Notes d'un voyage d'hiver de Montréal à Québec (Canada) / par M. A. de Puibusque

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bureaux des Causeries des familles (Paris). 1861. 19 p. ; in-4.
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Publié le : mardi 1 janvier 1861
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Extrait des Causeries des Familles.
PARU. — TYPOGRAPHIE WALDBR, HCS tONAPARTE, 41
Les Tratneurs do bois.
NOTES
DON
VOYAGE D'HIVER
DE MONTRÉAL A QUÉBEC
(CANADA) •
Thermomètre Réaumur.—7 degrés au-dessous
de zéroj — vent N.-E.
' Enfin nous partons. Aller de Montréal à Québec
en plein hiver n'est pas la chose la plus simple
du monde. — Adieu les commodes steamhoats qui
nous transportent en l'espace d'un sommeil au
pied du cap Diamant ; la navigation est fermée,
le Saint-Laurent ne marche plus que sous une
1 Ces notes sont empruntées & un voyage que j'ai fait avec ma femme au Canada; si jo les publie si peu de
temps après "avoir perdu cette compagne chérie de vingt-trois ans do mon existence, c'est que je cherche des
consolations dans tout ce qui me la rappelle. Jusqu'ici il ne m'a pis été possible d'eu trouver; mais du moins, eu
fie mt séparant, pas d'elle, j'ai peut-être mieux supporté ma douleur.
voûte do glace, et les chemins do fer do ses rives
n'existent encore qu'en projet. Il n'y a do choix
pour le voyageur qu'entre le stage et l'extra. Le
stage ne fait qu'une couchée; il arrive à Québec
a a fin du second jour ou dans le cours du troi-
sième, selon l'état de la route ; le prix est' de
tO piastres (50 francs). Il y a quatre places et
chaque voyageur a droit a une robe de buffle.
L'extra est plus petit; il est à deux places seule-
ment; on change do voiture et de chevaux à
chaque poste, c'est-à-dire de cinq lieues en cinq
lieues, et l'on continue le voyage à volonté. On
peut parcourir six postes ou ne faire qu'un relais
si on le préfère, liberté précieuse dans une sai-
son où, d'une .'iicure à l'autre, le temps et la routé
subissent les plus graves changements; mais ce
privilège est celui du riche, il faut donc le payer
et assez cher; 30 piastres, un peu plus de 150 fr.
— Deux statc-rooms d'un stcamhoat avec un
souper ne coûtent que 5 piastres, environ 23 fr.,
différence en plus 123, sans compter les frais
d'auberge et |a perte de temps. Ces petits détails,
insignifiants aujourd'hui, pourront devenir inté-
ressants par la suite. Si l'état des routes indique
le degré de civilisation d'un pays, la nature et le
prix des .voies de transport offrent d'époque en
époque une échelle comparative sur laquelle on
peut mesurer le progrès. Nos ancêtres auraient
été bien fiers de ce que nous dédaignons, et peut-
être arrivera-t-il que nos derniers perfection-
nements feront sourire de pitié nos arrière-
neveux.
Deux difficultés précèdent tout départ au Ca-.
nada dans cette rude saison : 1" s'habiller; 2° en-
trer dans la voiture. Au temps de l'arme blanche,
quand on allait en guerre, il fallait couvrir toutes
les parties vulnérables du corps; chacune avait
sa cuirasse : casque, visière, haubert, brassards,
gantelets, cotte de mailles, corset bardé de fer;
sans un écuyer, on n'aurait pu tout ajuster; il
fallait être aidé par deux pages pour arriver en
selle, et quand on était désarçonné on ne pouvait
se relever sans le secours de plusieurs valets; il
en est à peu près de même pour un touriste euro-
péen qui se hasarde à faire un voyage d'hiver ici.
Son armure de martre, de castor, de buffle et de
minks, le céderait à peine pour le poids aux ar-
mures d'acier du moyen âge; mais on a beau se
fourrer et se draper, le froid trouve toujours quel-
que défaut de cuirasse ; ainsi doublé ou triplé,
comment s'enchâsser dans l'étroite lx>lte d'un
slcigh qui n'a pas trois pieds de largeur? 11 faut
être soulevé, poussé, tiré, et finalement enfoncé.
Cet emballage violent a, du moins, l'avantage
do réchauffer, et une fois entré dans le sac de
buffle, on peut crier avec confiance : ail right !
Nous n'avons pas à nous plaindre do notre dé-
part; il s'est fait avec un certain décorum. L'en-
trepreneur des postes était venu en personne pré-
sider à la cérémonie, et les spectateurs ne man-
quaient pas. A Paris nous en aurions eu cent;
car jamais, excepté en Carnaval, on no vit cari-
catures si grotesques. Pourquoi ne conserverai-je
pas la liste de mes armes défensives? Cet inven-
taire m'égaiera quand je serai en pays chaud, et
les costumiers pourront en faire leur profit.
Commençons par la tête : casque de martre
ouaté en dedans avec oreillères à queue nouant
sous le menton; voile de gaze verte pour préser-
ver les yeux de l'éclat delà lumière sur la neige;
crémone ou pèlerine de martre couvrant les
oreilles, la gorge et la poitrine ; cache-nez de mé-
rinos faisant deux tours et maintenant la coif-
fure et les pièces du cou étroitement fermées; un
gilet ou plutôt une tunique de flanelle; une che-
mise, un carré double de flanelle sur la poitrine:
deux paires de bas de laine, des genouillères
épaisses, des chaussettes de coton, un caleçon de
Caribou, un pantalon de drap de cuir, des dessus
de jambe d'étoffe canadienne, des bottines de
castor double et à seconde semelle de caoutchouc ;
un gilet droit en drap de cuir laine descendant
jusqu'aux jambes (mode Louis XV) ; des manches
ouatées, un paletot ouaté avec parements, col-
let et revers de fourrure fine de castor, le collet se
relevant et enveloppant la tête presque en entier;
enfin un pardessus de buffle bien doublé et croi-
sant du haut en bas avec un capuchon sembla-
ble ; gants de laine élastique et gantelets pardes-
sus'en fourrure de minks. Si tout ce bataclan no
pèse pas 200 livres, peu s'en faut, à coup sûr.
Pour ma femme, je ne supposerai que 100 li-
vres; cela fait 300, et le poids des deux personnes
réunies élevant ce chiffre presqu'au double nous
permettait de maintenir la voiture dans un équi-
libre parfait; nos bagages attachés derrière ne
pesaient pas plus que nous. Pour expliquer toutes
ces précautions prises contre le froid, il faut dirp
que les traîneaux entièrement ouverts devant et
sur les côtés ne se ferment qu'avec des rideaux
— 3 -
de cuir assez mal ajustés et quo le vent y entro
sans le moindre obstacle.
La première poste se termine au bout de l'Ile
de Montréal sur la rive gauche de l'Ottawa, qui
«Mboucho dans le Saint-Laurent sous le nom de
Rivière-des-l'rairies. Au commencement et à la
Un de la saison, ce point est dangereux; on fait
mémo un grand détour pour l'éviter, mais à
présent la glace est si solide et si unie que nous
avons passé la rivière sans nous en apercevoir;
il y a là une auberge isolée tenue par un nommé
Descbamps ; on nous y a fait descendre pour
nous échauffer, et, ma foi, il était temps; le
nord-est qui nous soufflait au visage avec force
nous avait empourpré le nez et le front; nos
yeux pleuraient ; le poéle a renouvelé notre pro-
vision de chaleur pour la seconde poste.
Deschamps tient sa maison comme tous les
Canadiens Français qui habitent la campagne ;
c'est simple, propre, commode ; nue famille nom-
breuse s'empresse autour des voyageurs pour les
aider à ôter et à remettre leur attirail fourré. Si
l'on était forcé de prendre gite en pareil lieu, on
ne serait pas à plaindre; on y trouverait avec
ce qu'offre ordinairement a campagne, tout ce
qu'il n'est pas ordinaire de trouver à la ville :
bonne ligure d'hôte, bonne table et bon lit.
De la pointe de l'Ile de Montréal à la Yaltrie,
on continue à suivre la route de terre en pas-
sant par Arpentigny; la poste est aussi de cinq
lieues. L'auberge de la Yaltrie est tenue par des
Canadiens Anglais ; c'est une maison spacieuse et
de bonne apparence ; toutes les dispositions inté-
rieures rappellent es hôtels des petites villes de
l'Amérique et du Canada ; le parloir des voya-
geurs est un «don garni, suivant l'usage, de
rocking-chairs dont le dossier et les bras sont
couverts d'un filet en coton blanc imitant la den-
telle, d'un piano, d'une table ronde avec livres,
keepsakes et colifichets de fantaisie, d'ottomanes
en crin noir et d'un tapis à grand ramage.
Notre station à la Valtrie a été si courte que
nous n'avons pu éprouver toutes es bonnes qua-
lités de cette auberge ; nous ne pouvons louer en
connaissance de cause que la netteté des appar-
tements et la politesse des maîtres.
IA Yaltrie forme une saillie sur e bord du
Saint-Laurent avec un bouquet de hautes futaies
dont la beauté m'a frappé dans la belle saison,
lorsque je descendais vers Québec on stearaboat.
A présent ce feuillage magnifique est remplaça
par les frimas; c'est un tout autre tableau,
mais qui n'est pas, assurément, sans quelque
charme.
I.c chemin de terre que nous avons suivi de-
puis Montréal est assez bien fait, nous n'y avons
rencontré que peu de cahots; cependant la neige
qui le couvre, bien que fortement pressée par la
herse et le rouleau, résiste toujours, tandis que
sur la glace un sleigh glisse sans exiger des che-
vaux le moindre coup de collier. Nous observons
avec plaisir la différence de ces deux voies en
lassant de la terre sur le fleuve ; notre marche
s'accélère; elle doublerait aisément de vitesse
sans les rencontres fréquentes qui nous obligent
à faire halte. La route élevée en chaussée par les
couches de neige qu'on y a successivement je-
tées pour la réparer est si haute qu'on ne peut
incliner dans lu débord, et si étroite qu'il est ex-
trêmement difficile de passer côte à côte. Yoilà
pourquoi l'attelage est disposé en arbalète et la
caisse de la voiture réduite aux proportions les
plus exiguës.
Après avoir passé La Noraie vers le coucher du
soleil, nous sommes arrivés à Berthier, un peu
avant la nuit.
Berthier est une des paroisses les plus impor-
tantes du bas-Canada; la culture a pénétré au
loin dans la profondeur des terres et les proprié-
tés acquièrent chaque année plus do valeur; cent
acres valent déjà de !.'> à 20 mille francs; les An-
glais ont accaparé les meilleures; c'est la famille
Cuthbert qui possède les seigneuries de Berthier
et La Noraie. Madame Ross Cuthbert est soeur do
M. Rush, qui fut ministre des États-Unis à Paris.
La seigneurie d'Aillebout, située derrière celle de
Berthier, n'est pas encore concédée en entier ; la
propriété en est indivise entre plusieurs Fran-
çais Canadiens.
Deux hôtels se font concurrence à Bertlùer;
nous avons été conduits chez Giroux; sa maison
mérite une mention très-honorable et ses cha-
pons aussi; pareille volaille ne nous avait jamais
été servie depuis notre départ de France, et nous
l'avons accueillie comme une heureuse tradition
du Maine. Madame Giroux est une bonne vieille
Canadienne qui aimo à jaser; elle est venue
s'asseoir près de noire table pendant que nous
soupions, et elle nous a débité toute la clironiquo
du pays.
— 4
Voici une anecdote sortie de son sac : Lo sei-
gneur du lieu, le vieux Cuthbort, est devenu
fou ; dites plutôt pour parler canadien qu'il a l'es-
prit viré. Dans ses promenades, il avait remar-
que une construction nouvelle, et le luxe de l'ar-
chitecture l'avait frappé : il"n'y a qu'un fou qui
puisse bâtir ainsi, répétait-il sans cesse, et plus
fous seront ceux qui habiteront ce su]>crlie ch;\-
teau. Quand le bâtiment fut achevé, on proposa
au vieillard d'en faire la visite; il accepta non
sans peine; mais quelle fut sa surprise en y trou-
vant une chambre de tout point semblable à celle
qu'il occupe depuis quarante ans, et meublée de
la môme manière ! En regardant déplus en plus
prés, il aperçut un de ses livres sur la table : —
Oh ! oh ! s'écria-t-il, qu'est-ce que cela? un de
mes livres ; on me l'a volé ! — Non. — Comment,
non ? est-ce que je l'ai donné par hasard?— Non.
—Eh bien ! comment se trouvc-t-il ici?—Comme
vous vous y trouvez vous-même; il est chez lui,
vous êtes chez vous.
Le bonhomme n'en revenait pas; sa famille
l'avait arraché par surprise d'un taudis d'une sa-
leté repoussante qu'il n'aurait jamais quitté de
son propre mouvement. 11 était trompé a son
avantage; tout fou qu'il était, il eut la sagesse de
le comprendre et de se résigner.
Les récits de madame Giroux, quoique faits en
très-bons termes et avec une discrétion remar-
quable, ont Uni par ajouter à la disposition som-
nolente que nous avait donnée l'intensité du froid;
nous étions à demi engourdis et .1 nous tardait
de nous engourdir entièrement. On nous a con-
duits dans une chambre d'une propreté remar-
quable dont le centre était occupé par un grand
lit à baldaquin avec ciel et rideaux de calicot
blanc d'une fraîcheur qui ne laissait regretter ni
la mousseline ni la soie. 11 était neuf heures; le
thermomètre marquait i.r> degrés au-dessous de
zéro et le ciel faisait feu de toutes ses étoiles. —
Bons Parisiens, mes compatriotes, que penseriez-
' vous de ce temps-là? M'envieriez-vous les plai-
sirs du voyage d'aujourd'hui et les chances de
celui de demain? J'en doute; je crois même vous
voir frissonner sous l'impression de ces détails,
et après avoir considéré les arabesques, les ner-
vures et les dentelles si capricieusement gravées
sur les vitres de nos fenêtres, enfoncer votre bon-
net de nuit jusque par-dessus vos oreilles. Bon-
soir donc, amis, je vais faire comme vous.
0 janvier. — De Ikrtliier aUk Trols-Rivlere».
Après nous être lestés d'un déjeuner bien chaud
et avoir quelque peu causé avec madame Giroux,
nous commençons notre travestissement, moi en
béte fauve, Èlisa en bête noire ; j'ai refusé hier de
mettre un voile, et la gelée m'a laissé sur le front
une empreinte brûlante; la réverbération du so-
I-îil sur la neige m'a fatigué aussi la vue; une
gaze verte, si minée qu'elle soit, n'est pas seule-
ment un rempart contre le vent et la lumière,
elle forme une atmosphère plus tempérée et adou-
cit l'éclat des objets. J'ai donc mis toute pruderie
de côté, je me suis voilé.
Madame Giroux, en nous faisant ses adieux,
nous a dit : « Le nord-est vient de tomber; il
va mouiller. » Elle ne se trompait pas; la
neige a commencé presque aussitôt ; seulement
elle était si parfaitement gelée qu'elle était plu-
tôt poudreuse qu'humide. Quel changement do
décoration! Voici pour notre seconde journée
un tableau d'hiver entièrement différent de celui
que la première journée nous a présenté. Hier,
tout était bleu au ciel, limpide dans l'air, resplen-
dissant sur la terre. Aujourd'hui, une brume jau-
nâtre resserre l'horizon autour de nous, une
neige épaisse tombe lentement ; il ne fait ni jour
ni nuit ; c'est la clarté opaque de la Laponie; on
ne distinguo que les contours des objets comme
si l'on n'était entouré que d'ombres. La couleur,
le mouvement, la vie, tout semble enseveli sous
un immense linceul.
Et qu'a-t-il fallu pour opérer cette transforma-
tion générale? Un coup de vent; le sud à chassé
le nord-est, qui a disparu avec tous ses prismes
pour aller sans doute illuminer les palais de
cristal et les montagnes de diamants des mers
polaires. Chacun son tour : quelques rares éclair-
cies nous laissent voir le pays que nous tra-
versons. La paroisse de Berthier se prolonge sur
tout son front en forme d'avenue. Les maisons
sont aussi rapprochées que dans les villes rurales
des États-Unis ; des plaines se déroulent ensuite
à perte de vue et l'oeil n'y trouve pas un seul
arbre pour se reposer; la neige en couvrant jus-
qu'aux clôtures a donné à ces plaines l'apparence
de lacs de lait ou d'argent ; on ne voit pas une
seule tache sur ces surfaces d'une blancheur in-
imitable; ça et là dans le lointain, à droite, l'oeil
distingue avec peine une flic de points noirs qui
se meuvent; c'est:une suite de trains, une cara-
— 8 —
vaiie traversant -lcfl déserts du Salnt-taurcnt.
"Plus on s'éloigne de Montréal, plus l'entretien
des routes est négligé ; pour éviter d'y faire des
réparations, on en fuit de nouvelles, et pour cela
il suffit de changer de place les jalons ou balises,
urbustes verts faciles a transporter; néanmoins
«les cahots une fois ouverts se creusent bien vite,
ut quelle (pie soit l'habileté du conducteur an est
sans cesse exposé a d'affreuses secousses. Le char-
retier canadien est admirable : doux, poli, atten-
tif, il mène toujours debout, et, dans les mau-
vais pas, il s'agite comme sur une balançoire, se
jetant tantôt à droite, tantôt a gauche, sautant
même hors la voiture pour faire contre-poids et
rétablir l'équilibre. Vent, neige, grêle, il reçoit
tout dans imc noble attitude de combat, et son
attention ne s'endort jamais. Rien d'intéressé
dans ses soins; le pourboire est mis hors d'u-
sage avec l'ivrognerie ; membres de la Société de
tempérance, la plupart des postillons passent de-
vant les tavernes sans même les regarder, mais
ils ne manquent jamais de saluer les croix plan-
tées au bord des routes.
Nous avons relayé à Maskilongé. L'aulrcrgc de
la poste est inférieure aux précédentes, et cela
n'est pas surprenant ; à moins d'accident, aucun
voyageur ne s'arrête là, il n'y a que les habi-
tants allant d'une paroisse à l'autre ; cependant,
la maison, malgré sa simplicité rustique, est très-
propre et on pourrait y séjourner sans la moin-
dre répugnance, la modeste catalogue du pays y
protège le tapis anglais; des gravures ou litho-
graphies dont les sujets sont religieux, ornent les
murs peints en blanc ; une vieille pendule liante
de cinq à six pieds y sonne dans sa boite de bois
peint les heures du xixe siècle aussi fort et aussi
juste que celles du xviue et peut-être du xvii';
elle a pour rival dans la pièce d'entrée le cadran
économique des États-Unis, qui, tout compris,
mouvement, sonnerie, glace et cadre d'acajou, n'a
coûté qu'un dollar. Sur les bords- étroits d'une
haute cheminée, j'aperçois des figures en plâtre,
des anges, des vierges, des Napoléons, des coqs et
diverses espèces d'animaux, sans parler des gros
coquillages symétriquement placés aux deux
bouts. Tandis qu'on relayait, l'engagée, c'est-à-
dire la servante, est venue prêter main-forte à
Élisa pour l'aider à se débarrasser de ses fourrures;
U béte noire étant devenue blanche, on ne sa-
vait par quel bout la prendre; aussi la bonne en-
gagée* no ccssait-cllo de répéter : « C'est fa valeur
comme il mouilleI Espérez, madame, espérez; on
va vous ôter tout votre butin ; on ne quittera quo
le chai>eau si vous voulez le garder sur votre
tête. »
I/église île Maskilongé est d'une structure
particulière; la façade, beaucoup plus large que
le corps de l'édifice, déborde des deux côtés; une
statue gigantesque s'élève du centre de cette
façade, deux clochetons dominent les tourelles
des deux ailes; le vaisseau de l'église naturelle-
ment amoindri parait mesquin; il s'élargit en
croix vers le milieu; la statue est très-admirée
dans le pays; il y en a une autre dans l'intérieur
de l'église à laquelle on attribue pieusement
toutes sortes de miracles.
De Maskilongé à Machiche, nous n'avons eu
rien à remarquer: l'air était entièrement obs-
curci par la neige. L'église de Machiche a été
construite sur le même plan que celle de Maski-
longé.—Est-elle plus grande ou plus nouvelle?
je l'ignore; mais l'extérieur m'a paru mieux.
Machiche est une des paroisses les plus popu-
leuses et les plus riches de cette partie du Canada ;
elle a \m marché très-suivi. Après l'avoir passée,
on arrive à la pointe du lac Saint-Pierre, où est
le relais de la ]>ostc.
Le lac Saint-Pierre est le plus large épan-
chement du Saint-Laurent entre Kingston et le
^àguenay, espace de plus de l.'iO lieues; on
pourrait l'appeler le défaut du fleuve, car il en-
lève chaque année plus d'un mois d'activité à-
la navigation : c'est la partie la plus basse; elle
prend la première et débâcle la dernière. Le
chenal est étroit; il y a partout peu de fond, et
malgré les dépenses énormes qui ont été faites
pour creuser la passe principale, les obstacles et
les dangers sont à peu près toujours les mêmes.
Les cageux (conducteurs de radeaux) n'abordent
le lac Saint-Pierre qu'avec effroi ; et il n'est que
trop vrai que si la tempête les y surprend par un
fort nord-est, ils courent les plus grands risques.
La pointe du lac est le rendez-vous favori de
chasseurs de canards et de bécassines ; la tran-
quillité des eaux qui baignent les iles voisines t
l'épaisseur des joncaillcs leur donnent la chance
d'y faire de très-heureuses parties.
Le village de la Rivièrc-du-Loup qu'on trouve
après la pointe du lac semble florissant. La maison
seigneuriale, batlc dans une bonne situation, y
■v- 0 —
produit un effet pittoresque malgré la lourdeur
de son architecture massive. Quelques Canadien-
nes se livrent, dans cette paroisse, a une industrie
qu'elles ont dérobée aux sauvages; elles brodent
sur écorec do bouleau avec des poils d'orignal et
de porc-épic; une madame Lambert a accaparé
presque toutes les commandes de Montréal, comme
madame Paul de Lorette celles de Québec. Nous
avions demandé un i>ortefcuillc pour notre album
canadien à une ouvrière d'élite, et comme ce
travail délicat exigeait quelques explications,
nous avons fait balte devant sa porte. Mademoi-
selle Louise Mousset (c'est le nom de cette ou-
vrière ) se convient la tête d'un thaïe, à la façon
des Irlandaises, est venue au bord du grand che-
min, et là entre deux neiges, celle tombant et
celle tombée, on a discouru sur les guirlandes de
fleurs et de fruits; on a parlé roses, violettes,
pensées, fraises et groseilles.
Depuis Maskilongé, nous avons voyagé alter-
nativement sur !a neige et sur la glace, en terre
ferme et sur les rivières; mais nous n'avons re-
pris le Saint-Laurent qu'a la pointe du lac, et
encore, pourlequitter bientôt. Le lac Saint-Pierre,
enveloppé d'une brume impénétrable, nous a
échappé; nous l'avons côtoyé sans le voir; notre
regard par moments ne déliassait pas les oreilles
des chevaux ; nous avions à traverser plusieurs
bois, et la neige que le vent ne peut balayer y
est plus entassée que dans les plaines. Notre
charretier s'agitait devant nous comme le diable
dans un l)énitier; — quelle gymnastique! Certes,
il ne devait pas avoir froid; mais il avait beau
faire, nous avons cahoté, penché, barodé hml et
plus. Par instants, les divinités de l'hiver, je ne
sais quel nom leur donner, les nivincs, si l'on
veut, puisqu'on a ùesondines, élevaient leurs
voiles diaphanes et nous découvraient des beautés
fantastiques; la neige,mousseuse comme la crème
battue, ne présentait sur tous les arbres que des
formes molles et légères, on eût dit du marbre
amolli, de l'albâtre fusible; les branches horizon-
tales des sapins s'inclinaient à peine sous des
flocons agglomérés en boules qu'on aurait pris
pour des nids de coton remplis d'oiseaux blancs;
ailleurs, un bloc occupait plusieurs étages de
l'arbre; mais les interstices ouverts par la pointe
des rameaux marquaient des. yeux, un nez, une
bouche ou seulement des traits assez irréguliers
pour en faire une figure de monstre. Sur plu-
sieurs gros troncs d'arbres coupés la neigo s'était
amoncelée en colonnes torses, en pyramides ou
en statues grotesques. Figurez-vous nos anciens
voyageurs isolés dans les bois pendant la nuit ;
qu'y voyaient-ils et que n'y voyaient-ils pas? Les
sauvages ne s'avançaient qu'avec précaution,
examinant chaque arbre, observant chaque buis-
son, et croyant au moindre souffle de la brise
qui balançait toutes ces ligures étranges qu'elles
allaient s'animer pour leur fermer la route. Ils
entendaient aussi dans le lointain le chasseur
blanc qui poursuivait avec des chiens blancs des
chevreuils blancs; meute, chasseur et gibier,
tout se dessinait pour eux sur les lianes des
nuages. Ces visions de la peur ou de la supersti-
tion , la poésie me les a rendues et j'ai senti que
la pale muse du Nord habitait comme ses soeurs
un monde enchanté. La mythologie née du côté de
l'Orient a oublié cette habitante des frimas; elle
ignorait aussi les vvi lis et les sylphides que la
ballade allemande a rencontrées dans la brume
des lacs et dans l'ombre des foréts. — Pourquoi
ne pas compléter cette famille charmante en y
ajoutant les niviucs ou frimatides qui viennent
de nous apparaître dans les neiges du Canada.
Arrivons aux Trois-Mvicres. 11 est cinq heures
et demie et la nuit approche.; elle semble déjà
nous envelopper, tant la neige qui nous aveugle
est serrée. On nous mène chez Rernard. La venue
d'un extra est toujours accueillie dans les hôtels
comme une bonne aubaine. Si l'on ne crie pas
ainsi qu'autrefois en Angleterre : Bougies pour
quatre chevaux! du moins le landlord accourt
à la portière et l'ouvre lui-même pour donner
l'exemple de l'empressement. Nous n'avons garde
d<T trouver ces soins importuns ; ils nous paraissent
au contraire pleins d'à-propos, car la pesanteur de
nos fourrures est augmentée d'un poids de neige
et de glace qui excéderait nos forces si nous cher-
chions à le soulever nous-mêmes. Le thermomètre
en remontant tout à coup vers zéro a commencé
un dégel qui ajoute une assez belle quantité d'eau
à notre couverture de frimas. Mon buffle surtout
a filtré- dan*sa laine des givres qui se sont allon-
gés en giramli les et qui tintent comme des gre-
lots. Je fais en marchant le bruit d'un lustre.
Toute notre défroque étendue sur des chaises
remplit un salon et le change en séchoir; mais
vivent les Canadiennes! elles nous soignent
comme de vieux amis, et avec un si l>on feu

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