Notice sur la vie de M. l'abbé Imbert,... curé de la cathédrale de Nevers ; par un de ses anciens vicaires

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Impr. de N. Duclos et Fay (Nevers). 1841. Imbert, Jacq.-Jean-Bapt.. In-8 °.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1841
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CHANOINE HONORAINE DE LA C A TH EDR ALK D AUTUN?
DOYEN DU CHAPITRE ET CURÉ DE LA CATHÉDRULE DE NEVERS
Par un de ses anciens Vicaire.
NEVERS
TYPOGRAPHIE DE N. DUCLOS ET FAY, HOTEL DE LA FERTÉ
NOTICE
SUR LA VIE
DE M. L'ABBÉ IMBERT.
NOTICE
SUR LA VIE
DE M. L'ABBE IMBEBT,
CHANOINE HONORAIRE DE LA CATHÉDRALE D'ACTUN
DOYEN DU CHAPITRE ET CURÉ DE LA CATHÉDRALE DE NEVERS ,
Par un de ses anciens Vicaires
NEVERS
TYPOGRAPHIE DE N. DUCLOS ET FAY, HOTEL DE LA FERTÉ,
1841.
NOTICE
SDR LA VIE
DE M. L'ABBE IMBEBT,
CHANOINE HONORAIRE DE LA CATHÉDRALE D'AUTUN ,
DOYEN DU CHAPITRE ET CURÉ DE LA CATHÉPBALE DE NEYEES.
M. l'abbé Imbert, curé de la cathédrale
de Nevers et doyen du chapitre, vient, après
de longues souffrances, d'être enlevé à la
religion qu'il faisait honorer et chérir, à la
charité qui avait rempli tous les instants de
son existence, et à l'amitié qui lui avait ga-
gné les plus tendres sentiments d'une foule
de personnes de tous les rangs et de tous les
âges. Quelqu'un qui lui était vivement at-
taché, veut consacrer quelques lignes né-
— 2 —
crologiques à la mémoire de cet homme
vertueux et modeste, qui, né pauvre, a vécu
pauvre en se dévouant aux pauvres , et qui
a voulu mourir pauvre encore, parce que,
dit son testament : « Le voyageur qui est
chargé, n'arrive pas aussi bien au terme de
son voyage. »
M. Jacques-Jean-Baptiste Imbert, reçut
le jour à Nevers, le 11 mai 1767, de parents
peu fortunés, mais fort estimés dans le pays
à cause de leurs vertus ; il fut aussitôt pré-
senté à l'église de Saint-Etienne, sa paroisse,
pour y recevoir le baptême. Ses premières
années furent marquées par d'heureuses dis-
positions: il annonça dès-lors ses goûts pour
le service, des autels, par beaucoup d'actions
qui révélaient en lui une vocation préma-
turée, Il y avait à ses côtés, partageant ses
jeux et ses tendances, un compagnon insé-
parable qui devait plus tard fournir la même
carrière, mais sur un autre théâtre, et con-
server entière avec lui, leur intime amitié
d'enfance; je veux parler de M. Frasey,
doyen des curés de Paris, et qui est à la tête
d'une des premières paroisses de la capitale,
Saint-Nicolas-des-Champs.
La nature avait fait beaucoup pour le
jeune Imbert. Il était doué d'une belle fi-
gure et de formes agréables, il avait surtout
de grandes facilités d'esprit et une intelli-
gence précoce; aussi ses études furent-elles
rapides; à quatorze ans il avait terminé ses
humanités avec distinction au collège de sa
ville natale. Plus tard, à n'en pas douter, il
se fût distingué par son mérite, si ses talents
eussent été joints à une existence moins
agitée à son début et moins absorbée dans
tout son cours.
Pendant les deux années qui suivirent, il
utilisa son temps en professant, quoique si
jeune, dans l'établissement Blouzat, impor-
tante pension de l'époque. Il passa ensuite
quelque temps dans une autre maison de
jeunes gens confiés aux soins de M. l'abbé
Robinot aujourd'hui grand vicaire et cha-
M. Robiuot vient lui-même de mourir presque subitement le 27
avril 1841, trente-trois jours après M. Imbert.
noine de la cathédrale, ecclésiastique pieux
et éclairé qu'il devait rencontrer aux deux
extrémités de sa carrière sacerdotale. Car,
en le quittant pour entrer au grand séminai-
re, dont les portes lui furent gratuitement
ouvertes, il reçut ses salutaires conseils; et
c'est encore ce digne et si estimable octogé-
naire qui, malgré la susceptibilité exquise
de son amitié, entendit ses dernières confi-
dences et l'aida, cette fois, à se préparer au
sacerdoce éternel.
Il fut tonsuré le 1re avril 1786, par Mgr de
Séguiran. L'année suivante, il achevait ses
études de la cléricature; et, comme.cinq
années le séparaient encore de l'âge requis
pour la susception de l'ordre presbytéral, il
fut choisi pour, diriger l'éducation du fils
d'une des bonnes familles de la Nièvre, dont
il reçut toujours depuis, les marques d'un re-
connaissant et affectueux souvenir.
C'est dans cette position que la révolution
trouva l'abbé Imbert. Il n'avait pas encore
proféré. les solennels serments qui lient ir-
révocablement à l'Église ; il était libre de sa
— 5 —
personne et de sa destinée. Mais en vain
pour lui, gronde l'orage de toutes parts; en
vain des abîmes menacent de s'ouvrir pour
engloutir la religion et le clergé, sa vocation
n'en devient que plus ferme et plus inébran-
lable. Plein de confiance au Dieu qu'il veut
prendre pour son partage, il osé se présen-
ter aux ordres sacrés que lui conféra, dans
l'année 1790, Mgr de Suffren, évêque de
Nevers; et le 32 avril 1792, il recevait à Pa-
ris, dans un appartement dérobé, dés mains
de Mgr François de Donald, évêque de Cler-
mont, l'onction sainte qui en faisait un
prêtre de Jésus-Christ. Il revint aussitôt en
Nivernais, où il célébra sa première messe à
l'oratoire du château de Dreûzy, et continua
l'éducation du jeune de Lamothe, dont la
mort ne tarda pas à plonger la famille et te
maître, dans le deuil et la douleur la plus
a mère.
La tranquillité ne régna pas long-temps
autour du nouveau prêtre; des ordres de
l'arrêter l'obligèrent de se dérober à la per-
sécution qui sévissait dans toute la France,
— 6 —
par suite du décret de l'assemblée nationale,
du 26 mai 1792 , condamnant â la déporta-
tion tous les prêtres non assermentés. De
ce moment, sa vie ne fut plus qu'émigra-
tions journalières et déplacements conti-
nuels, opérés à l'aide de costumes incessam-
ment variés. Enfin, le 9 septembre 1793, il
fut découvert, saisi et renfermé au grand
séminaire devenu la prison des prêtres, après
avoir été le berceau de leur sacerdoce et
l'école des vertus qu'ils allaient si énergi-
quement déployer dans ces jours désastreux,
où la proscription, les tortures et la mort, en-
velopperont la patrie dégénérée comme d'un
réseau funèbre. Il s'y trouva avec quelques-
uns de ceux qui, comme lui, avaient refusé,
quoique valides, de chercher à l'étranger
une retraite hospitalière, et avec les vieil-
lards et les infirmes que là loi du 26 août
1792 avait forcés de s'incarcérer. On avait
d'abord laissé aux premiers détenus quelque
liberté, et même on leur avait permis les
adoucissements qu'ils pourraient apporter à
leur précaire situation. Mais le gardien, qui
— 7 —
avait calculé,sur de gros bénéfices, n'y trou-
vant pas son compte, avait obtenu la défense
de toute, communication avec le dehors
pour ces malheureux qui, désormais, durent
acheter bien cher les plus légers services
et une nourriture chétive et malsaine. Ils
avaient pu s'ériger de petits autels munis
des objets les plus indispensables aucultè,
et ils puisaient avec bonheur d'amples con-
solations dans la célébration de l'auguste
sacrifice, dont la grande victime leur avait
offert l'exemple de la plus sublime résigna-
tion. Cette existence était encore trop douce.
Le 18 octobre 1793, les autorités de ce temps
se rendirent à la prison du séminaire qu'ils
avaient fait investir par la garde nationale,
ayant à leur tête le fameux Fouché qui écri-
vait à Hébert, le 3 novembre suivant : « J'ai
» débarrassé les autels de ces monceaux d'or
» qui alimentaient la vanité des prêtres, et je
» leur ai tellement donné la chasse, qu'il
» n'y en a plus dans le département de là
» Nièvre. Ces Yandales renversèrent les
autels des prêtres reclus, brisèrent leurs cru-
— 8 —
cifix, crachèrent dans les linges servant au
sacrifice, déchirèrent les missels et leurs bré-
viaires , et se livrèrent aux plus sacrilèges
spoliations ; puis ils se répandirent dans
leurs cellules, y firent subir le même sort à
tout ce qu'ils y trouvèrent de semblable,
s'emparèrent de tout ce qui put leur conve-
nir d'abord, et de tout ce qui leur parut être le
plus nécessaire à ces prêtres, soit pour leurs
usages religieux, soit pour leurs besoins du
corps. Qui redirait les injures, les vexations
et les mauvais traitements que subirent les
détenus ! Privés de tout, la plupart très-
avancés en âge, plusieurs couverts d'infir-
mités et perclus de douleurs , ils suppor-
taient: avec une patience angélique cette vie
de tortures ; mais, comme si leur pieuse ré-
signation était un remords pour les persé-
cuteurs , ceux-ci se plaisaient souvent à ré-
péter pendant la nuit les tourments du jour,
pour qu'ils ne goûtassent pas même la con-
solation du sommeil. Cependant l'abbé Im-
bert trouva un soir le difficile moyen d'es-
calader la funeste enceinte. Oh bonheur ! le
— 9 —
voilà libre il peut gagner la campagne, ou
confier sa sécurité à tant de maisons amies,
dont il connaît les issues et les secrets. Mais
non : « Sa liberté lui pèserait sans celle de
ses confrères, que d'ailleurs il compromet-
trait, » écrivait-il dans une des nombreuses
et intéressantes lettres, qu'il échangeait avec
un intime ami, par un cordon adroitement
glissé à certains endroits des murs ; aussi
n'usera-t-il de cette évasion, plusieurs fois
répétée, que pour procurer aux plus indis-
posés les secours les plus urgents.
Les trop célèbres exploits de Fouché dans
la Nièvre, lui valurent, delapart de la conven-
tion, les honneurs d'un plus grand théâtre.
Elle lui décerna donc le proconsulat de Lyon,
s'en rapportant à son zèle sanguinaire et à ses
instincts de carnage ; on sait d'ailleurs com-
ment il s'acquitta de cette mission de con-
fiance. Il eut pour successeur à Nevers, Noël
Pointe : cet homme avait un peu trop de
pusillanimité dans le caractère pour être à
la hauteur de son poste. Ce qu'il y a de vrai,
c'est que les délais et les hésitations qu'il
— 10 —
mit à envoyer à Nantes les prêtres arrêtés
leur sauva la vie ; car l'infame Carrier, qui
les y attendait, venait d'être rappelé à la
convention nationale, quand le représen-
tant de la Nièvre signa leur arrêt de dé-
portation.) Il le fit malgré lui, contre le
voeu même de la majorité de la société
populaire, mais seulement sur les instances
réitérées et menaçantes de trois person-
nages, qui ont joué dans ce pays, à cette
triste époque , les rôles les plus effro-
yables de cynisme et d'horreur. Avant
d'exécuter cet ordre si vivement sollicité,
voyez-vous ces hommes , assistés de leurs
suppôts, se ruer sur leurs victimes abusées,
les dépouiller du peu qui leur était resté, en
criant: « Vous n'avez plus besoin de tout
cela, nous vous avons fait une destination
qui fera cesser tous vos besoins. »
Il y avait quinze mois que durait leur
cruelle captivité, lorsque l'abbé Imbert et
ses compagnons d'infortune, au nombre de
quarante-huit, dont trente-deux dépassaient
soixante ans, reçurent l'avis qu'ils allaient
— 11 —
être déportés à la Guiane, et que le len-
demain ils seraient dirigés par la Loire sur
Nantes, pour y être embarqués. Le gardien
les entretint pendant la nuit, les uns après
les autres : il les pressa tour-à-tour, par de fal_
lacieuses promesses et par des menaces de
violence, de lui céder pour un prix ce qu'ils
conservaient encore après trois pillages offi-
ciels. Le cerbère fit si bien, qu'il eut beau-
coup sans débourser une obole ; car on éva-
lua à 6,000 francs, ce qu'il extorqua dans
cette circonstance, du départ qu'il sut si avan-
tageusement exploiter. Le lendemain 14
février, dès neuf heures du matin, les déte-
nus persécutés, à cause de leur seul caractère
de prêtres, traversèrent deux à deux la foule
émue, à travers des haies de gardes natio-
naux, dont plusieurs vociféraient contre eux,
malgré leur devise : liberté, ordre, salut pu-
blic , les sottises les plus dégoûtantes et les
plus grossières. Quand vint son tour de des-
cendre dans le fatal bateau, le jeune prêtre
de Nevérs, qui soutenait, avec une tendresse
filiale, un octogénaire infirme , M. Gestat
— 12 —
curé de Coulanges, jeta un regard d'adieu
sur la multitude où s'agitaient avec inquié-
tude tant de têtes connues, dans l'espoir d'y
rencontrer les regards d'une personne ché-
rie sa mère La geolière l'avait impi-
toyablement repoussée, après avoir accepté
l'argent de cette femme, veuve de son mari,
et bientôt de son fils, qu'elle avait demandé
à ce prix, ajouté à tant de larmes, d'embras-
ser une fois encore !
Treize prêtres tirés des autres prisons de
la ville, portèrent à soixante-un le nombre
des exilés. Voici leurs noms, leur âge à cette
époque, et la position à laquelle ils ont été
enlevés. On sera bien aise, sans doute, de
connaître ces hardis confesseurs de la foi :
MM.
GESTAT, quatre-vingts ans, ancien curé de
Coulanges-les-Nevers.
ANIMÉ, soixante-dix-sept ans, bénédictin
de Nevers.
GRILLOT, soixante-quatorze ans, curé de
Saint-Arigle de Nevers.
— 13 —
ADELON, soixante-quatorze ans , curé de
Neuffontaine, diocèse d'Autun.
BLAUDIN , soixante-onze ans, chanoine de
Nevers.
BOUARD , soixante-onze ans , chanoine de
Nevers.
MARCHAIS, soixante-dix ans, curé de Con-
cressant, diocèse de Bourges.
GAGNARD, soixante-neuf ans, curé de Mari-
gny, diocèse d'Autun.
ROUSSEAU, soixante-huit ans, chanoine de
Nevers.
MOREAU l'aîné, soixante-huit ans, jésuite,
résidant à Chât.-Chinon, diocèse de Nevers.
DESCHAMPS , soixante-huit ans, curé de
Thianges, diocèse de Nevers.
GASTÉ , soixante-huit ans, curé d'Asnan,
diocèse de Nevers.
LEJAULT , soixante-six ans, curé d'Imphy ,
diocèse de Nevers.
PARISOT, soixante-neuf ans, prêtre, rési-
dant à Nevers.
CUSTODE , soixante-cinq ans, chanoine de
Nevers.
— 14 -
MOREAU jeune, soixante-quatre ans, curé
de Château-Chinon.
LEMPEREUR, soixante-quatre ans, chanoine
de Nevers.
ROBILLARD, soixante-trois ans, chanoine
de Nevers.
LAGRANGE aîné, soixante-six ans, curé d'An-
thien, diocèse d'Autun.
PAUTRAS, soixante-cinq ans, curé de Cha-
luzy, diocèse de Nevers.
BERTHAULT l'aîné, soixante-trois ans, curé
d'Arleuf, diocèse d'Autun.
DUTREUIL, soixante-trois ans, curé de Mu-
not, diocèse de Nevers.
PIREL, soixante-deux ans, curé de Saint-
Hilaire-en-Morvand.
BOUSSIÈRE, soixante-un ans, curé de Chal-
lot, diocèse d'Autun.
LACHASSEIGNE , soixante ans, chanoine de
Nevers.
ESTEVÉ, soixante ans, chanoine de Ne-
vers.
BERTHAULT jeune, soixante ans , curé de
Glux, diocèse de Nevers.
— 15 —
BOUFFECHON, soixante ans, capucin, ré-
sidant à Château-Chinon.
FOLLEREAU , soixante ans, curé de Ville,
diocèse de Nevers.
LAGRANGE jeune, soixante ans, curé de
Nuars, diocèse d'Autun.
MARILLE, soixante ans, curé de Viel-
manay, diocèse d'Autun.
JOLLI soixante ans, chanoine, semi-pré-
bendé de Nevers.
DUMÉNIL , cinquante-huit ans curé de
Chaluy-les-Nevers, infirme.
MALLAPART , cinquante-sept ans, curé de
Luzy, diocèse d'Autun, infirme.
VADIER, cinquante-quatre ans, curé d'Hu-
bans, diocèse d'Autun, infirme.
LENEVEU , cinquante-trois ans, prieur des
Carmes de Nevers, infirme.
JAMET , cinquante-deux ans , curé de Che-
venon, diocèse de Nevers, infirme.
POUGAULT , cinquante ans, curé de Tin-
tury, diocèse de Nevers, infirme.
LEDEVILLER, quarante-huit ans, chartreux,
résidant à Nevers.
— 16 —
CANTAL, quarante-six ans, curé de La Nocle,
diocèse d'Autun, infirme.
FRÉBAULT, quarante-quatre ans, curé de
Saint-Pierre-le-Moûtier, diocèse de Nevers,
infirme.
GEOFFROY, quarante-deux ans, curé de
Fleury, diocèse de Nevers, infirme.
PANNETRAT , quarante-un ans, curé de
Poussignol, diocèse de Nevers, infirme.
DESCOLONS, trente-sept ans, chanoine dé
Nevers, infirme.
DURAND , trente-six ans, vicaire de Luzy ,
diocèse d'Autun, infirme.
SACLIER , trente ans vicaire de Luzy, in-
firme.
DUBOIS, vingt-huit ans, chanoine de Ne-
vers.
IMBERT, vingt-sept ans, simple prêtre sans
fonctions, à Nevers.
DUGUÉ, soixante-huit ans, vicaire épis-
copal de Nevers, ex-curé de Saint-Sau-
veur.
PARIOT, cinquante-neuf ans, curé de St-
Saulge , diocèse de Nevers.
— 17 —
ROUSSET, soixante-trois ans, curé de Min-
got, diocèse de Nevers.
CHAILLOT , soixante ans, chanoine de Ne-
vers.
ETIENNE , cinquante-huit ans, curé de St-
Germain, diocèse de Nevers.
LEBON, cinquante-uni ans, curé de Russy-
la-Pesle, diocèse de Nevers.
LECLERC, quarante-huit ans, curé de Beu-
vron, diocèse de Nevers.
BADOINOT, quarante-quatre ans, curé de
Saint-Martin-les-Donzy, diocèse d'Auxerre.
SAINT-SURIN, quarante-un ans, curé d'As-
sars, diocèse de Nevers.
GUYOT , quarante-un ans f curé d'Oudan,
diocèse de Nevers.
CHEZEAU , trente-sept ans, vicaire épiseo-
pal de Nevers, bénédictin de Bourges.
FROMONT, trente-six ans, bernardin de
Bourrai, diocèse d'Auxerre.
DUCROT, trente ans, vicaire de Bazoches,
diocèse d'Autun.
Arrivés au bateau découvert qui leur était
destiné ils y furent entassés, n'ayant cha-
- 18 —
cun qu'un demi-pied carré pour s'asseoir.
Au signal donné, on leva l'ancre, et ils par-
tirent en saluant la ville et les environs qu'ils
avaient tant de fois parcourus, et que le
plus grand nombre ne devait plus revoir.
Ce qui adoucissait l'amertume d'un voyage,
qui les arrachait sûrement pour toujours à
ce qu'ils avaient de plus cher au. monde,
leurs églises, leurs troupeaux, leurs familles,
leurs douces habitudes de servir en paix le
Seigneur, et d'évangéliser leurs frères, c'est
qu'ils étaient entrés dans la voie douloureuse
qui les mènerait au calvaire et à l'immor-
telle gloire de leur modèle et de leur maî-
tre. Ils étaient suivis de très-près d'une bar-
que cabanée, portant seize gardes, chargés
d'escorter ces ennemis nouveaux du pays et de
la liberté, de, veiller à leurs gestes et mouve-
ments, et de les submerger dans le fleuve pour
peu qu'ils parussent rebelles ou même mécon-
tents. Les mariniers qui dirigeaient l'embar-
cation des prêtres, devaient la couler bas ;
on le leur avait enjoint; mais soyez tran-
quilles, leur répétaient ces honnêtes con-
— 19 —
ducteurs, aux différents endroits qui leur
avaient été indiqués pour l'exécution, et no-
tamment à la chevrette de Briare, vous n avez
rien à craindre avec nous, nous périrons plutôt
avec vous. Ils se montrèrent tout le temps,
en effet, bons et humains à leur égard,
veillant sur eux au débarquement, ne
les quittant jamais ; aussi les gardes ren-
voyaient-ils à Nantes,: pour frapper les grands
coups, ajoutant que les mariniers ne seraient
plus là pour les protéger. Pessin père, Pessin
fils et Senille, soyez bénis, protecteurs de
l'innocence persécutée; généreux bateliers,
nous livrons avec reconnaissance vos noms
honorables à la postérité !
Les trajets n'étaient pas réguliers : on fai-
sait peu de chemin chaque jour, en raison
des vents contraires qui soufflaient depuis le
départ. Sans cet incident providentiel et le
délai du départ, l'équipage arrivait plutôt?
et tous ceux qui le composaient étaient im-
médiatement mis à mort. On jetait l'ancre
à l'approche de la nuit ; quelquefois Eés capr
tifs étaient conduits dans des auberges pour
— 20 —
y coucher, d'autres fois dans dès granges,
et lé plus souvent ils étaient retenus et gar-
des dans leur prison flottante. Les fonds al-
loués par le district pour la nourriture de
leur voyage, étaient dépensés presque tota-
lement au profit des gardes, qui se répan-
daient même de temps à autre au milieu
d'eux pour se faire donner ce qu'ils auraient
encore; car on ne saurait croire par quels
ingénieux moyens ces prêtres, dépouillés
de tout, avaient sauvé beaucoup d'argent et
d'objets précieux, dont les avait pourvus la
tendre sollicitude d'ames compatissantes.
Le chef de l'escorte et entrepreneur du
transport, parvenus à Orléans, crurent de-
voir rendre compte de leur délectable mis-
sion au comité, dont ils avaient la confiance
bien et dûment justifiée. Ils savaient àpeine
écrire, et dans leur embarras, ils s'adressè-
rent à l'abbé Imbert qui écrivit sous leur
dictée la lettre que nous reproduisons, en
taisant toujours les noms auxquels s'atta-
chent de tristes souvenirs. Cette curieuse
pièce, écrite par l'abbé Imbert le 1er ventôse
— M —
an II de la république, s'est retrouvée, par un
hasard prodigieux, quarante-quatre ans plus
tard, entre les mains du même abbé Imbert,
comme un monument de justice et de vé-
rité :
« Citoyens administrateurs , malgré les
» vents contraires que nous avons essuyés de_
» puis notre départ, nous sommes arrivés à
» Orléans aujourd'hui de très-bonne heure ;
» notre voyagé a été des plus heureux et des
»lus agréable. La garde nationale s'est bien
» conduite, mais n'est pas contente de n'a-
» voir pas eu l'étappe en nature; souvent
» elle manque de vivres.
» Les prêtres réffactaires dont nous som-
» mes chargés, ne bougent pas; ils sont
» aussi soumis que s'ils avaient cinquante
» hommes de garde pour les accoutumer à
» la fatigue. Dès la première nuit, nous les
» avons fait coucher à la grange, quoique
» nous eussions pu peut-être aller plus loin :
» ils ont couché encore d'autres fois à la
» paille, et n'ont pas dit mot. Ils sont ré-
» duits, citoyens administrateurs, et malgré
— 22 —
» notre petit nombre, nousi n'avonsrien à
» craindre de leur part. Si la garde natio-
» nale et nous, n'eussions pas eu autant de
» satisfaction dans cette traversée, nous ne
» les aurions pas conduits si loin, il y a long-
» temps que nous en serions débarrassés ;
» mais nous en sommes contents et les con-
» duirons à leur destination, à moins qu'ils
» ne nous manquent, ce que nous ne crai-
» gnon pas. Faites part de cette lettre à a
société populaire, pour 'instruire de notre
conduite. Je presse.ma route, et me hâte
» de retourner auprès de vous, parce que
» j'espère que la seconde voiture, que vous .
» m'avez promise sera prêté à mon retour.
» Salut et fraternité..... Si vous voulez nous
» donner, des nouvelles de nos frères et
» amis, écrivez-nous à Nantes, poste res-
» tante. »
Au quinzième jour de navigation, on ar
riva au pont de C, vers les troi heures du
soir. Les disciples du Chrit que dan
plusieurs lieux le populations attendries
demandaien vainemen à loge au as-
23
sage furent débarqué ici et livrés à des
bandes de volontaires qui les romenè-
rent par l ville en les abreuvant 'outra-
ges. On les renferma ensuit, une moitié
dans une espèce 'écurie et l'autr dans un
noir cachot. La populace vint a soupirail
leur demander leur assignats et ce u'ils os-
sédaien, leur disant u'on allait les noyer.
Cependant, etirés le lendemain de leurs n-
fectes prisons ples et livides comme des
morts, ransis de froid, exténués de besoins,
ils furent reconduits leur barque dans le
même appareil e au milieu des cris: «oilà
de quoi engraisser le aloses. n quitta la
Loire pour se rendre pa la ayenne à n-
gers. Là, les prêtres furent présentés au o-
ité révolutionnaire qui siégeait 'évêché;
pui les faisant passer 'un après 'autre dans
u appartement voisi, on les fouilla sans
aucune pudeur usque dans les lieux le plus
secrets, accompagnan ces actes révoltants,
de sales et odieux propos. Dépouillés de
leurs chaussure, de leurs habits et de leur
linge, ils furent jetés ainsi presque nus sur
— 24 —
quelques brins d'une paille fétide, dans trois
cachots de la citadelle récemment désem-
plis,, et pleins encore de miasmes cadavéri-
ques, car deux malheureux qui s'y trou-
vaient expirèrent entre leurs bras. Onze
jours et onze nuits les virent dans cet horri-
ble état, où ils n'avaient pour se soutenir
qu'un verre d'eau et quelques morceaux de
mauvais pain. Depuis plusieurs nuits , les
cachots rendaient par série leurs victimes ,
qu'on en retirait pour les précipiter inhu-
mainement dans les flots de la Loire. Le 13
mars, vers minuit, un cri lugubre retentit
tout à coup sous les voûtes sonores de la
vieille citadelle, où souffraient en silence tant
d'êtres infortunés qui s'y succédaient pour
attendre la mort : Département de la Nièvre,
crie-t-on : nul doute que ce ne soit le tour
de nos compatriotes. Les lourdes portes des
cacho ts roulent bruyamment sur leurs gonds,
et laissent apercevoir, à la sinistre lueur des
torches, des gens armés, des guichetiers
avec des cordes, et tout un attirait d'usten-
siles propres au transport des criminels.
— 25 —
Plus de physionomies connues, l'escorté ni
vernaise, arrivée au terme de sa mission,
s'en était retournée. Avant de débarquer à
Angers, les bateliers avaient reçu, a titre
de gratitude des prêtres pour lesquels ils
avaient eu tant d'égards et de soins affec-
tueux, tout l'argent que n'avait pas surpris
une dernière fouille des gardes qui repar-
taient. Que va-t-il donc advenir maintenant?
On fait d'abord l'appel nommai des prison-
niers , puis un nommé Marquet, chef de la
nouvelle escorte qui se composait de cin-
quante hommes du 78me régiment, les fit
attacher deux à deux et les attacha lui-même
pour les conduire à Nantes, où il devait les
déposer. Quand ils furent gàrottés, il corn-.
manda sa troupe en ces termes si effroyable-
ment équivoques : A la rivière, marche.
A l'instant ils sont traînés vers le port
où ils attendirent, exposés au froid le plus
intense, jusqu'à six heures du matin, qu'on
les embarqua avec quinze prêtres septuagé-
naires, qu'on avait aussi brusquement ar-
rachés des diverses prisons de la ville. Ju-
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— 26 —
gez du malaise et des angoisses de ces soi-
xante-seize martyrs de la foi, dans la nou-
velle demeure mobile, où ils étaient comme
amoncelés, et qui, en glissant sur les ondes
du fleuve, dont la rive gauche présentait
l'affligeant spectacle de la Vendée en flam-
mes, heurtait sans cesse des corps morts :
douloureux résultats des nombreuses exécu-
tions d'Angers. La soldatesque, fidèle à sa
barbare consigne , avait braqué les affûts de
sa chaloupe canonière dans une disposition
telle, que la barque gardée à vue, pût être
engloutie, s'il venait à ceux qu'elle renfer-
mait du secours de la Vendée, ou même
qu'ils donnassent lieu de croire qu'ils en in-
voquaient par les signes les plus insignifiants.
Mais leur tranquillité et leur insouciance de
l'avenir étonnèrent les soldats jusqu'à les ir-
riter, et l'un d'eux armé d'un crucifix qu'il
leur avait ravi, vint les en frapper avec de
hideux blasphèmes, sans qu'ils pensassent à
murmurer et à se plaindre. Au contraire,
rendre le bien pour le mal, c'est la maxime
du chrétien, et toujours le devoir du prêtre.
— — 27 —
Un soldat tomba dans la Loire; ses habits
imprégnés d'eau glacée le tenaient dans une
étreinte qui pouvait lui causer la mort Il
fallait donc en changer promptement; mais
personne parmi les siens ne se dispose à lui
rendre ce signalé service, et ce sera un prê-
tre, un prêtre maltraité, qui se dépouillera
pour le revêtir aussitôt. Quand le feu eut
séché les hardes mouillées du soldat, le cha-
ritable prêteur réclama pour ses épaules
découvertes le seul bien qui lui restât pour
les couvrir, et, le croirait-on, il ne reçut,
avec un refus ironique, que des insultes
et de poignantes injures. Le commissaire
chargé de pourvoir pendant le trajet à la
subsistance des prêtres, ne leur donnait que
de minces fractions d'un pain moisi, et,
quant aux six sous par lieue qui leur avaient
été adjugés, il les conserva en grande partie,
sous le faux mais bienveillant prétexte d'a-
cheter aux plus nécessiteux des chemises
dont ils manquaient.
Nantes apparut dans la matinée du deu-
xième jour, et le trentième depuis le dé-
— 28 —
part de Nevers : c'était le 15 du mois de
mars. On les tint en station en vue de la
ville, jusqu'au soir, neuf heures, que leur
bateau fut approché du port de la Sécherie,
à deux kilomètres de distance des habita-
tions. Là était amarée une galiote capturée
sur les Hollandais, dont le fond de cale, s'en-
trouvrant à volonté, conservait pendant quel-
ques jours, comme pour augmenter les hor-
reurs de la mort, des victimes souvent renou-
velées, qu'il rejetait périodiquement dans les
abîmes. Une échelle placée dans le bateau,
et apposée à la hauteur du pont du bâti-
ment, facilita aux prêtres déportés leur es-
pèce de changement de domicile. Du pont
il fallait arrivera la cale, et il n'y avait
d' autre moyen qu'une échelle de corde qui
pouvait bien servir aux valides , mais dont
les,vieillards, avec leurs infirmités, leurs fa-
tigues et leur extrême faiblesse, ne pouvaient
faire usage. Ceux qui, trop impotents, n'a-
vaient pu gravir sur le pont, y avaient été
hissés par les soldats qui, les enlaçant de
nouveau, les descendirent comme des pa-
— 29 —
quets de vil prix , et les laissèrent lourde-
ment tomber : cette chute, astucieusement
ménagée, occasionna des contusions à plu-
sieurs , et à l'un d'eux la fracture du bras.
Toutefois, ils avaient eu le soin et pris le
temps de dépouiller de leurs lambeaux,
comme de leurs linceuls, ces hôtes qu'ils
lançaient gaîment dans un véritable tom-
beau.
Les ténèbres étaient épaisses , le froid
était vif et d'autant plus sensible, qu'il
agissait sur des corps meurtris et épuisés
par tous les maux. Gomment s'organiser
dans cet étroit local qui, ne pouvant loger
au plus que quarante passagers en santé, en
contenait alors soixante-seize, à peu près
tous malades, et dont l'espace était encore
rétréci par des tas de cordages goudronnés ?
On resta comme l'on était tombé , pêle-
mêle, les uns sur les autres, sans presque se
reconnaître : à peuie sentaient-ils leurs souf-
frances,, les malheureux, tant ils étaient ac-
cablés ! Bientôt ils s'aperçoivent qu'ils sont
dans l'eau ; c'en est fait, la porte du gouffre
— 30 —
s'ouvre pour eux ? Désespérante illusion !
l'eau n'augmente pas davantage ; mais quelle
situation inouïe ! Pour y ajouter encore, les
soldats du corps-de-garde établi sur le pont,
après avoir clos l'écoutille, la seule ouver-
ture par où l'air pouvait se renouveler à
fond de cale, animés d'une joie féroce, en-
tretenue par l'ivresse, se mirent à danser
aux chants les plus obscènes et de la plus
délirante indécence. Lorsque le jour parut,
et que l'écoutille réouverte en eut laissé
rayonner la clarté, quel spectacle!... Ce-
pendant , se revoir encore leur fit goûter un
sentiment de bonheur, et aussitôt le souve-
nir de la sainte cause dont ils étaient de glo-
rieux martyrs, en relevant leur courage,
rappela sur leurs figures amaigries une douce
satisfaction et la sérénité la plus parfaite.
On eût dit, en vérité, des hommes à l'état
normal et dans le bonheur, s'ils n'eussent
porté de profondes empreintes de douleurs
et de souffrances. La garde qui succéda à
celle de la huit, leur permit de pomper l'eau
dont ils étaient si fort incommodés, et se
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laissant aller à la pitié, les aida dans cette
opération si difficile à leurs forces évanouies,
La prison un peu assainie par le rejet de
l'eau, on procéda à un arrangement moins
gênant, et plus en rapport avec les exigences
des santés plus ou moins affaiblies; Aux plus
malades et aux vieillards, on assigna les
meilleures places ; les plus valides et les plus
jeunes s'adjugèrent les plus détestables, et se
partagèrent les rôles d'infirmiers, prodi-
guant à leurs aînés tout ce que leur rendait
possible de soins et de soulagements en ce
lieu, la charité la plus ardente. Néanmoins,
dès cette première journée, la force du mal
et une inanition de trois jours, causèrent la
mort à deux vieillards.
La seconde nuit n'amena pas, après tant
de fatigues, le sommeil réparateur que dé-
truisait pour eux le défaut de nourriture;
mais comment s'en procurer? L'écoutille
s'entr'ouvrant, un garde national leur pro-
met du pain, s'ils lui remettent 25 francs.
Quelques ressources miraculeusement con-
servées produisirent cette somme, qu'ils pré-
— 32 —
sentèrent bien vite dans l'espoir d'un soula-
gement si nécessaire ; mais cet argent servit
à acheter du vin dont s'enivrèrent ces hom-
mes infames qui, au lieu de pain, lancè-
rent à leurs trop crédules victimes des pa-
roles ignobles et d'atroces injures. Au retour
de l'aurore, ceux qui avaient expiré la veille,
furent portés par l'abbé Imbert et l'un de
ses amis, et montés sur le pont, où l'offi-
cier civil vint constater le décès et les fit
étendre sur le rivage. Ce ne fut que le soir,
que ces corps inanimés, exposés sur la
grève aux avanies et aux insultes, furent
recouverts de terre; affligeant prélude de
tant d'autres cérémonies de ce genre , qui
devaient rapidement se succéder !
Il y avait huit jours que les prisonniers-
n'avaient pas de pain, plus même de miettes,
desséchées dans le creux de leurs poches ,
lorsqu'un gardien leur apporta un morceau
de viande qui, divisé en soixante-quatorze
parts, fut dévoré d'un coup. Cette bou-
chée surexcitant l'appétit, des vieillards
firent amollir dans un peu d'eau quelques
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croûtes:gâtées, trouvées dans les cordages
et expièrent par une mort convulsive leur
pardonnable voracité. Toujours point de
sommeil, la faim en était cause et aussi les
affreux cris de détresse que poussaient, en
s'abîmant sous les eaux, tant d'êtres immo-
les, dont les corps flottants étaient chaque
nuit Je triste jouet des vagues agitées. La
marée montanteen jetait des monceaux sous
les yeux des prêtres, qui pouvaient recon-
naître les Vendéens, hommes, femmes et
enfants, dont ils voyaient tous lés soirs s'a-
vâncer en pleine eau des canots remplis. Us
n'avaient d'autre boisson que cette eau déle-
té re, qui chariait alors des cadavres, comme
l'hiver des glaçons, et dont l'autorité avait
sagement défendu l'usage aux habitants de
Nantes. De plus grands maux étaient inévi-
tables dans un cachot peu spacieux et sans
air, infecté de vermine, de.saleté, d'émana-
tions morbides et de pestilentielles exhalai-
sons.:
Enfin, le dixième jour, cédant à leurs
prières instantes et réitérées, les autorités
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constituées de Nantes leur firent distribuer
à chacun une demi-livre de mauvais pain
et de riz cuit à l'eau. Cette nourriture, in-
suffisante sans doute, était encore trop co-
pieuse pour des estomacs resserrés et dé-
bilitants, et quatre prêtres périrent à la
suite de ce repas trop précipité; Toutes ces
morts, attribuées à la peste, avaient jeté
l'alarme dans les populations environnantes :
le quai de la Sécherie fut interdit aux pro-
meneurs par un ordre du jour on ne trou-
vait plus de gardés pour faire le service de
la galiote ; les médecins refusèrent complè-
tement leurs visites et même l'envoi de re-
mèdes bienfaisants. Les plus malades étaient
portés par les autres près de l'écoutille pour
respirer plus librement : on permit aux va-
lides de monter sur le pont pour y prendre
l'air pendant le jour. Ils s'y nettoyaient un
peu, lavaient leur linge et celui de leurs
confrères: comme les gardes le leur déro-
baient à plaisir, ils en attachaient ensemble
les différentes pièces, dont la dernière était
elle-même fixée à leur vêtement.
— 35 —
On venait de renfermer avec les prêtres
de la Nièvre, vingt-sept prêtres des Côtes-
du-Nord, qu'on en retira peu après à cause
de la contagion. Valides, et par ce motif
condamnés à la déportation, en vertu de
l'arrêté du 26 mai 1792, ces nouveaux ve-
nus sortaient des prisons de St-Brieuc, chef-
lieu du départemen t, où n'étaient demeu-
rés aux ternies de la loi du 26 août même
année, que les septuagénaires et les infir-
mes. Encouragés par cet exemple de la Lé-
gislation observée, les prêtres nivernais
crurent devoir renouveler leurs démarches :
ils adressèrent au district et au comité de
Nantes, ;un mémoire tendant à prouver l'il-
légalité de leur position. En effet, la loi
rendue le 26 août 1792, condamnait les
prêtres vieux et infirmes de chaque dépar-
tement, non pas à la déportation, mais seu-
lement à la détention subie au chef-lieu,
et ils étaient tous dans ce cas. Ils se plai-
gnaient en outre du dépouillement mjuste
qu'on avait officiellement exercé sup eux à
Angers ; de plus, de leur dénuement corn-
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plet, de leur disette prolongée, de l'insalu-
brité de leur cachot, et de toutes les vexa-
tions et tortures qu'ils avaient à endurer :
ils terminaient en demandant leur transla-
tion dans une maison de réclusion. Des
municipaux, tousmunis d'odeurs fortes et de
senteurs, abordèrent en tremblant la galiote
hollandaise, devenue un épouvantait : ils se
tinrent à l'éntré-pont, criant aux pétition-
naires qu'ils ne pouvaient rien faire pour
eux, et pourtant la mortalité, nullement
combattue, continuait violemment ses ra-
vages, à tel point qu'il ne restait plus qu'un
seul des quinze prêtres d'Angers, et la Niè-
vre en avait perdu seize depuis un mois de
ce méphytique séjour : tous étaient morts en
remerciant Dieu de les avoir trouvés dignes
de souffrir en son nom.
Il y eut; sans doute, dans le fond de
cale de la galiote des souffrances bien horri-
bles de toutes manières ; mais aussi de bien
douces et bien vives consolations : Dieu
àbandonna-t-il jamais les siens, surtout
quand ils souffrent pour sa gloire ! Les prê-
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très prisonniers purent se procurer deux
fois les éléments du sacrificeeucharistique,
et voilà qu'un jour, après des préparations
générales, l'un des anciens procéda à l'of-r
fraude de la victime sans tache. Leur étroit
et insalubre cachot devint le temple, là
quille servit d'autel, la coupe fut un vase de
verre; la mémoi re suppléa aux prières écrites;
et la pureié des coeurs aux salés ornements
du corps. La consécration du vin et des azy-
mes appela, dans ces nouvelles catacombes,
au milieu de ces nouveaux martyrs, la pré-
sence de celui qui calme et endort les dou-
leurs. Le consécrateur se retournant vers
ses frères consolés, leur adressa une allocu-
tion brûlante de la plus ardente charité et
du plus vif esprit de sacrifice, puis il leur
administra l'hostie trois fois sainte qui sou-
tient et élève. Que pouvaient donc craindre
alors ces hommes, forts de la force d'en haut,
qui s'écriaient avec l'apôtre : «Je puis tout
en celui qui me fortifie. » Omnia possum
in eo qui me confortât.
Disons, pour rendre hommage à la vé-
— 38 —
rité, que plusieurs de leurs gardiens, suscep-
tibles de compassion et de pitié, avaient des
bontés pour eux leur donnaient quelque
peu de leur propre manger, et favorisaient
surtout l'introduetion de beaucoup de se-
cours de la part des généreux Nantais,
dont l'industrieuse charité trouva le moyen
de les soulager. Ce qu'on pourrait appeler le
premier convoi destiné à les ravitailler, ren-
fermait quastre-vingts chemises, des comes-
tibles,, des boissons ordinaires et les sirops
propres à arrêter le flux dyssentrique. Une
autre fois ce fut du linge de corps, des cou-
veriturres, des vêtements et autres indispen-
sables objets. Ces envois si précieux pour
leurs donataires, ne leur parvenaient pas en-
tiers, quoiqu'accompagnés d'abondants sa-
laires pour les droits de douam des geoliers.
Quant aux sommes d'argent, elles n'étaient
pas tou joursremises, et jamais dans leur inté-
grité. Toutes ces ressources inespérées, mais
si néccessaires, étaient néanmoins impuissan-
tes contre la meurtrière épidémie , et tous
allaientinfailliblement périr, lorsque des

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