Notice sur la vie de la réverende mère Sainte-Justine, abbesse du monastère des bénédictines de Pradines

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Impr. De Lafare et Attenoux (Nimes). 1865. Butty, Benoîte. In-12, 178 p..
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NOTICE
SL'R LA
VIE DE LA R. M. SAINTE-JUSTINE
AI:;;ESSE L>J M:>NASTI::;E DS PRADINES.
VU ET PERMIS D'IMPRIMER.
A Nimes, ce 15 juillet 1865.
t HENRI, ÉVÊQUE.
NOTICE
SUR L*
VIE DE LA REVERENDE MERE
SAINTE-JUSTINE
IjI JJONAsILKi. 1j EIILNEDIC r I > E S DE l'BAblNE.»
NIMES
IMPRIMERIE LAFARE ET ATTENOUX
l'I.'lE DE 1.,0. COURONNE
I~C~i
A
MGK Claude-Hlnm-Augustin PLANTIER
ÉVÊQUE DE NIMES
ANCIEN SUPÉRIEUR DES BENEDICTINES DE PRADlNES
HOMMAGE FILIAL & RESPECTUEUX
DES AUTEURS ET DE L'ÉDITEUR
A Pradines et à Nimes, 14 juillet 1865
LE MONASTÈRE DE PRADINES.
1
A huit [kilomètres à peu près de Roanne, à
quatre de l'ancienne station de l'Hôpital, près du
chemin de fer de Roanne à Saint-Etienne, au mi-
lieu d'une sorte de plaine, formée par la rencon-
tre de plusieurs humbles collines, dont les croupes
abaissées suivent des lignes de directions diverses,
se trouve un château de construction assez récente,
autour duquel d'autres bâtiments, plus modernes
encore et d'un aspect plus simple, sont venus
se grouper , comme pour chercher l'abri d'une
Croix qui domine et consacre ce gracieux paysage:
c'est le Monastère de Pradines.
Près de cent religieuses habitent ce couvent et
y pratiquent la règle de Saint-Benoît, que leur
apprit à connaître et à suivre Mme de Bavoz, an-
cienne Bénédictine de la célèbre abbaye de Saint-
— VIII —
Pierre, au diocèse et dans la ville de Lyon. Autour
des religieuses se presse un pensionnat nombreux,
composé des enfants les plus riches des villes ou
villages des environs. Dans le parc et les prairies
qui en dépendent, on voit paître, sous la conduite
de sœurs converses, des vaches nombreuses. Les
grands travaux de culture, les faciles détails de
la menuiserie et du charronage sont exécutés par
des frères donnés qui habitent une petite ferme
séparée et qui sont sous la direction spéciale des
deux Aumôniers. Enfin, une vaste hôtellerie ,
où se donne toujours une généreuse hospitalité,
est placée sur le bord de la route , à quelque
distance du Monastère ; et c'est ainsi que , en
notre siècle, si peu familier avec les mœurs et
les traditions conventuelles , on peut avoir une
idée de ce qu'étaient ces anciennes abbayes dont
le nom et l'histoire remplissent nos vieilles annales.
II
Heureux qui peut habiter Pradines! Heureux,
du moins, ceux qui peuvent visiter cette Maison
- IX-
A*
sainte et y rafraîchir quelques heures, à l'ombre
du sanctuaire, ou bien, en face d'une nature silen-
cieuse , leur âme, fatiguée de l'agitation du monde!
- Rien n'est comparable à l'émotion qui vous en-
vahit , le soir, après la psalmodie des Complies,
lorsque , perdu dans les ombres de la chapelle
extérieure et les oreilles pleines de la majestueuse
récitation des psaumes, vous entendez entonner,
tout-à-coup, le chant du Salve Regina.
C'est la vieille hymne bénédictine, la chère salu-
tation que, depuis le XIIe siècle au moins, font
monter vers le trône de la Vierge-Mère, tous les
disciples du grand Patriarche.
Quel est l'auteur de ce cantique, si rempli d'une
ineffable onction ? Personne ne le saurait dire
avec certitude. Les uns le donnent à Hermann
Contracta les autresàsawÊ Anselme,de Cantorbéry;
d'autres, encore, à saint Bernard, de Clairvaux,
ou bien à Haimer, du Puy (1). Mais, si vive a
toujours été la dévotion suggérée par ces paroles
et cette mélodie, si profonde l'impression dont
(1) V. Can. Trombelli, de Marise S. S. Vita et cultu.
Tom. 5, p. 557.
— X —
elles ont pénétré les âmes, que, dès les siècles
les plus lointains, la naïve piété des légendaires
s'est plu à nous raconter en quel lieu et dans
quelles circonstances étaient nées, d'un élan de
foi et d'un ardent amour , les diverses invocations
par lesquelles la sainte antienne appelle le se-
cours de Marie.
Ici, on nous rapporte que , à Spire, à mesure
que le clergé, venu jusqu'à la porte de la cathé-
drale pour accueillir et saluer l'illustre Abbé de
Clairvaux, remontait vers le sanctuaire en chan- -
tant le Salve , saint Bernard, ému jusqu'aux
larmes, se prosterna trois fois, exprimant à cha-
que fois les sentiments dont son cœur débordait,
par cette touchante exclamation : o clemens, opta,
o dulcis Virgo Maria!
Là, on nous raconte que, agenouillé devant
l'autel de Sainte-Bénigne de Dijon, « de l'abbaye
qu'il aimait parce que sa mère y avait reçu la
sépulture » , saint Bernard entendit les anges
chanter, sur un mode si doux, son hymne pré-
férée que, dès ce moment, il n'eut plus de rôpos
avant d'avoir obtenu d'un Chapitre général de son
ordre, la promulgation d'un décret par lequel, après
— XI-
Complies, tous les Religieux Cisterciens étaient
tenus de chanter ou de réciter 1 e Salve Reginà.
Un troisième récit attribue encore aux anges
l'institution de la religieuse coutume d'honorer
Marie par le chant ou la récitation du Salve : la
Sainte-Vierge, elle-même, se serait montrée pen-
dant cette hymne, dans le chœur d'un monastère,
au milieu de deux anges dont l'un aurait porté
l'encensoir embrasé et l'autre la navette odorante.
Suaves pensées de nos Pères, sous le manteau
desquelles il faut voir combien eux-mêmes ils
aimaient le saint Cantique du Salve Regina,
combien il leur paraissait embaumé de confiance
et d'humble abandon !
Ainsi, en est-il à Pradines! on dirait que l'hymne
entière y est comprise comme le cri suprême des
chrétiens, vers celle qui est leur secours et leur
consolation !
Les ténèbres de la terre où tout homme, plus
ou moins , marche à tâtons ; le contraste doulou-
reux de ces mots décevants : la vie, la douceur ,
l'espérance, vita, dulcedo, spes, avec les sombres
réalités de la mort, de l'amertume et « de l'irré-
médiable ennui » ; les tristes images de la patrie
- XII -
perdue et de l'exil, où notre première mère nous
a tous plongés ; nos propres angoisses qui se tra-
duisent par des clameurs, des sanglots, des sou-
pirs, des larmes ; l'image austère du Juge dont il
nous faut adoucir les regards, avant de pouvoir
nous promettre enfin le repos : Cette dramatique
poésie, la seule qui ne soit pas aux fils d'Adam,
pécheurs et souffrants, un piège ou un contre-
sens ; ah ! comme elle est rendue par le chant,
doux et court, du Salve Regina.
III
Mais ce n'est pas tout. Dans cette jeune abbaye,
installée, vers les dernières années de l'Empire, à
la même place - où la Révolution avait surpris et
frappé les derniers marquis de Pradines, on re-
connaît la tradition de tout ce que l'Eglise avait
donné au monde pour lui servir d'exemple et d'en-
couragement.
Le respect du passé vit dans la sainte demeure:
sur les cheminées, au centre des plafonds, à la
rampe des escaliers, partout où la main des an- -
— XIII —
ciens propriétaires avait placé des écussonsou des
chiffres, les modestes et pacifiques épouses du
Christ ont laissé subsister ces traces d'une for-
tune qu'elles ont dédaignée pour elles-mêmes, d'une
noblesse qu'elles ont cachée sous l'uniformité d'un
nouveau costume et d'un nouveau nom.
La reconnaissance habite aussi Pradines. On a
bâti, sur l'un des côtés de l'ancienne cour d'hon-
neur, une chapelle gothique : son pavé recouvre
les dépouilles de la mère fondatrice et du prêtre
dévoué qui l'aida dans le laborieux gouvernement
d'une Communauté qu'il fallait recruter, former
et nourrir ; les vitraux portent, au milieu de leurs
fleurons coloriés, les armes des bienfaiteurs tem-
porels ou spirituels du monastère.
La charité s'est fait, dans le cœur de l'Abbesse
et de ses Religieuses, des sanctuaires d'où elle se
répand, comme aux vieux âges, sur les pauvres de
la contrée.
Autrefois, saint Bernard vivait de paille ou de
feuilles macérées, tandis qu'il faisait distribuer aux
pauvres de l'orge et du maïs ; ainsi les nouvelles
Bénédictines gagnent-elles sur leurs jeûnes et sur
leurs autres austérités de quoi soulager la misère
- XIV -
involontaire de ceux qui ne savent pas apprécier
la grâce de l'indigence ou du dénûment.
Nous n'avons point à parler des vertus religieu-
ses dont Pradines pourrait offrir le modèle. On
lira, après ces quelques pages de préface, la cour-
te notice que les sœurs ont voulu consacrer à la
mémoire de leur dernière et regrettable Abbesse,
la Révérende Mère Sainte-Justine. Nous ne voulons
rien y ajouter de nous-même ; c'est au lecteur
judicieux à compléter ce que l'estime et la recon-
naissance, bien contrairement ici aux maximes et
à l'esprit du monde, nous commandent de respecter
en silence, sans oser ni le louer ni le trahir.
IV
Mais, à l'occasion de l'humble publication que
nous avons reçu la mission de surveiller et de con-
duire, qu'il nous soit permis de ramener la pensée
des chrétiens de notre temps vers les pieux asiles,
si communs autrefois , trop rares aujourd'hui, où
la vie contemplative se renfermait derrière les
grilles du cloître et y donnait à l'âme des ailes si
fortes vers le ciel.
«—XV —
Combien nous avons perdu à voir se fermer
tant de ruches laborieuses, où les industrieuses et
vivantes abeilles des monastères formaient un
miel si savoureux auquel la société tout entière
avait ensuite le privilége de goûter? Combien il
faut souhaiter que Dieu nous rende, pour les
hommes aussi bien que pour les femmes, ces
maisons saintes, vraies forteresses de la vertu et
de la science , où les âmes faibles , les esprits
bornés, les déshérités de l'intelligence et du cœur,
allaient, sans doute, chercher l'appui bienveillant,
la tutelle condescendante, les conseils prudents
et tempérés dont ils avaient un indispensable be-
soin ; mais où les plus fermes esprits, les plus
mâles courages, les cœurs violents et désabusés,
les intelligences inquiètes ou obstinées, les curieux
de la science aussi bien que les avides du dévoû- *
ment et ~e la tendresse , sollicitaient l'emploi des
plus riches et des plus fécondes facultés. Il faut
laisser le honteux monopole d'insulter les institu-
tions monastiques à ceux qui n'ont pas ouvert
les annales des couvents, à ceux surtout qui ju-
gent de la valeur d'un homme par les faiblesses
de sa caducité, et qui n'imaginent pas d'autre gué-
rison pour un malade que de le tuer.
- XVI -
Que Dieu se réserve à lui-même la mission
vengeresse d'employer les révolutions, l'exil, la
mort, comme un feu purificateur des souillures
du cloître ou du sanctuaire , c'est justice! mais
parce que ces souillures ont trop réellement existé,
n'allons pas jusqu'à calomnier la vertu, la sainteté
des premiers fondateurs, jusqu'à nier le mérite
et l'utilité de leurs institutions.
Vraiment, pour résumer notre pensée dans un
souvenir biblique , on admire Jérémie lorsque ,
en face de Jérusalem ruinéeil se souvient des
splendeurs de la sainte cité, il en déplore le si-
lence et l'abandon , il s'étonne et s'afflige de sa
morne solitude ; on le regarderait au contraire ,
comme un mauvais citoyen s'il avait ajouté aux
menaces divines dont il était l'organe, le scandale
de les prononcer avec indifférence ou avec joie.
La patrie, même coupable , est encore la patrie.
Pourquoi traiter autrement l'Eglise? Pourquoi
lui refuser de donner un regret, un soupir , aux
ruines que la permission du ciel a laissé s'accumu-
ler dans son sein? Pourquoi, surtout, quand le
désert secoue son aridité, quand les pierres s'ébran-
lent pour se rapprocher et se reformer en temple
- xvii -
ou en autel, n'avoir de mémoire que pour les
fautes des prévaricateurs, sans vouloir se souvenir
des Saints dont ces prévaricateurs furent, hélas !
les fils dégénérés !
V
C'était bien, en effet, des saints ou des saintes,
par la vie comme par la vocation, ces hommes et
ces femmes qui, pendant neuf siècles, au moins,
du sixième au quinzième, et plus tard au dix-
septième, vinrent successivement habiter les nom-
breuses solitudes où la règle bénédictine faisait
pratiquer de si grandes et si douces vertus !
La Prière, l'œuvre divine , comme l'appellent
les anciens, était la première et la plus importante
occupation des Moines. Sept fois par jour, aux
sept heures régulières, ils venaient offrir à Dieu
« le tribut de leur servitude , l'hommage des
hymnes et des cantiques spirituels auxquels les
obligeait une consécration plus spéciale. »
Le plus souvent, à deux heures du matin,
quelquefois beaucoup plus tôt et pour un temps
— XVIII —
fort long, commençaient les veilles sacrées, pen-
dant lesquelles, selon les fortes expressions de
l'abbé de Rancé , dans son commentaire sur la
Règle , « on devait imiter Jésus-Christ qui avait
passé les nuits dans l'oraison , et tout ensemble
s'employer auprès de Dieu pour défendre et sou-
icnir, par les prières, le monde, au temps même
où il se peut dire qu'il est presque abandonné à
la discrétion du démon. »
Grâce à la vigueur de leurs âmes, à la sainte
obstination de leur foi, ces longues récitations de
psaumes , faites en commun et par un violent
effort sur la nature, ne semblaient pas aux Moines
un prétexte suffisant pour se dispenser de l'oraison
mentale, de la contemplation proprement dite.
Ils s'y livraient aussi avec un amour qui ne
connaissait pas de lassitude et qui faisait de chaque
monastère comme une merveilleuse école de vie
mystique.
Et ce n'était pas seulement aux âmes plus sim-
ples , plus faibles, diraient nos libres-penseurs ,
que le Seigneur se révélait ainsi par les touches
ineffables de sa céleste douceur. Les docteurs eux-
mêmes , - ces intelligences dont l'avide curiosité
- XIX -
aurait volontiers pris la devise de l'abbé Trithème:
je veux connaître tout ce qu'un esprit créé peut
savoir ; — les esprits nourris des plus hautes spé-
culations métaphysiques ne craignaient pas de fer-
mer, pour ainsi parler , à certaines heures, les
ailes de leur inquiète recherche, pour se livrer,
dans le secret de leurs cœurs, aux influences ,
aux « insinuations » de l'esprit de Dieu (1).
C'est alors que saint Ihomas-d'Aquin, par exem-
ple , au réveil d'une extase qu'il avait eue , le
dimanche de la Passion, dans une église de Naples,
disait àses frères étonnés : « J'ai appris aujourd'hui
de telles choses que, en comparaison, toutes mes
études antérieures, tout mon enseignement, me
semblent sans aucune valeur. Ah! j'ai vu le bout
de ma science ; je vais voir aussi le terme de mes
jours. »
De la prièrede la méditation , les Moines
passaient ensuite au travail : les uns copiaient des
manuscrits achetés à grands frais, quêtés dans les
nobles maisons, auprès des princes et des papes;
ou bien ils composaient des traités, s'encourageant
(1) Sur tout ce sujet intéressant, voyez le bel ouvrage de
Kenelm Digby, Ages of Faith, liv. x passim.
— xx-
eux-mêmes par les belles paroles que Cassiodore
disait à ses religieux, et se proposant, comme le
désirait ce grand homme, « de faire de leur plume
une arme contre le démon, d'ouvrir avec leurs
doigts les lèvres à plusieurs prédicateurs, d'en-
seigner avec la main, tandis que les clercs ensei-
gneraient avec la voix. » Puis, chaque monastère
avait ses écoles où les sept arts libéraux s'appre-
naient gratuitement. « La science, écrivait aux
Évêques de France le Pape Alexande- III , la
science doit être offerte à tous ; elle ne doit pas
être vendue. »
Les yeux, à peine levés de dessus les livres sa-
crés, se reportaient presque aussitôt sur les livres
profanes et c'est ainsi que, au douzième siècle ,
un Abbé bénédictin, parlant à l'un de ses amis
de leurs communes excursions dans le champ des
Lettres humaines, lui disait, avec une grâce char-
mante: « Vous n'êtes pas Cicéronien, quoique les
œuvres de Tullius vous soient chères. Mais vous
vous faites, par esprit de zèle , espion dans le
camp ennemi ; ou encore, après la substantielle
nourriture de la première table , abondamment
servie par l'Écriture et les Pères, vous voulez
- xxi -
prendre, avec les écrits de Cicéron , le dessert
agréable de mets légers et presque superflus. »
C'était aux jeunes enfants, confiés par leur fa-
milles à la protection des abbayes, que les Moines
donnaient surtout cette éducation sans pareille ,
dont les souvenirs, tout décolorés qu'ils soient
pour nous, comme des fleurs dans un herbier, ont
cependant un parfum si pénétrant.
La sollicitude avec laquelle ces âmes naïves
étaient formées ; le mélange de piété forte et de
douces récréations par lesquelles on les préparait
à tirer de leurs aptitudes naturelles le meilleur
parti pour le service de Dieu et du prochain ; la
grâce aimable des tendres relations qui s'établis-
saient pour toute la vie entre des adolescents « aux
boucles blondes et soyeuses» et des vieillards. si
âgés qu'ils semblaient avoir survécu à la chute
d'un monde » ; voilà ce qui remplit les annales
monastiques, ce qui, à mesure qu'on remonte
vers les siècles les plus reculés , les rend de plus
en plus saisissantes d'intérêt.
Les mêmes hommes, qui avaient ainsi passé de
longues heures à matines , aux offices du jour,
dans de pieuses lectures, occupés à transcrire les
- XXII -
Saints-Évangiles ou les œuvres des anciens auteurs,
ces mêmes hommes, obstinés au travail, trouvaient
encore le temps « de tondre le gazon, de labourer,
de semer , de moissonner. » Au dix-septième
siècle, Dom Martène, visitant les abbayes de son
ordre , trouva les Moines d'Orval occupés à lier
des gerbes ; et ceux de Gembloux lui racontèrent
que, la veille de sa venue, ils avaient été , cinq
heures de suite, dans les champs, employés aussi
à ramasser les gerbes coupées.
C'est ainsi que l'ordre de Saint-Benoît, durant
sa longue prospérité , apprit au monde romain ,
puis aux descendants des barbares , qu'elle était
la dignité du travail, puisque des hommes riches
et libres se soumettaient, par vœu, à travailler
jusqu'à la mort, avec le corps aussi bien qu'avec
l'intelligence.
La Règle du grand Patriarche avait, d'ailleurs,
prévu que « les Frères, faibles et délicats, devaient
être appliqués aux travaux ou aux arts, avec un
sage ménagement, de manière à éviter, en même
temps, et le vice de l'oisiveté et l'excès d'une fati-
gue immodérée. » Elle ajoutait encore que si ,
« parmi les Frères, il y avait des artisans—pour
— XXIII —
le bois, le métal, ou même les métiers communs,
ceux, par exemple , des cordonniers ou des
tailleurs-on devait leur laisser continuer le genre
de travail qu'ils avaient appris dans le siècle , —
mais, en toute humilité, en se précautionnant
contre l'avarice, et, pour cela, avec l'obligation
de revendre leurs œuvres moins cher que les ou-
vriers du monde. »
Et ce qui faisait la gloire des monastères d'hom-
mes n'était pas leur apanage exclusif. Les Béné-
dictines imitaient, à l'envi, les Bénédictins, leurs
Frères. Même dans ces abbayes royales, où les
filles et les femmes du plus noble sang venaient
cacher leur vie, on se consacrait à la fois à la
prière, au travail des mains et aux études. Là,
aussi, on se reposait des longues veilles et des
austérités claustrales par la lecture , la couture ,
la broderie, la peinture, l'ornementation des ma-
nuscrits. L'Abbesse d'Arles, Césarie, faisait copier
à ses filles les Saints-Livres. En Allemagne, en
Bretagne, en Belgique, partout enfin, les Reli-
gieuses étaient les émules des Moines, pour la
contemplation, la science ou les arts. Il Erant
valdeeruditœ in libercdi scientia ,. excepta oralioms
- XXIV -
iempore, nunquam divinœ paginœ matins éarïm
fugiebant ; juvenes erant in grammalica cœterisve
liberalibus artibus mstructœ, adultœ vero mullum
in eis profecerant. »
Un grand nombre de ces saintes femmes auraient
mérité l'éloge que saint Jérôme faisait de Marcella,
lorsqu'il disait: « ( Epist. ab Princip. ) Quelle
pénétration! quelle pureté! quelle sainteté! Elle
devint si instruite que, après mon départ, si l'on
rencontrait dans mes livres un passage difficile ,
on venait vers elle pour en avoir l'éclaircissement.
Mais, parce que son tact délicat lui faisait deviner
ce qui convenait à son sexe et à sa profession, elle
avait coutume d'attribuer aux leçons que je lui
avais moi-même données, ou bien à celles qu'elle
avait reçues de maîtres différents, ce qu'elle devait
seulement à la vivacité de son intelligence ! Ainsi,
lors même qu'elle enseignait, semblait-elle encore
être au rang des disciples ! Ainsi, se souvenait-elle
des prohibitions sévères de l'Apôtre saint Paul..
Nous nous attarderions, avec un bonheur in-
fini, parmi ces souvenirs de l'ancien état des mo-
nastères de Religieuses. Mais, comment oublier
que cette paix studieuse des cloîtres, ce mélange
— XXV —
harmonieux dn travail qui mate le corps et du
travail qui élève l'esprit, ce chef-d'œuvre, enfin,
delà discipline monastique se trouve aujourd'hui ,
sinon méconnu, toujours an moins embarrassé,et
comme entravé par les exigences des familles mon-
daines? On confie encore volontiers ses filles,
pendant quelques années, aux soins protecteurs
d'un couvent ; mais trop fréquemment on ignore
par quelles précautions il faudrait préparer cette
éducation sérieuse, avant qu'elle soit donnée ;
on oublie, surtout, avec quelle délicate vigilance
il faudrait la soutenir et la rendre durable.
C'est le devoir des Supérieures, aussi bien que
celui des Aumôniers, de se reporter toujours par
la pensée, vers le berceau de la vie religieuse, pour
se pénétrer de l'esprit et des mœurs de ceux qui
l'ont, les premiers, pratiquée et réglée. Là, seu-
lement , on peut apprendre ce qui est conforme
aux intentions de NatTe-Seigneur sur ses Épouses,
ou ce qui s'en éloigne. Là, seulement, on trouve
le secret de cette merveilleuse économie par la-
quelle, sous la profession d'une même vie, humble,
chaste, pauvre, mortifiée, s'établit et se maintient
un parfait équilibre entre les diverses facultés de
H
— XXVI —
ICha,-:ue Sœur , entre les diverses aptitudes qui la
distinguant, et le mouvement général, la complète
organisation de la Communauté. Là, enfin, se
prévient et s'évite cette déperdition de forces dont
se plaignent, à la fois, les moralistes et les poli-
tiques: la Règle contient le corps, le cœur, l'esprit
dans une sage pondération; et ces corps, ces cœurs,
ces esprits, disciplinés sans être amoindris, gou-
vernés sans être asservis, vont à un progrès continu
qui est l'œuvre de tous et dont chacun reçoit le
bénéfice précieux.
Courage donc ! Imitons , chacun dans notre
sphère, les Religieuses de Pradines et leurs pieu-
ses émules ! Si, aujourd'hui, sainte Gertrude ,
sainte Walburge, sainte Hildegarde, sainte Hros-
wita, tant d'autres illustres Bénédictines, de tout
nom et de tout pays, venaient visiter cet humble
Monastère, elles n'y trouveraient sans doute rien
de l'antique splendeur des vieilles abbayes ! Pas
de cloîtres gothiques ! pas de chapelles aux voûtes
sombres ! pas de vitraux éclatants ! pas de stalles
sculptées ou couvertes d'armoiries ! Mais elles
reconnaîtraient le costume, ample et austère ,
qui les couvrit de ses nobles plis ; elles recon-
— XXVII —
naîtraient la psalmodie sacrée , les pieux usages,
les mœurs enfin dont leurs vertus ont commencé
la tradition ; surtout, elles reconnaîtraient la mo-
destie, l'humilité, la charité, le silence, la mortifi-
cation de leurs disciples, — et le cours des siècles
leur paraîtrait un rêve !
Ainsi fait toujours la sainte Eglise catholique!
Ainsi font toutes les institutions qu'elle anime de
son esprit. Etrangères au temps dans lequel elles
vivent, mais qui ne leur communique rien de sa
caducité, elles sont éternelles dans leur germe
qui vient du Ciel, dans leur épanouissement qui
commence ici-bas, mais qui s'achève et se perpétue
Là-Haut! — Et nous aussi, nous appartenons,
par un côté, au monde et à sa fugitive existence.
Mais, la meilleure part de notre âme, notre âme
entière, si nous le voulons, sentira, dès ce monde,
descendre en elle le calme de l'immuable éter-
nité ! L'esprit et le cœur s'unissent en nous pour
appeler ce calme divin , fils de la lumière et de
l'amour, et pour lui dire : venez ! Il viendra —
et ce sera l'aurore de la Béatitude ! Fiai! Fiai
L'ABBÉ DE CABRIÈRES
Vic.-gén. hr. de Monseigneur de Nimes.
A MONSEIGNEUR PLANTIER
ÉVÊQUE DE NIMES.
--%tgN-
MONSEIGNEUR,
C'est un bonheur et un devoir pour nous de satisfaire
au désir de Votre Grandeur, en lui offrant cette imparfaite
esquisse de la vie et des vertus de notre Mère vénérée.
Notre regret est de ne pouvoir dignement répondre à ce que
Vous demandez de nous; mais nous abritons notre impuis-
sance sous l'égide de Votre indulgente bonté, et nous osons
dédier ce faible travail à un Prélat dont le savoir et les
écrits excitent partout une si juste admiration. Le senti-
ment qui nous inspire deviendra notre excuse comme il
est notre seul mérite.
Puisse cette humble biographie glorifier l'Auteur de
toute sainteté, en manifestant les vertus cachées de la plus
humble des servantes de Jésus-Christ.
Pulsse-t-elle aussi porter aux pieds de Votre Gran-
deur, avec l'hommage de notre respect, l'expression d'une
reconnaissance qui n'égalera jamais Vos bienfaits.
LES RELIGIEUSES BÉNÉDICTINES
de l'Abbaye de Pradines.
J. M. J.
NOTICE
SUR LA.
VIE DE LA REVERENDE MERE
SAINTE-JUSTINE
Mme BENOITE BUTTY
ABBKSSB DU MONASTERE DES BENEDICTINES DE PRADIÏES
Elle a été choisie de Dieu et des
hommes, et sa mémoire est ca béa..
dlctlou. -
~~s~~
CHAPITRE PREMIER.
Le boorg de Cours. — La maison paternelle. — Naissance de
Mlle Butty. — Sa famille. — Son éducation première. — Le
plus beau jour de la vie.
De 1789 à 1800.
La voie du juste est comme le soleil
levant qui s'avance et croît jusqu'au jour
parfait. PRovo CH. le,.
Dans les montagnes du Beaujolais, à huit kilo-
métres de Thizy, se trouve un bourg considé-
rable, situé dans une large vallée, qu'arrose une
- 4 -
petite rivière et que protègent de toute part des
cîmes élevées.
L'emplacement de ce bourg était autrefois une
clairière au milieu des vastes forêts du Cergue ;
il servait de rendez-vous de chasse aux seigneurs
qui le regardaient comme une espèce de cours et
l'appelaient ainsi ; de là vient, d'après la tradi-
tion, le nom qu'il porte aujourd'hui: c'est le
village de Cours. Sur un des mamelons qui l'avoi-
sinent, on remarque les ruines du château d'Es-
teiugue, célèbre par les vertus et les malheurs de
la comtesse Marguerite.
A l'époque où naquit Mlle Butty, les routes
qui sillonnent maintenant cette riante vallée
n'existaient pas. Grâce à l'isolement produit par
la difficulté des communications, les habitants
de Cours avaient conservé des mœurs très-pures,
une foi digne des premiers âges, un attachement
remarquable à notre sainte religion.
A un demi-kilomètre du bourg, sur le pen-
chant d'une colline et tout près des bords du
ruisseau, on voit une maison d'assez modeste
apparence, mais dont les abords annoncent ce-
pendant l'aisance de ses propriétaires. C'est là
— 5 —
que vint au monde l'enfant bénie de Dieu dont
nous écrivons l'histoire. On lui donna au baptême
le nom de Benoîte; nom d'heureux présage, qui
la plaça, dès son premier jour, sous la protection
de l'illustre patriarche, dont elle devait être plus
tard une des filles privilégiées.
Le père et la mère de Benoîte étaient dignes à
tous égards de la confiance dont le Seigueur les
honorait, en les chargeant du soin et de l'éduca-
tion d'une enfant qui lui était si chère. M. Butty
était un homme de foi et d'honneur. Il possédait
de riches propriétés qu'il faisait valoir et s'occu-
pait en même temps d'un commerce de toile qui
l'obligeait à de fréquents voyages. Dieu lui avait
donné pour compagne une femme de mérite, ap-
partenant à une famille ancienne et respectable
de Belmont. Les regrets, qui suivirent sa mort
prématurée, sont le plus bel éloge de ses vertus.
Autour du berceau de Benoîte, s'amusait une petite
sœur, plus âgée qu'elle de deux ans et qui devait
être l'amie de son enfance. Malheureusement, les
pauvres enfants jouirent trop peu des soins et de
la tendresse de leur mère. Mme Butty mourut..en
donnant le jour à un fils qui lui survécut peu.
Benoîte n'avait alors que deux ans.
— 6 —
Dès lors, toutes les affections du bon M. Butty
se concentrèrent sur ses deux filles, mais on assure
qu'il eut toujours une préférence pour la plus
jeune. Comme il ne pouvait lui-même veiller à
l'éducation de ses enfants, il ne tarda guères à
les confier à deux anciennes Ursulines, retirées
à Cours pendant la Révolution. Mmes Ursule et
Victoire Ducarre étaient des personnes de grande
piété, d'uné naissance distinguée et d'un mérite
réel. Elles avaient formé dans leur pays une sorte
de petit pensionnat. La Providence avait ainsi
préparé d'excellentes institutrices pour l'enfant
qu'elle destinait à de grandes choses. Pleines d'es-
time pour le père, ces dames entourèrent les filles
de toutes sortes de soins et s'appliquèrent surtout
à former leur cœur. Elles trouvèrent dans Benoîte
les plus heureuses dispositions pour l'étude et la
vertu; ses progrès furent surprenants, et les sages
maîtresses, jugeant des fruits de l'arbre par ses
premières fleurs, prédirent que Mlle Butty serait
une femme supérieure. On dit que les deux an-
ciennes religieuses avaient conservé quelque chose
d'rçti peu rigide et qu'elles ne permettaient pas à
leurs élèves de faire un second déjeûner ; on ajoute
— 7 —
que la faiblesse d'estomac, dont leur intéressante
élève souffrit pendant toute sa vie, avait pour
origine des privations un peu trop longues, endu-
rées dès l'enfance. Malgré la sévérité de ce régi-
me, Benoîte conserva toujours pour ses institu-
trices la plus vive reconnaissance; elle en parlait
souvent et leur renvoyait tout l'honneur des con-
naissances dont son esprit était orné.
Lorsqu'elle eut atteint sa neuvième année,
Mlle Butty fut jugée assez instruite pour être ad-
mise à faire sa première Communion. Que Jésus
dut se trouver bien dans une âme si pure, pré-
parée par des mains si habiles ! Que ce jour
dut être beau pour la pieuse enfant!
Il y avait un an à peine que nos églises étaient
rendues au culte. Nos fêtes et nos rites sacrés
semblaient revêtir un charme tout nouveau après
une si longue interruption et un si triste silence.
Jour consoler le cœur des fidèles, M. Morel, curé
de Cours, voulut donner à la cérémonie de cette
première Communion toute la solennité possible;
et un grand concours de peuple accompagna de
ses prières Benoîte et le petit nombre d'enfants
qui partageaient son bonheur : ce fut une fête
pour la paroisse et tous ses habitants.
V
CHAPITRE II.
L'appel de Dieu. — Retour à la maison paternelle. — Comment
Benoite aimait l'étude. — Son attrait pour enseigner la religion
aux pauvres. — Elle dirige les jeunes personnes de son âge. —
Sa piété, sa charité, sa gaité. — Son mépris pour les plaisirs
du monde.
De 1800 à 1807.
J'ai aimé ia. sagesse, je l'ai recherchée
dès ma jeunesse, et j'ai été épris de sa
beauté. SAG., CH. 5, v. 2.
C'était chose bien triste pour le bon M. Butty,
au retour de ses voyages, de se trouver seul au
foyer domestique ! Combien il lui tardait de pou-
voir rappeler auprès de lui ses deux petites filles!
Dès que l'aînée eut atteint sa onzième année,
il la redemanda à ses vertueuses institutrices et la
mit à la tête du ménage. Il fallait bien qu'elle
fût douée d'une intelligence et d'une force de carac-
tère au-dessus de son âge pour être capable, si
jeune, de diriger une maison nombreuse.
L'excellent père aurait bien souhaité avoir aussi
sa chère Benoîte ; mais l'aimable enfant avait un
-10 -
goût si prononcé et si extraordinaire pour l'étude,
qu'il consentit à lui laisser cultiver, encore pendant
quelques années, ces heureuses dispositions.
Mlle Butty avait à peine douze ou treize ans
lorsque germèrent dans son âme, si pure et si
fervente, les prémices de la divine vocation. Dieu
la destinait à être la mère d'une légion d'anges
terrestres qu'elle devait attirer à la perfection par
le parfum de ses vertus ; il convenait qu'elle fût
attirée elle-même par une grâce puissante.
Pourquoi n'avons-nous pas pu lire alors dans
ses sentiments intimes? Comment exprimer avec
quel amour son cœur généreux répondit au mys-
térieux appel du Sauveur? Mais ce qui prouve
l'ardeur de ses sentiments et la fermeté de ses
résolutions, c'est qu'elle eut le courage de décou-
vrir à son père le projet qu'elle avait conçu, avant
même de quitter ses bonnes maîtresses. M. Butty,
qui avait refusé de contracter de nouveaux liens
par affection pour ses filles, et qui leur avait
donné de nombreuses preuves de sa tendresse, fut
d'abord extrêmement peiné de ce qu'il appelait
la volonté de l'abandonner. Néanmoins, comme
il désirait par-dessus tout le bonheur de ses
— il —
enfants, et parce que sa foi lui disait qu'elles
appartenaient à Dieu bien plus qu'à lui-même,
il promit à Benoîte de lui donner son consente-
ment lorsqu'elle aurait atteint l'âge de vingt ans,
et qu'elle aurait éprouvé sa vocation par quelques
années passées auprès de lui. Il consola en même
temps la pieuse jeune fille, en l'assurant qu'il ne
-la contraindrait jamais de former des engage-
ments contraires à l'état de virginité et lui lais-
serait pleine liberté pour ses exercices de dévo-
tion. Alors, elle vint rejoindre sa sœur au foyer
paternel, et toutes deux vécurent dans la plus
parfaite union. Leurs goûts cependant n'étaient
guère semblables: l'aînée s'occupait du ménage,
Benoîte s'en mettait fort peu en peine et disait
en riant que cela regardait la grande. Aussi
M. Morel comparait-il ses deux jeunes parois-
siennes à Marthe et Marie.
Les livres et l'étude, telle était la passion de
Benoîte. Elle avait une sainte avidité de la parole
de Dieu ; son âme cherchait là sa nourriture et
sa vie. M. Lefranc (t), alors simple séminariste,
(1) Ce prêtre respectable est mort, il y a quelques
années, à Cours, son pays natal.
-12 —
lui prêtait des catéchismes et d'autres bons ouvra-
ges sur la religion ou la vie spirituelle. Elle les
lisait avec attention et assiduité. Pour être moins
distraite, elle s'en allait dans les champs, em-
portant ses livres, et là, elle étudiait avec ardeur.
C'est ainsi que Mlle Butty recueillit les trésors de
science religieuse qu'elle devait répandre plus tard
dans les âmes de ses filles spirituelles. On compre-
nait, en l'entendant parler, qu'elle avait puisé
abondamment, à une source pure, les eaux de la
doctrine.
Dès sa jeunesse, elle eut un attrait, une grâce
spéciale pour enseigner les éléments de la reli-
gion. Nous lui avons entendu dire quelquefois
en plaisantant, que, dans son enfance, elle avait
ambitionné les glorieuses attributions du sacerdoce,
surtout afin de pouvoir annoncer la parole de Dieu.
Mais, sans être prêtre, elle avait trouvé le moyen
de satisfaire en partie son désir : elle réunissait
les enfants pauvres et leur apprenait le catéchisme
avec un zèle vraiment apostolique. L'Histoire
Sainte entrait aussi dans son programme, et, lors-
qu'une mémoire plus ingrate n'avait pu retenir
quelque trait de nos Saints Livres, la patiente
— 13 —
maîtresse le racontait elle-même, expliquait cha-
que terme, se mettait à la portée des intelligences
les plus bornées, puis faisait répéter ses explica-
tions jusqu'à un plein succès. « Je n'étais heureuse
que lorsque j'avais des pauvres autour de moi, »
disait-elle plus tard à l'une d'entre nous, en lui
parlant des occupations de sa jeunesse.
Les jeunes personnes de l'âge de Mlle Butty,
attirées par sa douceur et sa piété, recherchaient
sa société avec empressement. Elle les accueillait
avec bonté et se faisait un bonheur de leur com-
muniquer ses connaissances. Bientôt elle devint
r leur directrice. L'empire que sa vertu lui donnait
sur les cœurs fut un moyen dont elle sut pro-
fiter pour faire beaucoup de bien. Une famille
était-elle divisée? Benoîte était l'ange de paix qui
négociait la réconciliation. Elle avait un talent
admirable pour soumettre les esprits les plus -
prévenus ; sa parole insinuante coulait comme le
miel dans les âmes les plus irritées, et nul ne
pouvait lui résister. Quelquefois, les amies de
notre admirable enfant aimaient à dissimuler leurs
confidences sous l'ombre d'un mystère qui leur
donnait plus de charme. Elles lui donnaient ren-
- 14 -
dez-vous dans un lieu où leurs conférences ne
pussent être ni remarquées ni interrompues. Là
chacune lui racontait ses petites peines ou de-
mandait des conseils pour la pratique de la
vertu ; jamais on ne la quittait sans être consolé
et encouragé. Benoîte se trouvait donc souvent
absente; et, quand on venait la chercher, son père
répondait en plaisantant : Elle est perdue. Allez
voir derrière les haies; vous la trouverez. Ce mot
passa en proverbe dans la maison ; on disait :
Benoîte se perd ; Benoîte est perdue.
L'habileté qu'avait Mlle Butty pour cacher ses
bonnes œuvres et la confiance qu'on lui témoignait
commencent à nous donner un indice de cette
modestie rare qui la caractérisa, en même temps
que de cette finesse dont nous aurons occasion de
signaler les effets dans tout le cours de sa vie.
Ces détails ont été certifiés par quelques per-
sonnes âgées qui avaient connu Mlle Butty dans
sa jeunesse et qui avaient eu part à ses bienfaits.
La reconnaissance avait gravé profondément son
souvenir dans leurs cœurs; plusieurs ne pouvaient
parler d'elle sans verser des larmes. — Elle venait
me voir chaque jour, disait l'une; elle m'enseignait
— Hi-
de pieuses industries pour me rappeler la pré-
sence de Dieu. — Jamais je n'aurais su lire sans
elle!., disait une autre; C'est elle qui m'a appris
à prier, à me confesser, à bien communier, etc.
C'est à elle que je dois desavoir travailler, etc, etc.
Lorsque Mlle Butty était seule à se promener,
on l'entendait chanter av.ec ferveur des cantiques
composés par M. Pilet, prêtre caché dans ces
montagnes pendant la Terreur. Ils étaient destinés
à implorer la miséricorde de Dieu pour la France,
et à demander la fin de la persécution.
La charitable jeune fille ne se contentait pas
de répandre autour d'elle les bienfaits de l'instruc-
tion chrétienne, ses sollicitudes s'étendaient aussi
sur les besoins matériels des malheureux. Elle-
donnait tout : tels sont les termes par lesquels on
a peint sa libéralité. Une bonne vieille, qui, pri-
vée, cinq ans, de l'usage de ses jambes, avait reçu
alors les soins de cet ange de charité, voulut, après
vingt-cinq années, revoir sa bienfaitrice : en l'abor-
dant, les sanglots de la reconnaissance étouffè-
rent sa voix, et Notre Révérende Mère se mit à
pleurer avec elle. On nous a dit de l'excellente
jeune fille ce que S. Ambroise dit de l'Auguste
— 16 -
Vierge Marie : « Jamais elle ne méprisa le vieil-
lard ni le faible. » Quand elle allait ramasser
les fruits du verger, on pouvait être sûr qu'elle
ne rapporterait rien à la maison : elle avait trop
de plaisir à tout distribuer aux pauvres et aux
enfants qui se trouvaient sur son chemin. Que de
bonnes œuvres elle a faites ! Dieu et ses anges le
savent. Mais là-dessus, comme sur bien d'autres
points intéressants de son admirable vie, sa mo-
destie a gardé un silence que nous sommes forcées
d'imiter nous-mêmes.,
Ce n'était pas toujours sans difficultés que Mlle
Butty se procurait de quoi satisfaire ses généreuses
inclinations. Pendant les voyages de son père,
l'administration des biens était laissée à un homme
d'affaires qui, dit-on, s'entendait fort à ménager
l'argent. Benoîte avait alors besoin d'employer les
ressources de son esprit pour obtenir de cet admi-
nistrateur parcimonieux les petites sommes qu'elle
désirait. On nous permettra une digression à pro-
pos de ce Jean-Marie w, dont Notre Révérende
Mère avait gardé un souvenir obstiné. Rien n'était
plus divertissant que de lui entendre faire le por-
trait de ce brave homme. A un extérieur original
— 47 —
et presque grotesque, il joignait, disait-elle, une
économie ridicule. Ainsi, lorsque le repas était
terminé, il faisait, avec son couteau, une marque
sur le pain entamé, afin de pouvoir s'assurer que
personne n'y avait touché hors des repas. Les
filles de M. Butty, tout comme les domestiques
de la maison, devaient se soumettre à cette austère
dépendance : Benoîte trouvait pourtant moyen de
s'y soustraire. Un jour, quelques-unes de ses
amies vinrent la voir ; elle leur servit à goûter.
Au milieu de la petite fête, arrive le vieil économe :
il se fâche, il tempête : c De quoi te plains-tu,
dit la jeune fille, nous avons réservé ta portion ; »
en même temps, elle lui offrit ce qui restait de
pain. Jean-Marie se retira en grondant, mais sans
oser insister ; il fut vaincu par tant de grâce et
d'enjouement.
Est-il besoin de dire combien Benoîte respec-
tait et chérissait son père? Elle ne craignait pas,
nous assure un bon vieillard qui l'avait connue,
de faire quatre ou cinq lieues avec sa sœur, pour
- aller attendre, au retour de ses voyages, ce père
bien-aimp et jouir plus tôt de cette chère présence
qui rendait toute la famille heureuse. Lorsqu'il
arrivait; tout le monde pleurait de joie.
— 18 -
Mlle Butty était, non seulement la providence,
mais encore le modèle de sa paroisse. Chaque
matin, en hiver comme en été, le bon Curé de
Cours voyait à *sa messe la pieuse jeune fille. Elle
habitait pourtant à une assez grande distance de -
l'église ; il fallait descendre la pente rapide d'une
colline et en remonter une autre ; traverser sur
une planche étroite le ruisseau qui coulait dans la
vallée; et, que de fois, pendant la mauvaise saison,
la neige et la glace opposaient au pieux pèlerinage
des obstacles qui auraient semblé insurmonta-
bles à une volonté moins résolue. — « Comment
faisiez-vous pour descendre la colline, lorsqu'elle
était toute couverte de glace, demandait à Notre
Révérende Mère, peu de temps avant sa mort,
une Sœur qui était aussi de Cours ? — Ah ! ré-
pondit, en riant, cette digne Mère, j'ai été souvent
obligée de prendre ma chaussure à la main pour
ne pas tomber. »
C'était l'usage à la. maison paternelle de réciter
le chapelet au commencement des veillées d'hiver.
Mais Benoîte allait quelquefois les passer chez un
voisin dont la femme, très-pieuse, était de ses
amies; là, on disait le rosaire en entier. Le brave
voisin, tout en priant la Sainte Vierge, travaillait
— 19 -
à son métier ; il faisait des camiettes. De chaque
côté de son rouet il avait une petite caisse dont
l'une renfermait quinze pommes de terre, tandis
que l'autre ne contenait rien; à mesure qu'une
dizaine était récitée, il mettait une pomme de
terre dans la caisse vide. — La piété de Benoîte
ne nuisait pas à sa gaîté. — Lors donc qu'elle
voyait le bon homme, fort occupé de sa prière et
- de son travail, elle prenait adroitement une pom-
me de terre et la faisait passer, sans qu'il s'en
aperçût, dans la caisse des dizaines récitées ; le
resaire se trouvait fini plus tôt qu'il n'aurait dû
l'être; c'était alors le bon moment. « —Vous vous
trompez toujours, disait-elle, avec un grand sé-
rieux : certainement nous n'avons pas récité nos
quinze dizaines. » La tradition ne rapporte pas si
elle les faisait recommencer. « Je n'aurais jamais
cru qu'elle se fît religieuse, disait le bon vieil-
lard, il y a peu de temps; Mile Benoîte était tou-
jours la première à me faire des niches. » —
L'aimable fille était toujours gaie, mais aussi
toujours prudente, ajoute la chronique.
Ainsi s'écoula, pure et fervente, la jeunesse de
Notre Mère bien-aimée; cette aurore sereine était
le prélude d'un beau jour.
— 20-
S
Cependant, à mesure que Mlle Butty croissait en
âge, elle sentait croître aussi ses désirs pour la vie
religieuse. L'observation des commandements ne
lui suffisait pas : il fallait à cette grande âme la
perfection des conseils évangéliques et la pratique
des plus éminentes vertus. Cette pensée lapréocu-
pait sans cesse ; elle souffrait ce tourment que
l'amour de Jésus-Christ fait endurer aux âmes qu'il
appelle ; tourment inexprimable, soif qui dévore,
besoin du cœur que Dieu seul peut rassasier.
Le monde alors est un exil : tous ses plaisirs devien-
nent insipides. Ainsi en était-il pour notre pieuse
Benoîte ; tous les moyens, propres à amener le
consentement, si désiré, de son père à son dé-
part étaient mis en usage. Elle plaidait si bien
sa cause que ceux-mêmes qui essayaient de la
combattre devenaient bientôt ses avocats.
c - Attends encore, disait-elle à sa sœur dont
on négociait le mariage, attends; qaand tu auras
quitté la maison, on ne voudra plus me laisser
partir.» Mais, plus M. Butty jouissait de sa fille,
plus il appréciait son trésor, plus aussi il craignait
— 21 -
de la perdre. On dit même qu'il tenta par divers
moyens d'éprouver une vocation, si cruelle pour
son cœur. Un dimanche, en revenant de vêpres,
Benoîte trouva la maison paternelle transfor-
mée en salle de danse. Un virtuose champêtre,
monté sur un banc, animait la joyeuse assemblée.
D'un coup d'œil rapide, la jeune fille se rendit
compte de cette nouvelle manière de sanctifier le
jour du Seigneur; adroitement, elle passa derrière
le musicien et le fit descendre de son piédestal.
La leçon fut comprise: musicien, danseurs et dan-
seuses délogèrent au plus vite. Ceux qui espéraient
attirer Mlle Butty, par ce que l'on appelle dans le
monde plaisirs permis et innocents, avaient fort
mal réussi dans leur coup d'essai ; ils purent juger
que ces joies bruyantes étaient un appât trop gros-
sier pour cette âme élevée ; on pensa que le spec-
tacle aurait plus de chances et tenterait davantage
sa jeune imagination. M. Butty, partant pour
Lyon, avec un de ses parents, avait engagé sa fille
à l'accompagner. « — Benoîte, lui dit-il, un soir,
veux-tu venir voir les hommes célèbres de l'Em-
pire?. » L'innocente enfant, ne se doutant pas du
piège, accepte, et la voilà installée. au théâtre.
— 22 -
La toile se lève; des femmes, au costume peu mo-
deste, apparaissent aux regards étonnés de Mlle
Butty ; elle reconnaît qu'on a trompé son inexpé-
rience ; elle se rappelle ce qu'on lui a dit du danger
de ces représentations; elle baisse les yeux, elle
se met en prière; jusqu'à la fin de la pièce, impos-
sible de la distraire, ni de lui faire interrompre,
un seul instant, la récitation de son chapelet.
Le pauvre père n'eut pas envie de recommencer
la tentative; il avait désormais la preuve cer-
taine de la résolution invariable de sa fille ; elle
voulait à tout prix se consacrer à Dieu. Probable-
ment, s'il avait usé de ces moyens, peu conformes
à sa manière ordinaire d'agir, c'était à l'instigation
de certaines personnes moins délicates que lui.
Peu de temps après, vaincu par les prières, les
vertus et la persévérance de sa chère Benoîte, il
consentit enfin à l'immoler au Seigneur.
CHAPITRE III
Pradines !! — Entrée de MU* Butty au monastère. — Elle accompagne
Mme de Bavoz à Lyon. — Sa prise d'habit et ses premières pro-
messes. — Visite du cardinal Fesch; Confirmation; Emission
des vœnx. — La règle de Saint-Benoît établie à Pradines. — Mme
Sainte-Justine, maîtresse des novices. — Encore une visite du
Cardinal. — Notre vénérée Mère contribue à son évasion. — Le
Cardinal, prisonnier, revient au monastère et donne l'habit à trois
postulantes.
De 1807 à 1814.
Ecoute, ma fille, et vois, et prête l'oreille:
oublie ton peuple et la maison de ton père,
le Roi convoitera ta beauté. Ps. 44.
Le château de Pradines avait passé, des mains
de ses anciens maîtres, en celles de plusieurs au-
'tres possesseurs, jusqu'au jour où il fut acheté
par Mme de Bavoz, professe de l'antique abbaye de
Saint-Pierre, à Lyon, pour devenir un monastère
bénédictin. Mm0 de Bavoz, fondatrice de notre
congrégation, était une de ces âmes éminentes,
capables d'enfanter des générations de saints. C'est
en 1804 que M. Magdinier, de l'Ordre des Char-
treux, coadjuteur de la vénérable Mère dans toutes
ses œuvres, amena, à Pradines, la colonie, établie
— 24 -
jusques-là dans la petite commune de Sainte-
Agathe. Cette troupe d'élite, destinée à ressus-
citer en France la sainte milice du grand patriar-
che de l'Occident, se composait de quelques vier-
ges généreuses, qui, chassées, de leurs saints asiles
par la tourmente révolutionnaire, s'étaient réunies
autour de Mme de Bavoz, heureuses de trouver en
elle une mère et un modèle. Le nouveau local
qu'elles venaient habiter, désert depuis longtemps,
était en très-mauvais état. Une partie des apparte-
ments n'était pas même achevée, quelques pièces
seulement rappelaient l'opulence des anciens sei-
gneurs. Les jardins, en friche, racontaient l'aban-
don de leurs propriétaires et sollicitaient de grands
travaux.
L'État ne tolérait alors d'autres ordres religieux
que les congrégations, dévouées à l'enseignement
ou bien au service des malades. Mme de Bavoz
fut obligée d'affilier sa famille aux sœurs de Saint-
Charles, dont la maison-mère est à Lyop ; mais,
liée par ses vœux et plus encore par son cœur à
la règle de Saint-Benoît, elle tendait toujours à en
introduire la pratique parmi ses filles. La vie,
austère et pénitente, qu'elles menaient ensemble
— 23 —
ressemblait bien plus à celles des Bénédictines
"qu'à celle des sœurs de Saint-Charles. L'extrême
pauvreté que l'on eut à souffrir dans les premières
années, entraîna nécessairement des privations de
tous genres ; mais la vertu héroïque de la Mère,
l'affection qu'on lui portait, rendaient les sacrifices
doux et faciles et entraînaient les âmes dans la
voie de la perfection. La simplicité, la plus cordiale
charité régnaient parmi les sœurs ; sur tous les
fronts rayonnait le bonheur. Bientôt de nouvelles
postulantes vinrent se joindre aux premières novi-
ces, le pensionnat fut ouvert, et les libéralités
d'un illustre Cardinal permirent à la communauté
naissante, de regarder l'avenir avec confiance.
Pradines ! tel était donc le nom qui faisait palpi-
ter le cœur de Mlle Butty, c'était là qu'elle rêvait
d'aller se consacrer à Dieu ! Pradines ! petite vallée
solitaire et bénie, sur laquelle il lui semblait que
s'était arrêté l'un des regards tendres et féconds de
la divine Providence ! Etait-ce une illusion ? Peut-
être ; mais à nous, filles de Pradines,- il est im-
possible de penser autrement que cette bonne
Mère! Pour nous, ce nom possède une suavité,
douce à l'oreille, plus douce à l'âme, toujours
plus pénétrante et jamais affadie. 2
— 26 -
Un dimanche du mois de septembre, en 1807,
un homme respectable et sa fille, à peine âgée de
dix-huit ans, quittaient, avant le jour, leur mo-
deste demeure pour prendre la route du Monas-
tère. Tous deux, pour satisfaire à l'obligation du
saint jour, voulurent s'arrêter dans l'un des villa-
ges, situés sur leur chemin ; et tous deux unirent
le sacrifice de leur cœur brisé au sacrifice de
l'Auguste Victime. Bientôt ils aperçurent Pradines
et ses pavillons d'ardoise, et ses allées d'arbres
touffus.
La jeune fille eut le courage de demander l'en-
trée ;de la maison du Seigneur ; mais le cœur du
bon père, serré plus douloureusement par la pré-
vision de l'adieu, faiblit; de grosses larmes inon-
dèrent son visage vénérable. — « Ah ! je le vois
bien, vous nous donnez votre Benjamin, » dit à ce
père affligé l'aumônier de la maison, M. Jacque-
mot, qui assistait à cette scène attendrissante.
Qu'elles sont belles, s'écrie la Sainte-Ecriture,
qu'elles sont belles, vos démarches, ô fille du Roi !
Oh! oui, elles sont ravissantes aux yeux de la
Cour céleste, les démarches de la vierge chrétienne
qui abandonne les espérances, les affections
— 27 —
du monde, pour consacrer son cœur et sa vie
à l'amour du Roi immortel ! Le jour où notre
admirable enfant entra si généreusement à son
service, le Fils de Dieu n'aurait-il pas pu lui
adresser ces paroles du Cantique sacré : Tu es
toute belle, ma bien-aimée ! Belle était cette âme
que la poussière du monde n'avait point souillée;
belle, cette jeunesse écoulée tout entière dans la
pratique du bien ; belle aussi, cette physionomie
où la noblesse et-la bonté se peignaient à la fois ;
sur toute la personne de la timide postulante repo-
sait comme un reflet de la Sagesse éternelle. A
une régularité parfaite, ses traits joignaient la
grâce et la majesté ; nul ne s'est approché d'elle
sans se sentir incliné tout à la fois à la con-
fiance et au respect. L'esprit et la finesse, qui
brillaient dans ses yeux, s'unissaient à l'expression
de la plus aimable bienveillance. La politesse,
l'affabilité, la dignité de ses manières, celle de'son
abord, ajoutaient encore aux charmes de son exté-
rieur ; il suffisait de la voir une fois pour s'attacher
à elle.
Mlle Butty était attendue à Pradines : sa répu-
tation l'y avait précédée. Les prêtres qui la

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