Neige sur la forge

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"C’était hier, au XXe siècle, le forgeron d’un petit hameau de l’Ouest profond – la Mayenne – m’a permis d’entrer dans sa forge et pendant plusieurs jours d’un été incertain m’a conté son amour du métier et surtout montré son travail, les péripéties du combat entre le fer et le feu, avec l’eau qui feule sous la trempe et la corne fragile des chevaux dont le maréchal ferre le pied. Cette confiance de l’artisan me permet de vous murmurer à mon tour, dans la pénombre et l’odeur de ferraille, le poème des éléments."
Jean-Loup Trassard.
Publié le : mercredi 13 mai 2015
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EAN13 : 9782072619168
Nombre de pages : 144
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JEAN-LOUP TRASSARD

NEIGE
SUR LA FORGE

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GALLIMARD

À Dominique Vaugeois

C’est par hasard, non, je ferais mieux de dire par chance, que je me suis trouvé à passer ce jour-là. Au fond de la cour j’ai vu le feu, les deux battants de la porte étaient ouverts. J’ai arrêté l’auto et regardé un peu. Et puis j’ai eu la bonne idée d’aller saluer le forgeron, qui n’avait pas allumé depuis quelque temps, me semblait-il.

On ne se serre pas la main, les siennes sont occupées mais l’homme à qui j’aime parler depuis longtemps se détourne du feu pour dire : « C’est mon dernier jour que j’allume la forge. » Voilà, dans cette courte rue un peu en pente d’un petit village que le monde ignore : fin d’une ère, l’ère artisanale qui m’est si chère ! Une belle idée, n’est-ce pas, pour qui n’a point été obligé d’entrer à douze ans dans le travail. Au moins, si je remonte le temps je pourrai vous dire comment c’était une forge de village.

Toujours envie de faire entendre ma campagne à Paris ou ailleurs. Vous pensez que ça ne sert à rien ? Je suis d’accord. Surtout que ce n’est pas la vie d’aujourd’hui mais une dont la campagne elle-même ne veut plus entendre parler, par honte sans doute de ce qu’ils ont été, culs-terreux, ainsi nommés dans les petites villes de la région si fières de leur esprit étroit. Ils se vêtent maintenant de modernisme, l’oreille pendue, eux aussi, au téléphone si miniature dans leur grosse main travailleuse de force.

Si je savais qui vous êtes, lecteur, cela me faciliterait l’écriture, parce que là, en commençant, je ne sais pas à qui je parle. À qui j’écris, quoi. Fait-on une lettre sans connaître le destinataire ? Plus tard, quand vous en aurez assez entendu, je veux dire si vous êtes toujours là, nous serons rapprochés, presque si j’osais des amis !

Imaginez l’ombre soudain plus épaisse, le dernier feu sur la forge près de nous, quand silencieusement il s’est mis à neiger, devant la grande porte ouverte une dense lente tombée de flocons épais, à plein la cour. Il dit « mon dernier jour de forge, sûr ! ». Et c’est cela l’événement, n’en attendez pas d’autre ! Il ne s’agit plus alors que de monter ou descendre les années de travail, dont il y a beaucoup à apprendre.

Ah ! Faut un héros, n’est-ce pas ? Un personnage que le lecteur peut suivre, voire s’identifier à lui, sinon il est perdu, s’ennuie, et l’intrigue, est-elle assez accrocheuse ? Les éditeurs sont sûrs de savoir ce qui va vous intéresser. Ne vous connaissant pas encore, je m’avoue au contraire incertain : est-ce qu’il vous plaira de nous suivre, celui qui tenait le marteau, celui qui tient la plume ? Enfin, l’histoire commence ici, elle arrive par les vieux chemins.

Héphaïstos, le forgeron de l’Olympe, fut parfait comme héros pour légendes, d’autant qu’il était boiteux, mais très fort des épaules, des bras, et d’une habileté sans égale. J’ai pratiqué un autre forgeron qui de naissance avait le bras gauche plus court, pour l’avoir vu travailler je sais que ce petit bras était vigoureux, il tenait, serré dur dans la pince, le fer rouge que le bras droit martelait. Alexandre Houssais, lui, n’a rien de tordu, il ne va pas faire le héros, trop modeste, ou le personnage si je l’inventais, non, il est bien réel, je le recopie en quelque sorte. Il est l’homme, simplement, à suivre de forge en forge.

Dans la vie d’Alexandre, il y a son apprentissage, la naissance de sa fille, la rencontre de sa mère revenue dans la région – lui avait vingt-deux ans, il dit qu’elle l’a bien reçu –, cinq années comme prisonnier en Allemagne, de mémorables parties de chasse, un nombre incroyable de visages sur lesquels il met plus qu’un nom… nous – je suis avec lui – nous n’en ferons pas un roman ! Ce qui l’intéresse avant tout : son travail, la qualité de son travail.

C’est fini tout ça mais il y avait au moins deux forges par village. Chaque église a été bâtie sur une butte dans le territoire et le village s’est tassé autour, ils voulaient, les ecclésiastiques, que le son des cloches se répandît sur la campagne, surtout le dimanche. Tandis que les enclumes on les entendait sonner semaine au long, enfin selon le vent tourné.

Alexandre n’a travaillé que dans trois forges de la contrée, il ne s’est pas mis au trimard, et la quatrième fut la sienne, qu’il éteint maintenant. Ils l’ont achetée, avec sa femme, mais leurs économies loin d’être suffisantes il a fallu emprunter aux parents d’Angèle et encore sans papier ni rien à quelqu’un qui avait confiance en eux, restait enfin à verser une rente pendant dix ans au forgeron qui se retirait.

Alexandre s’est d’abord tenu six mois en commis à côté de l’ancien, payé je ne sais pas, pour apprendre la clientèle. Après, pendant neuf années, ils lui ont versé presque tout ce que la forge gagnait, retirant juste de quoi manger. Ils n’avaient même pas de cuisinière, regrette sa femme, elle cuisait les repas à la cheminée. La dixième et dernière année, ils l’ont payée avec un litre d’huile, Alexandre en riait toujours. Dans la moindre épicerie une marque offrait un billet de loterie pour l’achat d’une bouteille et le « centième » qu’Angèle a reçu s’est trouvé gagnant, dix mille francs de l’époque, « le travail d’une année pour nous ! ». Portés tout de suite chez le père Guyard « qui fut berné », surpris, par un paiement en avance !

Est-ce que ce forgeron était si vieux pour s’arrêter ? Non, répond Alexandre, mais il avait fait fortune à la guerre de 14 -18 étant sous-officier maréchal-ferrant, on chuchotait que la guerre lui avait rapporté gros, qu’il envoyait des sommes incroyables à sa femme. Il avait aussi travaillé et s’était fait une bonne clientèle parce que l’homme aimait son métier. Alexandre ayant appris que la forge allait être vendue, avec sa femme ils sont allés à Orgères lui demander s’il cédait vraiment. Il a répondu que non, puis quelques jours après n’ayant pu s’arranger avec son commis, il leur a envoyé une lettre – c’est du secret ces affaires-là – selon laquelle ils devaient revenir. Ils ont repris leur vélo, douze kilomètres. L’affaire fut conclue. Le père Poirier chez qui ils travaillaient tous deux au Chêne Sec ne leur en a pas voulu, il est venu les voir quand ils ont été installés.

C’est rien qu’une petite maison avec un jardin bordé par les champs où les lapins ne se gênent pas pour se servir en légumes. Alexandre aurait aimé avoir une prairie, élever deux trois génisses, mais ça ne s’est jamais fait. La forge n’est pas vaste non plus, juste ce qu’il faut, une fenêtre très encombrée à l’opposé du foyer. Entre maison et forge il y a le hangar, ouvert comme un préau d’école, où se trouve encore le bâti en bois renforcé de fer dans lequel tout cheval à ferrer était attaché. Quand était-ce donc les deux derniers pieds ? Pas si longtemps, mais deux pieds l’année, allez vivre avec ça ! Plus de chevaux dans la campagne, et ce n’est pas d’hier. Bordant l’autre côté de la cour, une petite construction en pierre avec porte bleue et lucarne, couverte en ardoise elle aussi, Alexandre et sa femme la nomment boulonnerie puisqu’ils y entreposaient une réserve de boulons et divers produits manufacturés à fournir aux fermiers. Là que le commis dormait aussi, juste un lit, pas de chauffage, réchauffe-toi si tu veux !

Le feu mis à part, quand il est encore allumé, l’enclume est bien la seule chose qui brille dans le sombre d’une forge. Celle qu’Alexandre avait reprise en même temps que le fonds s’est subitement cassée de la pointe, la bigorne, un coup de trop sans doute, en 1931 c’était. Il est allé en acheter une autre à quinze kilomètres chez un forgeron qui faisait sa vente, et il l’a charroyée jusqu’à Orgères, cinq cents livres tout de même ! Et elle a pris place sur le billot. Elle portait une date, il ne s’en souvenait plus, nous avons regardé ensemble après avoir frotté un peu : 1845, cent trente ans de service ! Elle se tient là rien que par le poids, mais pour éviter que les coups la fassent petit à petit bouger Alexandre lui a mis un gros clou de chaque côté, pas vraiment des clous, plutôt des vieux boulons aiguisés, enfoncés dans le billot.

Celui-là, le billot, ne le voyez pas comme un billot de boucher, une épaisse rondelle d’arbre sur trois pattes en bois. Non, il est posé à même le sol et de hauteur mesure à peu près cinquante-cinq centimètres, l’enclume en rajoute trente, ce qui met son dos où le fer est battu à bonne portée du marteau. Il ne vient pas d’un pied de chêne, en séchant il se serait fendu, mais du chêne quand même, un tronc d’émousse dont le bois est « g’nif », dit Alexandre. Je précise, parce que les noms changent avec les régions, que nous nommons émousse un chêne dont on a coupé toutes les branches en le laissant debout sur la haie pour que lui repoussent des branchages propres à faire, tous les six sept ans, des fagots. Cette mutilation jointe au vieillissement prolongé sous le sec et le gel mettent les fibres à se tordre les unes sur les autres et autour des nœuds, rendant le bois totalement impossible à travailler comme à fendre par une hache. Les premiers coups sur l’enclume le tassent encore, après quoi le bois ne bouge plus, « ce billot-là, qui a fait la vie du père Guyard avant moi, je l’ai depuis quarante-cinq ans et il ferait encore bien une autre vie de forgeron », assure Alexandre.

Il raconte que de son temps un jeune forgeron mettait des rondelles de bouchon de liège sous l’enclume, entre métal et bois, cet artifice qui la soulevait si peu du billot donnait à l’enclume un son plus clair, plus beau à ce qu’il paraît. Entre gens de métier, ouvriers mais aussi bien avec un patron, ils remarquaient que l’enclume de tel ou tel ne donnait qu’un son mat. « Bien sûr ça travaillait tout pareil mais, nous, on était fiers d’une enclume qui avait un son clair. »

Ce n’est pas le feu, c’est l’enclume qui est le cœur de la forge, enfin ils ne sont jamais loin l’un de l’autre, on ne va pas courir avec le fer rouge. Le foyer de briques, surélevé pour travailler dans le feu à bonne hauteur, permet deux forges, chacune avec son tirage dessous. Ne vous étonnez pas du mot, vous avez justement entendu, la forge c’est bien l’atelier avec son matériel mais, une fois dedans, l’artisan nomme plutôt l’antre obscur « ma boutique » et pour lui la forge c’est le feu, chacun le sien quand il y a un commis. « Allume ta forge ! » Le commis a son enclume auprès, tout pareil. Apprenti d’abord puis commis, Alexandre le fut dix années avant de prendre lui-même une forge et d’engager, à son tour, un commis.

Si l’enclume tintait de bonne heure ? Ah, partout où il est passé le travail commençait à cinq heures, été comme hiver, et chez lui aussi, c’était une habitude. Le bourg entendait, oui, mais le monde se levait à l’époque. De soirée, on ne s’arrêtait qu’à sept heures, heure solaire. À l’hiver, il faisait nuit le matin, patron et commis battaient des socs ou forgeaient des fers à la lueur d’un falot-tempête accroché sur une poutre au plafond bas de la forge. Le pétrole n’éclairait pas grand-chose, après il y a eu des lampes à carbure, quand elles voulaient fonctionner c’était mieux, une lumière plus bleue. On travaillait surtout à la lueur du feu, dit Alexandre. Au Chêne Sec, le père Poirier se faisait un peu de lumière avec des accus. À Orgères, le courant n’est arrivé que dans les années 40. Lui n’était même pas là, prisonnier en Allemagne, mais grâce à cette électricité, après la guerre, Alexandre a pu monter un arbre de transmission pour la meule d’émeri et la perceuse.

JEAN-LOUP TRASSARD

Neige sur la forge

C’était hier, au XXe siècle, le forgeron d’un petit hameau de l’Ouest profond — la Mayenne — m’a permis d’entrer dans sa forge et pendant plusieurs jours d’un été incertain m’a conté son amour du métier et surtout montré son travail, les péripéties du combat entre le fer et le feu, avec l’eau qui feule sous la trempe et la corne fragile des chevaux dont le maréchal ferre le pied. Cette confiance de l’artisan me permet de vous murmurer à mon tour, dans la pénombre et l’odeur de ferraille, le poème des éléments.

J.-L. T.

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DU MÊME AUTEUR

Aux Éditions Gallimard

L’AMITIÉ DES ABEILLES

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PAROLES DE LAINE (« L’Imaginaire », no 210)

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ESCHYLE EN MAYENNE

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TROUVAILLES

Cette édition électronique du livre Neige sur la forge de Jean-Loup Trassard a été réalisée le 12 mai 2015 par les Éditions Gallimard.

Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage (ISBN : 9782070149384 - Numéro d’édition : 286198)
Code Sodis : N74716 - ISBN : 9782072619168. Numéro d’édition : 286199

Le format ePub a été préparé par PCA, Rezé.

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