Notice biographique sur le major Cancalon... par un témoin de ses dernières années

Publié par

Impr. de Nigon (Lyon). 1866. Cancalon. In-8 °.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : lundi 1 janvier 1866
Lecture(s) : 27
Source : BnF/Gallica
Licence : En savoir +
Paternité, pas d'utilisation commerciale, partage des conditions initiales à l'identique
Nombre de pages : 50
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

NOTICE BIOGRAPHIQUE
SIR
LE MAJOR CANCALON.
Officier supérieur de cavalerie en retraite,
Maire de Coligny, Membre du Conseil général de l'Ain ,
Chevalier du Lys 'de Charles 1lI d'Espagne ,
Officier de la Légion-d'Honneur.
PAR
UN TÉMOIN DE SES DERNIÈRES ANNÉES.
Mquitatem serva.
Ulti Õ prodesse multis.
Je sers la justice,
Etre utile à teas de bon cœur.
(Double derise de M. le Major;'
i i ——— : 1—
LYON.
IMPRIMERIE ET LITHOGRAPHIE J. NIGON
Rue de la Poulaillerie, 2.
1866
NOTICE BIOGRAPHIQUE
SUR
LE MAJOR CANCALON,
Officier supérieur de cavalerie en retraite,
oligny , Membre du Conseil général de l'Ain ,
er du Lys de Charles 111 d'Espagne ,
cier de la Légion-d'Honneur.
PAR
UN TÉMOIN DE SES DERNIÈRES ANNÉES.
Mquilatem servo.
Ultl à prodesse multtl.
Je sers la justice,
Etre utile à tous de bon cœur.
(Double devise de M. le Major).
LYON.
IMPRIMERIE ET LITHOGRAPHIE J. NIGON
Que de la Poiilaillerie, 2.
1866.
1867;
NOTICE BIOGRAPHIQUE
SUR
LE MAJOR CANCALON,
Jiquilatem servo.
ffitro proilesst mullis.
Je sers la justice,
Etre utile à tous de bon cteur.
(Double devise de Jf. le Major).
9
Il y a six mois qu'un double deuil a subitement
consterné le château de Coligny. M. le major CANCALON
a succombé, le 26 octobre 1865, à une attaque d'apo-
plexie foudroyante : et, à peine quelques heures aupa-
ravant, son petit-fils et filleul, Gabriel Brangier de la
Touvière, un ange, avait laissé au berceau son enve-
loppe terrestre et repris son vol vers les cieux.
C'est ainsi qu'une jeune et tendre mère, Mm* Brangier
de la Touvière, a dû pleurer a la fois son enfant et son
père; qu'un fils aimé, M. Clovis Cancalon, est devenu
subitement orphelin , et Mme Cancalon. veuve. Quelle
rude épreuve pour cette famille si affectueusement unie!
Heureusement, la résignation chrétienne y était avec son
baume plus puissant que le désespoir.
Mais, de ces deux morts à jamais regrettables pour la
famille, l'une n'était pas seulement une douleur et une
perte particulière; elle était aussi une douleur et une
perte publique. En perdant M. le major Cancalon, la
4
commune de Coligny perdait son maire ; le canton, son
membre du conseil général ; l'armée, une de ses gloires ;
la Société , un homme de bien. La douleur, la recon-
naissance et l'admiration l'ont accompagné au champ
du repos , où les larmes, les regrets et les prières de
toute une population désolée ont éloquemment fait son
oraison funèbre. Le journal de l'Ain s'est fait l'inter-
prète de la douleur du département, en consacrant à
l'honorable défunt un article non moins remarquable par
la justesse des pensées que par l'éloquence du cœur.
Après avoir laissé parler toutes les douleurs, le bio-
graphe, conduit par la sainteté du devoir, vient à son
tour sur cette tombe. Une -vie usée a servir, a défendre
et à honorer son pays est un exemple et une gloire ; elle
appartient a la mémoire. Les fleurs éparses, jetées sur la
tombe du major, doivent donc être recueillies pour lui
en faire une couronne qu'il mérite, et tous les souvenirs
doivent être interrogés afin de retracer sous ses véritables
traits cette noble figure, illustrée dans les armes, épa-
nouie dans les sacrifices, endormie dans la foi.
C'est à Saint-Amour, petite ville du département du
Jura, que M. le major Cancalon (Pierre-François de
Sales-Célestin) est né, le 8 mai 1797, de Claude-Marie
Cancalon et de Jeanne-Marie-Adélaïde Renaud de Saint-
Amour.
Originaire de Bretagne et d'Espagne, la famille Can-
calon est établie en Franche-Comté-Bresse depuis en-
viron deux siècles ; elle habitait en même temps Saint-
5
Amour et Coligny (1). Cette famille, comme celle de
Mme Adélaïde Cancalon ne s'est pas seulement dis-
tinguée par l'ancienneté et la. grande fortune ; mais
encore par des services dans l'Eglise, dans l'Armée
et dans la Magistrature. La noblesse du cœur, l'amour
de la Patrie et l'attachement a la Religion s'y transmet-
taient de père en fils comme un patrimoine de fondation.
En 1789, la Municipalité de Saint-Amour s'étant orga-
nisée à Fexemple de celle de Paris, ce fut le père de
Mme Adélaïde Cancalon, ancien avocat au Parlement des
duché et comté de Bourgogne, qui fut élu maire de la
commune. Ses quatre fils, à peine sortis de l.'enfance
et malgré tout ce qui peut les rattacher au pays natal,
n'hésitent pas à tout sacrifier pour. suivre leur généreux
patriotisme ;-ils volent à nos frontières envahies par l'é-
tranger. Depuis ce moment, ils ont partagé les combats.
et les victoires de la République, du Consulat et de
l'Empire. Le plus jeune, M. le chevalier Renaud de
Saint-Amour, y a survécu avec le grade de colonel (2).
Pendant que les fils versaient leur sang pour la patrie,
(1) A Saint-Amour, rue de Bresse, et à Coligny, une ancienne maison
qui comprenait une partie du rocher où s'élevait un vieux château,
berceau des marquis et des comtes de Coligny. Il n'en reste plus un
seul vestige aujourd'hui.
(2) M. le colonel Renaud de Saint-Amour, chevalier de St-Louis, de
SL-Wladimir de Russie, etc, s'est retiré à Paris en 1830. Depuis sa
retraite, il s'est occupé et s'occupe encore, malgré son grand âge,
de recherches géologiques. De son mariage avec une Irlandaise,
Mlle de Frémery-Plunvett, il n'a eu qu'un fils, ancien préfet, marié à
la fille du général marquis de Sourdis.
6
le père avait été renfermé a la Conciergerie, qui était
alors, comme on le sait, la salle d'attente de l'échafaud
révolutionnaire. La chute de Robespierre lui sauva la
vie.
M. Claude Cancalon, le père du Major, était en 1789
au collège des Joséphistes, à Nantua, lorsque la suppression
des Ordres religieux fut décrétée. Le jeune écolier, qui,
bientôt après, a entendu l'appel patriotique : la Patrie est
en danger ! changea l'habit de collégien contre celui
du 6e bataillon des Volontaires du Jura, et, à peine âgé
de 14 ans, il partit pour l'armée du Rhin avec son cama-
rade Purthod, qui, dans la suite, est devenu général et son
parent par alliance (1). Mais le duc de Brunswick a
repoussé l'armée du Rhin jusqu'à Ste-Menehould près
de Châlons-sur-Marne, et ce fut la que se termina la
campagne du jeune volontaire. Seul héritier d'une
grande fortune, il revint en jouir dans son pays natal,
a Saint-Amour.
Quelque temps après, il épousa la pieuse Adélaïde
Renaud de Saint-Amour. De ce mariage sont nés huit
enfants, dont cinq ont survécu aux maladies de l'enfance :
Célestin, Félix et trois sœurs.
La Révolution avait passé comme un incendie sur cette
belle famille, qui, ayant perdu par la l'héritage de ses an-
cêtres, n'-en a pas moins conservé le prestige de son ori-
(1) I,e président Putbod, frère du lieutenant-général baron de Pu-
thod, chevalier de St-Louis, etc, avait épousé MIle Marie-Joséphine
Cancalon, sœur aînée de Claude Cancalon. La seconde sœur, Aimée-
Marie Cancalon, épousa un officier aux Gardes françaises, M. de Saint-
- Sulpice.
7
gine, en montrant dans la simplicité les avantages que
donne un pur et noble sang.
Parmi les causes qui ont principalement contribué
a l'élévation du Major, il faut donc signaler, en premier
lieu, sa naissance, où il a puisé cet orgueil généreux
qui s'indigne des bassesses et s'élance a la gloire par la
vertu ; en second lieu, un sang-froid qui a fait souvent
comparer son enfance à celle de Villars (1) ; enfin un
fond de piété puissamment fécondé par sa famille et le
malheur.
Sa première éducation fut commencée par son père
dans toute l'austérité des mœurs antiques et chrétiennes.
Mis au collége de Saint-Amour pour faire ses études,
il se distingua déjà comme écolier. Il étudiait avec suc-
cès les langues anciennes, mais l'histoire et les mathé-
matiques avaient sa préférence. Ces sciences l'en ont ré-
compensé. L'histoire, en lui mettant sous les yeux la
vie des grands hommes, lui fit sentir qu'il était né pour
les imiter; les mathématiques accoutumèrent son esprit
à ces combinaisonsjustes et rapides qui formentle guer-
rier et l'administrateur. Son siècle aussi l'instruisit. Les
excès de la.Révolution, qui glaçaient encore d'effroi tous
les esprits, lui tirent haïr l'anarchie. Mais, avec le Con-
sulat et l'Empire, il apprit à aimer l'ordre et la gloire.
Les victoires de Napoléon l'enthousiasmaient.
(1) Encore enfant, Célestin Cancalon se distingua par plusieurs
actes de courage; il sauva la vie à deux personnes.
8
Sa carrière va s'ouvrir.
C'était eu 1813. Le chevalier Renaud de SaintnAmour,
commandant du 7e hussards alors en garnison au fort St-
Sébastien, près de Bayonne, écrivit a sa sœur: « Puis-
» que vous avez deux fils, je vous en demande un pour
» la marine. » Cette lettre, naturellement, serra le cœur
de la pauvre mère ; les deux fils, au contraire, en enten-
dirent la lecture avec transport. Tous deux voulaient
répondre a l'appel de l'oncle; mais l'oncle ne demandait
qu'un de ses neveux. Lequel des deux, de Célestin ou
de Félix, aura donc le bonheur de partir; le bonheur
de devenir marin, de voguer sur l'immense océan ? Ce fut
là le sujet d'une vive et longue dispute entre les deux
frères, également nés pour les grandes choses. Ici, en
effet, cette lutte ardente trahit déjà le major dans le jeune
Célestin, et, dans Félix, le vénérable curé de St-Jean-
d'Etreux, cette figure pastorale si digne et si distinguée,
ce prêtre selon l'Evangile, qui préfère aux cités l'hum-
ble paroisse pour mieux jouir de Dieu, l'unique jouis-
sance des grandes âmes ici-bas.
Les parents ayant décidé qu'il convenait que ce fût
l'aîné, par conséquent Célestin, qui devait partir, Félix
se résigna. Le jour fixé par l'oncle pour le départ et -
attendu ardemment par le neveu est enfin arrivé. Les
adieux se font chrétiennement, et Mme Cancalon, cette
bonne et tendre mère, veut suivre quelque temps son
enfant; elle l'accompagne jusqu'à Lyon. C'est là qu'elle
lui fait ses recommandations de mère pieuse, qu'elle lui
9
rappelle plus spécialement le patron St-François de Sales
auquel elle l'a voué et dont la médaille qu'il porte dès
son berceau doit être son égide. Puis, la mère et l'en-
fant s'embrassent et se séparent. Ce qui se passa en ce
moment dans le cœur de l'un et de l'autre, on le sent,
mais on ne l'écrit pas.
Le jeune Célestin se dirigea sur Bayonne, faisant la
route moitié à pied moitié à cheval, versant parfois une
larme au souvenir du foyer, au milieu de ses rêves d'ave-
nir et de gloire,
Arrivé à Bayonne, il y trouva son oncle venu seul à
sa rencontre. L'accueil de l'oncle répondit a la joie du
neveu. Après quelques heures de repos, ils partirent de
nuit pour le fort St-Sébastien.
On sait que les montagnes dans les environs de
Bayonne furent de tout temps une retraite privilégiée
du brigandage. Le chevalier se tenait sur la défensive;
le neveu comprit l'attitude de son oncle, et, sans s'ef-
frayer, il se préparait, en cas d'attaque , a faire preuve
de son courage. Cependant tout était tranquille et calme
autour d'eux. On n'entendait parfois que le bruit d'un ra-
vin avec celui des pas de leurs chevaux ; on voyait bien
quelques formes indistinctes passer sur la route, mais
c'étaient les ombres de quelques nuages qui glissaient
dans les airs et voilaient les pâles rayons de la lune.
C'est ainsi que se continua la route, sans encombre,
sans alerte, jusqu'à ce qu'ils furent arrivés près d'une col-
line ombragée de chênes-lièges, au pied de laquelle coule
10
la Bidassoa et où l'on passe cette rivière sur un mauvais
pont de bois. La, la nuit était plus sombre ; on ne dis-
tinguait plus les objets bien loin devant soi. Le cheva-
lier jugea prudent de se mettre plus en garde : sa crainte.
était fondée. Tout-à-coup, en effet, quatre hommes a
figures sinistres débouchent de la forêt et se disposent,
un coutelas a la main, à barrer le pont aux deux voya-
geurs nocturnes. A cette vue, le chevalier et Célestin
fondent intrépidement sur les brigands, qui résistent
un instant avec énergie ; mais l'attaque soudaine à la-
quelle ils étaient loin de s'attendre les a troublés, et les
coups rudes qu'ils reçoivent, non moins du neveu que
de l'oncle, leur font bien vite comprendre qu'ils n'ont
pas a faire à d'ordinaires victimes : ils fuient et regagnent
la forêt.
Le chevalier et Célestin, débarrassés des bri-
gands, continuèrent leur route malgré une grave bles-
sure que le chevalier avait reçue au bras gauche dans cette
rencontre ; mais il ne put s'empêcher de témoigner
son admiration pour le sang-frôid et l'intrépidité dont
son neveu avait fait preuve dans cette circonstance, si
propre à inspirer la peur à un enfant de 15 ans.
Arrivés au fort sans autre accident, ils y passèrent
quelques jours. Le commandant aurait bien voulu gar-
der son brave neveu ; mais il l'avait promis au capitaine
de la goëlette le Prosper, il ne pouvait manquer à sa
parole.
Ce fut le 3 mai 1813 que le jeune Célestin Canca-
ii
Jon fut engagé sur le Prosper, en qualité d'apprenti-
marin, avec les plus vives recommandations du chevalier.
Les études de la marine sont, comme la mer, im-
menses. C'est d'abord le pilotage, qui comprend la con-
-naissance des lignes de navigation, des marées, des
courants, des écueils, des fonds propres à l'ancre, des
ports et des rades sûrs. Outre la science des vents, des
climats, des astres et de la boussole, c'est, d'une autre
part, la manoeuvre, l'art de diriger le vaisseau, ce qui
exige que l'on connaisse le nom et l'usage de chaque
partie de cette vaste et merveilleuse machine."
Cet effrayant programme ne décourage point notre
jeune marin, qui, avide de science et de gloire, y ajoute
l'histoire de la marine française. Le récit navrant de ces
scènes, où apparaît la double horreur du naufrage et de
l'embrasement, loin de l'abattre, l'aguerrit. Il n'ignore
pas que c'est là le sort du marin, mais son âme est au-
dessus des dangers; un seul mot dans nos annales mari-
times le déconcerte, c'est Trafalgar ; c'est de tous ses
vœux qu'il appelle un Duguay-Trouin, un vengeur: qu'il
l'eût servi avec bonheur I Mais le ciel en a décidé
autrement.
L'armée française, affaiblie et décimée par les frimas
de la Russie, trahie et battue a Leipsick par la coalition,
horriblement harcelée et assassinée en Espagne par les
guérillas et les Anglais, succombait sous le nombre des
ennemis : l'année 1813 était une grande agonie.
12
- A cette triste époque, la goëlette le Prosper reçut
l'ordre de porter des secours, des munitions et des vivres
à la garnison et a la ville de Santona, bloquée par l'armée
anglo-espagnole. Quatre bricks anglais, puissamment
armés, étaient en observation. Ils ont vu le navire
français: ils en attendront le retour pour l'attaquer. En
effet, lorsque le Prosper revient de Santona, les quatre
bricks anglais déploient tout-à-coup devant lui le pavillon
ennemi, et présentent un front redoutable, qui peu a
peu se partage pour cerner le Prosper. Le ciel, pendant
cette manœuvre, s'est chargé de gros nuages qui obscur-
cissent le jour. L'obscurité a permis aux vaisseaux
anglais de s'approcher a peu de distance sur les deux
flancs du bâtiment français. Une affreuse canonnade
commence en même temps qu'éclate un épouvantable
orage. Le feu des éclairs se mêle au feu rapide et continu
des batteries ; le bruit des canons se joint aux éclats
redoublés du tonnerre ; les mugissements de la mer
agitée par la tempête laissent à peine entendre les cris
des matelots ; tout cela formait dans les ténèbres une
scène d'horreur et d'épouvante qui, lorsqu'elle se
représentait plus tard à l'esprit du major, lui faisait dire:
« C'était beau, mais horrible ! » Cependant, malgré
l'agitation des flots, le combat continue avec acharnement.
La canonnade, qui dure depuis trois heures, a fait d'affreux
ravages. Le Prosper a ses mâts rompus, tous ses agrès
hors d'usage et la moitié de son équipage hors de service.
Les quatre bricks anglais tentent l'abordage : leurs
proues se heurtent avec force contre les flancs dé la
13
goélette, qu'ils parviennent a fixer et à envahir de tous
èôtés; car les boulets ennemis avaient emporté tous
les sabords et une grande partie du pont. Tout espoir de
résistance est perdu, même oelui d'échapper à la honte
de se rendre, en faisant sauter le navire.
Voilà le jeune marin, qui rêvait un vengeur de Tra-
falgar, prisonnier des Anglais !.
On 1& jette, avec trois autres jeunes aspirants dont il
partage le grade depuis quelques jours, a fond de cale
- d'un brick, où il reste enfermé aussi longtemps qu'il
plaît aux croiseurs de côtoyer la France et d'y chercher
à trafiquer la rançon du capitaine français, Charles de
Vergos.
Le brick qui porte les jeunes prisonniers les conduit
enfin à leur destination, à Plimouth, sur les pontons,
où étaient déjà entassés deux cents prisonniers français.
Les souffrances que nos prisonniers ont éprouvées sur
ces bagnes flottants ont été décrites, et cette descrip-
tion a navré et indigné toute la France. Le Major ne se
les rappelait qu'avec horreur. Les pontons et l'île Sainte-
Hélène étaient, à ses yeux, une flétrissure dont jamais
ne se lavera la perfide et barbare Albion.
On sait que les pontons étaient de vieux vaisseaux
démâtés, ancrés loin des côtes et destinés a nos prison-
uiers de guerre chez les Anglais. On a dit combien la
nourriture y était insuffisante et mauvaise ; combien la
faim et la soif y ont sévi ; combien l'air humide et insa-
14
lubre y a causé de maladies et de morts. C'est de là
aussi que datait le principe du catarrhe annuel qui a
abrégé les jours du major Cancalon. A quelles atroces
épreuves, en effet, furent en proie ses forces physiques
et morales dans cette horrible captivité ! Outre un
traitement inhumain, un manque complet de linge et
une dévorante vermine, il habite au milieu des fièvres
chaudes et des nostalgies; les cris de rage se mêlant
au râle des mourants lui déchirent le cœur, et comme
il y a des morts tous les jours autour de lui, il respire
une odeur cadavérique qui lui fait envisager les pontons
moins comme des prisons que comme un sépulcre.
Cependant ce sombre séjour n'est pas sans laisser fuire
à ses yeux un rayon de consolation. C'est un groupe de
ses compagnons de misère, qui, la nuit, en un coin du
ponton, serrés autour d'une petite lampe, font en secret
la lecture d'un journal français. Cette lecture, bien qu'elle
soit faite a voix basse, il l'entend jusqu'au dernier mot;
elle parle de la France, où prient pour lui son père, sa
mère, son frère et ses trois sœurs. C'était comme une
voix du ciel qui descendait dans son âme au milieu de cet
enfer. Un geôlier, qui n'avait d'anglais que le nom, touché
des misères de nos prisonniers sur les pontons, leur
procurait ce moyen de savoir des nouvelles du pays,
toutes les autres voies d'en recevoir leur étant fermées.
Cette cruelle captivité a duré , pour les prisonniers du
Prosper, sept mois vingt-sept jours, du 20 décembre
1813 au 25 mai 1814, jour où ceux qui ont survécu aux
misères des pontons furent tirés de ces hideuses prisons
i5
et reconduits sur les côtes de la France, en suite du
traité de Paris. -
C'est a Morlaix que le jeune prisonnier Célestin Can-
calon fut rendu a sa patrie par les Anglais. Les autorités
françaises, auxquelles il fut remis, lui signifièrent sur le
champ l'ordre de se rendre dans ses foyers. « Nous
» ordonnons au sieur Célestin Cancalon, apprenti-marin,
» aspirant, âgé de dix-sept ans, débarqué , en le port de
» Morlaix, du parlementaire anglais l'Alexandre,
» venant de Plimouth, ayant été pris sur le Prosper,
» sur lequel il s'embarqua à Bayonne, de se retirer
M directement à Saint-Amour, son pays natal.
En lui remettant cette feuille de route, on lui paya neuf
francs pour un demi-mois de solde, et il avait à faire
deux cents lieues. Il est, a bien dire, nu-pieds; ses vête-
ments sont en lambeaux, son corps est épuisé. Son
premier soin est de se prémunir contre les cailloutis du
long chemin qu'il a a faire a pied. Il ramasse sur le
port des morceaux de vieilles voiles, en enveloppe ses
pieds, en les fixant par le moyen de cordes qu'il arrache
à des vergues brisées ; chaussure, il faut l'avouer, qui
rappelle plus celle des Samoïèdes que celle que devait
porter un jeune prisonnier de guerre qui rentrait dans
son pays, pour la défense duquel il avait déjà si vaillam-
ment combattu et souffert si cruellement. N'importe !
la terre est toujours douce aux pieds de l'homme bien
né qui revoit sa patrie : notre jeune libéré se met
résolûment en route.
16
Il n'était pas encore sorti de la ville de Morlaix, qu'une
scène des plus attendrissantes, dont il fut témoin et à
la fois acteur involontaire, l'arrêta quelques instants et
fit sur lui une de ces impressions qui ne s'effacent jamais
dans un cœur grand et sensible. Aussi, quelque temps
avant sa mort, il nous la racontait encore, et avec une
telle animation, qu'il nous semblait revoir le jeune libéré
dans le major.
Nous reproduisons ce récit :
« A peine, disait-il, avais-je fait une cinquantaine de
pas dans la ville, qu'une toute jeune fille, Mlle de K., suivie
d'une femme de chambre, se précipita vers moi en
m'accueillant du nom de frère. Je déclinai l'accueil en
disant à la jeune fille qu'elle se méprenait. Mais elle
insista : « Je te reconnais bien, s'écria-t-elle avec
» une voix de conviction, tu es Raymond, mon frère
» bien-aimé; pourquoi donc veux-tu me le cacher?
» Méchant! Viens donc vite vers notre pauvre mère,
» qui se meurt depuis ton absence. Je le vois bien, tu
» rougis de tes haillons; mais viens a la maison, viens
» vite ; allons, viens donc. » — Elle me tirait par le
bras. Je lui répétai qu'elle était dans l'erreur, que je
n'étais point son frère, et je m'éloignai rapidement, pres-
que en pleurant. Alors la pauvre jeune fille éclata
en pleurs, en sanglots, en reproches; elle voulait abso-
lument que je fusse Raymond de K., son frère.. J'eus
mille peines à me soustraire à ses instances. Il fallaitqu'il
17
y eût une bien grande ressemblance entre son frère et
moi, pour qu'une pareille méprise pût avoir lieu. Je ne
sais si le pauvre jeune Raymond de K. fut rendu aux
embrassements de sa mère et de sa sceur ; mais ce fut
un de mes premiers vœux en quittant une ville où je
laissais une mère et une fille éplorées, pour aller re-
trouver une autre mère et d'autres filles après lesquelles
mon cœur soupirait depuis longtemps ; car celles-ci étaient
bien à moi : l'une était ma mère, et les autres étaient
mes sœurs. »
A ces mots, le major s'attendrissait toujours, et sou-
vent une larme humectait ses yeux.
Arrivé a Nevers, notre jeune voyageur reçut de ses
parents un secours qui lui permit de venir moins péni-
blement jusqu'à Bourg, où le président Puthod, son
oncle, le reçut et le sollicita en vain de se reposer un
jour chez lui : il ne voulait se reposer qu'après avoir
embrassé son père et sa mère.
Deux pauvres soldats, qui retournaient aussi dans leurs
foyers, annoncèrent, à leur passage à Saint-Amour,
l'arrivée de Célestin. Le soir du même jour, M. Can-
calon et Félix, son second fils, venaient a la rencontre du
cher prisonnier et le ramenaient dans les bras de sa
mère. Embrasser son enfant qu'elle croyait perdu,
ux embrassement pour une mère! Le ciel
<~ ,. béni.
14n oisbéni.
3. '<tlti ssa sept mois dans sa famille avec Félix,
,.tira. de n'avoir point partagé les rudes épreuves
^ltdjr^e avec ses trois sœurs qui étaient au comble
18
de la joie de le revoir; avec ses anciens condisciples.
qui l'entouraient et l'admiraient.
Son bonheur cependant était assombri par un amer
regret : Charles de Saint-Sulpice, son cousin, et surtout
son ami, était resté sur le champ debataille en Allemagne,
à peine, lui aussi, âgé de dix-sept ans.
Sept' mois passés dans le sein de la famille ont suffi pour
rétablir sa santé, que les pontons avaient si inhumai-
nement éprouvée.
Il s'engage, le 20 janvier 1815, dans le premier régi-
ment de dragons, dits Dragons du Roi. Une vie oisive
n'est pas son élément; Célestin est né pour l'action.
Le débarquement de Napoléon à Cannes, le 1er mars
1815, vint bien vite donner libre carrière à l'activité
belliqueuse du jeune soldat. La campagne de Waterloo
s'ouvre, et son régiment en fait partie.
Les grandes leçons, comme on le voit, n'ont pas man-
qué à sa jeunesse. Cette mémorable et désastreuse cam-
pagne qu'il va faire est décrite par lui-même dans des
notes qui sont le résultat de ses observations personnelles
sur les lieux et de ses nombreuses lectures sur les der-
niers jours de la grande-armée.
Nous reproduisons ces notes, moins comme une
nouveauté littéraire que comme une confirmation des
meilleurs récits que les historiens ont faits si diverse-
ment sur la dernière bataille de Napoléon.
« Le premier de Dragons, dits dragons du Roi et
i9
» dragons du Doubs, auquel j'appartenais, faisait partie
» de la brigade de cavalerie sous les ordres du général
» baron Picquet, avec le 7me dragons que commandait
» le colonel Léopold. Nous comptions sous les armes
» 4 escadrons de 40 officiers et 343 hommes; le 7'
» dragons comptait aussi 4 escadrons, 41 officiers et
» 471 hommes; en somme, 81 officiers et 1018 hommes.
» Nous faisions partie de la 11e division de ca.
» valerie, 2° corps de la réserve de cavalerie de l'ar-
» mée du Nord.
Nous étions de division avec le 8e et le 11e cuiras-
» siers ( colonels Cavaignac et Courtier ), sous les ordres
» du maréchal de camp Guiton Le lieutenant-général
» baron l'Héritier commandait la division, ayant, pour
» chef d'état-major M. Charles Soubeiran. La 3e com-
n pagnie du 2e d'artillerie a cheval, la 3e compagnie
» du 2e escadron du train étaient attachées à la dite 11 0
» division de l'armée du Nord.
» Nous formions le 3° corps de cavalerie, avec la 12"
» division de cavalerie sous les ordres du lieutenant-
» général Roussel d'Harbot, composé du 1er carabiniers,
» colonel Rayé ; du 2e carabiniers , colonel Rucquet,
» formant la brigade du maréchal-de-camp baron
» Blanchard; du 2e cuirassiers, colonel Grand-Jean; du 3e
» cuirassiers, colonel Lacroix, formant la brigade du
» maréchal-de-camp baron Ranop.
» J'étais fourrier de la 3e compagnie du 3e escadron
» des dragons du Doubs, qui, avec la 118 division
» du 3e corps de cavalerie , formait la réserve de

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.