Nos pères, chroniques et légendes de l'Ain, par Amé de Gy,...

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P.-M. Laroche (Paris). 1868. In-16, 119 p., planche.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1868
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CHRONIQUES ET LÉGENDES DE L'AIN
PAR
AME DE GY,
Auteur de Bresse et Buyey ; Chroniques et Légendes de l'Ain, etc.
PARIS
P. M. LAROCHE, LIBRAIRE-GÉRANT,
Rue Bonaparte, 66.
LEIPZIE
L. A. KITTLER, COMMISSIONNAIRE,
Querstrasse, 34.
H. CASTERMAN
TOURNAI.
NOS PÈRES.
RÉCITS HISTORIQUES ET LÉGENDAIRES DE LA FRANCS.
Amis du Paon d'or; par J.-P. FABER.
Amis en vacances, excursions en Flandre; par
J.-P. FABER.
Basques et Béarnais ; par BALECH-LAGARDE.
Bords de la Somme; par J.-P. FABER.
Bresse et Bugey ; par Amé DE GY.
Chevalier (le) de Seanne d'Arc: par FABER.
Chroniques et légendes de l'Ain; par DE GY.
Débuts (les) de Justin ; par BALECH-LAGAB DE.
Dîners (les) de S. Blancard ; par BALECH-LAGIRDS.
Entretiens sur le Derry ; par GÉCYL.
Ermite de Denusoleil ; par BALECH-LAGABDB.
esquisses du Moyen âge ; par Amé DE GY.
Excursions dans le département de Seine-et-
Oise; par Mme DE GAULLE.
Journal d'un écolier de la Manche; par la Bno
DE CHABANNES.
Légendes du Limousin; par GDIBERT.
Mémoires d'un inconnu, ou le Département du
Lot, par BALECH-LAGARDE.
mystères de la tourelle de III. Bcaugrand;
par R. DE MARICOBRT.
Nantes et la Loire inférieure ; par DE LA RALLAYE.
Notre-Dame de Pitié; par POILLON.
Parisiens (les) en Bretagne ; par L. DE LA RALLAYE.
Sac aux armes de Dourges; par Aymé CÉCYL.
Solitaire de la Morinie ; par J -P. FABER.
Sylva Maria; par l'abbé MODLS.
Touristes du Puy-de-Dôme; par la Bne DE CHABANNES.
Un Anglais sur le chemin de fer du Nord; par
le vicomte R. DE MABICOUBT.
In coin de la vieille Picardie; par le Vieomle-
R. DEMARICODRT.
Une semaine a Moulins-, par Mlle BLANC.
Veillées artésiennes; par J.-P. FABER.
Veillées d'Eure-et-Loire ; par Mme la Baronne
DE CBABANNES.
Veillées picardes ; par J.-P. FABER.
Ville des Neiges; par BALECH-LAGARDE.
Voyage en Flandre ; par J.-P. FABER.
Voyage en zig-Zag; par FABER.
Cette intéressante collection s'enrichit constamment de nouveaux volumes .
NOS PÈRES
CHRONIQUES ET LÉGENDES DE L'AIN
PAR
AME DE GY.
Auteur de Bresse et Bugey; Chronique et Léngendes de l'Ain, etc.
PARIS
F M. LAROCHE , LIBRAIRE GERANT,
Rue Bonaparte, 66,
LEIPZIG
L A. KITTLER, COMMISSIONNAIRE
Querstrasse , 34.
H. CASTERMAN
TOURNAI.
1808
Tous droits réserves.
NOS PÈRES.
AUTREFOIS.
XVe SIECLE.
— Qu'il fait noir celte nuit! je crois que le grand dra-
gon a mangé la lune, et cependant il y a des gens qui y
voient assez clair pour mal faire !
Ainsi murmurait à mi-voix Hupert. messier 1 du prieur.
Exaspéré par la pluie perçant son sayon de laine, Hupert
élevait la voix plus que la prudence, plus que les devoirs
de sa charge ne le permettaient, car il venait épier des
maraudeurs qui, plusieurs fois déjà, avaient fait pâturer
par leurs bestiaux les moissons du prieuré de Mons-en-
Bresse.
— Qui es-tu, croquant? s'écrie-t-il tout à coup, avisant
un chêne brisé par la foudre; qui es-tu?...
Le coupable ne serait probablement pas venu se dénon-
cer, la vieille souche n'avait garde de répondre; Hupert
se la rappelle enfin, et, souriant de sa bévue, il réfléchit
(1) Garde-champêtre.
6 AUTREFOIS.
tout à coup qu'il n'emploie peut-être pas le moyeu le plus
sûr pour surprendre les coupables.
— Par le grand saint André, notre glorieux patron!
je crois, dit-il, qu'il vaudrait autant ne pas parler; mais
il fait si noir§ cela donne du coeur ; puis ils ne m'enten-
dront pas.
Malgré son raisonnement, il se tait cependant, arrive
en tâtonnant à un arbre creux qu'il connaît bien pour s'y
être souvent caché lorsque lui dans son temps était le
coupable, s'y blottit, s'arrange de son mieux pour s'abri-
ter de la pluie fine qui le mettait de mauvaise humeur,
et, l'avouerons-nous ? il allait s'endormir, quand le bruit
de pas mesurés, trahis par les flaques d'eau dans lesquelles
ils s'égaraient à chaque instant, vient lui faire ouvrir les
yeux. Il regarde, et, sous un pâle rayon de la lune per-
çant les nuages, il aperçoit un fantôme blanc se dirigeant
vers. lui.
Un servant1! telle est sa première pensée. Déjà il se
signait, oubliant les maraudeurs, regrettant sa pauvre
chaumière, quand, par malheur, le servant se met à
siffler.... Devant un vivant, le courage lui revient, doublé
par la honte qu'il éprouve d'avoir eu peur, et, le bâton
levé, il s'élance.
— Je t'y prends, maraudeur ! s'écrie-t-il ; ne crois pas
m'échapper !
Fantôme, maraudeur ou simple passant, l'homme blanc
se met en défense. A cette époque, voyageur de nuit, ex-
posé à rencontrer loups, sangliers enivrés par la glandée,
Bohémiens, race plus dangereuse encore, ne marchait pas
sans armes ; les explications se faisaient après la bataille;
c'était économie de temps, puisque aussi bien rarement
(1) Terme local, voulant dire un revenant.
AUTREFOIS. 7
on voulait s'entendre : on commença donc aussitôt, et les
horions pleuvaient dru et menu, quand un coup malen-
contreux vient atteindre Hupert à la tempe et le renverse
mortellement blessé.
Franc tenancier du sire de Baugé 1, Varmond, jeune et
ardent, avait eu de nombreuses querelles. Les coups qu'il
avait reçus, il ne les sentait plus; les coups qu'il avait
donnés, ils pesaient peu à sa conscience; cependant, ce
vieillard étendu à ses pieds, ce coupable, cet odieux abus
de sa force le grevaient ; un remords commençait à poindre
dans son âme. Changeant de rôle, il s'empresse de porter
secours à celui qu'il venait de frapper. Il était trop tard,
Hupert expirait, murmurant le nom de Giselle sa fille,
seul bien qui le rattachât à la vie; il était trop tard, et
déjà Varmond entrevoyait les suites navrantes d'un pre-
mier mouvement de colère et d'orgueil; les querelles ral-
lumées par son fait entre le sire de Baugé et l'évêque de
Mâcon ; la loi du talion qui lui serait appliquée, ou, pour
dernier espoir, espoir pire que la plus cruelle peine, la
vie errante du Bohémien, du Gilano, venu on ne savait
d'où, en guerre avec tous, exécré de tous, maudit de tous !
Sa tête s'exalte, sa tête se perd, et, sans savoir pourquoi,
sans savoir comment, il se retrouve, le coeur brisé, clans
son colonique2, qu'une heure avant il avait quitté, rêvant
le bonheur.
Dans une de ses courses aventureuses, Varmond avait
défendu des insultes de Bohémiens errants une jeune fille
(1) Les Baugé, entièrement indépendants, ne prenaient d'autres
titres que celui de sires de Baugé. Ils s'éteignirent au XIIIe siecle,
et leur sirerie de Baugé et Bresse passa à la maison de Savoie, par
le mariage de Sibille avec Amé IV, comte de Savoie. Ils portaient
d'azur au lion d'hermine.
(2) Métairie.
8 AUTREFOIS.
qu'ils voulaient emmener avec eux. II l'avait conduite à
Trévoux, chez la vieille femme qui lui servait de mère;
il avait été accueilli avec la reconnaissance qui lui était
due; il avait demandé et obtenu la main de la jeune fille-,
et c'était pour parler d'une union désirée par tous deux,
qu'il s'était mis en route ce jour-là, à la malo heure.
Maintenant tout était fini pour lui : Dieu avait vu le
crime, Dieu l'accuserait lui-même, si les témoins man-
quaient! Déjà il se croyait, suspendu aux fourches que le
sire avait consenti à voir élever sur les terres du mas de
Mons, pourvu que, comme disent les concessions sem-
blables, l'ombre dudit patibulaire ou des fourches ne puisse
s'étendre ni couvrir en aucune manière la terre et les
lieux soumis à notre juridiction1.
Il se débattait contre cette angoisseuse pensée; un der-
nier lien le rattachait à la vie, sa fiancée Giselle. Tout à
coup il tressaille! le bonheur (bonheur bien relatif) vient
illuminer son visage, et, sans tarder, il court à la maison
du curial.
Devant lui il s'accuse de la mort du vieillard, qu'il a
reconnu pour le messier du prieur; s'excuse; dit qu'il a
été attaqué, qu'il n'a fait que se défendre ; mais aussitôt
ajoute que, pour éloigner tout discors entre le sire et
l'évêque de Mâcon, il consent à ne pas réclamer la pro-
tection de son seigneur, offrant de satisfaire et de se
donner comme serf, lui, homme libre, pour réparer le
tort qu'il a causé 2.
(1) Concession faite le 11 septembre 1405, par le sire de Villars à
l'abbé de la Cbassagne. La Teyssonnière, Recherches historiques sur
le département de l'Ain, tome IV, page 125.
(2) L'application des lois anciennes, réglant qu'un esclave tué
devait être remplacé par son meurtrier, lorsqu'il ne pouvait le payer,
était encore en usage au Xe et même au XVIe siècle (En 945,
AUTREFOIS. 9.
Homme prudent, homme pacifique, pour assoupir
l'affaire, Gilbert, le curial, saisit avec empressement ce
moyen de l'époque, et, sans même avertir le sire, qui eût
peut-être été moins désireux d'éviter une querelle, dès le
lendemain il se rend avec Varmond près du prieur.
Il ne doutait pas que le meurtre ne fût connu, ne fût
poursuivi ; il avait agi dans cette pensée. Comme, à sa
première, parole, on paraît étonné, il se reproche sa hâte;
mais au même instant on vient annoncer au prieur,
représentant de l'évêque, que vers la terre des bois on a
trouvé une mare de sang ; que le messier a disparu ; que
dos enfants l'ont entendu crier à l'aide; l'ont vu de loin
tomber sous les coups d'un homme de grande taille qu'ils
reconnaîtront peut-être. Suivant son premier plan, Gilbert
se hâte de terminer au nom de son maître avant que
l'affaire ne parvienne à ses oreilles, avant que le coupable
se repente de son sacrifice, et, descendant l'échelle, Var-
mond, homme du sire de Baugé, mais homme libre, se
trouve réduit à la condition de serf de l'Eglise de Mâcon.
Il avait accepté son sort. Pour les âmes fortes, l'avenir
c'est toujours l'espoir; il lui montrait Giselle fidèle à ses
engagements malgré sa faute, malgré sa dégradation.
L'espoir vit de peu. Quels transports firent donc tressaillir
le serf improvisé, quand, peu de mois après sa transfor-
mation, il vit un jour arriver sa future épouse !
Au moyen âge, sous la main paternelle de l'Eglise, le
serf était souvent plus heureux que l'homme libre relevant
d'un seigneur; il était rivé au sol, il est vrai, mais bien
moins exposé aux guerres incessantes, plaies de l'époque ;
il pouvait posséder, il pouvait s'affranchir, il vivait tran-
Sicher se donna à l'abbaye de Cluny pour avoir tué un esclave en
dépendant.) La Teyssonnière, Recherches historiques sur le dépar-
tement de l'Ain, t. II, p. 19.
10 AUTREFOIS.
quille, comparativement heureux; le servage n'était pas
l'esclavage de ces républiques grecque et romaine que
nous admirons de confiance. C'était donc sans trop de
crainte que Varmond abordait la jeune fille, pour lui
apprendre ce qu'il était devenu, et lui demander si elle
désirait qu'il lui rendît sa parole.
— Pourrais-tu le croire, Varmond? croire que je serais
ingrate! Tu n'es plus homme libre, mais je te dois de
n'être pas esclave ! Si les mécréants m'avaient emmenée,
par leurs philtres ils m'auraient fait oublier patrie, amis,
parents (Giselle pleurait en disant ces mots); ils m'au-
raient fait païenne comme eux Je te dois toute ma
reconnaissance; ma main, je te la donnerai quand tu
voudras ma mère adoptive, elle a passé au Seigneur;
mon père, (ses larmes redoublaient), mon père, les mé-
chants l'ont tué.
— Ton père I je te croyais orpheline?
— Non; mais, seul, ne pouvant prendre soin de moi,
depuis longtemps il m'avait confiée à Judith, la soeur de
ma mère. C'est auprès d'elle que je vivais.
— Ton père! qui était-il ? dit le jeune homme, conte-
nant mal son émotion.
— C'était Hupert, le messier du prieur.
— Ah ! malheur, malheur sur moi !
Varmond ne peut achever, les paroles expirent sur ses
lèvres. Giselle ne l'a que trop compris ; elle a pâli, et,
levant les yeux au ciel, se répétant l'impérieux enseigne-
ment de notre divin Maître, pardonnez-nous nos offenses
comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offenses, elle
le quitte, lui jetant un ; Adieu pour toujours !
Il avait tué son père mais il l'avait sauvée, elle,
des mains des mécréants ! mais Dieu attache le pardon
à la condition du pardon!... Giselle le sait, elle pardonne,
AUTREFOIS. 11
sacrifie son avenir, et n'excusant point celui qu'elle ne
peut plus épouser, dévoue sa vie pour expier, par la
pénitence de l'innocente, les fautes de la victime, le crime
de l'assassin.
Se conformant aux pensées croyantes, aux pensées
sévères du siècle, elle va trouver le prieur et lui annonce
sa résolution de se vouer comme recluse'... Prudent
autant que sage, le vieillard lui représente qu'une telle
détermination doit être mûrie; que l'on ne doit pas
écouter une exaltation du moment ; qu'il prend acte de
sa volonté, mais que, ministre de Dieu, il lui défend de
se lier par aucun voeu avant une année révolue. Elle a
beau le supplier, le prieur est inexorable ; tout ce qu'il
lui accorde, c'est de faire construire par avance l'étroite
prison qui sera son univers.
Soumise, commençant par avance sa vie de mort au
inonde, Giselle s'était renfermée dans sa chaumière, où
tout lui parlait de son père; elle n'en sortait que pour
aller, suppliante, devant l'autel de celui qui pardonne au
repentir, qui se laisse désarmer par la prière. Quant à
Varmond, maîtrisant ses douleurs, calme en apparence,
il s'était condamné à une de ces vies de malheurs inaper-
çus, plus navrants peut-être que les grandes catastrophes
qui du moins nous valent de la pitié. Le remords s'était
emparé de lui du moment que le vieillard était tombé
sous ses coups, mais combien plus, cuisant depuis qu'il
l'avait su père de sa fiancée! il s'éteignait sans se plaindre;
parfois, se trompant lui-même, Il voulait espérer encore.
(1) Condamné par sa volonté à un vrai carcere dura, le reclus
voyait derrière lui murer la porto de son étroite cellule : il ne devait
plus en sortir que mort, et ne conservait de rapports avec les vivants
que par une étroite fenêtre donnant dans l'église, et une autre exté-
rieure par où lui arrivait le pain de chaque jour.
12 AUTREFOIS.
II
Le temps marchait ; le terme fixé par le prieur s'appro-
chait; rien n'était venu ébranler la volonté de Giselle.
Le prieur lui-même commençait à croire que c'était là
tout l'avenir de la jeune fille, quand, un jour, un serf de
l'abbaye le suit lorsqu'il descend de l'autel. Son air inquiet,
embarrassé, le frappe.
— Eh bien! Philippe, quelque nouveau mésus ? tu ne
peux te contenter de ce qui est à toi, tu entreprends
toujours sur les biens de l'Eglise; je ne pourrai pas
toujours te pardonner!
— Messire, je voudrais vous parler seul ; renvoyez ce
servant.
— Qu'est-ce donc? dit le prieur, éloignant d'un geste
le clerc étonné.
— Messire ! Hupert n'est pas mort.
— Comment ! répète donc !
— Non, Messire, Hupert n'est pas mort, El y a un an,
vienne l'Ascension, que je cherchais mes boeufs égarés
vers vos terres du bois; il était nuit; j'entendis comme
une querelle, puis après, des gémissements; je m'appro-
chai et vis Hupert se débattant contre la mort. J'ai servi
un mire ; j'en sais plus long qu'il ne paraît ; je l'ai rappelé
à la vie, et il est parti.
— Quelle fable viens-tu me raconter, Philippe? On ne
l'a pas trouvé, il est vrai, mais il est parti? où?
pour quoi?
Philippe hésitait; il tordait dans ses mains son cha-
peron, baissait la tête, enfin il la relève.
AUTREFOIS. 13
— Oui, dit-il, oui, l'innocent ne sera pas malheureux
pour moi, par moi! je vous dirai la vérité tout entière!
D'ailleurs, vous êtes bon, vous me pardonnerez encore.
— Parle donc, parle vite, dit le prieur stupéfait; parle,
j'espère que je pourrai te faire grâce.
— D'un buisson où je m'étais caché en entendant
arriver un homme que je reconnus pour Varmond, de
Laix, j'avais vu sa rencontre avec Hupert ; la lune brillait,
à ce moment; je vis tomber Hupert, je vis le meurtrier
s'enfuir comme un possédé du démon. Je n'avais eu garde
de me mêler à la querelle, n'étant ami ni de l'un ni de
l'autre.
— Malheureux! ne devais-tu pas empêcher un crime?
— Sire prieur, vous m'aviez promis de me par-
donner.
— Continue, dit celui-ci, se contraignant.
— Varmond avait fui ; je voulus savoir si Hupert était
mort, je m'approchai; le voyant baigné dans son sang,
la compassion me prit, et, lui trouvant un reste de vie,
je lavai, je pansai sa blessure. La première chose qu'il fit
en revenant à lui, ce fut de me menacer de votre colère, de
me dire que le jour même vous sauriez que c'était moi
qui dévastais vos moissons. « Bien, lui répoudis-je,
puisque tu me récompenses ainsi de te sauver la vie, tu
peux mourir... » Saisi de colère, je m'éloignais déjà; il
me rappela d'une voix éteinte, me dit que je ne pouvais
l'abandonner ainsi; qu'il me maudirait à son dernier
moment. J'eus peur de cette malédiction d'un mourant,
je lui fis jurer de quitter le pays pour toujours, de rester
mort pour tous. Il se soumit à l'inflexible loi que je lui
imposais ; je l'emportai dans ma cabane, il y resta deux
jours caché à tous, puis, la nuit, accompagné par moi
jusqu'aux marches, il partit pour Lyon. J'y avais un
14 AUTREFOIS.
parent, frère au moustier de Saint-Just 1 ; je le lui nom-
mai S'il n'est pas mort, Hupert doit être au moustier.
— Comment, pour la crainte d'un léger châtiment,
as-tu pu le sacrifier ainsi ?
— Que voulez-vous? c'est à moi que je songeais ; puis,
je vous l'ai dit, je ne voulais aucun bien à Hupert.
— Mais, Varmond, par ta coupable conduite, a perdu
sa liberté !
— Varmond ! il avait frappé le messier, il n'avait que
ce qu'il méritait. Ce qui me peinait un peu, c'était de
voir la jeune fille se faire recluse, elle qui n'y avait jamais
songé; j'espérais toujours qu'elle reculerait; quand j'ai
vu son obstination, je me suis dit : non, il ne faut pas
que pour moi la pauvre innocente souffre dans son corps
et dans son âmel Punissez-moi si vous voulez, j'ai dit
la vérité.
— Tu vas partir; il faut que tu retrouves Hupert.
— Mais, sire prieur, je n'ai jamais été à Lyon.
— Eh bien, tu iras : il faut le retrouver.
— Mais c'est bien loin ; il y a du danger !
— Quoi ! tu recules? tu es à bout de dévouement?
— Allons, je me sacrifierai.
Philippe se souciait peu de se dévouer; cependant, dès
le lendemain, il partit en compagnie de Varmond, qui
voyait revivre toutes ses espérances.
III
Un homme mort, c'était peu : les serfs, les colons de
Mons ne s'étaient pas émus de la fin tragique d'Hupert;
(1) Au XIe siècle, le supérieur de Saint-Just était titre d'abbé.
AUTREFOIS. la
un mort reparaissant sur la scène de la vie, c'était plus
merveilleux; aussi, bien vile instruits de l'histoire ou de
la fable contée par Philippe, ils attendaient avec impa-
tience le retour des envoyés du prieur, Giselle plus que
tous. Sans oser s'avouer l'espoir qui renaissait dans son
coeur, sans rien changer à sa vie pénitente, ses prières
s'égaraient parfois. Ce n'était plus le bonheur d'une autre
vie qu'elle demandait
Qui pourrait la blâmer? elle était encore libre, son
père vivait peut-être encore !
Pendant ce, bénis par le prieur, Philippe et Varmond
étaient partis, l'un joyeux et faisant déjà ses plans
d'avance, l'autre maugréant, mais cependant acceptant
avec une satisfaction dissimulée l'expiation qui le relevait
à ses propres yeux. Sans encombre ils arrivèrent à la
grande cité; sans délai ils se firent conduire au moustier
de Saint-Just, et bientôt introduits près du frère coadju-
teur, ils lui demandèrent ce parent de Philippe, sur lequel
reposait tout leur espoir. Il était mort ! Tombant de plus
haut, Varmond pâlit à cette nouvelle, ses yeux s'obscur-
cissent, sa langue se colle à son palais.
— Mais, dit Philippe, n'a-t-il pas recommandé à l'abbé
un vieillard sans nom?
— Un vieillard? répond le frère; un vieillard !.... Je
me rappelle qu'un vieillard inconnu avait été admis aux
aumônes ; il est mort aussi.
Le coup était porté. N'entendant plus les paroles de
consolation que leur prodigue le frère en voyant leur
douleur, Varmond et Philippe sortent aussitôt et redes-
cendent cette montée du Gourguillon, seule artère qui, à
cette époque, réunit la ville haute, la ville romaine à la
ville des archevêques, groupée autour de Saint-Jean,
autour de ces vieilles églises de Sainte-Croix et de Saint-
10 AUTREFOIS.
Etienne, que nos pères ont encore vues s'abritant à l'ombre
de la cathédrale.
Tous deux regagnaient, sombres et découragés, le logis
au Dauphin-d'Argent. Craignant d'être accusé de men-
songe, craignant les châtiments que pouvaient lui attirer
des aveux sans résultat à cette heure, Philippe repassait
dans son esprit tout ce qu'il avait dit au prieur de Mons.
Varmond souffrait des angoisses bien plus grandes encore.
Après avoir renoncé au bonheur, il avait cru le ressaisir,
il fallait y renoncer de nouveau ! Le désespoir était bien
près. Heureusement il passait près de cette église de Saint-
Jean, qui déjà faisait pressentir ce qu'elle devait être plus
tard : la pensée de Dieu, la pensée d'une autre vie lui
viennent en aide, et, laissant aller Philippe, il franchit,
pour prier, l'enceinte qui masquait l'édifice Les
tailleurs de pierre, les folliagers, les imagiers sortaient
en foule, allant prendre le repas du soir. Heurté par l'un
d'eux, Varmond se retourne d'un air irrité, mais sa colère
est bientôt distraite ; il croit reconnaître ce vieillard
maladroit, il l'a vu certainement quelque part. Une
préoccupation bien naturelle l'agite; rien à cet esprit
croyant ne paraît impossible, et, saisissant par le bras
cet ouvrier que le hasard lui a fait remarquer :
— Vous êtes Hupert! lui dit-il, ému.
— Moi ! je suis Pierre le maçon. Que me voulez-vous?
— Vous êtes Hupert ! ne le riiez pas.
— Ne vous jouez pas dé ma vieillesse, jeune homme;
allez, respectez mes cheveux blancs.
— Vous êtes Hupert, le messier de Mons ! songez donc
que votre dissimulation fait le malheur de plusieurs!
Pour vous j'ai perdu ma qualité d'homme libre; pour
vous, pour votre disparition, votre fille va se faire recluse !
— Giselle!
AUTREFOIS. 17
A ce coup imprévu, le vieillard s'était laissé surprendre,
mais bientôt, esclave de la foi jurée, il répète qu'il n'a
pas d'autre nom que Pierre le maçon; qu'il va se plaindre
au maître ès-oeuvres de l'importunité d'un étranger, récla-
mer sa protection
Pendant cet étrauge colloque, les ouvriers s'étaient
attroupés autour d'eux; il cherche à percer la foule, mais
recule aussitôt, comme mordu d'un serpent, en voyant
devant lui Philippe, attiré par le bruit.
— Vade retro, Satanas ! s'exclame le vieillard d'une voix
effrayée. Arrière, Satan ! ne viens pas me tenter, ange de
ténèbres! Ce qu'a juré Hupert, il saura le tenir malgré
tes ruses ; son oreille ne t'entendra pas ; sa bouche restera
muette.
Dans son exaltation, dans sa crainte superstitieuse,
Hupert ne s'est pas aperçu qu'il se trahit lui-même; il
veut fuir, mais Philippe est trop heureux de cette ren-
contre inespérée pour lui laisser une chance, et, l'arrêtant
d'un bras vigoureux, il lui prouve qu'il n'est point une
apparition, un fantôme.
— Que veux-tu donc encore de moi. homme de malé-
diction? s'écrie Hupert; n'est-ce pas assez de tout le mal
que tu m'as fait?
— Ingrat! je t'ai sauvé la vie et tu me maudis! je
t'apporte le bonheur à celte heure, tu me maudis encore !
j'ai peut-être eu quelques torts, eh bien! je viens les
réparer. Allons, suis-moi! ta fille...
— Ma fille! mais j'ai juré de mourir inconnu à
tous!...
— Insensé! celui qui t'a lié par le serment, te délie....,
allons, suis-moi ! ta fille est libre ! Si tu tardes, tu ne la
reverras plus, elle va se faire recluse.
— Suis-je libre, entièrement libre?
N. P. 2
1U AUTREFOIS.
— le te l'ai déjà dit : ce que je craignais que tu racon-
tasses au prieur, je l'ai avoué.
— Eh bien ! partons. J'accomplirai mon devoir.
Heureux à cette pensée, heureux des maux passés,
Hupert abandonne avec joie une vie de privations et de
misère. Il va retrouver ses bois, ses marais, les voisins
avec lesquels il a vieilli; il va revoir sa Giselle! Quant à
Varmond, cette heure est pour lui une heure d'angoisse.
La fortune que l'on voit devant ses yeux, que l'on touche
de la main, est justement celle que l'on désespère le plus
d'atteindre. Dans son impatience, l'homme est ingénieux
à faire son malheur. Attendons : tout vient à point à qui
sait attendre.
Accueilli favorablement par le prieur, avec quelque
étonnement, certes, Hupert le vit donner à Philippe,
accusé par lui, la place de messier, que son âge ne lui
permettait plus de remplir; mais, pourvu d'un colonique,
aidé dans ses travaux par l'heureux jeune homme dont
Giselle accueillit les voeux dès qu'elle eut revu son père,
il vécut de longs jours; caressé dans sa verte vieillesse
par les petits enfants qu'il avait toujours rêvés ; grandi
à ses propres yeux par l'affranchissement que le prieur
lui avait accordé ainsi qu'à Varmond, sur lequel le sire
de Baugé avait abandonné tous ses, droits.
A notre siècle positif, parler de foi jurée., de sacrifice,
d'expiation, c'est provoquer la moquerie. Qu'importe?
chacun a sa manie, gardons la nôtre; si là fortune nous
est contraire, nous pourrons du moins vivre en paix avec
nous-mêmes, mourir le coeur tranquille, la tête haute
LA JUIVE.
XVe SIÈCLE.
I
La France du XVe siècle n'était pas ce que nos rois
l'ont faite : au nord, au midi, au couchant, au levant,
de nombreuses populations, qui maintenant sont bien
françaises, nous étaient hostiles ou du moins étrangères.
Aux portes de Lyon flottaient les drapeaux de princes ne
relevant que de Dieu et de leur épée, et les querelles
répétées de ces rois au petit pied qui se trouvaient trop
à l'étroit, leurs convoitises qui se transmettaient comme
un héritage, faisaient un rude sort à nos pères.
Souventefois, les dauphins de Viennois et les comtes
de Savoie s'étaient rencontrés en ennemis sur les champs
de bataille : l'annexion du Dauphiné à la France ne mit
pas tout de suite fin à ces collisions, à ces querelles entre
voisins, à ces guerres, si l'on veut ennoblir la chose. C'est
un épisode de ces temps agités que nous voulons esquisser
aujourd'hui.
20 LA JUIVE.
Six heures sonnaient; les ombres s'allongeaient à
peine sur la Valbonne désertée avant l'heure et que le
chant du moissonneur ne venait point animer ; accoudé
sur les créneaux couronnant la porte de Pérouges, un
jeune homme d'une noble figure, Robert Couturier,
rêvait tristement, inattentif aux propos belliqueux de ses
compagnons de garde jouant au héros comme des bisets
hors de portée. Sa pensée s'égarait morne et distraite,
mais tout à coup elle se réveille irritée, des voix moqueuses
ont répété ce dicton populaire venu jusques à nous :
Peruria Peruviorum, villa imprenabilis.
Lauphinati, coquinati, voluerunt prendere et non poluerunt ;
Emportaverunt portas et gondos,
Diabolus emportet eos1 !
Nous ne prétendons défendre ni sa moralité, au moins
contestable; ni sa latinité, Ducange seul le traduirait
sans sourciller 2; ni son à-propos. Robert était né en
Dauphiné, et volontiers nous prendrions le parti du jeune
homme se réveillant de ses pénibles rêves pour défendre,
un pou vivement, l'honneur de sa patrie.
Eprouvé par divers chagrins, Robert avait depuis
quelques mois abandonné Salette où il était né, et,
profitant des coutumes du temps, était venu se faire
homme du duc de Savoie. Or, marchant sur les traces de
ses pères, qui avaient eu souventefois maille à partir avec
les anciens dauphins, Amé VIII de Savoie venait de
recommencer la guerre et d'envahir les Etats de Louis
(1) Perouges des Perougiens, ville imprenable. Les Dauphinois,
race de coquins, voulurent le prendre et ne le purent pas. Ils
emportèrent les portes et les gonds. Que le diable les emporte!
(2) Ducange est auteur du Glossarium medioe et infimoe latinitalis.
LA JUIVE. 21
dauphin de France. Robert n'avait pas été appelé à servir
d'une manière active, il sentait néanmoins qu'il était en
arme contre son légitime seigneur, et ce fut avec une
aigreur, nullement contenue, qu'il apostropha les savants
qui voulaient se gausser de lui en répétant le chant
de triomphe des temps anciens.
— Vous insultez les Dauphinois, gens de rien ! s'écrie-
t-il; oubliez-vous donc que devant eux vous tremblez
comme de vieilles femmes?
— Et toi, menteur maudit, oublies-tu que tu es homme
de Monseigneur le duc?
— C'est vrai et bien m'en repens. N'importe ! les Dau-
phinois valent mieux que vous.
Des. injures on allait passer aux coups, le châtelain
survint, il imposa silence aux colères, et, s'adressant à
Robert :
— Veux-tu donc trahir le seigneur duc?
— Je n'ai jamais trahi ni ne trahirai.
— Tu le dis, je le crois. Garde ta langue, cependant et
souviens-toi qui tu sers. Quant à vous, ajouta-t-il, se
tournant du côté des bourgeois étonnés, sachez aussi
vous taire et n'élevez pas de vaines querelles.
Robert était prisé du châtelain, qui le savait homme
de courage, homme de foi. Pour éviter de nouvelles
tentations à son humeur batailleuse, il lui donna une
missive à porter au capitaine de la villa, de Bourg, et,
le lendemain avant l'aube, notre aventureux jeune homme
suivait d'un pas délibéré, mais d'un coeur inquiet, la
route triste et monotone qui passe par Chalamont.
La Dombes n'avait pas encore subi la dévastation, la
ruine, la dépopulation que Biron lui infligea plus tard ;
les voyageurs étaient rares néanmoins. Bientôt Robert
remarqua une femme d'une taille élevée, que distin-
22 LA JUINE.
de la Dombiste son corsage brun lacé par devant,
le mouchoir rouge couvrant à demi ses noirs cheveux.
Elle cheminait, tantôt en avant, tantôt en arrière de lui,
marchant pour ainsi dire comme do conserve; elle sem-
blait l'épier!... Peu tolérant de sa nature, Robert n'avait
pas besoin que la colère prît beaucoup de peine pour
agacer ses nerfs, aussi, s'arrêtant tout à coup :
— Devant ou derrière, sorcière maudite; je ne vais pas
avec toi au Sabat ! Devant ou derrière !
— Eh quoi ! c'est ainsi que tu m'accueilles! As-tu donc
oublié Rachel?
— Rachel! s'exclame Robert.
De douloureux souvenirs sont arrivés à son coeur en
reconnaissant la femme qui lui parle, souvenir d'un
passé qu'il regrette, souvenirs d'un bonheur détruit par
de perfides paroles.
— Arrière! s'écrie-t-il.... Ma fiancée, les illusions do
ma jeunesse évanouies devant tes fatales révélations,
crois-tu que je les aie oubliées? Arrière, te dis-je, tu m'as
fait assez de mal! 0 Jeanne, ô ma pauvre femme! me
voici peut-être pour toujours séparé de toi !
— Mais si j'ai cru que Jeanne était coupable, n'ai-je
pas dû le le dire?
— Assez, Rachel, assez. Suis ta route, laisse-moi suivre
la mienne; je suis homme de Savoie, maintenant, et ne
songe plus qu'aux intérêts de notre duc. Adieu. Que le
Ciel te pardonne tout le mal que tu m'as fait !
Il doublait le pas, mais la Juive ne la perdait pas de vue ;
par un sentier plus court, elle le rejoignit bientôt.
— Robert, lui dit-elle, me pardonnerais-tu si, trompée
moi-même, je t'avais trompé?
— Tu me trompes encore, je gage! s'écrie le jeune
homme rougissant.
LA JUIVE. 23
— Viens au pays, tu verras si j'ai dit vrai cette fois.
Jeanne t'attend.
— Rachel ! ne te joue pas de moi.
— Viens au pays.
— Eh bien! nous irons ensemble. J'ai une lettre à
porter à Bourg, j'y cours.
— Mais, Robert, tu es homme du dauphin, tu lui as
prêté foi et hommage, tu ne dois pas servir ses ennemis.
Pour être fils de France, Louis n'en est pas moins notre
dauphin, et, quand il sera roi, c'est en roi qu'il récom-
pensera ceux qui l'auront servi. Partons de suite.
— J'ai fait une faute, Rachel, ce n'est pas par une
trahison que je veux l'effacer, la faire pardonner.
— Hâtons-nous, alors. Je ne te quitte plus.
Elle dit. Cheminant ensemble, la Juive et le jeune
homme échangent mille propos, mais quand elle veut le
faire jaser sur la guerre et les préparatifs qui sont faits
dans les Etats de Savoie, il ne l'entend pas, ne lui répond
pas, et en revient toujours à Jeanne, au pays. Le soleil,
cependant, s'élevait à l'horizon, la chaleur commençait à
se faire sentir; prenant la gourde qui pend à son côté,
Rachel la présente à Robert ; il la porte à ses lèvres
altérées, reprend sa route d'un pas alourdi, s'asseoit et
bientôt tombe à terre, vaincu par un sommeil étrange.
Il
Plusieurs heures s'écoulèrent. Robert s'éveilla... devant
lui ses pensées flottaient, confuses, incertaines. Il se
croyait à Salette. Se reprochant un sommeil qui avait
donné à son troupeau le loisir de se disperser, il se leva
24 LA JUIVE.
pesamment, retomba, et ne retrouva qu'après un long
temps la perception complète de ses idées. Il lui fallut
passer par son. séjour à Pérouges pour en arriver à son
départ, à sa mission, à sa rencontre avec Rachel !...
L'effroi le saisit à cette dernière pensée, il porte la main
à sa ceinture et n'y retrouve pas la missive dont il a été
chargé! Plus de nuage, la vérité n'est que trop claire,
Rachel lui a donné un breuvage pour l'endormir; lui a,
pendant qu'il dormait, dérobé cette lettre confiée à sa foi !
Atterré devant la fatale découverte, Robert semble
hésiter quelques minutes; il pâlit, il rougit, un rude
combat se livre dans son âme, mais bientôt se levant, il
prend la route de Bourg.
Devant le pont-levis de la porte Teynières, se promenait
un hallebardier italien. Robert, l'abordant, s'enquit du
logis du capitaine de la ville, ne put comprendre sa
réponse et voulut passer outre. Mise en travers, la halle-
barde de l'Italien l'arrêta Les injures se comprenant
toujours assez, la scène allait devenir sanglante; un
bourgeois vint se poser en médiateur, et Robert, étonné
de la soumission avec laquelle lui parlait l'Italien, répéta
sa demande au nouveau venu.
— Que veux-tu au capitaine? dis-le-moi, ce sera
tout un.
— C'est au capitaine de la ville que je veux parler.
— Tu ne pourras pas le voir.
— Il le faut.
— Eh bien ! c'est moi qui le suis !
— Vous! répond Robert d'un ton méprisant, vous!
Faites taire ce braillard, et conduisez-moi près du capi-
taine.
Riant sous cape de la brusquerie, de la méfiance du
jeune homme, le placide bourgeois lui fait signe de le
LA JUIVE. 23
suivre, et, bientôt, ils arrivent devant la porte de l'hostel,
devenu maintenant une prison.
Les valets se levant à leur approche des bancs où ils
étaient assis, Robert s'en émut, comprit qu'il s'était
trompé; mais se ravisant en vrai Dauphinois :
— Pardon, messire ; qui aurait été deviner le capi-
taine de la ville sous un pourpoint de gros drap?
— Voudrais-tu que pour me promener dans les rues je
fusse vêtu de velours et de drap d'or?
— Non, messire, mais, en temps de guerre, le capi-
taine de Bourg devrait avoir la cuirasse au dos, la salade
en tête.
— Tu n'es pas timide, reprend avec un peu d'aigreur
le capitaine; que veux-tu? sois bref.
— J'obéirai.
Le ton, la contenance de Robert avaient changé tout à
coup ; avec la tristesse d'un noble coeur qui se trouve en
faute il dit ce qu'il était, la mission qui lui avait été
confiée, la manière dont il s'était laissé surprendre, la
honte dont il se voyait couvert. Le front du capitaine
se déridait, il souriait presque an désespoir du cheva-
leresque vilain.
— Que viens-tu faire à Bourg, étourdi? lui dit-il.
— Je viens vous avertir que j'avais un message pour
vous (le savoir doit déjà vous être quelque chose); mais,
avant tout, je viens pour sauver mon honneur. Si je suis
zoupable, dois-je fuir devant le châtiment?
— Tu es un être rare ! Jure-moi de ne pas t'enfuir, et
tu seras libre dans la ville.
— Si je suis coupable, punissez-moi; si je ne le suis
pas, laissez-moi regagner le Dauphiné.
— Eh bien ! va en prison, étourdi Moi aussi je dois
compte de ma conduite; mais sois tranquille, je recom-
26 LA JUIVE.
manderai que l'on te traite bien, et, si jamais tu as besoin
de protection, n'aie pas recours à d'autres qu'à moi.
Le capitaine frappa du pied, deux gardes entrèrent, il
leur parla, et, sortant avec eux, Robert alla commencer
une nouvelle vie, la vie du prisonnier.
III
Quinze longues journées ont passé sur la tète du captif;
de graves événements se sont accomplis ; dans la même
salle où, cachant mal un sourire, le capitaine de la ville
interrogeait Robert, nous le retrouvons, le front plissé
cette fois, le front soucieux. Rachel, espion des deux
partis, lui racontait les suites désastreuses de la bataille
d'Antbon 1.
— Bien, Rachel, lui dit-il, tu es habile et dévouée.
Il importe de savoir les mauvaises nouvelles, au moins
autant que les bonnes; je te remercie. Ce que tu dis, je
le savais déjà, mais n'importe. Maintenant, écoute-moi.
Il lui répète alors l'histoire de Robert, que pour une
(1) 11 juin 1430. — Victorieux avec des forces moindres de
moitié, le sire de Gaucourt, gouverneur du Dauphiné, fut puissam-
ment aidé par les Lyonnais, que commandait Imbert de Groslée,
sénéchal de la ville de Lyon. La victoire fut complète, et, dans le
butin, figurèrent avantageusement huit cents prisonniers , dont
plusieurs de quelque importance. François de la Palud, l'un d'eux,
fut racheté par sa mère ; de Villandras, capitaine d'une bande espa-
gnole au service de France, se racheta pour huit mille florins (cent
soixante-dix mille francs environ). Le lendemain de la bataille, Fran-
çois de la Gelière vendit quelques héritages pour payer la rançon
de son fils, etc. (La Teyssonnière, Recherches hist. sur le départ, de
l'Ain, t. 4. p. 201. Chorier, Histoire du Dauphinl, s. 426, etc.)
LA JUIVE. 27
part elle sait mieux que lui, et les promesses qu'il lui a
faites, sûr de son innocence.
— Tu es habile, tu es discrète, Rachel, ajoute-t-il enfin,
il faut que tu le fasses évader!
— Mais, qui vous gêne, messire? donnez un ordre, il
sortira blanc comme neige.
— Quoi! tu ne comprends pas? je ne peux pas le
donner, cet ordre; il faut qu'il s'échappe.
— Je comprends, messire, je comprends. Vous voulez
qu'il sorte de prison, la faute restant sur moi !
— Tu es habile, Rachel, tu dois connaître le geôlier;
rien ne te sera plus aisé.
Plus habile lui-même, le capitaine de la ville aurait
remarqué l'indignation qu'avait laissé percer la Juive,
en apprenant que Robert était venu se livrer; la crainte
qu'elle n'avait pu cacher, en pensant que, servant les
deux partis, d'une manière ou d'une autre elle finirait
par se trouver compromise; mais, reprenant bien vite tout
son sang-froid, et guidée par la rapide intelligence de sa
race calculatrice, elle lui répondit:
— Je vais par conséquent, à votre avis, jouer ma tête
pour vous faire plaisir?
— Non, pas pour me faire plaisir ; tu seras bien payée
de ce nouveau service.
— Il me faut de l'or, beaucoup d'or, pour réussir !
— Tu l'auras.
— C'est à présent qu'il me le faut. Il n'est pas pour
moi, cet or.
Souriant au souvenir des éloges qu'il venait de donner
au dévouement de Rachel, le capitaine lui mit dans la
main quatre florins 1 et la congédia, en lui disant :
(1) Le florin valait vingt-un francs soixante centimes environ.
28 LA JUIVE.
— Réussis, et surtout sois discrète.... En cherchant un
peu, je trouverais, j'en suis sûr, vingt causes pour te faire
brancher1.
IV
Quoique Robert eût été logé dans une chambre aussi
avenante que peut l'être une chambre de prison, il n'en
rêvait pas moins tristement au présent, à l'avenir. Les
paroles bienveillantes du capitaine, ses promesses de pro-
tection ne lui apparaissaient plus que comme un leurre,
quand un soir, à une heure inaccoutumée, la porte
s'ouvrit sans bruit. A la faible lueur d'une lampe de
prison, il ne distinguait pas le visiteur, il s'approche et
reconnaît... Rachel!
Une exclamation de colère allait être la bienvenue de la
Juive, mais, lui mettant la main sur la bouche :
— Ecoute d'abord, lui dit-elle, je viens te rendre la
liberté !
Hésitant entre ses rancunes et l'espoir qui s'offrait à
lui, Robert restait muet, immobile.
— Il n'y a pas de temps à perdre, tu vas me suivre.
— Eh bien! partons, murmura le jeune homme hési-
tant encore malgré ses paroles.
— Un moment. Il faut attacher à la fenêtre cette corde
à noeuds.
— Elle no sera jamais assez longue.
— Qui te parle de t'en servir? Tu causeras demain,
obéis aujourd'hui.
Subjugué par l'énergique vouloir de cette femme,
(1) Pendre.
LA JUIVE. 29
Robert obéit. Au meneau de la fenêtre Il attacha la corde
qui devait être responsable de sa fuite, la rejeta au dehors,
suivit Rachel d'un pas circonspect, passa devant les
geôliers léthargiquement endormis autour de brocs vides,
et bientôt, hors de la prison, respira à pleine poitrine l'air
vivifiant de la liberté.
La lune brillait au ciel, mais les étages des maisons
de Bourg au moyen âge, avançant les uns sur les autres,
couvraient de leur ombre protectrice nos fugitifs-, qui
devaient attendre l'ouverture des portes de la ville. Cette
attente semblait longue à Robert, et Rachel eut à contenir
l'étourdi, voulant, pour en finir, se jeter du rempart
dans les fossés.
— Deux heures encore, lui disait-elle, deux heures
encore, et tu seras vraiment libre.
— Deux heures! les geôliers s'apercevront de mon
évasion.
— Ils ont encore pour deux heures de sommeil...,
Calme-toi, reprend-elle, le voyant la regarder d'un oeil
irrité, ils se réveilleront.
Elle le persuadait avec peine ; elle y réussit cependant,
et, l'angelus ayant sonné à Notre-Dame, tous deux s'ache-
minèrent avec précaution vers la porte Teynières.
Le pont-levis n'était pas baissé, mais déjà quelques
bonrgeois attendaient. Déjà, à côté du hallebardier de
garde, se dressait, dans son importance et dans son
hoqueton parti de sinople et de sable 1, couleurs de la
cité, une espèce de portier-consigne, qui connaissait ou
devait connaître tous les citadins sortant de la petite
ville, tous les campagnards y entrant.
— Tu m'attendras vers le Mail, dit Rachel à l'oreille
(1) Vert et noir.
30 LA JUIVE.
de Robert. Allons, voici le moment critique, profite de
la foule, mais, je t'en conjure, ne te hâte pas.
Elle dit et marche au danger.
Il était plus grand qu'elle ne le croyait; le hallebardier
de garde était le même qui, quinze jours avant, arrêtait
Robert ; il le reconnaissait, et, ne pouvant s'expliquer
autrement, l'indiquait du doigt à l'homme officiel. Rachel
s'en aperçut. Son plan était fait, elle heurta une femme
portant un panier plein d'oeufs, le panier tomba, les
oeufs se brisèrent, la métayère irritée commença à jouer
des poings. Rachel était moins forte, elle accepta néan-
moins le combat, et déjà, autour des deux champions,
se pressait la foule, riant, applaudissant à ce duel peu
courtois, quand le portier accourut pour faire cesser
le désordre, et, reconnaissant la Juive, interposa sa
médiation.
— Eh bien ! s'écrie Rachel, qu'elle me demande par-
don et je payerai.
Consolée par cette offre, s'énorgueillisant, tout bas pour
le moment, des coups qu'elle a donnés en appoint du
marché, la métayère accepte cinq gros viennois1 pour
ses six vingts oeufs, prix arbitré par le portier-consigne,
et, remerciant celui-ci d'un signe mystérieux, Rachel
court rejoindre son protégé.
Sans se hâter, sans regarder en arrière, Robert avait
passé la porte, ne se doutant pas que Rachel fût mêlée
dans la querelle. Déjà il s'étonnait de ne pas la voir, et
(1) Neuf francs de notre monnaie. Le bétail à cette époque avait
à peu près la môme valeur qu'à présent, peut-être un peu moins :
mais les poules, et par conséquent les oeufs (sans doute par ce qu'on
n'avait pas de menus grains), valaient le double environ. Les jour-
nées d'ouvriers se payaient un tiers de plus que nous les payons.
LA JUIVE. 31
le généreux étourdi allait rentrer dans la ville, pour lui
venir en aide; elle arrive enfin.
— Partons, dit-elle, partons sans tarder. Nous avons
encore une heure.
Ainsi fut fait. Prenant à gauche, nos fugitifs traver-
sèrent les Vennes et gagnèrent la forêt de Seillon. C'était
un peu se détourner du port sauveur, mais ils pouvaient
marcher pendant tout le jour par des sentiers peu fré-
quentés, et, la nuit venue, ils n'avaient plus rien à
craindre. Tout en cheminant, Rachel contait, à sa ma-
nière, au jeune homme, comme quoi elle l'avait quitté
avant qu'on ne lui enlevât les dépêches dont il était
chargé; elle le convainquait mal, et, sans s'appesantir
sur ce fait difficile à colorer, sans parler de son entrevue
avec le capitaine de la ville, elle en arrivait à lui expli-
quer le sommeil des geôliers ; à lui dire la ruse qu'elle
avait employée pour détourner l'attention des gardes de
la porte.
V
Rachel avait espéré longtemps épouser Robert; elle
avait voué à Jeanne, sa femme, une haine implacable.
Ils approchaient de Meximieux; l'écho du château leur
renvoyait un chant étrange qui n'est venu jusqu'à nous
que modernisé, traduit pour ainsi dire et parodié, mais
que n'aurait pas désavoué notre siècle. Glorifiant les
masses, insultant les chefs, il disait narquoisement la
fuite du prince d'Orange, passant le Rhône à la nage et
encourageant son cheval.
Si tu me passes l'onde.
Mironton ton ton mirontaine,
32 LA JUIVE.
Si tu me passes l'onde,
J' t'baiserai les quatre pieds, etc., etc.
Robert ne le comprenait pas ce chant de la veille, et
ce fut à la Juive une occasion de lui conter ce qui s'était
passé pendant sa captivité : l'invasion du Dauphiné, la
bataille d'Anthon, la fuite du prince d'Orange.
— Mais, interrompit le jeune homme en pâlissant,
Anthon c'est bien près de Salette! Sais-tu ce qu'est devenue
Jeanne?
— Jeanne! ne te l'ai-je pas dit? Elle est morte. Les
soudards l'ont tuée.
— Morte! s'écrie-t-il éperdu, morte!
— Tu pourras trouver une autre femme aussi dévouée
pour le moins.
Robert rougissait, pâlissait.
— Rachel, dit-il enfin d'une voix brève et saccadée,
tu as exposé ta vie pour moi, je dois te pardonner tes
paroles ; mais, sache-le bien, jamais je n'aurai d'autre
femme que Jeanne; elle est morte, je lui garderai
ma foi.
Il dit, et, abîmé dans sa douleur, n'écouta même pas
les compatissances de Rachel.
Un éclair de fureur brillait dans les yeux de la Juive,
mais elle se tut Doublant le pus, ils arrivèrent au
Rhône.
Dans un lieu désert, dans une forêt de joncs, était
cachée une frêle barque. D'un geste Rachel la montre à
Robert, et, saisissant les rames, ils ont bientôt gagné le
milieu du fleuve.
— Je ne te verrai donc plus, ô mon épouse, dit à ce
moment Robert soupirant.
— Encore Jeanne !
LA JUIVE. 33
La figure de la Juive s'était empourpréeen prononçant
ces cruelles paroles; elle s'élancevers le jeune homme, le
saisit par le bras, et le précipite dans les flots. Mais la
méchante femme, par ce brusque mouvement, fit chavi-
rer la barque; elle disparut sous les ondes. Longtemps on
vit Robert luttant contre la mort ; ses forces s'épuisèrent
enfin, il ne reparut plus qu'à de longs intervalles; un
dernier appel à Dieu retentit dans l'espace et le flot,
redevenu calme, réfléchit de nouveau les brillantes étoiles
qui paraient cette nuit d'été.
Le même flot ensevelissait Robert et Rachel, il est
vrai, mais devant le souverain juge l'un se présentait
martyr de l'honneur et de la constance; l'autre marquée
au front des stigmates d'une implacable haine, d'un sata-
nique désespoir, et là : A chacun selon ses oeuvres.
QUI TROP SE PRISE, MAL LUI ADVIENT.
XVe SIÈCLE.
I
Devançant son légal avénement (on n'était qu'au 8 sep-
tembre), amoindrissant, étouffant le son de la cloche qui
convoquait au parlouer de l'hospital 1 les syndics et con-
seillers de la ville de Bourg, un brouillard prématuré cou-
vrait de ses voiles la cité grelottante et enfiévrée. L'heure
était matinale, et cependant, au coin de chaque rue, sous
les halles, devant la maison des pauvres du Christ, de nom-
breux bourgeois échangeaient de vifs propos.
Par une ordonnance du 27 juillet 1436, Louis de
Savoye, lieutenant général d'Ame VIII son père, avait
prescrit aux bourgeois de la ville de nettoyer et balayer,
chacun devant chez soi, les charrieres.2 Voulant se poser
en homme libre, en champion de la liberté, Jacques
(1) Bourg n'avait point à cette époque d'hôtel de-ville.
(2) Les rues n'étaient point pavées et se nommaient des charrières.
36 QUI TROP SE PRISE,
Compeyn, un des conseillers, avait fièrement refusé de
jurer obéissance à cette ordonnance de police, 4 et le conseil
de ville s'assemblait pour délibérer sur son refus.
La délibération ne fut pas longue.
Renié par tous, exclu du conseil par le jugement de
ses pairs, Compeyn se retirait chez lui, la tête haute
comme un nouvel Aristide ; sur la porte, il rencontre Jean
Marandé.
Assez occupé avec les astres pour mépriser les choses
de la terre, Marandé recueillait peu de sympathies. C'était
un sorcier. Compeyn allait se détourner de lui, quand
celui-ci lui dit :
— Je te félicite, Compeyn, ton étoile a brillé sur l'ho-
rizon. La conjonction de Mars et d'Orion te présage un
brillant avenir, mais tu dois marcher vers l'occident.
— Que veux-tu dire? tu sais ma triste aventure et te
gausses de moi... je ne sais ce qui me retient, ajouta-t-
il, s'animant et brandissant son bâton noueux, je ne sais
ce qui me retient de te payer de suite ta sotte plaisanterie !
Marandé sourit, puis reprenant bien vite son rôle de
prophète :
— Tu dois aller du côté de l'occident, tu iras tu dois
faire une brillante fortune, tu la feras.
— Qui te dit cela?
— La conjonction de Mars et d'Orion ; la présence de
ton étoile sur l'horizon en même temps.
La réputation de Marandé devait grandir; plus tard on
le trouve astrologue de Charles VII, roi de France, 2 mais
(1) La Teysonmère. Recherches historiques sur le département de
l'Ain, t. 4, p. 327.
(2) Jean Marandé, astrologue de Charles VII, était de Bourg.
Biographie des hommes célèbres du département de l'Ain, p. 10.
MAL LUI ADVIENT. 37
déjà il était en crédit. Quelques pronostics réussis avaient
suffi, et, tout en le redoutant, Compeyn croyait en lui.
Rions de nos pères, nous en avons le droit. Que risquons-
nous, d'ailleurs? Des neveux ne viendront-ils pas se mo-
quer de nous à leur tour, pour la même cause et à aussi
juste titre?
Compoyn croyait en l'astrologue, on se raccroche à tout
quand on croit voir l'abîme ; bientôt il en vint à quelques
difficultés de détail :
— L'occident ? c'est la terre de Beaujeu?
— Beaujeu! qu'y ferais-tu?... c'est près du noble roi
de France que t'appelle ton étoile.
— Mais que deviendra mon logis?
— Je te le garderai.
— Et Maurette, ma fiancée?
— Maurette I tu épouseras la fille d'un comte.
Compeyn, hélas I se laissa bien vite persuader. Cher-
chant à s'étourdir, cherchant à oublier sa future épouse,
il se hâta de prendre quelques carolus d'or cachés dans le
bahut, remit les clefs de son logis à Marandé renvoyé du
sien, ne sachant où abriter sa tête, et partit sans dire
adieu à personne : il ne fallait pas laisser passer la con-
jonction de Mars et d'Orion !
II
La brume s'évanouissait ; le soleil commençait à percer
ce voile diaphane, et la fleur, s'épanouissant à ses rayons,
le ruisseau murmurant dans la prairie, l'alouette chan-
tant dans les airs, tout dans la nature semblait ren-
dre hommage au Dieu créateur. Les volées joyeuses du
bourdon de Notre-Dame annonçaient la fête de la Mère du
38 QUI TROP SE PRISE,
Rédempteur, rappelant à l'homme qu'à lui moins qu'à
tout autre il est permis d'être ingrat, et néanmoins, Com-
peyn ne songeait qu'à lui.
Il ne songeait qu'à lui!... confiant dans les pronostics
de Marandé, la tête haute, la lèvre souriante, il marchait
d'un pas résolu vers un avenir brillant. Le présent était
cependant bien noir !
Jusques alors, la terre de Savoye n'avait vu qu'à dis-
tance les sanglantes luttes des Français contre les Anglais
et les Bourguignons leurs alliés, mais le théâtre de la
guerre n'était pas si loin qu'il n'en vînt une odeur de
sang et de carnage; la Bresse, pas assez bien gardée pour
que les écorcheurs ne vinssent parfois la mettre à rançon.
Hors des murs d'une ville fermée on pouvait toujours
craindre fâcheuse rencontre quand la nuit se faisait;
Compeyn se prit à penser qu'il serait sage de traverser,
de jour, les marais couverts de joncs, qui bordaient alors
la Saône aux approches de Mâcon. Voulant s'excuser
devant lui-même, il se disait :
— Par une belle nuit d'automne, je serai mieux à l'abri
d'un buisson que dans un logis enfumé!... Après tout, ce
n'est point pusillanimité, c'est fantaisie, se répétait notre
héros.
Il se persuada bien vite, avisa un épais hallier et vint
y faire son gîte, comme un écolier émancipé depuis huit
jours.
Au XVe siècle on n'avait inventé ni les santés frêles et
délicates, ni le confort qu'elles exigent Nos pères dor-
maient fort bien sous la voûte du ciel, Compeyn dormit
bientôt d'un profond sommeil.
Réveillé par la fraîcheur du matin, avec le soleil, il
reprit sa course vers l'occident et, traversant les marais
sans encombre, il atteignit les chaumières de Saint-Lau-
BAL LUI ADVIENT. 39
rent, au moment où, sur leurs portes, ses habitants pre-
naient le repas du matin.
Sa figure inconnue, son pourpoint mal en ordre, ses
chausses couvertes encore de la poussière de sa couche,
attirèrent aussitôt tous les regards ; bientôt il entendit
résonner à ses oreilles les épithètes mal sonnantes de
truand, de routier, d'écorcheur, et, peu soucieux d'une
querelle, il se hâta vers le pont qui séparait la part de
l'empire de la part du royaume 1. Là, nouveau danger.
Retirant leurs filets, des pêcheurs venaient d'amener les
corps dé deux écorcheurs qui, liés ensemble, avaient été
jetés à l'eau 2. Le peuple s'attroupait, s'animait ; Compeyn
arrivait à ce moment, on l'entoura et peu s'en fallut qu'à
ce brigand, signalé par un enfant du faubourg, on n'atta-
chât une pierre au cou pour l'envoyer rejoindre ses com-
plices.
Il n'en eût été que cela. La linch law des Etats-Unis
n'est point un perfectionnement, une simplification de
procédure récemment découverte par les républicains
modèles ; de tout temps, elle a été mise en usage, et, sans
l'intervention d'un marchand fourreur, Marc Hitler, qui
connaissait Compeyn et l'emmena chez lui, le champion
de la liberté du peuple eût bien pu devenir sa victime.
Maugréant à part soi contre les énergumènes à qui la
loi ne suffisait pas, Compeyn entrevoyait à cette heure
qu'elle pouvait parfois avoir quelque chose de bon; qu'elle
(1) La rive gauche de la Saône relevait de l'empire d'Allemagne.
la rive droite du royaume de France ; le souvenir s'en est conservé
longtemps encore après que le fait n'existait plus,
(2) La rivière de Sosne et le Doux étaient si pleins de corps et de
charongnes d'iceux écorcheurs, que maintes fois les pescheurs les
tiraient au lieu de poisson, deux à deux, trois à trois, liés et accou-
plés de cordes ensemble... Mémoires d'Olivier de la Marche.
40 QUI TROP SE PRISE,
devait parfois être respectée. Il lui en coûtait cependant
de déposer son rôle de martyr de l'indépendance, avant
d'avoir pu en conquérir un autre :
— Alors comme alors, se disait-il, mais en attendant!.,
Le peuple ému se dispersait lentement; la nuit vint
enfin le décharger de ses devoirs de juge et de bourreau,
le renvoyant aux placides joies du coin du feu. Compeyn
avait eu tout le temps de prêcher les droits du peuple, il
partit pour aller servir un roi, absolu quand il le pouvait,
cruelles dissonances de notre pauvre humanité !
Entre les nombreux visiteurs qu'avait amenés chez
Marc Hittler la curiosité se masquant en compatissance,
Compeyn en avait remarqué un.
Bien fait, bien vêtu, accueilli par le fourreur avec une
sorte de crainte respectueuse, Engelbart ce visiteur, avait
semblé prendre à Compeyn un intérêt particulier. Il
s'était informé de ses projets, de ses ressources; lui avait
dit que sans argent, sans protecteur, il ne pouvait réussir ;
qu'il pourrait faire mieux ; en un mot lui avait témoigné
une bienveillance qui flattait d'autant plus notre étourdi
que le fourreur en paraissait jaloux et l'avait mystérieuse-
ment averti de se méfier de cet étranger.
Compeyn n'en tint compte ; aussi rencontrant Engel-
hart au sortir de la ville, il s'épanouit, en apprenant que
pendant plusieurs heures leur route serait la même.
L'écorcheur (on ne se lave jamais entièrement aux yeux
de la multitude), l'écorcheur avait dû partir de nuit pour
éviter d'être reconnu, mais pour quelle cause Engelhart?
Cette pensée ne vint pas même effleurer l'esprit de Com-
peyn. Au lieu défaire causer son compagnon de route, il
ne songea qu'à lui raconter ce qu'il avait fait, ce qu'il
voulait faire.
Souriant à ses propos vantards, Engelhart approuvait
UAL LUI ADVIENT. 41
tout, puis, par un malencontreux mais... renversait
l'échafaudage sans base.
— Que voulez-vous donc que je fasse? s'écrie enfin
Compeyn irrité et se posant devant lui les bras croisés.
Vous approuvez ce que je dis, puis ensuite ruinez toutes
mes espérances !
— Ce que tu dois faire ! retourner à Bourg, ou prendre
le parti que prendrait un homme de coeur.
— Retourner à Bourg! être la fable de tons !... J'aime-
rais mieux m'écorcher moi-même, reprit Compeyn avec
un rire sauvage.
— Tout beau, mon brave! mieux vaut encore écorcher
les autres.
Si la nuit avait été moins noire, le brave eût frémi
devant le satanique sourire qui frangeait les lèvres du
routier, mais nulle étoile ne brillait au firmament, et
notre héros détrôné suivait déjà machinalement un maî-
tre. Bientôt un grand lévrier blanc accourut à eux,
aboyant joyeusement.
— Silence, César, silence, dit Engelhart se baissant
pour le caresser; nous ne sommes pas encore dans le
Morvan pour faire tant de bruit.
Compeyn allait demander à son compagnon de lui
expliquer cette rencontre et ces paroles, il n'en a pas le
temps ; saisi par un truand sorti derrière lui d'un buisson,
il le fait rouler sur la poussière, mais, en même temps
assailli par deux autres, par Engelhart, par le lévrier qui
se met de la partie, il se voit dépouillé de sa ceinture, de
son escarcelle, de son manteau. Son hoqueton allait sui-
re, Engelhart s'y opposa, et, sans s'irriter des reproches
de traîtrise, de foi mentie, que lui prodiguait sa victime,
Il lui proposa de se joindre aux vrais partisans de la liberté
qu'il prêchait si bien! Blessé de ce sarcasme, Compeyn eût
N. P. 4
42 QUI TROP SE PRISE,
volontiers discuté; établi que la liberté qu'il réclamait
n'était pas la liberté d'attenter à la liberté des autres ;
Engelhart ne lui en laissa pas le temps :
— Adieu, homme incomplet ; je t'ai mal jugé. Retourne
à Bourg; si plus tard tu en éprouves le besoin, réclame-toi
du Serpent vert.
Tels furent ses adieux.
III
La leçon que Compeyn venait de recevoir, il ne l'eût
pas payée trop cher si elle lui eût été profitable, mais
l'amour-propre ne le permettait pas. Sans calculer aucune
chance, il reprit sa route vers l'occident.
La nuit avait pris fin sans amener nouvel encombre.
Accueilli par Compeyn comme un heureux présage, un
soleil radieux était venu dissiper les vapeurs du matin,
réchauffer les membres du voyageur, ragaillardir son
âme. Compeyn renaissait à l'espérance. Tout à coup il
s'aperçoit qu'il a faim ; il réfléchit que ses compagnons de
route, ses carolus d'or, l'ont abandonné...
Tous nous connaissons la maxime héroïque de l'Arabe :
Si lu as faim, serre la ceinture, tous nous l'acceptons avec-
respect, réservant sa mise en pratique pour un cas extrême.
Eh bien ! cette dernière ressource faisait, elle aussi, défaut
à Compeyn, sa ceinture était partie avec ses carolus!
Ce triste retour vers le positif lui avait assombri le
soleil, il cheminait découragé, voyant, sans le voir, le vil-
lage de la Combe qui, à peu de distance, à une heure du
chemin public, s'étageait coquettement sur une colline
verdoyante. Une illumination subite, un souvenir béni,
vient tout changer : derrière cette colline se cache une
MAL LUI ADVIENT. 43
manse des fils de Saint-Benoît ! Jadis il a connu le prieur,
Raymond Bélair, lorsque celui-ci était dans le siècle.
— Près d'un ami, s'écrie avec enthousiasme notre
désespéré de tout à l'heure, un ami doit trouver conseil et
reconfort ! Mon étoile me guide, se dit-il tout bas.
Et, variable comme le vent, c'est presque joyeux, qu'il
se hâte vers le village.
Des portes sortait une troupe étrange. Des hommes
armés marchaient en tête ; des chevaux, des boeufs attelés
les suivaient, suivis à leur tour par d'autres hommes
armés... Compeyn ne pouvait s'expliquer cet assemblage
disparate, ces pacifiques charrues, ces lances menaçantes;
mais bientôt les farouches guerriers se transformèrent en
pacifiques laboureurs, et, risquant l'aventure, il s'appro-
cha d'eux pour s'enquérir du chemin de la manse.
Les campagnes, nous l'avons dit, appartenaient pour
ainsi parler aux routiers. Faute de mieux, ils pillaient
les vilains, et ce n'était qu'en armes que celui-ci faisait
ses labours, ses boeufs, butin marchant, étant par cela
même plus tentants que tout autre butin. Pillé par le
routier qui, selon les occurrences, se posait en Français,
en Anglais, en Bourguignon, le vilain était en méfiance
de tout homme inconnu, en garde contre tous; quoique
seul, Compeyn ne s'approcha pas des laboureurs que
ceux-ci ne courussent aussitôt à leurs armes. On s'ex-
pliqua cependant. Peu sensibles aux maux d'autrui, les
pillés de tous les jours ne firent que rire de la mésa-
venture de l'étranger.
— Avoir gardé sa peau, disait l'un, c'est jouer de
bonheur !
— Il était trop maigre pour tenter leur gourmandise,
disait l'autre.
— Vous n'y comprenez rien, répliquait un troisième.
44 QUI TROP SE PRISE,
le bouffon du village, il s'est réclamé de son cousin le
grand diable d'enfer.
Ces plaisanteries souriaient peu à notre héros à jeun et
demi-nu, il demanda sèchement le chemin de la manse.
— La manse ! s'exclamèrent plusieurs voix bien chan-
gées de ton, la manse ! elle a été brûlée.
— Et le prieur, Raymond Bélair?
— Le prieur ! tué au pied de l'autel... Vous le connais-
siez, le prieur?
Compeyn ne put répondre ; ce dernier coup l'accablait.
Rappelés à de meilleurs sentiments par le nom seul de
celui qui avait passé au milieu d'eux en faisant le bien,
les vilains, repentants, s'empressaient déjà pour faire
oublier ce que, leurs propos avaient eu de coupable.
Redemandant à Compeyn sa piteuse histoire, lui racon-
tant, eux qui n'avaient jamais quitté leur village, les
dangers qui, sur toutes les routes, attendaient le voyageur,
ils le pressaient de rester avec eux jusqu'à ce que la paix
fût rétablie; mais, confirmé dans son rêve par les plan-
ches de salut qui venaient toujours s'offrir à lui au milieu
du naufrage, Compeyn ne crut pas devoir sacrifier ce
rêve brillant aux simples raisonnements du bon sens.
Ayant partagé le frugal repas de ses nouveaux amis, il se
disposait à reprendre sa course aventureuse, une lourdeur
subite, un malaise général, le firent, retomber sans con-
naissance sur le gazon qui lui avait servi de siége. Après
avoir vainement cherché à le réchauffer, à le rappeler à
la vie, les vilains compatissants ne purent que l'emporter
au village, et là, couché sur le meilleur grabat, il délira
de longs jours.
Ne t'attends pas, ami lecteur, à trouver ici une ressou-
venance des romans de la Table-Ronde. Compeyn, qui
n'était point blessé, ne vit pas une princesse déguisée
MAL LUI ADVIENT. 45
soigner ses blessures. Ce ne fut point la fille du comte,
promise à son ambition par Marandé, qui prépara les
breuvages merveilleux devant le rappeler à la vie. Cathe-
rine, la femme du laboureur, n'avait pas de blonds
cheveux ; Catherine ne cherchait pas même à dissimuler
cinquante printemps, accompagnés d'autant d'hivers;
mais, si elle n'avait pas la beauté, elle avait le coeur bon
et compatissant. Avec l'instinctive délicatesse que Dieu
met au coeur de toute femme que le monde n'a pas
dégradée, elle s'élevait au-dessus de sa condition, et, tout
en donnant au corps malade les soins qu'il réclamait,
elle s'appliquait à guérir l'âme, malade aussi, à la rassé-
réner, à la ramener à la vie. La morale de Compeyn avait
toujours été très-large, elle déteignait encore sur ses
discours ; cherchant à le ressaisir par ses souvenirs d'en-
fance, Catherine lui parla de sa mère :
— Ma mère ? je ne l'ai jamais connue.
— Pauvre enfant ! Vous êtes plus excusable qu'un
autre; les enseignements d'une mère ne se remplacent
pas. Et votre père?
— Mort deux ans après ma naissance.
— Pauvre enfant ! vous n'avez jamais été aimé.
— Vous vous trompez, bonne Catherine, reprit-il
cachant une larme; j'ai été aimé, j'ai même été fiancé
à Maurette, ma voisine, une orpheline comme moi; ver-
tueuse, sage, il ne lui manquait que la fortune.
Par un hasard providentiel, Catherine connaissait
Maurette Charpenay, qui venait quelquefois à Mâcon voir
un parent éloigné, son seul parent; elle savait que les
dires de Compeyn n'étaient que vérité. Mère d'affection,
ce fut donc avec bonheur qu'elle combattit les rêves
ambitieux de son nouveau fils, lui parlant de sa fiancée,
de Bourg, des jours heureux qu'il pouvait y retrouver
46 QUI TROP SE PRISE,
encore. Prudente, discrète, s'étudiant à faire croire à
Compeyn qu'elle était seulement l'interprète de sa propre
pensée, elle gagnait tons les jours du terrain, quand, avec
la santé, arrivèrent à celui-ci d'émouvantes nouvelles.
Les Français étaient victorieux ! Charles VII, le roi de
Bourges, comme l'appelaient les Anglais, venait d'entrer
triomphalement à Paris !
IV
Vingt-huit ans plus tard (1464), les postes furent
établies par Louis XI, ce roi à deux faces, que notre siècle
utilitaire serait bien tenté de réhabiliter, de préconiser
malgré quelques petits défauts, mais alors les nouvelles
n'arrivaient que bien vieilles ; elles n'arrivaient que par
hasard. Vers la fin de 1436 seulement, un bohémien
nomade apporta au village de la Combe l'annonce de ce
grand événement.
Son récit émut vivement Compeyn qui se croyait presque
un martyr de la cause de Charles VII ; il émut vivement
Catherine, qui voyait ruiner ses espérances, déjouer ses
pieuses trames. Faute de mieux, elle dut se contenter
de la chanceuse promesse de Compeyn que, sa fortune
faite, il reviendrait à Bourg épouser Maurette. Quant à
lui, désabusé des prédictions de Marandé, riant en lui-
même de ses abracadabrantes prescriptions d'aller à l'occi-
dent chercher le soleil levant de sa fortune, il n'en restait
pas moins avec ses pensées d'ambition. Ce n'était plus
sur son étoile, sur la conjonction de Mars et d'Orion, qu'il
en bâtissait l'édifice, le ridicule avait fait justice des pro-
nostics de Marandé, mais, en fouillant dans ses souvenirs,

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