Notice sur le Bon A. de Staël,...

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H. Servier (Paris). 1828. Stael, de. In-8 °.
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Publié le : mardi 1 janvier 1828
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NOTICE
SUR
Imprimerie de J. Smith, rue Montmorency, no-16.
suu
MORT LE 17 NOVEMBRE 1827.
PARIS,
CHEZ HENRY SERVIER, LIBRAIRE,
RUE BE L'ORATOIRE , N° 6.
1828.
SUE
M. LE BARON A. DE STAEL.
ONNER des regrets et des larmes a ceux que nous avons
aimés et que la mort nous a ravis, payer à leurs vertus un
juste tribut d'éloges , ce n'est pas seulement se conformer à
un usage , c'est aussi accomplir un devoir que la religion elle-
même nous prescrit.
Il; est- vrai que la religion enseignée par Celui qui a dit :
Toute puissance m'est donnée dans le ciel et sur la terre, et
qui, néanmoins, pleura au tombeau de Lazare, nous élève
au-dessus des afflictions de cette courte vie et au-dessus de
l'opinion du monde; mais son but n'est pas d'anéantir la sen-
sibilité dont le Créateur nous a doués ; et si elle nous rend
indépendans des vains applaudissemens des hommes, ce n'est
pas en rétrécissant la mesure de notre excellence morale , c'est
en la réglant et en lui imprimant un caractère plus sublime.
Le Saint-Esprit lui-même a daigné consacrer, par un ho-
norable souvenir, les sentimens auxquels les disciples de Jésus-
Christ ne craignirent pas de s'abandonner lors des premières fu-
nérailles dont il soit parlé dans l'histoire de l'Eglise chrétienne :
«Quelques hommes craignant Dieu emportèrent Etienne pour
l'ensevelir, et menèrent un grand deuil sur lui. » Cette religion,
qui épure et fortifie les attachemens du coeur, peut aussi rendre
plus poignantes les angoisses de la séparation ; car plus alors
l'affection chrétienne a de pureté et d'élévation , plus la clou-
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leur est profonde ; douleur toutefois que viennent sanctifier et
adoucir les espérances que nous inspire l'Evangile , et la con-
solante perspective qu'il nous présente. Nous n'hésiterons
dont pas , en consacrant ces pages à la mémoire de l'excellent
ami que nous avons perdu, à donner un libre cours à nos re-
grets et à nous.rendre les interprètes de l'affliction sincère et
générale qu'une mort si inattendue a excitée, non seulement
dans ce pays et dans la communion religieuse à laquelle nous
appartenons, mais encore dans les différentes parties du monde
chrétien où son nom et son caractère étaient déjà connus.
La religion, qui nous permet de pleurer la perte de ceux
qui nous étaient chers , veut aussi que nous rendions un té-
moignage solennel aux éminentes qualités qui les ont distin-
gués ; non pas dans l'unique vue de satisfaire au besoin d'un
attachement personnel, mais dans l'intérêt de la religion elle-
même et pour la gloire de notre Dieu. Si nous étions de la
Bible Cette partie historique où nous voyons l'espèce humaine
agir et se mouvoir comme instrument nécessaire à l'accom-
plissement des desseins éternels de Dieu et du bonheur dé
l'homme, si nous en faisions disparaître les pages qui nous
offrent des traits de pénitence', d'amour ou de foi, dans la
vie des saints personnages qui ont fait profession de la vraie
religion, quel vidé dans ce Livre divin ! N'irions-nous pas en
cela contre les vues de ,l'Etre infiniment sage et miséricordieux,
à qui il a plu de se révéler à la postérité la plus reculée du
premier homme, par les oeuvres et par l'intermédiaire d'indi-
vidus de noire race, et qui même a voulu lier à leur piété et
à leurs oeuvres les actes les plus signalés de son éternelle
sagesse et de son amour infini ?
Inspirés par PEsprit-Saint, les apôtres ont tracé, d'une main
plus hardie et avec de plus vives couleurs que les contempo-
rains eux-mêmes, les portraits des patriarches et des croyans
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des temps les plus anciens ; ils leur ont, pour ainsi dire, donné
une existence nouvelle dans leurs prédications et dans leurs
écrits, et les ont établis dans l'Eglise chrétienne pour être,
jusqu'à la consommation des temps, des modèles aussi inté-
ressans qu'instructifs et édifians, présentés à notre imitation.
C'est donc, nous le pensons, une obligation pour nous de
retracer, du moins en partie, cette vertu chrétienne qui fut
le plus bel apanage d'un homme éminemment distingué par
tout ce que prise le monde, mais distingué surtout par ces dons
de la grâce qui le séparaient, l'isolaient du monde, et le ren-
daient l'espérance et l'ornement de l'Eglise.
AUGUSTE , BARON DE STAËL-HOLSTEIN , naquit à Paris le
30 août 1790, époque mémorable et féconde en événemens
dans l'histoire de son pays et dans celle de sa famille. Il passa
ses premières années auprès de sa mère qui dirigea son édu-
cation : rare et inestimable avantage auquel la société et
l'exemple de son. grand-père, M. Necker, venaient souvent
ajouter leur vertueuse influence. Il étudia successivement à
Genève et à Paris, et eut pour maître M. Schlegel, ancien
ami de sa famille et actuellement professeur à l'université de
Bonn.
Il n'avait encore que treize ans lorsqu'il commença à se
ressentir lui-même des injustes persécutions dont l'orgueil
irrité se plut à agiter la vie de son illustre mère. Après un
exil loin de Paris, après un voyage en Prusse, cette famille
affligée retourna à Coppet pour y déposer les restes de
M. Necker que la mort venait d'enlever „ emporté, comme le
fut dans la suite son petit-fils, par une fièvre violente , à la
suite d'une maladie de quelques jours. Ce fut alors que la
piélé filiale donna un puissant éveil à l'intelligence de M. de
Staël ; sa mère venait de perdre, dans M. Necker, son guide
et son appui ; il sentit dès-lors toute l'importance de sa posi-
tion et de ses efforts, et il prit la résolution de tout faire pour
diminuer, autant qu'il était en lui, la perte qu'elle venait d'é-
prouver. Agé de quinze ans seulement, il était au collège à.
Paris et se préparait pour son admission «à l'école poly-
technique , lorsque sa mère se trouva forcée de quitter la
France. Elle avait toujours cherché à mûrir l'esprit de ses
enfans en les mettant dans la confidence de ses intérêts et de
ses senlimens, et elle se décida à confier à la discrétion de son
fils le plan qu'elle avait arrêté pour l'arrangement d'affaires
dont l'importance considérable n'eût pas été au-dessous de
toute la prudence d'un homme fait. Il montra dans cette oc-
casion délicate une intelligence et un aplomb véritablement
remarquables; et non seulement il exécuta avec Habileté les
commissions dont il fut chargé, mais de lui-même il donna
à sa mère de si sages et de si utiles conseils, que madame de
Staël ne pouvait s'empêcher d'exprimer toute la satisfaction
que lui faisaient éprouver, soit les services qu'il lui rendit
alors , soit le présage certain qu'elle tirait de ces premiers in-
dices et de ce développement précoce de ses facultés pour le
caractère qu'il devait déployer un jour.
Tandis que son esprit s'annonçait sous de si heureux aus-
pices, et qu'il avançait rapidement dans ses études litté-
raires , son instruction religieuse n'était pas négligée. Il eut
Je bonheur d'être confié, pour celte importante partie de son
éducation, aux soins du vénérable pasteur de Saligny, près
Genève, M. Cellerier père, et nous ne doutons pas que
M. de Staël n'ait dû une grande partie des idées justes sur la
religion et des excellens sentimens qu'il manifesta de si bonne
heure, à ses rapports et à son intimité avec ce ministre aussi
fidèle qu'éclairé. Ce que nous pouvons assurer, c'est que
J'élève conserva le plus vif et le plus tendre souvenir de ses en-
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iretiens avec son maître; il disait qu'avant son mariage, le temps
qu'il avait passé près de cet homme vénérable était peut-être
la plus heureuse, du moins la plus paisible et la plus agréable
époque de sa vie. On ne doit donc pas être surpris que M. de
Staël ait continué à cultiver cette précieuse amitié, même
lorsque les circonstances eurent changé; et que, dans des
momens de difficultés et d'afflictions, il ait cherché et trouvé
dans les conseils et dans la chrétienne sympathie d'un tel ami,
des consolations pour les peines présentes , et des encouragc-
mens à marcher sans relâche vers cette perfection religieuse à
laquelle il n'aspirait jamais avec plus d'ardeur que dans les
momens mêmes où il sentait le plus combien il en était encore
éloigné.
Par une disposition remarquable de la Providence, ce
même pasteur instruisit pour la première communion la
femme qui devait un jour porter le nom de M. de Staël, et eut
plus tard la douce satisfaction de bénir une union pour la-
quelle ses leçons avaient dignement préparé deux êtres si bien
faits pour contribuer au bonheur l'un de l'autre, et à celui des
amis au milieu desquels ils étaient appelés à passer leur vie.
Peu d'années après, lorsque les oeuvres de sa mère furent pro-
hibées, lorsque le gouvernement eut fait signifier à celle-ci l'ordre
de livrer ses manuscrits, ce fut M. de Staël qui se chargea de
l'arrangement de tous ses papiers, et qui sut lui faciliter son
départ pour un nouvel exil et lui en adoucir les rigueurs. Il
avait alors formé le projet de se rendre seul aux Étals-Unis
d'Amérique et de veiller, dans cette contrée lointaine, aux in -
lérêls pécuniaires qu'y avait sa famille; mais les persécutions
exercées contre la mère commencèrent alors à envelopper
aussi les enfans, et il ne lui fut pas possible de mettre à exécu-
tion cette résolution généreuse.
Ce fut environ à la même époque que, de concert avec son
( 10 )
frère, il chercha à obtenir de Napoléon une entrevue dont
l'objet était de solliciter quelque adoucissement aux mesures
rigoureuses qui répandaient tant d'amertume sur l'existence
de Madame de Staël. Cette entrevue tant désirée eut lieu à
Fontainebleau; l'empereur accorda une audience à M. de
Staël et ne put s'empêcher d'être frappé de la noble fermeté,
du talent et de la présence d'esprit que déploya ce jeune
homme qu'inspirait la piété filiale, lorsque , dans le cours de
cet entretien , il lui fallut entendre , sur la conduite de sa mère
et contre la mémoire de son aïeul, certaines expressions faites
pour le blesser et pour l'irriter. Toutefois, cette tentative fut
inutile; Napoléon refusa de se relâcher en rien des rigueurs
exercées contre Madame de Staël, et tout porte à croire que
ce fut ce vertueux zèle qui, peu de temps après, lui valut
l'honneur d'une persécution directe; le gouvernement lui fit,
en effet, entendre qu'il eût à se retirer en Suisse , et lui dé-
fendit de mettre le pied en France sans une permission spé-
ciale. Il partagea, sans chagrin, cet exil avec les personnes
qu'il aimait le plus au monde; mais combien il eut à souffrir par
les vexations de toute espèce auxquelles sa mère était en butte,
par sa séparation forcée d'avec un ami intime qui, pendant
huit ans, avait dirigé son éducation et ses études , par la dis-
persion d'autres personnes aussi dévouées qu'affectionnées,
dont la fidélité n'avait pas varié malgré les actes, lès tracas-
series et les suggestions d'une tyrannie puissante, mais petite
et mesquine dans ses ressentimens ! Résolu à la fin de se sous-
traire, s'il était possible , à une oppression devenue insuppor-
table,ce fut M. de Staël qui sut procurer à sa mère et à sa soeur les
moyens de s'échapper de l'espèce de prison domestique où elles
étaient confinées ; et, lorsqu'elles eurent secrètement quitté
Coppet, il parvint, à force d'adresse et de présence d'esprit,
à leur faire avoir les passe-ports nécessaires pour éluder la
( 11 )
vigilance et la sévérité d'une police armée qui obstruait tous les
chemins. Après avoir ainsi assuré la liberté de deux personnes
qui lui étaient si chères, il passa seul une année, tant à Coppet
qu'à Genève , non sans de vives inquiétudes sur leur sort, et
occupé des intérêts de celles qui se voyaient forcées de tout
abandonner pour chercher paix et protection dans des contrées
étrangères.
En 1813, M. de Staël rejoignit sa famille en Suède; de là
il fit un voyage en Angleterre, et ne revit qu'en 1817 son
pays natal, où tout avait changé de face pendant son ab-
sence et la vie errante à laquelle il s'était vu condamné.
Une telle succession de contrariétés et de traverses , cette
lutte qu'il avait eu à soutenir, si jeune encore, contre les intri-
gues et les vexations arbitraires d'une police despotique , -cette
expérience qu'il avait faite de si bonne heure de l'inconstance
des amitiés qui, vives et brillantes quand la fortune sourit, se
flétrissent et se glacent au premier souffle de l'adversité; celte
réunion de'circonstances tristes et décourageantes aurait pu
exercer la plus funeste influence sur le caractère d'un jeune
homme qui, dès son début dans la vie et sans l'avoir mérité,
avait eu tant à souffrir, non seulement lui-même, mais, ce.qui
lui était bien plus sensible encore, avait souffert pour ceux qu'il
aimait! Eût-il fallu s'étonner, en effet, si celte continuelle
nécessité de précautions avait fini par dégénérer en finesse;
si la prudence excessive qui lui était commandée avait engen-
dré en lui un penchant à la méfiance et au soupçon ; si l'in-
justice avait à la fin fait naître dans son coeur le désir de la
vengeance ; si l'opposition avait donné à son caractère de la
violence et de l'aigreur; si la servilité et l'ingratitude dont il
avait été témoin-l'avaient dégoûté de tout attachement ? Mais la
Providence qui veillait sur sa jeunesse et sur ses premiers pas,
la grâce qui, plus lard, disposa son coeur à s'ouvrir aux saintes
( 12 )
inspirations de l'Evangile, lui donnèrent la force de mépriser
et de détester ces viles et odieuses passions qui dégradaient
tant d'autres hommes à ses yeux, et dont il avait lui-même été
la victime. L'amour de la liberté qu'il avait, pour ainsi dire,
sucé avec le lait, s'accrut dès-lors de tout ce que peut y ajouter
une haine ardente de la tyrannie, sous quelque forme qu'elle
se présente. Son âme, opressée par l'atmosphèce de l'intrigue
et du mensonge, cherchait avec toute l'impatience du besoin
à respirer l'air de la sincérité et de la vérité. Les malheurs
dont il avait été témoin , au lieu d'endurcir son coeur, au lieu
d'étouffer sa sensibilité, n'avaient servi qu'à rendre plus vive
sa compassion pour les peines de ses semblables, plus tendre
sa sympathie pour leurs douleurs, plus forte son indignation
à l'aspect des injustices.
Animé de ces sentimens, encore dans toute la vivacité et
toute l'énergie morale de la jeunesse , mais en même temps
avec la maturité et l'expérience de l'homme fait, il entra dans
la carrière nouvelle qui s'ouvrait devant lui au moment'où la
paix venait de rétablir des rapports si long-temps interrompus
entre toutes les parties de l'Europe, et sa famille se trouva
encore une fois réunie autour du même foyer dans la capitale -
de la France..
Les mémorables événemens qui furent la conséquence dé
la chute du gouvernement impérial commençaient à donner
l'essor à l'ardeur et au talent de M. de Staël; ils occupaient
son attention et la plus grande partie de son temps, lorsqu'un
nouveau malheur domestique vint concentrer tous ses senti-
mens dans un seul, le plus solennel et le plus cher de tous
ceux qui remplissaient son coeur. Le 14 juillet 1817 , sa mère
mourut....; coup affreux qui exigea de lui les plus pénibles
efforts dans un moment où le chagrin lui faisait, de l'occupa-
tion la plus légère , un fardeau accablant. Il accompagna lés
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restes de celle dont il avait si long-temps adouci les peines»
dont il avait suivi et partagé les fortunes diverses pendant tant
d'années d'épreuves , dont il avait surveillé les intérêts avec la
tendre affection et la prudence d'un père, et qu'il avait aimée
d'un amour plus que filial; il les fil déposer dans la tombe qui
leur avait été préparée à côté de celles de M. et de Mme Necker.
On peut regarder celte cruelle affliction comme la première
cause visible de la tendance décidée qui se déclara dès-lors
en M. de Slaël vers ce qu'il y a de positif et d'actif dans la
religion. La vanité des choses de ce monde, le peu destabilité
de ses biens les plus précieux, la conviction qu'un état d'éter-
nelle durée peut seul répondre aux besoins et suffire à la féli-
cité d'une âme immortelle, la nécessité de ces consolations
qui ne se trouvent qu'au-delà de ce cercle au milieu duquel
la mort peut fondre à chaque instant, et nous ravir les plus
chers objets de notre confiance et de notre amour ; tant d'im-
pressions, ou plutôt de secousses douloureuses, disposèrent
M. de Staël à tourner plus sérieusement ses pensées vers la
religion , et à admettre l'indispensable besoin et les ineffables
douceurs de son influence avec un degré de conviction qu'il
ne s'était point encore senti jusqu'alors; tout l'ensemble de sa
vie semblait d'ailleurs l'avoir préparé à l'espèce d'occupation
mentale qui s'accorde avec l'examen des vérités de la religion
et ouvre, pour ainsi dire, les voies à ses sublimes impressions.
L'habitude de l'ordre et de la suite dans l'arrangement de ses
idées et dans l'emploi de son temps, une attention constante
à la manière dont les principes agissaient sur les autres et sur
lui-même, cette humilité qu'inspire la société des hommes à
grandes lumières et à grands talens, et qui, dans une âme
généreuse , est un aiguillon si puissant pour le bien, la prati-
que de ce désintéressement qui s'oublie lui-même quand il
s'agit des intérêts et du bonheur des autres, la conviction que
( 14 )
les accidens extérieurs de rang, de fortune, de savoir ou de
crédit, ne prouvent rien pour le vrai mérite et sont loin de
suffire à cette mesure de félicité dont l'homme est capable ;
toutes ces circonstances , quoique insuffisantes en elles-mêmes
pour :amener une âme à chercher le repos et la force dans
l'Evangile, contribuèrent néanmoins à faire naître en lui le
désir d'en étudier, d'en méditer les doctrines avec une attention
modeste, sérieuse, indépendante, persévérante, et à le mettre
enfin dans cette disposition qui est le commencement d'une
nouvelle vie morale , et dont le résultat doit être la lumière
et la paix. Voir la religion du Nouveau-Testament n'obtenir
que les dédains d'une classe trop nombreuse de savans , de
riches et de grands, ne lui faisait pas conclure qu'elle méritât
ce mépris ; la voir imposer certaines contraintes et exiger quel-
ques sacrifices , n'était pas pour lui un motif de ne pas exami-
ner ses titres et ses prétentions; voir enfin que ses plaisirs sont
le charme du coeur dans la solitude, qu'elle a une puissante
tendance à une vie cachée, à une vie avec Dieu, à une vie
inconnue des hommes et dénuée de cet éclat qui n'appar-
tient qu'aux sentimens purement humains, ne le portait pas
à inférer de là qu'on peut la négliger comme quelque chose de
peu de valeur. Il est des principes vrais et reconnus générale-
ment pour tels dans leur application aux affaires de la vie et
à nos intérêts sociaux ; autant l'esprit de M. de Staël s'était
soumis à l'autorité de ces principes, autant il était sincèrement
disposé à les appliquer aux affaires de l'éternité et aux in-
térêts spirituels de la race humaine.
La formation de la Société biblique protestante de Paris fut un
événement qui mit le coeur de M. de Staël plus immédiatement
en contact avec les vérités et les devoirs révélés dans l'Ecri-
ture-Sainte. Il ne put refuser son approbation à la simplicité
et à la vraie charité qui avaient présidé au plan de cette insti-
( 15 )
tulion; il lui accorda la sanction de son nom, l'appui de son
influence et le précieux secours de ses efforts personnels. A
cette époque , ainsi qu'il en fit souvent l'aveu , bien qu'il n'eût
jamais douté de la divine autorité des Livres saints, il avait à
peine une faible idée des trésors qu'ils renferment; jamais il
n'avait ressenti la puissance qu'ils exercent sur ceux qui les
lisent avec humilité et avec prière ; mais il commença dès-lors,
suivant la mesure de conviction qui était en lui, à prendre part
à l'exécution d'un plan dont le but était de rendre communs
à tous les moyens d'instruction religieuse et de consolation
spirituelle. Celui qui tient compte de la plus humble offrande
apportée dans son trésor, daigna jeter un regard de complai-
sance sur la sincérité et la charité avec lesquelles l'ami que
nous pleurons commença à coopérer au triomphe de la cause de
l'Evangile; il l'enrichit de grâces abondantes, tandis qu'il s'effor-
çait lui-même, autant que ses talens le lui permettaient, d'enri-
chir les autres. M. de Staël ne larda pas à remplir un rôle actif
dans la Société, comme un de ses secrétaires, et à assister régu-
lièrement aux séances de son Comité. Deux ans après sa for-
mation , il voulut, de son propre mouvement, s'associer à la
commission nommée pour aller, de maison en maison, visiter
les protestans et les inviter à contribuer de leur bourse, et
suivant leurs moyens, au fonds nécessaire à l'institution. Doux
et touchant spectacle, que de voir le jeune philanthrope qui
aurait pu employer ses journées de tant d'autres manières , les
consacrer tout entières à ces pieuses courses, pénétrant dans
les habitations de protestans à peine connus , montant au qua-
trième et au cinquième étages, exposant, expliquant le motif de
sa visite, excitant le zèle, échauffant l'indifférence, écoutant
avec patience les objections, y répondant avec une insinuante
douceur et une complaisance affectueuse, et finissant le plus
souvent, non pas seulement par obtenir de froides offrandes
( 16 )
pécuniaires, mais par conquérir des amis zélés à celte institu-
tion, alors encore au berceau, presque inconnue, et aujour-
d'hui d'une si vaste utilité» à toutes les églises dé France.
Les scènes dont il fut témoin, dans ces occasions, ne furent
pas sans quelque avantage réel pour lui-même; il fut à même
de voir et de sentir que, selon qu'ils comprenaient la religion
de l'Evangile, selon qu'ils jouissaient des bienfaits qui y sont
attachés, les hommes étaient plus ou moins heureux , avaient
plus ou moins d'élévation dans les idées et dans le coeur, quel
que fût d'ailleurs le degré de pauvreté, d'obscurité et d'igno-
rance dans lequel ils pussent être; et il soupira après l'in-
fluence de cette grâce dont il voyait l'efficacité sur les coeurs
de tant d'individus ignorés des sages et des puissans du monde.
Souvent aussi c'était l'absurdité d'objections nouvelles qui
lui faisait apercevoir plus clairement l'absurdité de celles
qu'il avait été habitué à entendre; et, en réfutant les arguties
qu'on lui opposait, il faisait, pour lui-même, l'épreuve des
argumens et des ressources de la vérité. Ainsi M. de Staël,
comme il se plaisait souvent à le déclarer, en coopérant au-
succès de nos institutions religieuses, leur dut bien plus qu'il
n'étaît en son pouvoir de leur rendre jamais, quels que fussent
et ses efforts et ses prières.
Ces soins et ces occupations le mirent aussi en relation avec
les personnes les plus distinguées par leurs croyances évangé-
liques et leurs habitudes religieuses , tant en France que dans
les pays étrangers. La parfaite connaissance qu'il avait de la-
langue anglaise rendait à la fois plus faciles et plus utiles se»
rapports et son commerce avec les chrétiens de l'Angleterre et
del'Amérique : ce n'est pas qu'il y eût formé des liaisons intimes
avec des personnes qui pussent ou qui voulussent influer sur ses
sentimens religieux ; ce n'est pas qu'en entrant dans un cercle
d'amis nouveaux, il se fût identifié avec eux au point de se
( 17 )
séparer des amis et des sociétés dont les.opinions et les sen-
timens étaient en harmonie avec les siens sur les questions
générales qui pouvaient l'intéresser comme homme, comme
politique, comme philanthrope; ce n'était pas non plus que
la louange ou la flatterie l'attirât ou le retint dans le nouveau
cercle religieux où il n'avait pas hésité à entrer ; il semblait
n'avoir été amené que par des circonstances fortuites à s'asso-
cier à des hommes dont l'esprit et le coeur lui offraient la
matière d'une étude nouvelle; il observait, sans partialité, sans
prévention, à mesure qu'ils venaient d'eux-mêmes se placer
sous ses yeux, les principes qui dominaient, qui dirigeaient
leur vie; et à des effets visibles , à des preuves qui se présen-
taient spontanément et qu'il n'avait pas recherchées, qui ne
se rattachaient à aucune des opinions, à aucun dès systèmes
pour lesquels il pouvait avoir quelque préférence, il sentait
que dans la religion de l'Evangile, considérée comme prin-
cipe d'action , il y avait de la réalité , et qu'en conséquence ,
comme système, sa vérité et son authenticité étaient incon-
testables.
La grâce divine agissait sur lui peu à peu , et par des degrés
presque imperceptibles pour lui-même; un sombre nuage,
un souffle malfaisant semblait parfois avoir détruit le germe
qu'avait déposé dans son âme une main invisible et céleste;
mais, après un certain laps de temps, on voyait clairement que
la première semence vivait encore, et que sa tendance à-se
développer, à mûrir et à donner des fruits, avait surmonté
toutes les causes dont l'action décourageante et hostile avait
pu en retarder l'accroissement.
L'époque à laquelle M. de Staël commença à sentir en lui
et à cultiver les premiers symptômes de cette influence divine
et nouvelle pour lui, cette époque était, sous beaucoup de
rapports, peu favorable à leur développement. Les discussions
2
( 18)
politiques, alors à l'ordre du jour, se liaient intimement aux
grands intérêts de la liberté civile et religieuse dont il était un
des plus ardens apôtres., et la politique avait ainsi une sorte de
caractère sacré qui né servait que trop souvent à donner une
fausse dignité aiix calculs et aux efforts de l'ambition personnelle,
ou aux inspirations de l'esprit départi. Deux brochures publiées
par M. de Staël à peu près dans ce temps,c'est à-dire en 1819,
prouvent tout ce qu'il était capable de faire pour la cause de
la liberté, avec quel honorable dévouement il avait épousé les
intérêts de son pays, et quels succès il aurait pu obtenir un
jour dans la carrière politique. Nous sommes loin de prétendre
qu'il y ait incompatibilité entre les travaux que nécessitent les
discussions politiques et les sentimens et les devoirs d'un
chrétien; mais nous voyons trop souvent que les esprits
absorbés; par ces intérêts temporels et visibles , dont l'im-
portance est palpable et positive, mais transitoire et bornée-,
n'ont ni "le temps ni les dispositions que demandent d'autres
intérêts d'un ordre bien supérieur et d'une importance présente
et immédiate, les intérêts qui regardent le bonheur spirituel et
éternel de l'homme.
Les occupations littéraires de M. de Staël réclamaient aussi
une portion considérable de son temps et dé son attention; il
s'occupait alors, avec un soin tout particulier, d'une édition
complète des oeuvres de sa mère et de son aïeul ; jaloux de la
renommée d'une mère chérie, ce sentiment, si légitime et si
louable tout à la fois, était un intérêt personnel qui, bien
que.secondaire, aurait pu avoir assez de force pour paralyser
l'influence d'une religion divine dont la voix se fait entendre
avec moins d'éclat, et seulement dans le secret et le silence de
la méditation.
Un autre danger encore aurait pu, avec un effet bien plus
réel, affaiblir sa conviction et balancer les impressions de son
( 19 )
coeur. Nous voulons parler de ce système de philosophie qui
n'est autre chose qu'un correctif séduisant du scepticisme et
de l'incrédulité du siècle passé; système qui évite, qui cen-
sure et qui affecte même de mépriser les railleries gros-
sières, l'impiété scandaleuse, là fausseté et la mauvaise foi
de nos prétendus philosophes. Ce système a captivé un
trop grand nombre d'esprits pour qu'on refuse de recon-
naître que ses prétentions à l'empire de l'opinion ont quoique
apparence de fondement. Il admet plusieurs points impor-
tans ; il se pique d'en soumettre beaucoup d'autres à l'examen
et à la discussion ; il ne craint pas de montrer une sorte de
candeur et d'ingénuité dans quelques-unes de ses vues; il
accorde une certaine liberté à ses disciples et s'impose un
certain respect pour les scrupules des autres; il s'est, en
effet, soumis à l'autorité du jour; il s'est modifié, il s'est
façonné d'après le changement qui s'est introduit dans les
relations sociales. Malgré tout cela, et en dépit de toutes ces
modifications, c'est toujours le même système, c'est toujours
cet écueil contre lequel un apôtre voulait prémunir les premiers
chrétiens, lorsqu'il leur disait : « Prenez garde que personne
ne vous gagne par la philosophie et par de vains raisonnemens,
conformes à la tradition des hommes et aux élémens du
■monde, et non point à la doctrine de Christ ( Col. II, 8 ). »
Il prétend comprendre et expliquer beaucoup trop de choses ;
il veut définir ce qui est le résultat de combinaisons et d'in-
fluences hors de la sphère de l'observation, et ce que ne sau-
rait atteindre la logique la plus subtile d'aucun système, même
appliquée aux événemens de l'ordre social et politique; il en-
treprend de soumettre aux mêmes procédés analytiques les
faits et les, vérités de la Révélation divine enseignés dans
l'Église chrétienne. Comme il y a souvent beaucoup de raison
et de justesse dans cette philosophie moderne , tant qu'elle ne
( 20 )
s' exèrce que dans un cercle restreint, lorsqu'elle se borne, par
exemple , à approfondir les motifs des actes purement humains
et à suivre la chaîne des événemens, il n'est pas si aisé de
démêler et de découvrir ce qu'elle a de présomptueux et
d'anti-chrétien, ni d'assigner les limites au-delà desquelles
on doit craindre et combattre son autorité. Ce n'est en effet
que lorsque le coeur s'est enfin endurci, lorsqu'il est devenu
tout-à-fait étranger à tout sentiment et-à tout acte de religion,
-.que le néophyte de cette école commence à ouvrir les yeux »
qu'il voit où l'a entraîné le pouvoir de ce système trompeur,
qu'il s'aperçoit que sa faible raison a occupé, dans le monde
moral, la place delà Révélation divine, et que, quelque éminent
qu'il soit par le savoir, quelque distingué qu'il puisse être par
ses taléris-, il est en effet réduit à la condition des anciens
païens, telle que l'a décrit saint Paul, avant qu'ils eussent reçu
l'Évangile : « En ce temps-là, leur dit l'apôtre, vous étiez hors .
de Christ, étant étrangers aux alliances de la promesse,
n'ayant point d'espérance , et étant sans Dieu au monde. » ■
(Ephes., II, 12.)
Lofait ne saurait être contesté; et l'on peut dire, sans sévérité
comme sans injustice, que dans la sphère de celte secte philo-
sophique on ne sent point le besoin de l'Evangile, on ne tient
aucun compte dés motifs qu'il nous donne pour agir, on ne
jouit point des consolations qui y sont attachées, et que tout
l'être intellectuel et moral y est occupé et excité, comme si
jamais la Révélation de la grâce et de l'amour de Dieu en Jé-
sus-Christ n'avait été donnée au monde. Pour l'homme dont
l'esprit n'a pas été éclairé, dont le coeur n'a pas été touché
par.la vérité de la Révélation, il y a dans ce système un
charme qui le séduit et le flatté ; il y est soutenu et comme
fasciné par l'illusion d'un progrès continuel dans la route de
la perfectibilité, tandis que tous ses pas sont chancelans et
(21)
sa course errante et incertaine ; il prend sa froideur pour dû
calme,.quelques habitudes artificielles pour de l'empire sursoie
même, et son orgueil pour de la supériorité. Mais les premières,
tueurs de la vraie religion ont-elles, comme un faible cré-
puscule, commencé à luire dans son âme, c'est en vain qu'il
se sent également affranchi et de l'esclavage delà superstition
et du libertinage de l'incrédulité ; il éprouve encore le désir,
le besoin de quelque chose de plus que d'arides et froides
spéculations, il aspire à quelque chose de mieux qu'un
bonheur négatif; le coeur demande alors pour ses sentimens,
pour ses espérances, pour sa confiance, pour son repentir,
une base que le ciel seul peut lui, révéler; il veut, dans la
soif qui le tourmente , se désaltérer à une source indépen-
dante des mobiles opinions des hommes et des révolutions du
monde. Telle était la conclusion à laquelle M^ de Staël devait
arriver ; son âme cherchait le bonheur et la pureté, et la recti-
tude ainsi que la pente philosophique de son esprit l'amenèrent
à .souhaiter l'alliance des choses positives et des choses spiri-
tuelles. Il avait suivi jusque-là, dans ses limites légitimes,
une philosophie à laquelle le monde était, redevable de prin
cipes.admirablement adaptés à certaines fins sociales et poli
tiques; il fallait alors qu'en vertu des mêmes principes, il
rejetât hardiment cette même philosophie, qu'il cessât de
marcher avec les compagnons de ses progrès intellectuels,
qu'il entrât dans une nouvelle carrière d'études et dans un
monde .nouveau de sentimens et de jouissances. C'était en
cela que consistait l'épreuve qu'il lui fallait subir; il voulait
être juste et même libéral, envers cette philosophie dont il
limitait les prérogatives; et, d'un autre côté, il voulait obéir
sans réserve à la voix qui lui parlait du ciel. Oui, nous som-
mes persuadés qu'un plein succès a couronné ses vertueuses
intensions, ses religieux efforts ; la conviction où. il était
( 22 )
d'avoir trouvé la bonne voie se fortifiait continuellement dans
son esprit; la religion de Jésus-Christ lui devint de plus en
plus précieuse; jamais il n'envia les stériles plaisirs de ceux
qui pouvaient regarder d'un oeil dé pitié ce qu'ils appelaient sa
docilité et sa soumission; jamais il ne regretta de ne pas par-
ticiper à celle domination usurpée à laquelle il avait volon-
tairement renoncé pour la liberté de l'Evangile; il était
content de son choix; et, pour nous servir de ses propres pa-
roles , il lui semblait déjà , par une douce et consolante an-
ticipation , voir établie l'admirable union de « la tolérance
philosophique la plus entendue avec la conviction religieuse la
plus intime, » Les jouissances et les séductions de la sphère
sociale dans laquelle la Providence l'avait appelé à vivre
pouvaient aussi opposer un assez puissant obstacle à celte
piété humble et sincère qui sanctifie et soutient le coeur. Fré-
quenter, lorsqu'on est d'une condition qui semble l'exiger, les
mondains ,- les hommes frivoles et ceux dont le luxe et les
plaisirs sont la grande et presque l'unique affaire, et cependant
se faire une règle invariable de la simplicité, du renoncement
à soi-même; avoir les yeux sans cesse fixés sur les choses
éternelles, et se maintenir dans un commerce habituel avec
Celui qui sonde les coeurs et les reins, voilà ce qui de-
mande une force qui ne peut venir que de la grâce divine.
C'est à quoi M. de Staël aspirait; et son goût pour un genre
de vie qui subordonnait les nécessités de sa position aux sen-
timens dé son coeur, après s'être fortifié de jour en jour,
finit par prendre HJI ascendant suffisant pour lui épargner,
pour la suite, ces reproches qu'il se faisait à lui-même, et
ces humiliations intérieures dont on l'avait entendu se plaindre
quelquefois.
Ses progrès dans 1 expérience personnelle du christianisme
étaient visibles ; on en pouvait juger non seulement par le zèle
( 23)
avec lequel il s'associait à tous les plans qui tendaient à élever
la nature humaine et à donner à la société une garantie morale
dans l'amélioration religieuse de l'homme; on en jugeait bien
mieux encore par l'importance qu'il attachait à ses efforts, selon
qu'ils avaient plus ou moins directement la religion pour but,
et. que la charité évangélique, qui en était l'âme , était plus ou
moins dégagée de tout alliage. Les souffrances et 1rs besoins
temporels de ses semblables étaient pour lui l'objet d'une
sollicitude infatigable; mais à tout ce qu'il faisait pour les
diminuer, il mêlait la charité de l'Evangile comme principe
dlaction dominant et nécessaire. Ainsi ce n'est pas seulement
comme philanthrope qu'il prenait une part active aux travaux
de la Caisse d'épargne,, de la Société d'encouragement, de la
Société de l'Instruction élémentaire, de la Société de la Mo-
rale chrétienne: aux motifs ordinaires, sa foi en ajoutait d'au-
tres qui donnaient à ses sentimens une intensité particulière ,
et à sa vigilance un nouveau degré de zèle; ainsi, à une épo-
que récente encore, ses efforts en faveur des Grecs opprimés
et des malheureux nègres étaient stimulés par cet amour qui
embrasse à la fois et le sort de l'homme ici-bas et ses intérêts
éternels. Ses travaux se multipliaient, son dévouement sem-
blait s'étendre avec la formation successive de nos diverses So-
ciétés; sans qu'on s'aperçût du moindre refroidissement dans
son ardeur pour celles qui étaient déjà en activité, on Je voyait
entrer dans les vues et seconder les opérations des nouvelles
institutions avec la même vivacité que si elles avaient été le
premier et l'unique objet de son attachement et de son zèle.
La Société des Traités religieux, qui se forma au commence-
ment de 1822 , et celle des Missions évangéliques chez les peu-
ples non chrétiens, établie vers la fin de la même année,
reçurent un puissant secours de son influence et de sa coopéra-
tion; la première étoit pauvre , faible , et avait contre elle un
(24
grand nombre de préventions; il consentit avec joie à en être
le trésorier, fonction qu'il a remplie jusqu'à sa mort. En 1822,
1823 et 1825, il fut chargé de rédiger le rapport de la Société
biblique protestante de Paris; il ne chercha point à y dégui-
ser sa propre conviction; il ne craignit pas d'y exprimer ses
vues sur les améliorations possibles et sur les besoins religieux
de son pays et de son Eglise.. Il ne se borna pas à y offrir un
exposé froid et sec des opérations matérielles et mécaniques
de l'institution; mais il en prit occasion de traiter des questions
générales d'une haute importance, qui intéressaient son propre
coeur, qui excitaient son ardeur personnelle, et qu'il sut pré-
senter de manière à intéresser et à échauffer, les coeurs des.
autres. Ce n'était pas pour lui un rôle.purement officiel, une
mission d'apparat dont il se chargeât pour satisfaire ses amis
ou dans l'intérêt de sa réputation ; c'était un devoir qu'il n'en-
treprenait de remplir que dans l'espoir de servir la cause qu'il
avait embrassée : « Je crains bien , » écrivait-il à un ami ( 1 ) ,
au moment où il s'occupait d'un de ces rapports, « je crains
bien que mon travail ne soit sec et superficiel ; car il m'est
absolument impossible de lire la correspondance avec toute
l'attention nécessaire ; et puis j'ai beau me rendre à moi-même
la justice que je ne suis déminé par aucun sentiment indigné-
de la tâche qui m'est imposée, je me sens encore quelque chose
de trop personnel, mes idées sont lentes, il me semble que
mon esprit soit un rocher que je ne puis soulever. Dieu veuille
me faire la grâce d'être fidèle à sa Parole dans ces épreuves
intérieures qui, sans affecter le corps, où toucher à rien de ce
qui appartient au monde, sont parfois extrêmement pénibles. »
( 1) Nous avons obtenu la permission de publier de courts extraits de
quelques lettres, de M. de Staël, adressées à des amis, et dont quelques
unes ont été écrites en anglais.
( 25 )
« Que chacun de ceux qui ont pris part à l'institution biblique,...
dit—il dans son Rapport de 1823, s'interroge lui-même*; qu'il se
retrace et le bien moral qu'il a vu s'opérer autour de lui, et celui
dont il a senti le germe se développer dans son propre coeur; un
pareil examen sera la plus victorieuse réponse aux doutes qui
pourraient encore s'élever sur notre pieuse entreprise. Celui-ci,
en devenant membre d'une Société biblique, n'avait cédé qu'à un
mouvement irréfléchi d'obligeance et de charité ; aujourd'hui il
ouvre les yeux sur la grandeur et la sainteté du but de cette insti-
tution. Tel autre, qui n'avait été guidé que par des considérations
de philanthropie ou de bien public, s'est vu conduit, comme a son
insu, à des pensées d'un ordre supérieur; tel autre, déjà porté à
lu méditation des idées religieuses, mais pour qui la religion ne
consistait que dans un sentiment vague du coeur, ou une noble
occupation de l'esprit, a été amené à la foi chrétienne en lisant
la Bible et en la faisant lire à ses semblables; la force irrésis-
tible de la vérité a pénétré dans son âme, et y .a produit des
fruits de salut et de vie Dans l'ordre matériel des sociétés hu-
maines, la production marche de front avec la demande, et la de-
manda est réglée par le besoin ; ces deux mots sont, en quelque
sorte, synonymes; là où le besoin existe, existe aussi le désir de
le satisfaire ; et tonte intervention, dans le cours naturel de l'ha-
bitude , ou dans la direction que choisit l'intérêt individuel, serait,
pour le moins, superflue. Il n'en est pas ainsi dans l'ordre moral,
et. surtout dans l'ordre religieux. C'est lorsque l'homme est en-
durci par l'égoïsme ou dégradé par l'ignorance, c'est lorsqu'il a le
plus pressant besoin du flambeau de l'Évangile pour l'éclairer sur
les dangers de son âme immortelle, c'est alors même qu'il repousse
avec orgueil ou néglige avec apathie le remède spirituel qui peut
seul lui rendre la vie et la santé morale. Nous nous ferions donc
de nos devoirs une idée bien imparfaite, si nous croyions qu'ils se
bornent à donner ou à vendre à bas prix la Bible à quiconque
vient nous la demander. Non, Messieurs, votre mission est d'une
nature plus élevée; vous n'êtes pas seulement appelés à pourvoir
( 26 )
aux besoins qui se manifestent,... mais à réveiller le goût de la lec-
ture sainte dans les coeurs où il est comme engourdi, et a déve-
lopper dans votre âme, comme dans celle de vos frères, les germes,
de bien que cette lecture fait éclore... »
Dans le résumé du Rapport de 1825 , M; de Staël présente
les oblacles aux progrès de la causé biblique :
«Ils sont, dit-il, de deux.espèces : les uns tiennent à la: nature
même des choses, à, l'état matériel et intellectuel delà France; il
faut les étudier et les connaître. Les autres ont leur source dans
nos préjugés et dans nos faiblesses; il,faut savoir les envisager et
les combattre. »
En se livrant à cet examen, il s'élève à dès pensées grandes
et frappantes :
« Recueillir les dons n'est pas ce qui est le plus urgent; ce qui
importe, c'est que la.Parole de Dieu soit lue dans chaque famille.
Nous dirons donc avant tout à nos collaborateurs : Répandez les
Livres saints avec abondance, réduise-îles prix, augmentez les dis-
tributions gratuites; dès que vos dépôts seront épuisés, recourez à
nous comme à des frères; tout ce qui est entre nos mains est le
bien commun des chrétiens évangéliques; et si Vos demandes sur-
passent nos ressources, Dieu nous en suscitera de nouvelles. Ce
que vous donnez gratuitement vous sera rendu avec usure; ceux
dont vous aurez.prévenu les demandes, ceux qui devront à vos
efforts les premières consolations de la piété, éprouveront bientôt
le besoin de faire à leur tour quelque chose pour une institution
qui aura tant fait pour eux. »
Aux objections que les souscriptions religieuses deviennent
trop multipliées, que les collectes des Sociétés bibliques tendent
à diminuer les fonds consacrés à soulager la misère , qu'il y a
une.sorte de rigueur à engager le pauvre lui-même à souscrire
( 27 )
pour la distribution de la Bible, etc., etc., M. de Staël répond
d'une manière triomphante :
« Si, « dit-il à cette occasion,« c'est une conviction pro-
fonde et intime qui vous guide, si c'est l'expérience des bienfaits
attachés à la lecture de la Bible qui vous engage à faire partager à
vos semblables des jouissances que votre propre coeur a ressenties,
si c'est, en un mot, par un véritable amour de l'Evangile que vous
travaillez à le répandre, tout l'ensemble de votre vie est modifié
par ce même sentiment; mainte dépense qui vous paraissait na-
guère une obligation indispensable, devient à vos yeux oiseuse
ou futile; la charité chrétienne hérite de tout ce que perd l'é-
goïsme ou la vanité; votre coeur s'échauffe pour les grands intérêts
spirituels de la race humaine , et chaque jour voit s'accroître les
trésors de la bienfaisance. Voilà ce qui explique comment, en
plus d'un lieu, tandis que les souscriptions des riches diminuent
ou ont peine à' se soutenir au même taux, celles du pauvre aug-
mentent dans une progression non interrompue, et deviennent la
base la plus assurée de l'édifice.... »
Il répond ensuite aux objections que font contre la distribu-
tion de la BIBLE ENTIEBE ceux qui désirent cependant la dis-
tribution du Nouveau-Testament :
«Faut-il donc, dit-il, s'étonner de retrouver dans les révéla-
tions divines les mêmes mystères que dans la création? Ces mys-
tères, ces difficultés, les ferez-vous disparaître dans vos extraits?
Non, sans doute, si ces extraits sont fidèles. Vous n'aurez donc
rien gagné; et, en revanche, vous aurez dépouillé la Bible de ce
charme ineffable qui en fait la plus attrayante comme la plus su-
blime de toutes les lectures; vous lui aurez enlevé cette force ir-
résistible qui pénètre jusque dans la moelle des os; vous aurez
substitué une froide et sèche analyse au Livre de la vie et de la vé-
rité.... Et ici, c'est encore à l'expérience qu'il faut en appeler, Qu'où
( 28 )
nous cite un seul homme que la lecture de la Bible ait induit au
mal. En voici des millions dont elle a fait la consolation et.la joie,
dont elle a épuré le coeur et fortifié la vertu.
« Mais qui sommes-nous d'ailleurs pour nous interposer entre
Dieu et nos frères? Depuis quand avons-nous repu le droit de
mesurera nos semblables, à. nos égaux, à nos supérieurs peut-
être, la portion de lumière et de vérité que nous les jugeons ca-
pibles de recevoir sans danger? Que seraient toutes les injustices
hurmaines auprès d'un privilège si révoltant?
« Mais, direz-vous, ce droit qu'on nous refusé envers nos sem-
blables, ne l'avons-nous pas du moins envers nos enfans? Ah!
prenons garde qu'il y a un orgueil de l'âge comme un orgueil de
la science : n'oublions pas que Jésus-Christ lui-même a appelé à
lui les petits enfans, et qu'il a promis le royaume des cieux à ceux
qui leur ressemblent. C'est à l'âme, c'est à la conscience que la
Bible s'adresse, et non point aux facultés raisonneuses dé notre
esprit; et un coeur pur, guidé par la prière, pénètre,plus avant
dans l'intelligence des choses saintes que l'analyse la plus subtile,
ou la métaphysique la plus transcendante. »
Ce fut au premier anniversaire de la Société des Traités
religieux que M. de Staël parla, pour la première fois, dans
une des grandes réunions religieuses de Paris. Après avoir
rendu compte de l'état des fonds ,. il se livra à un examen de
l'état des sentimens religieux en France; et, par le retour, à
la ibis humble et ferme, qu'il fit sur ses propres idées et sur ses
propres sentimens, en traitant un sujet de cette importance,
il produisit sur tous ses auditeurs une profonde et salutaire
impression. Dans beaucoup d'autres occasions il charma
ceux qui l'écoutaient, par ces éloquentes et sincères effusions
de coeur qui ne manquent jamais leur effet; mais comme ses
discours étaient improvisés, la plupart du temps il n'en restait
de traces que dans le souvenir de ceux qui les avaient entendus;
( 29 )
et sa modestie ne voulut presque jamais consentir à rétablir,
pour la presse, des paroles qu'on avait accueillies avec tant
de plaisir et de profit, à mesure qu'elles sortaient de sa
bouche.
Au printemps de 1822 , M. de Staël visita l'Angleterre avec
M. le duc de Broglie , son beau-frère. Il arriva trop tard pour
assister aux plus intéressantes des nombreuses réunions anni-
versaires des Sociétés religieuses et philanthropiques que ra-
mène cette époque de l'année II put cependant se trouver a
celle do la Société britannique et étrangère pour Renseigne-
ment mutuel, présidée par S. A. B. le duc de Sussex, où
étaient présens un nombre considérable de nobles, de mem-
bres du parlement, d'ecclésiastiques et de laïques de la pre-
mière distinction. L'heure était déjà avancée quand il entra
dans la salle, et il était bien loin de supposer qu'on pût l'in-
viter à prendre la parole. Pressé toutefois par les amis qui
l'entouraient, il céda à leurs instances, et tous les yeux se
tournèrent sur lui, avec cet intérêt que ne pouvait manquer
d'exciter le fils de madame de Staël, Ce fut avec une sorte
d'enchantement qu'on l'entendit improviser, en anglais, avec
autant de facilité que d'éloquence, un discours rempli de
nobles et généreuses pensées et de sentimens religieux. C'est
peut-être la seule fois qu'il parla devant un public an-
glais, dans une de ces assemblées; et c'est pour nous un
doux et triste souvenir que celui que nous avons conservé du
succès de ce début , des brillantes espérances que donnaient
pour l'avenir de si rares talens ennoblis et comme sanctifiés
par de tels sentimens. Hélas! on se disait qu'un jour, et pen-
dant une longue suite d'années, sa présence et ses discours
seraient l'ornement de ces nobles fêtes de la charité chré-
tienne.
Ge fut pendant ce voyage que, se livrant à l'observation et

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