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Nos bons auteurs et nos méchants critiques

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241 pages

Devant un auditoire de vieilles dames ennuyées, de jeunes femmes au masque sérieux, de jeunes filles pudiques et de quelques hommes sages comme des eunuques au harem, le conférencier avait développé un parallèle entre Augier et Dumas fils. Craignant ensuite « d’être mis au nombre des fous qui ne prouvent pas ce qu’ils avancent, » il annonça qu’il justifierait ses allégations par « l’analyse comparative » de deux œuvres, le Gendre de Monsieur Poirier et l’Etrangère, « dont le point de départ est tellement identique qu’une autre Henriette d’Angleterre semble avoir mis aux prises les deux grands dramaturges dans une joute semblable à celle de Bérénice.

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Paul Granet

Nos bons auteurs et nos méchants critiques

Parallèles dramatiques

PRÉFACE

Tu as quelquefois aperçu, ami lecteur, à l’étalage des libraires, des suites de photographies classées sous la rubrique : Nos contemporains chez eux. Tu as vu Jules Lemaître accoudé dans la position du professeur qui examine un futur bachelier, le crâne de Francisque Sarcey penché vers un absorbant travail, François Coppée paresseux et pleurard, Maurice Donnay, la physionomie étrangère à Paris et à l’amour, MmeSéverine à son balcon, Verlaine rêveur devant une absinthe et le marbre d’une table de café. Et tu as admiré l’ironie de cet art photographique qui transforme en pion un dilettante qui ne veut rien avoir du dogmatiste, en bénédictin minutieux l’écrivain de clairs feuilletons, en égoïste et vague rêveur l’auteur impersonnel de drames patriotiques, en constructeur de lourdes « machines  » le plus spirituel et le mieux passionné des auteurs dramatiques ! Tu as même pu supposer que MmeSéverine planait au-dessus des misères humaines de toute la hauteur de son cinquième étage ou que le pauvre Lélian chantait hors de sa maison, hors de son âme, les choses qui lui étaient étrangères !

Mensonges de la Photographie ! Mensonges du réalisme !

Puis, connaissant la physionomie de l’artisan et l’intérieur de l’atelier, tu as peut-être été curieux de son âme, de sa pensée profonde, de sa psychologie intime ! tu as voulu connaître en leurs dessous son cœur, son cerveau et aussi les trucs de son métier, son habileté d’artiste. C’est ainsi que tu suis avec intérêt les opérations qui transforment le suc impalpable des fleurs en un miel savoureux, le cocon du ver à soie en une robe merveilleuse et que tu fais décomposer par le prestidigitateur les mouvements rapides qui envoient la muscade d’un gobelet à l’autre.

Bref, tu as des photographies, des œuvres et même des exégèses aussi complètes que contradictoires où les critiques te résument ce que tu ne lis pas et t’expliquent ce qu’il faut admirer ou blâmer. Mais tu n’assistes pas au travail d’élaboration, à l’éclosion de l’œuvre ; tu ne sais ni pourquoi ni comment d’un moule vulgaire et parfois grossier peut sortir une pièce montée exquise, charmeuse de l’oreille ou des yeux. C’est que tu ignores l’être qui pense et qui écrit, la composition du sol où germent ses idées, les motifs qui le déterminent et les influences qui le modifient. Tu ignores les états d’âme successifs de l’écrivain qui roule une idée, la développe, la dirige et l’anime.

Tu ignores sa psychologie. Laisse-moi te la dévoiler.

Ne t’effraie pas à l’avance. Je ne te conduirai pas dans l’âme de tous nos illustres contemporains : ils sont trop ! Nous n’irons surprendre que les plus notoires de nos auteurs dramatiques, et, parmi les critiques, nous ne rendrons l’hommage qu’au Prince et à ses grands vassaux.

De nos méchants Zoïles, nous effleurerons les théories ou plutôt les sentiments (car tu sais que la critique, qui fut idéaliste, puis sceptique, devient aujourd’hui sentimentale), mais de nos bons auteurs — des mauvais aussi, — nous pousserons très avant dans le cœur même ; à défaut de cœur, dans le cerveau ; à défaut de cerveau... J’allais dire dans le vide ! Mais peut-il en exister qui n’aient ni émotions, ni pensées ?

Ne t’attends pas, cher lecteur, à de longs rapports où leurs produits seraient expertisés, analysés, racontés, ergotés, sophistiqués. Non, tu vas lire un roman, une série de nouvelles, dont les héros sont des gens de lettres, des gens de théâtre, des gens connus, voilà tout. Et pourquoi pas ? La critique sociale se fait bien sous la forme de romans et de contes. Qui défend d’appliquer son procédé à la critique littéraire ?

Et rien de plus simple.

N’as-tu jamais admiré, sympathique ami, les cas si fréquents où un auteur, t’annonçant par la voie des journaux, la naissance et le baptême d’un enfant né de sa plume et de son cerveau, il surgit une foule de confrères connus ou ignorés pour revendiquer la paternité du titre et crier comme de beaux diables, à la contrefaçon. On les joue tous deux et l’on aperçoit sous une étiquette semblable des mixtures bien différentes. Il n’y a de coincidences ni dans les points de départ et d’arrivée, ni dans les idées, ni dans les caractères. Corneille et Racine ont offert avec leurs Bérénices, un curieux exemple de divergences entre deux grands talents.

Eh bien ! suppose que nos contemporains s’entendent pour refaire Bérénice selon leurs tempéraments, selon le goût du jour ? Quels seront les résultats de ce curieux travail ? Pourquoi, partis d’un même point, suivront-ils des routes opposées et comment, dans cette course au clocher, vont-ils triompher des obstacles... et des rivaux ?

Si cette question t’intéresse, ami lecteur, lis cet ouvrage. Tu trouveras sa solution à la deuxième partie et tu n’auras plus qu’à proclamer un vainqueur. Mais ne néglige point le début. Sous forme d’un roman où s’agitent les plus illustres de nos gens et gentes de lettres, tu vas suivre, dans l’esprit d’une « belle et honneste dame » la gestation de l’idée d’un concours entre auteurs dramatiques, l’entendre approuver ou blâmer par des critiques routiniers ou révolutionnaires, partager l’ardeur théâtrale qui sommeille en l’âme de tout Français au sortir du maillot, apprendre l’art de transformer un demi-bohême sans élégance ni talent en un parfait homme du monde et un illustre écrivain, t’indigner... Mais je te déflore le plaisir de la surprise, ami lecteur. Il faut que j’arrête ma plume et laisse à ton intelligence alerte le soin de lire et, je l’espère aussi, d’apprécier et de rire.

 

PAUL TENARG.

PREMIÈRE PARTIE

I

L’ART ET LE HASARD DU SUCCES

Devant un auditoire de vieilles dames ennuyées, de jeunes femmes au masque sérieux, de jeunes filles pudiques et de quelques hommes sages comme des eunuques au harem, le conférencier avait développé un parallèle entre Augier et Dumas fils. Craignant ensuite « d’être mis au nombre des fous qui ne prouvent pas ce qu’ils avancent, » il annonça qu’il justifierait ses allégations par « l’analyse comparative » de deux œuvres, le Gendre de Monsieur Poirier et l’Etrangère, « dont le point de départ est tellement identique qu’une autre Henriette d’Angleterre semble avoir mis aux prises les deux grands dramaturges dans une joute semblable à celle de Bérénice. » C’est ainsi qu’après avoir montré que le thème commun aux deux pièces était un déclassement, l’alliance d’une roturière avec un fils de preux, il expliqua comment Augier dut, par la force même de son réalisme, créer des caractères et au bourgeois, fils de la Révolution, ambitieux, travailleur et profondément utilitariste aussi bien en matière d’économie domestique que sur les questions d’honneur ou de peinture opposer le gentilhomme vivant contre cette Révolution, fainéant, gouailleur, coureur et couvrant sous le pavillon d’un point d’honneur quelque peu gascon tout un stock de mensonges et de veuleries. Il admira la vérité de ses personnages toujours réels malgré la tendance de l’auteur à les élever jusqu’à l’idéal du type, l’habileté d’une intrigue où la logique des situations répond à la logique des sentiments, l’art scénique d’où résulte une harmonieuse symphonie de psychologie, d’émotion et de rire, le sain optimisme d’une morale qui, loin de prêcher la guerre sociale, encourage la fusion de deux castes aux tempéraments si divers.

Prenant ensuite le contre-pied de ces observations, il disséqua l’Etrangère avec son intrigue de mélodrame, ses abstractions fausses, sa morale de rêve et sa décourageante tristesse.

Il dit comment Dumas, vivant à cette époque dans un monde d’allégories qu’il prenait pour des réalités, conçut de toutes pièces dans son cerveau surchauffé le symbole du vibrion, comment il l’éleva à la hauteur d’une thèse et sut habilement lui donner sous une forme dramatique non seulement le fantôme, mais aussi l’apparence de la vie. A ce propos, il fut sévère pour la logique de Dumas.

« Sans envisager en elle-même, dit-il, la haute fantaisie d’une thèse qui ne repose ni sur la philosophie, ni sur la science, laissez-moi vous expliquer pourquoi, en dépit du talent dépensé par l’auteur, si le spectateur est quelquefois ému dans sa sensibilité, il n’est jamais convaincu dans sa raison. Dumas passait pour un grand logicien. C’était un sophiste, et tout au moins un paralogiste, dont, considérés au point de vue de la logique, tous les raisonnements sont vicieux. Il commençait par dénicher dans son imagination une idée excentrique, il la baptisait ensuite du nom de verité et inventait alors une intringue qui y fût conforme, de façon à dire : l’exemple étant possible, le principe est vrai. Mais cette pièce était également une pure conception de son cerveau, du moins dans les grandes lignes et toujours dans les dénouements.

Les vibrions doivent mourir, s’est-il dit dans l’espèce. Pour le prouver, il est nécessaire et il suffit de trouver un dénouement où l’on verra succomber un vibrion. »

« Plaisant raisonnement qui démontre une proposition douteuse par un roman imaginaire ! Plaisante induction qui se base sur une hypothèse arbitraire et unique ! Sans parler, ô Dumas, de la pétition de principe et du sophisme de fausse cause, en admettant même la possibilité, l’authenticité de votre intrigue si romanesque, est-ce qu’un cas isolé prouve la loi genérale ? Est-ce que la femme rousse aperçue dans un pays atteste que toutes ses compatriotes ont la même couleur ? Et, quant au procédé qui consiste à les teindre pour en convaincre les autres et soi-même, c’est un artifice de marchand d’eau capillaire ou un tour de physique amusante indignes de votre haut talent, de votre fière conscience. »

Puis, après avoir énuméré les aventures fantastiques de ces héros invraisemblables qui sont le bon Gérard et le mauvais Sept-monts, mistress Clarkson, l’Américaine de convention et son non moins étrange époux qui, passant deux jours à Paris, raconte une chasse au voleur, se bat avec son témoin et peut contenter tout le monde... et sa femme, il montra, d’Augier l’allure enjouée, la concision voltairienne du dialogue, l’à-proposdes traits d’esprit, l’art de varier le langage selon les interlocuteurs, la facilité du style où l’idée et l’expression jaillissent spontanément incarnées l’une dans l’autre et enfin la psychologie toute en action, toute dramatique. Il opposa le ton solennel de Dumas fils, son allure de frère prêcheur, ses mots plaqués comme des hors-d’œuvre, le développement balzacien de son dialogue, l’uniformité du langage en tous les héros et la psychologie tout entière dans les dissertations, nulle dans les faits. Il examina enfin les aventures communes aux deux comédies, le parti que les auteurs ont tiré d’un duel et d’une lettre interceptée, la marche des scènes semblables, le mode sérieux ou plaisant de nouer l’intrigue, le mot de la fin franchement drôle chez l’un, lugubrement comique chez l’autre. Puis il conclut, en invitant son auditoire à comparer ces deux pièces, dont les héros, l’intrigue et la thèse ont un peu vieilli, à ce chef-d’œuvre d’esprit et de satire sociale Qu’est le Prince d’Aurec, d’Henri Lavedan : « C’est, déclara-t-il en terminant, une intéressante étude de rechercher si notre génération, qui se dit socialiste, aborde la question sociale avec plus d’intelligence, de zèle et de charité que nos pères. »

Puis il plia ses papiers, but une gorgée d’eau, se leva, salua et quitta la scène. De maigres applaudissements l’accompagnèrent. Hélas, les femmes qui garnissaient le théâtre de la Bodinière étaient habituées à des phrases plus délicates, à des régals moins substantiels : elles adoraient être caressées ou fouettées publiquement par la voix d’un joli conférencier et on leur donnait une savante dissertation sur les mérites comparés de deux cadavres ! Ah ! ça, mais ce conférencier n’avait jamais mis les pieds dans leur temple ! Il ne connaissait pas les traditions de la maison ! Il ne savait pas que, pour les intéresser, il faut raconter des potins, des scandales et des indécences ! Comment n’avait-il pas trouvé dans la vie intime des deux auteurs quantité d’anecdotes sur leurs femmes, leurs interprètes, leurs robes de chambre ou leurs cabinets de toilette ? Voilà qui est intéressant et autrement difficile !

Ah ! le pauvre jeune homme qui, pour son début dans la carrière de conférencier féministe, avait fait un travail approfondi où il avait négligé les femmes et les rapports sexuels ! Ah ! l’ignorant qui croyait conquérir le monde avec les mêmes armes qu’il avait conquis son diplôme de bachelier ! Ah ! le prétentieux qui voyait s’ouvrir devant lui les portes des salons parisiens, ceux où l’on cause, où l’on chante, où l’on est poussé ! Il n’avait pas quitté la scène qu’il comprenait déjà sa gaffe.

Et pourtant, quatre jours plus tard, il recevait de Mme Aman, en qui s’incarnait un des plus distingués salons politiques et littéraires, une invitation à dîner pour le 3 mars 189..

 — Tiens, se dit Bernard, j’ai été apprécié !

Et sa conviction s’accrut devant l’énorme tas de cartes de félicitations qui, en l’espace de quarante-huit heures, s’amoncelèrent sur sa table, signées des noms les plus illustres. Tous, ou plutôt toutes, avaient admiré son grand talent, son originalité si puissante, sa psychologie si intense, etc. Quel revirement s’était donc produit dans les cœurs, — pardon — dans les esprits de ces dames ? Comment le dédain s’était-il soudain métamorphosé en enthousiasme Quelles fibres secrètes Bernard avait-il ébranlées ? Une phrase, une seule phrase, mais une phrase habile de sa conférence, lui ouvrait les portes de la célébrité. Il avait exprimé cette supposition que quelque moderne Henriette d’Angleterre aurait pu opposer Dumas et Augier dans une joute semblable à celle des deux Bérénice. Ce n’était qu’une fantaisie, mais elle devait frapper le cerveau de Mme Aman. Elle s’était dit :

 — Pourquoi n’ai-je pas agi comme la célèbre princesse ? Pourquoi semblable idée ne m’a-telle jamais préoccupée ? Il y a là une lacune dans ma vie... Et moi aussi, je serai Henriette d’Angleterre !

Mais cette apostrophe, qui révélait d’héroïques ambitions, la ramena bien vite à la triste réalité. Les temps étaient changés. Des auteurs adhéreraient-ils à une semblable proposition ? Sauraient-ils garder le secret ! D’ailleurs Dumas et Augier étant morts, quels concurrents mettre en présence ? Non, l’idée ne tenait pas debout. Et pourtant elle lui revenait d’une manière obsédante, elle lui souriait, elle voulait se faire réaliser.

Aussi, dans l’espoir que Bernard partagerait volontiers son sentiment et avec l’orgueilleuse volupté de révéler un jeune, elle songea à Bernard. Il avait du fonds, elle lui donnerait quelques conseils de forme, elle le mettrait au diapason, elle chanterait ses louanges, elle le rendrait célèbre et partagerait sa gloire.

Elle fit si bien, elle parla si chaleureusement de ce jeune talent dont elle raconta de romanesques amours qu’elle excita chez les autres Mécènes féminines cette jalousie spéciale faite de snobisme, d’envie sincère et de libertinage académique, et qu’en un clin d’œil l’admiration sincère de l’homme et du littérateur avait remplacé l’indifférence parfaite. Bernard devenait le héros du jour, le littérateur à la mode, l’homme qui reçoit le plus d’invitations à dîner, à causer, à être aimé. Pour ne pas laisser échapper sa proie, Mme Aman lui fit parvenir l’invitation dont nous avons parlé, et, comme il accepta le grand honneur qui lui était fait, elle arrivait bonne première dans cette course au clocher encore peu semée d’obstacles.

II

LE DINER CHEZ Mme AMAN

Bernard assista donc au dîner du 3 mars, causa peu et mal, mais fut admiré beaucoup et bien. Modeste et timide, il en resta tout confus et ne comprit rien à ce luxe d’égards. Mais il fut bientôt fixé sur les intentions de sa protectrice.

La conversation vint à rouler sur le grand caravansérail universel de 1900, mais ce sujet scientifique et commercial intéressait médiocrement l’assistance qui approuvait néanmoins l’exposition des arts libéraux.

 — Quel dommage, dit Mme Aman, qu’on n’organise pas une exposition du théâtre avec les tentatives, les progrès, les œuvres marquantes et les curiosités du siècle ! On suivrait l’évolution dramatique depuis la tragédie solennelle du premier Empire jusqu’à la comédie rosse de nos jours, en passant par le drame romantique. On montrerait sous une forme matérielle les tempéraments des auteurs, les idées qu’ils ont défendues, les procédés dont ils ont usé, les mouvements qu’ils ont déterminés, les luttes qu’ils ont soutenues, leur mode de travail et mille détails fort instructifs tant pour la littérature que pour les mœurs.

Après un court silence, Jules Lemaître, surpris lui aussi par cette proposition inattendue, prit la parole et, dans le double but de se réserver un changement d’appréciation et de préparer un spirituel paradoxe, il dit :

 — Oui, c’est une idée.

 — Mais la croyez-vous réalisable ?

 — Toute idée humaine est réalisable.

 — En êtes-vous sûr, répondit Anatole France, un doux ironiste, légèrement jaloux du scepticisme de Lemaître auquel il reprochait de bonne foi un effort trop sensible et parfois même une sincère vulgarité ? Croyez-vous réalisable la conception du cerveau humain : de prendre la lune avec les dents ?

 — Le piège est grossier où vous me conduisez, répliqua Lemaître. Pour être humaine, une idée doit l’être et dans son sujet et dans son objet. Qu’il s’élève vers les astres ou qu’il s’abaisse vers les enfers, il est un degré où l’homme et son esprit doivent s’arrêter.

La lutte allait bouillir. L’assistance et principalement les dames, grandes amoureuses de combats en tous genres, duels chevaleresques ou tournois guerriers, cours d’amour ou luttes de la foire, les dames qui, selon Goethe, adorent les aventures mais surtout les aventuriers, écoutaient avec émotion ce combat où leurs plus fins causeurs allaient sur une pointe d’aiguille rivaliser d’adresse. Mais la maîtresse de céans déclara que l’arène était pour le moment fermée à de pareils exploits, que la question déviait et qu’on lui ferait honneur en lui répondant directement.

 — Et vous, Monsieur, dit Mme Aman en s’adressant à Bernard, toujours désorienté dans ce monde nouveau si différent de son village et des cafés — causant du quartier latin, vous qui avez en quelque sorte donné un embryon de vie à cette conception, la croyez-vous réalisable ?

Bernard n’était pas encore un snob. Il ignorait les dessous des coteries mondaines, les règles de la camaraderie, l’obligation morale d’admirer qui vous admire. En outre, il ne savait guère ce qu’est une exposition ni son but caché. Il comprit son impuissance d’émettre un avis judicieux ; mais il comprit aussi qu’il devait parler, fût-ce pour ne rien dire. Comme il avait fait grand honneur au repas et principalement aux vins qui lui montaient d’autant mieux au cerveau que sa timidité paralysait cette exubérance naturelle par où se fut dissipé le nuage d’une ivresse tendue, il répondit :