Nouvelles d'hier

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Un patchwork de nouvelles, cousu au fil d'une vie. Histoires où se mêlent imaginaire et réalité. Un hier toujours présent dans l'aujourd'hui, creusant les sillons du demain. Des touches d'un moi, des briques fondatrices d'un homme en devenir. Un homme désormais aux portes de la vieillesse.


Publié le : vendredi 29 janvier 2016
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EAN13 : 9782334071628
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Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-07160-4

 

© Edilivre, 2015

 

 

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Photo du film : L’éternel retour. Au château de Pesteil.

 

Et mon tout est un homme.

G. Simenon.

Et cela est mon tout.

Moi.

Crânajour

Un village accroché à flanc de coteaux, blottit au fond d’une vallée. C’est là où naquit Pierre Roche. Élevé par son père, sa mère était morte en lui donnant le jour. Il n’eut pas une enfance heureuse. Ses seules joies tenaient en des batailles de cailloux entre les gamins de son village et ceux de celui perché sur l’autre versant. C’est au cours de l’une d’elles qu’il reçut un silex qui lui fendit le crâne et abîma un bout de son cerveau. Quand il revint de l’hôpital, il n’était plus Pierre Roche mais désormais Crânajour. L’opération le laissa un peu simplet, depuis il portait un chapeau à large bord vissé sur la tête. Je dis bien vissé car même l’abbé Berthier, vieux curé du village, l’autorisait à le porter pendant l’office, ce qui ne manquait pas de faire grincer les dents des grenouilles de bénitier. A la mort de son père, le maire de la commune Ernest Fayet prit soin de lui. Il n’aimait pas le voir traîner dans les rues parlant tout seul, suivi d’une bande de gamins qui se moquaient de lui. Un matin, le maire le fit venir dans son bureau.

– Pierre, j’ai un bon travail pour toi. Tu connais ma ferme sur la crête ?

– Sûr, m’ssieur Ernest.

– Bien, mon troupeau de vaches à besoin d’un berger, le dernier m’a quitté hier soir. Qu’en dis-tu ?

– Ben… J’sais pas si j’saurais.

– Mais si, voyons, mon vacher t’expliquera le travail.

– Si vous le dites M’ssieur Ernest, alors c’est oui !

Le mois suivant notre Crânajour accomplissait sa tâche avec ardeur. Il sortait le troupeau le matin après la traite et le ramenait pour celle du soir. On le voyait au pré portant barbe et sacoche, s’adressant aux bêtes comme à des amis. Il les appelait par leurs noms : La Pâquerette, La Gentiane, La frisée… Même le Titan, le taureau semblait avec lui tendre comme un agneau. Un après-midi de forte chaleur alors qu’il avait avalé son casse-croûte et sifflé son demi litre de vin, il s’endormit sous l’ombre fraîche d’un chêne, bercé par le tintement des cloches du troupeau. Une main étrangère posée sur son épaule vint le tirer de sa torpeur.

– Hé, toi, c’est t’y tes vaches que je vois là ? Lui demanda un gros homme rougeaud.

Crânajour se frotta les yeux et la bouche avant de répondre :

– Ben… Oui. Pour sûr que c’est mes bêtes.

Le gros homme, le regarda souriant, secouant la tête.

– Écoutes, mon gars, Je t’en achète une, une de tes vaches.

– Mais… Mais…

– Tiens, celle là, là-bas sur le côté. Je t’en donne 40 sous.

– La Frisée, elle en vaut plus !

– T’es dur en affaire, bon, j’irai jusqu’à 45. Allez tope là !

Dans la tête tourmentée du berger, les idées s’entrechoquaient, il balbutia sans trop se rendre compte en tendant sa main.

– Tope là.

Le gros homme satisfait, posa l’argent sur la sacoche de Crânajour puis alla chercher la Frisée qu’il amena aussitôt avec lui, laissant le berger éberlué, sans réaction. Sa cicatrice sous le chapeau se mit à le démanger. Il pensa :

– Bon sang, j’crois que j’viens de faire une connerie !

Le soir, au retour du troupeau, le vacher Gabriel, s’aperçut de la disparition de la Frisée, il en fit aussitôt part à Ernest qui accourut voir Crânajour. Celui-ci était en train d’aspirer une soupe épaisse quand il vit débouler son patron.

– Qu’as-tu fait de la Frisée ? Je te le demande ! Cria le maire les deux mains sur les hanches.

La cuillère dégoulinante entre les doigts, Crânajour, ne put que répondre :

– Ch’ai pas moi… Elle s’est perdue.

– Ne te fiches pas de moi ! Que s’est-il passé, nom de nom, tu sais combien ça peut valoir une telle bête ? C’est elle qui donnait le plus de lait.

– J’va la retrouver, m’ssieur Ernest, j’va la retrouver.

– J’y compte bien, bon sang de bonsoir et sans tarder, tu m’entends !

Crânajour se mit en route, allant de ferme en ferme, mais sans succès. Il en sortit fin saoul. Il cuva au fond d’une grange qu’il trouva sur sa route. Un coup de fourche dans la cuisse lui remit l’esprit à l’endroit. Debout devant lui se tenait une femme imposante : Marinette Verbiguié, une veuve qui s’occupait seule de ses terres et de sa ferme.

– Mais j’te connais toi ! T’es le Crânajour, Hein ? Qu’est-ce que tu fous chez moi ?

– J’cherche la Frisée, ma vache, balbutia-t-il tout en se débarrassant du foin qui collait à ses vêtements.

– Et tu crois qu’elle est chez moi ?

– Non, m’dame, mais…

Crânajour se mit à raconter son histoire devant une Marinette d’abord surprise, puis hilare.

– Couillon, tu as vendu une vache du maire ! C’est la meilleure celle-là ! Et tu le lui a dis ?

– Euh… Non, j’ai dis qu’elle s’était perdue. J’dois la retrouver, alors je cherche.

– Le gros bonhomme, ça me parle, c’est un drôle de fieffé celui-là, il a déjà essayé de m’avoir… Le gredin vit de l’autre côté de la vallée à la Tournière.

Crânajour ne perdit pas de temps, il se mit en chemin, laissant Marinette rire encore de l’aventure du bonhomme au chapeau.

Arrivé devant le bâtiment fort délabré de la Tournière, Crânajour hésita, il ne savait pas trop comment il allait s’y prendre. En contournant les murs aux vieilles pierres disloquées, il entendit un tintement de cloche. Il se retourna, dans le pré voisin, il vit quatre vaches qui broutaient. Parmi elles, il reconnut de suite sa Frisée. Il se rendit à la barrière, la poussa avec force et détermination.

– Viens la Frisée, on r’tourne à la maison.

Derrière lui s’avançait le gros homme rougeaud.

– Laisse donc cet animal, il est à moi, j’te l’ai payé, non !

Le berger ne répondit pas, il tira la bête par l’encolure.

Le gros se tenait derrière la vache en hurlant :

– Laisse là que j’te dis ou j’vais chercher le fusil !

Crânajour murmura quelques mots à l’oreille de la frisée. Celle-ci plissa des yeux et soudain rua des pattes arrières infligeant un coup entre les jambes du gros homme. Il s’effondra dans l’herbe criant de douleur. Crânajour en profita pour filer avec la Frisée.

Pendant ce temps, Ernest, le maire tenait conseil municipal. De nombreuses questions étaient à l’ordre du jour. La séance s’annonçait longue et houleuse. Arborant son écharpe tricolore, il n’avait pas l’intention de s’en laisser conter, face à ces habituels opposants. La dernière question mit le feu aux poudres, déclenchant un charivari pas possible. Il s’agissait de la réfection de la modeste tribune du non moins modeste stade de football. Ernest excédé sortit de ses gonds.

– Assez, je n’ai plus qu’une chose à dire…

– Meuhh… Beugla la Frisée, pénétrant dans la salle avec Crânajour, prolongeant ainsi la phrase du maire.

Un court silence précéda à un rire général si communicatif que Crânajour le partagea à gorge déployée.

Cette histoire fit bien vite le tour du canton et au-delà. Elle fut amendée par d’autres anecdotes nées et développées dans l’imaginaire des conteurs. D’autres versions virent le jour. Des années plus tard, alors que Pierre Roche, dit Crânajour, reposait en paix dans le cimetière communal, cet épisode ne manquait jamais de faire le succès des veillées d’un village accroché à flanc de coteaux blottit au fond d’une vallée.

Le don

Le pourpoint neuf, la perruque bien ajustée, Richard de Roquette fit venir son valet.

– Léandre, quand monsieur mon frère descendra, dites-lui de me rejoindre au petit salon.

– Bien, monsieur, dois-je lui préparer une collation ?

– N’en faites rien, nous verrons plus tard.

Une demi-heure s’écoula avant que Jean de Roquette se présente devant Richard.

Il ne put retenir une expression de répulsion en voyant devant lui un homme mal rasé, les cheveux hirsutes, l’habit élimé, les chausses fripées.

– Mon frère, avez-vous passé une bonne nuit ?

– Ma foi, oui et je tenais à vous remercier de m’avoir hébergé. J’avoue que hier soir en frappant à votre huis, je…

– Allons, ne sommes-nous pas de la même famille ?

– Certes oui, mais nous n’avons pas suivi la même route. Quand je regarde votre propriété en plein centre-ville.

– L’héritage de nôtre père, Jean, le droit d’aînesse que voulez-vous !

– Je ne vous reproche rien.

– Bien, jean, j’ai à vous parler. Notre père ne vous avait point oublié en vous offrant la possibilité d’étudier à la Sorbonne. Pourquoi donc l’avoir quitté si vite, sans diplôme aucun ?

– Je ne trouvais guère de goût pour toutes les matières enseignées. La philosophie m’ennuyait, je n’entendais rien aux langues, quant aux mathématiques et à la géométrie, Pythagore, Thalès et Euclide, ne furent jamais mes amis. En quittant cette université, je me tournais vers les arts. Hélas, je n’avais aucun talent pour la peinture, la sculpture ou l’écriture. Le plus mauvais chant d’un oiseau était bien meilleur que le mien. Je m’essayais sans plus de réussite au théâtre. Ah ! Mon frère, si vous m’aviez entendu dans cette tirade : « Belle marquise, vos yeux, d’amour, mourir me font » vous auriez fui en courant de la salle. J’ai essayé le commerce, tenté la politique, pour finir au guichet d’un cirque ambulant. J’ai parcouru le pays en tous sens dans l’espoir d’y trouver enfin ma voie, sans résultat, je le reconnais. C’est ainsi, Charles, que vous avez accueilli hier soir un homme les poches vides et surtout sans perspective.

– Mais enfin, de ma vie, je n’ai pas rencontré d’homme à l’absence totale de qualité. Il y a bien un domaine dans lequel…

– Oui, sans doute, peut-être… mais.

– Dites moi, Jean, je suis disposé à vous aider.

– Merci, mais ce serait impossible.

– Allons, bon. Pourquoi donc ?

– C’est délicat, voyez-vous.

– Parlez sans crainte, nous sommes frères, non ?

– Mon unique don c’est… c’est avec les femmes. Je… Je sais m’en occuper.

– Vous en occuper ! C’est-à-dire ?

– Monsieur mon frère, la pudeur m’interdit d’aller plus loin.

A cet instant madame de Roquette entra dans la pièce. Guillerette l’air épanoui, elle adressa un grand sourire aux deux hommes. Charles étonné par cette attitude inhabituelle lui adressa ces mots :

– En vous voyant ainsi, j’imagine que votre nuit fut bonne ?

– Monsieur mon mari, vous imaginez bien, mais sans doute pas assez, car voyez-vous, j’en suis fort satisfaite !

Le rebouteux

Depuis plus d’une heure qu’il pestait contre ces villageois qui lui avaient indiqué des mauvaises directions et pour finir contre ce chemin sans fin ou seul un tracteur pouvait circuler, mon père au volant s’escrimait à éviter ornières et grosses pierres. A ses côtés la tante Hélène et moi à l’arrière, étions secoués en tous sens. Enfin dans ce coin de bout du monde, une maison apparut. Une vieille bâtisse au toit descendant à l’arrière jusqu’à une butte herbue. Mon père arrêta la voiture au centre d’une cour aussi cabossée que le chemin y menant. Il se tourna vers la tante.

– Vous êtes sûre que c’est ici ?

– Je n’en sais rien, Georges, je n’y suis jamais venue. Allons y, nous verrons bien.

– En tous cas si nous nous sommes encore trompés, nous ne chercherons pas plus loin, je vous le dis. Retour au bercail !

Une femme sans âge, fichu sur la tête nous fit entrer. Une odeur d’épices et de bois brûlé emplissait la pièce ou se trouvait un banc et une table de ferme. On y voyait, à droite, une porte aux planches disjointes sur laquelle était punaisée une affichette.

« Merci de faire silence, pendant les consultations »

La dame au fichu demanda qui souffrait de nous trois. La tante Hélène leva la main.

La femme ouvrit un tiroir de la table, en tira un carnet et un crayon de papier.

– Parlez moi de votre mal.

La tante porta une main sur la nuque.

– C’est là, c’est insupportable et j’entends une voix dans ma tête.

– Ah !

– Sans cesse, elle répète « Jean-claude, Jean-claude »

– Je vois… je vois.

Assis sur le banc, appuyé contre les pierres moussues, je me demandais ce qu’elle pouvait voir. Le Jean-claude en question était le petit voisin de la tante.

Après avoir noté quelque chose, la femme s’approcha de la tante.

– Dans quelques minutes, monsieur Lasagne, va vous recevoir, je suis certaine qu’il pourra vous soulager.

Elle quitta la pièce par la porte à l’affichette. Mon père incrédule secoua la tête.

– Tante, depuis que je vous amène chez ce genre de guérisseur, vous devriez avoir depuis longtemps retrouver la santé, non ?

– Ah ! Georges, si vous connaissiez ma souffrance, vous feriez comme moi, rechercher sans cesse celui qui vous fera du bien.

La porte s’ouvrit.

– Suivez-moi, madame, il vous attend.

Les deux femmes entrèrent dans la pièce à côté. Mon père alluma une cigarette. Par le fénestron, j’observais deux poules se disputant quelques graines dans la cour. Mon père souffla sa fumée.

– Y-a plus qu’à attendre, espérons que ne sera pas trop long, avec encore toute cette route à faire.

Un quart d’heure passa.

Soudain un cri se fit entendre. Mon père bondit sur ses pieds. Un deuxième encore plus fort m’effraya.

– Papa, c’est quoi, ça ?

– Ils sont en train de la torturer, de l’étrangler ?

N’y tenant plus, il se précipita vers la porte. Je lui emboîtai le pas. Il l’ouvrit d’un coup. Ce que nous vîmes reste encore aujourd’hui, 55 ans plus tard, ancré dans ma mémoire.

La tante Hélène se balançait pendue au centre de la pièce. La tête enserrée de lanières de cuir. L’une d’elle plus large passée sous le menton relevait son visage vers l’arrière. Le rebouteux, lui, tirait une corde soulevant la malheureuse gigotant pour retrouver un appui sur le sol.

Quand il nous vit, il relâcha son effort. La tante flasque s’écroula sur le plancher.

Sur le chemin du retour, le silence régna un long moment dans la voiture. De temps en temps la tante se passait la main au tour du coup. Mon père jeta un coup d’œil sur le côté.

– Ça va, Hélène ?

Elle opina du chef.

– Si votre « Jean-claude » à survécu à ce traitement, il est assurément indestructible !

La fille de la garde barrière

Dans un quart d’heure, il sera là, pensa la jeune fille adossée à la culée du pont. Elle n’avait nul besoin de montre pour connaître les horaires des passages des trains de la journée. Trois le matin, deux l’après-midi et un le soir à 22h16. Elle vivait avec sa mère et ses deux frères dans la maisonnette de la S.N.C.F. Logées là par la société depuis le décès du cheminot chef de famille. Toute petite, elle avait apprit à tourner la manivelle qui abaissait et levait les deux barrières avant et après le passage des trains. La famille s’occupait également d’un potager, d’un enclos ou picoraient quelques poules et d’un clapier à lapins, situés derrière la maison. Marinette, l’aînée et ses frères avaient grandi ici à l’écart de toutes habitations. La vie était ponctuée par le passage des trains de voyageurs et les convois de marchandises. La mère se levait la première pour baisser la barrière à 6h17. Les repas de la famille se déroulaient à heures fixes correspondant au travail du passage à niveau. Le rythme de vie s’accordait à celui des chemins de fer.

Adolescente Marinette s’était mis à rêver d’une autre vie. Chaque soir elle montait sur la butte dominant la voie ferrée. Les trains ralentissaient dans une courbe montante. Assise dans l’herbe, elle pouvait voir les voyageurs dans les compartiments éclairés. Elle jalousa vite ces personnes en partance pour un ailleurs. Elle arrivait à saisir leurs expressions. Ils lui paraissaient tous heureux. A plusieurs reprises, des enfants le nez contre la vitre, lui avaient adressé un petit signe de la main. Un soir, un jeune homme lui avait souri. Elle enviait les tenues des voyageuses, imaginant leurs conversations. Elle regagnait la maisonnette le cœur triste. Dans sa chambre minuscule, elle rêvait d’une gare pleine de monde. Elle se voyait sortant sur une grande place bien éclairée, passant devant des hôtels restaurants, des magasins aux enseignes clignotantes. Dans cette ville imaginaire, elle se créait mille et une histoires.

Au réveil, ce monde là avait disparu laissant place à la morne et ennuyeuse réalité.

Les trains passaient, elle restait. Elle ne supportait plus ce quotidien si fade. Les disputes de ses frères la faisaient s’éloigner dans la campagne alentour. Sa mère lui adressait la parole uniquement pour la rappeler à ses tâches journalières. Son père disait d’elle : Ma femme est une taiseuse. Marinette avait manqué cruellement d’affection. En voyant sa mère s’occuper des lapins, elle en était persuadée : Elle les aimait davantage que ces enfants.

Un été elle rencontra un jeune homme : Jean. Le matin, elle se rendait à la ferme de Labro vieille balançant du bras son seau à lait. Elle fut surprise de voir une voiture au centre de la cour. Un oncle du fermier, arrivé de la région parisienne venait d’y déposer son fils pour les vacances. Marinette et Jean s’apprivoisèrent en quelques jours. Bientôt on les vit traîner ensemble dans la campagne. Ils riaient en courant sur les pentes des prés. Ils s’installaient au pied des arbres, passant des heures à discuter. Jean racontait sa vie dans la grande ville. Il y décrivait les monuments, la foule dans les transports en commun, le cinéma, les sorties avec les amis. Marinette le bombardait de questions prenant ainsi connaissance d’une vie tellement différente de la sienne.

Chaque été, elle attendait avec impatience de voir le véhicule dans la cour de la ferme. Pendant cinq ans, elle accourut retrouver le garçon. Ces périodes furent pour elle des temps de joies et d’espoirs.

La sixième année, la voiture ne revint pas. Elle questionna le fermier, il lui répondit sèchement. L’oncle avait changé de villégiature pour les vacances de son fils. Terminés ces beaux étés… Elle pleura et retomba en tristesse. Les trains passèrent, amenant les voyageurs vers des ailleurs inaccessibles pour la jeune fille. Elle restait…

La nuit était tombée, un vent léger écartait les mèches de cheveux sur le front de Marinette.

Elle attendit l’écho particulier du train passant sur le viaduc du Ribérès, il serait bientôt là, quatre minutes précisément. Elle s’approcha de la voie. Il surgirait de la courbe, le diesel de la motrice donnant toute sa puissance. Ses feux embrasèrent la cime des arbres. Il arrivait…

Les lumières des compartiments couraient sur les bas côtés. Une centaine de mètres encore… Marinette tendit le bras comme une auto stoppeuse. Elle prendrait ce train, plus rien ne la ferait reculer. Il était à sa hauteur. Elle avança encore. Le wagon l’attira comme un aimant. Il la happa.

Le train passa, le train l’emporta…

Mademoiselle Béserie

De garde à la caserne des pompiers, Constant, subissait encore une fois les railleries de ses camarades. Ils lui reprochaient de ne pas prendre part à leurs distractions favorites, de faire bande à part. Constant était le plus âgé d’entre eux. Il n’appréciait pas du tout ces parties de cartes ou de dès qui finissaient immanquablement par des disputes. Lui, il aimait se caler dans son coin favori pour lire. Les quolibets des uns et des autres le laissaient indifférent. La lecture était sa passion. Avec elle, il oubliait les interventions aux images parfois insoutenables. Cette passion, il la tenait de son enfance, de sa maîtresse d’école. Il la revoyait encore prenant le livre tel un trésor entre ses mains. Il entendait encore sa voix aux douces intonations prononcer des mots et des phrases qui enflammaient son imagination. Elle avait une façon unique de détacher chaque syllabe.

Dans la salle à côté, Jean-paul, se mit à vociférer contre son partenaire de jeu. Une nouvelle dispute allait éclater quand soudain le téléphone sonna. Constant se leva, répondit puis déclencha aussitôt l’alerte.

Blousons de cuir serrés à la taille, casques vissés sur la tête, les quatre pompiers embarqués dans le véhicule rouge hurlant, filaient dans la campagne. Plus de conflits, ils faisaient à nouveau corps, prêts à intervenir. Aucun d’eux ne parlait. Constant pianotait son genoux droit.

Le camion s’engagea dans un étroit chemin bordé d’arbres. Il déboucha bientôt sur un espace herbu. Devant eux se dressait la petite maison. Dès qu’ils mirent pied à terre, ils virent une épaisse fumée s’élevant derrière la maison.

Un vieil homme se disant un voisin, montra de sa canne une fenêtre sur le côté gauche.

– Elle doit être là, je l’ai vu agiter la main avant que vous arriviez.

Constant et Jean-Paul avancèrent jusqu’à la porte de la maison. Ces collègues en firent le tour. Le feu avait pris sous un appentis ou étaient empilées des rondins de bois. Constant ouvrit la porte sans effort, elle n’était pas fermée à clé. Déjà de la fumée sortait de l’intérieur.

– J’y vais dit-il, avant d’ajuster son masque.

Il avança dans un couloir, trouvant avec peine une porte sur sa gauche. Il traversa une pièce, un salon. Il heurta un meuble, il reconnut un piano. Au fond, il aperçut une autre porte. Il s’y précipita.

En entrant dans la chambre, il tenta de chasser la fumée de ses mains gantées. C’est là qu’il la vit. Une femme âgée tenant un mouchoir sur la bouche, les yeux grands ouverts. En voyant le pompier, elle essaya de se lever de son fauteuil. Elle n’y parvenait pas. Constant la souleva dans ses bras. Elle ne pèse pas lourd, pas plus que ma fille, pensa-t-il en se précipitant vers la sortie.

Jean-Paul prit le relais amenant la petite femme dans le camion.

Le capitaine arrivé sur les lieux, constata que le feu était maîtrisé. Il demanda à deux de ces hommes de rester en surveillance. Une ambulance déboucha du chemin et deux hommes prirent aussitôt en charge la victime.

Constant s’approcha du chariot que l’on poussait à l’intérieur de véhicule. Il se pencha sur la vieille femme. Il regarda un instant son visage. Il la reconnut.

– Mademoiselle Béserie, dit-il tout haut.

Paralysé par l’émotion, il assista au départ du véhicule sans bouger. Il emportait son ancienne maîtresse d’école.

Le lendemain, il se rendit à l’hôpital. Il rentra dans la chambre avec appréhension, bien qu’il ait appris auparavant que la demoiselle allait bien. Elle tourna la tête quand il ouvrit la porte. Les yeux grands ouverts, elle cherchait à reconnaître le visiteur.

– Bonjour, mademoiselle Béserie.

– Bonjour, qui êtes vous ? Ma vue n’est plus très bonne, vous savez !

Constant s’approcha plus près.

– Je suis Constant, Constant Verdier, c’est moi qui vous ait sorti de votre maison. Je vous rassure les dégâts sont minimes, vous pourrez bientôt y retourner.

La vieille femme se réhaussa sur son oreiller.

– Constant Verdier… oui, ça me revient… un de mes anciens élèves, non ?

– Oui, vous avez une bonne mémoire.

– Pour ça, oui, je n’en ai oublié aucun, je conserve précieusement les photos de classe, j’y ai inscris chaque nom et prénom.

Sa voix n’avait pas changé. Constant fit un bond dans le passé. Il promit de lui rendre visite chez elle dans les prochaines semaines.

Ce qu’il fit.

Il trouva la demoiselle joyeuse et en excellente santé. Heureux de la trouver ainsi, Constant, lui tendit un petit paquet.

– C’est pour vous, acceptez le en remerciement.

– Mais c’est moi qui doit vous remercier. Constant ne m’avez vous pas sorti d’une très mauvaise situation ? Sans vous, je…

– Sans vous, mademoiselle, je n’aurais jamais eu la passion de la lecture. Croyez-moi, cela rempli ma vie de bonheur.

Elle ouvrit le paquet.

– Un livre, merci, mon garçon. Hélas mes yeux me font défaut, moi qui ai tant lu…

Constant remarqua une expression de tristesse sur son visage ridé.

– Je peux être vos yeux et lire pour vous, comme vous l’avez fait tant de fois pour moi.

Elle lui donna le livre. Elle s’installa dans son fauteuil.

– je t’écoute Constant.

Il ouvrit l’ouvrage, s’éclaircit la voix et commença à lire. A peine avait-il dit quelques phrases qu’elle leva la main.

Constant, un peu décontenancé, s’arrêta.

– Je ne lis pas bien, sans doute, je n’ai pas votre talent…

– Mais non, voyons, je voulais simplement te dire qu’il s’agit sans nul doute de Gil Blas de Santillane.

– Oui, c’était le livre préféré de mon grand-père Léon.

– Un bon choix, continue, tu lis très bien.

– J’ai eu pour cela une excellente maîtresse.

– Poursuis donc, tu vas me faire rougir.

Ainsi chaque semaine, Constant se rendit chez mademoiselle Béserie pour y lire un nouveau chapitre. Il était heureux dès qu’il s’engageait dans l’étroit chemin bordé d’arbres.

Quand sa femme le voyait se préparer à partir, elle ne manquait jamais de lui dire :

– Faut-il que je ne sois point jalouse pour te laisser rejoindre ainsi ta maîtresse.

Constant répondait souriant :

– D’école, ma chérie, d’école…

Le pêcheur

En voyant sur son bras glisser des éclats de lumière, le pêcheur comprit vite qu’il était observé. Placé sur la colline, planqué derrière les genêts, le garde pêche muni de ses jumelles guettait le pêcheur. Ce dernier savait qu’il ne tarderait pas à le rejoindre au bord de l’eau. A ses pieds se trouvait, cachée dans l’herbe drue, la petite boîte d’œufs de caviros, des œufs de saumon. Les truites en étaient particulièrement friandes, appâts, hélas, formellement interdits. Aussitôt, il mit un genoux à terre, s’appuyant sur le récipient en verre. Puis faisant mine d’avoir une touche, il ferra d’un coup sec. Cette manœuvre consistait à détacher les œufs de l’hameçon. Il la renouvela encore une fois pour en assurer la réussite. Le pêcheur avait un grand savoir faire en la matière.

Le garde pêche le trouva dans cette position, tenant sa canne en appui sur l’autre jambe à demie pliée. Il releva un peu son chapeau.

– Bonjour, alors bonne pêche ?

– Bah ! Une truite juste à la dimension, mais l’Authre (le nom de la rivière) est basse en ce moment, alors…

– Oui, nous sommes en sécheresse. Mais dites moi avec quoi l’avez vous attrapée ?

– Au ver, au ver de vase.

– Bien, bien, puis-je voir votre permis.

Le pêcheur sans bouger passa la main dans le dos, et du carnier de sa veste de chasse en retira le document plastifié. Il...

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