Noé, poème, par A.-T. d'Esquiron de St-Agnan,...

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A. Eymery (Paris). 1824. In-16, IV-88 p..
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Publié le : jeudi 1 janvier 1824
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' NOÈ,
POÈME,
PAR A. T. D'ESQUIllON
DE Sr-AGWAN,
DE L'ACADÉMIE D'ERFUKT.
SPARIS ,
ffi EYMERY, HBRAIHE,
EUE MAZARIHE , N* 30. '
VVVVVVWVW*
1824.
AVANT-PROPOS.
V^UELLE est cette production monstrueuse ? un
poème en prose! Quoi! du romantique! encore de
ce style tudcsque qui a trouvé récemment pàffiii
nous un si grand concours d'admirateurs ! Telles
seront probablement les premières exclamations
que feront entendre les arbitres du goût à l'aspect
de cet opuscule.
Auront-ils tort ? auront-ils raison au contraire ?
Certes , voilà des questions que je suis peu propre
à décider; il y a toujours quelque chose de l'homme
dans l'homme, et il n'est pas rare de voir messieurs
les auteurs céder com plaisamment au désir de s'ad-
mirer dans leurs écrits.
Qu'on ne pense pas cependant que je me sois
dissimulé les nombreux défauts du faible ouvrage-
que je publie aujourd'hui avec un sentiment de
crainte : j'ai long-temps hésité; des considérations
particulières ont seules vaincu ma répugnance.
Qu'on me permette au moins un mot pour ma
justification : l'exemple est contagieux, on le sait de
reste ; mais à qui la faute si les bonnes traditions
s'effacent pour faire place aux écarts de l'imagina-
tion? Ne dirait-on pas, à l'admiration générale qu'ex-
citent parmi nous les productions originales et bur-
lesques à (a fois des WalterScott et des lord Byron,
qu'il n'y a plus de génie en France F
D'où peut venir cet engouement injurieux à
notre nation? Quoi! nous comptons au rang de nos
poètes le savant auteur de Marins à Minturnes
et de Germanicus, l'élégant traducteur d'Ossian
et du Tasse, l'émule et l'héritier de notre DeiiUé,
l'auteur des Tempiiers, celui de Jeanne d'Arc,
celui de Bèlisaire, et toutes les colonnes de
nos journaux sont consacrées à louer outre mesure
des écrivains étrangers qui peut-être détestent et
méprisent la France; la gravure multiplie leurs traits,
et nous osons applaudir et encourager ces entrepri-
ses anti-nationales !
Ainsi le goût se corrompt et se déprave ; un ou-
vrage sans plan et sans conduite paraît bientôt un
ouvrage sublime; l'amphigouri double l'emporte
sur le naturel, et le je ne sais quoi qu'on appelle
romantique a seul le droit de nous plaire.
Or, que désire un auteur ? c'est d'être lu sans
douté ; et s'il veut atteindre ce résultat, n'est-il
pas dans l'obligation de sacrifier aux idoles?
J'en ai dit 'assez ; j'ai trop dit peut-être !....
NOTIONS PRÉLIMINAIRES
Pour servir à Vintelligence de la partie
historique de l'ouvrage.
'S T. Le dix-septième jour du septième mois de
la six centième année de l'âge de Noé, cinq mois
après qu'il était entré dans l'arche, les eaux s'étant
abaissées, l'arche s'arrî!ta sur le mont Ararat. (Ge-
nèse, chap. 7, vers, il ; chap. S, vers. 40
S H- Josephe dit que de son temps, dans la pro-
vince de Chacron, on conservait encore quelques
restes de l'arche pour les montrer aux curieux. (An-
tiq., liv. 1, chap. 3.)
§ III. Le vingt-septième jour du second mois de
la six cent unième année de l'âge de Noé, la terre
étant desséchée, Noé, sa femme, ses trois fils, Sem,
Cham et Japhet, et les trois femmes de ses fils, sorti-
rent de l'arche après y avoir été renfermés un an
et dix jours, et sept mois après que l'arche se fut
arrêtée surlemontJfrara*. (Genèse, chap.8, v. i3;
chap. 8, v. 18; chap. 9, v. 18.)
§ IV. Berose,comme Jefait remarquer Josephe,
s'accorde avec Moïse dans la relation de la des-
truction du genre humain par un déluge. (Josephe,
Antiquit., liv. 1, chap. 3.)
§ V. Lorsque Noé , sa f^mme, ses trois fils et les
épouses de ses trois fils, sortirent de l'arche, Noé
avait six cents ans; Sem, Cham et Japhet, avaient
pour le moins cent ans chacun, puisqu'ils étaient
tous au monde quand Noé n'était âgé que de cinq
cents ans. (Genèse, chap. 5, verset 3a.)
§ VI'. Noé ayant planté la vigne et bu du vin
s'enivra , et demeura découvert dans sa tente :
Cham vit la nudité de son père , et alla le dire à ses
( V. )
frères, qui étaient dans les champs. Sem et Japhet
prirent un manteau, le mirent sur leurs épaules,
et, marchant à reculons, ils en couvrirent leur
père, sans regarder sa nudité. Noé se réveilla , et,
revenu de son ivresse , il s'aperçut de ce que son
fils Cham lui avoit fait. (Genèse , chap. 20.)
S"VII. Berose dit que Cham, ayant de la haine
pour son'père, se prévalut de son ivresse pour le
rendre impuissant par quelque procédé magique.
Au reste, le récit de Moïse lui - même donne su-
jet de croire que Cham se rendit coupable d'un
autre crime que celui de regarder la nudité de son
père; car'il y est dit que lorsque Noé fut éveillé et
revenu de Son ivresse , il s'aperçut de ce que son
fils iui avait fâiï.
§ VIII. Berose remarque qu'à cause de son im-
modestie , Cham est appelé cssennus, du mot es-
senna, qui signifie une personne impudique.
§ IX. Noé maudit Cham , et déclara qu'il serait
le serviteur des serviteurs de ses frères. (Genèse,
chap. gy Vers. 2, 4'et 25.)
Voici les paroles du patriarche ;
« Maudit soit Cham , le père de Canaan ! il sera
« serviteur des serviteurs de ses frères. Béni soit
« l'éternel Dieu de Sem ! et Cham , père de Ca-
« naan, sera son serviteur. Dieu agrandira Japhet,
« et le logera dans les tentés de Sem ; et Cham, le
« père de Canaan, sera son serviteur. » (Genèse ,
chap. 9, vers. 26 et 27.)
§ X. Cette malédiction fut littéralement accom-
plie à l'égard de Cham aussi bien qu'à l'égard de
Canaan ,.puisque l'Egypte, le pays dé Cham, de-
vint tributaire de la postérité de Sem dans la per-
sonne de Caràbyse et de ses successeurs, et que
dans la suite les tentes de Sem furent le domicile
de la postérité de Japhet, puisque les Grecs et les
Romains , descendants de Japhet, prirent posses-
sion de ce même pays.
NOE,
LIVRE PREMIER.
JE veux chanter l'homme juste que l'Eternel,
au jour de sa colère, préserva de la fureur des eaux.
Je veux célébrer l'alliance nouvelle du roi des
cieux avec le genre humain.
Muse divine, viens te reposer avec moi aux bords
des fontaines sacrées , pénétrons ensemble sous
l'ombrage de ces bois silencieux. Le temps n'est
plus où, pour tromper mes maux, enflammé d'un
noble délire, je chantais au milieu des ruines de la
cité sainte la dispersion des enfants d'Israël. J'aban-
donne aujourd'hui la trompette guerrière, et sur
laharpe frémissante je vais faire entendre des sonB
mélodieux.
-.Viens, muse de la Vérité , viens mJinspirer des
accents sublimes ; franchis avec moi l'immensité
des siècles, et retraçons aux yeux des faibles mor-
tels les touchants effets de la miséricorde divine.
Les cataractes du ciel étaient fermées ; l'arche
conservatrice ne voguait plus sur la surface des
eaux ; après avoir long-temps flotté dans l'espace,
elle avait enfin trouvé un point d'appui sur le som-
met de la plus haute montagne de l'Arménie. Les
vents soufflaient et desséchaient la terre ; le firma-
ment avait repris ses couleurs diaphanes. La vaste
mer était rentrée dans ses limites. La nature enfin
commençait à sourire à son immortel auteur, lors-
que Noé, fils de Lamech , interrompant le cours
d'un sommeil paisible, réunit sa famille autour de
sa couche solitaire.
(a.} .•
« 0 mes enfants ! s'écria-t-il d'une voix émue,
Sem , Cham, Japhet, unique espoir de la race hu-
maine ; vous, mes filles , épouses de mes fils ; et
toi, ma compagne chérie, vertueuse EJaïscala (1),
réjouissez-vous , le Dieu de l'univers s'est ressou-
venu de ses créatures , il vient de se communiquer
à moi ; écoutez le récit que je dois vous faire.
«Je dormais; un ange du Seigneur m'est apparu:
sur son front reposait la douce innocence, son sou-
rire exprimait la joie , ses regards jetaient au loin
une lumière radieuse. « Fils de Lamech , m'a-t-il
dit : je viens du séjour de la béatitude, l'Eternel
veille encore sur toi. Le sacrifice est accompli, la
justice divine est vengée , les pervers nesont plus.
Ceux que le Tout-Puissant avait créés à son image,
les fils ingrats du premier homme, ont péri dans
l'abîme des eaux ; la terre n'offre plus qu'une vaste
solitude., ar.cun être animé ne l'habite , partout
règne le silence et le saint effroi qui le suit;
i Les jours de l'extermination ont fui dans l'es-
pace ,'. le front de l'Eternel s'est déridé. Lève-toi,
6 fils deLamech,«tque le monde soit ton héritage;
tu conservas les préceptes de la sagesse au milieu
de la corruption , tu comptas les crimes des coupa-
bles , tu connais maintenant lés effets de la justice
de Dieu. Deviens la tige sacréed'une nouvelle race
d'hommes ; qu'ils apprennent par tes exemples
qu'ils doivent être humbles de coeur, et soumis aux
volontés divines ; la créature n'est rien, ne peut
rien par elle-même ; sa force, son intelligence, lui
viennent de Dieu , et c'est à Dieu seul qu'elle doit
tout rapporter. Lève-toi, ô fils de Lamech, la terre
attend ses nouveaux maîtres. Un rayon lumineux à
ces mots s'étend surmeS paupières, je m'éveille, et
l'ange du Seigneur,caché dans les flancs d'nn nuage,
s'élance à la voûte des cieux. »
Noé cessa de parler, et la douce hilarité se peignit
sur son visage.
« O mon noble épOux , dit alors la pieuse Haïs-
cala , glorifions le nom du Seigneur, adorons sa
(3) .
volonté sainte, consacrons ce qui nous reste de jours
à le bénir; puisse son bras terrible ne se lever ja-
mais sur nous ! Hélas ! il me souvientdu jour de sa
colère, et ce souvenir me remplit de terreur; je crois
entendre encore les profonds mugissements de la
nature ébranlée , je vois au-dessus de nos tê'tes la
nue errante promener la foudre et les éclairs , les
vents déchaînés s'agitent et présagent, d'affreuses
tempêtes. Les habitants de la terre pâlissent, ils
élèvent des mains tremblantes vers je ciel ; le dé-
luge commence , l'ordre immuable est prononcé ,
la dépopulation du monde est résolue ; ta fa-
mille seule, ô fils de Lamech, a pu survivre
à ce grand désastre; ton amour pour la justice
l'a préservée des atteintes de la mort.
« Maintenant parle, que faut-il faire, nous ne con-
naissons ici de lois que les tiennes ; ordonne, et nous
sommes prêts à obéir.
«Chère compagne de ma vie, répondit le juste
Noé , que j'aime à tVntendre lorsque ton âme re- ,
connaissante offre d'humbles actions de grâce au
Créateur de l'univers ! je suis fier alors d'être ton
époux , et je bénis mon heureuse existence ; c'est
par l'ordre exprès du Seigneur que nous sommes
venus chercher un refuge dans cettearche salutaire;
pouvons-nous l'abandonner aujourd'hui, exposer
les débris de la création sans en avoir reçu le su-
prême commandement ? Le doute a saisi mon âme,
je ne le cèle point, et je réclame tes judicieux con-
seils, ô fille de Namusa. »
Le vieillard se tut à ces mots, et jaloux de pré-
venir la réponse modeste que préparait sa tendre
mière, l'impétueux Cham s'écria : a Tout annonce
que la volonté du ciel est que nous sortions enfin
de cette arche incommode où nous avons vécu de
si longs jours. Qu'est-il besoin de temporiser en-
core? O mon père , l'ange qui t'a révélé la fin du
déluge et l'accomplissement des promesses du Sei-
gneur n'a-t-il pas dit que la terre attendait ses
nouveaux maîtres ? Marchons avec assurance , al-
U)
Ions prendre possession de notre immense héritage;
je brûle de fuir cette odieuse prison, .j'éprouve l'im-
périeux besoin d'être libre ; l'Eternel ne nous au-
rait-il conservés que pour nous rendre misérables ?
Entassés avec les plus vils animaux, privés dé tou-
tes les douceurs delà vie , devons-nous, lorsque la
nature sourit à nos voeux, nous condamner nous-
mêmes à un éternel supplice ? J'ose eri faire l'aveu ,
mes jours s'écoulent dans les larmes , une voix se-
crète parle à mon coeur, et je suis las de languir dans
un repos funeste. »
A ce bouillant discours là famille patriarcale fut
saisie de trouble,Tétonnemënt et l'effroi se peigni-
rent sur toutes les physionomies, quelques larmes
sillonnèrent les joués de Téléida, épouse de Cham
et fille de Méasis.
Sem , dont'le respect avait enchaîné les paroles,
rompit enfin le silence : a O mon frère , dit-il ,
quelle fureur remplit ton esprit ? Est-ce bien un
iils de Noé qui vient de faire entendre le langage
de l'ingratitude ? Eh quoi ! l'Eternel t'a comblé de
ses bienfaits, et tu ne crains pas d'accuser sa jus-
tice, tu oses te plaindre de ton existence ! Malheu-
reux! tremble d'attirer sur nous la malédiction du
ciel. Connais-tu bien là force du Tout-Puissant ?
sais-tu que rien né peut résister au glaive de ses
vengeances? N'as-tu point vu ces rois de la terre,
ces hommes superbes abandonnés à tous les excès
du luxe et de la débauche ? ils niaient l'existence
de l'Eternel, ils offraient leur encens à de vaines
idoles , ils ne connaissaient de lois que celles delà
• violence, et de bonheur que celle de la dissipation.
Ils sont tombés , ô Cham! ces rois de la terre ;
Dieu n'a fait quo vouloir, et ils ont été anéantis.
Renonce, insenfeé, aux prestiges qui te séduisent ; la
résignation est la vertu des forts ; attends le mo-
ment de l'Eternel ; celui qui régla le cours des
heures, .qui ' tira .les êtres du néant , qui dota si
richement la nature, connaîtmieux nos besoins que
nous-mêmes ; notre devoir est de l'aimer et de le
(5)_
servir. Tout, jusqu'à ses rigueurs, a des droits à
noire reconnaissance. O monfrère, je t'en supplie,
triomphe de cette inquiétude qui te porte incessam-
ment à maudire ton sort ; imite l'exemple de nos
vertueux parents , respecte leurs avis et n'afflige
pas leur vieillesse. »
Enflammé de colère, Cham se lève à ces mots, et,
jetant un sombre regard sur son frère, laisse tom-
ber ces funestes paroles :
« Me faudra-t-il toujours entendre un pareil lan-
gage? Qui t'a donné le droit de me rappeler mes de-
voirs ? Ai-je besoin de tes avis ? les ai-je réclamés
dans aucune circonstance de ma vie? Comme toi,
je ne connais point l'art de farder mes sentiments;
ma bouche exprime toujours ce que mon coeur a
senti, j'ai atteint l'âge de la force, je jouis de la
plénitude de ma raison , je.sais ce que je dois aux
auteurs de mes jours, je sais ce que je dois au Créa-
teur du monde, je sais enfin ce que je dois à moi-
même ; mon coeur me dit que je suis appelé à de
grandes destinées, et ma raison découvre les motifs
qui déterminèrent le roi du ciel à veiller à notre
conservation. C'est moins à la.miséricorde qu'à
l'intérêt personnel qui l'anime que nous sommes
redevables de la vie. Qui pourrait expliquer l'ori-
gine de son pouvoir suprême et les causes qui doi-
vent en borner le cours? Ah! sans doute, l'atten-
tion qu'il a mise à renfermer dans cette arche toutes
les espèces créées manifeste son impuissance pour
animer encore une fois l'immense chaos.... Ainsi ,
j'existe par une loi nécessaire , une force invisible
porte tous les êtres à la reproduction, et notre uni-
que devoir désormais est de remplir le but de la
nature. Je le déclare ici sans feinte ; je vais seul
m'exposer à des dangers dont la crainte grossit à
vos yeux l'étendue; je vais sortir de l'arche, je vais
parcourir la portion de la terre que domine cette
montagne escarpée, et bientôt vous me reverrez. »
Il dit, s'éloigne, et la tendre Téléida le suit les
yeux baignés de larmes.
(6)
Pendant que Sem, Japhet et leurs modestes
épouses gardaient un* morne silence , la sensible
Haïscala jetait sur son noble époux des regards in-
quiets , et cherchait à lire dans son coeur. Le pa-
triarche, après quelques instants d'une méditation
profonde , fit entendre ces justes plaintes :
o Seigneur, roi des soleils , par quels torts ai-je
mérité tant de ligueurs ? Mon fils, mon propre
sang a corrompu sa voie sur la terre. Ah! quen'ai-
je" perdu la vie avant le fatal moment où, donnant
l'essor à ses passions, il m'a dévoilé son coeur !
L'ingrat ose outrager ta sagesse divine, il ose
borner le pouvoir du Créateur ; l'aurais-je pu pen-
ser, grand Dieu, qu'il ne fît usage de-sa raison que
pour douter de ta justice ? O mes enfants , mes en-
fants , quel exemple pour vous ! Et toi qui le con-
çus dans la joie et qui l'enfantas dans les douleurs,
ô noble fille de Namùsa, devions-nous attendre un
tel prix des soins que pous prodiguâmes à son en-
fance ?»
Ici les sanglots interrompirent le discours du
patriarche.
■ Pardonne , ô mon père, dit alors la belle Sa-
léim, fille d'Arishia, et douce compagne de Ja-
phet, pardonne à ce fils tant aimé ; je t'implore
aujourd'hui pour la première fois ; ouvre ton coeur
à l'indulgence , ne cède pas aux transports d'une
juste fureur : hélas! il est assez à plaindre celui de
tes enfants qui se bannit lui-même de ta présence.
«Insensé qu'il est! s'écria Noé , avec le senti-
ment de la plus vive douleur, quelle espérance l'a-
buse? Ah! sans doute, il ne lui restera que la honte
de m'avoir désobéi. Que par vos soins , ô mes fils ,
un corbeau reçoive sa liberté , qu'il plane dans le
vague des airs , qu'il se repose dans les vastes plai-
nes , sur le sommet des montagnes , et que, cou-
rageux messager, il rapporte enfin la nouvelle de la
renaissance des beaux jours. » '
Il parle, ainsi, et pleins d'une douce joie , Sem,
Japhet, et leurs épouses, fiers d'avoir à remplir les
(7)
ordres de Noé , s'élancent à l'extrémité de l'arche
où respiraient ensemble tous.les oiseaux du ciel.
A l'aspect des enfants de l'homme juste, le vau-
tour tressaillit d'allégresse , l'aigle allier roula des
yeux étincejants, et le paon majestueux étala son -
riche plumage. Bientôt un concert universel se fit
entendre , doux tribut de reconnaissance et d'a-
mour.
La noble Iva, fille de Sunim , s'avança la pre-
mière ; elle pressa un noir corbeau dans ses bras
d'albâtre , et interrogea ainsi son époux : «O Sem,
dit-elle avec un tendre sourire, pourquoi le cor-
beau voyageur obtient-il aujourd'hui la préférence
sur la douce colombe ? apprends-moi le motif d'un
tel choix.
«Chère épouse, répondit le fils de Noé, tes voeux
seront toujours des ordres pour mon coeur ,et je me
complais à les satisfaire. Le corbeau, naturellement
audacieux, nes'expose aux périls qu'avec prudence;
son vol est rapide et son coup d'oeil certain ; l'odo-
rat le conduit aux lieux où il doit trouver sa nour-
riture ; et ses cris , lorsqu'il plane au-dessous des
nuages présagent le retour des hivers ou le cour,
roux des éléments.
« O mon frère , interrompit la belle Saléim ,
tous ces avantages ne peuvent être comparables a
la sainte fidélité ; qui d'entre nous peut affirmer
que le corbeau reparaîtra dans l'arche après l'avoir
quittée? Un secret pressentiment m'assure au con-
traire qu'il jouira seul du bonheur de contempler
les cieux. Je n'ai point remarqué qu'il soit sensible
aux caresses de sa compagne ; toujours sombre et
soucieux , il se refuse au doux plaisir d'aimer. Quel
attrait le ramènerait au milieu de nous ? son coeur
est fermé aux impressions douces ; l'inconstance
et la voracité le rendront ingrat à nos soins et à
nos bienfaits.
«O ma bien-aimée , s'écria Japhet que ce dis-
cours avait pénétré jusqu'au fond de l'ame, notre
premier devoir est d'obéir à notre père ; ma rai-
2
(8)
son cependant s'accorde avec la tienne, et je n'ose
espérer un retour que nous devons tant désirer, »
Il parlait encore lorsqu'une innocente colombe
étendit ses ailes et vint se reposer sur le sein de
Saléim; son roucoulement, ses tendres regards,
l'éclat de son plumage, semblaient in tercéder
pour elle la faveur de la liberté.
Le corbeau, morne et silencieux, semblait atten-
dre au coutraire avec inquiétude l'instant propice
qui devait le rendre à lui-même (2). Mille tendres
sentiments partagaient le coeur de Saléim ; molle-
ment appuyée sur Japhet, une grâce inexprimable
se peignait dans ses yeux.
Iva était pensive, Sem était attendri; mais se
reprochant bientôt sa faiblesse, il. saisit l'oiseau
farouche, et dit : « Va au milieu des airs te re-
paître du spectacle d'une nouvelle nature, et si la
gratitude peut trouver place dans ton coeur, reviens
nous porter la joie et l'espérance ; reviens auprès
de ceux qui, d'une main libérale, te prodiguèrent
une abondante nourriture pendant que l'univers
était dans le deuil. » A ces mots, il s'avance près
d'Une faible Ouverture ; le corbeau glisse , fuit et
disparaît comme l'éclair.
Cependant la douce Téléida versait des larmes
amères aux pieds de son époux. Dans son aveu-
gle colère Cham avait fait de vains efforts pour en-
t'r'ouvrir la porte de l'arche ; la hache funeste était
tombée de ses mains, un froid mortel avajt glacé
son sang dans ses veines, ses cheveux s'étaient hé-
rissés sur son front, ses nerfs s'étaient roidis ; la
douleur et le désespoir étaient empreints sur son
visage. Son coeur pour la première fois avait senti
là crainte , et le remords venait d'y pénétrer; cet
oeil noir où se peignait jadis un mâle courage ,
ensevelimaintenantsousune paupière brûlante, ne
peut soutenir les regards de la vertu ; des sanglots
entrecoupés oppressent sa poitrine ; ce n'est plus
un vainqueur audacieux qui dicte ses volontés, c'est
un criminel consterné devant ses juges.
(9)
Pendant les premiers transports de sa fureur Té-
Iéida garda le silence ; mais lorsque la raison eut
repris son empire, lorsque l'impétueux fils de Noé
eut embrassé l'étendue de ses torts, elle lui fit en-
tendre ces paroles :
« O Cham., époux que je chéris plus que la vie,
mon coeur te reste encore , je dois vivre et mourir
près de toi ; modère l'excès de tes douleurs ; j'ai
senti l'immensité de ta faute, mais je n'ai pu t'a-
bandonner. Malheureux, je n'ai pu te livrer à ton
propre désespoir ; ouvre ton aine au repentir, im-
plore la miséricorde divine ; viens tomber aux ge-
noux de ton père, viens avec moi solliciter un par-
don généreux.
« Chère épouse, répondit le fils de Noé, est-ce
toi que je retrouve encore ? O chère Téléiua , que
te dirais-je dans le trouble où je suis ? Une fureur
secrète m'agite, mon sang bouillonne, mes esprits
s'égarent, et ma raison s'évanouit.
« J'ai dévoré long-temps mon affreuse inquié-
tude , j'ai contenu avec effort les fougueux désirs
qui me portent vers la liberté , je me suis reproché
mille fois ma funeste impatience; hélas ! que peut
la sagesse humaine contre la violence des passions?
Le croiras-tu, chère Téléida ? j'éprouve en un
même instant mille sentiments contraires ; on di-
rait qu'il existe deux êtres en moi : l'un est libre ,
fier, indépendant; l'autre est soumis, respectueux
et sensible : l'un cède aveuglement aux volontés
saintes du Créateur du monde, l'autre va jusqu'à
douter de son existence.
» Tantôt le repentir pénètre mon coeur, tantôt
j'ose penser qu'il est au sein de l'univers une puis-
sance infinie qui se cache à nos sens, et dont le Créa-
teur lui-même n'est que l'agent subalterne.
«L'obéissance est un fardeau pour moi, et je
maudis la vie depuis le jour fatal où l'extermina-
tion des hommes a été jurée : tu le sais , ma Té-
léida , je résistai long-temps avant de chercher
un refuge dans cette arche fragile ; je ne vou-
( 'o)
lais point me séparer de la cause de l'humanité ,
je voulais braver la fureur des eaux (3), je ne cé-
dai qu'à tes larmes et à ton désespoir ; combien je
suis puni de ma faiblesse ! Je vis, mais quelle
affreuse existence ! Quel odieux avenir se présente
à mes sombres regards! Ah ! sans doute la mort est
mille fois préférable; je la désire, je l'appelle, et.je
l'attends sans effroi. •
Cham cessa de parler, et sa tête se pencha sur sa
poitrine.
« O trop malheureux époux , dit alors Téléida
d'une voix tremblante , l'esprit impur s'est-il em-
paré de toi ? Jaloux de ton bonheur, il a conjuré
ta perte ; ne te souvient-il plus de sa rébellion con-
tre le Tout-Puissant ? As-tu perdu le souvenir delà
chute de nos premiers pères ? Faut-il te rappeler
encore les châtiments terribles qui suivirent le
crime de Gain? Ecoute, ô fils de Noé, écoute mes
conseils salutaires : ouvre ton âme à la vertu,
repousse les tentations de l'éternel ennemi de
l'homme; c'est lui qui t'inspire ces mouvements im-
pétueux,ces convulsions de la haine, etees coupables
désirs qui brûlent ton coeur ; cède à ma voix , mon
noble époux, cesse de te plaindre de ta destinée ,
le Seigneur a marqué l'heure de notre délivrance;
bientôt, au sein delà terre libérale, tu jouiras de tous
les biens réservés à ses habitants; la paix et le bon-
heur t'attendent ; étouffe tes soupirs, épargne moi
tes plaintes, viens tomber aux genoux d'un père
dont le premier besoin sera de pardonner. »
Pendant ce discours touchant, Téléida avait
jeté ses bras autour des reins de Cham ; et sur le
sein de la beauté , l'infortuné répandait des lar-
mes amères.
Au milieu de cette scène attendrissante, Sem et
Japhet vinrent s'offrir aux regards des époux ; leur
apparition subite imprima sur le front de leur frère
une vive rougeur; mais triomphant bientôt de lui-
même , Cham se précipita dans leurs bras, et dit
avec l'expression du sentiment le plus tendre : « Le
( »)
moment de la réconciliation est arrivé ; j'abjure
des torts dont le souvenir m'humilie , et la douce
voix de Téléida vient de me rendre à la vertu. »
A ces mots Iva et Saléim, que la crainte avaient
retenues à quelque distance, parurent à leur tour,
et prodiguèrent les plus touchantes caresses à l'é-
poux de Téléida ; son front alors parut paisible ,
ses yeux reprirent leur éclat, et les roses de l'inno-
cence brillèrent sur son visage.
Dans ces moments de bonheur, Noé s'abandon-
nait aux plus douloureuses pensées ; la tête ap-
puyée sur ses genoux, les deux mains appliquées
sur son front, il gardait un profond silence, et
la pieuse Haïscala , assise près de sa couche, n'o-
sait l'interroger. Des soupirs s'échappaient de son
sein, et quelques larmes sillonnaient ses joues pâles
et livides.
Le patriarche, tout-à-coup, sortant de sa rêverie,
fit entendre ces paroles :
« Fille de Namusa , il est donc vrai que le mal
existe en nous : créature coupable , l'homme n'a
point la force de résister aux tentations ; c'est vai-
nement que l'influence divine se manifeste à lui ;
c'est vainement encore que son âme, substance in-
time et suprême, est pénétrée delà chaleur vivi-
fiante qui lui révèle l'amitié de Dieu ; une ten-
dance naturelle le porte à l'ingratitude ; hélas! que
de maux je prévois ! ce funeste jour m'éclaire sur
l'avenir. »
Alors Haïscala :
«Dissipe mes craintes, ô mon noble époux,
montre à mes yeux un front plus serein ; la na-
ture , attristée après un long orage, se ranime à
l'aspect des rayons du soleil, lorsqu'au milieu d'un
tourbillon de nuages il se balance sur son disque
lumineux : ainsi, fils de Lamech , mon ame acca-
blée reprend sa force et sa vertu lorsque tes re-
gards se reposent sur moi avec une douce complai-
sance. Pourquoi le mal serait-il en nous î l'homme
n'est-il pas l'ouvrage de Dieu? et les oeuvres de
( 12.)
l'Eternel hé sont-elles pas au-dessus de toutes les
perfections ? Le péché originel s'est éteint avec la
race humaine, une autre existence va commencer
pour nous : nos enfants appartiendrontà la création
nouvelle. La nature toujours riante doit pourvoira
tous leurs besoins , et le sentiment de leur bon-
heur remplira leur ame d'amour et de reconnais-
sance.
« O chère épouse , répondit le sage Noé, garde-
toi de penser que nous soyions exempts des.maux
attachés à notre nature fragile. Il est tin ennemi
terrible pour l'homme , c'est le rival de Dieu, cet
archange rébelle qui fût précipité dans les pro-
fonds abîmes de l'enfer au 'jour de sa révolte : en
haine du Tout -Puissant, il a juré la perte de
l'homme. v
« C'est lui qui avait précipité les habitants
de la terre dans les désordres les plus honteux; il
avait inspiré aux uns le mépris des choses saintes,
aux autres l'affreuse incrédulité ; tous les vices ,
tous lés travers , toutes lès fureurs qui dépravent
l'esjpipce humaine, furent son ouvrage; quelques
siècles ont suffi pour anéantir le culte du Créateur
de l'Tinivërs , et pour mettre en honneur le culte
des idoles. Lui seul avait étouffé les cris de la vé-
rité , lui seul avait prêché l'erreur, lui seul avait
provoqué les foudres célestes. Pendant que le dé-
luge exerçait ses ravages et manifestait sur la terre
la colère de Dieu , Satan, caché dans les flancs de
l'énorme chaos, frémissait d'époùvanteet respectait
du moins les débris de la création. Il reparaît au-
jourd'hui , je n'en saurais douter, et se montré avec
une audace nouvelle ; il a choisi Cham , dans le
nombre de mes fils, pour en faire l'instrument
de sa haine et de sa vengeance. C'est Satan , ô
douce compagne de'mes jours, qui parlait par sa
bouche, c'est lui'; j'ai reconnu son langage et
Ses blasphèmes.
« Serait-il vrai, fils de Lamech, dit alors la
pieuse Haïscala , serait-il vrai que l'ange des ténè-
( '3)
nèbres pût encore exercer sur nous quelque
empire? Eh quoi ! la justice de Dieu ne s'est point
appesantie sur lui ! le jour de sa condamnation
n'est donc point arrivé ? Pourquoi le Seigneur, en
créant l'homme à son image et à sa ressem-
blence, l'a-t-il soumis à des épreuves ? Pourquoi la
suprême sagesse a-t-elle permis qu'il pût choisir
entre le bien et le mal ? Pourquoi le mal enfin peut-
il étouffer en lui le souvenir des plus touchants
bienfaits et le germe de toutes les vertus ? Ma rai-
son reste confondue , ô fils de Lamech, et j'ose à
péiue t'interroger. »
Haïscala se tut, et Noé reprit la parole en ces
termes :
« Fille de Namusa, la gloire de l'Éternel est in-
finie , il a toujours été , il doit toujours être ; il est
tout-puissant, parce qu'il peut tout de lui-même ;
son pouvoir et son vouloir ne font qu'un, et comme
il ne veut que le bien, il ne peut faire que le bien.
«L'homme, ce roi de la nature , a reçu de Dieu
la faculté de choisir entre les biens et les maux ;
mais qui peut choisir peut se tromper : malheur
à celui qui s'abandonne aux passions funestes !
malheur à celui qui se complaît en l'amour de soi-
même ! il se détourne de la face de Dieu , il se
sépare de la sphère universelle , et se précipite de
lui-même dans le gouffre où l'affreux Satan exerce
son funeste empire. »
Haïscala tremblante, interrompant le juste Noé,
s'écria :« J'ouvre les yeux enfin , et j'aperçois les
maux qui nous menacent; écoute, fils de Lamech,
je vole auprès de Cham ; le fils de ma douleur verra
mes larmes , il entendra mes plaintes ; je lui rap-
pellerai que je l'ai conçu dans mes flancs , que je
l'ai nourri de ma substance, que j'ai souteuu sa fai-
blesse, et que ma mort suivraitde près son honteux
égarement: je le ramènerai près de toi, ô mon noble
époux; humble et soumis, il tombera à tes pieds, tu
liras le repentir sur son front, et tu le béniras en-
core. La douce espérance pénètre dans mon ame.
( 4)
Cham ne peutpas être perdu pour nous, l'espritim-
pur n'a pu étouffer en lui tous les sentiments delà
nature : c'est par degré que l'on arrivé à lacorrup-
tion. Le Dieu qui veille sur nous me donne des
forces nouvelles , je vole et je reviens. »
En prononçant ces douces paroles, ses yeux bril-
laient du plus pur .éclat, et son visage resplendis-
sait d'une grâce divine. Telle la première des fem-
mes souriait sous un berceau de roses au père du
genre humain, avant les jours du péché.
Cependant, conduit par ses frères et la jeune
Téléida , Cham s'avançait vers le patriarche. Le
coeur rempli d'amertume , il vint se jeter à ses
pieds ; il voulait parler, mais les sanglots oppres-
saient sa,poitrine, des pleurs brûlants s'échappaient
de ses yeux, ses bras tremblants pressaient les ge-
noux paternels. « O mon père , s'écria-t-il enfin ,
prononce contre un coupable les châtiments qu'il
vient solliciter de ta justice; j'ai mérité ta colère et
ton indignation; repousse-moi de tes bras, re-
pousse-moi ; apprends , par un exemple terrible,
apprends à tes descendants que tu sais aussi punir.
J'ai trahi mes devoirs, j'ai méconnu les lois de
l'obéissance, j'ai affligé ta vieillesse, et j'ai fait rou-
gir ta vertu : mon coeur est déchiré par les remords,
ils me brûlent comme un feu cTévorant. Je crois
entendre la voix du Tout-Puissant ; je crois sentir
sa main s'appesantir, et imprimer sur mon front le
sceau ineffaçable de l'ignominie.... O mon père !
prends pitié de ton fils égaré, ne l'accable point du
poids de ta colère, et retiens ta malédiction. »
Le juste Noé, touché d'un tel repentir , étendit
ses mains vénérables sur la tête de Cham, et du ton
le plus auguste fit entendre ses paroles :
« Mon fils, tu connais l'énormité de ton crime, tu
implojes ma miséricorde, je ne fermerai point mon
coeur à la pitié; je te pardonne et je te plains. Je te
plains parce que tu as offensé l'Eternel, que tu as
méconnu sa justice, et donné l'exemple de l'odieuse
ingratitude à ceux qui descendront de toi.
( i5)
« Je te pardonne, heureux que je suis d'exercer
envers toi cet acte d'indulgence. Je fais plus, je te
bénis, et j'appelle sur toi toutes les faveurs que dis-
pense à ses créatures le roi du ciel et de la terre.
Modère tes transports ; désormais enchaîne tes pas-
sions , étouffe des désirs injustes, et mérite , par la
résignation, des jours d'innocence et de paix. Lève-
toi, ô mon fils, les bras d'un père te sont ouverts. »
Il dit, et le presse contre son coeur.
Téléida, enivrée du bonheur de son époux,
fait éclater la joie la plus vive ; et la famille pa-
triarcale, désormais exempte de trouble, s'aban-
donne avec confiance aux volontés de son divin
maître.
Les heures s'écoulent, la nuit ramène ses voiles
sombres sur la nature, et le repos va succéder au
travail.
Le patriarche se prosterne alors , se recueille,
jette un regard sur sa famille qui l'environne, et
s'écrie : « Dieu tout-puissant, souverain créateur
du monde, ô toi qui daignas, au jour de ta miséri-
corde, fixer des regards de compassion sur un fai-
ble mortel, permets'que mes accents s'élèvent jus-
qu'à ton sanctuaire auguste, donne-nous la force
de résister aux séductions de l'amour de nous-
mêmes , endurcis nos coeurs contre les tentations,
remplis notre ame du pur sentiment de la recon-
naissance, prends pitié de nos erreurs, fais-nous
visiter par tes anges, et retiens-nous dans l'étroit
sentier de la vertu.
«Essence infinie, sagesse incrééc, qui t'étends sur
les plus petites circonstances de la vie de l'homme,
ô toi qui connais ce qui nous est véritablement
nécessaire, daigne nous l'accorder, ne permets
pas que nous perdions le souvenir de tes comman-
dements.
«Tu nous,vois, ô Seigneur, devant ta face ;nous
te demandons les grâces nécessaires pour éviter de
tomber dans le péché.
• Toi seul es grand , toi seul es juste ; nous t«
. ( .6)
louons, nous te bénissons, nous exaltons ta gloire ;
exauce les prières que nous osons l'adresser.
« Au sein de cette arche fragile respirent tes créa-
tures soumises ; elles consentent à ne vivre que
pour t'adorer, elles rie font des voeux que pour
suivre tes lois sacrées, et pour marcher dans les
voies de fa miséricorde.
« Communique-toi, Seigneur, à nos sens ; com-
mande à ce limon impur animé par ta toute-pUis-
sance , trace-lui les règles de l'immuable justice,
et l'obéissance sera son premier devoir.
« Nous l'admirons, Seigneur, dans les ouvrages ;
affermis noire ame dans la foi et la charité ; ô toi
qui habites au-dessus des nuages et dans l'immen-
sité des cieux, ne dédaigne pas de visiter cette
terre jadis si glorieuse de ses richesses, aujourd'hui
dépeuplée et orpheline de ton amour.
«S'il est vrai que nous soyons nés dans les maux,
fais-nous renaître à une nouvelle vie , sois pour
nous le Dieu régénérateur, délivre-nous des ini-
quités dé nos pères, éloigne de nous les faussetés ,
les profanations et les scandales -
« Dieu tout-puissant , souverain créateur du
monde, ô toi qui daignas , au jour de ta miséri-
corde , fixer des regards de compassion sur un
faible mortel, permets que mes accents s'élèvent
jusqu'à ton sanctuaire auguste. »
La famille patriarcale répéta trois fois ces der-
nières paroles. Noé donna sa bénédiction à chacun
de ses enfants, et le doux repos amena bientôt pour
eux l'oubli des inquiétudes passées.
rii» DU PBEMIEH LIVBE.
( '7 )
NOTES
DU PREMIER LIVRE.
(1) S'il faut en croire Eutyche, la femme de Noé
s'appelait Haïeai; elle était fille de Namusa, fils
de Hcnoc.
La femme de Sem se nommait Salit; la femme
de Cham se nommait Nantat ; la femme de Japhet
se nommait Arisisah. Ces trois femmes étaient filles
de Methuselath. (Eutych., p. 3/f.. )
S'il faut au contraire en croire Berose, la femme
de Sem se nommait Pandora; celle de Cham ,
Noèma ; celle de Japhet, Noègla.
Dans le doute, j'ai imaginé les notas de Haïscala,
d'Iva, de Saléim et de Téléida.
(2)Lecorbeau fut choisiparce que Noé s'imaginait
que l'odeur des corps morts l'inviterait à voler un
peu loin de l'arche ; mais les juifs pensent qu'il était
au contraire trop attaché à sa femelle pour consen-
tir à s'en éloigner.
Le texte hébreu dit que le corbeau revint; mais
la vulgate, la version syriaque et celle des septante,
marquent le contraire.
Les rabbins ont inventé une sorte de dialogue
entre le corbeau etNoé.«Pourquoi, ditle corbeau,
m'envoyez-vous plutôt qu'un autre oiseau?» Noé
répond : «C'est parce que le monde peut fort bien
se passer de corbeaux, qui ne sont propres ni à ser-
vir de nourriture, ni à être offerts en sacrifice. » (V.
. Bereshit Rabba, § 33, m Aguddah.)
(3)L'AIcoran(chap. 11,vers. 2/|.JditqueNoé étant
déjà dans l'arche, appela son petit-fils Yam, fils de
Cham, qui se refusait à y entrer : Mon fils, lui
sd^iA]çfTpnùwrquez-vous avec nous, et ne restez pas
( i8 )
parmi les infidèles. Yam répondit : Je monterai
sur une montagne qui me garantira de l'inonda-
tion. — H n'y a de sûreté en ce jour contrele décret
de Dieu que pour ceux qui seront les objets de sa
miséricorde, répliqua le patriarche.
Il achevait de parler lorsque Yam fut emporté
par les eaux Cette version m'a fourni l'idée du
refus qu'aurait fait Cham, fils de Noé, d'entrer
d'abord dans l'arche.
( '9 )
LIVRE DEUXIEME.
SEPT fois le soleil avait réchauffé la terre de ses
rayons vivifiants depuis la disparition du corbeau
voyageur, et rien encore n'annonçait son retour
auprès de sa compagne. En vain le patriarche éten-
dait au loin ses regards, un silence profond régnait
dans les airs, les vents étaient muets, le ciel était
serein, et la nature immobile semblait attendre le
souffle de la création.
Les élus du Seigneur n'os ient plus ouvrir leur
ame à l'espérance, et la pâle langueur se peignait
déjà sur tous les traits. Le juste Noé, lui seul, at-
tendait avec résignation l'heure de sa délivrance ;
les paroles de l'Eternel étaient gravées dans son
coeur en caractères ineffaçables; il priait, et priait
sans cesse.
La douce paix régnait au sein de la famille pa-;
triarcale. Cham paraissait abattu, mais il avait
triomphé de sa noire douleur ; indifférent désormais
sur son existence, il ne connaissait ni peines ni plai-
sirs : tel un coursier généreux, soumis au frein de
l'esclavage, dédaigne les plus savoureux aliments;
l'ardeur guerrière ne brille plus dans ses yeux, son
ongle épais ne frappe plus la terre, ses crins ne
sont plus agités, son coeur ne frémit plus d'impa-
tience , il souffre, dépérit et meurt.
L'attentive Téléida observaitavec inquiétude tous
les mouvements de son époux; elle s'appliquait à
lire clans ses regards les désirs qui remplissaient son
ame. Cherchait-il un moment sa présence, son front
se colorait d'une vive rougeur ; ses joues s'animaient
comme la rose au moment où, pénétrée des feux du
soleil, elle s'épanouit sur sa tige épineuse ; ses lèvres
3
(20)
palpitaient de bonheur, et ses bras s'ouvraient pour
le presser sur son sein pudique. Le voyait-elle s'éloi-
gner, au contraire, ses yeux se remplissaient de lar-
mes, et les regrets déchiraient son coeur. La chaste
épouse de Sem accourait alors auprès d'une soeur
chérie, et mille soins délicats versaient un baume
tout-puissant sur de justes douleurs.
Pendant une longue nuit le sommeil avait refusé
ses douceurs à la jeune Iva, et la méditation, com-
pagne des bonnes pensées, fit naître dans son ame
un généreux dessein.
L'aube du jour commençait à peine à poindre au
milieu des nuages de pourpre qui voilent aux fai-
bles mortelsles portes de l'orient, que, s'arrachant
des bras de son époux, elle vole en silence aux lieux
où roucoulait la tendre colombe ( 1 ) ; elle s'approche
en tremblant, la sépare de ses petits qu'un léger
duvet couvrait à peine encore, et prononce à voix
basse ces mots :
« O toi qui fus toujours le modèle de la cons-
tance, tendre colombe, accepte le message que je
te confie, vole au sein de la terre, et que ton retour
auprès d'un amant fidèle soit le présage de notre
bonheur. Pardonne-moi, tendre colombe, si je
t'enlève aux caresses de tes petits ; je consens à tenir
ta place auprès d'eux pendant ta courte absence.
Tu reviendras bientôt, puisque tu ne sais vivre que
pour aimer. »Elle dit, et délivre la douce colombe,
qui, déjà les ailes étendues, plane au milieu des airs
en se dirigeant au fond des vallées. »
Alors, pour la première fois, Iva ouvrit les yeux
sur sa désobéissance, et des pleurs amers expièrent
sa faute en témoignant son repentir.
Cependant le juste Noé avait abandonné sa cou-
che solitaire et reçu les embrassements de ses fils; il
aperçut le soleil naissant darder au loin ses rayons
lumineux; pressé bientôt par un sentiment irrésis-
tible, il fit découvrir l'extrême point de l'arche
conservatrice, et pour la première fois depuis le
( 21 )
commencement du déluge, il contempla la majesté
des cieux.
Tout-à-coup,vers le septentrion, une blanche co-
lombe s'offre à sa vue et porte dans tous ses sens
une ineffable joie ; elle déployait dans les airs une
aile radieuse ; elle glissait dans l'espace comme une
flèche échappée au boyau frémissant qui maîtrise
l'arc d'airain, ou comme le caillou lancé par la
fronde rapide. Elle approche, dépose aux pieds du
patriarche un rameau d'olivier, et vole,en agitant ses
ailes, réchauffer de sa pure haleine les doux fruits
de son amour.
A ce touchant aspect l'homme juste s'écria :
« Seigneur, je reconnais ici ta puissance divine :
ce signe de paix m'annonce que ta colère est dés-
armée;reçois mes actions de grâces; que ton nom soit
loué par toutes les créatures, et que leur reconnais-
sance égale désormais l'étendue detésbienfaits.»
Iva,. s'élançant à ces mots, va tomber aux pieds
du fils de Lamech: «O mon père, dit-elle, pardonne
à mon indiscrétion, à ma vive impatience ; seule je
suis coupable ; ma main a délivré la fidèle messa-
gère qui t'apporte le signe de la paix. »
Le. patriarche sourit pardonne, et détermine le
fortuné moment de la délivrance.
La joie brille dans tous les regards, l'espérance
anime toutes les physionomies, le travail lui-même
offre des charmes ; les épouses, sous les yeux de la
pieuse Haïscala, réunissent dans un même lieu tous
les objets nécessaires à la vie domestique, pendant
que, suivi de ses fils, le patriarche va rendre à la
liberté tous les animaux confiés à ses soius protec-
teurs.
L'heure sonne, les portes de l'arche s'ouvrent
avec fracas. Le premier, le fier lion, que sa com-
pagne suit avec ses lionceaux, s'élance en rugissant
vers les flancs de la montagne escarpée.
Sur ses pas marche l'éléphant superbe; il élève
sa trompe vers les cieux, et contemple le soleil.
Le rhinocéros à la corne menaçante, le tigre à
l'oeil de feu, le sanglier farouche, viennent ensuite
et précèdent le taureau furieux, le cheval docile ,
le boeuf indolent, la chèvre et la brebis nourricière.
Auprès des loups carnassiers marchaient les
chiens,timides, les renards cauteleux, les cerfs à la
haute ramure, les zèbres galonnés, les loutresvo-
races, les ours solitaires, el les castors industrieux.
A la tête des élans voyageurs, des axis intrépides
et des béliers audacieux,se montraient le jocko qui
ressemble à l'homme, le renne généreux, le saïga
sauvage, le porc-épic hérissé de dards, la panthère
cruelle, et l'hyène altérée de sang.
Bientôt parurent les oiseaux.
Le condor, orgueilleux de sou immense enver-
gure, s'agila dans les airs ; l'aigle et le vautour sui-
virent ses traces, et d'un vol rapide s'élevèrent
jusqu'à la porte du firmament.
Le geai que dévore l'envie, le faucon nè-pour la
guerre, l'autour rapace, le vanneau couronné, la
pie indiscrète, l'autruche imposante, l'alouette fri-
vole, et l'hirondelle rapide, venaient ensuite.
On remarquait auprès du coq frisé , le paon au
riche plumage, la pintade amoureuse, le rossignol
au chant mélodieux, le cygne au col d'argent, la
poule et l'oison domestiques, la caille légère, et la
perdrix à l'oeil étincelant.
Aux derniers rangs venaient la corneille mante-
lée, la cigogne au long bec, le héron modeste, la
grive.fière de son aigrette, le sage pélican,.l'outarde
paresseuse , la linote au naturel docile, et l'impru-
dent étourneau.
Précédé de la vipère orgueilleuse, le serpent
funeste, déroulant ses anneaux et empoisonnant les
airs des flots de son haleine, sortit le dernier de l'ar-
che avec l'oeil de la sombre envie; il avait compté
toutes les espèces d'animaux dont la conservation
miraculeuse attestait la puissance infinie du Créa-
teur de l'univers, et il méditait le crime en ram-
pant sur son ventre.
Quatorze chameaux obéissants (2) venaient de
( 23)
recevoir à genoux le fardeau qui leur avait été des-
tiné par là pieuse Haïscala; conduits par Sem, l'aî-
né des fils, ils se dirigeaient vers la plaine d'Erivan.
L'arche était déserte, et les derniers rayons du
soleil jetaient une teinte douce sur l'émail ondulé
des prairies, lorsque le juste Noé, précédé de son
épouse et de ses filles chéries, soutenu par Cham
et par Japhet, descendit le mont Ararat.
Son coeur palpitait d'âne sainte joie, ses yeux
étaient baignés de douces larmes ; il s'arrêtait par
intervalle, et fixant dès regards attendris sur l'ar-
che , il s'écriait :« Adieu, séjour de paix, refuge de
miséricorde , don du Seigneur, subsiste par delà
tous les siècles, atteste aux hommes régénérés la
gloire et la puissance du Créateur de l'univers.
Adieu, séjour de paix, refuge de miséricorde, » Il
disait, et mille échos répétaient dans' les airs :
« Adieu, séjour depaix, refuge de miséricorde. »
La nuit avait tendu ses voiles à la voûte du fir-
mament , et la lune perçait déjà les sombres nuages
de ses cornesbriIlantes,aumomentoùNoésuspen-
dit sa marche. Il s'assit au bord d'une source d'eau
vive qui s'échappait du creux d'un rocher, et s'en-
dormit au doux murmure de ses flots fugitifs.
A quelque distance du patriarche, Sem, Cham et
Japhet, étendirent de riches tapis sur la mousse
odorante. Il dressèrent une tente pourleur mère, une
autre pour leurs épouses, et le sommeil répara-
teur lessurprit bientôtaux pieds de leurs chameaux.
L'Aurore parut sur son char radieux ; elle sortit
du sein des ondes , et rougit l'horizon des pre-
miers feux du jour. A mesure qu'elle déployait
dans les airs l'éclat de ses rayons mobiles , les ani-
maux, frappés de tant de gloire et de magnificence,
tressaillirent de joie et de bonheur. L'éléphant or-
gueilleux adora le roi de la nature ; le lion terrible,
l'ours féroce, le fier taureau, s'humilièrent devant
le Créateur. Les affreux reptiles se cachèrent sous
l'herbe, et les tencjres oiseaux firent retentir les
airs de leurs chants mélodieux.

( H)
■ La naluie était animée, la fraîcheur du matin
agitait doucement le feuillage des cèdres et dés
sycomores ; la rosée j en perles de cristal, humec-
tait le sein des fleurs ; le papillon léger promenait
ses ailes d'or au sein des prairies, et le grillon mo-
notone faisait entendre ses cris aigus. Lorsque
le juste Noé ouvrit ses yeux à la lumière, ses filles ,
son épouse chérie, attendaient à ses pieds l'heureux
moment de son réveil ; elles avaient voulu jouir de
son étonnement à l'aspect de la terre rajeunie.
Il porta d'abord ses regards vers les cieux ; il
contempla la majestéde i'astrequi nourrit, féconde
et vivifie ; et prêtant l'oreille aux chants religieux
de ses fils qui rendaient hommage au Dieu régéné-
rateur , en dirigeant les chameaux dociles vers la
plaine bospitalière,-il sentit son coeur battre d'allé-
gresse et d'amour.
Le soleil darda bientôt ses rayons au milieu de
la source jaillissante dont les bords cmail/és de
fleurs offraient une abondante pâture aux fidèles
brebis. Les flots élancés dans les airs se mêlèrent à
ses couleurs d'émeraude et de pourpre , et retom-
bèrent avec fracas dans un bassin d'où l'écume
s'échappait en flocons de neige, et roulait en cas-
cade au fond d'un immense ravin.
Le juste Noé étendit enfin ses regards sur une
campagne fertile, riche des dons du Créateur, et
divisée par mille canaux : il aperçut au loin les
chiens vigilants , l'âne rétif, mais résigné à la ser-
vitude ; le coursier , généreux an,i de l'homme; le
boeuf rustique et plein de force , la colombe inno-
cente, et les ramiers amoureux.
En vain il chercha dans le fond des prairies l'ours
cairnivore, la panthère impatiente, le superbe lion,
roi des autres animaux ; cédant à leur instinct na-
turel, ils avaient disparu. Caché dans le creux d'un
rocher, l'ours attendait la nuit pour commencer ses
courses vagabondes; la panthère cherchait tm re-
fuge au milieu du sable des'déserts', et le fier lion
( 25 )
allait porter au sein des forêts la crainte e t l'épou-
vante.
Le patriarche attendri sourit complaisamment
à sa famille , et, plein des plus douces espérances ,
il continua sa route vers la plaine d'Erivan.
Haïscala, soutenue par Iva, marchait la pre-
mière r le juste Noé suivait ses pas au milieu de
Saléim et de Téléida : tel entouré des pampres
de la vigne amoureuse paraît un chêne majestueux
dont les ans ont dépouillé le front superbe.
Emuejusqu'aux larmes,la pieuseHaïscala s'écriait:
«Seigneur, que ne dois-je point à votre miséri-
corde ! Vous 1 avez conservé mes jours, je jouis en-
core du bonheur d'être épouse et mère, chacun des
instants de ma vie doit être consacré à vous bé-
nir. Vois-tu, mon Iva, ces champs, cette ver-
dure; tous ces biens vont devenir notre partage;
Dieu veillera sur nous du haut du ciel, il ne per-
mettra pas que mes descendants offensent sa jus-
tice. O ma fille, conserve toujours la crainte de
l'Eternel : bienlôttu serasrnèreà ton tour; ne donne
à tes enfants que de salutaires exemples , retrace à
leur souvenir les crimes de la race d'Adam ; qu'ils
apprennent que la longanimité du Seigneur est la
preuve la plus certaine qu'il existe un jour pour
ses vengeances. »
L'ame de Noé était en proie a*x plus vives émo-
tions ; il marchait eu silence , et murmurait les
louanges du Créateur. Bientôt la jeune épouse de
Japhet interrompit cette auguste rêverie.
« Daigne m'apprendre, ô mon père, quelle est
la portion de .la terre où nous nous trouvons, et
quels peuplés l'babitaient avant le déluge.
«Ma fille, répondit Noé, j'accomplirai tes voeux;
dès'hier, en sortant de l'arche, j'ai reconnu que
cette montagne était l'Ararat, le point le plus
élevé au centre de la vaste Arménie. Vois-tu vers
l'orient ce fleuve majestueux qui prend sa source
au mont Caucase, et qui roule ses flots à travers
deux masses de rochers? c'est l'Araxe; il étend son
(26)
cours jusqu'au nord d'Edgedi, il se perd dans la
mer Caspienne.
« Les habitants de cette fertile contrée ont été
frappés de la main vengeresse du Créateur, et
l'éternité des peines a commencé pour eux. ....
Un jour je ferai à ma famille assemblée le récit des
crimes dont ils se sont rendus coupables ; ce récit,
je le dois à l'instruction des hommes qui sont des-
tinés à me survivre, »
Le vieillard se tut à ces mots, et de pieux sou-
pirs s'échappèrent de son sein.
Cependant les fils de Noé avaient salué la plaine
d'Erivan, ils avaient promené leurs regards satis-
faits autour de cette terre propice ; une chaîne de
montagnes la défendait au nord des fureurs des
autans, et des collines couronnées de verdure sem-
blaient en fermer l'entrée au raidi et au septen-
trion. Le palmier superbe balançait sa tête dans
les nues; l'areka nourricier, le datier modeste, l'ar-
bre à pain, orgueilleux de sa douce substance, et
l'érable au nectar précieux, y croissaient ensemble
à l'abri des hivers.
Un ruisseau limpide portait la fraîcheur et la vie
au milieu de la plaine, et coulait à petits flots sur
un sablé d'or ; c'est là que les fils de Noé résolurent
de construire des cabanes : ils déchargèrent les
chameaux dociles!} dressèrent les tentes au milieu
des berceaux odorants formés par les lianes
flexibles, et couvrirent une table modeste entre
mêlée de fruits délicieux.
Le soleil était au tiers de sa course ; déjà l'a-
louette frivole recherchait la fraîcheur et l'om-
brage, lorsque le patriarche, suivi de ses filles et de
son épouse chérie^ arriva près des tentes. Ses .fils res-
pectueux se portèrent ensemble au-devant de ses
pas, et le pieux Japhet fit entendre ces paroles :
« Salut, ô mon père, salut; viens prendre posses-
sion de ton immense héritage ; la terre attend son
nouveau maître, et le Créateur sourit à tes voeux.»
A ces mots ils pénétrèrent dans les tentes, et
(27)
les plus doux entretiens terminèrent un repas
frugal.
Bientôt le patriarche élève un autel de gazon et
ordonne les apprêts du sacrifice; les épouses tres-
sent des çuirlandes de fleurs, la pieuse Haïscala
présente l'orge sacrée , Sem et Japhet versent les
parfums, et Cham dépose sur l'autel un vase du lait
le plus pur. Toul-à-coup une vive flamme paraît à
l'orient, l'éclair brille, fend la nue, et vient em-
braser le sacrifice.
«O toi, mon père et mon juge, s'écrie lejusteNoé
en élevant ses mains tremblantes vers le ciel, sou-
verain Créateur de l'univers, tu daignes recevoir
mon humble hommage ; que pouvais-je t'ofî'rir que
tes propres bienfaits, celait pur et délicieux, ces
riches productions de la terre, ces fruits nourriciers
nécessaires à l'existence de l'homme, juste récom-
pense de l'industrie et du travail ?
«Seigneur, je sens plus que jamais aujourd'hui
l'étendue de mes fautes et l'excès de ta bonté ; tu
m'as laissé vivre des siècles, tu m'as conservé par
un miracle au moment de la destruction univer-
selle ; je m'humilie devant ta puissance, et je suis
prêt à remplir tes desseins: tu lis dans mon coeur,
tu vois le repentir et la reconnaissance dont il est
pénétré; achève, ô Dieu de miséricorde, achève
d'élever ce coeur tremblant jusqu'à toi; bénis en
moi la race humaine ; inspire-lui cette résignation,
ce courage qui fait supporter les adversités et les
épreuves de la vie. Fais, ô mon Dieu, que j'arrive à
la mort sans péché, que je ne survive pas à la douce
compagne que tu formas pour moi, et daigne
m'aé'ranihir à la dernière heure des regrets qui
déchirent l'ame, et des honteuses pensées qui l'a-
vilissent. ».
Il cessait de parler, lorsqu'au milieu des airs pa-
rut un trône de lumière ; la foudre gronda, la terre
tressaillit d'allégresse, et les trompettes du ciel an-
noncèrent la présence du Créateur (3). Au sein d'un
nuage de pourpre reposait la substance intime et
(28)
suprême, et des voiles diaphanes dérobaient aux
regards sa toute-puissance et son éternité.
«Jesuis l'Eternel, s'écria bientôt une voix toute
divine, je suis celui qui suis, ma volonté créa jadis
le monde, et je plaçai le premier homme dans le
paradis; l'ingrat oublia bientôt ses promesses, il
mérita de mourir de mort; j'ai dû punir une race
coupable, elle a péri dans l'abîme des eaux. Seul
habitant de la terre,ô fils de Lamech, je t'en cons-
titue le roi ; sois la tige d'une multitude de peuples
et de nations, commande à tes descendants, je bé-
nirai ceux que tu auras bénis, et je réserve ma co-
lère et mes châtiments à ceux que ta bouche aura
maudits. Que tous les pouvoirs se confondent dé-
sormais avec l'autorité paternelle; je fais alliance
avec toi; je promets de ne plus maudire la terre à
cause des péchés des hommes ; qu'elle se peuple à
la face des cieux, qu'elle produise des moissons
abondantes, qu'elle devienne pour la créature un
séjour de quiétude et de paix; que tous les pois-
sons qui nagent dans la vaste mer, que tous les ani-
maux qui marchent ou rampent sur la terre, que
tous les oiseaux qui voguent au sein des airs, soient
désormais tes sujets et tes tributaires ; qu'ils trem-
blent à ton aspect, qu'ils reconnaissent en toi leur
souverain maître, et qu'ils servent à ta nourriture.
« Regarde à la voûte du ciel cet arc dont les riches
couleurs se mêlent à l'azur des nuages; voilà lesigne
de ma réconciliation avec l'homme. »
Il se fît alors un grand silence, et la famille pa-
triarcale jura de rester fidèle au Créateur.
Tout-à-coup le tonnerre retentit au milieu de la
nue, la nature poussa un profond mugissement,
des flots de clarté se répandirent sur la terre, et le
trône de l'Eternel, resplendissant de gloire, s'éleva
dans les hauteurs infinies, séjour de l'immortalité.
Le patriarche, revenu de son trouble et de son
juste effroi, ouvrit son ame à la reconnaissance, et
le reste du jour fut consacré au repos et à la douce
joie.
(29)
Le lendemain, lorsque la blanche aurore éclaira
le sommet des montagnes, Noé traça le plan des
cabanes, pendant que Sem et Japhet faisaient reten-
tir l'écho des vallées sous les coups redoublés des
haches tranchantes. Les pins onctueux etles cèdres
magnifiques roulèrent bientôt aufond des ravins, et
les fiers taureaux, accouplés par la main de Cham,
les traînèrent avec effort.
Des colonnes s'élevèrent dans les airs, et l'artiste
ingénieux qui avait construit l'arche conservatrice
offrit bientôt aux regards surpris de sa famille des
habitations utiles et commodes à la fois.
Près de l'asyle destiné au patriarche s'élevaient
trois autres cabanes pour chacun de leurs enfants;
des tapis que la main des épouses avait tissus pen-
dant les longs jours du déluge servirent d'orne-
ment, et quelques jours s'étaient à peine écoulés
depuis le moment de sa délivrance, que là famille
patriarcale jouissait déjà de toutes les aisances de
la vie.
Chacun connaissait les devoirs qui lui étaient
attribués, et chacun les remplissait avec plaisir.
Cham était livré aux soins du labourage ; il avait
soumis au joug deux fières cavales, et le coutre ar-
rondi déchirait sous sa main les flancs de la terje
propice.
Sem_partageait ses pénibles travaux ; tantôt au
milieu aes champs il promenait la herse sur les sil-
lons aridis, tantôt armé de sa bêche, il ouvrait d'u-
tiles canaux propres à faciliter l'irrigation des prai-
ries ou à recevoir la pluie funeste des orages.
Japhet cultivait sous les yeux paternels le jardin
potager, où croissaient avec abondance les plantes
nourricières et les légumes savoureux. Dans de ri-
ches platebandes, mille fleurs, recueillies sur le pen-
chant des collines , aux bords des ruisseaux, et jus-
qu'au sein des forêts, parfumaient les airs de leurs
douces odeurs
Là s'élevait la rose sur sa tige épineuse ; fière
( 3o )
de ses anthères d'or, elle aspirait avec délices la
douce rosée du matin.
Près d'elle l'humble violette, l'oeillet panaché,
la tubéreuse alfière, et le tournesol amoureux du
soleil, étalaient l'éclat de leurs riches couleurs.
Les épouses veillaient aux soins du ménage ;
quelques brebis paissaient l'herbe tendre sous les
yeux de Téléida ; elles rentraient le soir dans la
bergerie, les mamelles pleines d'un lait pur qu'ex-
primaient les blanches mains de Saléim dans un
vase d'albâtre.
Enfin , assise auprès d'Haïscala , la jeune Iva
préparait les vêtements de la famille.
Le matin, sous un berceau de chèvre-feuille ,
chacun venait se réunir au juste Noé pour adres-
ser au Seigneur une prière fervente : l'innocence
brillait dans tous les regards ; Cham lui-même , à
travers un léger sourire, laissait apercevoir que son
ame était tranquille.
Après avoir reçu la bénédiction paternelle,
chacun reprenait avec joie l'exercice de ses de-
voirs, jusqu'au,moment où l'ardeur du soleil le
ramenait aux cabanes, où l'attendait un repas mo-
deste que l'appétit assaisonnait toujours.
Le soir, au clair de la lune, la famille patriarcale
s'entretenait des bienfaits du Créateur, et célébrait
sa justice et sa miséricorde en chantant en choeur le
cantique de la délivrance, composé par Japhet x à
la prière d'Haïscala.
«Que les vents se taisent, et que la terre écoute
en silence les louanges du Tout-Puissant.
«La créature est humiliée, les cieux sont ouverts,
et les anges de lumière portent ses accents jus-
qu'au trône de l'Eternel; le jour des vengeances
s'est éclipsé , il a disparu comme les vapeurs lé-
gères qui précèdent les brûlants orages ; le soleil
est plus radieux ; la lune, reine du firmament,
brille d'un plus doux éclat ; la verdure est plus
belle , les fleurs sont plus suaves , toute la nature
éprouve les effets de la chaleur fécondante.
( 3i )
« Que les ven ts se taisent, et quel a terre écoute en
silence les louanges du Tout-Puissant.
«Heureux les élus du Seigneur! ils ont entendu
le tonnerre gronder au milieu des nues ; ils ont
vu les éclairs embraser l'espace qui sépare le midi
du couchant, les cataractes du ciel ouvertes, et les
eaux se précipiter par torrents sur la terre désolée:
ils ont vu tous ces désastres, et l'effroi n'est point
entré dans leur ame.
« La mort a moissonné mille peuples ; les fem-
mes , les enfants , les vieillards, ont péri au mi-
lieu des vagues bondissantes ; la mère n'a pu sau-
ver son premier né ; l'époux n'a pu sauver son
épouse ; ni les cris , ni les pleurs, ni les prières ,
rien n'a pu fléchir la justice d'un maître irrité. La
race humaine s'est anéantie. Que sont devenues
maintenant toutes ces âmes orgueilleuses qui dou-
taient de l'existence de Dieu ? elles sont rentrées
dans le néant à la voix du Dieu fort et terrible.
« Que les vents se taisent, et que la terre écouté
en silence les louanges duJTout-Puissant.
« Mon âme est ébranlée', le saisissement et la pi-
tié ont suspendu pour moi l'horreur qUe m'inspire
le crime. O race d'Adam , je pleure encore sur
toi ; des idées confuses, mais consolantes, s'offrent
malgré moi à mon imagination ; en vain ma rai-
son les rejette, elles séduisent mon coeur; oui,
la colère du roi des cieux est apaisée , les châti-
ments qu'il impose ne sont point éternels-; il
l'a pardonné , race coupable ; il a jeté un voile
sur tes iniquités.
«jQue les vents se taisent, et que la terre écoute"
en silence les louanges du Tout-Puissant.
«Salut, jour sacré de la délivrance; l'arche fragile
s'est élevée au-dessus des plus hautes montagnes;
elle repose enfin sur l'un des ossements de l'uni-
vers ; les eaux disparaissent, le ciel reprend sa
couleur azurée , les arbres se couvrent de verdure,
la terre voit renaître ses fleurs, la mer brise ses
vagues furieuses sur la plage déserte ; la douce co-

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