortu-
ne vous pourrez les tripler je
vous en fournirai les moyens.
Je compte me rendre inceffam-
ment à la Louifiane avec des
marchandifes dont la vente eft
Xure celles que je me propofe
(' 9 )
A y,
d'y prendre à mon retour mis
produiront un bénéfice honnête.
Je connois ce commerce je l'ai
fait pluCeurs fois, j'en connois
tous les avantages il dépend de
vous de les partager en me fui-
vant vous me remercierez un
jour du confeil que je vous
donne.
Dans la pofition où je me trou
v ois je n'avois pas de meilleur
parti à prendre; ce difcours de
M. Defclau lui étoit didé. par
l'amitié; je ne balançai pas.à fui-
vre fes avis; je m'affociai avec lui
pour une partie de fon fonds, nous
fimes les achats néceuaires, &
il me fervit dans cette occafion
avec le zèle le plus emprefle
& la probité la plus exacte. Nous
jetâmes le Brigantin le Tisrc%
( 10 )
commandé par M. la Couture
le chargement fe fit avec toute
la célérité poflible & nous nous
embarquâmes au nombre de 16
Savoir, le Capitaine, fa femme &
fon fils (on fecond neuf mate-
lots, M. Defclau, un Nègre que
j'avois acheté pour me fervir &
moi.
Nous appareillâmes dela rade
de Saint Louis le 2 Janvier
1766 faifant route vers le trou
Jeremy petit port au nord de
la pointe du Cap Dame Marie,
où. nous reftâmes vingt quatre
heures nous en partimes pour
nous rendre au petit Goave (b)
( b ) Ou Gouave on diftingue le grand
& le petit, Le premier eft à quatre lieues fous
le vent de Léogane le fecond eit à une
( II )
A vj.
mais cette feconde traverfée ne
fut pas fi heureufe que la prit-
mière. Nous effuyâmes un grain
forcé de douze heures qui- nous
auroit infailliblement jettés fur
les Cayes mittes ( c) fi la vio-
ence du vent qui céda un peu
ne nous eut permis de faire ufage
de la voile pour nous écarter de
cette côte. Un peu moins d'entê-
tement, & plus d'expérience de
la part de notre Patron, auroient
pu nous éviter ce danger. Je
commençai dès-lors à m'apper-
cevoir qu'il avoit plus de babil
lieue du premier on n'y mouille guères que.
dans des cas de néceffité.
( c ) Petites Ifles au couchant de l'Ifle Es-
pagnole, entre le quartier du nord &celuidu.
ud; elles font partie des Antilles,
( il )
que de fcience s je prévis que
notre voyage ne fe termineroit
pas fans accident & je me pro-
mis bien d'avoir l'oeil fur fa ma-
nœuvre, pourprévenir, s'ilétoit
poiïible, les périls auxquels fon
ignorance pou rr oit nous expofcr.
Nos affaires nous obligèrent
de féjourner pendant trois jours
au petit Goave nous dirigeâ-
mes, en partant notre route
vers la LouiGane; les vents nous
furent prefque toujours contrai'
res. Le 26 Janvier, nous apper-
çumes l'Ifle des Fins ( d ) que
notre Capitaine foutint être le
Cap, de Saint-Antoine. Je pris
( d ) Elle eil au midi de la partie occi-
dentale de Cuba & en eft féparée par un
canal d'envii on 4 lieues de largeur.
( U )
la hauteur: je découvris facile-
ment qu'il fe trompoit; j'effayai
vainement de lui démontrer qu'il
étoit dans l'erreur; fon opiniâtre-
té ne lui permit pas d'en fortir;
il continua fa route fans précau-
tion, & il nous conduisît dans
les brifans j nous y étions déja
enfoncés lorfque je m'en ap-
perçus pendant la nuit à la clar-
té de la lune. Je ne m'amufai
pas à lui faire des reproches il
commençoit à fentir qu'il avoit
eu tort de ne m'avoir pas cru,
& la crainte faifant taire fon
amour-propre le contraignit de
l'avouer. Le danger étoit pref-
fant je pris la place du Capitaine
en fecond qui étoit très-mal
& hors d'état de nous fervir. Je
;fis virer de bord, & je comcnan-
(
dai la manoevre qui feule potf-
voit nous fauver la vie le
fuccès y répondit mais après
avoir évité ce péril nous nous
trouvâmes expofés à une infinité
d'au tres.
Notre bâtiment, fatigué par la
mer faifoit déja de l'eau dans plu-
fieurs endroits l'équipage étoit
inquiet il vouloit que je me
chargeante de la route mais je
n'avois qu'une connoiffance théo.
tiqué de ces côtes où je n'avois
jamais été & je favois qu'elle
ne peut jamais fuppléer qu'im-
parfaitement à la pratique je
fentois d'ailleurs que ce feroit
faire de la peine au Capitaine;
on ne pouvoit lui refufer le droit
de conduire un navire qui lui
appartenoit. Je ne voulus pas lui
( 15 )
.donner ce défagrément, & je me
contentai d'obrerver attentive-
ment fa manoeuvre tant pour
ma tranquillité que pour celle
de tout le monde qui n'avoit plus
confiance qu'en moi.
Nous doublâmes enfin le Cap
de Saint-Antoine de nouveaux
coups de vent nous affaillirent
& ouvrirent encore des voyes
d'eau que les deux pompes épui-
foient avec peine quoiqu'on y
travaillât fans relâche. Le vent
ne cefîbit pas de nous être con-
traire. Le mauvais temps aug-
mentoit, la mer s'agitoit & nous
menaçoit d'une tempête furieu-
fe nous n'aurions pu y réfifter.
L'alarme étoit générale fur notre
bâtiment; cette fituation doulou-
xeufe & terrible ne paroiffoit pas
(16 )
prête a changer. Dans ces cir-
conflances funefles le 1 6 Fé-
vrier à fept heures du foir nous
rencontrâmes une Frégate Ef-
pagnole venant de la Havane,
& portant le Gouverneur &
l'Etat-major qui alloient pren-
dre poïTeffion de Mifliffipii elle
nous demanda compagnie ce
que nous accordâmes avec joie
car nous l'aurions priée de nous
permettre de la fuivre fi elle ne
nous avoit pas, prévenus. Rien
n'eftplus confolant pour des Ma-
rins, dans le cours d'un voyage
fatiguant & pénible, que de ren-
contrer quelque vaiffeau qui tien.
ne la même xoute ce n'eu: pas
qu'ils puiffent compter en tirer
beaucoup de fecours au milieu
d'une tempête, où chacun e^
( 17)
trop occupé de fa propre corr-
fervation pour fonger à celle des
autres mais dans l'attente d'un
péril, il femble qu'il fera moin-
dre lorfqu'on fait qu'il fera par-
tagé.
Nous ne confervâmes pas
long-temps la compagnie de la;
frégate nous la perdîmes pen-
dant la nuit elle faifoit route- à
petite voile nous n'en pouvions
porter aucune & nous étions
contraints de tenir à la cape. Le
lendemain nous nous trouvâmes
feuls nous découvrîmes une
nouvelle voye d'eau qui redou-
bla notre conflernation. On me
confulta fur ce qu'il fallait faire.
Je fentis qu'il étoit nécelfaire
d'alléger promptement le bâti-
ment nëceffité cruelle pour des
C 18 )
Marchands, qui font obligés de
jetter eux-mêmes dans la mer
une partie des biens qu'ils ont
acquis avec beaucoup de peines,
& fur lefquels ils ont fait des
fpéculations qui pouvoient les
augmenter mais dans de pareil-
les circonftances la conferva-
tion de la vie eft le premier in-
térêt, on l'écoute lui feul & l'on
oublie tous les autres. Je fis dé-
charger le brigantin de toutes
les marchandifes de poids. J'éta-
blis un puits au grand panneau
avec les barriques de notre car-
gaifon, afin d'efTayer fi l'on pour-
roit achever d'épuifer l'eau avec
des feaux les deux pompes ne
fuffifant pas. Ces foins furent
inutiles l'eau nous ga^noit c'e
plus en plus; le travail des NIa:
( 19 )
telots les épuifoit avec de foi-
bles fuccès. Il étoit impoffible de
tenir la mer encore long-temps:
nous prîmes la réfolution de re«
lâcher à la Mobille c'étoit le
feulportoù le vent nous permet-
toit de nous rendre, c'éroit aufïi
le plus pr ès nous étions à quatre
ou cinq lieues des Illes de la
Chandeleur.
Nous dirigeâmes donc notre
route vers la Mobille mais le
Ciel ne nous permit pas d'y ar-
river le vent qui nous étoit fa-
vorable changea au bout de
deux heures; nous fumes obligés
de renoncer à notre projet ? nous
fimes tous nos efforts pour ga-
gner Palpacole, port plus éloigné
que celui de la Mobil le mais
cette entreprife échoua encore
( 20)
les vents toujours déchainés con-
tre nous nous contrarierent de
nouveau & nous retinrent au
milieu d'une mer agitée contre
laquelle nous combattions y pri-
vés de l'efpoir de prendre port
nulle part & attendant le ma-
ment où l'océan ouvrirait les abî-
mes pour nous engloutir.
J'ai fait pluiïem s voyages dans
ma vie, je ne me fouviens pas
d'en avoir fait où j'aie tant fouf-
fert, & qù la fortune m'ait été
auffi contraire, jamais le ciel &
la mer ne fe font réunis avec plus.
de fureur oc de confiance pour
tourmenter detnalheureuxvoya»
geurs. -Nous fentions enfin qu'il
étoit impoffible de fauver notre
bâtiment & nos effets la con-
fervation même de notre vie de*
Tenoit difficile; nous nous accu..
pâmes de cet unique foin, & nous
tentâmes de faire côte aux Apa*
laches, mais nous ne pûmes par-
venir à les gagner. Nous reftâ-
mes à la merci des flots entre la
vie & la mort gémifTant fur no.
tre infortune affinés de périr
& faifant néanmoins des efforts
continuels pour fortir de danger.
Tel fut notre état depuis le i
Févaier jusqu'au 16. Le foir à
fept heures nous nous trouvâ-
mes échoués fur une chaîne de
brifans, à deux lieues de la terre.
Les fecouffes furent fi terribles,
qu'elles ouvrirent l'arriére de no-
tre bâtiment; nous demeurâmes
trente minutes dans cette fitua-
tion, éprouvant des alarmes
inexprimables. La violence & la
( « )
force des lames nous jettetent
au bout d'une demie-heure hors
de ces brifans nous nous re-
trouvâmes à flots fans gouvernail,
combattus par l'eau qui nous en-
vironnoit, & par celle qui en«
troit dans notre vaiffeau & qui
augmentoit à chaque infant.
Le peu d'efpoir qui nous avoit
encore foutenus jufqu'alors s'é.
vanouit tout-à-fait notre bâti-
ment retentit des cris lamenta-
bles des matelots qui fe faifoient
leurs adieux fe préparaient à la
mort, imploroient la miféricorde
du Ciel lui adreffoient leurs
prieres & les interrompoient
pour faire des voeux malgré
l'affreufe certitude où ils étoient
4e ne pouvoir jamais les accom-
plir. Quel fpeûacle, mon ami! Il
( 23 )
faut en avoir été le témoin, pout
s'en former une idée & celle
que je vous trace eft bien impar-
faite & bien au-deflbus de la réa-
lité.
Je partagois les terreurs de
l'équipage. Si mon défefpoir écla-
toit moins il étoit égal au fien.
L'excès du malheur l'afîurance
qu'il étoit inévitable me rendi-
rent un recède fermeté; je me
fournis au fort qui m'attendoit
& qu'il n'étoit pas en mon pou-
voir de c hanger j'abandonnai
ma vie à l'être qui me l'avoit
donnée & je confervai aifez de
courage pour envifager de fang
froid le moment fatal, & pour
m'occuper des moyens qui pou-
voient le retarder.
Ma tranquillité apparente en
( 24 )
impofa à l'équipage je lui ¡ni.
pirai dans ce moment affreux
ame efpece de connance qui le
Tendit docile à mes ordres. Le
vent nous pouifoit vers la terre:
je fis gouverner avec les bras &
les écoutes de mifainej & par un
bonheur inoui, & auquel nous
ne devions pas nous attendre
nous arrivâmes le même foir à
neuf heures à l'eft de rifle des
Chiens & nous y rimes côte à
une portée de fufil de la terre; l'a-
gitation de la mer ne nous per-
mertoit pas de la gagner nous
longeâmes à couper nos mâts
pour faire un radeau qui pût nous
y conduire; pendant que nous
nous occupions de cet ouvr ge,
la violence du vent, la force des
vagues jetterent notre Biigantin
fur
O5Î
B
fu? le ctôé de bas.bord; ce mou-
cernent imprévu faillit à nous
être funefte nous devions tous*
périr & tomber danslamer; 5 nous
échappâmes à ce péril, & quel-
ques-uns des Matelots que la fet
couife y avoit précipités, eurent
le bonheur de regagner le bâti-
ment & de pouvoir profiter des
fecours que nous leur donnâmes^
pour y remonter
La lune qui jufqu'à ce mo-
ment nous avoit prêté une foi*
ble clarté, que les nuages inter*
ceptoient fouvent, fe cacha tout»
à-coup privés de fa lumière fa-
vorable, il nous fut impoffible
de penfer à nous rendre à terre 5
il fallut nous réfôudre à paffer la
nuit fur le côté de notre vaiffeau.
Que cette nuit nous parut lon<
(26 )
gtiei Nous étions expofés à -une
pluie affreuse; on Eût dit que le
Ciel fefondoit en eau; les vagues
qui s'élevoient à chaque minutie
couvroient notre navire., & fe
brifoient fur nous le tonnerre.
grondoit de toutes parts les
éclairs qui brilloient par iuterva--
les nous faifoient découvrir dans.
Un horifon immenfe une mer fu-
rieufe & prête à nous engloutir}
les ténèbres qui leur (uccédoient
etoientplus terribles encore.
Attaches au côté de notre bâ-
t-iment, cramponnés pour ainfi
dire tout ce que nous avions
pu faifir, mouilles par la pluie,
tranfis de froid, fatigués .des ef-
forts que nous faifions pour ré-
£fier à l'impétuofit-é de« flots
..qui nous ^uroient entraînés «veç
( 27 )
B ij
,eux nous v'mcs renaître le jour 9
il éclaira les dangers que nom
avions courus &ceux que nous
courions encore ce fpe&acle
nous parutencore plus effrayant*
nous appercevions la terre à peu
de diflance &-nous ne pouvions
rous y rendre; l'agitation de la
mer époùvantoit les plus intrépi-
des nageurs, les ondes rouloient
avec une fureur dont on a peu
vu d'exemples. le malheureux
qui s'y feroit expofé eût couru
le rifque d'être emporté en pleine
mer ou d'être écrafé contre le
navire ou contre la terre. Le dé-
fefpoir s'empara de -nos Matelots
à cet afpedt leurs cris plaintifs
& lugubres redoublèrent le fif-
flement des vents le bruit du
tonnerre, celuiqu'excit oit l'océan

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