Nièce du banquier, roman

De
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H. Boisgard (Paris). 1853. In-18.
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Publié le : samedi 1 janvier 1853
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BIBLIOTHÈQUE LITTÉRAIRE
Histoire, -Romans,-Voyages.
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LA NIÈCE
DU BANQUIER
Roman inédit
PAR MME ANCELOT
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PARIS
HIPPOLYTE BOISGARD, ÉDITEUR
13, RUE SUGER, 13.
1853
LA NIÈCE
DU BANQUIER
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Montmartre. — ïmp. Pilloy et 1/
MADAME ANCELOT
LA NIÈCE
DU BANQUIER
Roman
PARIS
HIPPOLYTE BOISGARD, ÉDITEUR,
13, RlE SUCER, 13.
1
LA
NIÈCE DU BANQUIER
I
SYLVANIE.
Vers la fin du mois de décembre 1852, le comte de
Plenoël quitta le vieux château de ses pères, qu'il habi-
tait, et qui était situé dans une des parties les plus pitto-
resques de la Bretagne. Il se mit en route pour Paris,
avec sa fille unique, la belle Sylvanie, qui venait d'at-
teindre sa dix-huitième année, et il s'arrêta dans un
appartement de la rue de l'Université, retenu pour lui.
Or, le comte de Plenoël était un ancien garde du
corps, et lorsqu'en 1830, il accompagna jusqu'à Cher-
bourg le roi à qui il avait promis fidélité, il garda dans
son cœur le serment dont la royauté exilée le déliait,
et se promit de vivre paisible, sans se mêler à la
vie publique, retiré du monde et seul dans le vieux
château, presque en ruines, qu'il possédait sur le bord
de la mer, loin de toute habitation.
Pendant les jours où il resta pensif, triste et ma-
lade à Cherbourg, après le départ du roi, il fut fort
surpris de recevoir une lettre ainsi conçue :
6 LA NIÈCE
« Monsieur le comte,
« Nous avons parmi les jeunes personnes élevées à
« la maison royale de Saint-Benis, une demoiselle qui
« porte le même nom que vous. Elle est fille d'un con
« lonel tué à Waterloo, qui laissa une jeune femmé
« déaolée, et celte enfant qui n'avait qu'un an, dans la
« situation la plus malheureuse. Plus tard la ~pelitafld
« fut placée à Saint-Denis, et la mère mourut ~Mai
« tenant, monsieur le comte, mademoiselle de
« a dix-huit ans; elle est sans fortune ! et ne se c
« naît aucun parent: nul ne s'intéresse à son sort. -
« Mais, ce malin, dans un journal qui nonmait les
« officiers accompagnant le roi, j'ai vu votre nom. e
« frappée de sa ressemblance avec celui de notre élàosj
« je lui en ai parlé. Elle croit se rappeler que sa élève
« lui avait dit, en effet, qu'un cousin portant leur
« existait en Bretagne, et ces renseignements afliij
« parfaits m'ont cependant fait croire que ,la
« être ce seul parent resté à notre orpheline.
« J'ai cru alors qu'il était de mon devoir
« former de son existence, ignorée peut-être
« Je l'ai fait presque malgré elle ; car ~madj
« de Plenoël craint de manquer à la dôrtQ
« qu'elle porte, en invoquant une ~proia
« lui être refusée, et elle est résignée a
« vie à l'enseignement, dans notre mal
« la garderons avec joie. Il lui sera CaIIe.
« bonnes leçons dans une maison où sa
a donné que de bons exemples. -
« Malgré cela, monsieur le comte, je pense
« dois à cette jeune personne de faire une dé~
« auprès de vous, si ce n'est en son nom, que
« au mien.
« La supérieure de la maison la
« Saint-Denis, a
DU BANQUIER. 7
M. de Plenoël ne réfléchit pas longtemps. Sa ré-
solution était prise avant qu'il eût fini la lecture de la
lettre.
— C'est ma parente; je me souviens de ce que m'en
avait dit mon père. I1. y a là un devoir çi remplir. J'ai
le quoi vivre indépendant; lui offrir de partager cette
modeste existence est une obligation dont rien ne petit
ne dispenser.
Il dit et partit.
Il suivit de nouveau, à cheval, cette même route qu'il
venait de parcourir près de la voiture du roi proscrit,
et son cœur navré sentit encore s'augmenter sa dou-
leur par ce qui se passait sous ses yeux, et parce que
lettre qu'il avait reçue lui rappelait, il te reportait
cette autre époque, où son parent, soldat comme lui,
~iltaché à Napoléon, avait partagé toutes les gloires de
l'Empire, et, brillant colonel de ce temps aux grands
hommes de guerre, avait donne sa vie pour défendre
les espérances ensevelies sous les débris de Waterloo!
pensait avec une profonde amertume qu'il avait été
donné à notre siècle d'avoir des malheurs et des re-
grets dans bien des camps différents !. et que tant de
troubles étaient de sa force et de sa grandeur a la
France, cette patrie objet de son amour fillai, dont les
la fortunes lui faisaient oublier les siennes, et ne lui
laissaient plus aucun souci de lui-même. Ainsi ab-
sorbé par ses rêveries pleines d'inquiétudes pour son
pays, il oubliait qu'il venait de décider de l'avenir de
toute sa vie, sans savoir s'il lui serait possible d'en es-
pérer un peu de bonheur, et nulle inquiétude sur sa
destinée personnelle ne se mêlait à ses craintes pour
les autres.
Il fit ainsi toute la route lentement, s'arrêtant dans
les auberges les moins fréquentées, ne prenant que le
temps nécessaire au repos de sa monture, ne se pres-
sant point, et ne ralentissant pas non plus sa marche.
8 LA NIÈCE
au moment où il approchait du but de son voyage. Ce
ne fut qu'à l'instant où il se rendait à pied à la maison
royale de Saint-Denis, qu'il s'arrêta une seconde, et
qu'une pensée de jeune homme vint frapper son esprit :
— Si elle est laide? si elle est désagréable? si.
si ?.
Mais le comte de Plenoël, malgré les milles fantômes
qui passèrent alors subitement devant lui, tous plus ou
moins effrayants, se remit en marche et ne s'arrêta
plus que dans le parloir, pour attendre la dame qui lui
avait écrit; car il s'était dit :
— C'est le dernier devoir qui me reste à remplir.
La supérieure arriva ; tenant par la main une déli-
cieuse enfant, mignonne, délicate, un peu pâle, et qui
semblait à peine atteindre sa quinzième année : c'était
mademoiselle Aglaé de Plenoël. Elle leva sur le comte
de grands yeux bleus transparents, et ne dit rien. Lui
l'examinait, ravi!. Enfin, après un moment de silence,
où l'on tremblait un peu de part et d'autre, M. de Ple-
noël dit avec émotion :
—En apprenant qu'une personne de ma famille, jeune
et orpheline, n'avait ni appui, ni fortune, j'étais venu
lui offrir la seule protection qu'un homme de mon âge
puisse donner à une femme, ma main. et ma bien
modeste fortune. mais. <
Il s'arrêta. La jeune fille rougit, et dit très-troublée :
- Mais vous changez de résolution en me voyant,
mon cousin ?
Et elle essaya de sourire.
— En vous voyant si jolie, ma cousine, dit-il, j'ai
peur d'avoir l'air de profiter de la mauvaise fortune
d'un enfant.
Aglaé, rassurée, reprit en riant de bon cœur : 4
- D'une enfant qui voudrait vraiment être belle et
bonne; afin d'avoir au moins quelque chose à vous
donner en échange de vos présents.
DU BANQUIER. 9
Il l'embrassa en cousin, et dit à la supérieure :
— Gardez-moi ma fiancée quinze jours, et, le quin-
ième, je viendrai chercher ma femme. Nous nous ma-
erons ici : puis nous partirons pour mon pauvre ma-
oir de Bretagne. Quand vous vous y déplairez, Aglaé,
us reviendrons à Paris.
Cela fut fait ainsi. Mais on ne se déplut point au
auvre manoir : le comta avait vingt-huit ans, il était
~lirituél «t beau; sa femme était charmante; ils s'ai-
~lèrent passionnément !
Ils avaient souffert l'un et l'autre des incertitudes et
~ss variations de la fortune; ils avaient vu tomber les
mx plus grandes puissances de ce monde; celle qui
appuyait sur le droit, celle, qui s'élevait sur la gloire.
uelles ambitions pouvaient les tenter? quels succès
~duvaient les distraire? Ils concentrèrent toute leur âme
~ms l'affection qui les unissait. Toujours ensemble,
~tujours heureux d'y être, les mille petits détails de
vie de chaque jour étaient pour eux des occasions de
re quelque chose de nouveau dans le cœur ou dans
esprit l'un de l'autre. C'était un livre inépuisable, où
~ute lecture était attachante, et dont ils ne se lassaient
~maisl
Ce bonheur était trop grand pour cette terre. Après
uatre années de mariage, ils crurent pourtant qu'il
~ait s'augmenter encore par la naissance d'un enfant;
lais la délicate jeune femme ne jouit que peu de mois
u bonheur d'être mère. Elle mourut laissant sa fille
~ivlvanie trop jeune pour sentir sonmalheur, et le comte
~lllement désespéré, qu'il faillit en perdre la raison.
~Ljirèsdes années de larmes et de souffrances, il reporta
ur l'enfant quelque chose de sa tendresse pour la
~ière, mais il ne se consola jamais.
~Lorsque Sylvanie arriva vers l'âge de dix-huit ans,
~Ile désira venir à Paris, et son père lui-même sentit
~ï'il était temps qu'elle pût voir le monde et choisir un
Io LA NlÈCE
mari. Ils quittèrent donc la Bretagne, le vieux château
et leurs habitudes, pour venir s'installer au faubourg
Saint-Germain.
Le comte de Plenoël était un de ces esprits qui plai-
sent, qui sont bien partout, et qu'on appelle des esprit
bien faits, si l'on peut s'exprimer ainsi, en comparant
les facultés intérieures aux qualités extérieures. Un j
personne bien faite a de l'aplomb, de la grâce : to
ses mouvements sont naturellement agréables à voir; |
tous les exercices lui sont faciles » ils la dévelop
d'une manière favorable. L'esprit du comte de Plenoël
produisait le même effet. Il avait brillé pendant six M
nées dans les meilleurs salons de Paris, sous la Restau-
ration; il avait été charmant de grâce et de tendresse
près de sa jeune femme, et l'âge mûr de la vie le VI
d'une raison douce, fine et ingéuieuse. Il causait bien
parce qu'il ne parlait que quand il avait quelqui
chose à dire. Porté naturellement à la moquerie, il..
eu de quoi s'exercer dans cette époque, où revenant
à Paris après de longues années passées près de la na
ture, il etait plus frappé des ridicules que l'on con-
tracte dans la société, si la mélancolie rêveuse que le
avait laissée la parte de ce qu'il aimait n'eût étaint u
gaieté native. Depuis cette mort, qui avait tué la parti
joyeuse de son âme, le sourire pouvait peut-être *"ace
effleurer ses lèvres, mais il ne riait plus.
L'éducation de sa fille unique, de sa chère Sylvanie
avait été sa seule affaire et son seul plaisir. Il y avait
mis ce spirituel bon sens qu'il m'ettait à tout, et le na
turel aimable de la jeune fille n'avait rien laissé perd
des sages enseignements qu'elle avait reçus. Tout la
avait profité : l'éducation matérielle d'exercices 1
grand air, destinée à fortifier son corps, et l'éducation
intellectuelle de lectures sérieuses, destinées a fortifie
son esprit. Elle était grande, fraîche et colorée : de b
cheveu blonds encadraient sa belle figure d'un ov
DU MACHER. 11
m
irréprochable, et dont rien n'avait altèré les lignes
pleines et jeunes; ses lèvres, d'un rose vif, étaient
ondes et naïves; ses yeux bleus avaient une vivacité
parfois un peu moqueuse, mais d'une charmante gaieté.
voir son expression et sa démarche, on sentait
qu'elle portait légèrement la vie. Jamais aucun cha-
grin n'avait approché d'elle, et sa jeunesse ne rêvait
que du bonheur.
L L'appartement où elle était descendue avec son père
vait de l'élégance et même du luxe. Meublé, un an
uparavant. par une nouvelle mariée, que la Faculté
condamnait à chercher, pendant l'hiver, la Faculté
noins capricieux et plus chaud que celui de Paris, on
vait, suivant la coutume actuelle, pensé à louer à des
étrangers cette retraite intime, ce nid qui avait abrité
le bonheur d'un jeune ménage. Nous vivons dans un
emps où l'amour de l'argent a tué toute poésie et tout
respect de soi-même. La demeure livrée sans mystère,
| des inconnus, pour un peu d'or, est une des profa-
lations qui blesseraient le plus les idées délicates d'une
emme, s'il restait encore de délicates idées !
Cet appartemect avait été choisi à 1 avance par
nademoiselle de Béville, la gouvernante qui aidait le
omte dans l'éducation de Sylvanie.
Mademoiselle de Béville était une vraie vieille fille,
ne cherchant à tromper ni sur son âge, ni sur sa posi-
ton. Ses parents, ruinés par l'émigration, l'avaient,
aissée sans fortune, sans beaulé, et déjà sans jeu-
nesse, lorsqu'ils moururent et emportèrent avec eux
ous leurs moyens d'existence, une rente viagère.
depuis vingt ans, la pauvre mademoiselle de Beville
filait, de maison riche en maison riche, achever des
oducations, et, malgré son économie, elle n'avait pu so
aire la plus modeste indépendante, lorsque ses cin-
quante ans trouvèrent un asile au vieux château du
comte de Plenoël, et furent chargés de veiller sur
12 LA NIÈCE
l'enfance de Sylvanie. Le cœur de cette excellente
gouvernante se serait pris tout entier à la charmante
petite, si elle n'eût fait effort pour le retirer un peu,
dans la crainte de ces souffrances, trop souvent res-
senties par elle, en quittant ses jeunes élèves, et en
devenant presque étrangère à ce qui lui avait fait
parfois éprouver les joies de la maternité. Ce fut
sans doute pour faire diversion qu'elle donna une part
de ses soins à un énorme perroquet qu'elle appela
Mignon.
Mignon était la faiblesse de mademoiselle de Béville.
Elle l'aimait avec tendresse et même avec jalousie. Il n'a-
vait été, dans le commencement, qu'une distraction,
quand les soins à donner à l'enfance de Sylvanie prenaient
tout son temps ; puis, son occupation favorite, et enfin le
sentiment le plus vif de son cœur, à mesure que la jeune
fille, en grandissant, lui échappait davantage. Mais c'é-
tait surtout depuis qu'il avait été question de Paris, et
qu'elle pressentait qu'un mariage lui ravirait tout à fait
son élève, que Mignon était devenu inséparable de la
vieille fille, tant le cœur d'une femme a besoin d'un
être à aimer sans partage et dont le bonheur dépende
de lui.
Mignon avait donc fait le voyage de Bretagne à Pa-
ris, sur les genoux de sa maîtresse, quinze jours avant
que M. de Plenoël et sa fille se missent en route, et
l'on ne s'en serait séparé à aucun prix.
Mais, à côté de la passion pour Mignon, à laquelle
mademoiselle de Béville se livrait de tout son cœur,
restait encore assez de place pour un grand dévoue-
ment, dont le comte et Sylvanie étaient les objets
chéris, bien que ce sentiment fût comprimé par les rai-
sonnements de la pauvre fille; car, disait-elle, rien ne
me séparera de Mignon, et tout va me séparer de cette
famille, comme j'ai déjà été séparée des autres ! Et
DU BANQUIER. 13
2
un soupir étouffé serrait son cœur, au souvenir d'ami-
tiés disparues. -
Malgré ses efforts, elle était toujours occupée de ce
qui pouvait être utile ou agréable à Sylvanie, et comme
elle connaissait beaucoup du meilleur monde de Paris,
comme elle y était au fait de toute chose, elle voulut
partir, choisir un appartement, revoir quelques bonnes
relations, afin d'épargner de la peine et de ménager
quelques plaisirs à ceux qu'elle aimait contre sa vo-
lonté, et même à son insu, bien plus qu'il n'était rai-
sonnable peut-être de le faire.
Sylvanie fut surprise et enchantée de ce qu'avait pré-
paré mademoiselle de Béville, et la remercia avec une
joie enfantine de l'asile charmant qu'elle lui avait
choisi. Ainsi, la première sensation qu'éprouva la jeune
fille, en arrivant à Paris, fut un plaisir.
! Après une bonne nuit de repos, Sylvanie s'éveilla le
lendemain toute heureuse, et, vers dix heures, elle en-
tra chez son père, fraîche et souriante, marchant
sur la pointe des pieds. Devinée, mais point entendue,
elle se pencha sur le dossier du fauteuil, et déposa
un baiser sur le front de son père. puis resta gracieu-
sement appuyée à regarder ce qu'il faisait.
- Je m'occupe de toi, lui dit-il.
- Comment cela, mon père? Il me semble que je
vois entre vos mains des billets de banque?
Le comte sourit, continua à faire quelques calculs,
puis il mit ensemble plusieurs billets, composant une
omme de mille écus, et les tendit à Sylvanie en
isant :
- Tiens, ma fille !
- Tout cela pour moi, mon bon père?
- Oui, ma chère Sylvanie, tout cela pour ta toilette !
8US arrivons de nos solitudes de la Bretagne ; tu vas
nfin voir le monde ; donc, le monde va te voir ; et il
lut qu'il te voie jolie et parée.
14 LA NIÈCE
— Merci de votre présent, mon père, dit Sylvanie
avec tendresse; mais. ajouta-t-elle après un instant
de réflexion. vous m'avez dit bien souvent qu'une
femme raisonnable ne devait jamais penser à sa figure.
- J'avais raison de dire cela, reprit M. de Plenoël
en souriant ; pourtant, dans le monde où tu vas vivre,
la qualité qu'on apprécie le plus, c'est la beauté.
— Et je n'ai pas oublié, men bon père, qu'il faut
avant tout cultiver son esprit, s'instruire, acquérir des
talents. Que de fois ne m'avez-vous pas dit que c'était
l'essentiel !
Le comte reprit après un moment d'hésitation :
— J'avais raison de dire cela!. pourtant. il faut
parer sa figure, cacher son instruction, retenir son es-
prit, et ne jamais parler de ses talents.
Sylvanie fit un léger mouvement de surprise; puis,
s'étant mise en face de son père, elle lui demanda en
souriant malignement :
- Et ses qualités, qu'en faut-il faire?
— Voilà une question singulière, répondit le comte,
peut-être embarrassé d'y répondre.
Mais Sylvanie ajouta en riant :
— A la destinée que je vois aux talents, je suis in-
quiète pour les qualités. Ainsi, vous disiez qu'il faut
être vrai et ne jamais altérer la vérité.
— J'avais raison de dire cela, reprit le comte plus
sérieux. Un noble caractère aime toujours la vérité;
mais.
Il hésita. 1
— Mais, pourtant, il faut bien se garder de la dire
au milieu du monde, car on doit y cacher ce qu'on
pense des autres, et il n'est pas même permis d'être
vrai dans ce qui ne regarde que soi. -<
— Point de confiance alors, dit tristement Sylvanie.
Comment fait-on avec ses amies? car j'espère avoir
des amies, et mon cœur est tout disposé à rendre avec
DU BANQUIER. 1-i
empressement la bonne affection dès qu'elle se mon-
trera.
-Prends garde, pourtant, chère enfant, dit le comte
avec tendresse; car ceux qui, dans le monde, s'offrent
trop vite à nous, ont presque toujours un intérêt à nous
tromper.
— Ah! reprit vivement Sylvanie, c'est donc la faus-
seté et l'ignorance qui règnent dans votre beau monde,
qu'on n'y peut être sincère et spirituel impunément?
Je croyais que chacun apportait dans la société ce qu'il
avait de meilleur : celui-ci le talent : celui-là l'esprit,
l'instruction, la science ; que l'on y parlait de ce qu'on
sarait.
— Cela, dit en riant le comte, paraîtrait du plus
mauvais goût à ceux qui n'ont rien à y apporter, et ir-
riterait les sots qui ne sont bons à rien. Aussi, le plus
grand éloge que le monde des salons puisse faire d'une
personne supérieure, c'est de dire : on ne s'aperçoit
pas du tout de sa supériorité ! Cela satisfait les vanités.
Mais Sylvanie ne fut pas satisfaite, elle, de cette ex-
plication, et sa surprise s'exprima :
— Quoi! notre pays, dit-elle, ce pays qui a la pré-
tention d'être si spirituel, arrange donc la société pour
le plaisir des imbéciles?
- Il faut respecter la majorité, répondit maligne-
ment le comte.
— Retournons en Bretagne, mon bon père, s'écria
Sylvanie.
— Tu te révoltes déjà, enfant? dit le comte en pre-
nant les mains de sa fille. tant mieux! Paris ne le
gâtera pas; mais il faut y rester encore. A ton âge, une
jeune personne doit se marier.
-Oh! je n'ai pas besoin d'aller dans le monde pour
trouver un mari, répondit étourdiment Sylvanie.
Le père fit un mouvement de surprise et regarda
16 LA NIÈCE
attentivement le visage de sa fille, qui rougit beaucoup.
On entra pour annoncer au comte qu'un domestique
de M. Desronest demandait à lui parler.
Le nom de M. Desronest parut frapperren ce moment
M. de Plenoël. Il reporta son attention plus vivement
sur le visage de sa fille; mais elle était baissée sur un
livre qu'elle venait d'ouvrir, et on ne l'apercevait pas.
— M. Desronest, dit le domestique, demande si mon-
sieur le comte voudrait le recevoir dans la matinée.
— Mais ne dînons-nous pas chez lui aujourd'hui?
demanda M. de Plénoël.
— Oh ! monsieur ne l'oublie certes pas, car il a ré-
pété bien des fois que monsieur le comte et mademoi-
selle lui donneraient le premier jour de leur arrivée;
mais il voudrait parler en particulier à monsieur de
Plenoël, avant l'heure du diner, reprit le domes-
tique.
— Ah !. dit M. de Plenoël ; puis il porta de nouveau
ses regards du côté de Sylvaine, qui continuait à
donner toute son attention au livre sur lequel elle était
penchée.
— Eh bien ! dit-il après un peu d'hésitation, qu'il
vienne à trois heures.
— Resté seul avec sa fille, le comte lui dit avec quel-
que émotion :
— M. Desronest a donc une bien importante com-
munication à me faire?
— Et Dieu sait, reprit en riant Sylvanie, avec quelle
importance il va vous la faire ! car il est bien solennel,
notre cher voisin ! Mais j'oubliais que sa sœur doit ve-
nir me prendre, ce matin, afin de me conduire dans
les magasins à la mode, et je vous quitte, mon bon
père, pour m'habiller de façon à me trouver prête à
sortir lorsqu'elle arrivera.
Sylvanie avait dit vivement les derniers mots, et
elle était partie avant que son père eût eu le temps de
DU BANQUIER. Il
2.
l'interroger. Il resta pensif et mécontent. Le nom et le
message de M. Desronest éveillaient en lui des pen-
sées peu agréables.
M. Desronest était un de ces bourgeois vaniteux qui
ont trdné en France pendant quelques années. Depuis
qu'il avait acheté une usine, tout près du château de
Plenoël, il cherchait avec empressement tout ce qui
pouvait le mettre en rapport avec son noble voisin, et
Dieu saitquelle solennité il donnait à ces mots, monsieur
le comte, qu'il répétait à chaque instant dans la con-
versation ! Une seule autre phrase, sa phrase favorite,
grossissait au même point en passant par sa bouche :
« Moi, je suis un bon bourgeois!» L'emphase ici se com-
posait de plusieurs nuances. Il y avait dans sa manière,
de prononcer ces mots quelque chose qui semblait réu-
nir tous les dédains de l'aristocratie, qu'il détestait
pourtant parce qu'il n'était pas noble, et toute la mau-
vaise humeur de la démocratie, qu'il méprisait souve-
rainement parce qu'il était millionnaire. Tout cela pro-
duisait en lui les plus singulières contradictions; mais
il était très-riche, fort économe, quoiqu'il aimât le luxe
et les plaisirs. Il donnait même assez à ses fantaisies ,
pour n'avoir rien à donner aux malheureux ; mais il
avait une bonne table, ses dîners étaient succulents et
gais: aussi, quoiqu'il fût égoïste et rusé, il était très-
considéré dans le monde, et on disait de lui : « C'est
un honnête et excellent homme ! » De plus, comme il
:répétait souvent : « Moi, je ne suis qu'un bon bour-
geois, » il passait pour un démocrate, ce qui lui valait
Ioutcs sortes d'honneurs dans ce temps où il était de
node de flatter le peuple, qu'on croyait le plus fort
fepuis 1830.
M. Desronest possédait un fils, M. Gustave Desronest.
rétait un joli homme, qui avait reçu de la nature de
ions instints et de son père de mauvais exemples. Ce
ère eût de beaucoup préféré une fille. Il aurait alors
18 LA NIÈGE
certainement trouvé le moyen d'en faire une princesse
ou une, duchesse, comme l'ont fait tous les banquiers
démocrates de notre époque.
Heureusement il avait une sœur qui, disait-on, as-
pirait à faire entrer quelque duc dans la famille, ce
qui serait toujours un petit adoucissement à ses re,
grets. Cette sœur n'était pas jeune, et comme le duc
ne s'était pas encore présenté, en attendant, elle s'était
faite comtesse de son autorité privée, depuis que la
mort du vieil usurier Mérou, son mari, lui laissait une
grande fortune et la liberté de se donner toutes les fan-
taisies qui lui passaient par la tête.
Madame la comtesse de Mérou arrivait chez le comte
au moment où il venait de répondre au message de son
frère. Mais ce n'était que pour s'excuser de remettre à
un autre jour les emplettes qu'on devait faire ensem-
ble. Elle avait une matinée chez une princesse; elle
devait y trouver les plus grands personnages, y pren-
dre le goût des modes nouvelles 1 Elle y était indis-'
pensable, disait-elle. Mais elle s'aperçut que le comte
ne pouvait retenir un sourire moqueur, et s'arrêta.
— Vous vous moquez de tout! dit-elle; peut-êtrei
voyez-vous les choses telles qu'elles sont, vous, mon-
sieur le comte ? j
Et son regard, en prononçant ces derniers mots,
avait l'air de plonger dans le regard de M. de Plenoël,
pour y chercher sa pensée. Puis elle ajouta en riant :
— Ce serait effrayant, et je n'aurais rien de mieux à
faire que de me sauver !. Adieu donc! vous dînez à
six heures chez mon frère. Quand farriverais à la du- -
mie, et même vers sept heures, il n y aurait pas grande
mal ! plus on dîne tard, plus on a l'air comme il faut,
je vous en avertis! D'ailleurs, une femme à la modes
doit toujours se faire attendre.
Elle sortait lorsque Sylvanie rentra dans le salon,
un petit tableau à la main. Madame Mérou s'excusa"
DU BANQUIER. 19
ne pouvoir l'accompagner, edmira sa beauté, parla de
en neveu Gustave, et sortit en riant, sans avoir laissé
personne le temps de placer une parole.
Sylvauie était toute occupée de la peinture qu'elle te-
nait à la main.
— Voyez, mon père, dit-elle, c'est l'ouvrage d'une
jeune personne bien-éjevée et pauvre, qui veut donner
des leçons. Il me semble que c'est ce qu'il me faut.
Et pendant que N. de Plenoël regardait le petit ta-
bleau, Sylvauie appela mademoiselle de Béville, qui
protégeait la jeune artiste, et l'avait choisie pour per-
fectionner le latent de peinture qu'elle avait commencé
à donner à son élève.
- Non-seulement, dit mademoiselle de Béville, cette
jeune fille a un talent supérieur, mais rien n'est plus in-
téressant que sa situation. Elle avait perdu sa mère
dès sa naissance, et, plus tard, son père, qui vivait
d'une place, mourut et la laissa sans fortune à quinze
ans. Une vieille servante, qui la soignait depuis qu'elle
était née, ne voulut pas l'abandonner. Elle pleurait à
ses côtés, dans la pauvre maison, où il ne restait rien,
après les frais payés, pour rendre à la terre le cadavre
de son dernier appui. Eh bien ! cette enfant de quinze
ans, qui, grâce à la bonté paternelle, avait connu l'ai-
sance et n'avait pas encore été éprouvée par le mal-
heur, eut tout, à coup un mouvement de noblesse et de
ctirage, qu'un cœur vaillant pouvait seul éprouver.
- Va, ma bonne Françoise, essuie Les yeux, dit-
elle , comme toi je retiens mes larmes 1. Il s'agit non-
seulement de vivre, mais de vivre honnêtement et ho-
norablement! Vois-tu, s'il n'y a plus un sou dans notre
pauvre demeure; si les parents de ma mère, qui sont
riches, ne sont pas venus à mon appel quand je les
mandai au lit de mon père, eh bien ! je ne veux pas que
.nous allions les implorer pour moi ! Ils m'ont refusé
des soins, de l'affection, des secours pour un Mourtut,
20 LA NIÈCE
leur frère!.. Ils ne sont rien, ils ne seront jamais ~rieruiaii
pour moi! J'aimerais mieux mourir de faim, sur le littil ~e
où mon pauvre père est mort sans leur pitié, que d'a-s'b
voir recours à eux! Ecoute!. les meubles qui ~sonttiioa
ici, un peu d'argenterie et quelques bijoux de ma ~mère„oiéi
nous allons tout vendre ; puis, avec cette petite ~somme,,'JfOl
nous partirons ensemble pour l'Italie. J'y ~perfection—iioiJ
nerai le talent de peinture que mon père m'a ~donné ;;ynr
puis on y croira davantage au retour.
Cela fut fait. Le ciel, qui protégea sans doute le cou--!iou
rage de l'enfant, ne voulut pas la séparerdes petits bi-id a
joux de sa mère. Il se trouva dans le mobilier deux ~ta-ra x
bleaux de Greuze. Ce peintre de la jeunesse naïve ~pro-oiq
tégea la sienne, car tout ce qui est beau est bon ~àg n(
quelque chose. Ces tableaux furent disputés, à ~lael
vente, par deux riches amateurs, et arrivèrent au ~prix/nq
de six mille francs! Il se trouva ainsi que ce fut ~le gé—
nie aimable d'un peintre qui fournit à l'aimable ~jeunesiiu;
fille les moyens de donner l'essor à son génie pour ~laisl ~u
peinture.
Elle vient de passer en effet quatre années en ~Italie, .oilt
Elle a un vrai et admirable talent; mais, en France, ~à à ~,E
notre époque, il faut plus encore pour réussir. Il ~faut JfJ61
que le bonheur, les protections, les circonstances ~se;^
réunissent pour mettre en lumière l'artiste encore in- ~-ni
connue. Les ressources de la jeune fille sont épuisées ctàc
par le voyage et une installation convenable à ~Paris..<iu
Elle pense à donner quelques leçons dans le beau !IGSt
monde, et, en attendant, non-seulement ces petits ta—«i
bleaux, mais les bijoux de sa mère conservés ~jus- -^uj
qu'ici.
- Oh ! ce serait trop cruel! ne put s'empêcher de ù
dire vivement Sylvanie !
Son père sourit en ajoutant à part :
— Mes billets de banque n'iront pas tous chez les r >1
marchands.
DU BANQUIER. 21
En ce moment on vint annoncer M. Desronest. Ma-
demoiselle de Béville fit la grimace; Sylvanie se dis-
xposa à rentrer dans son appartement; mais ce ne fut
nrpas sans s'être approchée de M. de Plenoël et lui avoir
ilrlit d'un ton caressant :
— Mon bon père, n'est-ce pas que vous aimez trop
owotre fille pour ne pas la gâter un peu, et que vous ne
Gia contredirez pas?
M. de Plenoël regarda Sylvanie avec une vague in-
upquiétude, et chercha à lire dans sa pensée. Il était évi-
oWent que les emplettes, les tableaux et les leçons n'oc-
uœupaient pas uniquement son esprit, et qu'il poursui-
ewait, dans le cœur de son enfant, une volonté cachée,
r'Id'une nature plus grave et plus intime. Mais Sylvanie
iismbrassa vivement son père en disant :
— Mon bon père, vous me permettez de prendre
ioHes leçons de peinture de cette jeune personne? Elle
irmérite un si grand intérêt, que je l'aime déjà de tout
Dinion cœur!
M Puis elle s'éloigna, avec sa gouvernante, au mo-
9rtiient où l'on introduisait M. Desronest chez le comte
oie Plenoël.
II
UN BANQUIER PARISIEN.
Le comte de Plenoël, malgré sa préoccupation un
9ieu triste, eût quelque peine à retenir le sourire mo-
uiueur qui vint effleurer ses lèvres, lorsqu'entra, avec
portance, le millionnaire démocrate et vaniteux
loOesronest. C'était un petit homme, gros, court et mal
lisait Ses yeux étaient fins, leurs regards scrutateurs et
émisés; mais de grosses lèvres rouges et un nez épaté
olonnaient de la bonhommie à ce visage coloré, comme
noielui d'un homme qui, après avoir finement travaillé à
2° LA NIÈCE
ses intérêts, ne connaît pas de plus grand plaisir qu
de s'asseoir à une bonne.table et d'y rester lonetem
Ce fut avec l'emphase accoutumée, augmentee d'u 3
nuance de fierté, qu'il dit, en s'inclinant avec affel
tation : 1
— Monsieur le comte, j'ai l'honneur de vous salue
Le comte rendit le salut avec son élégance Bim
et naturelle. Il était d'une taille élevé et mince, do
tous les mouvements avaient de la grâce et de J
dignité. a
Le banquier sentait cette dignité sans la c»mjwe
dre. Il releva la tête, regarda le comte et s'exprii
avec un peu de timidité, malgré ses efforts pour la si
monter. j
— Une affaire importante m'amène ce matin : e!
n'empêchera pas que nous ne nous revoyions à a
heures; au contraire! nous n'en serons que plus e
pressés à nous retrouver. Mais il fallait d'abord m'e
pliquer..
— Prenez donc ce siège, dit le comte sansempri J
sement, - et voyons de quoi il peut être question ea
nous. -
Une nuance de hauteur n'échappa point aux regarj
de Desronest, dans la manière dont le comte avait p
noncé ces derniers mots; mais le banquier n'av
aucun intérêt à laisser voir qu'il l'apercevait. Il se rl
dressa donc encore, s'étala contre le dos du grand faj
teuil, qu'il remplissait tout entier, écarta ses grosses
courtes jambes, de façon à occuper par sa persoan*
plus large place possible, et reprit avec une apparei
naïveté - -
— J'irai droit au fait, monsieur le comte. Moi, v
le savez, je suis un bonhomme, un bon bourgeois <
passe pour très-riche.
Il eut yu sourire d'épanouissement etTegarda M.
Ple~noel, comme s'il attendait quelques réflexions i
IJlj BANQUIER. 23
~in fait aussi important; mais le comte ne dit mot, et
~près un moment de silence, Desronest reprit:
— Très-riche. très-riche. Ce qu'il y a de vrai, c'est
~ue je suis retiré de toute affaire, ou peut s'en faut,
~lue ma fortune est solide, claire, nette, et que je n'ai
llÙln fils unique. un joli garçon de vingt-cinq ans.
Eh bien?
Il attendit encore quelques paroles du comte : mais
~celui-ci ne bougea pas. Même, en y regardant bien, on
~aurait pu lui trouver un certain air distrait et indiffé-
ent qui semblait dire : « Qu'est-ce que cela me fait? »
Desronest ne se découragea pas; il donna quelque
~chose de malicieux à sa bonhommie et ajouta :
- Vous, monsieur le comte, vous n'avez qu'une
~fille.
Le comte, sans bouger, dit d'un air indifférent :
— Une fille qui n'aura pas une très-grande fortune:
~les révolutions successives y ont mis bon ordre.
Le visage de Desronest s'épanouit et un gros rire
précéda ces paroles :
— C'est cela ! l'un apporte un peu plus d'argent ;
autre une parenté plus illustre, des titres, une vieille
noblesse ! la vôtre est des plus anciennes, monsieur le
~compte.
* Ici le comte se retourna enfin du côté de Desronest,
~et le regardant avec un sourire railleur, il dit:
— Est-ce que vous comptez cela pour quelque chose ?
— Après l'argent, répondit le banquier, c'est ce qu'il
a de mieux, et je m'étonne de votre air moqueur;
car. entre nous, et sans vouloir vous fâcher, vous êtes
~lier. très-fier.
— Oui, reprit le comte lentement, avec gravité et
noblesse, oui, je suis fier de mes aïeux, car il en est qui
figurent glorieusement dans les annales de notre his-
toire, comme ayant défendu la France au péril de leur
vie, ou l'ayant servi par leur intelligence à l'intérieur,
iIII.
24 LA NIÈCE
et tout ce qui contribue à rendre notre pays y
et éclairé entre toutes les natLns, a droit à np
mages. Je ne pense pas, moi, qu'on doive anég
passé en l'honneur du présent, et je me crois
triote, en admettant et en honorant ainsi tous ï
vices rendus, qu'en niant une seule des dyâ
ont illustré la France! Mais il faut qu'il y aî~B
— C'est aussi mon avis, reprit Desl'onèst
de nouveau toute sa personne, qui s'était un na
tractée, pour bien écouter et eomprendre ce
M. de Plenoël. — Oui, c'est mon avis, mo
comte, et j'ai mes raisons pour cela; car, moi,
j'ai servi le pays, Dieu merci !
Ce fut le tour du comte d'appeler toute son_ath
tion, pour comprendre les paroles de son intérim
dont le visage semblait gonflé d'orgueil et detl
— Car. vous saurez, monsieur le comte, q
pris part aux différents emprunts qu'a faits 1iIIR
nement. Eh bien! c'était à la guerre que vos
servaient l'Etat? 4
— Ils s'y ruinaient quelquefois et sou««
faisaient tuer, répondit M. de Plenoël.
— Moi? c'est dans la finance que je servaûfl
et je m'y suis enrichi.
Rien ne peut donner l'idée de la jubilation rai
tait en ce moment, avec un gros rire, sur
du banquier. Il y ajouta une nuance de fierté
sant :
— Voilà toute la différence!
Il faut connaître tout ce que le dédain aristc*
peut avoir de finesse insolente, pour se figurai
rire du comte en répondant : -
— Certainement! toute la différence est là. 4
Mais Desroriest ne fut point en reste de ddfla
gueilleux, et ce fut avec le sentiment profond^^
pérîorité qu'il reprit :
DU BANQUIER. 25
3
— Est-ce que par hasard vous voudriez que je me
fusse ruine, ou que j'eusse seulement mis du mien
dans les affaires publiques? On se serait joliment mo-
qué de moi! Oh! si je n'avais pas été sûr d'y doubler
mes fonds, est-ce que j'aurais jamais avancé un sou?
Allons donc! c'était bon pour les ci-devants de faire
la guerre à leurs dépens !
El cette pensée lui parut si juste et si naturelle qu'elle
augmentait visiblement la bonne opinion qu'il avait de
lui-même.
Le comte soupira. Les paroles de l'homme d'affaires
avaient, à son insu, porté l'esprit de M. Plenoël dans
une région supérieure à ses intérêts personnels, et
d'une importance plus grande à ses yeux : car il resta
pensif, triste et distrait, au grand étonnement du ban-
quier, qui le regarda pendant quelques minutes avec
attention, et ne put s'empêcher d'exprimer sa suprise
par ces mots :
- A quoi pensez-vous donc ?
- Je pense, repartit le comte avec une distraction
risible, et répondant plutôt à lui-même qu'à la question
le Desronest, je pense qu'il y eut de tout temps des
xmmes dont l'unique affaire était de s'enrichir ; mais
[ue ce n'est pas à ceux-là que l'on doit confier la puis-
ance, ni la défense de cette puissance.
t — Préjugés ! dit Desronet piqué ; préjugés de la no-
Desse! on ne peut trop honorer et recompenser ceux
lUi sont riches. Voyez l'Angleterre : tous ceux qui gou-
vernent sont archi-millionnaires.
<— Mais ils ne regardent leurs millions que comme
pe des forces de leur pays, et viennent à son secours,
u jour des calamités, avec leur propre argent.
- Chacun a ses principes, répondit Desronest avec
rence, Les miens sont qu'il ne faut faire que de
~mes affaires avec le gouvernement, comme avec les
particuliers, et que plus on a d'argent, plus on est heu-
26 LA NIECE
reux et estimé de tous. Mais, pour en revenir à ce qui
m'amène, est-ce que si je n'avais pas plus de deux
cent mille livres de rente, je pourrais vous dire : « Mon-
sieur le comte, je vous demande mademoiselle Syl-
vanie, voire fille, en mariage pour mon fils Gustave? »
Le comte avait deviné ce qui amenait le banquier, et
il éprouva pourtant une espèce de souffrance à ces
mots. Il cacha cette mauvaise impression sous un sou-
rire, en disant:
rire, C'est si beau, deux cent mille livres de rente,

qu'il est impossible, après une telle dé laration, que
j ose parler de la modeste dot de ma fil e. Moi, j'ai à
peino quinze mille francs de revenus, que je partagerai
avec elle en la mariant.
Il fut interrompu par une exclamation de Desronest,
qui disait :
— Et vos terres en Espagne? votre marquisat?
Une expression moqueuse vint, malgré les efforts
du comte, se mêler à sa réponse.
— Ah ! ah ! mes terres d'Espagne? mon marquisat?
Vous n'oubliez rien, monsieur Desronest ! mais cela ne
mérite pourtant guère votre attention, et si je ne les comp-
tais pas dans mes revenus, c'est que cela ne m'a jamais
rien rapporté depuis 1823. Alors, j'avais fait la guerre
d'Espagne, et la munificence du roi Ferdinand m'of-
frit, pour prix de quelques services rendus, une pro-,
priété qui donne le titre de marquis. Si le gendre que
je choisirai tenait à ce titre, il aurait parfaitement la
possibilité de le prendre, et je vois que vous ne l'i-
gnoriez pas. I
Alors le comte se mit à rire, en ajoutant:
— Mais, est-ce qu'un démocrate comme vous per- j
mettrait à son fils de s'appeler monsieur le marquis ?
— Je m'appellerais monsieur le baron, sans la révo-
lution de 1848, dit mystérieusement, en baissant la
voix, le banquier.
L»r B.VNQl'JF.H. l'T
Le comte partit d'un éclat de rire qu'il lui fut im-
possible de réprimer.
Desronest n'en fut pas trop déconcerté; mais il re-
vint très-vite au positif. C'était le point où sa supério-
rité n'était pas constatée et où sa vanité pouvait s'étaler
sans rien craindre.
- Jù donnerais quatre-vingt mille livres de rente à
mon fils, en le mariant, dit-il, s'il était accepté pour
gendre par monsieur le comte.
Le comte redevint soucieux et répondit lentement:
— C'est une grande affaire que le mariage! Le bon-
heur de toute la vie en dépend.
Mais Desronest, plus joyeux et plus vain que ja-
mais, reprit:
— Le bonheur? il serait assuré pour nos enfants.
Plus de quatre-vingt mille francs de rente en entrant
en ménagc, et peut-être deux fois plus ensuite!.
Diable!.
en ménage, et n'étaient pas heureux, ils seraient exi-
geants. Ob Loo je n'ai pas eu tant de chance, moi !.
car c'est à moi que je dois ma fortune Il m'a fallu
me marier pauvre, a vingt-deux ans, avec une femme
de mon âge, qui devait être riche, c'est vrai - elle avait
de belles espérances ; — mais les diablesde parents m'ont
lait attendre longtemps l'héritage. J'ai travaille, j'ai
fait des spéculations, des affaires de tout genre, avant
de m'occuper exclusivement de la banque. Enfin, la
fortune est venue ! Heureusement que je suis encore
jeune. Quarante-neuf ans, c'est la force de l'âge. On
peut encore jouir de la vie, s'amuser.
Il y avait une grande jubilation, ornée d'une nuance
de fatuité, dans il manière dont le banquier disait ces
paroles, tout en se frottant les mains. Il ajouta plus sé-
rieusement:
— Mais soyez tranquille, monsieur le comte, je ne
mangerai pas mon bien.
— Oh ! je le crois, répondit celui-ci.
28 LA NIÈCE
Desronest continua:
— Ma femme ne nous ruinera pas non plus; elle est
d'une économie !. Je lui donne si peu, que vous seriez
étonné de ce qu'elle trouve encore là-dessus le moyen
de donner à ses pauvres. Elle vit retirée ; c'est une vieille
femme, elle!
— Vous disiez tout à l'heure que vous étiez du même
âge, ne put s'empêcher de répondre M. de Plenoél.
Desronest reprit en riant :
— Nous sommes nés, il est vrai, dans la même année,
mais c'est bien différent, un homme !. Moi, d'ailleurs,
je suis fait pour le plaisir et la vie joyeuse; je suis en-
core un jeune homme, moi, tandis que ma femme se-
rait souverainement ridicule, si elle pensait encore au
plaisir et cherchait à plaire à son âge. C'est une vieille
femme!
Le comte sourit malignement, malgré la tristesse
qui semblait assombrir son visage par moments. On
voyait qu'une pensée pénible lui ôtait cette gaieté rail-
leuse, qu'en toute occasion le banquier faisait naître en
lui. Evidemment il souffrait, et il dit d'un air qui de-
vait terminer la visite :
— Monsieur Desronest, je ne répondrai pas à la de-
mande que vous me faites de la main de ma fille sans la
consulter; c'est elle qui décidera.
Le banquier se leva de son siège, tout radieux, en
disant :
— Alors je regarde l'affaire comme faite, car ils s'ai-
ment. -
Le comte fit un mouvement auquel Desronest ré-
pondit :
— Cela ne devrait pas tant vous étonner !. Oui,
Gustave est un joli homme, qui a des moyens, et que
j'ai fait élever comme quelqu'un qui doit être riche et
qui n'a pas besoin de travailler. Il a voyagé ; il est
resté un an en Italie, et c'est au retour de Rome qu'il
DU BANQUIER. 29
3.
alla en Bretagne. Je l'envoyai dans la propriété que je
venais d'acheter près de votre château ; il y a passé
trois mois ; il n'en faut pas tant pour qu'une inclina-
tion mutuelle. Oh! nous pouvons faire le mariage
tout de suite.
— Est-ce pour ne pas laisser le temps de la ré-
flexion que vous êtes si pressé, répondit le comte avec
un mécontentement visible ?
— Monsieur le comte est moqueur, dit Desronest en
saluant. Moi, je n'y entends pas malice ; je suis un bon
homme, voilà tout! un bon bourgeois !
Mais la naïveté innocente qu'affectait le bonhomme
ne convainquit pas M. de Plenoël, qui disait en lui-
même :
— Il est fin, rusé, et il avait envoyé là son fils pour
en faire un marquis !
Au milieu de ses réflexions, il reconduisait Desronest,
qu'il avait hâte d'éloigner.
Il le croyait parti et se dirigeait vers la chambre de
sa fille, quand le banquier se rapprocha mystérieuse-
ment, avec une figure de circonstance qui paraissait
avoir un secret à dévoiler.
— J'oubliais, dit-il.
Le comte s'arrêta, et fut frappé de l'air embarrassé
et confidentiel de Desronest, qui commença ainsi pres-
que à voix basse :
— Au point où nous en sommes, vous me pardon-
nerez de m'occuper d'une chose qui vous est toute per-
sonnelle; on dit. mais c'est peut-être une calomnie.
— Une calomnie contre moi! répondit le comte;
vous m'étonnez ! Je ne suis pas aux affaires publiques;
je n'ai fait ni grandes actions, ni beaux ouvrages ;
pourquoi me colomnierait-on ?
Desronest continua :
— Vous pouvez certainement avoir des envieux,
monsieur le comte !. Au reste, ce qu'on dit n'est pas
30 tA NIÈCE
de neiire - à êter quelque chose à la réputation d'un
homme d'honneur,
--- Parlez done!
— ER bien ! ajouta Desronest, il y a une chose dont
on parle. Ce jeune homme qui vit dans votre maison,
qui appelle votre fille ma sœur.,
- EtlUWO ? demanda le comte.
- Lui-même, répondit Desronest avec une expres-
sion malicieuse qui ne fit pas la moindre impression
sur le comte. — Emilieu, comme vous dites, sans nom
de famille, sans parents connus, et que l'on SUppOi.
avoir des droits particuliers à votre affection. co.mta
— Et par suite dans ma fortune? reprit le comte
avec une nuance de fierté; rassurez-vous, monsieur
Desronest, Emilien ne m'est rien, et n'a pas besoin.
Il s'arrêta, puis reprit :
- Si je voulais distraire la moindre chose de ma
fortune en sa faveur, il refuserait. Sa délicatesse ne le
laisaerait pas accepter, n'eût-il rien au monde 1
Le dédaigneux sourire du millionnaire était tout à
fait curieux lorsqu'il dit :
— C'est un original; j'ai vu cela tout de suite!.
Un poëte. un écrivain.
— Le voici, je vous eu avertis, dit le comte.
En effet, Emilien était à la porte, laissée entr'ou-
verte par Desronest. C'était un grand jeune homme aUlij
cheveux châtains, à la figure mélancolique, dont la
tournure était aussi distinguée que sa toilette était at-s
deste. On voyait que c'était un homme de mérite, mais
qu'il était pauvre.
— Vous parliez de moi ? dit-il d'une voix sonore et
douce. Mais une légère teinte d'ironie perçait dans ces
paroles. Le sourire de M. le comte et votre em-
barras m'inquiéteraient, si je ne savais que vous vous
piques d'être le meilleur des millionnaires.
Desronest eût cru se commettre en parlant à u.
DU BANQUIER. 91
homme comme Emilien. Ce fut donc iau comte qu'il
s'adressa en disant à mi-voix:
— Ça n'a pas le sou et ça se moque d'un homme
riche l
Emilien devina plutôt qu'il n'entendit cette phrase,
et ce fut en riant qu'il ajouta :
— Moi, je n'ai pas autant de respect pour l'argent
que certaines personnes, et pour cause !
Desronest haussa les épaules, avec un mépris visible
pour l'homme qui osait avouer devant lui son peu d'es-
itime pour l'argent. Il trouva qu'un tel insensé ne raé-r
riuit seulement pas qu'il lui adressât la parole; car il
pe tourna vers M. de Plenoël, le salua avec respect, et
vit l'air le plus moqueur qu'il fût possible de placer
sur son gros visage, pour dire :
I - Je ne réponds pas aux plaisanteries de M. Emi-
lien : c'est son métier à lui d'avoir de l'esprit, un
écrivain, un homme qui fait des vers! Il doit en avoir
i revendre ! Mais j'ai peur que cette marchandise-là ne
oit pas maintenant à un taux bien élevé! J'aime mieux
nos actions de la banque.
[ Un gros rire de béatitude épanouit hors de toute
proportion la figure du banquier, par la double sa-
lisfaction qu'il éprouvait d'être en même temps pos-
sesseur de sommes considérables, et capable de faire
une bonne plaisanterie pour humilier, pensait-il, quel
qu'un qui n avait rien.
Il sortit en riant.
Emilien le regardait avec un dédain mêlé de pitié.
— Il ne croit qu'à l'argent, cet insolent parve.
Il ne put achever son mot, le comte l'interrompit en
disant :
— Arrêtez, Emilien! vous regretteriez vos paroles,
[uand vous sauriez que M. Desronest peut s'allier à
sa famille.
Le regard attentif du comte semblait, en ce moment,
32 LA NIÈCE
vouloir percer jusqu'au fond de l'âme du jeune homme,
qui fit un effort pour retenir tout signe extérieur pou-
vant manifester sa pensée. Le comte ajouta en conti-
nuant à l'examiner :
— Il vient demander, pour son fils, la main de Syl-
vanie.
Emilien resta immobile, mais il était d'une pâleur
excessive en répondant :
— L'argent a plus de prix que je ne croyais.
Le comte n'ajouta rien ; ils restèrent tous deux silen-
cieux et pensifs.
Sylvanie entra : elle était belle comme la jeunesse
et le bonheur! quoique rien ne fût plus simple que sa
toillette. Une robe de mousseline blanche et une rose
dans ses cheveux, voilà tout ! Mais une taille élégante,
un charmant visage, si frais qu'on y voyait qu'elle n'a-
vait jamais pleuré; et, dans ce moment, cette belle fi-
gure resplendissait d'une impression divine ; car elle
venait de faire une noble action ! Quoique rien ne lui
parût plus naturel que d'être généreuse, bonne, et
d'oublier ses plaisirs pour ceux des autres, il yavait une
si grande joie dans sa pensée à l'image d'une joie pro-
curée à une autre, que son expression était céleste,
lorsqu'elle dit en souriant :
— Me voilà encore réduite à mes moyens de province, a1
pour plaire à Paris, mon père ?
— Mais ta chambre, répondit-il, est ornée d'un petit.
tableau, et la jeune artiste peut se parer des bijoux des
sa nière ?
Sylvanie rougit légèrement en se voyant dévinée ;
mais elle n'entra dans aucune explication ; car elle ve-
nait d'apercevoir Emilien, et dans sa be le âme, les
bien qu'elle faisait était un mystère qui se voilait. Il y as
des sentiments d'un ordre si pur qu'ils semblent êtres
comme ces parfums délicats qui perdraient ce qu'il se
ont de meilleur, s'ils n'étaient pas renfermés.
DU BANQUIER. 33
Pour empêcher le comte d'instruire Emilien de ce
ui s'était passé, Sylvanie s'approcha du jeune homme
t attira son attenlion sur sa toilette.
— Voyez, Emilien, c'est ma parure de la campagne,
elle que vous aimiez le mieux.
Emilien la regarda et ne dit rien.
— Votre silence est inquiétant! ajouta-t-elle, Vous
ensez peut-être que ce n'est pas assez bien pour Pa-
~is, et vous m'effrayez sur moi!.
Elle s'était approchée souriante d'Emilien, elle re-
~ula; il était d'une pâleur mortelle.
— Ah ! s'écria la jeune fille, c'est sur vous que je
ois m'effreyer ! Ciel! vous souffrez?. qu'avez-vous?
Il ne répondit pas.
— Pas de réponse ? et quelle tristesse sur votre pâle
gure ! dit Sylvanie.
Puis se tournant vers son père :
— Qu'a-t-il donc? demanda-t-elle avec anxiété.
Mais le comte garda le silence comme Emilien.
Sylvanie s'approcha vivement du jeune homme et lui
rit la main avec tendresse, en lui disant:
— Mon frère !
— Je ne suis pas votre frère, dit froidement Emi-
en, en laissant retomber sa main qu'elle quittait.
La jeune fille, glacée, prit, comme les deux autres,
ne immobilité pleine de tristesse, et resta pensive à
es regarder; mais elle rompit le silence la première, et
lit avec trouble et affection :
- Emilien, mon ami, avez-vous donc laissé votre
ne dans nos solitudes de la Bretagne, que vous res-
ez insensible à mes paroles d'amitié, et que vous osez
re que vous n'êtes pas mon frère?.. Est-ce que vous
z ez perdu la mémoire? Qui donc était à vos côtés dès
enfance? Car nous sommes presque du même âge;
i déjà dix-huit ans, et vous n'en avez pas encore vingt
un !. Toute petite, nous nous aimions, nous cou-
34 - M. >ÏW:K
rions ensemble sur les rochers, sur la grève, partout
et plus tard, quand vos éludes vous éloignaient,
vacances étaient aussi joyeuses pour moi que la
vous!,.. Nous avons grandi ensemble; les liens d'a
fection valent au moins les autres! Cette confiance
tous les instants, cette communication de toutes
pensées, est-ce que cela eût dû changer? Et pourtan
je me suis aperçue que, depuis une année à peu près
vous n'étiez plus le même. Un mystère de chag
vous a glacé le cœur à mon égard. Oh ! dites-moi et
la vérité. A quoi avez-vous perdu votre gaieté
douce? votre esprit si actif, toujours anime d"
nouvelles? votre âme si affectueuse pour moi?
parlez, parlez!.
Et n'obtenant pas de réponse, elle entraîna son pj|
près d'Emilien, en ajoutant d'un ton suppliant :
— Dites-lui donc de nous confier tous ses secrets
Mais le comte, inquiet et incertain, ne seconda
les efforts de sa fille. <
— Mon enfant, dit-il, il faut attendre les confiden
et non les forcer. Plus tard, sans AoM, nous appr
drons ce que renferme ce cœur si longtemps ouv
pour nous? Maintenant, laissons-le libre; viens av
moi dans mon cabinet, j'ai à te parler.
Et M. de Plenoël emmena sa fille, dont le re j
s'attachait encore sur Emilien, qui resta impassible
la même place, longtemps après qu'ils eurent quitté
salon.
Enfin a se leva au bruit de la porte et au nom
noncé par un domestique, annonçant:
—Monsieur Gustave Desronest.
Le mouvement que réprima Emilien ne fut
aperçu de celui qui entrait, et qui vint à lui gaiem
en disant : ;
— Je suis bien aise de causer avec vous, mon aj
DU BANQUIER. 35
comte m'intimide, il est railleur et fin; c'est lIIl
homme qui ne se trompe sur rien.
— Vous croyez? dit Emilien inquiet.
— Et qui ne trompe personne, ajouta Gustave.
Gustave Desronest était un homme de vingt-cinq ans,
en fait, d'une taille moyenne, d'une figure aimable. Ses
neveux noirs, ses yeux tres-vifs et tous ses mouvements
pides contrastaient avec la haute taille, l'air calme et
douceur mélancolique d'Emilien. Ils s'étaient connus
la campagne, dans ce séjour de trois mois qu'avait fait
ustave, l'été précédent, près du château de Plenoël. Ils
fussent aimes sincèrement, si une reserve craintive
eût, dès le premier jour, de la part d'Emilien, re-
~poussé les avances de Gustave, et s'il n'eût fait tous
ÎS efforts pour l'éviter. Gustave, l'ayant trouvé ainsi,
ÏS le moment ou ils se virent, crut à une disposition
~aturelle de défiance dans son caractère, et se flatta
la détruire à force d'amitié; mais il avançait peu
~ans le coeur d'Emilien. Cependant, ils s'étaient ren-
~entres bien plus souvent qu'il ne faut à des jeunes
~ens, pour être ce qu'on appelle amis.
Aussi Gustave répeta ce mot d'ami avec autant d'af-
fection que le permettait son caractère léger et insou-
ant, et il ajouta:
— Si vous voulez vous tromper, sur l'état de
e cœur, je vous avertis que c'est peine perdue!
o s êtes amoureux, et c'est sans doute de la jolie
ame avec laquelle je vous ai rencontré, un soir, sur
boulevard ?
Emilien ne répondit pas à Gustave, mais ses lèvres
murmurèrent involontairement ces mots :
— Qu'il le croie!.
— Quand je dis jolie? reprit Gustave en riant, c'est
ne je le suppose, d'après le bon goût que je vous
connais, car je n'ai pas vu sa figure; un voile, la nuit
~ombante. Je n'ai vu qu'une petite taille ravissante!
36 LA NIÈCE
Ah ! mon sage ami. Ne niez pas ! je devine l'inflâ
qu'elle vous inspire. Combien y a-t-il que vous
naissez ! où en êtes-vous ? J
L'étourdi français se manifestait tout entier dans j
paroles de Gustave. La conscience d'Emilien se n
volta à l'idée de laisser calomnier une femme, et il
put s'empêcher de répondre sérieusement : -]
— Je ne veux pas, il ne faut pas que votre imaflM
tion aille trop loin. Peu de minutes avant que vous
rencontriez, je n'avais jamais vu cette jeune dame j
elle m'était complétement inconnue. Je marchais de
rière elle, lorsqu'un homme, déjà vieux, à ce qu'il m'
semblé, se mit à la poursuivre, à lui parler et à vouloi
s'emparer de son bras. Son embarras et son mécoi
tentement me frappèrent. Pour essayer de la protégei
je m'approchai d'elle et lasaluai, comme si elle m'av
été connue. Elle me comprit, en voyant son importa
s'éloigner précipitamment; je l'accompagnai jllSœj
chez elle, à deux pas du boulevard des Italiens, et
je vous raconte cela, monsieur Gustave, c'est que .j
crois que vous pourriez être utile à une personne q
paraît être fort intéressante. »
— Comment cela? dit Gustave d'un ton légèrem
moqueur.
—Vous vivez, reprit Emilien, sans faire de réflexi
sur l'air railleur de Gustave, vous vivez au milieu t
gens très-riches, et cette jeune demoiselle veut uti
ser son beau talent pour la peinture acquis en liait
Gustave fit un vif mouvement, parut troublé et d
avec émotion :
— Et vous la nommez?
— Mademoiselle Métella.
Gustave respira, comme soulagé, et pour cacher 1
qui lui restait du trouble dont il n'avait pas été maître
il se mit à rire, en répétant avec ironie:
— Mademoiselle Métella,. Oh ! le nom est r
P. 30.
Eh bien ! ajouta Desronet, il y a une chose dont on
parle..
DU BANQUIER. 37
4
esque ! votre rencontre l'est aussi, et votre imagina-
~on a déjà poétisé, j'en suis sûr, la belle inconnue du
boulevard.
- L'imagination qui idéalise vaut mieux que celle
ÍÍ dégrade, répondit sérieusement Emilien.
— Celle-ci est plus vraie, reprit Gustave railleur !
convenez que cette femme, qui vit seule, qui se laisse
conduire, qui vous reçoit. Tout cela est-il bien res-
pectable ?
- Pourquoi non ? dit vivement Emilien. Mon Dieu,
mépris qu'on jette, de notre temps, à tort et à tra-
vers, sur tout le monde, tombe souvent sur des vertus
et des talents. On ne sait plus rien admirer, rien ho-
lorer et rien aimer en France ; c'est là notre plus grand
malheur !
Il y avait quelque chose de si grave et de si triste
ans le son de la voix d'Emilien, en prononçant ces
aroles, que Gustave en fut frappé ; et comme toutes
~es impressions étaient subites dans sa nature vive et
réfléchie, il en fut touché. Aussi y avait-il une émo-
tion très-affectueuse dans sa réponse :
— Vous souffrez, Emilien, je le sens !. Vous avez
quelque peine que vous dissimulez depuis longtemps !.
Oh ! je ne suis pas aussi étourdi et indifférent que je
voudrais le paraître !
; Et Gustave soupira en ajoutant:
— Qui n'a pas, au fond de l'âme, un plaie cachée à
laquelle on ne peut toucher sans douleur ?
Emilien le regarda avec surprise; mais déjà le nuage
s'était dissipé ; le visage de Gustave était joyeux, et il
isait gaiement :
- Eh bien ! Emilien, ma protection est toute acquise
votre protégée. Il faudra me conduire chez elle, et
je lui achèterai un tableau. Et, j'y pense, pourquoi ne
~t-elle pas les portraits de circonstance, quand je
38 LA NIÈCE
me marierai ? ce qui ne tardera pas, à ce que dit ~moiyi
père.
Et il éclata de rire; mais il fut distrait de sa plaisan-
terie par l'arrivée de M. de Plenoël, qui le salua assez
froidement.
Gustave insista près d'Emilien pour qu'il accompa-
gnât le comte et sa fille chez lui, où il était invité àÉ
diner; mais il refusa absolument, et ce fut même sans
prendre la main que le jeune homme lui tendait,
qu'Emilien sortit de la chambre.
On se rendit chez M. et madame Desronest, où les
dîner eût été assez triste, sans la bonne humeur de la
sœur du banquier. Elle se fit annoncer pompensement
madame la comtesse de Mérou, et, riant de tout son
cœur, entra en disant:
— Est-ce que je serais exacte? je me serais donc
trompée d'heure?
Sylvanie était rêveuse; le comte avait bien de la
peine à n'être pas railleur. Heureusement, le banquier i
parlait haut, madame Mérou parlait gaiement, et le
dîner était bon.
Le soir, en revenant, le silence régna entre le comte i
de Plenoël et sa fille. Chacun savait bien à quoi l'autre
pensait; ils n'avaient pas besoin de se parler pour :
s'entendre.
Lorsqu'ils se quittèrent pour rentrer dans leurs ap- ■
partements, Sylvanie tendit à son père son front, sou- ■
cieux pour la première fois de sa vie ; et comme le
comte, après y avoir déposé un baiser, semblait atten-
dre une réponse, car il avait dit:
— Eh bien mon enfant ?
Sylvanie lui répondit seulement:
— Eh bien! mon père, si vous le voulez, nous irons
demain dans la matinée, visiter l'atelier de notrejeune
artiste. Elle demeure sur le boulevard des Italiens et se
nomme mademoiselle Métella.
DU BANQUIER. 39
Le comte ne fit qu'un signe d'assentiment pour ré-
i»nse.
- Je vais donc, répéta Sylvanie, faire part de notre
rojet à mademoiselle de Béville, qui sera ravie de
otreintérêt pour sa protégée.
Et Sylvanie rentra dans sa chambre, sans avoir dit
h seul mot sur la demande de mariage, dont son père
bi avait parlé, et à laquelle elle n'avait rien répondu le
hatin.
III
MÉTELL.A.
Mademoiselle de Béville, l'institutrice de Sylvanie,
ait restée seule pendant le dîner que le comte et sa
le faisaient chez le banquier. Emilien, qui vivait
puis son enfance dans la maison, n'y était pas resté
) jour-là. Il avait été promener au loin l'agitation et
douleur de son âme. Il y avait quelque chose de mys-
érieux dans sa destinée : jamais aucun parent ne l'a-
lit cherché ; il ne connaissait que M. de Plenoël et
amis peu nombreux; aucune relation ne s'était
jrmée pour lui, autre que celle du comte. Son exi-
ce était là tout entière ; mais, depuis quelque
s, le charme infini qu'il y avait toujours trouvé
Ejt troublé par de vagues inquiétudes. Il ne possé-
Rjien ; il ne faisait rien ; il avait bien le désir d'une
ère littéraire; de jolis vers, des nouvelles, où une
ie philosophique présentait des aperçus sérieux
vrais, avaient manifesté un talent réel; mais, à
gt ans, l'esprit qu'on a n'est qu'une espérance, et
t se passer encore vingt autres années avant que
fejaapérance ait réalisé une gloire qui se traduise
sition brillante et en fortune assurée.
On est pressé dans la jeunesse : un vague instinct
40 LA NIÉCE
vous avertit de vous dépêcher d'être heureux. On a les
pressentiment que le bonheur n'est complet qu'à cettee
époque où nul regret ne se lit sur les pages encores
blanches du livre de la vie, et ne vient attrister lese
jours de joie.
Emilien avait eu, dès l'âge de dix-huit ans, cette im--
patience d'arriver à une renommée ou à une position
brillante. Les circonstances ne le lui avaient pas per-
mis. Bien qu'il fût venu à Paris et qu'il s'y fût mêlé au
monde littéraire d'un ordre élevé, les bruits du mondes
politique et du monde littéraire inférieurs étaient tropq
puissants alors pour permettre aux voix calmes, douces
et nobles de se faire écouter.
Il fallait attendre.
Mais Emilien, plus impatient qu'un autre, s'était dé--
couragé plus vite. Il ne voyait pas de possibilité pour,
lui d'atteindre le but où il avait placé son bonheur,
personnel, et il avait vu le but où il plaçait le bonheur
de l'humanité échapper aussi à ses vœux. Il était de
ces esprits rêveurs et généreux qui ne peuvent sup--
porter le malheur chez les autres, et qui ont besoin
d'aider au bien de leurs semblables pour se croire le
droit d'être heureux. Il y avait donc au cœur du jeune
homme une mélancolie profonde sans nulle aigreur. Il
cherchait la solitude et s'y plaisait; il lisait beaucoup
et il étudiait consciencieusement; mais l'étude qui l'in- -
téressait au-dessus de toute autre, c'était celle de l'âme
blessée par quelque souffrance. Quand il rencontrait I
un malheureux à consoler, c'était une douceur infinie €
pour son cœur, et il trouvait de grands enseignements i
dans des confidences sincères. Tout profite en effet
aux âmes studieuses; il y a leçon partout.
Emilien avait passé la dernière année qui venait 1
de s'écouler au château de Plenoël, jouissant du bon- -
heur présent avec une certaine tristesse, sentant bien i
qu'il ne pouvait durer, mais laissant aux événements 1
DU BANQUIER. 41
4.
le soin d'arranger l'avenir, puisque sa volonté n'avait
pas pu réussir à le changer.
Tout ce que le comte avait dit à Emilien de ses pa-
rents, c'est qu'ils étaient morts très-jeunes, et que
son père lui avait remis, en mourant, une somme qui
lui donnait deux mille francs par an jusqu'à la majo-
rité de son fils, époque où il faudrait qu'il pût être en
état de vivre d'une carrière choisie par lui.
Le moment approchait où Emilien sentait qu'il n'au-
rait aucune ressource que son travail, lorsqu'il fut dé-
cidé que l'on viendrait à Paris; mais quoique le jeune
homme pensât que le soin d'assurer son avenir n'était
pas étranger à la décision du comte, il fut au mo-
ment de se séparér de lui quand il fallut quitter le
château. Il avait fait en secret ses préparatifs pour un
départ sur un bateau pêcheur qui viendrait raser la
côte, et le mènerait à un bâtiment de commerce dont
la destination était les Indes. Son projet fut découvert
par mademoiselle de Béville, et comme sa situation,
à elle, était peu heureuse, elle comprenait si bien le
chagrin chez les autres, qu'elle devina tout et le dit
au comte. Il fit appeler Emilien.
— Mon enfant, lui dit-il avec tendresse, vous ne
vous appartenez pas encore. Vous n'avez plus, il est
vrai, que trois mois de ma tutelle; vous atteindrez alors
vos vingt et un ans; vous serez maître de votre des-
tinée ce jour-là; mais, en attendant, je suis le maître,
moi. Les ordres de votre père mourant doivent être
exécutés par moi, et par vous, jusqu'à ce moment ; il
est bien prochain ! Au nom de la tendresse sincère que
j'ai pour vous, au nom de la tendresse prévoyante
qu'eut mon ami, votre père, ne me quittez pas avant
ce moment. Restez, et promettez-moi de ne pas vous
éloigner sans me le dire, jusqu'à cette époque qui peut,
qui doit vous donner de nouveaux. devoirs à remplir.
Emilien resta et ne pensa plus à partir de trois mois.
42 LA NIÈCE
Mais il souffrait, et il lui sembla qu'obéir au comte,
dans cette circonstance, était la plus grande preuve
d'affection qu'il pût lui donner. Aussi toutes les fois
qu'il pouvait trouver la solitude était-il empressé d'en
profiter.
Ce jour-là donc, malgré les instances de mademoi-
selle de Béville, Emilien n'était pas rentré pour dîner
et Mignon, l'énorme perroquet, avait été la seule com-
pagnie de la vieille fille ; Dieu sait les morceaux de
sucre, macarons et friandises dont le Vert-Vert avait
été gâté tout le temps du repas; car, profitant de sa
liberté, mademoiselle de Béville l'avait mis à table à
côté d'elle, et ce ne fut pas sans accompagnement d
paroles affectueuses et confiantes que son favori par-
tagea les plaisirs d'un bon dîner. — Oh! mon pauvre
Mignon, disait mademoiselle de Béville, nous voilà
seuls, comme nous serons souvent dans l'avenir! Tu
n'as que moi, et je n'ai que toi à aimer, avec la certi-
tude de ne pas te perdre!
Et Mignon, bien appris, répondait : - Mignon est à
mademoiselle de Béville.
C'était un sentiment imaginaire; mais qu'importe 1
tant qu'une illusion dure, c'est un plaisir réel.
Quand Sylvanie rentra, elle annonça à sa gouver
nante que le lendemain, vers deux heures, elle irait
avec son père, voir l'atelier de sa protégée, comme elle
le lui avait demandé. Les idées de mademoiselle de Bé-
ville prirent alors un autre cours ; elle pensa à la jeune
artiste, et se promit d'aller, le lendemain matin d
bonne heure, la prévenir de la visite qu'elle recevrait
afin qu'elle se trouvât chez elle, et qu'elle disposât se
ouvrages de la façon la plus favorable.
En effet, le lendemain, mademoiselle de Béville
immédiatement après le déjeuner, partit à pied de 1
rue de l'Université, et se rendit au boulevard des Ita
liens, n° 12. C'était une de ces hautes maisons si com-
DU BANQUIER. 43
lunes à Paris : celle-là dépassait les autres d'un étage
a mansarde, qui avait été disposé pour un atelier de
einture. Il fallait monter cent dix-sept marches pour
I arriver; mais la le jour, l'air et la vue avaient at-
int toute la perfection qu'ils peuvent avoir dans Pa-
b. Il y avait, en entrant, un tout petit appartement,
[posé avec goût et même avec une élégance ou l'on
yait bien que la richesse n'entrait pour rien, si on
filait regarder de près, mais qui étaient si agréables
s yeux, que le luxe n'aurait pas pu être d'un aspect
is charmant.
Lorsque la vieille fille entra, ce fut Françoise, la ser-
ite dévouée de la jeune fille, qui lui ouvrit : Métella
ftt sortie.
Ke elle- devait rentrer avant peu, mademoi-
~n ThWillft resta pour l'attendre, et, après avoir
de nouveau ses ouvrages, s'assit et prit un
I, pendant que Françoise alla vaquer aux soins du
nacre.
Ksite de Béville avait à peine eu le temps de
pages, qu'elle entendit ouvrir doucement la
te. na entra sans la voir. Elle était préoc-
Ejeta sur un siège en entrant, comme acca-
igue; la vieille fille fut émue de l'air
fede la pauvre enfant; elle l'examina avec
craignant quelque nouveau chagrin pour cette
pressante ; elle savait par elle-même tout ce
puleur dans une existence de femme que
Le la fortune ont déplacée.
fcpetite1, mignonne, et d'une figure char-
raits étaient d'une excessive délicatesse ;
Etès-noirs, ses sourcils prononcés et son
otaient une intelligence ferme et une
Hfèj qui donnaient l'impulsion au reste ;
SœPeliasriu eûtdéià passé par le cœur de
) soit que le travail eût dépàssé ses forces,
44 LA NIÈCE,
une fatigue de l'âme, ou du cœur, avait légèrement
creusé ses joues et cerné ses yeux. Déjà les frais con-
tours de la première jeunesse étaient altérés, et, danse
ce moment d'abattement, on lui eût donné dix années
de plus que ses vingt ans.
Elle avait une robe blanche et une mantille de taf-
fetas noir, qu'elle laissa tomber autour d'elle; elle dé-
tacha un petit chapeau de paille, orné de violettes, et,
appuyant son coude sur la table où elle venait de les
placer, elle reposa sa tête sur sa petite main, en
disant:
— Encore un jour de perdu ! Je ne pourrai pas tra-
vailler, je suis trop fatiguée!
Mademoiselle de Béville s'approcha et retint la jeunes
fille, qui voulait se lever.
— Restez, reposez-vous, dit-elle en tirant un siége
à ses côtés, et confiez-moi tout. Car, vous savez que
je n'ignore pas ce que c'est que le chagrin, moi!
Métella lui prit la main et répondit:
— Je suis bien abattue et bien découragée ce ma-
tin! Il en est toujours ainsi les jours où je ne tra--
vaille pas. Ma peinture, c'est mon amie, ma consola-
tion, ma joie! Oh! si je pouvais peindre du matin auu
soir, sans avoir besoin de chercher à vivre de mon
travail, je serais heureuse ! Les nécessités de la vie me
tueront, ou, si ce n'est moi, ce sera mon talent qui pé-
rira dans la lutte.
— Il faut, chère enfant, que vous ayez eu aujourd'hui i
quelque peine nouvelle pour parler ainsi, dit affectueu- -
sement l'institutrice,
Le cœur de la jeune fille était plein, il s'épancha par t
ces paroles :
— Oh ! ma bonne mademoiselle de Béville, imagi- -
nez ma fatigue! Je viens d'aller à pied à la rue des
Varenne. Je n'aime pas les voitures publiques; on
vous regarde. et parfois même oa vous parle; puis-
DU BANQUIER. 45
cette robe blanche si simple a besoin d'être très-frai-
e; avec ce mantelet noir et ce petit chapeau qui va
ien, je pouvais me présenter chez tout le monde, n'est-
pas ?
— Sans doute, répondit mademoiselle de Béville.
— Oh !je demande cela, reprit la jeune fille, parce
ue les domestiques m'ont regardée avec dédain et avec
itié, quand je suis arrivée dans le vestibule de ce
rand hôtel, et que j'ai demandé madame la comtesse
e Mérou.
l- Ah ! ne put s'empêcher de prononcer mademoi-
elle de Béville.
- C'est, reprit Métella, une femme excessivement
iche, qui vient d'acheter ce grand hôtel, et qui est oc-
upée à s'y installer magnifiquement. Quelqu'un m'a-
ait recommandée à elle, un médecin qui a jadis soigné
on pauvre père; je l'ai revu depuis mon retour et il
herche à me protéger ; c'est l'excellent docteur Saint-
erniain. Eh bien! madame de Mérou, sur sa recom-
ilandation, voulait me faire faire un portrait, et elle
vait indiqué l'heure où je devais me présenter chez
e. J'étais exacte. et pendant que le valet de cham-
allait m'annoncer, j'admirais et j'enviais cette belle
bitation! Non point parce qu'elle est superbe et ma-
ifiquement meublée, mais c'est situé entre une
nde cour et un beau jardin ; aucun bruit de la rue
peut arriver. Oh ! qu'on travaillerait et qu'on rêve-
bien là!
Mademoiselle de Béville sourit.
Métella continua :
—Je doute que madame la comtesse de Mérou tra-
kL; pourtant j'ai attendu là une heure un quart;
éÉtais toute découragée, et je sentais que ma timi-
allait m'empècber de parler; enfin, cette belle dame
elle n'était ni jeune, ni jolie.
46 LA NIÈCE
- C'est dommage, dit mademoiselle de Béville, cet
rend meilleur !
— Elle en aurait besoin, alors, reprit la jeune artiste
car elle m'a reçue si dédaigneusement, m'a regardée dl
la tête aux pieds d'un air si hautain, m'a interrogé
avec tant de distraction, comme ne se rappelant plu
qui j'étais et ce que je venais faire, que je ne savait j
que dire; puis enfin, quand je lui ai rappelé que, r
commandée par M. de Saint-Germain, je venais pour
un portrait.- « Ah! oui, murmura-t-elle du bout d
lèvres, c'est pour mon portrait. On dit que je dois fair
faire mon portrait pour l'exposition ; c'est la mode; 01
m'a parlé de vous ; vous avez du talent, puis vous vien
driez chez moi. Je me souviens, c'est cela qui m'
tentée; je ne veux pas me déranger, et il faut allei
chez les autres peintres. Vous viendriez ici, vous t
vailleriez pendant que je recevrai mes visites, ce serai
moins ennuyeux ; car c'est très-ennuyeux de poser ! t
— La princesse ! dit mademoiselle de Beville e
haussant les épaules.
— Tout en parlant, madame de Mérou continuait ~soi
examen de ma personne, poursuivit Métella, et quand
elle m'eut bien regardée, elle dit dédaigneusement: —
Vous êtes trop jeune pour avoir déjà assez d
talent. »
— Ce qui voulait dire, interrompit l'institutrice: vou
êtes trop jolie pour être auprès d'une femme qui n
l'est plus.
— Puis, continua la jeune fille en souriant, elle pr#^
menait sur mon visage et sur ma toilette un regard
qui avait l'air de chercher si je ne faisais pas un maUj
vais usage de ma jeunesse.
— Il faut qu'elle ait mal employé la sienne, murmur
à l'écart mademoiselle de Béville. I
— Sa pensée était si claire, reprit Métella, que je ne
pus m'empêcher d'y répondre. —« Madame la comtesse,
DU BANQUIER. 47
~Ii ai-je dit, je viens à pied de la Chaussée-d'Antin à
rue de Varennes, pour tâcher d'obtenir d'y retour-
er bien des fois pour un long travail, dont je ne de-
lande qu'un faible prix. »
— C'était lui tout dire, votre vertu et votre cou-
age.
- Et ma pauvreté ! Aussi, je crus un instant qu'elle
sait touchee ; un peu d'intérêt passa dans l'expres-
on moins hautaine de son visage; mais seulement,
)mme une pensée importune qu'elle écarta bien vite,
~ur me répondre froidement. — « Laissez-moi votre
dresse, j'irai en passant par là, ou j'enverrai si je me
écide. »
- Elle ne se décidera pas, dit tristement mademoi-
elle de Béville. C'est une espérance à laquelle il faut
enoncer; mais j'apporte une réalité. Ce matin même,
non élève, mademoiselle Sylvanie de Plenoël, va ve-
ir avec son père. Elle veut prendre des leçons : vous
errez quelle charmante et bonne personne ! Le monde
e l'a pas encore gâtée. Puis, jolie, jolie, et il pourra
ien être question aussi de son portrait, à l'occasion
u mariage, car on parle de la marier !
Un gros soupir sortit du cœur de l'institutrice à
ette pensée; mais elle revint à Métella, en tirant de sa
oche une petite boîte :
— Voilà les bijoux dont vous vouliez vous défaire.
Un éclair de joie illumina la figure de Métella; elle
uvrit la boîte, prit un bracelet qu'elle baisa religieu-
ement, en disant:
— Ma pauvre mère !
Puis, une vague inquiétude commençait à troubler
a joie, quand mademoiselle de Beville la dissipa, en
joutant:
— Mademoiselle de Plenoël devine tout; elle a bien
compris que leçons et portraits ne donneraient que des
esssources éloignées, elle m'a dit : — « Allez vite porter
48 LA NIÈCE
le prix du petit tableau que je garde, afin de pourvo
au présent; car il faut avoir bien besoin d'argent pou l
se défaire des souvenirs de la mère qu'on a perdue. o
La bonne institutrice était toute fière de son élèv
en offrant de sa part, à Métella, un joli petit portefeuil
ver~, où l'aimable Sylvanie avait placé quelques-un
des
vert, où de banque donnés par son père pour s
toilette.
Métella fut touchée de la bonté et de la grâce de cet
bonté. Tout son cœur alla vers Sylvanie comme ve
une amitié. Elle oubliait l'utilité du bienfait pour aj
sentir que la délicatesse. Dans sa joie expansive
tendre, comme la joie de la jeunesse, Métella ~voul
parler à mademoiselle de Béville d'elle-même, de j
destinée d'institutrice, du chagrin qui suivrait une
velle installation dans un autre maison; mais la veil
fille se tut. Elle avait dans son existence précaire
dépendante appris à renfermer ses peines. Un serre
ment de main, un regard désolé, voilà tout ce ~qu'
obtint la gracieuse enfant, puis elles se séparèrent.
Restée seule, la jeune artiste arrangea ses tableau
plaça tout à l'entour des fleurs, ce luxe de la jeunesse
qui embellit le bonheur lui-même; puis elle se mit
peindre. Une espérance donne tant de force, qu'elle
venait de retrouver les siennes, et s'il restait un p
de mélancolie dans son âme, on sentait que la résign
tion était à côté. 1
C'était le jour des bonnes nouvelles. Emilien arrive
peu après le départ de mademoiselle de léville, a
nonçant qu'un de ses amis viendrait plus tard avec ~lu
visiter l'atelier de la jeune artiste. Cet ami avait, dit
séjourné en Italie, et désirait conserver le souvenir (
ce voyage, en achetant quelques vues de Rome, do
il lui avait parlé.
Métella peignait particulièrement et par goût des
petits tableaux de gènre, où des figures animaient
DU BANQUIER. 49
5
fsage, ou l'architecture qui en faisait le fond. Mais,
me chez beaucoup des peintres modernes, de beaux
gracieux portraits complétaient un talent plein de
l'me. Des études nombreuses de paysages, prises
tour de Rome, et des études faites aussi d'après
lure, de ces belles têtes romaines, où la vie semble
spirer par tous les pores, remplissaient l'atelier, et
te variété attestait toute la puissance de l'habile
line fille, qui n'avait plus besoin que de bonheur pour
river à une réputation distinguée.
Emilien regardait tous les ouvrages de Métella, l'ai-
it à les bien placer dans un bon jour. C'était l'intérêt
n frère tendre et soigneux, la sympathie pour ce
li était beau et bien. Voilà tout.
La façon dont ils s'étaient connus, la protection
le le jeune homme lui avait accordée, et la manière
inche et loyale dont il lui avait fait connaître sa situa-
Mi, établissaient entre eux de la familiarité, mais c'é- ■
itcelle qui eût pu exister entre deux hommes, ou entre
ux femmes, rien de plus.
Emilien vint s'asseoir près d'elle et dit:
— Je voudrais vous servir comme un ami, ciomme
i frère, pendant le peu de temps où je resterai à Pa-
s ; car, deux mois encore, et je serais libre. Alors, je
l'tirai pour l'I alie. c'est le refuge de ceux qui ont
es souveuirs à fuir. Un beau ciel, l'aspect des gran-
surs disparues, tout port'eà l'adoucissement des peines
t à l'oubli de soi-même. Si je pouvais vous rendre quel-
e service avant mon départ, ce serait le seul souve-
ir que je voudrais conserver. Vous êtes jeune, char-
lairte et sans famille, que de dangers ! Je ne parle pas
fe ces attaques grossières dont je vous ai préservée ;
ais d'autres, plus faites pour plaire à votre cœur
sndre et aimant.
- Mon cœur? interrompit vivement Métella.
r soyez tranquille, il est invulnérable à présent.

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