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Nayati

De
127 pages

L’Ouest.

En pleine ruée vers l’or, Len Travis, jeune métis amérindien, parcourt les routes avec son mustang pour seule compagnie.

Son chemin croise celui d’un aventurier, l’énigmatique et attachant Charlie, mais aussi celui de Daria...

En pleine quête d’identité, il devra choisir entre sa solitude ou affronter son destin.

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ISBN : 978-3-95858-071-8 Première édition - Novembre 2015
Tous droits réservés
Nayati Sonia Bessone Roman
I Len Travis
L’homme leva les yeux vers le pic de la falaise. Il avait fait une belle chute. Il essuya la poussière qui maculait ses vêtements, épongea la sueur de son front d’un revers de manche et regarda à nouveau vers le sommet de la paroi. Il distingua alors une ombre, et son cheval se montra. Lui en bas, l’animal en haut. Le malheureux ne se trouvait pas en bonne posture. Sans aucune hésitation, il tâta les rochers à la recherche d’une prise solide, et se décida à escalader. Sa main prit appui sur une pierre et, tandis qu’il se hissait, un bloc se détacha. Il dégringola jusqu’au sol et atterrit sur le dos. Il éprouva quelques difficultés à s’asseoir, mais il semblait sain et sauf. Sain et sauf, mais dans une mauvaise passe. Tout cela à cause d’un crotale qui avait effrayé sa monture. Les ruades l’avaient propulsé au fond du canyon. Son compagnon de route paraissait calme à présent. Il semblait considérer son cavalier avec dédain. Si le rescapé avait voulu lui prêter des sentiments, il aurait dit que son mustang se payait bien sa tête. L’homme, désarçonné, réfléchissait. Soit il réussissait à gravir cette falaise, soit il abandonnait sa monture. La deuxième hypothèse restait, pour lui, inenvisageable. Il promena son regard autour de lui afin de dénicher quelque chose d’utile. Rien. De l’eau s’avérait indispensable, et sa gourde était restée attachée à sa selle. Son chapeau était également tombé dans sa chute, mais il ignorait où. Plus rien, désormais, ne le protégeait du soleil et de la chaleur. Son cheval émit des signes de nervosité, puis soudain hennit. L’infortuné tenta le tout pour le tout. — Eh oh ! Il y a quelqu’un ? Il aperçut une main saisir la bride, puis une silhouette se pencher et s’enquérir : — C’est votre cheval ? Vous allez bien ? — Ça va ! Vous pouvez m’aider à remonter ? Il y a une corde à la selle ! — Oui, je la vois ! lui cria le nouveau venu qui l’attrapa en flattant l’animal. Beau mustang ! — Envoyez-moi la corde ! L’individu refusa. — Non. Désolé, mais c’est pas votre jour de chance ! Le cavalier sans monture vit celui qu’il croyait son sauveur se hisser sur la bête et, d’un coup sec, l’emmener hors de son champ de vision. Là, il se trouvait dans un sacré pétrin. Sans eau. Au fond d’un canyon. Et il ne possédait plus que ses bottes usées pour avancer. La seule alternative qui se présentait à lui restait celle de marcher. Et il s’y plia. Le soleil au zénith brûlait les rocailles et rendait l’air étouffant. Des deux mains, il repoussa sa chevelure, qui avait rarement connu les ciseaux d’un coiffeur, et se mit en route. Il s’appelait Len Travis. Enfin, il donnait ce nom lorsqu’on le lui demandait. Sa mère l’avait affectueusement baptisé Nayati, « celui qui lutte » en langue indienne. Car dans ses veines coulait un peu de sang cherokee. Juste un peu. Son existence ne s’était résumée jusque-là qu’aux travaux dans les
fermes environnantes. Dans cet Ouest encore sauvage, un homme répondant au nom de Nayati avait de fortes chances d’être retrouvé pendu à un arbre. Alors, il avait adopté l’héritage de son père, ainsi que l’identité de Len Travis, laissant de côté ce qui, de toute manière, ne lui amenait aucune protection contre une éventuelle inimitié des guerriers des tribus de la région. Malgré une crinière brune, des yeux foncés et des traits fins et hâlés par le soleil, ses origines pouvaient prêter à confusion. Il avait traversé ainsi la vie, calmement, sans trop s’attirer d’ennuis. Encore jeune, Len n’aurait pu dire son âge exact car, en ces temps-là, seuls les hivers rigoureux ou les étés de sécheresse restaient dans les mémoires. Il s’était lancé à l’aventure très tôt, presque au sortir de l’enfance. Il avait labouré des sols, acheminé du bétail et survécu sans trop savoir comment. Il ne possédait rien, à part une arme dont il essayait de se servir le moins possible et son couteau. Son cheval, il l’avait gagné à la sueur de son front, après un dangereux convoyage de mustangs. Malheureusement, on venait de l’en dépouiller. Il traîna ses bottes dans la poussière, confrontant ses pieds aux inégalités du chemin, et tenta de repérer un endroit accessible pour rejoindre la piste qui passait au-dessus de lui. Une longue route s’annonçait, lui semblait-il, mais il ne désespérait pas. D’un naturel peu défaitiste, il n’abandonnait jamais. Len avait appris la patience. Calme, obstiné et silencieux. Dans ce large canyon, la chaleur devenait intenable. Il continua sa route, sa tête nue livrée aux rayons agressifs du soleil. Après de longues et épuisantes heures de marche, au rythme ralenti par la fatigue, il perçut comme une faille dans la paroi rocheuse. Il s’y jeta à corps perdu, s’accrocha comme il put, glissa, dérapa, s’érafla les mains, les bras, mais, ses muscles saillants sous ses efforts, il réussit à remonter. Dans un ultime râle, il émergea de la tranchée et se laissa choir sur le sol avec soulagement. Il resta un instant ainsi, allongé sur le dos, et reprit son souffle. Puis, il se releva. Le plus dur se trouvait devant lui : se rendre jusqu’à la prochaine ville… et survivre. Un roulement familier qui heurtait les pierres attira son attention. Il se retourna ; un chariot progressait cahin-caha. Len attendit sagement qu’il arrive à sa hauteur. — Holà ! salua le nouvel arrivant, les doigts posés sur la crosse de sa carabine. Vous avez un problème ? Est-ce que Len avait un problème ? Dépossédé de son cheval, couvert de terre, d’éraflures et la gorge en feu, tant la soif se faisait sentir, que devait-il répondre ? Il n’était pas dans ses habitudes de mendier une quelconque assistance. — La ville est loin ? se contenta-t-il de demander. — Deux bonnes heures de marche. Vous allez bien ? — On m’a volé mon cheval, avoua Travis. L’homme sembla réfléchir, puis l’invita : — Montez à l’arrière ! Len, soulagé de s’épargner une longue distance à pied, s’installa tant bien que mal au milieu des machines agraires que transportait le chariot. — Vous êtes représentant ou quelque chose comme ça ? — Quelque chose comme ça. Pat Collins, commerçant en matériel agricole, se présenta le conducteur. — Len Travis, déclina ce dernier avant de remarquer : Chargé comme ça, vous n’irez pas loin ! — Jusqu’à la prochaine ville, ça me suffira. C’est la foire annuelle. J’espère bien écouler la cargaison et me remplir les poches. Le camelot lui tendit sa gourde. Len le remercia d’un signe de tête et but avidement. Cela lui fit du bien. —Vous avez été attaqué ? se renseigna le commerçant. — Non, admit Len. — Mais on vous a volé votre monture ? — Mon cheval a été effrayé par un crotale. Il m’a précipité au fond du canyon. Et alors que j’étais coincé en bas, on me l’a pris, confessa-t-il, peu fier de lui. — C’est pas votre jour de chance ! — Faut croire que non.
Ballotté par la route irrégulière, coincé entre une houe et une charrue, Len avançait lentement vers un futur incertain. À l’entrée de la ville, Len avait bondi du chariot, empoigné les mules par la bride et les avait guidées sur les indications de Pat Collins. Il y avait du monde. Beaucoup de monde. La foire avait ameuté tous les fermiers des environs. Peut-être qu’il trouverait du travail. Afin de remercier le marchand, il l’aida à décharger ses machines. Ensemble, après de multiples efforts, ils parvinrent à installer le stand agricole qui attira rapidement les curieux. Len lui serra la main. — Si vous cherchez de l’ouvrage, vous pourrez toujours faire la route avec moi ! proposa Collins. — Non, refusa Len. Ces machines, c’est pas pour moi. Je préfère le contact de la terre. Mais merci pour la balade. — À bon entendeur… Après un signe d’adieu, le métis partit errer dans les rues. La ville regorgeait ce jour-là de toutes sortes d’armuriers, de vendeurs de bétail, de charlatans et leurs potions miracles. Cela distrayait Len Travis de voir tout ça. Il s’arrêta quelques instants devant un fakir qui avalait un sabre sous les yeux effarés des enfants. Il secoua la tête, peu convaincu, et poursuivit son chemin. Ses pas le menèrent au corral de la ville, déserté tant l’animation se concentrait autour des stands. Son regard fut immédiatement attiré par un animal attaché à un enclos. Il lui caressa l’encolure, palpa ses membres pour s’assurer qu’il n’était pas blessé et entreprit de le libérer lorsque le bruit d’un fusil qu’on arme le stoppa. — Halte là ! Sans lâcher les rênes, Len se tourna lentement. Il était tenu en joue par un homme, jeune, les cheveux blonds, qui approchait. — Éloigne-toi de cet animal ! commanda-t-il. — C’est mon cheval, déclara Len. — À d’autres ! Tu es un voleur, c’est tout ! Et les voleurs, on les pend ! Calmement, Len se défendit. — Faux ! C’est mon cheval. — Alors pourquoi ce n’est pas toi qui le montais en arrivant ? — Parce que… on me l’a volé ! avoua-t-il, peu fier. — Explique-moi comment un tel mustang peut appartenir à un misérable comme toi ! — Je l’ai gagné. — Lâche-le ! — Non. L’individu, le braquant toujours de son arme, changea son discours. — Tu es un coriace, toi ! Alors, voilà. On se bat, et le vainqueur prend le cheval ! Len réalisa que le gaillard face à lui n’était en fait qu’un vulgaire bandit de grand chemin. — Je ne veux pas me battre, refusa-t-il. — Alors, nous sommes dans une impasse. Il suffit que j’appelle le shérif et, dans dix minutes, tu te balances à cet arbre ! dit-il en montrant du doigt un cèdre à quelques distances. Et en ce jour de foire, ça va amener du monde ! — Le temps que tu appelles le shérif, je serai déjà parti au galop sur MON cheval ! ironisa Len. Le cow-boy lâcha alors son fusil et s’approcha à grands pas, furieux. — Maintenant, ça suffit ! Avant même que Travis ne le voie venir, il lui envoya son poing en plein visage et le mit au tapis. Len lâcha le mustang, et son adversaire s’en saisit. Le métis secoua la tête pour reprendre ses esprits, bondit sur ses pieds et se jeta sur l’énergumène. Ils roulèrent dans la poussière. D’un coup de pied, Len fut propulsé contre la barrière. Son agresseur s’emparait de l’animal, mais Len, se relevant, hurla en désignant l’autre côté de la rue : — C’est lui ! C’est lui, le vrai voleur ! Il venait d’apercevoir à quelques distances le bandit qui lui avait dérobé sa monture dans le
canyon. Len et son adversaire du moment se lancèrent alors à sa poursuite. Le coupable, reconnu, esquissa un mouvement de recul, puis partit en courant pour échapper à Len et son acolyte. Rapidement rattrapé et maîtrisé, Len le plaquait contre un mur quand le shérif, alerté par les cris, arriva. Travis fut surpris d’entendre son comparse blond, avec qui il avait mis hors d’état de nuire le voleur de chevaux, accuser d’un ton scandalisé leur prisonnier : — C’est un voleur ! Un horrible voleur de chevaux ! Le brigand de grand chemin fut emmené par le représentant de l’ordre, la foule dispersée, et Len retourna caresser l’encolure de son mustang. — Il est vraiment à toi ? voulut s’assurer le cow-boy. — Oui, répondit Len, sans quitter son compagnon d’errance du regard. Vraiment. L’homme s’approcha et tendit la main. — Charlie Fowley. Len la serra avec quelques réticences. — Len Travis. Et je ne suis pas un voleur ! Mais toi… Fowley passa la main dans ses cheveux en riant, gêné. — Bah, on se refait pas… Je te paye un verre pour me faire pardonner ? Len hésita. Plus tôt, ils se battaient, mais ce Charlie lui semblait sympathique. Il accepta d’un signe de tête. Ils se retrouvèrent attablés au saloon. Len ne fréquentait ce genre d’établissement qu’en de rares occasions. Seulement quand ses poches abritaient quelques piécettes, ce qui n’arrivait pas souvent. Charlie Fowley le regardait en souriant. — Sacrée droite pour quelqu’un qui ne veut pas se battre, remarqua-t-il. — Je ne veux pas me battre, je n’ai pas dit que je ne savais pas, répondit Len avec un léger sourire sans quitter sa bière des yeux. — J’ai vu ça. Tu vas où sur ton mustang ? Len haussa les épaules, sans donner plus de précisions sur sa destination. — Tu n’es pas du genre bavard, hein ? Moi, je me remplis les poches ici et je file vers l’ouest. Plutôt silencieux, Len jugeait ce Charlie Fowley un peu trop exubérant. Il n’avait pas l’habitude de ce type de personnages. La solitude avait toujours été sa seule compagne et il s’en accommodait très bien. D’ailleurs, il s’étonnait lui-même d’être assis là, dans un saloon, en compagnie d’un homme qui avait tenté de le détrousser. Et Fowley, si souriant soit-il, avait déjà reporté toute son attention sur une entraîneuse. Sans un mot d’excuse, il l’accompagna au bar où il lui offrit un verre. Une autre vint faire du charme à Len. — Alors, beau brun, tu m’offres un verre ? Len détourna la tête dans un sourire gêné et déclina l’offre d’un signe de la main. Tant pis pour toi ! Tu ne sais pas ce que tu perds ! lança-t-elle, un peu vexée de voir filer ainsi une belle proie. La jeune femme, fardée à outrance, s’éloigna chercher une autre victime. Seul, Len avait gagné une bière et retrouvé sa solitude. Ce n’était pas pour lui déplaire.
II Charlie Fowley Len s’était réfugié dans l’écurie du forgeron. Pour cette fois au moins, il se reposerait au chaud et sur un tas de paille fraîche. Sa vie se résumait à des errances, sans autre but que celui de survivre jusqu’au jour suivant. Il ne comptait plus ses nuits à la belle étoile, à réchauffer ses mains au-dessus d’un feu de camp, ni ses repas frugaux. Il n’avait nulle part où aller. Il se rendait où les pas de son cheval le menaient. Il travaillait lorsque l’occasion se présentait et repartait comme il était venu. Simple, son existence suivait les aléas du temps. Il n’en demandait pas plus. Dès le lendemain, il savait qu’il reprendrait sa route. Cette ville et toute son agitation ne lui convenaient pas. Il n’y avait rien pour lui, ici. Il avait retiré sa veste et l’avait jetée sur le foin, s’était allongé et avait posé sa tête sur ses bras repliés. Il regardait, captivé, la lumière de la lampe à pétrole, qui tremblotait. Il se laissa bercer par les bruits environnants qui, à mesure que les heures s’écoulaient, s’atténuaient pour faire place au silence. Il ne dormirait pas. Il dormait peu. Toujours à l’affût, en éveil, prêt à réagir. Et cette nuit-là, des éclats de voix captèrent son attention. Des ivrognes, vraisemblablement. Il ne s’en mêlerait pas, mais il se redressa tout de même sur un coude. Le ton devenait menaçant. Il discerna des coups, des râles… Quelqu’un devait passer un sale quart d’heure, là, dehors ! Des rires moqueurs résonnèrent, et il perçut distinctement : — Achève-le ! Alors, il se mit sur ses pieds. Il ne pouvait permettre que quelqu’un se fasse tuer sans intervenir. Il se saisit de son arme et ouvrit la porte violemment. — Lâchez-le ! Deux hommes imbibés d’alcool le considérèrent, surpris que quelqu’un s’interpose ainsi. — De quoi je me mêle ? — Laissez-le ! Je ne le répéterai pas ! somma Len. Mais Travis n’avait pas vu le troisième larron qui se tenait derrière lui et s’apprêtait à le frapper avec un morceau de bois. L’agresseur l’atteignit au niveau des genoux, que le métis plia dans un cri de douleur avant de s’affaisser sur le sol. Len aperçut alors un bout de planche arriver à une allure vertigineuse. Il s’abattit brutalement sur sa tempe. Le choc subi fut douloureux. L’Indien lutta pour rester conscient et ne pas sombrer dans cette obscurité qui l’attirait. Presque à quatre pattes, il tenta d’avancer, mais on le retint par les cheveux et on le força à se relever. — Regardez-moi ça ! Un justicier ! Mets-toi à la lumière qu’on voie à qui on a affaire ! Ils approchèrent son visage de la lampe. Il sentait la chaleur du verre sur sa joue. Les effluves d’alcool qui s’échappaient de l’haleine fétide des ivrognes l’écœuraient. — Qu’est-ce qu’on a là ? Ce serait pas une saloperie de métis ?! — On s’en fiche ! Il va rejoindre l’autre ! Mais deux bouteilles se fracassèrent sur le crâne des assaillants qui s’effondrèrent, avant que Len ne découvre qui il était censé rejoindre. Len s’accrocha aux parois de bois de l’écurie pour ne pas tomber, et regarda à qui il devait la vie. — Fowley ! s’écria-t-il, tombant des nues, en reconnaissant les traits tuméfiés de celui qui gisait à terre quelques minutes plus tôt. — Ils nous ont pas loupés ! déclara ce dernier. Len n’en revenait pas. Sa route croisait encore celle de Charlie Fowley. Ils s’étaient assis dans la paille. Len appliquait un linge mouillé sur sa tempe douloureuse. Fowley l’observait en prenant quelques petites lampées d’une bouteille de whisky. Celui-ci l’interrogea : — C’est vrai que tu es métis ? Ou quelque chose comme ça ? — Qu’est-ce que ça change ? maugréa Len. Charlie haussa les épaules.
— Rien. C’est pour parler. — Alors, ne parle pas ! l’enjoignit Len. — J’ai quand même le droit de savoir à qui j’ai sauvé la vie ! — À celui à qui tu as volé un cheval. — Je vois… Tiens, tu en veux une goutte ? Il lui tendait sa bouteille. Len refusa d’un signe mais se renseigna malgré tout : — Tu leur as fait quoi aux soûlards? Charlie but une gorgée avant de répondre dans un sourire : — Tu es métis ? Len poussa un soupir. Il dévisagea son sauveur d’un regard en coin. Il semblait jeune. Des cheveux blonds en bataille qu’il devait rarement discipliner, des yeux d’un bleu profond – enfin un œil, car l’autre restait à moitié fermé, rouge, et menaçait de virer au noir. Et un petit rictus dansait sur ses lèvres, laissant croire qu’il se moquait du monde. En peu de temps, Len en avait déduit que Charlie Fowley était un aventurier, un homme qui aimait braver le danger, sans se soucier des conséquences. Un gars qui prenait la vie à la légère et profitait des plaisirs faciles. Tout simplement quelqu’un en qui il ne pouvait avoir confiance. Pourtant, s’il ne s’était pas trouvé là, Len aurait peut-être fini pendu, ou saigné comme un animal. Il lui lança son linge mouillé. — Mets ça sur ton œil, si tu veux pouvoir l’ouvrir demain. Charlie l’attrapa, malgré ses réflexes diminués par l’alcool, et ironisa : — Tu es un homme-médecine ? Len s’allongea dans la paille, avant d’affirmer : — Tu bois trop. — Ah non, tu es prêcheur, c’est ça ? Len se redressa sur un coude. — Tu bois trop et tu parles trop. Charlie s’étira en s’esclaffant. — Si tu avais su que c’était moi qui étais passé à tabac, tu ne serais pas intervenu ? Len esquissa un demi-sourire et répliqua : — J’admets que j’aurais pris deux minutes pour réfléchir. — Moi, j’ai pas réfléchi, lui fit remarquer Charlie. Len se mit à rire franchement. — Quoi ? se méfia Fowley. — Je crois que tu es trop soûl pour réfléchir ! Charlie l’imita et se laissa tomber en arrière. — Tu as raison. C’est quoi ton nom déjà ? — Travis. Len Travis. — Len Travis et Charlie Fowley ont cru voir leurs vies s’arrêter, cette nuit ! Mais la destinée en a voulu autrement… Une bonne étoile brille au-dessus de leur tête, crois-moi ! Charlie gisait les bras en croix, sa voix était inspirée, l’alcool œuvrait. Len, étendu aussi, leva les yeux vers le ciel avant de corriger : — Non. Ce n’est pas une bonne étoile qu’on a au-dessus de nos têtes. C’est le toit d’une écurie. Charlie Fowley avait déjà sombré dans un profond sommeil aux effluves de whisky. Le soleil se levait à peine lorsque Len enjamba le corps endormi de Fowley. Ce dernier poussa un râle et se tourna. Travis prit quelques secondes pour le regarder d’un air navré et, furtivement, tentant de masquer le grincement de la porte en l’ouvrant prudemment, il sortit dans la rue. La ville semblait déserte. Les premiers rayons de la journée l’éclairaient faiblement. Dans le corral, les chevaux piaffaient. Il s’approcha de son mustang et attendit que l’animal vienne à lui. Alors, dans un sourire, il suivit ses mouvements de tête quelques instants, puis passa ses doigts sur ses naseaux fumants dans l’air frais du matin. Il le sella puis empoigna solidement les rênes et le pommeau de la selle, et se hissa sur sa monture. Après un léger claquement de langue, cette dernière partit au pas et, guidée d’une main sûre, quitta la ville encore endormie. Len avançait lentement sur la piste. Il ne se pressait pas, car il n’avait nulle part où aller. Il