Neuvième révolution ; de ses causes et de ses résultats probables. Anecdotes particulières. Portraits des principaux personnages de ce temps, et quelques pièces peu connues qui serviront à l'histoire d'un voyage de dix-neuf ans et d'un règne de dix mois. 1er cahier. Avril

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chez les marchands de nouveautés (Paris). 1815. France (1815, Cent-Jours). 93 p. ; in-8.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1815
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NEUVIEME
RÉVOLUTION;
DE SES CAUSES,
ET
DE SES RÉSULTATS PROBABLES.
Anecdotes particulières. -— Portraits des principaux
personnages de ce temps, et quelques Pièces peu
connues qui serviront à l'histoire d'un voyage de
dix-neuf ans et d'un règne de dix mois.
Audaces fortuna juvat.
jX^miER. — AVRIL.
PARIS.
1815.
SE L'IMPRIMERIE DE MADAME VEUVE JEUNEHOMME,
rue Hautefeuille, n° 20.
2.
AVERTISSEMENT.
J'AI entendu un de mes amis dérai-
sonner avec tant d'esprit sur les circons-
tances présentes où se trouve la France,
sur la possibilité d'une nouvelle coali-
tion des puissances de l'Europe contre
elle, et surtout sur les résultats qu'elle
pourrait avoir, que je n'ai pu résister
au désir de manifester mon opinion à
cet égard.
Ainsi qu'un voyageur qui a pris une
fausse direction, qui, s'obstinant à la
suivre, s'égare de plus en plus, cet ami et
plusieurs personnes passionnées comme
lui,raisonnant d'après de fausses données,
et voulant ignorer ce qui se passe tous
les jours sous leurs yeux, s'égarent aussi
( 4 >
de plus en plus dans leur politique fan- --
tastiquo, efc nous annefacent des événe-
mens les plus malheureux et les moins
vraisemblables.
Je croîs utile- de publier cet écrit, il
est fb»désurdes faits positifs; je m'esti-
merai heureux s'il peut ramener un seul
Français. à une- opinion raisonnable.
Il paraîtra successi vement quelques
numéros sur- cette matière. Je me borne
aujourd'hui à publierce premier càhier.
Le deuxième traitera du résultat ex-
traordinaire et probable d'une nouvelle
guerred'après la position réciproque
des peuples et des gouvernemens.
Dans le troisième, j'examinerai l'es
moyens que l'on aura pris pour consor
lider le- gouvernement et établir l'ordre
en France; je me permettrai de juger
tes actes, de l'autorité avec ce respect
( 5 )
qu'on lui doit, mais aussi avec la fran-
chise que doit désirer un gouvernement
qui veut s'entourer des lumières des
citoyens ; car
Il n'y a si mauvais livre où l'on ne puisse apprendre
quelque chose, dit Pline le jeune.
Si je réussis dans mon travail a inté-
resser le public, et que je sois encouragé
par quelque succès, je continuerai ces
cahiers, qui pourront servir un jour de
matériaux à l'histoire.
Paris , i5 avril 18 j j.
DE L'ÉTAT PRÉSENT
DE LA FRANCE.
L
A Providence qui, sans doute, avait voulu
modérer les sentimens héroïques de l'homme
extraordinaire qui nous gouverne , semblait
avoir à cet effet suspendu un instant son
règne, pour lui donner l'occasion de réflé-
chir utilement sur ses exploits passés, sur
leurs causes, et particulièrement sur leurs
effets.
Elle voulait nous le montrer plus grand ,
plus modéré, plus capable qu'il ne fut jamais
de nous donner le bonheur, la gloire et l'in-
dépendance qu'on s'efforçait de nous ravir.
Elle vient de nous le rendre par une es-
pèce de miracle, et ce nouveau prestige
qu'elle attache à sa personne lui donne en-
core une plus grande influence sur les peuples-
Dans cette île, à laquelle l'empereur avait
( 8 )
cru devoir se réduire, pour éviter à la France
une guerre civile, il méditait sa position , celle
de la patrie; il voyait les fautes des Bourbons,
la nullité des princes de cette race dégénérée,
et l'incapacité ou l'imbécillité de leurs mi-
nistres, dont chaque démarche était une faute
grossière (1).
Ces fautes n'échappaient pas plus au génie
pénétrant de Napoléon , que celles de ces
princes rassemblés en congrès qui s'aliénaient
entièrement l'esprit des peuples dont ils s'é-
(1) On aurait pu dire du cabinet de Louis XTIII aux
Tuileries, ce que M. de Rivarol aîné disait de celui de
Louis xvi à Versailles.
« Depuis long-temps le cabinet de Versailles était
» pour les lumières fort au-dessous du moindre club
» du Palais-Royal ; la postérité aura peine à croire
» tout ce qu'a fait le gouvernement et tout ce qu'il
» n'a pas fait : il y a eu concert de bêtises dans le con-
» seil. « ( Tableau historique et politique de
l'assemblée constituante , page 87. ) -
( 9 )
taient déclarés les libérateurs, pour n'en être
que les marchands.
L'armée française ne pouvait supporter plus
long-temps l'état d'avilissement dans lequel
on s'efforçait de la tenir; elle regrettait son
général, le héros qui la conduisit toujours à -
la victoire. Les Bourbons lui étaient inconnus ;
aucun d'eux n'avait de talens militaires; le
seul qui semblait s'occuper du soldat-était igno-
rant, grossier, dur, insolent même. Le roi
caduc,( assis dans un grand fauteuij, entoure
de traîtres que l'armée détestait, passait des
revues-, et', du, premier étage de son palais,
baisait la main 3 faisait des signes de tête aux
régimens qui passaient devant lui, ne leur ins-
pirant que de la pitié, et souvent mêmé du
mépris.
Les acquéreurs des domaines. nationaux
étaient alarmés, la superstition à l'ordre du
jour, la classe ouvrière du peuple était mal-
heureuse, la plus grande partie de classe ma-
nufacturière était dans la misère.
f id )
Les émigrés seuls et les salons dorés dé
Paris triomphaient ; ils régnaient, mais le mo-
ment s'approchait où les vœux impies de ces
ennemis de la France allaient être repoussés à
jamais. Les efforts de vingt-cinq années dé
guerres et de coalition , toujours renouvelées,
toujours renouées avec l'or de l'Angleterre,
devaient être renversés en un seul jour. ,
Ce jour mémorable , marqué par la Provi-
dence, fut le premier mars. Napoléon, ac-
compagné de quelques braves, mit le pied
sur le territoire français : dès ce moment les
Bourbons avaient cessé de régner; et, pour
la seconde fois, ils furent chassés sans espoir
de retour.
Ge fut en vain que ces princes inhabiles eu-
rent recours aux déclarations trop tardives,
favorables à la liberté. Trois jours avant leur
fuite, ils vinrent jurer de maintenir une charté
à laquelle on n'avait cessé de porter les al-1
teintes les plus graves ; ce fut inutilement qu'ils
Voulurent caresser le peuple , et honorer cette
( 11 )
garde impériale si maltraitée; il était trof»
tard , de grandes fautes étaient commises , oÙ
ne pouvait les réparer en un jour : 1 opinion
publique était formée autant contre ces princes
que contre la puissance qui nous les avait impo-
sés , qui les protégeait, et à laquelle ils avaient
eu la bassesse de rendre hommage de leur
couronne. p nt! Ul'
x Ils appelèrent en vain le peuple à la défense
d'une prétendue constitulion; il était trop
absurde de croire qu'il voulut se lever et com-
battre pour une charte informe qu'il n'avait
pas consentie, qu'on lui avait octroyée, et que
le chancelier appelait très- insolemment édit
de réformation. Qu'importait au peuple un
roi dont il n'avait reçu ajjcuri bienfait - dont
la réputation était très équivoque (l), qui lui
(1) Voyez aux pièces jointes, n° i, une notice sur
Monsieur, coin le de Provence, régent, roi voyageant
sous le nom de comte de Lille, régnant pendant dii
mois , et voyageant encore aujourd'hui de plus bclle.
( 13 )
répétait sans cesse qu'il régnait par la grice
de Dieu, et qui, rentré en France depuis
deux jours, prétendait être déjà à ta dix-
neuvième année de son règne, et par consér
quent regardait toutce qui s'était passé comme
des actes nuis faits pendant une révolteYQu'im-
portait à ce peuple de défendre des princes
qu'il avait proscrits une fois, qu'il connaissait
vindicatifs, despotiques, sans talens, infidèles
à leur parole, livrés aux prêtres et aux tnoines,
qui annonçaient hautement leur rétablisse-
ment et celui de tant d'autres abus" si détestés ?
Ne trouvant aucun défenseur, ne pou-
vant se soutenir ni par jeux-mêmes , ni par les
espèces de représentant dont ils s'étaient en-
tourés; tombés comme eux dans le mépris,
après avoir tenté tous les moyens possibles
d'allumer la guerre civile , et de faire égorger
la troupe de ligne par les gardes nationales ,
après avoir fait prêcher par leurs prêtres le
meurtre et l'incendie, après être venu décla-
rer à toute la Françe, dans une séance royale,
( >5 )
« qu'à soixante ans on ne pouvait mieux
» terminer sa carrière qu'en mourant pour
» la défense de son peuple », le roi fuit,
ayant pillé les caisses publiques, empor-
tant tous les diamans, tous les joyaux de la
couronne * tous les plans des fortifications
de nos villes frontières ; il fuit chez nos en-
nemis , nous promettant la guerre étrangère.
Tels furent les adieux de Louis le Désiré.
L'approche de la seule personne de l'empe-
reur le fait encore hâler cettefuite honteuse;
il abandonne sa maison militaire , il prend
la poste, et n'osant même s'arrêter un mo-
ment à Lille, où il avait convoqué les ministres
étrangers , où il comptait rassembler ses fi-
dèles ducs et pairs, et sa chambre des dé-
putés, il passe au milieu des Anglais pour
continuer à Gand la vingtième année de son
glorieux règne.
En partant, son chancelier , pour nous
donner une preuve dernière de son ineptie,
le fait protester par un acte public, inséré
( i4 5
#t déposé dans le Moniteur du 20 mars (1);
Il proteste à jamais de nullité contre tout
çe que le peuple français pourrait faire à son
détriment; il déclare nulle toute convocation
de sesreprésentans, et s'appuyant de sa charte,
il oublie qu'elle est son ouvrage, a lui seul,
et qu'elle ne fut ni. délibérée ni consentie
légalement.
En lisant cette espèce de protestation ridi-
cule par laquelle un homme seul prétend
frapper de nulliLé, par droit de naissance,.
tput ce qu'un peuple de trente millions d'in-
dividus pourrait faire pour son bonheur, on
croit rêver : voilà cependant la doctrine reçue
et professée par tous les souverains de l'Eu-
rope, par ces libérateurs du monde , qui ne
prétendent reconnaître les droits dessalions
que pour les opprimer d'autant mieux.
M. le chancelier Dambray, auteur de ce
dernier acte du roi, ne pouvait lui faire ter-
(i) Pièces jointes, nl 3.
( i5)
miner plus dignement son règne de dix mois;
par cet acte de procureur, sur lequel il es-
père fonder plus tard d'autres résolutions
chimériques ; il couronne toutes les sottises
qu'il fit faire à son maître et qui entraînè-
rent sa perte.
Depuis son débarquement jusqu'à Paris la
marche rapide de Napoléon ne fut qu'un
triomphe ; pas une amorce ne fut brûlée en
faveur des Bourbons ; le peuple et l'armée
reçurent le souverain de leur choix avec cet
enthousiasme national que les Français seuls
savent sentir si vivement et expriment si
bien.
Qu'ils sont donc criminels, ces hommes qui
voyant l'immense majorité de la nation réu-
nie à son empereur) désirent cependant de
la voir se déchirer de ses propres mains, qui,
dans leur désespoir de ne pouvoir nous rendre
les Bourbons et leurs abus par la guerre ci-
vile , appellent à grands cris les Russes,
les Prussiens, les Anglais, les Autrichiens;
( >6 )
les désirent avec une telle ardeur\ que leur
imagination , allant bien au-devant de la réa-
lité, les fait marcher au nombre de six cents,
de huit cent mille hommes ! Ils forgent des
manifestes , ils les publient, ils inventent de
fausses nouvelles pour intimider les ames
faibles , etc. etc. etc., et jouissent d'avance de
tous les maux dont ils voudraient accabler
leur patrie ! Qu'elle soit déchirée, partagée,
qu'elle périsse , peu leur importe , pourvu
que l'homme qu'ils détestent, qu'ils calom-
nient sans cesse , périsse aussi avec elle : voilà
leur vœu , voilà leur espérance. Leur délire
est complet, c'est celui de l'impuissance.
Mais est-il une patrie pour de tels hom-
mes ? leur doit-elle protection ? On croi-
rait, à les entendre, que c'est l'intérêt qu'ils
portent à leur roi qui les pousse à cet excès
de démence, ou que c'est leur attachement
à cette charte que Louis le xvmme avait daigné
nous donner; point du tout ! et c'est pourquoi
l'on ne saurait trop provoquer le mépris pu-
( 17 )
blic sur ces êtres fâcheux et mal faisans. L un
perd son titre et son traitement de pair, un
autre perd sa place à la cour et l'espoir de
déposséder l'acquéreur d'un domaine; celui-ci
avait une pension et le titre de général pour
avoir dépouillé quelques diligences sur les
grandes routes de la Vendée ; tel autre était
député avec dix mille francs de traitement et
une pension de la cour à laquelle il s'était
vendu , etc. etc. etc Voilà les grands
motifs de leur rage impuissante.
Ce qui augmente leur supplice , c'est de
voir l'unanimité de sentimens de cette nation
guerrière et agricole, qui a replacé à sa tète
l'homme de son choix, le souverain de son
affection, et qui compte fermement obtenir
par lui HONNEUR et PROSPÉRITÉ.
Il serait trop long, inutile même de nom-
brer les lourdes fautes qui ont amené la der-
nière détronisation de cette famille incapable
de régner (1) ; mais qui convenait si bien à
e France sous les Bourbons a déployé
2
( 18 )
nos rivaux les Anglais, et à un certain parti
en France, qui ne désespère point encore de
régner un jour par des formes constitution-
Belles à leur manière et sous un roi ou chef
mannequin.
Ces idéologues composent d'abord leur
gouvernement, comme Platon, sur une théorie
rigoureuse ; ils ont un modèle idéal dans la
tête , qu'ils veulent toujours mettre à la place
du monde qui existe; confondant l'esprit, le
caractère, les mœurs et la position des peuples,
ils taillent une constitution comme un habit,
de nos jours une profondeur d'ineptie, d'imprévoyance
et de nullité extrêmement remarquable; il ne s'est pas
trouvé un seul homme capable, ni à la cour, ni dan"
le ministère. Tous les homwçs à talens lui furent cons-
tamment opposés. Il semble qu'elle n'avait choisi que
parmi les imbéciles et les traîtres. Dans le nombre de
ces derniers, il est tels individus dont le châtiment au-
rait honoré l'empereur et eût fait la satisfaction du
peuple et de l'armée, si ces indignes Français ne s'é-
taiçnt rendu justice en s'expatriait.
( 19 )
2.
s'imaginant, dans leur délire philosophique,
qu'il doit et qu'il peut servir à toutes les tailles,
puisqu'il est fait à l'usage des hommes (i).
(t) Veut-on avoir une idée de leurs rêves politico-
métaphysiques? on en trouvera un échantillon dans -
un petit ouvrage d'un de leurs grands patriarches, sur
Moreau , imprimé chez Didot, 1814. Pages i5, 16 ,
17, 18, après avoir fait un éloge pompeux de ce traître
qui dirigeait à Dresden les attaques eL les batteries
russes, autrichiennes et prussiennes; contre des Fran.
çais ses anciens camarades, contre sa patrie et son
empereur; après avoir loué avec une exagération ri-
dicule Alexandre, qu'il qualifie de libérateur magna-
nime et de bienfaiteur du genre humain ; après
avoir fait une leçon sévèrement philosophique à Na-
poléon, il s'adresse aux Bourbons. Lui aux
Bourbons ! ! !
« Vous, dit-il, qui possédez déjà ce qu'Alexandre
» doit créer ; vous dont la nation est depuis si long-
» temps affranchie par le sceptre même de vos an.
» cêtres; vous qui avez tant souffert et tant pensé
» dans ces révolutions qui ont détruit votre tr6ne et
» qui l'ont recréé 9 c'est vous qui profiterez de cet
( 20 )
Nous avons fait un assez cruel et trop mat-
heureux essai de leur triste système pour nous
en tenir là. Contentons-nous aujourd'hui de
recueillir le fruit des longues méditations de
» théories, qui sont des rêves pour des esclaves pré-
x somptueux, des crimes pour des tyrans toujours
» inquiets, des lois éternelles pour des princes éclai-
» rés et vertueux ; ces lois ne sont point failes par les
» hommes , le génie les a écrites sous la dictée de
» la nature" la nature les a reçues de celui dont ella
» est elle-même l'ouvrage 3 de celui qui a ordonné
» les sphères célestes, les espèces vipantes" sensibles
» et intelligentes, etc. etc. etc. »
Dans cet éloge de Moreau et d'Alexandre, l'une
des plus étranges productionsde cette idéologie trans-
cendante , et qui approche sensiblement du galima-
tias, l'auteur nous dit, comme disait le bourreau, à
don Carlos, condamné à la mort par son père Phi-
lippe II, laissez-vous faire, monseigneur, c'est pour
votre bien. « En servant l'empereur de Russie (ajoute
M notre auteur), Moreau servait encore plus la France. »
C'était sans doute à la manière du bourreau de don.
Caries ; c'était pour le bien des Français qu'il contri-
(21)
Napoléon sur des fautes où il fut entraîné par
l'amour de la gloire et par le désir de former
un grand empire, en réunissant à la France,
les peuples guerriers, et croyant lui assurer
buait de son mieux à exterminer leur armée; c'était
pour rendre la France grande, forte et heureuse qu'il
voulait y voir entrer les étrangers de toutes les nations
et souiller la capitale par leur présence. Moreau
ou son apologiste aurait donc pu nous dire aussi ;
haissez-vous faire s Francais, c'est pour votre bien.
1
« Le génie militaire d'Alexandre ( dit encore notre
) auteur) croît à vue d'œil dans chaque bataille, on
» le voit Ce n'était pas pour vaincra (continue-
» t-il) que Moreau était nécessaire à Alexandre,
* mais pour épargner le sang français. Des deux
» hémisphères, à traders VOcéan, l'âme d'Alexandre-
» et ce\le de Moreau s'ouvraient, se communiquaient,.
» s'entendaient, elles se donnaient la rnain , et dès
» ce moment le monde a pu espérer. »
Voilà, jfi-pfinse, un style et des images que M. de
A~6. , ,. ,
Châteaûjw^tK^^dame de Staël ne désavoueraient
~4~~
( 22 )
par ce moyen une longue paiit et un bônhçur
durable.
Il a renoncé à ce plan glorieux mais dan-
gereux; et changeant de système, ne voulant
s'occuper que du bonheur intérieur de l'Etat,
à peine est-il de retour qu'il proclame les
grands principes de la liberté et de l'indépen-
dance des nations. Profitant des fautes gros-
sières d'un gouvernement que sa seule pré-
sence renversait, il reconnaît
La souveraineté nationale J
Une représentation légale;
Lui fait hommage de sa couronne ;
Donne la liberté de la presse,
Celle de tous les cultes, etc. etc. ;
Abolit l'infâme trafic des hommes noirs, et
nous laisse espérer qu'il empêchera un jour
celui des hommes blancs qui se fait si hon-
teusement par ces souverains qui avaient juré
de les protéger.
La grande famille française est convoquée
au. Champ-de-Mai pour s'entendre avec son
( 25)
chef et former un pacte constitutionnel fondé
sur des principes qui nous garantissent une
sage liberté et puissent l'empêcher de jamais
dégénérer en licence.
L'empereur, éclairé par l'expérience et la
méditation , est convaincu que la plus grande
force des princes téside dans l'amour et dans
la fidélité des peuples dont il vient de faire
une si grande épreuve. Il veut nous prodiguer
ses bienfaits et se rendre plus puissant par
l'attachement de trente millions de Français,
qu'il ne le fut jamais par une armée immense
et lorsqu'il commandait à toute l'Europe.
Non seulement la France entière vous sera
dévouée, prince véritablement philosophe,
nouveau Marc-Aurèle; mais, n'en doutez
point, les nations voisines vous demanderont
deslois ; les sentimens des Polonais, des Saxons,
des Italiens et des Belges font le désespoir des
despotes qui en trafiquent à Vienne, et leur
attachement est une arme bien puissante que
la Providence met en vos mains.
(24)
Lorsqu'entraîné par des succès prodigieux
vous aviez conçu le projet du grand empire et
l'aviez presqu'exécuté, vous étiez alors moins
puissant que le jour où, débarquant à Cannes
avec une poignée de braves , vous nous ap-
portiez les grands principes de gouvernement
qui vont &e développer aujourd'hui; vous ve-
niez nous délivrer du joug de la superstition
et nous rendre l'honneur: l'espérance et l'a-
mour des Français volaient au-devant de vous :
à
chaque instantaugmentait le désir d'apprendre
vos succès, de vous revoir; et lorsque votre
présence eut mis en fuite ces princes fainéans,
nos vœux furent comblés. Ceux qui pourraient
douter encore de ces sentimens peuvent écou-
ter ce peuple reconnaissant chanter leur sou-
verain, le, voir s'arrêter devant son image et
la contempler comme celle de son libérateur.
Il est cependant des Français mécontens,
et je les ai signalés ; on sait qu'ils conspirent
sourdement, honteusement dans leurs salons
dorés, les uns entourés de fermes et de leurs
( 25 )
valets, les antres de leurs agens et de leurs
commis; ils voudraient rétablir les droits féo-
daux, déposséder les acquéreurs des biens na-*
tionaux, rendre la dîme aux prêtres, ne voir
en place que les nobles purs, faire pendre tous
ces patriotes qui, depuis vingt-cinq ans; les
bafouent : telle est l'ancienne noblesse , in-
corrigible) qui nous regarde comme son pa-
trimoine, qui se croit une race d'hommes
particulière faite pour commander aux autres,
qu'elle appelle si dédaigneusement bourgeois,
peuple, populace, canaille. A cette noblesse
se joint niine ancienne pui&ance en-Francp, qui
jadis régnait impérieusement dans les salons de
Paris ; ce sont les femmes, que la révolution
avait heureusement replacées dans leursména-
ges, mais que le retour des Bourbons avait
aussi rétablies dans leur empire. Cette puis-
sance des femmes, qui fut très-réelle en France
lorsque nos princes leur étaient abandonnés,
est devenue nulle aujourd'hui; elles voudraient
cependant faire renaître les beaux jours de
( 26 )
Coblentz, mais leurs efforts sont vains; on a
perdu l'idée d'un petit-maître, et le pouvoir
d'une petite-maîtresse ce s' étend pas plus loin
que sur son amant, qui souvent même en est
honteux dans le monde. Il est aussi quelques
banquiers ou négocians, tant à Paris que dans
nos grandes villes de commerce, qui, comp-
tant pour rien l'intérêt général, mais ne con-
sidérant que leur intérêt particulier, s'indignent
de voir un gouvernement ferme, protecteur
de nos fabriques, qui prohibera la fraude et
ces spéculations infâmes qui tendent à mettre
le commerce anglais à la place de l'indusirie
française. Cette espèce d'hommes, la plus dan-
gereuse de toutes, cherche sans cesse à déro-
ber ses capitaux à la circulation, souvent elle
augmente les inquiétudes pour augmenter aussi
leurs profits; ils sont presque toujours agens
des Anglais, et c'est par eux, c'est par quel-
ques banquiers, agens de change, cour-
tiers, etc., que les premières cocardes blanck-es
furent prises au boulevard de la chaussée d'An-
( 27 )
tin.Peu d'entre eux cependant étaienLFrançais,
et si le peuple étonné ne répondait nullement
à leurs cris, leurs femmes, agitant leurs mou-
choirs aux fenêtres, encourageaient ces pa-
triotes du jour, dont les uns voulaient devenir
fournisseurs, d'autres entrepreneurs, etc. etc.
Voilà les hommes qui appelaient alors les
Russes, les Prussiens, les Autrichiens, les
Bourbo.ns, et qui les appellent encore aujour-
d'hui à grands cris. Que leur importe la pros-
périté, l'honneur de la France ; ces hommes
ont-ilis une patrie? Aux u.ns, c'est de l'or qu'il
leur faut; aux autres, ce sont des places et du
pouvoir.
Aujourd'hui que le gouvernement veille, et
qu'une main ferme dirige les affaires de l'Etat,
ces êtres} heureusement peu nombreux et
connus, sont aussi peu dangereux : laissons-les
bouder lâchement; ils ne vaillent pas la peine
de fausser- un principe pour s'assurer d'eux;
l'œil surveillant de la police suffira, et la mar-
che ordinaire des tribunaux pourra en faire
justice s'il le faut.
( 28 )
Apres onze mois d'absence, Napoléon re.
prend les rênes du gouvernement ; il retrouve
la France réduite à quatre-vingt-quatre dépar-
temens, resserrée à ces anciennes et honteuses
limites que le sentiment de sa force, le cou-
rage de ses armées et l'appel des peuples voi-
sins lui avaient fait franchir depuis vingW.rois
ans. Il retrouve la France obsédée au nord par f
une puissance prussienne , anglaise, bano-
- arienne; notre armée disséminée, désorgani-
sée; nos anciennes places fortes sans entretien,
sans apprùvisionnemens, commandées p&r des
émigrés. Aux chefs braves et expérimentés
l'on a substitué de vieux transfuges et des gé-
néraux qui n'ont porté les armes que contre
leur patrie; pour être colonel il faut être mar-
quis , pour être préfet il faut être comte. Pour
être l'un ou l'autre il faut avoir abjuré toute
idée libérale; il faut être tout au roi, rien qu'au
roi, tout aux prêtres, rien qu'aux prêtres. Tout
homme qui a professé d'autres principes est
chassé de sa place, et eût été bientôt proscrite
( 29 )
Rien n'est reslé de tant de travaux, de tant
de victoires ; on s'est empressé de restituer
toutes nos conquêtes : quarante-trois départe-
mens, quatorze millions d'habitons 9 cinquante-
trois places fortes du premier rangy toute leur
, artillerie ? un matériel immense sont livrés,
abandonnés à nos ennemis par ordre des Bour-
bons 1 ! ! avant même qu'ils eussent traité de la
paix, et sans eu retirer le moindre avantage.
La soif de régner les aveuglait, etLouislexvme
eût été mieux nommé Louis le Désireux, que
Louis le Désiré. Anvers et notre flotte sont hon-
teusement livrés aux Anglais par ce prince leur
vassal) et nos malheurs sont comblés par les
articles secrets d'un traité : ils seront divulgués
un jour.
Il se trouve cependant des Français assez
lâches', assez traîtres à leur patrie, non seule-
ment pour avoir contribué à tant d'horreurs,
mais encore pour y applaudir ! ! !
La gloire, devenue l'idole de notre nation
guerrière, qui absorbait toutes nos facultés,
{)
toutes les espérances de notre brillante" jeu-
IJese, est'tout à coup obscurcie par la seule
présence de cette famille dégénérée ; on vou-
drait arracher ces sentimens dé nos cœurs ;
à ces nobles pensers on voulait substituer
des idées monacales; à l'éducation martiale
de la jeunesse on voulait substituer des pra-
tiques superstitieuses et serviles. Des aumô-
niers, des chapelains remplissent les Tui-
leries , se répandent dans les régimens ; à la
tête de la Légion d'honneur on place un ar-
chevêque; le ministère est composé d'évêques
et d'abbés, L'université d'anciens moines, et
les billets de confession allaient être mis à
rordtc du jour. Enfin, le premier titre à léL
protection, à la faveur des Bourbons , était
d'avoir été émigré comme eux, et d'avoir
comme eux porté la guerre civile et étran-
gère en France.
Une maison militaire toute dorée, inca-
pablc d'agir, mais toute couverte de croix
brodies) de galons et de fleurs de lis, est
( 3i )
> substituée à cette brave garde impériale, l'hon-
neur de l'armée française; des étrangers sont
appelés à. grands frais, tandis qu'on réforme
et qu'on laisse languir dans la misère tant de
braves qui, depuis vingt ans, versaient leur
sang pour la patrie ; la Légion d'honneur est
avilie, les pensions ne sont plus payées, les
invalides sont chassés de leurs retraites ; les or-
phelinesde ces braves, morts au champ d'hon-
Jteur, sont abandonnées, et ces enfans de
l'Etat sont sans pain et réduits à solliciter
des secours. Peu s'en est fallu qu'on ne chassât
du Val-de-Groce tes malades et les blessés,
pour faire de ce bel hôpital, ressource du
militaire souffrant, un couvent de Carmélites,
où mademoiselle de Condé devait être supé-
rieure : un arrêt du roi fut rendu à cet effet,
puis rapporté le lendemain.
Des déserteurs, des officiers, flétris par des
juge m eus légaux, sont accueillis et coiablés
de faveur ; la connance publique dans les do-
maines nationaux est ébranlée, et un tiers de»
( 32 )
propriétés de la France reste sans valeur dans
les mains de ses possesseurs.
Une princesse du sang royal, qui se croit
destinée à être reine un jour, court à Bor-
deaux pour y organiser la guerre civile ; elle
y passa les revues de quelques gardes natio-
nales qu'elle intéresse à sa cause, et réussit
dévotement, pendant quelques heures, à faire
égorger des Français par des Français au
nom de Dieu et du bon roi. Son époux espère
réussir aussi à en faire autant à Marseille et à
Nîmes, et ce couple fanatique est digne à tous
égards de succéder à Charles ix d'exécrable
mémoire.
Madame d'Angoulême a hérité des fureurs
de Catherine; son époux, de la folie féroce de
Charles, qui, de la fenêtre du Louvre, as-
sassinait les malheureux Français à coups de
carabine.
M. le comte d'Artois, ce prince déloyal,
infidèle à l'honneur comme à sa parole,
cet héritier présomptif du trône des Bour-
( 33 )
nr
*
bons, toujours le premier à se sauver, n'osa
se rendre dans la Vendée, qui autrefois l'a-
vait réclamé en vain ( 1). Il y envoie M. le duc
de Bourbon , et décampe au plus vite pour la
Belgique. Aussi peu heureux dans ses tenta*
tives de guerre civile que la duchesse d'An-
goulème qui fuit Bordeaux, ce triste descen-
dant du grand Condé s'estime trop heureux
d'avoir la permission de fuir à son tour ; un
capitaine de gendarmerie la lui donne , il
laisse sans espoir le peu de partisans qu'il
avait pu rassembler, et la Vendée, restée
fidèle à la cause nationale, maudit les fau-
teurs de la guerre civile.
M. le duc d'Angoulême, cet héritier pré-
somptif des Bourbons, arrêté dans le Midi,
protégé par un ordre exprès de l'empereur,
et mené à Cette pour y être embarqué, de-
(1) Voyez. les pièces jointes sous le n° 4, qui sont
d'un haut intérêt à cet égard , où se trouve une lettre
de Charelte.
( 34 )
vient un contraste bien frappant de magna-w
nimité et de lâcheté , de grandeur et de bas-
sesse. Ces Bourbons, aujourd'hui à la merci
Jde Napoléon, voulaient le faire passer par les-
armes, il y a un mois (1) ; aujourd'hui c'est
lui qui leur fait grâce de la vie (2).
Vous invoquez la Providence, malheureux
prince ; voyez-la donc toute entière s'élever
conlre vous; dans ce trait admirable elle
vous accable, elle vous condamne à la nul-
lité : cessez de tourmenter des peuples qui
vous rejettent pour la seconde fois de leur
sein
Enfin la France entière n'a plus d'autre
cri de joie que celui de vive l'empereur.
Le ciel nous avait ^envoyé cette famille
dans sa colère, ainsi que les Stuarts; elle ser-
vira d'exemple et de leçon aux dominateurs
(1) Voyez aux pièces joinles une ordonnance da
roi du mars 1815, n° 5.
(a) Voyez la lettre de l'empereur, n° 6.
( 35 )
5.
d-e l'Europe; ils apprendront à respecter et
les droits des nations et VOpinion publique,
cette reine du monde; ils verront qu'on n'hé-
rite pas des peuples comme d'un troupeau,
et qu'il faut avoir leur assentiment pour qu'une
dynastie s'établisse sur un trône ; que rejetée
une fois par la nation toute entière, comme le
fut celle des Bourbons , elle ne peut y revenir
sans son consentement formel, toutes les puis-
sances de i' Europe dussent-elles se liguer à
cet effet.
Ils sont partis tous ces princes qui, ne pou-
vant nous laisser pour adieux la guerre civile,
essaient aujourd'hui de nous donner la guerre
étrangère. Pour d'autant mieux y xéussir,
Louis le XVIIIe, ce prince délicat, s'est em-
paré des diamans de la couronne, propriété
nationale, et de tous les plans des frontières
et des places fortes. Tout ce qu'il a pu pil-
ler dans les caisses publiques et dans le tré-
sor , l'a été par lui ; notre or est passé dans
l'étranger pour servir à y acheter des armées,
(56)
ou à corrompre des ministres. Fixé près de la
frontière. il appelle ses partisans , il voudrait
essayer de renouveler les scènes de Coblentz;
vains efforts, triste espérance; ni lui ni les
traitres qui l'entourent ne parviendront plus
â détourner un Français de ce qu'il doit à sa
patrie et à son empereur; et quand bien même
il en serait encore d'attachés à la cause des
Bourbons y la manière infâme dont ces princes
les ont traités dans l'étranger, alors qu'ils s'é-
taient sacrifiés pour eux, l'abandon et le mé-
pris où ils tombèrent en Allemagne et aux
Pays-Bas, les mauvais traitemens qu'ils éprou-
vèrent en Suisse, et le contraste de leur pro-
fonde misère, avec le luxe immodéré des
Bourbons, seront toujours présens à leur mé-
moire, et suffiront pour les retenir dans le
devoir.
Mais un héros est à la têle des Francais;
notre courage, notre industrie, notre activité
nous restent; notre sol est inépuisable, et le
génie de la France veille. Bientôt nos maux,
( 57 )
tels graves qu'ils soient, seront réparés et le
retour des Bourbons, par la force des armées
étrangères, contre la volont é des Français ,
est une chimère impossible à réaliser.
Laissons courir l'Europe à cette famille dç-
trônée deux fois. Examinons sur quoi peu-
vent se fonder les espérances de ces princes
fugitifs ; voyons s'il est probable, s'il est pos-
sible qu'une nouvelle coalition puisse se for-
mer contre la France, et, en ce cas, quelle
pourrait en être la suite. Nous examinerons
quels peuvent être les moyens de consolida-*
ticm de notre nouveau gouvernement impé-
rial. Ces matières importantes seront traitées
dans les deux cahiers qui suivront. Je me pro-
pose aussi de jeter un coup d'œil sur les ou-
vrages politiques qui se multiplient, et de
suivre rapidement les événemens si importans
qui se présentent.

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