Notice sur la Mère Eugène de Saint-Pierre (Louise-Marie-Suzanne-Virginie Machet), religieuse de l'Association de la Sainte-Famille de Bordeaux. (Signé : l'abbé Sabatier. [9 décembre 1867].)

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Impr. de Vve Dupuy (Bordeaux). 1867. Machet, L.-M.-S.-V.. In-16.
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Publié le : mardi 1 janvier 1867
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S. MAUTW RSL.
NOTICE
SUR LA MÈRE
EUGÈNE DE SAINT-PIERRE
RELIGIEUSE
DE L'ASSOCIATION DE LA SAINTE-FAMILLE
DE BORDEAUX.
BORDEAUX
TYP. Ve JUSTIN DUPUY ET Ce, RUE GOUVION,
1837
NOTICE
sur
LA MÈRE EUGÈNE DE SAINT-PIERRE
1%
- :
NOTICE
SUR LA MÈRE
ME DE SAINT-PIERRE
RELIGIEUSE
•DE L'AVIATION DE LA SAINTE-FAMILLE
DE BORDEAUX.
BORDEAUX
TYP. VI JUSTIN DUPUY ET cc, RUE GOUVJOJS",
1867
A LA MÉMOIRE A JAMAIS BÉNIE
DE M. L'ABBÉ NOAILLES, FONDATEUR ET PREMIER
DIRECTEUR-GÉNÉRAL DE L'ASSOCIATION
DE LA SAINTE-FAMILLE
D,E BORDEAUX,
Le confrère qui fut pendant vingt-huit ans son ami le plus
intime, le confident de ses joies et de ses peines, l'heureux
auxiliaire de son zèle.
Bordeaux, le 9 décembre 1867.
L'abbé SABATIER.
NOTICE
SUR LA.
MÈRE EUGÈNE DE SAINT-PIERRE
RELIGIEUSE DE L'ASSOCIATION DE LA SAINTE-FAMILLE
DE BORDEAUX.
La Mère EUGÈNE DE SAINT-PIERRE , l'un des
sujets les plus remarquables qu'ait eus, jusqu'à
ce jour, l'Association de la Sainte-Famille de
Bordeaux, naquit à Paris le 16 août 1806. Elle
reçut sur les fonts sacrés les prénoms de Louise-
Marie-Suzanne-Virginie. (1)
Virginie fut le premier fruit de l'union de
Monsieur Pierre-Marie-Alexis Machet, homme
d'un savoir remarquable et d'une foi sérieuse,
avec Mademoiselle Anne-Suzanne Burzet,
femme au jugement solide, à l'intelligence éle-
(1) C'est par ce dernier prénom que nous la désigne-
rons, jusqu'au jour de son entrée en religion.
vée, au cœur droit et généreux, qui s'est suc-
cessivement montrée, dans le cours de sa lon-
gue et sainte vie, édifiante catholique et fer-
vente religieuse.
Un frère et deux sœurs vinrent après elle
s'asseoir au foyer paternel. La plus jeune mou-
rut à l'âge de trois ans et quelques mois ; il
sera parlé des deux autres dans ce travail.
Le 27 avril 1839, Virginie Machet prenait le
voile de probation, et c'est le 2 août 1855 que
la Mère Eugène de Saint-Pierre rendait son
âme à Dieu.
PREMIÈRE PARTIE.
De sa naissance à sa profession religieuse.
I.
La première instruction est donnée à Virginie par les auteurs de
ses jours. Ses dispositions pour l'étude. Appréhensions
de sa mère. Elle fait sa première communion. Son pre-
mier séjour en Angleterre. Revenue en France elle continue
ses études ; son peu de piété. Ses premières déceptions.
Son ardent amour pour la vérité.
C'est sous la direction de son père et de sa mère
que furent posées, dans son intelligence d'élite,
comme les bases du savoir grandement exceptionnel
que Virginie posséda.
M. Machet qui donna des soins tout particuliers à
son instruction, lui apprit, dès l'âge de quatre ans, à
lire à l'aide d'une Bible in-folio, enrichie de nombreu-
ses et belles gravures. A cinq ans elle recevait des le-
çons d'écriture, et à six elle commençait l'étude de la
musique.
Virginie avait toutes les apparences de la légèreté,
4 NOTICE SUR LA MÈRE EUGÈNE DE St-PIERRE.
car c'est comme en s'amusant qu'elle faisait ses de-
voirs ; ce qui ne l'empêchait pas de concourir victo-
rieusement avec des élèves plus âgées qu'elle.
Cependant le goût de la lecture l'emporta bientôt
sur toute autre distraction ; et, dès lors, elle ne vou-
lut plus partager les jeux de son frère et de sa sœur.
Virginie était déjà soumise à un règlement qui
fixait, avec les heures du travail, celles du repos, et
dont les rigueurs de l'hiver n'adoucissaient pas tou-
jours les exigences. Plus tard elle aimera à bénir,
avec la sévérité du maître, l'attention affectueuse du
père, la portant, enveloppée dans un long châle, près
de la table où, dès son lever, ses livres et ses cakiers
l'attendaient.
Si M. Machet n'avait pas pressenti les dispositions
de sa fille pour l'étude, il ne tarda pas à être frappé
de tout ce qu'il y avait en elle de prodigieux à cet
égard.
A sept ans elle étudiait la langue latine ; à onze ans
elle traduisait Virgile et possédait déjà quelques no-
tions sur la langue grecque.
En présence des succès de la fille la joie du père
était immense. Pour lui Virginie était un prodige et il
s'en montrait fier.
Le même goût pour les sciences et les lettres réu-
nissait souvent chez M. Machet quelques amis. Vir-
ginie assistait à ces réunions avec la liberté, toujours
encouragée, de dire ses pensées, et avec l'obligation
DE SA NAISSANCE A SA PROFESSION RELIGIEUSE. S
de rendre ensuite compte à son père de ce qu'elle
avait entendu.
Heureuse sévérité qui, de bonne heure, lui fit con-
tracter la précieuse habitude qui sera une des plus ri-
ches qualités de son intelligence, celle de s'interroger
toujours avant de parler et d'être constamment tout
entière à sa pensée. Aussi se faisait-elle - déjà remar-
quer par son esprit de scrupuleuse observation et son
antipathie très prononcée pour tout doute.
En répondant au zèle du maître, Virginie répondit
aussi à sa tendresse. Elle aimait son père de cette
affection qui absorbe le cœur, providentielle disposi-
tion qui la soutiendra au milieu des dangers de l'iso-
lément dont elle aura à subir les cruelles épreuves, et
la consolera dans les douleurs qui l'attendent, jus-
qu'au jour doublement béni où, détachant son âme
si ardente de tout ce qui est terrestre, elle demandera
à Dieu seul et la consolation et la force.
En entrant dans la vie, Virginie a mis le pied sur
une voie où la femme n'a laissé que de bien rares
empreintes. Son caractère, ses habitudes, ne pour-
ront évidemment que se ressentir, et quelquefois
d'une manière fâcheuse, de cette éducation exception-
nelle; alors surtout qu'absorbée par la sollicitude pa-
ternelle, elle ne fait point marcher d'un pas égal dans
son intelligence avide de savoir la science et la reli-
gion.
Madame Machet, femme de foi et de piété, s'alar-
6 NOTICE SUR LA MÈRE EUGÈNE DE St-PIERRE.
mait des suites de l'éducation donnée à sa fille ; mais,
comme Monique, elle comprenait qu'à Dieu seul elle
devait dire toutes ses craintes. Son cœur ne tarda
pas à être soumis à une cruelle épreuve.
M. Machet était lié d'affection avec une famille pro-
testante d'Angleterre, dont le chef, M. Okes, était
ministre. M. Okes avait envoyé ses filles en France
pour leur faire compléter leur éducation, et c'est à
M. et Madame Machet qu'il les avait confiées.
Ces jeunes anglaises ayant achevé leurs études,
leurs parents offrirent à M. Machet d'amener avec eux
ses deux filles.
Pauline était trop jeune pour qu'on pût juger ce
voyage opportun pour elle ; mais M. Machet accepta
l'offre pour Virginie avec d'autant plus d'empressement
qu'il y voyait l'occasion favorable de la perfectionner
dans la langue anglaise, sur laquelle elle avait déjà
reçu un premier enseignement.
Madame Machet ne pouvait que s'attrister d'une telle
absence. L'inexpérience de sa fille, la richesse des
faveurs dont Dieu l'avait physiquement dotée, la fai-
blesse de son instruction religieuse, la religion de ceux
à qui elle allait être confiée, tout légitimait les vives
craintes que concevait son cœur de mère et de catho-
lique. Elle prit donc, pour prémunir sa fille, tous les
moyens que sa piété et sa tendresse purent lui ins-
pirer.
Virginie, qui n'avait point encore fait sa première
DE SA NAISSANCE A SA PROFESSION RELIGIEUSE. 7
communion, fut présentée comme aspirante au caté-
chisme.
« Je sentais, dit-elle, mon indignité et je demandais
avec instance qu'on retardât ma première communion
jusqu'au mois d'août. » Cette époque, étant trop rap-
prochée de celle du départ, ne fut point acceptée ; et
c'est le 23 mai 1818 qu'elle accomplit, dans l'église
de Montmartre, cet acte si important de la vie chré-
tienne. Deux ans avant elle avait été confirmée.
Le 20 août de la même année,Virginie, âgée seule-
ment de douze ans et quatorze jours, partait pour
Woodford avec sa mère qui ne la quitta qu'après lui
avoir choisi un confesseur et avoir chargé de la re-
présenter auprès d'elle deux vénérables époux, bons
catholiques.
Le séjour de Virginie en Angleterre fut marqué par
plus d'une faute. Elle put lire des romans et elle
le fit. Elle chercha à s'instruire dans les livres protes-
tants sur les erreurs qu'ils attribuent a l'Eglise ca-
tholique, et dans cette étude dangereuse elle fut en-
couragée et louée par son entourage.
On comprend que les devoirs de la piété ne durent
pas tarder à être en souffrance. Elle continua, il est
vrai, à les accomplir, mais ce ne fut plus qu'en y
mêlant, suivant une expression qui lui appartient, une
teinte protestante.
« J'étais, nous dit-elle, bien près du précipice.
Dieu me retint dans sa miséricorde. »
&« NOTICE SUR LA MÈRE EUGÈNE DE St-PIERRE.
Nous ajouterons qu'en Angleterre, comme plus tard
en France, Virginie sut se faire aimer de cette affec-
tion qui laisse dans le cœur d'impérissables et doux
souvenirs.
Des circonstances imprévues obligèrent ses parents
a la rappeler plus tôt qu'ils ne l'avaient d'abord pensé.
Revenue en France, Virginie continua, comme elle
l'avait fait en Angleterre, ses études avec la même
assiduité, cultivant à la fois et avec zèle les sciences
et les lettres. Aussi la voyait-on faire marcher d'un
pas égal le calcul, la géographie, l'histoire, le fran-
çais, le latin, l'anglais, l'italien, la musique et le
dessin.
Elle avait alors une répulsion marquée pour les
travaux manuels, et, par suite, toutes ses récréations
étaient consacrées à la lecture. Souvent, dans les ab-
sences de sa mère, on la vit négligeant les soins du
ménage, pour s'enfermer dans la bibliothèque et s'y
livrer à son goût favori.
Dans cette bibliothèque était un livre qui lui avait
été offert en cadeau et que l'on y conservait à cause
de la richesse de sa reliure, mais dont le contenu lui
en avait fait interdire la lecture par son père. Des
années entières s'écoulèrent sans que jamais elle ait
profité, même pour l'ouvrir, de la liberté que lui en
laissait l'absence de ses parents.
Revenue auprès de sa pieuse mère, Virginie aurait
pu faire des progrès dans la vertu, si la liberté d'es-
DE SA NAISSANCE A SA PROFESSION RELIGIEUSE. 9
prit qu'elle avait puisée dans son éducation et dans
I
ses habitudes récentes ne l'avait pas rendue indiffé-
rente aux soins de son âme. Aussi les pratiques reli-
gieuses lui devinrent-elles à charge.
Comprenant que le caractère altier de sa fille n'ac-
cepterait que difficilement une contrainte sévère, Ma-
dame Machet ne lui imposait que la pratique des plus
rigoureux devoirs , et cependant la sollicitude mater-
nelle rencontrait-elle plus d'un obstacle. C'est ainsi
que Virginie usait de tous les moyens pour se sous-
traire aux messes chantées et aux prônes de la pa-
roisse et aller entendre une messe basse dans quelque
chapelle particulière où, disait-elle, elle se trouvait
mieux, parce qu'elle pouvait plus librement y penser
et y prier en anglais.
A force de travail, car elle avait eu a vaincre une
forte antipathie pour la musique, elle avait-acquis un
véritable talent sur le piano. Alors elle commença
l'étude de la harpe, et un succès prompt lui permit
bientôt de s'en accompagner dans quelques réunions
d'amis. Elle avait une voix très remarquable qu'elle
perdit en grande partie pendant une grave maladie
qu'elle fit jeune encore et dont les circonstances se-
ront rappelées en leur lieu.
Nous mentionnerons ici ses premières déceptions
dues à une liaison, à peine commencée, avec un jeune
homme admis dans la maison paternelle. Sous l'em-
pire de cette émotion, Virginie devint triste et préoc-
10 NOTICE SUR LA MÈRE EUGÈNE DE st-PIERRE.
cupée. Sa mère, s'en étant aperçue et en ayant connu
le motif, y porta aussitôt le remède le plus efficace,
celui de l'éloignement du jeune homme. Les affec-
tions de Virginie se portèrent alors plus vives encore
sur son père.
C'est à cette même époque que Virginie fut connue
d'un artiste qui a conquis, comme compositeur, une
grande réputation. Il habitait une maison voisine,
et, chaque fois qu'il entendait Virginie chanter ou
toucher son piano, il s'avançait sur son balcon pour
l'accompagner avec son violon.
Plus tard, quand M. Hippolyte Monpou apprendra,
avec les malheurs de M. Machet, la triste position de
sa famille, il offrira d'unir son sort au sien par la de-
mande de la main de Virginie.
Dans l'âme de Virginie si ardente pour l'étude il y
avait, malgré son indifférence pour les pratiques re-
ligieuses, une vertu qui appelait les grâces de Dieu.
Cette vertu était son ardent amour pour la vérité.
Aussi ne fut-elle point abandonnée ; mais par com-
bien de révolutions morales et d'épreuves dut-elle
passer avant que toute ténèbre fût dissipée et que
toute incertitude s'évanouît !
II.
Virginie fait une grave maladie; vœu fait pour elle. Elle re-
tombe dans sa nonchalance religieuse. Coups terribles por-
tés à son cœur ; malheurs de sa famille ; départ de son père.
Au mois d'octobre 1820, Virginie fut atteinte d'une
maladie qui mit sa vie en danger. Son état, en
peu de jours, s'aggrava au point qu'elle perdit toute
connaissance et qu'elle ne donnait que de bien faibles
signes de vie. Son confesseur, convaincu de l'impuis-
sance des secours humains, fit à la Sainte Vierge le
vœu que, si la malade recouvrait la santé, elle porte-
rait ses livrées pendant trois mois, et que, chacun de
ces mois, elle ferait une communion en action de
grâces.
Il en instruisit Madame Machet lorsqu'elle fut de
retour ; car, par surcroît de douleur, elle n'avait pu
donner à sa fille les soins que ses souffrances récla-
maient.
La nuit même qui suivit l'émission de ce vœu (c'é-
tait le 1S du même mois, fête de sainte Thérèse), il
s'opéra dans l'état de la malade une crise violente à
la suite de laquelle elle reprit connaissance ; et, à
partir de ce moment, si elle ne fut pas hors de tout
danger, du moins on osa concevoir quelque espé-
rance.
12 NOTICE SUR LA MÈRE EUGÈNE DE St-PIERRE.
Dès que Virginie put supporter une conversation
un peu suivie, sa mère l'instruisit du vœu qu'on avait
fait pour elle et la pressa de le ratifier.
Les idées protestantes que Virginie avait apportées
d'Angleterre lui rendaient peu respectables ces sortes
d'engagements ; et cependant, par droiture de cons-
cience, elle ne voulait pas en prendre un légèrement.
Sa foi, quoique ébranlée, n'était point éteinte dans
son cœur.
Bien des jours et bien des nuits furent passés dans
cette irrésolution. En attendant, le mal paraissait de-
voir traîner en longueur, et les médecins, qui cha-
que jour la visitaient, n'osaient plus concevoir l'es-
pérance d'une complète et prompte guérison.
Enfin, dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre,
fatiguée outre mesure de l'insomnie qui ne l'avait pas
quittée depuis le commencement de sa maladie, elle
se mit à penser de nouveau à ce vœu. Laissons-
lui la plume.
« Je considérai que, depuis que ce vœu avait été
» fait, j'avais été moins mal, sans cesser d'être tou-
» jours en danger. J'en conclus que mon libre con-
» sentement était sans doute nécessaire, pour qu'il
» eût toute son efficacité.
» Après y avoir encore un peu réfléchi, je me dé-
» cidai à le formuler le mieux que je pus.
» Le lendemain, les médecins déclarèrent que j'é-
» tais hors de danger ; et, de fait, bientôt j'entrai en
DE SA NAISSANCE A SA PROFESSION RELIGIEUSE. 13
» pleine convalescence ; cependant, ma faiblesse con-
» tinua à être extrême, et je ne pus sortir pour la
» première fois que le 7 décembre.
» Le lendemain, jour de la Conception, je me ren-
» dis à l'église et je communiai avec plus de ferveur
» que je ne l'avais fait depuis longtemps. Tout cet
» hiver je fus très régulière, et souvent je pensais à
}Lee qui me serait arrivé, si j'étais morte dans le long
» évanouissement qui avait précédé le vœu fait pour
» moi. »
Cependant, peu à peu, ces impressions de piété
s'affaiblirent, et Virginie retomba dans sa première
nonchalance. Souvent souffrante, elle menait une
existence très monotone, et alors ses idées se por-
taient avec tristesse vers l'avenir, auquel elle n'osait
demander un bonheur que le présent lui refusait si
cruellement.
Dans le but de lui créer une source de distractions,
ses parents lui permirent de s'abonner chez un li-
braire pour des ouvrages anglais. Comme son père et
sa mère ne comprenaient pas cette langue, seule elle
se trouva juge de ses lectures ; mais Dieu lui avait
fait la grâce de lui inspirer une vive répugnance pour
les romans qui s'adressent aux passions désordonnées
du cœur.
Quoiqu'elle mît une sorte de choix dans ses lec-
tures, l'acharnement qu'elle y apportait lui rendait
chaque jour l'esprit plus incapable de s'appliquer à
14 NOTICE SUR LA MÈRE EUGÈNE DE St-PIERRE.
des pensées pieuses. Elle resta dans cette disposition
jusqu'à l'âge de seize ans.
» A cet âge, nous dit-elle, j'étais fort vaine et tout
» juste assez pieuse pour qu'il ne fût pas dit de moi
» que j'étais une païenne. »
Enfin, lassée de faire des plans chimériques, Vir-
ginie commença à porter un regard plus sérieux sur
son avenir ; et alors une voix intérieure sembla lui
dire que l'ordre de choses, auquel elle semblait des-
tinée, n'était pas celui que Dieu lui réservait ; appel
mystérieux de la grâce aux œuvres de la foi et du
zèle, auquel vont la prédisposer de nouvelles afflic-
tions et de nouvelles luttes.
Le premier de ces coups terribles portés à son
cœur fut la ruine de sa famille. La perte d'un avenir
temporel ne la toucha pas pour elle-même ; mais elle
ressentit vivement les peines des auteurs de ses jours
et surtout la nécessité dans laquelle elle allait se
trouver placée, de s'éloigner d'eux pour ne pas leur
être à charge.
Le 9 décembre 1822 avait été marqué par la Pro-
vidence pour être le premier de cette longue série
de jours douloureux qui devaient lui faire trouver
en Dieu un repos que le monde lui refusait avec
cruauté.
Le 17 du même mois, elle se séparait de son père,
et ce chagrin, si déchirant pour son cœur, lui sembla
le présage d'une autre séparation qui se consomma,
DE SA NAISSANCE A SA PROFESSION RELIGIEUSE. 15
treize ans plus tard, par la mort de ce père si tendre-
ment aimé.
A dater du jour de son départ, elle ne le revit
plus ; et, dès-lors, son souvenir fut sa plus habituelle
préoccupation. Toutes ses vues tendirent à le re-
joindre.
Le départ de son père devint la source d'une autre
peine, moins apparente, mais qui blessa son cœur
d'une manière bien sensible. Ce fut une lettre d'une
amie. Partageant, peut-être trop, la peine de sa
famille, qui avait subi de grandes pertes dans la ruine
de M. Machet, cette amie laissa percer dans une lettre
des doutes sur la probité de celui que Virginie avait
toujours aimé et par dessus tout admiré. Attaquer
la réputation de son père était pour elle le plus sen-
sible outrage, et elle le recevait d'une amie. La
Mère Eugène de Saint-Pierre nous a souvent dit que
ce fut une des plus grandes douleurs de sa vie.
III.
Virginie repart pour l'Angleterre et entre comme sous-maîtresse
dans une pension. Conseils de Madame Machet à sa fille.
Encouragements et avis de son père.
Quinze jours après le départ de son père, Virginie
repartait pour l'Angleterre avec une de ses amies qui
y retournait. Cette nouvelle séparation fut bien
cruelle pour son cœur, mais elle était une nécessité.
Etant l'aînée de la famille, elle se crut obligée de
se suffire à elle-même et de se rendre utile à ses pa-
rents. Son père et sa mère éprouvèrent de leur côté
une vive douleur de ce changement dans sa position;
mais ils comprirent qu'il n'y avait que ce parti à pren-
dre pour la soustraire elle-même à mille chagrins
cuisants et pour assurer à tous une ressource de
plus. Elle partit le 29 décembre 1822.
Son arrivée en Angleterre fut moins triste qu'elle
devait s'y attendre. Ses vieux amis de Londres la re-
çurent comme leur enfant, et l'estimable famille pro-
testante dans laquelle elle avait passé quinze mois à
Woodford la réclama pour tout le temps qu'elle serait
sans place.
Si Virginie n'avait pas été poursuivie par la peine
que lui causait la situation faite à sa famille, elle se
serait laissé aller à toute la légèreté de son âge, en
DE SA NAISSANCE A SA PROFESSION RELIGIEUSE. 17
2
se trouvant au milieu de toutes ses amies d'enfance
-et dans des lieux dont elle avait conservé de bien
agréables souvenirs. « Mais Dieu, dit-elle, permettait
» que ma légèreté fût maintenue dans des bornes sa-
j) lutaires par les plus accablantes préoccupations. »
Elle éprouva quelques difficultés pour se placer,
sa grande jeunesse effrayant les personnes qui dési-
raient se procurer une institutrice.
Depuis deux mois et demi, elle habitait la maison de
la famille protestante dont il a été parlé, et elle crut
s'apercevoir que sa présence lui devenait une charge.
Enfin on lui annonce qu'une place se présentait,
et elle se hâte de retourner à Londres où elle entre
chez Madame Williams en qualité de sous-maîtresse.
La pension dirigée par cette dame était en vogue
pour le français surtout. Virginie avait donc à tra-
vailler à soutenir cette réputation.
La jeune sous-maîtresse nous a appris plus tard
que, peu accoutumée à se gêner, elle donnait ses le-
çons assez nonchalamment et que Madame Williams lui
en fit de publics et sévères reproches qui la rendi-
rent, après l'avoir cruellement mortifiée, plus cons-
ciencieuse dans l'accomplissement de ses devoirs.
Virginie eut beaucoup à souffrir dans cette maison
où il n'y avait aucun principe de piété ; aussi passait-
elle auprès des autres sous-maîtresses pour une dé-
vote, et cela parce qu'on la voyait assidue à des lectu-
res religieuses et à l'assistance aux offices catholi-
18 NOTICE SUR LA MÈRE EUGÈNE DE St-PIERRE.
ques. Alors elle était fidèle à la résolution qu'elle
avait prise de communier tous les mois. Malheu-
reusement les vacances qui occupaient à trois repri-
ses différentes plus de trois mois de l'année, et qu'elle
passait a la campagne chez des amis protestants, affai-
blissaient par moments ces heureuses dispositions.
L'attitude religieuse que Virginie sut conserver au
milieu des dangers de sa nouvelle position, peut être
attribuée, après la grâce divine, à la droiture et à l'é-
nergie de son caractère ; mais une large part n'en
doit pas moins être faite à l'influence des conseils de
sa vertueuse mère.
Madame Machet, dans les lettres fréquentes qu'elle
écrivait à sa fille, lui traçait avec le tact et la piété,
qui caractérisaient cette excellente mère, la ligne de
conduite qu'elle devait tenir, et la prémunissait par
les plus sages conseils contre les dangers auxquels
son inexpérience du monde pouvait l'exposer.
Quand Virginie était repartie pour l'Angleterre,
elle avait eu à surmonter un dégoût profond pour l'é-
tat d'institutrice. Aussi sa mère l'engage-t-elle, dans
sa première lettre, à remercier Dieu d'avoir changé
les dispositions de son âme, au moment où cette car-
rière devenait pour elle une nécessité.
Elle lui disait ensuite : « Sois attentive, ma chère
» fille, à ces témoignages non équivoques de la bonté
» de Celui qui est ton père avant celui qui t'a donné
» le jour.
DE SA NAISSANCE A SA PROFESSION RELIGIEUSE. 19
» Quelle immense consolation on trouve à ne voir
» dans les évènements de la vie que l'accomplisse-
» ment de la volonté de Dieu. Rien n'arrive sans
» son ordre, et toujours il nous donne les grâces né-
» cessaires pour nous soutenir et nous conduire ; lors-
» que nous les lui demandons et que nous nous sou-
» mettons sans murmure à ses décrets.
» Je reviens à ce qui te .regarde. Quelle que soit
» la maison dans laquelle tu entreras, ne t'engage
» jamais à instruire les enfants sur leur religion, ni à
» les conduire au temple. Tu peux t'obliger à ne
» point leur parler de la tienne, mais voilà tout !
» Si on leur fait apprendre l'Evangile, tu peux sans
» contredit le leur faire réciter, mais point leur caté-
» chisme et leurs auteurs protestants. Ce serait expo-
» ser ta foi ! Dieu récompensera ta fermeté à cet
» égard.
» Rappelle-toi que tu dois l'exemple à tes élèves et
» que l'exemple est plus puissant que les discours les
» plus éloquents. N'affecte pas un ton de raideur
» et ne prend pas un ton tranchant, sans cependant
» cesser d'être vis-à-vis de tes élèves une maîtresse
» qui toujours doit unir la fermeté à la douceur. Tu
» as un bon naturel qui te servira bien.
» Oui, mon enfant, tu as à rendre à Dieu de gran-
» des actions de grâces. En te donnant les moyens
» moraux qui t'ont facilité l'acquisition des connais-
» sauces que tu possèdes, n'a-t-il pas voulu te pré-
20 NOTICE SUR LA MÈRE EUGÈNE DE St-PIERRE.
» munir contre les revers qui t'attendaient ? Assu-
» rément il avait prévu ce qui arrive ; et en examinant
» les évènements avec les yeux de la foi, pourrait-on
» ne pas y voir un enchaînement qui ne peut être le
» fruit du hasard, mais qui est bien celui d'une Pro-
» vidence divine qui prévoit tout et qui veille à tout? »
Madame Machet appréciait tout le dévouement de
sa fille, et c'est dans les termes suivants qu'elle lui
ouvrait son cœur :
« Si je suis éprouvée par la tribulation, je reçois des
» consolations bien douces de mes enfants qui me
» dédommagent amplement dans mes souffrances.
» Ton cœur doit te dire, chère petite fille, que la
» meilleure part de ces consolations me vient de toi,
» puisque c'est ton cœur qui t'a guidée dans le parti
» que tu as pris pour venir au secours de tes mal-
» heureux parents. Je dis malheureux ! Non, ils
» ne le sont plus dès qu'ils peuvent reposer leurs re-
» gards sur des enfants comme ma Virginie !.
» Que ton cœur goûte seul la douceur des éloges
» que te donne ta mère, ma chère fille ! Loin de toi
» tout sentiment de vaine gloire ; il te ferait perdre
» devant Dieu le mérite de tes bonnes actions. »
Lorsque Madame Machet apprit l'entrée de sa fille
chez Madame Williams, elle lui écrivit ces précieuses
lignes :
« J'apprends avec bien du plaisir que tu comprends
» et ta position et tes devoirs.
DE SA NAISSANCE A SA PROFESSION RELIGIEUSE. 21
» Quand tu te disposes à entrer en classe, élève ton
» cœur vers Dieu et demande lui la grâce de bien
» t'acquitter de ton devoir ; et, quand tu l'as finie,
» examine si tu y as apporté tout le zèle, toute l'at-
» tention et toute la patience nécessaires. »
Déjà, dans une précédente lettre, Madame Machet
avait engagé sa fille à consacrer le temps qui allait
s'écouler jusqu'à son entrée dans la pension, à la piété
envers Dieu pour obtenir de lui l'intelligence et le
zèle de ses devoirs, lui rappelant qu'elle allait être
responsable devant Dieu et devant la famille des
soins qu'elle donnerait à ses élèves; puis elle ajoutait :
« Tu ne peux certes pas donner des moyens à cel-
» les de tes élèves qui n'en auront pas ; mais tu dois
» Rattacher à rendre ton enseignement le plus profi-
» table possible à chacune d'elles. Si tu as quelques
» moments à donner de plus à l'une d'entre elles, que
» ce soit toujours à celle qui a le plus de difficultés à
» saisir l'explication. Accoutume-toi de bonne heure
? a connaître les différents caractères. C'est le pre-
» mier talent d'une bonne institutrice ; mais il ne s'ac-
» quierl pleinement qu'avec le temps. Enfin, arme-
» toi de patience ; tu sais qu'il en faut ! »
Virginie avait appris à sa mère qu'elle fréquentait
les sacrements et qu'elle le faisait bien librement. Sa
mère l'encouragea à se maintenir dans cette voie et
alors elle lui disait :
'( Plus on fréquente les sacrements, plus on les
22 NOTICE SUR LA MÈRE EUGÈNE DE SL-PIERRE.
» désire. Reçois-les toujours avec une intention
» particulière, outre les intentions générales.
» En un mot, il ne faut pas communier seulement
» pour communier, mais pour puiser, dans cette source
» intarissable de grâces, toutes celles dont nous avons
» besoin ; et nos besoins sont immenses. »
Madame Machet qui avait compris que sa fille ap-
préciait l'étendue et la gravité de ses obligations, lui
envoyait ses maternels encouragements :
« Ta dernière lettre m'a fait grand plaisir puis-
» qu'elle m'a apporté la nouvelle assurance que tu vas
» bien et que tu fais bien.
» Continue, ma chère amie! L'exactitude à remplir
» ses devoirs est la mesure de la satisfaction et de la
» paix intérieure que l'on goûte ; et rien n'est plus
» doux que le calme de l'âme qui est procuré par le
» témoignage d'une conscience pure. »
La lettre de Madame Machet, dans laquelle sa piété
et sa foi se montraient avec plus d'éclat, est celle que
nous allons reproduire presque en entier et qui fut
écrite des montagnes de l'Ardèche où elle s'était ren-
due pour recueillir un héritage :
« Combien je suis heureuse, ma chère fille, en te
» voyant chercher des consolations dans la religion.
» L'épreuve que tu fais de ce salutaire remède doit
» te raffermir de plus en plus dans les pratiques de la
» piété qui, seules, nous offrent un secours certain et
» efficace.
DE SA NAISSANCE A SA PROFESSION RELIGIEUSE. 23
» Dieu seul est notre véritable ami. Attachons-nous
» à lui, chère enfant ; il ne nous manquera jamais.
» Nous avons appris à nos dépens le cas qu'il faut
» faire des amis de ce monde. Pour mon compte, j'en
» trouverai à mon retour à Paris moins que je croyais
» pouvoir en compter à mon. départ. Hé bien ! mon
» enfant, que la volonté de Dieu soit faite ! que l'af-
» fection des créatures et les biens de ce monde nous
» soient enlevés, nos âmes seront plus libres de s'é-
» lever vers le ciel !
» Ne te livre pas, chère petite fille, aux idées tristes
» qui t'arrachent des larmes lorsque tu es seule; quand
» elles se présenteront, chasse-les par un acte de ré-
» signation à la volonté de Dieu, et puis distrais-toi!.
» Je t'envoie ci-inclus une prière à la Sainte Vierge.
» Elle convient parfaitement à notre position et je la
» récite tous les jours. Unis-toi à moi. Après Dieu pour-
» rions-nous avoir un appui plus ferme que Marie?.
» Crois-moi, chère amie ; mets-toi en état d'appro-
» cher plus souvent des sacrements et fais-toi donner
» par ton confesseur un règlement que tu suivras
» exactement.
» La vie que tu mènes est un excellent moyen de
» préparation pour la fréquente communion. Quelle
» source de mérite ne serait-elle pas pour toi, si tu
» savais offrir à Dieu les mille et une contrariétés
» journalières qu'elle te crée?.
» Rappelle-toi souvent que Dieu te voit et qu'il a l'o-
24 NOTICE SUR LA MÈRE EUGÈNE DE SLPIERRE.
» reille attentive à ta prière. Ceux qui espèrent en
» lui ne seront jamais confondus.
» Après Dieu, mon enfant, mets ta confiance en ta
» mère ! Pourrais-tu, après lui, avoir une meilleure
» amie? Demande-lui les conseils dont tu as besoin ;
» épanche ton cœur dans le sien!. Quel autre com-
» pâtirait jamais comme le sien à tes peines ? Sois
» très sobre d'épanchements vis-à-vis de tout autre
» personne, quelque attachement qu'elle te témoigne!
» Ta mère est le guide que Dieu a institué pour toi
y de loin comme de près. Ta franchise, ta confiance
» me placeront près de toi. »
Aux consolations et aux conseils de la pieuse mère
se joignirent les encouragements affectueux du père ;
et nous ne saurions résister au désir d'extraire quel-
ques passages des remarquables lettres de M. Machet.
La première lettre en date, dont il nous a été pos-
sible de prendre connaissance est du 12 avril 1823,
postérieure, par conséquent, à l'entrée de Virginie
chez Madame Williams.
Dans cette lettre, après avoir dit à sa fille toute la
joie qu'il a ressentie en apprenant son entrée chez
Madame Williams, et exprimé toute sa reconnaissance
pour M. et Madame Duvivier, ces deux époux catholi-
ques, si recommandables, auxquels Madame Machet
avait confié sa fille, lors de son premier voyage en
Angleterre, M. Machet continue ainsi :
« J'apprends que tu as des élèves et que tes élèves
DE SA NAISSANCE A SA PROFESSION RELIGIEUSE. 23
» t'appellent Madame. Bon, cela promet, quoique le
» nom ne fasse rien à la chose. J'espère cependant que
» cette qualification te fera sentir combien il est essen-
» tiel que tu fasses tous tes efforts pour la mériter.
» Ton emploi t'impose le devoir d'enseigner la lan-
» gue française. Cette occupation te tient dans ton
» élément naturel et n'est pas au-dessus de tes for-
» ces. Du besoin à l'art d'enseigner la distance n'est
» grande que pour ceux qui ont mal appris. Mais
» comme tes études dans la langue française ont été
» longues, fortes et sérieuses, je pense que tu rem-
» pliras dignement le but que s'est proposé Madame
» Williams, en t'honorant de sa confiance.
» L'âge augmentera en toi la force des organes de
» la voix. Bien parler, bien accentuer, avoir une pro-
» nonciation libre, claire, nette et ferme sont tout
» autant de qualités précieuses pour bien enseigner
» notre langue aux étrangers. Je ne puis donc trop
» t'exhorter, ma chère enfant, à réunir tous tes ef-
» forts afin de te former un bel organe.
» Je ne te propose point l'exemple de Démosthène ;
» mais je t'engage à lire souvent seule, à haute voix
» dans ta chambre, une ou deux pages d'un auteur
» français. Cet exercice, pratiqué pendant quelques
» mois, suffira pour fortifier tes poumons, délier ta
» langue et te faire contracter l'habitude d'une bonne
» prononciation. »
Le 28 avril 1823, Virginie avait écrit à son père
26 NOTICE SUR LA MÈRE EUGÈNE DE SLPIERRE.
une lettre dans laquelle la jeune sous-maîtresse lui
disait ses pensées sur la nécessité du travail imposé
au genre humain depuis la chute du premier homme,
sur la résignation à la volonté de Dieu dont les des-
seins sont adorables et qui, dispersant quelquefois
les familles, se sert de cette dispersion pour les réu-
nir au sein de l'éternité. (1) Son père lui répondit :
« Tout cela, ma chère enfant, me charme, m'en-
» chante et fait couler de mes yeux les plus douces
» larmes, puisque j'y vois ta belle âme soumise aux
» décrets de la divine Providence.
» J'aimerai toujours à te voir professer et pratiquer
» de pareilles maximes qui sont d'un ordre élevé et
» qui n'appartiennent qu'à des cœurs purs, nobles et
» généreux comme le tien. »
M. Machet passe ensuite à d'importants conseils.
« Distribue tellement les heures dont tu peux dis-
» poser qu'une partie en soit employée à lire ou tra-
» duire des morceaux choisis d'anglais, d'italien ou de
» latin, et le reste consacré à la musique ou à la pein-
» ture. Il faut te défier des livres qui sont plus atta-
» chants qu'instructifs. Je n'ai jamais aimé les ro-
» mans, parce que leur lecture ne mène à rien. Elle
» éblouit comme un feu d'artifice qui ne laisse après
» lui que l'obscurité la plus profonde. »
(1) Le lecteur regrettera avec nous que cette lettre ne soit con-
nue que par la réponse qui lui a été faite. Nous n'avons pas pu
nous procurer une seule des lettres écrites à cette époque par la
Mère Eugène.
DE SA NAISSANCE A SA PROFESSION RELIGIEUSE. 27
Après un séjour de quelques mois à Saint-Péters-
bourg, dont il fait, dans une lettre à sa fille, la plus
éloquente description, M. Machet se rendit en Volhy-
nie. Il fait, dans cette même lettre, connaître les
motifs qui l'ont déterminé à fuir ce séjour, et ter-
mine en disant :
« L'isolement de cette contrée convient parfaite-
» ment à ma position. Devais-je rester à Saint-Péters-
» bourg, cette moderne Babylone qui ne respire que
» joies, festins, spectacles et plaisirs de tout genre ?
» M'aurait-elle laissé le loisir de penser à mon salut
» qui pourtant, entre nous, ma chère fille, est la seule
» chose nécessaire.
» Devais-je depuis que le Dieu de miséricorde m'a
» frappé de la foudre et lancé sur moi le feu de sa
» colère, devais-je rester au sein d'une ville cor-
» rompue pour y entretenir mon cœur dans l'endur-
» cissement ? Auparavant ce cœur, battu comme le
» chemin le plus fréquenté, recevait la semence que
» le père de famille y jetait ; mais les oiseaux du ciel
» la ravissaient à l'instant. Depuis un an, je m'appli-
» que à le défricher et à le rendre capable de produire
» des fruits de salut.
» Voilà, ma bonne amie, ce qui me porte à préférer
» la solitude au grand monde. Saint Augustin n'a-t-il
» pas dit quelque part : Fuge mundum si vis esse mun-
» dus. Fuyez le monde si vous voulez être pur. »
IV.
Virginie est rappelée d'Angleterre par sa mère. Les projets de
Madame Machet échouent. Madame Machet part pour Bor-
deaux. Virginie passe deux ans et demi comme sous-mai-
tresse dans une famille de Paris ; peines et dangers de sa nou-
velle position. Elle exprime à sa mère sa répulsion pour l'é-
tat religieux. Elle conçoit le projet de retourner en Angle-
terre. Elle rejoint sa mère à Bordeaux.
M. Machet avait trouvé en Russie une position ho-
norable et avantageuse, et Madame Machet songea à
élever à Paris un établissement qui lui permtt de réu-
nir tous ses enfants auprès d'elle. Déjà elle avait en-
tretenu sa fille de ses projets, lorsque le 9 mars 1824
elle lui annonça qu'elle venait de signer le bail d'une
maison.
« Il n'y a pas à reculer, lui écrivait-elle; il faut, au
» contraire, courageusement marcher vers le but.
» Est-ce que cette parole ne fait pas battre ton cœur,
» ma chère enfant? Tu aimes l'Angleterre; mais je
» pense que tu aimes davantage ta mère et que tu
» viendras la rejoindre avec plaisir. »
Virginie aurait pu exprimer à sa mère du moins
quelques craintes qu'on ne lui fit échanger une posi-
tion certaine contre une position précaire. Elle ne le
fera pas, et, se mettant à la disposition de sa mère,
elle n'attendra plus, pour quitter l'Angleterre, que
l'ordre qui précisera l'époque de son départ.
DE SA NAISSANCE A SA PROFESSION RELIGIEUSE. 29
Madame Machet craignant que sa fille, en présence
d'un départ prochain, ne faiblisse dans le rigoureux
accomplissement de ses devoirs, l'engage à donner
les mêmes soins à ses élèves et à accomplir jusqu'à la
fin, avec la plus grande exactitude, toutes ses obliga-
tions.
Le 16 juin Virginie était auprès de sa mère dont
les projets recevaient tout aussitôt un commencement
d'exécution dans le faubourg Saint-Germain. L'insuc-
cès de cette première entreprise, ayant bientôt absorbé
les ressources dont on pouvait disposer, on y renonça
toutefois après plusieurs autres essais également in-
fructueux.
En novembre 1822, Madame Machet, pour obliger
une de ses amies, avait fait le voyage de Bordeaux.
Alors elle connut M. l'abbé Noailles, fondateur et pre-
mier directeur-général d'une pieuse association con-
nue sous le nom d'Association de la Sainte-Famille,
et depuis cette époque elle avait toujours été en cor-
respondance avec ce digne ecclésiastique.
Lorsque M. Noailles eut connaissance de la position
dans laquelle cette dame se trouvait avec toute sa fa-
mille, il lui écrivit de venir s'établir à Bordeaux avec
ses filles dans une des maisons de sa Congrégation.
La piété de Madame Machet lui fit accepter cette of-
fre avec une vive joie ; mais Virginie manifesta, à son
grand mécontentement, des dispositions bien diffé-
rentes; et par suite, soit pour ne pas trop heurter
30 NOTICE SUR LA MÈRE EUGÈNE DE SLPIERRE.
sa fille, soit pour complaire à des bienfaiteurs, elle
consentit à la laisser à Paris auprès de Madame
Hentsch pour commencer l'éducation de ses enfants.
Madame Machet et Pauline, sa fille plus jeune, parti-
rent pour Bordeaux le 8 mai 1826.
Pendant les deux années qui viennent de s'écouler,
Virginie eut quelques bons moments pour la piété,
surtout à son retour d'Angleterre. Elle se surprenait
quelquefois avec le désir d'être à Dieu. Laissons-la
parler :
« Je me rappelle que le jour où je reçus le saint
» scapulaire (c'était le 1S août 1824), je ressentis un
» grand désir de me retirer du monde où Dieu me fai-
» sait connaître que je courrais de grands dangers.
» Néanmoins ce désir s'effaça, et à mon entrée chez
» Madame Hentsch, j'étais passablement indifférente. »
La Providence qui la préparait à un état de dépen-
dance, voulut qu'elle se trouvât pendant deux ans et
demi sous un joug tel, qu'elle a déclaré plus tard avoir
trouvé douce et légère l'obéissance religieuse. Ecou-
tons-la nous raconter elle-même les peines et les dan-
gers de sa position :
« Madame Hentsch, tout en m'aimant comme son
» enfant, exigeait de moi des assujettissements et des
» actes d'abnégation qui eussent révolté ma passion
» pour l'indépendance, si l'obligation d'acquitter une
» dette de la reconnaissance et le désir de maintenir
» mon frère dans la position que M. Hentsch lui
DE SA NAISSANCE A SA PROFESSION RELIGIEUSE. 31
» avait généreusement faite auprès de lui, ne m'a-
» vaient créé le devoir de me soumettre. Je souffrais
» donc avec patience ; et - le souvenir de mon père
» d'une part, et les inconvénients de ma position de
» l'autre, me tenaient dans une vigilance continuelle
» sw moi-même.
» Mon confesseur ne me laissait pas ignorer les
» dangers qui m'environnaient. Bien d'autres plus ver-
» tueuses que vous, me disait-il souvent, sont tombées
» avec moins d'occasion que vous n'en avez.
» Je tremblais donc, et je poussais la réserve jus-
» qu'à la sauvagerie. Retirée dans un office qui ser-
» vait de dépense à la cuisine et où j'étais sûre de
» n'être pas dérangée, je priais Dieu de toutes les
» puissances de mon âme de me faire connaître ses
» desseins sur moi. »
Madame Machet lisait dans le cœur de sa fille qui
ne lui laissait ignorer aucune de ses peines et aucune
de ses pensées. Aussi Virginie trouvait-elle dans les
conseils fréquents de sa mère la force et les consola-
tions dont elle avait besoin.
H paraît que lorsque Virginie apprit que sa sœur
était entrée au couvent de Lorette, elle exprima à sa
mère des craintes sur la persévérance et sur le bon-
heur de la jeune postulante.
Quelque temps après, sa mère lui racontait en ces
termes la cérémonie de la prise d'habit :
« C'est le jour de Saint-Pierre, chère amie, que Pau-
32 NOTICE SUR LA MÈRE EUGÈNE DE St-PIERRE.
» line a pris cet habit qu'elle désirait depuis si long-
» temps. Si tu l'avais vue tu ne serais point tentée
» de la plaindre ni même de craindre un changement
» dans ses dispositions actuelles. Je t'engage, ma
» chère enfant, à n'avoir nul souci à cet égard. Pour
» moi je me trouve bien heureuse de pouvoir offçir un
» de mes enfants au bon Dieu ; et je serais trois fois
» plus heureuse, si j'avais pu les lui donner tous ;
» mais il n'est pas moins le père de ceux qui restent
» dans le monde que de celle qu'il appelle à la vie re-
» ligieuse, et j'espère que tous iront à lui, quoique par
» une voie différente. »
Virginie répondit à sa mère, et sa lettre montre
une fois de plus que Dieu tient entre ses mains l'es-
prit et le cœur de l'homme : i
« Je suis cette fois obligée de céder à mon frère
» mon droit d'aînesse et de renfermer ma lettre dans
» la sienne au lieu de vous faire parvenir ses vœux et
» les miens à l'approche de la Sainte-Anne ; mais dans
» de pareilles circonstances tous les droits se con-
» fondent dans le seul désir d'offrir à une bien bonne
» mère l'expression de notre tendresse.
» Puissiez-vous, chère maman, célébrer encore bien
» longtemps avec la maison, où vous vous trouvez
» si heureuse, l'anniversaire de cette fête doublement
» patronale pour vous (1). Cependant, malgré le re-
(1) Anne était le prénom de Madame Macbet et celui de la mai-
son de retraite où elle s'était retirée.
DE SA NAISSANCE A SA PROFESSION RELIGIEUSE. 33
3
» pos dont vous jouissez après tant de traverses, j'ose
» espérer que vous partagerez avec nous le regret.
» d'être séparés le 28 de ce mois.
» Je n'ose charger Pauline d'être notre interprète
» auprès de vous , parce que je ne sais jusqu'à quel
» point les commissions de ce genre sont compatibles
̃ » avec son nouvel état ; mais du moins je la prie de
» se joindre à vous pour prier pour nous deux, pau-
» vres mondains, qui sommes bien heureux de vous
» avoir.
» J'ai reçu la lettre de Pauline (je ne puis me ré-
» soudre à l'appeler sœur Gonzague de Marie). Je la
» trouve heureuse d'avoir placé son bonheur la où il
» est, quoique cela ne me donne nulle envie de suivre
» son exemple.
» Vous savez, ma chère maman, que je vous disais
» souvent en plaisantant que, malgré tout mon désir
» de vous plaire, je ne vous donnerais pas la satisfac-
» tion de me voir religieuse. Eh bien ! ces dernières
» années de tribulations ne m'ont pas fait changer d'o-
» pinion et je crains bien que vous ne soyez obligée
» de renfermer dans Pauline tout votre désir de con-
» sacrer vos enfants à Dieu dans l'état religieux ; car
» j'espère bien que nous lui appartenons quoique dans
» le monde. »
Madame Machet ne tarda pas à faire à cette lettre
la réponse suivante :
34 NOTICE SUR LA MÈRE EUGÈNE DE St-PIERRE.
« Il est vrai, ma chère enfant, que ç'eût été une
» grande consolation pour moi d'offrir tous mes en-
» fants à Dieu, et ce désir était le fruit de la connais-
» sance que j'ai acquise du monde et de tous les dan-
» gers que l'on y rencontre et qui exposent le salut
» de ceux qui voguent sur cette mer orageuse ; mais
» je sais que tous ne sont pas appelés à la vie reli-
» gieuse, et que tel, qui se sauve dans le monde, se se-
» rait perdu dans le cloître. Si donc, ma bonne fille,
» tu n'as pas de vocation pour l'état religieux, tu fais
» bien de rester dans le monde; mais ne t'inquiète
» pas pour celles auxquelles le bon Dieu fait la grâce
» d'en sortir.
» On peut d'ailleurs se consacrer à Dieu dans le
» monde en renonçant de cœur et d'effet à ses maxi-
» mes pour ne suivre que celles de l'Evangile ; et cette
v consécration est celle du baptême, faite librement
» et non par l'intermédiaire d'un tiers, quand on a at -
» teint l'âge de raison.
» Ainsi, tous nous appartenons à Dieu, sinon par
» les vœux de religion, du moins par ceux du bap-
» tême qui ne sont ni moins solennels ni moins obli-
» gatoires que les premiers pour tous les chrétiens.
» Puisque telle est la volonté de Dieu que toi et ton
frère restiez dans le monde, rien de mieux ; mais
» soyez-y chrétiens et bons chrétiens. »
Virginie éprouva dans sa santé un dérangement, et
sa mère alarmée conçut le projet de la rappeler près
DE SA NAISSANCE A SA PROFESSION RELIGIEUSE. 35
d'elle; mais un assez prompt rétablissement en fit
ajourner l'exécution.
En attendant, Madame Machet continuait à soute-
tir et à consoler sa fille :
« Quant à toi, ma chère enfant, lui disait-elle dans
» une de ses lettres, tu ne m'as donné aucun sujet de
» peine dans le cours de cette année, si ce n'est
» celle que j'éprouve tous les jours de ne pas te savoir
» aussi heureuse que je le désirerais ; mais je la sup-
» porte avec courage, d'abord parce que telle est la
» volonté de Dieu, ensuite parce que j'espère que tu
» profiteras de ta position pour avancer l'œuvre de
» ton salit. C'est le moment d'enrichir ta couronne ;
» à toute heure tu peux acquérir quelques mérites
» pour le ciel. Une vie de sacrifices est précieuse aux
» yeux de la foi. La nature repousse la croix; mais la
» grâce la fait embrasser avec joie. Après tout, qu'est
» la vie la plus longue si on la compare à l'éternité?
» Puisse la bénédiction que tu me demandes et que
» je te donne de grand cœur, attirer sur toi celle de
» Dieu. Oh ! sans nul doute, la voix d'une mère arrive
» jusqu'au cœur de Dieu. Eh bien ! c'est dans ce cœur
» adorable que je te dépose aujourd'hui comme dans
» un asile où tu seras en sûreté contre les attaques
» de l'ennemi. »
Des réminiscences du passé venaient quelquefois
dans l'âme de Virginie ajouter aux tristesses du pré-
sent ; mais toujours elle épanchait son cœur dans ce-
36 NOTICE SUR LA MÈRE EUGÈNE DE St-PIERRE.
lui de sa mère, qui la relevait à l'aide du puissant le-
vier de la foi.
« Ta santé s'améliore, ma chère fille, j'en suis heu-
» reuse ; mais ménage-toi et surtout travaille à chas-
» ser les idées noires qui viennent te fatiguer. Ce se-
» rait en vain que tu te résignerais à ton sort si tu
» détruisais l'effet de cette résignation en t'appesan-
» tissant sur des souvenirs du passé ou des considé-
» rations du présent, qui imprimeraient dans ton
» cœur une mélancolie qui ne pourrait qu'être nuisi-
» ble à ta santé.
» Ne t'occupe plus de l'avenir. Remets-toi entière-
» ment entre les mains de la Providence qui dispose
» de tout, selon son bon plaisir, mais toujours pour
» le mieux. Sois-en bien certaine ! »
Malgré les encouragements de sa mère, malgré sa
résignation, Virginie voyait chaque jour s'accroître ses
peines et, dans cette lutte de tous les instants, toutes
ses forces physiques s'épuisaient. Enfin la Providence
sembla lui venir en aide. Une place avantageuse lui
était offerte pour une éducation particulière a Londres
où elle comptait de si tendres amies. Aussi l'offre lui
sourit d'autant plus que sa mère l'approuva ; mais il
se présentait une difficulté, celle d'annoncer d'une
manière positive cette détermination à Madame
Hentsch qui, jusque là, n'avait pas paru prendre au
sérieux les paroles qui lui avaient été dites pour lui
faire pressentir un départ.
DE SA NAISSANCE A SA PROFESSION RELIGIEUSE. 37
La sagesse de la mère ne pouvait pas, dans cette
circonstance, faire défaut à l'inexpérience de la fille.
Madame Machet écrivait donc à Virginie :
« Tu as fait à l'égard de Madame Ilentsch tout ce
» que le devoir et la reconnaissance pouvaient exiger
» de toi ; car ces dignes amis ne sauraient aller jus-
» qu'à sacrifier ton bonheur, tes talents et ta santé.
» En attendant le dénouement de cette affaire, for-
» tifie-toi par la prière contre la crise qu'il te faudra
» sans doute supporter. Attends-toi à de grands re-
» proches, peut-être même à des paroles bien dures
» qui blesseront ton cœur, parce qu'elles tendront à
» attaquer ta délicatesse. Entends tout, supporte
» tout avec douceur, et l'orage, s'il éclate, s'apaisera
» bientôt.
» Ne te préoccupe plus des motifs qui, jusqu'ici,
» t'ont paru de nature à exiger que tu restasses dans
» ta situation actuelle. Regarde ma décision comme
» l'expression de la volonté de Dieu, et par consé-
» quent comme un ordre contre lequel tu ne dois
» rien faire. »
Virginie voulut assumer sur elle tout l'odieux de
cette séparation par un motif qu'elle exprima à sa
mère en ces termes :
» J'ai voulu prendre l'initiative, afin qu'on n'eût pas
» encore la ressource de dire que c'était vous qui
» vouliez me faire sortir pour m'avoir dans votre cou-
38 NOTICE SUR LA MÈRE EUGÈNE DE SLPIERRE.
» vent, et mille autres discours qui m'ont déjà passa-
» blement impatientée. Aujourd'hui on ne peut rien
» dire de tout cela. Si on a quelqu'un à blâmer, c'est
» moi. »
Plusieurs autres positions étaient alors offertes à
Virginie; mais elle se sentait portée à préférer celle
qui devait la ramener en Angleterre, et cela parce
que, les appointements étant plus forts en Angleterre
qu'en France, elle aurait le bonheur de procurer à
sa mère plus de douceurs, « ce qui est, disait-elle,
» la seule et unique jouissance que je désire en ce
» monde. Ensuite, ajoutait-elle dans cette même lettre
» à sa mère, vous savez que je suis à demi-anglaise,
» et que j'aime le genre de vie et les habitudes de ce
» pays-là.
» Je tâcherai de mériter de la Providence qu'elle
» nous réunisse tous un jour.
» J'aurais bien désiré d'aller vous voir à Bordeaux;
» mais on a tant de fois fait courir le bruit que vous
» vouliez me faire religieuse malgré moi, que je serais
» fâchée de donner pour le moment le plaisir à cer-
» taines personnes de colorer mon départ de Paris à
» votre désavantage.
» Vous êtes, ma chère maman, la seule personne
» de qui je dois recevoir l'expression de la volonté de
» Dieu. Maintenant prononcez, ordonnez tout ce qu'il
» vous plaira, vous me trouverez toujours heureuse
» de vous obéir.
DE SA NAISSANCE A SA PROFESSION RELIGIEUSE. 39
» Combien d'actions de grâces ne dois-je pas ren-
» dre à Dieu de m'avoir ainsi donné des amis zélés et
» sincères. Cependant, chère maman, soyez persua-
» dée que je ne vois en eux que les instruments dont
» Dieu s'est servi pour me protéger et que c'est à lui
» seul que sont dues mes actions de grâces comme au
» premier auteur de tout bien.
» Oserai-je espérer que Dieu me réserve encore
» quelques instants de bonheur et de tranquillité ? Que
» la volonté de Dieu soit faite en toutes choses ! »
A mesure que le moment approchait de dire à Ma-
dame Hentsch sa détermination, Virginie sentait son
courage faiblir. Son cœur était en recherche du
moyen d'imprimer à son départ un caractère moins
pénible pour celle qu'à tant de titres elle regardait
comme la bienfaitrice de sa famille. Ce moyen, elle
crut l'avoir trouvé et elle se hâta d'en écrire à sa
mère lorsque son confesseur, à qui elle en fit part, lui
eut donné son entière approbation.
« Je viens, ma chère maman, vous soumettre un
» plan que mon confesseur approuve, et auquel j'es-
» père vivement que vous voudrez bien donner votre
» assentiment. Je sens que j'ai grand besoin de me
» refaire l'esprit et l'âme, et que je serais bien heu-
» reuse si, dans ce double but, je pouvais passer quel-
» ques mois auprès de vous. Je travaillerais mon
» piano et mon dessin ; je me rafraîchirais la mé-
» moire de tout ce que j'ai pu oublier depuis deux
40 NOTICE SUR LA MÈRE EUGÈNE DE St-PIERRE.
» ans et demi, et je n'en serais que plus apte à m'ac-
» quitter avec honneur de l'emploi qui me sera confié.
» J'ai en conséquence fait pressentir à Madame
» Hentsch que j'irai, en me séparant d'elle, vous re-
» trouver. C'est évidemment celui de tous les partis
» qui doit l'indisposer le moins contre nous ; et en
» effet, quoi de plus naturel que de chercher à nous
a voir et à passer quelque temps ensemble ? Je pense
» encore que ce plan, outre qu'il flatte mon cœur,
» parce qu'il me donne l'espérance de vous revoir
» très prochainement, nous expose aussi moins que
» tout autre à une rupture. »
Cette lettre, écrite le S octobre 1828, partait pour
Bordeaux, pendant qu'une autre lettre écrite par Ma-
dame Machet, le lendemain 6, portait à sa fille les
ordres qui suivent :
« Non, ma chère amie, tu n'iras pas en Angleterre.
» Ton éloignement n'a déjà été pour moi qu'une source
» trop abondante de soucis, de peines et de cruelles
» sollicitudes.
» Viens auprès de ta mère, c'est la volonté de Dieu.
» Les places ne te manqueront point ici. En attendant,
» tu prendras le temps de te remettre à ton piano et
» à ton dessin, et de sentir et goûter un peu le plaisir
» de n'être plus dans l'esclavage.
» Ainsi, ma chère enfant, fais tes préparatifs pour
» te diriger sur Bordeaux, aussitôt que tu pourras le
» faire, usant à l'égard de M. et Madame Hentsch de
DE SA NAISSANCE A SA PROFESSION RELIGIEUSE. 41
» tous les procédés que l'amitié et la reconnaissance
» réclament de toi et de nous tous. Nous ne pourrons
» jamais oublier tout le bien que nous ont fait ces
» bons amis, et je tiendrai toujours compte à Madame
» Hentsch du désir qu'elle a toujours eu de te rendre
» heureuse.
» Souviens-toi, ma chère enfant, que quelque ten-
» tativeque l'on pût faire pour te retenir, je te dé-
» fends expressément d'y céder.
» Je ne doute pas que depuis deux ans et demi tu
» n'aies souvent senti la privation de la consolation
» que tu aurais éprouvée si tu avais pu reposer ton
» cœur sur celui de ta mère. Et maintenant que cette
« consolation ne te sera plus refusée, ne trouveras-tu
» pas une grande satisfaction à devenir pour moi une
» amie, à me dédommager de tant de privations que
» j'ai éprouvées depuis si longtemps sous le rapport
» des jouissances du cœur.
» Enfin, ma chère amie, je me fais un bonheur de
» le revoir et de penser que nous serons réunies pour
» longtemps. »
Virginie, renonçant a regret à son départ pour l'An-
gleterre, arrivait à Bordeaux le 30 octobre 1828,
toutefois avec la pensée de ne faire auprès de sa mère
qu'un court séjour, pendant lequel efte aviserait aux
moyens de rejoindre son père.
V.
Les premiers mois passés par Virginie dans la maison de Sainte-
Anne. Elle combat la pensée qui la pousse vers la vie reli-
gieuse. Elle annonce le projet d'entrer en religion. Elle
entre au noviciat et prend l'habit religieux.
Virginie fut reçue dans la maison de Sainte-Anne
où était sa mère. Sa sœur était, comme on l'a vu, en-
trée au noviciat de Lorette.
On s'empressa de lui procurer tous les moyens de
distraction compatibles avec la règle. Elle pou-
vait circuler dans toute la maison, assister aux ré-
créations de la Communauté et prendre part aux di-
vers exercices de piété.
Sa nouvelle habitation ne répondit cependant pas à
son attente. Elle avait cru trouver un pensionnat où
elle aurait pu s'occuper d'enseignement, et voilà qu'à
Sainte-Anne elle ne trouvait que des personnes pour
la plupart d'un âgc avancé et en retraite. Elle en fut
vivement contrariée et elle annonça l'intention de se
placer ailleurs pour n'être pas à charge à la Commu-
nauté.
Ses premières démarches à ce sujet n'ayant point
eu le résultat qu'elle désirait, elle entreprit de rem-
plir quelques-unes des longues heures de la journée
en dessinant et en donnant des leçons de dessin à
quelques-unes des religieuses du couvent de Lorette.
DE SA NAISSANCE A SA PROFESSION RELIGIEUSE. 43
La musique l'occupait aussi et elle essaya de former
un chœur de chanteuses; mais malgré ses occupations
elle rendait ses sorties aussi fréquentes que possible,
empressée de profiter de toute occasion et toujours
attentive à les faire naître.
Tout d'abord Virginie se posa, avec quelques dan-
gers, pour les jeunes religieuses. Elle possédait au sou-
verain degré le talent de la causerie, parlant de tout
et avec un esprit de critique. Comme on l'écoutait
avec plaisir, on la recherchait.
Sa manière légère et railleuse de considérer toutes
les pratiques religieuses eût pu devenir funeste, si la
Mère Nativité, directrice du noviciat, qui s'en aperçut
àJemps, n'eût pas, par des conseils donnés en public
et en particulier, prémuni les jeunes religieuses. La
loi du silence fut plus scrupuleusement observée;
mais Virginie qui connut la cause de cette réserve s'é-
criait souvent : Quel esclavage, on ne m'y prendra
pas !
Quelque soin que Virginie mît à le cacher sous les
dehors d'une extrême gaieté, il était facile de s'aper-
cevoir que son cœur était en proie aux souffrances
d'une lutte profonde. Elle ne posait nulle part le pied
avec calme. Le repos la plaçait en présence d'une
idée qui la poursuivait sans pitié, et alors elle se réfu-
giait dans le mouvement.
Cette idée était celle de la vie religieuse. On s'abs-
tenait avec grand soin de lui en parler; et sans cesse
44 NOTICE SUR LA MÈRE EUGÈNE DE St-PIERRE.
elle appelait la conversation sur son esprit et sur ses
pratiques, mais toujours sur le ton de l'amusement et
de la raillerie.
Une religieuse vers laquelle elle se sentait entraînée
et qui avait su comprendre que ses railleries sur la vie
religieuse n'étaient que des objections qu'elle se faisait
à elle-même et dont elle cherchait une seconde solu-
tion au dehors, lui dit un jour : Virginie, Dieu vous
appelle !
Tout aussitôt Virginie lui fait l'exposé des répugnan-
ces que lui inspirent les devoirs de la vie religieuse,
la pauvreté, l'humilité, la dépendance et surtout le
support mutuel. Elle signalemanque d'usage, de
politesse, de savoir vivre parmi les religieuses,
tourne en ridicule leur simplicité, et tout cela avec
un sentiment d'irritation qui attestait de rudes com-
bats dans son cœur.
« Vous n'attaqueriez pas avec tant d'aigreur l'état
religieux, lui dit dans une autre circonstance la même
religieuse, si vous ne vous y sentiez pas appelée.Vir-
ginie, vous ne réussirez pas à vous tromper vous-
même, car vous ne me trompez pas. »
Alors Virginie lui demanda comment elle avait pu,
avec son éducation, entrer dans une maison qui n'of-
frait aucune garantie d'avenir ; comment avec son
cœur elle avait pu prendre une détermination sembla-
ble en présence surtout de l'opposition et du déses-
poir de son père. « Ne vous êtes vous jamais, ajouta-
DE SA NAISSANCE A SA PROFESSION RELIGIEUSE. 45
t-elle, repentie de ce que vous avez fait alors? Et
comment surtout êtes-vous parvenue à vous passer
de ces aises et de ces mille riens auxquels nous, fem-
mes, nous tenons tant? »
La fervente religieuse répondit, et Virginie qui l'a-
vait écoutée pensive, se retira silencieuse.
Au mois de février 1829, il y eut une retraite dans
la maison de Lorette, et il fut décidé qu'elle la sui-
vrait sur le désir qu'elle en avait manifesté ; mais au
moment elle ne voulut plus.
Madame Machet qui tenait beaucoup à suivre les
exercices de cette retraite, n'en proposa pas moins à
sa fille de rester avec elle ; mais Virginie qui ne pou-
vait ni ne voulait imposer à sa mère un sacrifice, se
hâta de lui déclarer qu'elle la suivrait.
Elle fut tout d'abord admise à prendre ses repas
avec la communauté ; mais dès les premiers jours
on comprit qu'il était utile de la servir à part. Tout
devenait pour elle un sujet d'amusement, et sa gaieté
se communiquait bientôt aux retraitantes.
Chaque fois que pendant cette retraite elle rencon-
trait sa jeune sœur au noviciat, elle lui redisait : Tu.
voudrais bien que je me fisse religieuse ? Si Dieu le
veut, répondait laconiquement la novice.-N'y compte
pas, répliquait Virginie.
Pendant cette retraite, Virginie fut témoin de la
joie et du bonheur de sa sœur qui fut admise à faire
les trois vœux de coadjutrice. Attentive, elle suivit

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