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Nina Sartorelle

De
313 pages

Un des premiers jours du mois d’avril 1887, à cinq heures du matin, un voyageur débarqua à la gare de Lyon. Il portait à la main une petite valise.

Cet homme, de tournure distinguée et de haute taille, faisait songer par sa physionomie et sa barbe grise à l’Henry IV popularisé par la gravure.

Il héla un sapin et jeta une adresse au cocher :

— Rue des Mathurins, hôtel d’Espagne !

Une demi-heure après, il était rendu à destination.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Oscar Méténier

Nina Sartorelle

Mœurs parisiennes

PROLOGUE

L’HOMME A LA FOURRURE

I

A huit heures du matin, Suzanne, la femme de charge de Mme Davidson, descendit de sa chambre.

Parvenue dans l’escalier de service, sur le palier du premier étage, elle s’étonna, en engageant la clef dans la serrure, de ne trouver fermée qu’au pêne la porte qu’elle avait, la veille, avant de se retirer la dernière, fermée à double tour.

Son émoi dura peu. Elle se souvint que sa maîtresse avait l’habitude de se lever de grand matin.

Peut-être Mme Davidson avait elle eu besoin de descendre par cet escalier.

Elle entra. Nul désordre dans la cuisine, si ce n’est un placard ouvert à deux battants, et, sur la table, une bouteille de vin et deux verres à moitié pleins.

Assaillie d’un pressentiment sinistre, Suzanne pénétra dans les appartements.

La salle à manger était plongée dans une obscurité profonde : à peine si un filet de lumière filtrait à travers les lames des persiennes.

Dans le salon, divers meubles avaient été changés de place et une fenêtre était ouverte, toute grande.

Suzanne s’appuya, défaillante, sur le rebord de cette fenêtre. Le silence qui régnait, les remarques insolites qu’elle venait de faire l’épouvantaient.

Elle promenait autour d’elle ses regards effarés, comme si elle eût craint de voir tout’à coup se dresser devant elle la silhouette d’un inconnu.

Elle aspira longuement l’air frais du matin, un peu remise par la vie qui animait le boulevard Haussmann, déjà sillonné par les tramways et de nombreuses voitures.

Alors, elle eut honte de cette minute de faiblesse.

Après tout, si Mme Davidson n’était pas levée, comme à l’ordinaire, c’est qu’elle était souffrante. Souvent, elle travaillait fort tard dans la nuit ; la vieille dame, depuis son veuvage, ne s’était jamais reposée sur personne du soin de gérer son immense fortune.

C’était elle, sans doute, qui, fatiguée par la veille, avait ouvert la fenêtre du salon pour respirer un peu, et elle avait négligé de la refermer.

C’était là une hypothèse invraisemblable, étant donné les habitudes méthodiques et régulières de sa maîtresse ; mais tout arrive.

Et Suzanne, ayant repris ses sens, continuait ses investigations, lorsque, parvenue sur le seuil du boudoir qui précédait la chambre à coucher de Mme Davidson, elle s’arrêta, terrifiée.

La porte de l’armoire à glace, dans laquelle la vieille Américaine renfermait ses bijoux et ses valeurs, était ouverte et, dans le clair-obscur de la pièce, son image à elle se reflétait confusément dans la glace tournée de son côté.

Cette fois, il n’y avait plus de doute. Des malfaiteurs, des assassins peut-être, s’étaient introduits dans la maison. Peut être étaient-ils encore là, abrités derrière quelque meuble, prêts à lui sauter à la gorge.

Suzanne sentit ses jambes fléchir sous elle ; tout son sang reflua vers son cœur et, prise cette fois d’une terreur folle, elle revint sur ses pas et s’élança vers la fenêtre du salon en criant :

 — Au voleur ! au secours !

A la vue de cette femme penchée dans le vide, les traits décomposés, appelant à l’aide, des passants s’arrêtèrent. Un groupe se forma.

Quelques-uns, plus hardis, s’engagèrent sous la porte cochère et, un instant après, pénétraient dans l’appartement, précédés du concierge, M. Durand, un solennel fonctionnaire aux favoris poivre et sel, et de Tom, un nègre athlétique, que les clameurs de la foule avaient fait sortir de l’écurie où il était occupé à soigner les chevaux de Mme Davidson.

En quelques mots entrecoupés, Suzanne mit les nouveaux venus au courant de la situation.

 — La porte de l’escalier de service... fermée au pêne seulement... une bouteille et deux verres sur la table de cuisine... une fenêtre ouverte dans le salon... des meubles dérangés... l’armoire ouverte... et madame Davidson ne donnant pas signe de vie...

Tandis que, d’un air grave, M. Durand se grattait le menton, sous le coup d’une visible préoccupation, Tom, sans mot dire, ouvrit les fenêtres et courut à la porte de la chambre à coucher. Il frappa, personne ne répondit.

 — Maîtresse... c’est moi... Tom... domestique à vous !

Il chercha à ouvrir. La porte était fermée en dedans.

 — On a forcé l’armoire, déclara un des assistants en montrant les nombreuses traces de pesées, qui avaient fait en maints endroits éclater le bois.

Les rayons étaient bouleversés et de nombreuses gouttes de bougie mouchetaient le parquet.

Le visage noir de Tom prit une teinte terreuse. Ses yeux se dilatèrent, ses lèvres rouges s’entr’ouvrirent, laissant apparaître la rangée de ses dents blanches qui éclairaient toute sa face, puis, tout à coup, un sanglot lui monta à la gorge.

 — Maîtresse à moi... ils ont volé... toué maîtresse à moi... bonne maîtresse !

Et, d’un formidable coup d’épaule, il ébranla la porte de la chambre à coucher.

Mais M. Durand intervint :

 — Nous n’avons pas le droit, fit-il d’une voix altérée, nous n’avons pas le droit d’enfoncer cette porte, ça regarde le commissaire.

 — Maîtresse à moi... on a volé maîtresse à moi ! répétait le pauvre Tom, inconsolable, au milieu du silence général.

Personne ne releva l’observation du concierge, personne ne songea que peut-être, derrière cette mince cloison, une femme agonisante avait besoin de soins urgents et, cette fois encore, prévalut ce préjugé absurde qui a cours dans le peuple « qu’on ne doit jamais décrocher un pendu avant l’arrivée du magistrat ».

 — Mais, continua M. Durand, il serait bon, en attendant, de fouiller la maison ; peut-être, ajouta-t-il d’une voix qui tremblait légèrement, les malfaiteurs sont-ils encore cachés quelque part.

Et, tandis qu’un assistant se détachait pour courir rue de Provence, au commissariat de police :

 — Si on faisait aussi prévenir monsieur Charley, le neveu de Madame ? demanda Suzanne.

 — Excellente idée, répondit M. Durand. Chargez-vous de ce soin.

Tom avait couru à la cuisine, s’était armé d’un manche à balai.

 — Moi... en assommer un ! hurlait-il.

Sous sa conduite, et avec l’assistance de plusieurs gardiens de la paix, attirés par le rassemblement qui grossissait de minute en minute devant la porte cochère, on procéda à une visite minutieuse depuis la cave jusqu’aux combles.

Au bout d’une demi-heure, le commissaire arriva, accompagné de son secrétaire et d’un serrurier.

M. Durand lui rendit compte, en quelques mots, des circonstances qui motivaient son intervention.

 — A-t-on demandé un médecin ? interrogea le commissaire. Pourquoi n’a-t-on pas fait ouvrir cette porte ?

 — Oh ! monsieur, répliqua le concierge, sans vous, nous n’aurions pas osé.

 — C’est absurde, fit le magistrat en haussant les épaules, madame Davidson se meurt peut-être à l’heure qu’il est, et par votre faute !

Et, se tournant vers le serrurier :

 — Ouvrez cette porte ! commanda-t-il.

L’ouvrier chercha un instant dans le volumineux trousseau qu’il tenait à la main, puis ayant choisi un rossignol, il l’introduisit dans la serrure.

 — C’est fait, dit-il en se détournant sans oser pousser lui-même la porte.

Le commissaire ouvrit, entra le premier et s’arrêta aussitôt à la vue du spectacle saisissant qui s’offrit à ses yeux.

Dans le fond de la pièce, un guéridon, placé devant l’unique fenêtre, maintenait, hermétiquemént fermés, les grands rideaux de damas rouge.

Sur ce guéridon, une veilleuse recouverte d’un abat-jour rouge, projetait sa lueur tremblotante sur les parois des murs entièrement tapissés d’andrinople.

Étendue en travers, à deux pas de la porte, une forme blanche gisait dont la tête disparaissait dans les plis des rideaux du lit, tombant jusqu’à terre, tandis que les pieds étaient engagés sous une armoire.

Il fallait, pour pénétrer dans la chambre, enjamber le corps immobile qui semblait vouloir en défendre le seuil.

Une odeur fade, telle que l’odeur qui s’exhale des abattoirs, saisissait à la gorge.

 — Une lumière ! demanda le magistrat, plus ému qu’il ne voulait le paraître devant ce décor étrange.

Tandis que, pressés derrière le commissaire, les assistants contemplaient silencieusement la chambre sinistre, M. Durand passa au secrétaire une bougie allumée.

La scène s’éclaira.

Le corps inanimé de Mme Davidson baignait dans une mare de sang.

Le commissaire se pencha, tâta successivement les membres de la victime, qui était couchée la face contre terre.

 — Il n’y a plus rien à faire, dit-il en se relevant, le corps est froid et déjà rigide.

Il passa par-dessus le cadavre et jeta un premier coup d’œil autour de la chambre. Nulle part, il ne trouva de trace de lutte.

Les draps seuls, mouchetés de sang, paraissaient avoir été, humectés comme avec une pomme d’arrosoir et les mouchetures, toutes dirigées dans le même sens, allaient s’élargissant comme si elles fussent parties d’un jet unique.

Sur la table de nuit, on voyait un petit revolver à manche de nacre, dont les six coups étaient encore chargés.

En ce moment, du fond de l’appartement, une voix s’éleva, celle de Tom :

 — Moi... trouver chandelier de maîtresse dans cabinet... en bas d’escalier...

Et le nègre accourut, brandissant un chandelier de vermeil de tous points semblable à celui qui ornait un angle de la cheminée de la chambre.

Mais comme il arrivait à la porte et comme les spectateurs s’étaient écartés pour lui faire place, la voix de Tom sétrangla dans sa gorge ; il eut un cri rauque et tomba à genoux :

 — Oh !... maîtresse à moi... morte... tuée, bonne maîtresse !... Et moi pas trouver assassin... trouver rien que chandelier... Oh ! méchant Tom... mauvais Tom !...

Et il allait tomber, dans l’excès de sa douleur, sur le cadavre de sa maîtresse, quand le commissaire fit un signe.

On saisit le nègre par les épaules et on l’entraîna, hurlant encore :

 — Oh ! méchant... mauvais Tom... qui laisse tuer bonne maîtresse...

 — Vous avez bien fouillé la maison ? demanda-lecommissaire.

 — Oui, monsieur le commissaire, répondit un des gardiens de la paix, jusque sur les toits. Nous n’avons rien trouvé.

 — Il est clair que l’assassin s’est introduit ici de bonne heure et qu’il a accompli son crime avant minuit... sans quoi le cadavre ne serait pas froid. Il est clair également que, après l’assassinat, il s’est éclairé à l’aide du flambeau que vient de découvrir le nègre, qu’il est descendu par l’escalier de service, non pas ce matin, mais cette nuit, avant le jour, sans quoi il n’eût pas eu besoin de lumière. Voyons, monsieur le concierge, vous souvenez-vous d’avoir tiré le cordon pour faire sortir quelqu’un... et à quelle heure ?

 — Monsieur le commissaire, déclara M. Durand en retirant sa calotte de velours, nous sommes, sauf votre respect, concierges, madame Durand et moi, depuis plus de vingt ans, et certes nous avons toujours joui de l’estime de nos locataires...

 — Passez ! fit le commissaire.

 — C’est pour arriver à vous dire, monsieur le commissaire, que nous reconnaissons, madame Durand et moi, tous nos locataires au coup de sonnette ; mais ça, c’est bon pour ceux qui rentrent et je peux vous affirmer qu’il n’est entré hier personne de suspect... par la porte, du moins ; mais, pour ceux qui sortent, vous comprenez bien qu’il ne peut pas y avoir de contrôle. On nous crie :« Cordon, si-ou-plait ! » On tire machinalement sans penser à mal, en se disant :« En v’là un qui va en soirée bien tard... » Ou bien :« En v’là un qui est bien matineux ! » Mais sans savoir qui ! Je peux donc pas vous renseigner.

 — Enfin, avez-vous tiré le cordon pour faire sortir quelqu’un ? A quelle heure ?

 — Ma foi, monsieur le commissaire, à vrai dire, je m’en souviens pas. Et je crois pas que madame Durand... Ah ! si j’avais pu penser, continua le concierge après une pause, que cette nuit, cette pauvre madame Davidson, une si bonne dame...

 — C’est bon ! interrompit le commissaire avec impatience en voyant qu’il n’y avait rien à tirer de cet imbécile.

Sur-le-champ, il télégraphia au préfet de police et au procureur de la République, pour les informer du lugubr événement, puis il commença son enquête.

 — Le malheur, dit il, étant irréparable et madame Davidson étant bien morte, nous allons laisser toutes choses en l’état, en attendant l’arrivée du juge d’instruction. Je vais recueillir les premières dépositions.

Il fit sortir les personnes étrangères à la maison, passants montés de la rue, puis, tandis que son secrétair préparait ses notes :

 — Voyons, comment vivait madame Davidson ? Et d’abord, de qui se compose le personnel de sa maison ?

 — Dame ! répondit le concierge, y a d’abord mamzelle Suzanne, ici présente ; le gros Tom, qui est cocher. Y a pas de cuisinière, parce que Madame, qui habite ordinairement l’Amérique, ne reste ici qu’en séjour. Alors, elle fait venir ses repas d un grand restaurant. Une idée à elle, c’te femme ! Dam ! oui, mamzelle Suzanne. Tom, et puis c’est tout... et c’est deux personnes bien dévouées et bien honnêtes, on peut le dire !

 — Et le valet de chambre ? s’écria tout à coup Suzanne.

 — Quel valet de chambre ? demanda le commissaire ?

 — Le valet de chambre que Madame a engagé hier, le grand blond...

Tout le monde se regarda, chacun des assistants s’étonnant de n’avoir pas plus tôt remarqué l’absence du nouveau domestique, recruté la veille dans un bureau de placement.

 — Vous dites, reprit le commissaire, qu’un valet de chambre a été engagé hier par madame Davidson ?

 — Oui, monsieur, dit Suzanne, de même que c’est moi qui lui ai montré la mansarde qu’il devait occuper au sixième étage et qui lui ai remis une paire de draps blancs pour faire son lit.

 — A quelle heure est-il monté se coucher ?

 — Dame ! monsieur, je ne me souviens pas bien exactement, mais je crois me rappeler que c’est après avoir reçu les ordres de Madame pour aujourd’hui, en même temps que moi, vers neuf heures.

 — Et il n’est pas descendu encore ?

 — Dame ! personne ne l’a vu.

 — Voulez-vous, mademoiselle, me conduire à sa chambre ?

La mansarde destinée au valet de chambre était contiguë à celle de Suzanne.

La femme de chambre pensa s’évanouir quand, pénétrant dans cette mansarde avec le magistrat, elle la trouva vide. Les draps n’avaient pas été dépliés, et sur le matelas s’étalaient une cotte et un béret de domestique.

 — Son béret, son gilet à manches ! s’exclama Suzanne.

 — Je crois, déclara le commissaire, qu’il n’y a pas à chercher plus longtemps. Voilà notre homme.

 — Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! Et dire que j’ai couché à côté d’un assassin ! Mais c’est affreux ! Et moi qui ne m’enferme pas ! Savez-vous qu’il aurait pu aussi bien entrer chez moi et me traiter comme ma pauvre dame ! A qui se fier, grand Dieu ?

Et la femme de chambre tomba assise sur l’unique chaise de la mansarde.

 — Et quel nom a-t-il donné, cet oiseau-là ?

 — Je ne sais plus... je ne sais plus rien... Si, il a dit qu’il s’appelait Henri... Henri Marchand, je crois, oui, c’est ça, Henri Marchand.

 — L’adresse du bureau de placement ?

 — Rue Joubert, 24.

Le commissaire appela un inspecteur de police.

 — Martin, vivement rue Joubert, et ramenez-moi tout de suite le placeur, avec son livre.

Puis il redescendit au premier étage.

Le chef de la Sûreté venait d’arriver, accompagné d’une escouade d’agents conduits par Jomard, un des plus fins limiers de la Préfecture.

Près de lui, très raide et très pâle, se tenait, le chapeau à la main, un personnage d’allure exotique, qui s’inclina devant le commissaire.

 — Mon cher ami, dit le chef de la Sûreté, un Alsacien aux traits énergiques, en s’adressant à son collègue, je fiens de visiter avec monsieur tout l’appartement... Ah ! c’est un pien peau crime !... Monsieur Charley, ajouta-t-il, en présentant l’étranger, le nefeu de la victime, que fous afez fait prévenir.

M. Charley s’inclina.

 — L’assassin, dit le commissaire, est un nouveau domestique engagé hier seulement par madame Davidson. Il a donné le nom de Henri Marchand, un faux nom évidemment ; nous allons tout à l’heure avoir des éclaircissements.

 — Vous avez remarqué, interrompit Jomard, les deux verres disposés sur la table de la cuisine. Cela laisserait à penser que les assassins étaient deux, à moins que ce ne soit un stratagème.

 — Parpleu ! fit le chef, c’est pour la frime ! C’est un « solitaire » quia opéré et un gaillard bien sûr de lui-même. Foudriez-fous, monsieur Charley, nous tonner quelques indications sur le caractère et les habitudes de madame fotre tante ?

 — Bien volontiers, monsieur, répondit l’étranger. Madame Davidson, née Emélie Charley, était veuve depuis plusieurs années. Sa fortune, qui consistait en plantations dans l’Alabama, est évaluée à six millions environ. C’était une femme de tête et qui gérait elle-même, avec beaucoup de bonheur du reste, ses propriétés. Elle passait habituellement l’hiver en Amérique, dans sa plantation de Dadeville, et chaque année, au printemps, elle venait en France pour faire une cure à Vichy. Elle s’arrêtait généralement à Paris, descendait dans cet appartement, qu’elle occupe depuis dix ans, et elle y faisait un second séjour à son retour de Vichy, avant de s’embarquer de nouveau pour l’Amérique. Suzanne, sa femme de charge, l’accompagnait depuis plusieurs années dans ses voyages, ainsi que Tom Lawson ; Suzanne est créole et a été élevée par ma tante ; Tom, qui est du même âge que madame Davidson, était le fils de sa nourrice ; ses parents étaient esclaves chez nous. Bien qu’affranchi, Tom n’a jamais consenti à se séparer de sa maîtresse, qu’il adorait. Chaque année, à son arrivée à Paris, ma tante complétait sa maison en engageant pour la saison d’été un valet de chambre, qu’elle prenait invariablement à un bureau de placement de la rue Joubert. Son choix, cette fois-ci, n’a pas été heureux. Elle avait débarqué depuis huit jours. J’étais moi-même absent de Paris ; de retour chez moi, boulevard de Courcelles, depuis hier seulement, je me proposais de venir lui présenter mes devoirs, quand j’ai appris ce matin la fatale nouvelle. Ma tante était une femme un peu rude, au commandement bref, habituée à traiter ses domestiques comme on traitait jadis les nègres, mais, au fond, très charitable et très bonne. Voilà, messieurs, tout ce que je puis vous dire.

 — Avait-elle de nombreuses relations à Paris !

 — Ma tante vivait très retirée, à part deux ou trois familles américaines et moi, elle ne voyait personne.

 — Madame Davidson n’avait pas d’enfants ?

 — Non, monsieur.

 — Et qui doit hériter de sa fortune ?

 — Moi, monsieur, fit M. Charley en hésitant un peu ; je suis son unique neveu. Notre famille n’est pas nombreuse.

 — Très bien. N’ayant pas vu madame votre tante depuis son retour, vous ne pouvez, par conséquent, monsieur, nous donner d’éclaircissement ni d’indication sur cet... Henri Marchand ?

 — Je ne sais rien à cet égard, monsieur. Je n’ai pas vu cet homme et je n’ai jamais entendu prononcer son nom.

 — Je vous remercie, monsieur. Et vous, mademoiselle, continua le commissaire en s’adressant à Suzanne, que pouvez-vous nous dire au sujet de cet individu ?

Suzanne s’avança en tremblant.

 — Mon Dieu ! monsieur, peu de chose. Avant hier, Madame s’est rendue rue Joubert. Je n’étais pas avec elle. On lui a présenté ce... ce coquin, que Madame a engagé tout de suite, malheureusement. Elle m’a dit en rentrant :

 — On m’a offert un garçon qui me plaît. Je crois qu’il fera bien l’affaire.

Le lendemain, le nouveau est arrivé à midi. Il portait le gilet à manches et le béret qu’on a trouvés là-haut, et à la main il tenait un gros paquet d’effets. Tout de suite, Madame l’a attrapé :

 — Je vous avais dit de venir à deux heures et non pas à midi. Je n’aime pas çà. Je veux de la soumission.. J’entends qu’on m’obéisse en tout et pour tout. Passe pour cette fois-ci, mais que ça ne se renouvelle pas. Avez-vous un habit ?

 — Non, madame.

 — Vous devez avoir un habit. Ce soir, vous serez en habit, à six heures, pour me servir à table.

 — C’est que, madame, je n’ai pas d’argent.

 — Trouvez-en, ça ne me regarde pas, sinon je vous renvoie d’où vous venez. En attendant, Suzanne va vous montrer votre chambre. Vous pourrez y déposer vos guenilles. Allez !

Le nouveau m’a alors priée de lui avancer quelqu’argent pour aller louer un habit. Moi, j’ai refusé. Vous comprenez, je ne le connaissais pas, ce garçon. Si Madame avait été aussi prudente que moi ! Alors, il s’est mis à soupirer et à dire qu’il n’avait pas de chance. Ensuite, il est sorti et il est rentré sur le coup de cinq heures avec un habit.

 — Vous a-t-il dit comment il se l’était procuré ? interrompit le commissaire.

 — Il m’a dit qu’il s’était arrangé avec un fripier du quartier de la Madeleine, sans m’indiquer d’adresse.

 — Jomard, commanda le chef de la Sûreté, six hommes en route. Qu’on fasse tous les fripiers des environs et qu’on sache si l’un t’eux a loué un hapit tans la journée d’hier. Attendez, on va fous tonner le signalement. Comment est-il fait cet Henri Marchand ?

 — Dame ! je ne l’ai pas regardé de bien près. Il est d’une taille ordinaire.

 — Quel âge ?

 — Trente-cinq ans, blond, de petits favoris.

 — Les yeux ?

 — Je ne sais pas trop... bleus, je crois.

 — Il est sorti en quel costume ?

 — En béret et en cotte.

Le chef de la Sûreté fit représenter aux inspecteurs ces deux pièces à conviction, puis il les congédia.

 — Allez ! Et fous, matemoiselle, foulez-fous continuer ?

 — Le soir, poursuivit Suzanne, il m’a aidée à mettre le couvert. Il a servi Madame, assez maladroitement, ce qui lui a valu des reproches. Puis il a dîné à la cuisine avec Tom et avec moi.

 — Fous a-t-il dit quelque chose ?

 — Pas à Tom. Tom, selon son habitude, a mangé vite et est parti se coucher à l’écurie sans prononcer une parole. Le valet de chambre est resté seul avec moi. Il s’est plaint de la rudesse de Madame, m’a raconté qu’il était resté sans place et qu’il avait été très malheureux ; puis il m’a demandé si on se faisait des bénéfices dans la maison.

 — Fous afez répondu ?

 — Oui, j’ai répondu :« Comme ci, comme ça ! » C’était lui qui causait tout le temps.

 — Qu’a-t-il dit encore ?

 — Ma foi, rien !

 — Rien du tout ?

 — Si, il m’a demandé combien Madame avait de fortune.

 — Et fous l’afez renseigné ?

 — J’ai dit que je ne savais pas, que d’ailleurs ça ne me regardait pas.

 — Et c’est tout ?

 — Dame, oui, c’est tout.

 — Et ensuite, que s’est-il passé ?

 — Ensuite ? Ensuite, Madame l’a appelé et lui a indiqué son service. Vers neuf heures, il est revenu à-la cuisine et-m’a souhaité le bonsoir.

 — Et il est monté à sa chambre ?

 — Je pense que oui.

 — L’afez-fous fu sortir ?

 — Je ne m’en souviens pas, j’étais occupée.

 — Mais, enfin, il n’était plus dans l’appartement quand fous en êtes sortie fous-même ?

 — Je ne crois pas.

 — D’habitude, comment se ferme la porte de l’escalier ?

 — Il y a deux clefs. J’en emporte une. Je ferme la porte à double tour et l’autre reste à l’intérieur pour le cas où Madame voudrait ouvrir avant mon arrivée.

 — Personne ne couche jamais dans l’appartement ?

 — Jamais personne. Madame n’était pas peureuse ; du reste, elle avait toujours sous son oreiller ou sur sa table de nuit un revolver chargé.

 — Était-elle femme à se défendre ? demanda le commissaire à M. Charley.

 — Mon opinion, dit l’étranger, est que ma tante a été surprise. Sinon, elle n’eût pas hésité et eût carrément brûlé la cervelle de l’assassin. Ma tante avait l’habitude des armes et était bonne tireuse.

En ce moment, on annonça le placeur de la rue Joubert, un petit homme à l’œil fuyant et aux manières chafouines.

Le chef de la Sûreté examina attentivement le livre que lui tendait le placeur. Sur le dernier folio, il lut cette simple inscription :

 

13 avril. — Henri Marchand, trente-trois ans, valet de chambre, engagé le même jour par Mme Davidson.

 

 — Vous connaissiez cet individu ?

 — Non, monsieur le chef de la Sûreté.

 — Quand il est venu se faire inscrire chez fous, fous lui afez temanté ses papiers, ses certificats ?

 — Non, monsieur le chef de la Sûreté.

Le policier bondit sur sa chaise.

 — Alors, fous recommandez comme ça tes individus sans références, que fous ne connaissez ni d’Èfe ni d’Adam ? Et les règlements, qu’est-ce que fous en faites ?

 — Madame Davidson l’a arrêté immédiatement. J’ai pensé qu’elle se chargerait d’aller aux renseignements.

 — Fous me la foutez belle ! Alors, fous ne poufez rien me tire, fous, placeur, sur cet individu ?

 — Non, monsieur le chef de la Sûreté, balbutia Jameteau.

 — Espèce d’animal ! Fous êtes la cause, la cause principale du crime, entendez-fous ! Je ne sais pas ce qui me retient. Je tevrais fous arrêter... comme complice... si je faisais mon defoir... Foutez-moi le camp, allez ! Je fais fous recommander au juge, n’ayez pas peur ! Allez tonc trouver quelque chose avec tes oiseaux comme ça ! C’est coquin, crapule et compagnie !..

Le placeur plia les épaules et sortit, le dos bas. L’enquête préliminaire était achevée quand le juge d’instruction arriva, accompagné d’un médecin légiste.

Il lut les procès-verbaux des diverses dépositions et procéda aux constatations.

En présence du médecin et après avoir noté exactement sa position, il fit relever le cadavre.

La tête, presque détachée du tronc, tomba en arrière, découvrant une plaie béante allant d’une carotide à l’autre. Un seul coup avait été porté de gauche à droite, à l’aide d’une lame solide, un couteau de cuisine par exemple.

La mort avait dù être presque instantanée. La victime était vêtue seulement d’une camisole et d’une chemise de nuit ; son corps ne portait aucune trace de violence extérieure.

 — La reconstitution du crime est facile à faire, dit le juge, quand il eut terminé ses constatations. A neuf heures, au lieu de monter à sa chambre, l’assassin s’est glissé dans le salon... Il s’est ménagé un petit réduit en approchant un fauteuil du canapé... Ces deux meubles ne sont manifestement pas à leur place habituelle... puis, quand il a cru madame Davidson endormie, il s’est rendu dans le boudoir, s’éclairant d’un bout dé bougie ou rat-de-cave, et il a fracturé l’armoire... Peut-être n’avait-il pas l’intention de tuer... Mais madame Davidson, qui avait entendu du bruit, s’étant levée et étant subitement apparue debout sur le seuil de sa chambre... il s’est élancé et il a frappé... un seul coup... à l’aide du couteau dont il s’était armé à tout hasard... et avant que sa victime ait eu le temps de pousser un cri... Le coup a été porté d’une main sûre... les deux carotides ont été tranchées et un jet de sang a jailli sur le lit... suivez la direction des taches. Il ne S’est plus occupé de sà victime, qui gisait sans mouvement, comme vous l’avez trouvée... Il a remplacé son rat-de-cave par un des chandeliers qu’il a pris sur la cheminée et il s’est rendu à la cuisine... Il a versé du vin dans deux verres pour donner le change, il a bu, est monté dans sa chambre pour y changer d’habit, le sien étant peut-être ensanglanté, puis il est descendu par l’escalier de service... à laissé son chandelier sur la planchette des cabinets et il est sorti tranquillement, après avoir demandé le cordon... Maintenant quel chemin a-t-il pris ? Voila là question.

Le juge considéra un instant les fractures de l’armoire.

 — C’est fait fort adroitement... Et sait-on, demanda-t-il, ce que ce meuble contenait de valeurs et de bijoux ?

 — On l’ignore, monsieur le juge, répondit Charley.

 — On fera l’inventaire. En attendant, monsieur le commissaire, posez les scellés, envoyez le corps à la Morgue et continuez la procédure.

 — Mes hommes sont de retour, monsieur le juge, dit Jomard en s’avançant. Ils ont battu tout le quartier de la Madeleine. Aucun fripier ne se souvient avoir loué un habit dans la journée d’hier.

 — Tant pis ! fit le juge, en se disposant à partir. Si nous allions déjeuner ? Il est deux heures du soir, vous savez !

Comme il sortait, on remit au chef de la Sûreté une lettre que le facteur venait d’apporter, portant cette suscription étrange :

« A M. le chef de la Sûreté,