Nouvelles, par Armand Barthet. Pierre et Paquette. Henriette. Le Nid d'hirondelles. Les Saisons

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D. Giraud et J. Dagneau (Paris). 1852. In-18, V-246 p..
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Publié le : jeudi 1 janvier 1852
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NOUVELLES.
3®®3 £>&S3S3,
DU MÊME AUTEUR :
NOUVELLES NOUVELLES, 1 vol. in-18, format
anglais . 2 ■ (ï.
POÉSIES,-1 beau vol. in-l8, format anglais . . . 3 fr.'
PQISSY,— TYPOGRAPHIE ARBIF.Ç,
NOUVELLES
PAR
ARMAND BARTHET#.Ï
Pierre et Paquette. — Henriette.— Le Nid d'Hirondelles.—
_____ Les Saisons.
PARIS,
D. G1RAUD ET J. DAGNEAU, LIBRAIRES-ÉDITEURS,
7, rue Vivienne, au premier, 7.
Maison du Coq-d'Or.
1852
A
MADEMOISELLE LOUISE GENDRE.
MADEMOISELLE,
Je me sens tout heureux d'inscrire en tète de ce
livre un nom qui m'est si cher el pour tant de raisons.
Vous vous étonnerez sans doute de cet hommage
inattendu ; mais il vous prouvera du moins que, si une
paresse, victorieuse de ma volonté, arrête souvent ma
main tout en haut de la page que j'allais vous écrire,
mon silence n'est pas de l'oubli.
Si souvent, vous pensez à moi, et vous vous inquiétez
de ce qui peut m'arriver de bonheur ou d'ennui; si
souvent, amie de ma mère encore plus que la mienne,
et confidente unique de sa tendresse alarmée, vous
avez pris votre part de ces sollicitudes maternelles qui
ne se raisonnent pas, mais qui se partagent, — et que
ce partage console! Est-ce trop de toute ma reconnais-
sance pour vous remercier d'une affection si précieuse
et si rare.
Je vous devrais peut-être, puisque j'y suis, l'histoire
de mes commencements littéraires. Vous y trouveriez
les détails dont je suis avare et que vous me deman-
dez quelquefois. Mais cette histoire est celle de tout
le monde.: d'un intérêt trop circonscrit, sa place n'est
guère dans un livre qui s'adresse à chacun, et au lieu
de l'écrire ici, j'aimerai mieux vous la raconter. Nous
avons beau vivre à cent lieues l'un de l'autre; il n'y a
plus maintenant entre nous qu'un voyage d'une jour-
née : les chemins de fer vont si vite.
Vous me retrouverez, dans ce livre, tel que j'ai tou-
jours essayé d'être : — écrivant comme je pense, pen-
sant comme je vois, et voyant par mes yeux ( tant pis
si je suis myope), — à l'exclusion de tout système, de
toute école, de tout procédé, cle toute préoccupation.
Non pas que je vous donne ceci comme mon der-
nier mot! c'est mon premier, pour bien dire : trois
nouvelles déjà vieilles, où, dans le temps, j'ai mis
— III —
de mon mieux tout ce que je savais. — Mais, fatuité
ou raison, je ne connais rien d'humiliant pour un écri-
vain comme de suivre sans savoir les traces d'un de-
vancier, et de marcher les yeux fermés dans un che-
min frayé par un autre. N'être rien? passe encore;
n'est pas quelque chose qui veut : mais n'exister qu'à
la condition de décalque? voilà la honte. — Dieu, qui
nous donne à chacun des visages différents, et sur les-
quels on nous reconnaît, nous donne aussi des intelli-
gences différentes. Pourquoi fausser l'oeuvre divine
et assouplir notre pensée au moule d'une pensée étran-
gère? Sympathisons, mais ne copions pas; soyons pe-
tit, mais soyons nous-même, et ne consentons ja-
mais à devenir le reflet de quelqu'un, — ce quelqu'un
fût-il un génie ! Une simple unité, une fraction d'unité,
pour si infime qu'elle soit, vaudra toujours mieux que
le plus colossal des zéros !
N'ayant de parti pris* ni pouiyiii contre, ce que je
trouve beau, je l'admire partout; ce qui me choque,
je ne l'excuse nulle part. Haro en littérature sur cet
axiome trop suivi : — Le pavillon couvre la marchan-
dise.
Mais ce que j'aime toujours et partout, c'est ces
pages simples et vraies, — simples comme la nature
— IV —
et vraies comme elle, — où l'on se reconnaît, où l'on
s'émeut, et où il semble, en poursuivant sa lecture,voir
se dérouler quelques pages des feuillets ignorés de son
coeur. Ce qui me révolte, c'est ces livres détraqués où l'on
marche auhasard, perdu dans un labyrinthe d'événe-
ments incroyables et de contre-temps impossibles, tout
cela tiré à quatre chevaux dans les fanges d'un langage
malsain. A mes yeux, tout cet imbroglio n'est que de
l'impuissance, et l'entassement des moyens (des ficelles,
comme on dit si bien) n'est pas de l'imagination, c'en
est les scories, — et les scories ne sont bonnes à rien,
pas même à paver des routes. Le joli système que
celui où l'on cherche, non pas à charmer, mais à sur-
prendre; non pas à intéresser, mais à épouvanter : —
comme s'il n'était pas plus aisé de divaguer que de
peindre, et de faire sortir le diable d'une boîte, que de
poser une scène et d'y mettre son âme et, son coeur.
Mais, grandDieu! voilà quema lettre, si je n'y prends
garde, finira par s'habiller en préface. Je m'arrête à
temps. J'aime les préfaces cependant; presque tou-
jours c'est l'endroit du livre que je lis avec le plus d'at-
tention et le plus de fruit. Mais une préface est diffi-
cile, et si je dois écrire aussi la mienne, ce ne sera pas
aujourd'hui.
Adieu, Mademoiselle. Depuis cinq ans que je ne
vous ai vue et que j'essaie de me bâtir un nid, — il
n'est guère avancé encore. C'est le malheur de ceux
qui, ne voulaut subir aucun joug, ne peuvent s'ap-
puyer sur personne. Mais on naît comme cela. Il y a
des gens dont le pied va à toutes les chaussures, et le
visage à tousles masques : bénis soient-ils ! moi, j'aime
mieux marcher nu-tête et pieds nus. Ne prenez pas
ceci pour de la forfanterie, au moins ; je sais que je ne
vaux encore guère grand' chose, et j e le confesse : seu-
lement, je me laisse aller à la façon dont je suis fait.
J'ai tort peut-être; peut-être ai-jeraison. Nous verrons
plus tard.
Paris, mai (852.
AHMAND BARTHET.
PIERRE ET PAQUETTE.
PIERRE ET PAQUETTE.
— Bon ! encore une par terre... Pàquette, tu méri-
terais de n'en plus avoir.
— Avise-t'en ; je monterai sur l'arbre et j'en cueil-
lerai toutàmonaise... —A ta gauche, Pierre, presque
sous ta main... vois donc le joli bouquet !
— Es-tu assez prévenue cette fois ?
— Jette... Et suis-je aussi maladroite que tu dis?
Je les ai. Qu'elles sont belles et d'un beau rouge ! Je
vais m'en fabriquer des boucles d'oreille.
Qand elle eut fait son choix et achevé sa toilette, la
jeune fille frappa dans ses mains avec une coquetterie
toute fière. En vérité, rien n'était plus joli à voir que
ces petites cerises rondes et luisantes, éclatant comme
du corail dans les grappes de ses cheveux bruns.
— Pierre, me vois-tu? fit-elle en regardant dans
l'arbre.
i.
'10 NOUVELLES.
Pierre, en ce moment à cheval sur une maîtresse
branche, écarta un rameau de feuillage qui lui mas-
quait la vue... —Dieu ! dit-il en apercevant Pàquette,
que les cerises te vont bien !
— Eh ! Eh! là-bas ! fit une grosse voix dans le fond
du verger, aura-t-on bientôt fini de saccager mes es-
paliers?
—Je descends, j e descends, répondit Pierre en se hâ-
tant vers l'échelle.—C'est ma mère qui nous a permis.
— Votre mère vous permet tout, dit le fermier en
arrivant. —Un grand garçon de quatorze ans ! ne de-
vrais-tu pas être au jardin à relever les châssis?
— Ils sont relevés, mon père.
— Et c'est moi qui l'ai aidé, dit Pàquette -.voilà pour-
quoi nous avons eu fini si vite.
—Te voilà toujours, petite espiègle, avec des raisons
toutes prêtes pour l'excuser.
— Est-ce que vous allez aussi me gronder?
— Pas aujourd'hui. Monsieur l'organiste, que je
viens de rencontrer, m'a dit que tu chantais comme
un rouge-gorge. Nous t'entendrons dimanche à la
grand'messe, pas vrai ?
— Oui, papa Simon, avec Pierre : notre duo est joli-
ment beau, allez.
— Nousverrons ça. Venez, mesenfants, que je vous
embrasse pour les compliments que monsieur l'orga-
niste m'a faits de vous, et rentrons vite. L'angélus
sonne et le souper nous attend.
PIERRE ET PAQUETTE. il
Le dimanche suivant, à la messe, Pierre et Pàquette
chantèrent ensemble un admirable Sanctas. Les assis-
tants émerveillés se regardaient entre eux, et regar-
daientl'orgue ; car c'était la première fois que les deux
enfants chantaient pendant Foffice, et c'était une chose
inouïe dans la petite église de Cendrey qu'une musique"
aussi touchante et des voix aussi suaves.
Mais quand Pàquette entonna YOsalutaris, et pour-
suivit son chant dans un solo d'une expression pleine
de foi, — l'étonnement fit place à l'extase, et toutes
les notes de cette large et profonde musique vibrèrent
une à une, comme autant d'échos du ciel, aux oreilles
des villageois stupéfaits. Aussi, combien pieusement
fut adoré Dieu ce jour-là !
Après la messe, monsieur le curé fit venir nos deux
petits chanteurs à la sacristie ; et là, en présence du
curé de Montbozon, son confrère, venu à Cendrey pour
prêcher, illescomplimenta et les remercia, presque les
larmes aux yeux, tant il était encore ému. Le curé de
Montbozon les félicita à son tour, les questionna avec
intérêt, et voulut les avoir pour le dimanche suivant.
— Vous partirez de Cendrey de bon matin, leur dit-
il. Vous arriverez à Montbozon pour la messe, et vous
dînerez au presbytère.
La semaine s'écoula, et le dimanche suivant, Pierre
et Pàquette, vêtus de leurs plus beaux habits, s'a-
cheminèrent vers Montbozon par un petit sentier
•12 NOUVELLES.
de traverse tout bordé d'aubépines et de sureaux.
En route ils trouvèrent un gué. Pierre et Pàquette
défirent leurs souliers et leurs bas, — et les voilà de
l'autre côté. Pour sécher leurs pieds avant de remet-
tre leurs chaussures, ils prirent à côté du chemin par
la prairie, une belle prairie dont l'herbe menue velou-
tait sous leurs pas son grand tapis vert brodé de re-
noncules.
Ils marchaient ainsi, causant, riant, et chantant
comme deux fauvettes, quand Pàquette aperçut clans
la haie une touffe de chèvrefeuille.
— La belle couronne pour moi ! dit-elle.
Elle n'avait pas-fini de parler, qu'elle était déjà près
du buisson, attirant des deux mains la liane élancée...
Tout à coup elle poussa un grand cri plein d'épouvante.
Un serpent, endormi au pied de la haie, s'était ré-
veillé sous le talon de Pàquette, et roulait en sifflant
ses anneaux glacés autour de son pied nu.
Pierre avait tout vu — ou plutôt tout deviné. Il s'é-
lance, saisit le reptile au hasard, l'attire à lui, le fait
tournoyer comme une fronde.... et l'abattant avec
force sur la limite d'un héritage, il lui écrase la tête
contre la pierre.
Pàquette, toute pâle, les yeux grands ouverts, les
mains serrées sur la branche de chèvrefeuille, s'était
laissée glisser sur l'herbe, à demi évanouie.
Pierre courut à elle, la rassura et l'aida à se relever.
Elle était si faible, qu'il lui fallut s'appuyer sur le bras
de Pierre. — A trois pas d'eux, le serpent se tordait
dans d'affreuses convulsions autour de sa tète écrasée.
PIERRE ET PAQUETTE. 43
Pàquette ne voulut pas continuer parla prairie. Tout
mourant qu'il fût, le serpent lui faisait peur. On reprit
le chemin.
Ils commençaient à rire de leur aventure, Pierre se
moquant des frayeurs de Pàquette, quand celle-ci s'é-
cria d'une voix pleine d'angoisse :
— Du sang! du sang sur ma main !... du sang aussi
sur la tienne, Pierre !... Le serpent nous aura mordus !
On était à côté d'une petite source. Pierre y trempa
son mouchoir et lava la main de Pàquette. — Il n'y
put découvrir aucune trace de blessure.
11 lavala sienne à son tour. — Dans le gras du pouce,
comme des égratignures, il y avait quatre petits trous.
— C'est moi qui ai été mordu, dit-il ; ce n'est rien.
Nous voici près de Montbozon. — Mettons nos souliers
et marchons vite. A Montbozon il y a un médecin ; je
serai bientôt guéri.
Comme ils touchaient au presbytère, on sonnait le
premier coup de la messe, et le curé les attendait sur
sa porte, à l'ombre d'un acacia.
— Voilà mes petits virtuoses, dit-il d'un air joyeux
en leur ouvrant de loin ses bras paternels. Arrivez vite,
mes enfants! que vous ayez le temps de déjeuner.
\k NOUVELLES.
— Monsieur le curé, guérissez mon frère! dit Pà-
quette à son premier mot.
— Qu'est-il donc arrivé à votre frère? demanda le
curé inquiet.
— Il a été mordu par un serpent.
— Voyons, fit le curé; —et en reconnaissant que
la main de Pierre était légèrement gonflée, il appela
sa gouvernante.
— Jeannette, dit-il, allez tout de suite chercher
M.'Thomas, et ramenez-le avec vous.
M. Thomas était le médecin de Montbozon. Il arriva
bientôt, examina la main de Pierre et interrogea les
enfants.
Pàquette ne pouvait répondre; elle avait eu trop
peur pour bien voir.
—-A:quel' endroit avez-vous rencontré le serpent?
demanda M. Thomas.
— Près des vignes de Besnans, répondit Pierre.
— Était-il gros?
— Long comme mon bras, et tout d'une couleur.
— De quelle couleur ?
— Couleur d'ardoise.
— As-tu remarqué s'il avait sur le clos des zigzags
noirs ?
—Il n'avait qu'une tache noire, et c'était au cou.
— La couleuvre à collier ! murmura le docteur avec
satisfaction. On va te mettre une compresse, mon en-
fant, et dans une demi-heure il n'y paraîtra plus.—
Mais, continua-t-il, la couleuvre est ordinairement
■ PIERRE ET PAQUETTE. 15
plus craintive que méchante; comment se fait-il qu'elle
t'ait mordu?
Pierre raconta l'histoire de son duel avec le serpent.
— Imprudent ! dit le docteur, et si c'avait été une
vipère !
— Eh bien? fit Pierre.
— Tu aurais pu en mourir; voilà tout.
— Je n'y ai pas songé, répondit Pierre. Puis, se re-
prenant : — Mais si je n'avais pas pris la vipère, elle
aurait mordu Pàquette ?
— Peut-être bien.
— Mais alors, c'est elle qui serait morte ?
— Peut-être encore.
— Viens à l'église, ma soeur, dit Pierre à voix basse
en entraînant la jeune fille, — nous remercierons
Dieu de nous avoir protégés, — et nous le prierons de
nie faire toujours trouver auprès de toi, si par mal-
heur tu devais rencontrer un autre serpent.
Cependant Pàquette, que Pierre appelait sa soeur,
ne l'était que de nom, et ils le savaient bien tous les
deux. Seulement, comme ils avaient été nourris au
même sein, et qu'ils avaient passé ensemble les qua-
torze ans qu'ils avaient vécu, ils s'aimaient de celle
fraternelle et naïve affection de l'enfance, dont on se
souvient toujours et qu'on ne retrouve plus, — et ils
s'étaient habitués, sans y songer davantage, à consi-
16 NOUVELLES.
dérer leurs deux vies comme liées l'une à l'autre par
d'indissolubles attaches.
Le père de Pàquette s'appelait M. Brézard, ou plutôt
maître Brézard, — car il était notaire. Il avait perdu
sa femme le jour même où il était devenu père—un
jour de Pâques — de là le nom de Pàquette — et il
avait confié son enfant aux soins de la mère Simon,
une brave et excellente femme qu'il connaissait de
longue date, et dont Pierre, poupon dodu s'il en fut
jamais, accusait par sa belle venue les hautes qualités
maternelles. C'est chez la fermière que M. Brézard ve-
nait voir sa fille, et il y venait souvent.
Aussi, de leur côté, les deux enfants ne passaient
guère de mois sans aller embrasser M. Brézard à Rioz.
En sa qualité de chef-lieu de canton, Rioz était le siège
de l'étude du notaire.
Jusque-là, la santé de Pàquette, toujours frêle, avait
engagé M. Brézard à laisser sa fille chez la fermière où
elle se trouvait si bien. — Mais l'âge arrivait; voilà
que Pàquette avait quatorze ans, qu'elle se portait
comme un lierre, et qu'elle savait tout ce que pouvait
lui apprendre la maîtresse d'école de Cendrey. Il y a
loin de là à une éducation complète, et — comme tous
les notaires — le notaire de Rioz était ambitieux.
Donc, M. Brézard avait décidé que Pàquette irait pas-
ser deux ans au Sacré-Coeur de Vesoul.
PIERRE ET PAQUETTE. 17
— Elle va partir, se disait Pierre en revenant— seul
cette fois — de Rioz, où il était allé avec Pàquette,
— elle va partir... partir sans moi ! — Et des larmes in-
volontaires lui coulaient sur les joues.
Comme il rentrait à la ferme : —Tu as les yeux rou-
ges, lui dit sa mère; pourquoi pleures-tu? — Puis,
avant que Pierre eût répondu,
— Et Pàquette; où est Pàquette ? demanda la fer-
mière.
— Elle va partir, répondit Pierre en racontant la
résolution du notaire, — et quand elle vivra loin de
nous, que nous ne serons plus près d'elle.... elle nous
oubliera !
Ce fut une consternation dans la ferme. On s'y était
si bien habitué à Pàquette ! Le père et la mère Simon,
à force de l'appeler leur fille, avaient fini par se per-
suader qu'elle leur appartenait, et la brusque décision
de M. Brézard, toute naturelle qu'elle fût, et toute
prévue qu'elle dût être, causait à tout le monde un
douloureux crève-coeur.
Au plus fort de cette désolation, interrompue de
temps en temps par la voix grondeuse du père Simon
— qui, tout aussi affligé que les autres, voulait le pa-
raître moins, — une robe blanche se dessina dans
l'ouverture d'une porte entre-bâillée, et au cri de :
— Pàquette ! — poussé par tout le monde à la fois, la
jeune fille fut bientôt dans les bras de sa famille d'a-
doption.
On l'embrassait, on pleurait, on souriait, on ne
pouvait plus se détacher d'elle. — Il n'y avait que
.18 NOUVELLES.
quelques heures pourtant qu'elle avait quitté la ferme;
mais ces quelques heures étaient devenues si longues
par l'événement qu'elles avaient amené !
— Pourquoi pleurez-vous? disait Pàquette en pleu-
rant elle-même. — Je reviendrai aux vacances. Mon
père me l'a dit.
— Et deux ans sont bientôt passés, ajouta la voix
rude du père Simon.
— Bientôt passés ! répétèrent les enfants en se re-
gardant avec stupéfaction. — A cet âge, deux ans sont
un siècle, comme vingt lieues sont le bout du monde.
Pierre aida tristement Pàquette à faire, de tout ce
qui lui appartenait, un paquet que le messager devait
transporter à Rioz. Bien des larmes furtives roulè-
rent avec les robes et les cahiers de musique : — lar-
mes tombées des yeux de Pierre, qui ne pouvait par-
venir à les essuyer toutes ; — larmes tombées"des yeux
de Pàquette, qui s'efforçait en vain de les dissimuler
sous les grappes humides de ses cheveux.
Ils allèrent ensuite au verger. On regarda le cerisier,
mais sans songer aux dernières cerises qui s'y étalaient
en petits couples agaçants. Pierre, au moment de
quitter Pàquette, voulaitlui donner un gage en souve-
nir de lui, et pour la première fois de sa vie, le pauvre
garçon se trouvait fort embarrassé de son dénûment.
Comme il en était là, la cervelle en souci, sa main
PIERRE ET PAQUETTE. 19
vagabonde rencontra dans le fond de sa poche un petit
couteau à manche de buis, que son père lui avait rap-
porté de la foire de Marchaux.
Il le tendit à Pàquette.
— Non, pas de couteau, dit Pàquette, qui avait de-
viné l'intention de Pierre, plongée qu'elle était dans
une recherche du même genre, — les couteaux coupent
l'amitié.
— C'est que je n'ai rien autre chose, répondit
Pierre avec une moue désespérée.
Tout en disant cela, il détachait une liane de chè-
vrefeuille qui commit clans un massif de noisetiers, et
par habitude, il la façonnait en guirlande pour le front
de sa jeune compagne.
De son côté, Pàquette, aussi pauvre que Pierre, mais
plus inventive, avait couru au jardin, y avait cueilli
un bouquet de violettes et de pensées, l'avait attaché
avec le ruban bleu qui lui servait de ceinture, et l'ap-
portant à Pierre, elle lui dit :
— Donne-moita couronne etprendsce bouquet.îu
garderas le-bouquet et, je garderai la couronne.—
Comment trouves-tu mon idée?
— Oui, parce que tuas attaché ton bouquet avec ta
ceinture... mais moi, je n'ai pas de ceinture... — si
fait! j'y songe.... j'ai un ruban aussi, moi... — le ru-
ban de ma première communion.
Pierre courut à la ferme et en revint bientôt tout
essoufflé, mais balançant d'une main joyeuse sa guir-
lande de chèvrefeuille, attachée par un joli ruban de
satin blanc à franges d'or.
20 NOUVELLES.
— As-tu remarqué, dit Pàquette en prenant la cou-
ronne, que c'est du chèvrefeuille, et que le chèvre-
feuille me rappellera toute ma vie le serpent du che-
min de Montbozon.
Les deux enfants revinrent à la ferme, se tenant par
la main et souriant sous leurs larmes. — Qu'importait
maintenant une séparation? Ne devaient-ils pas s'ai-
mer toujours et se retrouver toujours les mêmes, puis-
qu'ils avaient échangé des gages !
Pàquette était partie, mais bien peu de jours se
passaient sans que son nom fût prononcé à la fer-
me. Pierre ne pleurait plus, mais il avait perdu l'in-
quiète turbulence de son âge : Pàquette n'était plus là !
— et sans elle, ses jeux d'autrefois lui devenaient in-
supportables. Il ne chantait plus à l'église. Parmi les
jeunes filles de Cendrey, pas une ne s'était rencontrée
dont la voix pût s'accorder avec la sienne comme celle
de Pàquette, et au grand regret du curé, il avait fallu
renoncer à ces brillants duos qui faisaient l'orgueil du
village et la jalousie des paroisses voisines.
Le bouquet de Pàquette s'était desséché; mais les
violettes avaient gardé un peu de leur parfum, et la
ceinture bleue les retenait toujours par un noeud aussi
frais. Pierre baisait chaque soir ce gage inviolable, et le
regardait chaque matin en adressant à Dieu sa prière
pour Pàquette.
PIERRE ET PAQUETTE. 21
Avec les jours, les semaines passaient; et avec les
semaines, les mois. Les dernières feuilles étaient tom-
bées avec les glas que novembre verse sur la tombe
des morts, — décembre avait fui avec la fête de Noël,
—janvier avec ses horizons blancs de neige, — février
avec ses veillées frileuses et bavardes, — mars avec
les tristesses du carême, — et voici venir avril, avec
son gazon déjà vert, ses arbres bourgeonnants, et les
gais carillons de Pâques.
Comme Pâques était attendu à la ferme ! Il devait
célébrer tout à la fois l'anniversaire et le retour de
Pàquette, absente depuis tantôt dix mois.
— Qu'elle va être savante ! disait le curé de Cendrey.
—Grandie! disaitlamère Simon. —Belle ! murmurait
Pierre en son coeur.
Un soir on apporta une lettre. C'était l'heure du sou-
per, et tout le personnel de la ferme était assis autour
de la grande table en bois de hêtre. — Jamais la mère
Simon, un peu avare d'argent, comme on l'est souvent
à la campagne, ne déboursa six sous avec autant d'a-
bandon , quand la bienheureuse voix du facteur ru-
ral eut annoncé que la lettre était timbrée de Vesoul.
Personne ne songea plus à son assiette, et tout-le
monde attendit, l'oeil curieux, l'oreille ouverte, que
la fermière lût à haute voix la lettre de Pàquette.
Mais, outre que la bonne femme n'avait jamais été
de première force sur la lecture, le plaisir lui obscur-
cissait les yeux, au point de ne pas lui permettre d'en
épeler le premier mot.
— Lis-nous ça, Pierre! dit-elle en tendant à son fils
22 NOUVELLES.
la lettre que, depuis un instant, il dévorait des yeux
entre les mains de sa mère.
Pierre prit la lettre, la pressa sur ses lèvres dans
un mouvement inaperçu, et lut d'une voix tremblée :
«Voici les vacances, ma chère maman. Dans huit
» jours je serai à Cendrey. et j'y resterai jusqu'après
» les nids. Dites à papa Simon que je lui rapporte un
» bonnet grec brodé, qu'il mettra le dimanche à la
» ferme »
— Cette bonne Pàquette ! dit le'fermier.
« ..... et à Pierre.... — mais non, je veux lui réser-
» ver la surprise. »
Le visage de Pierre s'éclaira d'un sourire intradui-
sible : — Elle se souvient de moi 1 pensait-il.
«Quant à vous, ma bonne mère, je vous ai acheté
» un beau rouet en bois d'odeur, comme votre étui
» à aiguilles, pour remplacer ce vilain rouet si lourd
» et tout fêlé qui vous arrachait votre fil.
« Je vous aime tous de tout mon coeur, et je vous
» embrasse comme je vous aime.
. [ » Pàquette BRÉZARD.»
— Qu'elle a bon coeur! dit la mère Simon en es-
suyant une larme. Je savais bien qu'elle ne nous ou-
blierait pas.
— Et qu'elle a d'esprit! dit un garçon de la ferme.
C'est une lettre joliment dictée. — Et la belle ccritu-
re ! ajouta-t-il en allongeant la tête par-dessus les
épaules de Pierre. — Regardez donc, mère Simon, si
on ne dirait pas les exemples du maître d'école.
PIERRE ET PAQUETTE. 23
La lettre fit le tour de la table, bien et dûment ad-
mirée, comme de raison.
— Un bonnet grec brodé ! père Simon, demanda un
métayer, c'est elle qui l'a brodé, pas vrai ?
— Puisqu'elle le dit dans la lettre.
—Un rouet fout en bois d'odeur ! ça doit sentir jo-
liment bon, disait une jeune servante.
— On a beau dire, continua le métayer, ce n'est
qu'en ville qu'on apprend à savoir tout si bien faire.
Quelle belle écriture !... Je gagerais bien une paire de
sabots que M. Brézard, tout notaire qu'il est, n'écrit
pas mieux que ça sur ses papiers timbrés.
La lettre était revenue à Pierre, qui l'avait repliée
et cachée. Rentré dans sa chambre, il la rouvrit, la
relut dix fois, et quand il la sut par coeur, il s'ingénia
à chercher quelle pouvait être cette mystérieuse sur-
prise que lui réservait Pàquette. Après mille hypothè-
ses extravagantes, il se coucha et s'endormit.
Pendant son sommeil, il rêva. — Lui et Pàquette
avaient tous deux vingt ans, et ils se promenaient en-
semble dans le verger de la ferme. Ils ne songeaient
plus, comme autrefois, aux noisettes du massif, ni
aux raisins de la treille ; — mais, les mains clans les
mains l'un de l'autre, ils se regardaient avec bonheur
et se comprenaient sans parler. Pàquette avait sur sa
tête la couronne de chèvrefeuille qu'il lui avait donnée,
21 NOUVELLES.
et lui dans sa main le bouquet de violettes qu'elle lui
avait cueilli au jardin. Toutes ces fleurs étaient aussi
fraîches et aussi odorantes que sur leur tige. Seule-
ment, les rubans bleus du bouquet et les rubans blancs
delà couronne, allongés à l'infini, couraient autour
d'eux, noués et entrelacés de mille façons gracieuses,
et les enfermaient des pieds à la tête dans un ample
réseau de soie. Chose singulière ! ce réseau ne les em-
pêchait point de marcher, et les mailles pressées se
relâchaient sans effort à chacun de leurs pas, pour se
resserrer aussitôt. Cela dura longtemps ainsi ; — puis
les rubans bleus se retirèrent lentement, se raccour-
cissant à chaque minute, au point de redevenir bien-
tôt ce qu'ils étaient auparavant. Les rubans blancs te-
naient toujours; — mais les voilà tout d'un coup brisés
par une force inconnue, et s'envolant au vent avec
les débris de la couronne fanée. Pierre regardait tou-
jours Pàquette, mais Pàquette rêveuse ne le regardait
plus. —
Pierre se réveilla la sueur sur le front et ne put se
rendormir.
Pàquette arriva enfin. Quelle fête à la ferme! On
la trouvait grandie, embellie, on ne la reconnaissait
plus. Son teint, autrefois un peu bistré par l'air et le
soleil, était maintenant blanc comme du lait, et clans
sa robe, mieux faite et d'une étoffe plus choisie que
PIERRE ET PAQUETTE. 25
ses robes du village, elle avait tout à fait la tournure
d'une demoiselle.
Quand Pàquette, après avoir satisfait aux premiers
embrassements et aux mille questions qui les accom-
pagnent toujours, eut retrouvé l'usage de ses mains,
— elle dénoua son paquet. Elle en retira d'abord le
rouet de sa nourrice : chacun voulut le flairer à son
tour; — un rouet en bois d'odeur! pensez donc. —
Ensuite ce fut le bonnet grec du fermier : le père Si-
mon l'intronisa triomphalement sur sa tête grison-
nante. — Enfin, un carré de papier, soigneusement
ployé, qu'elle tendit à Pierre en souriant.
Le mystère de la lettre, le mystère de l'enveloppe,
intriguaient tellement tous les esprits, qu'on ne son-
gea plus au bonnet du père Simon, et que tous les re-
gards se fixèrent sur Pierre, dans un — Qu'est-ce que
c'est? — unanime.
Pierre défit le paquet, et en retira une jolie cra-
vate rouge, dont les coins, brodés en soie de diverses
couleurs, devaient être d'un effet miraculeux sur sa
chemise des dimanches.
Tandis qu'on se récriait sur la perfection de la
broderie et sur la finesse du travail, Pierre embrassa
Pàquette et lui prit la main, qu'il serra avec effusion. Du
premier coup d'oeil il avait reconnu dans la broderie
dessinée sur sa cravate par les mains de Pàquette, les
fleurs de leurs bouquets de gage, — et c'était pour lui
seul, de moitié avec elle, que cette broderie symboli-
que avait une véritable signification.
Pendant ce temps-là, M. Brézard, qui s'était souve-
2
26 NOUVELLES.
nu de son enfant, pour l'envoyer en pension à Vesoul,
s'en souvenait aussi pour la montrer à ses voisins
et à sa famille, tout fier qu'il était d'une jolie fille à
lui appartenante et aussi bien élevée.
— Ça coûte cher, disait-il en hochant la tête, pour
envoyer ses enfants en ville, — mais aussi, ajoutait-il
avec orgueil, comme ils profitent dans ces grandes
pensions !
Donc, Pàquette au lieu de passer un mois à Cendrey,
comme elle s'y était attendue, n'y passa guère que
quelques jours, volés par-ci par-là aux affections exi-
geantes d'un oncle et d'une grand'taute, et aux
exhibitions paternelles de M. Brézard, qui donnait un
gala par semaine en l'honneur de sa fille.
Puis, le temps des vacances expira, il fallut se quit-
ter encore et retourner à Vesoul.
Si Pàquette, forcément distraite à chaque instant
par les incidents de sa vie nouvelle dans un monde
nouveau, ne pensait plus autant à la ferme, Pierre au
contraire, sentait s'agrandir chaque jour dans son
coeur, la place qu'il y avait faite à sa soeur d'adoption^
Avec ses rares visites et ses allures qui, toujours
franches, devenaient plus réservées, Pàquette lui ap-
paraissait comme une créature d'un ordre supérieur.
— Et pourtant elle est ma soeur et se souvient de moi !
PIERRE ET PAQUETTE. 27
pensait-il,— et: pourtant elle m'aime! ajoutait-il en
tortillant dans ses doigts le bout de sa cravate rouge.
Le rêve que nous avons raconté, avait jeté un peu
de tristesse sur sa vie jusqu'au retour de Pàquette;
mais, le lendemain de son arrivée, entraînant la jeune
fille dans les prés pour y cueillir des primevères, il
avait voulu en avoir le coeur net, et lui avait tout dit.
— Quel dommage ! avait répondu Pàquette quand
il eut terminé son récit. — Pourquoi une fin si triste !
Ça avait si bien commencé.
Pierre était revenu à la ferme tout à fait rassuré, et
depuis ce temps-là il ne songeait plus à son rêve.
Cette fois, Pàquette resta dix-huit mois absente.
M. Brézard était allé la voir à Vesoul, et elle avait pas-
sé les vacances à Port-sur-Saône, chez une soeur de sa
mère, déjà vieille, qui, étant tombée*nalade, avait sol-
licité du notaire la faveur de garder auprès d'elle sa
nièce, dont les soins la soulageaient, et dont la vue
lui rappelait sa pauvre soeur.
Elle revint enfin. Cette fois, elle ne devait plus re-
tourner en pension. Elle savait à peu près l'ortho-
graphe, déchiffrait proprement une sonate, et solfiait
assez bien pour bégayer une romance au bout d'une
demi-journée d'étude, — elle qui, autrefois, accompa-
gnée du vieil organiste de Cendrey, enchaînait toule
28 NOUVELLES.
une assemblée à ses lèvres pleines d'harmonie! Bref,
d'une petite campagnarde, charmante d'ignorance et
de sauvagerie, deux ans et demi d'éducation avaient
fait une demoiselle comme il y en a dix-neuf sur
vingt.
On était à la mi-septembre. Sur les coteaux de Ge-
migney — le vignoble de Cendrey — les raisins gon-
flés de suc commençaient à pourprer sous les rayons
d'un chaud soleil d'automne, et dans le verger de la
ferme, les branches des pommiers fléchissaient sous
leurs riches guirlandes de fruits mûrs.
M. Brézard et sa fille cheminaient sur la route de
Rioz à Cendrey, au trot inégal d'un cheval franc-com-
tois, dont le notaire avait bien de la peine à contenir
la fougue.
— Maudit cheval ! disait-il en appuyant sur la
bride ; ombrageux comme un taureau. Avec ces che-
mins effondrés, il briserait mon char-à-bancs comme
une coquille de noix. — Doucement! Coco, douce-
ment !
Coco, mis à la raison, marcha d'une allure plus ras-
surante. M. Brézard s'adressa à sa fille :
— Tu as dix-sept ans sonnés, Pàquette, et dans quel-
ques mois tu en auras dix-huit. N'as-tu jamais pensé
à cela?
— Si, mon père; à telles enseignes, que vous m'a-
PIERRE ET PAQUETTE. 29
vez promis une robe de foulard pour mon prochain
anniversaire.
— Ce n'est pas là ce que je veux dire. A dix-huit ans,
une jeune fille pourrait déjà faire une jeune femme.
Me comprends-tu maintenant?
— Est-ce que vous voulez me marier tout de suite?
— Je ne dis pas cela. Mais ou s'est déjà aperçu, à
Rioz et dans les environs, que tu n'étais plus une en-
fant, et plusieurs personnes
— Continuez donc, mon père. — Plusieurs person-
nes
— Tu connais M. Didier.
— Le vieux j uge de paix?
— Non; son fils, M. Albert, un avocat... celui qui fait
son stage à Baume-les-Dames.
— Je l'ai vu deux ou trois fois.
— Comment le trouves-tu?
— Fort élégant. Je n'ai jamais vu à personne d'aussi
beaux gilets.
— Je le crois bien. Un garçon qui a fait son droit à
Paris, et qui a coûté dix mille francs à son père en
quatre ans. Fameux parti ! — Et M. Chenu?
— Pour le coup, celui-là, c'est un vieux. 11 a au
moins trente-cinq ans.
— Pour un homme, c'est la fleur de l'âge. Un peu
mûr pour toi cependant, il faut en convenir, — et
c'est dommage. Sept mille huit cent cinquante-deux
francs de rente en propriétés, et pas un centime d'hy-
pothèque. C'est un de mes clients, et je sais ce que je
dis.
30 NOUVELLES.
En ce moment, le char-à-bancs, emporté par un
soubresaut du cheval, se pencha tellement dans une
ornière, qu'une des roues s'y enfonça jusqu'au
moyeu.
— Holà ! Coco, holà ! cria le notaire en retenant son
cheval de toutes ses forces.
Il était temps : un pas de plus, et le char-à-bancs
versait sans miséricorde.
— Où en étions-nous donc? demanda M. Brézard à
sa fille quand ils eurent gagné un meilleur endroit de
la route.
— Vous me parliez des francs et des centimes de
M. Chenu.
— Et M. Durand, qu'en dis-tu?
— Il est plus ennuyeux que l'ennui lui-même, avec
ses clabauderies sur le conseil municipal. 11 ne parle
jamais d'autre chose.
— Depuis qu'il n'est plus maire. Mais il le rede-
viendra.
:— A quel propos, mon père, me parlez-vous de tous
ces gens-là? Je suis encore bien jeune, il me semble,
pour que vous pensiez déjà à me marier.
—Ta, ta, ta, pourquoi me questionnes-tu à ton tour?
Tout cela ne signifie rien... je bavardais pour tuer le
temps.
On était arrivé au bas de Cendrey.
Tous les gens du village connaissaient Pàquette et
l'aimaient. Aussi son nom, répété de bouche en bou-
che,jïionla-t-il à la ferme plus vite que le cheval du
PIERRE ET PAQUETTE. 31
notaire, et la famille Simon s'empressa-t-elle au-de-
vant de la voiture.
— Pàquette! Pàquette! voilà Pàquette qui arrive!
La jeune fille fut enlevée de voiture et transportée
sans toucher terre jusque dans la cour de la ferme.
Pierre était auprès, d'elle, son bonnet dans ses mains,
et balbutiant des mots inintelligibles.
Elle l'aperçut et lui sauta au cou.
— Pâq...
— Embrasse-moi donc, et parle-moi. Est-ce que
mon. nom t'étrangle?
— Merci, Pàquette, merci. C'est que je ne savais
plus si j'oserais le tutoyer.
Quinze jours après, on était en pleines vendanges.
Pierre cheminait sur la route de Gemigney, condui-
sant un chariot, et Pàquette raccompagnait comme
aux bons jours de leur enfance.
Mais quelle différence entre .eux! — Pàquette., un
large chapeau de paille d'Italie sur la tète, vêtue d'une
robe de barége, finement chaussée de brodequins de
coutil gris et portant à son bras un élégant panier,
était une demoiselle-jouant à la villageoise,—tandis
que Pierre, avec ses souliers ferrés, sa veste de dro-
guet à basques larges et courtes, avec son fouet au-
tour du cou, et son bonnet de coton rayé incliné sur
l'épaule, était plus que jamais un véritable paysan.
32 NOUVELLES.
— Le beau jour ! disait Pierre en regardant sa soeur.
Je n'ai jamais été si heureux de ma vie.
— Et tu verras si je sais encore vendanger, répon-
dait Pàquette en brandissant une petite serpette.
— Ça ne s'oublie pas si vite. Il me semble que c'est
hier que nous courions les buissons pour y trouver
des nids, et que je grimpais aux arbres pour te ma-
rauder des prunes. Maintenant que tu ne retourneras
plus à Vesoul, nous allons recommencer cette belle
vie-là, hein, Pàquette ?
— Nous ne marauderons plus, mais nous courrons
les champs.
— Et les nids?
— Par exemple, non. J'aurais trop peur de me dé-
chirer.
L'iuver arriva, et avec lui les longues veillées où les
femmes babillent en filant du chanvre, et où les hom-
mes s'endorment en les écoutant. Vers le mois de fé •
vrier, des bruits commencèrent à courir sur le compte
des prétendants à la main de la belle Pàquette.—C'était
M. Albert Didier, un avocat de Baume-los-Dames, que
l'on avait rencontré sur la route de Rioz, — et que se-
rait-il venu faire à Rioz, sinon la cour à mademoiselle
Brézard ? — C'était M. Chenu, qui avait fait l'acquisition
d'un chapeau neuf, — et pourquoi un chapeau neuf,
s'il vous plaît, sinon par une coquetterie de préten-
PIERRE ET PAQUETTE. 33
dant?— C'était M. Durand, qui ne mettait plus de bâ-
tons dans les roues du conseil municipal, — et pour-
quoi cette indifférence politique, sinon parce qu'il
était amoureux? — Ainsi de suite pour dix autres.
Quand, pour la première fois, Pierre entendit gloser
sur ce sujet de conversation, son coeur se serra et il
écouta plus mort que vif. Mais on cita tant de noms,
on raconta tant d'histoires, on commenta tant de pa-
roles en l'air, qu'il se tranquillisa. Pàquette venait tou-
jours à la ferme, elle était toujours aussi bonne, aussi
rieuse, aussi familière, aussi franche. — Toutes ces
histoires d'épousailles devaient être autant de cancans.
L'hiver était passé. Les villageois retournaient aux
champs, et avec lés veillées les commérages avaient
cessé. Le mois de mai avait pavoisé les arbres de feuil-
les vertes, et tapissé les prés de grasses luzernes; on
avait les vignes à sarcler et les foins à faucher, — et si
Pàquette ne venait plus aussi souvent à la ferme,
Pierre s'en apercevait bien, mais il n'avait pas le temps
de s'en inquiéter sérieusement.
Tout d'un coup, un bruit se répandit, rapide
comme la foudre, précis comme la vérité : — made-
moiselle Brézard se mariait avec monsieur Albert Di-
dier, le fils du juge de paix.
— Un bien beau jeune homme ! disaient les jeunes
filles.'
34 NOUVELLES.
— Et du talent ! ajoutaient les hommes.
—Un mariage bien assorti, concluait tout le monde.
Ce jour-là, Pierre était aux champs.
— Raconte-nous donc un peu tout cela, lui deman-
dèrent les faucheurs ; tu dois en savoir long, toi son
frère de lait !
La faux de Pierre s'arrêta net, au beau milieu d'un
andain. — Il rabattit les manches de sa chemise, passa
sa veste, et courut sur le chemin de Rioz.
— C'est le ciel qui t'envoie ! fit le notaire en embras-
sant Pierre sur les deux joues. Tu as appris le mariage
de ma fille ?
— Est-ce bien vrai?
— Si vrai, que j'allais l'écrire. Pàquette te veut ab-
solument pour un de ses garçons d'honneur... Tu ne
réponds pas,—est-ce que tu refuses?
—Pàquette est-elle ici?
— File est allée à Vesoul avec sa tante Ursule faire
les emplettes de noce. Elle reviendra demain matin,
car nous attendons ce soir mon futur gendre, M. Al-
bert. Tu connais M. Albert Didier l'avocat?
— Oui.
— Il arrive de Baurne-les-Dames avec ma voiture et
mon cheval, — une bonne bête, mais fougueuse en
diable, que je lui ai prêtée pour qu'il me la fasse.
Reste à Rioz; tu dîneras avec nous.
PIERRE ET PAQUETTE 35
— Je reviendrai demain. Adieu.
Pierre se sauva.
— Le pauvre garçon ! se dit le notaire en le voyant
s'éloigner, le voilà quasi devenu fou. C'est le plaisir
d'être garçon d'honneur de Pàquette, qui lui aura
tourné la tête.
Arrivé à Cenans, où passe l'Ognon, petite rivière
rapide et profonde, Pierre s'arrêta sur le pont, et re-
garda longtemps couler l'eau. Puis il reprit sa mar-
che.
Entre Flagey et Cendrey, à un endroit où la route,
sinueuse et accidentée, court pendant quelques cen-
taines de pas sur la marge d'un précipice, Pierre vit
venir à lui la voiture de M. Brézard : —il les connais-
sait trop bien, cheval et char-à-bancs, pour pouvoir
s'y tromper. Il s'arrêta et regarda. M. Albert Didier,
assoupi par la chaleur, dormait un somme pendant
que la voiture gravissait la côte.
— On dort donc quand on est si heureux ! se disait
Pierre en regardant Albert.
Arrivé à l'endroit le plus dangereux de la route, le ch e-
val, effrayé par des linges que les bergers avaient mis
sécher sur une haiej se jeta de côté si soudainement,
qu'un frisson d'épouvante fit dresser les cheveux sur
la tête de Pierre. —Un pas encore,— le précipice;
une seconde; — et c'en était fait. —11 lança son bâton
36 NOUVELLES.
dans les jambes du cheval, qui s'y empêtra et s'abat-
tit.
— Maudite bête! gronda Albert réveillé par la se-
cousse; encore un peu, et j'avais le cou rompu.
Rassemblant les rênes d'une main alerte, il releva
son cheval d'un coup de fouet, et disparut sans avoir
vu Pierre, préoccupé qu'il était de l'affreux danger
qu'il venait de courir.
Piètre était resté sur la route. — Si cependant, pen-
sait-il, j'étais arrivé cinq minutes plus tard !
Il ne parla à personne de son aventure, et retourna
à Rioz le lendemain. Pàquette était revenue.
— Bonjour, Pierre, dit-elle en courant au-devant de
lui. Tu sais que tu es mon garçon d'honneur !... Tu
me pardonneras de n'avoir pas été vous avertir à là
ferme : mon mariage s'est décidé tout d'un coup.
— Et il est tout à fait décidé? demanda Pierre en
laissant sa main dans la main de Pàquette.
— C'est aujourd'hui qu'on signe le contrat. Mais
d'où sors-tu donc? Tu as la main toute froide... Viens
que je te présente à mon mari. — C'est comme s'il
l'était, les bans se publient dimanche. — Il te verra
avec plaisir, car il t'aime bien; je lui ai si souvent
parlé de toi !
Pierre entra dans la maison sur les pas de la jeune
fille. Dans la salle à manger, où la table était mise, car
PIERRE ET PAQUETTE. 37
il était près de midi, un jeune homme en cravate blan-
che, rasé et ganté, se leva à l'arrivée de Pàquette,
lui prit la main, la baisa, et se préparait à lui déco-
cher quelque joli madrigal, quand la jeune fille lui
montrant Pierre : — Voilà mon frère de lait, dit-
elle. Nous avons vécu ensemble pendant quarlorze
ans.
M. Albert s'inclina.
— Soyez le bienvenu, monsieur, dit-il à Pierre ; les
amis de ma femme me seront toujours chers.
Survint M. Brézard, qui frappa sur l'épaule de Pierre
et prit la main d'Albert.
— Eh ! eh ! avocat, dit-il avec gaieté, vous voilà déjà
en pleine connaissance avec le frérot de Pàquette.
Un fier luron, pas vrai?
— Mais oui, répondit à demi-voix le jeuneDidier en
suivant le notaire au jardin. C'est un garçon assez bien
tourné pour un paysan.
Pierre et Pàquette étaient demeurés seuls.
— Tu as une figure singulière, dit Pàquette en pâ-
lissant elle-même de la pâleur de Pierre. Tout à
l'heure tu avais la main comme du marbre... Serais-
tu malade?
— Oui... je souffre un peu... ma...mademoiselle.
— Mademoiselle! Pierre, qu'est-ce que cela veut
dire?
3
38 NOUVELLES.
— Oh ! Pàquette ! Pàquette ! s'écria-t-il en laissant
échapper à la fois vingt larmes qui tombèrent comme
une pluie sur les mains de la jeune fille. — Oh ! Pà-
quette ! te souviens-tu du chemin de Montbozon ?
— Le serpent !
— Que n'était-ce une vipère 1... et que ne nous a-t-
elle mordus tous les deux !
Pierre était déjà bien loin, quand Pàquette, revenue
à elle, regarda du côté par où il était parti, et sentit à
son tour une larme poindre entre ses cils, en même
temps qu'une révélation surgir dans son coeur : — Il
m'aimait! il m'aimait! malheureux Pierre!.... mais
aussi, pourquoi m'aimait-il?
Il était nuit. Pierre marchait au hasard, se heurtant
aux cailloux, s'accrochant aux épines, sans y prendre
garde; ses pieds se portaient machinalement l'un de-
vant l'autre, et il allait toujours. Sa pensée était bien
loin.Unbruit frappa enfin sesoreilles... ilrelevala tête
et se vit sur le pont de Cenans. Il regarda autour de
lui, écouta le bruit qui l'avait réveillé — le murmure
de l'eau clapotant contre les arches — et s'avança jus-
qu'au milieu du pont. Arrivé là, il enjamba le garde-
corps, et se mit à cheval sur une poutre qui servait de
clef aux charpentes d'une pile.
Il regarda la rivière, dont les flots, où se mirait la
lune, coulaient comme de l'encre bleue, et commença
PIERRE ET PAQUETTE. 39
àrire aux éclats.—Puis, peu, à peu ses éclats de rire,
d'abord sonores et prolongés, s'éteignirent dans une
plainte et il dit tout haut.:
— Pauvre lune ! elle est tombée dans la rivière et
s'y est noyée. Aussi comme ses rayons sont froids !
Il répéta deux ou trois fois la même phrase, en la
scandant sur une sorte de mélopée douloureuse et
traînante, se dressa sur sa poutre, enjamba de nou-
veau le garde-corps, et s'en alla vers la ferme, regar-
dant, par terre et chantant toujours.
— Le fou! le fou! disaient les enfants de Cendrey, en
courant après un jeune homme de dix^neuf ans, dont
la veste était bizarrement ornée de fleurs sèches et de
noeuds de rubans.
— Pierre, Pierre, dis-nous ta chanson.
— Ahl ma chanson, ma chanson; vous voulez sa-
voir ma chanson?
— Oui, oui, dis-nous ta chanson, et nous te donne-
rons des fleurs que tu aimes tant.
— Les fleurs poussent sur les buissons, et les buis-
sons dans les bois. Je n'ai pas besoin de vos fleurs.
— Nous te donnerons des rubans, de beaux rubans
comme tu n'en as pas, des rubans rouges et verts.
— Le rouge est la couleur du sang, je ne veux point
de rubans rouges ; — le vert est la couleur de l'herbe,
et il y en a plein la prairie.
40 NOUVELLES.
— Nous te donnerons des rubans bleus, plus beaux
que les tiens.
— Oui, oui, des rubans bleus, bleus comme celui
do Pàquette. Donnez-moi des rubans bleus.
— Auparavant, dis-nous ta chanson.
— Ma chanson, ma chanson! Oh ! qu'elle est belle,
ma chanson!
« Les pâquerettes sont de petites fleurs aux rayons
d'argent et au coeur d'or, qui poussent dans l'herbe
comme des sourires. Pàquette était une belle fille aux
yeux noirs et aux cheveux noirs, qui se mettait des ce-
rises aux oreilles.
Pàquette chantait toujours. Oh ! la belle voix qu'a-
vait Pàquette! et elle courait dans les champs, pieds
nus, et se promenait en automne sur les fils de la
Vierge, oui, avec un serpent autour du pied.
La lune est tombée dans la rivière et s'y est noyée.
Aussi, comme ses rayons sont froids.
Il y avait des fleurs dans les cheveux de Pàquette,
de belles fleurs où les papillons venaient se p'oser, et
elle avait une ceinture bleue, d'un bleu plus beau que
le bleu du ciel. Elle sont toutes sèches, les fleurs du
bouquet de Pàquette, oui, toutes sèches, pour avoir
poussé dans un cimetière.
Pàquette est allée bien loin, bien loin; si loin, que je
n'ai pu la suivre. Mais elle reviendra avec le chèvre-
PIERRE ET PAQUETTE. 41
feuille, car elle aime le'chèvrefeuille; et je sais en faire
des guirlandes, des guirlandes qui pendent comme
les branches du saule pleureur.
La lune est tombée dans la rivière et s'y est noyée.
Aussi, comme ses rayons sont froids !
Pàquette est revenue, et je vais à l'église pour son-
ner les cloches. Voilà les choches en branle Mau-
dites cloches ! elles commencent en chantant et finis-
sent par une agonie.
J'ai une calebasse que j'ai vidée et que j'ai tapissée
d'ailes de chauves-souris. Ily a dedans une place pour
Pàquette et une place pour moi. Comme Pàquellesera
contente en se voyant un si beau cercueil !
La lune est tombée dans la rivière et s'y est noyée.
Aussi, comme ses rayons sont froids ! »
Paris, janvier ÎS'IS.
HENRIETTE.
HENRIETTE.
i
Olivier était accoudé sur son traversin, les yeux à
moitié fermés, et la tète perdue clans un de ces beaux
rêves que l'on fait tout éveillé quand on a vingt-deux
ans. Pourtant un joli rayon de soleil frétillait dans les
rideaux jaunes de sa fenêtre, et son domestique Be-
noît, un vieillard dévoué qui avait bercé son enfance,
était déjà deux fois venu lui dire : — Il est sept heures
et demie, monsieur le chevalier; voici votre robe de
chambre et vos pantoufles. — Il est huit heures son-
nées, monsieur le chevalier ; votre chocolat vous at-
tend.
A la fin, Olivier soupira, hasarda une jambe hors
du lit, et son pied s'abaissant paresseusement sur le
3.
•46 NOUVELLES.
tapis cherchait une pantoufle à tâtons, — quand son
rêve, toujours poursuivi, en arriva à une combinai-
son tellement intéressante, que pour la savourera
l'aise, il rentra sa jambe sous les couvertures, ferma
tout à fait les yeux, et se laissa aller à la double séduc-
tion de son roman et de son oreiller.
Benoît revint une troisième fois.
— Il est neuf heures, monsieur le chevalier; le
temps de vous habiller, de vous coiffer et de déjeu-,
ner... Votre cours de droit romain sera bien avancé
lorsque vous arriverez à- l'Ecole.
— Eh bien, mon vieux Benoît, quand je perdrais
une leçon !
— Si monsieur le président vous entendait ! lui qui
nous a tant recommandé, à vous l'exactitude, et à moi
de veiller sur vous !
Une petite gamme argentine, premières notes
d'une voix qui s'essaie, vint expirer aux. oreilles
d'Olivier. Du coup, il sauta hors du lit, s'habilla tout
d'une pièce, et courut à la fenêtre. Benoît, ne com-
prenant rien à cela, voulut s'avancer à son tour, mais
Olivier ne lui en donna pas le temps et laissa tomber
le rideau. — C'est fait, mon brave Benoît, lui dit-il ;
me voilà levé. Mets réchauffer mon chocolat, et viens
nouer mes cheveux quand je t'appellerai.
Le vieux domestique à peine sorti, Olivier revint à
la fenêtre et regarda de tous ses yeux. A l'étage qui
faisait face au sien, de l'autre côté de la rue Saint-Hya-
cinlhe-Saint-Michel, une belle jeune fille jouait à sa fe-
nêtre ouverte, avec une bonne personne de chatte à
HENRIETTE. 47
laquelle elle chantait des chansons, tout en noyant
ses doigts effilés dans sa fourrure blanche et soyeuse.
Une belle chatte et une jolie fille! Au bout de quel-
ques instants : — Allez-vous-en, Minette, dit la jeune
fille ; vous savez bien que je n'ai pas le temps déjouer
tout le jour avec vous. Monsieur le marquis attend sa
veste, madame la maréchale ses mouchoirs, et Mon-
sieur l'abbé ses manchettes. Faire attendre un abbé,
une maréchale et un marquis, c'est bien hardi de la
part d'une petite brodeuse telle que moi.
Tout en disant, la jeune fille avait posé Minette sur
un tabouret, avait rapproché sa chaise et son métier,
et s'était remise à l'ouvrage.
Ainsi penchée sur son travail, son refrain expirant
sur ses lèvres, et ses lèvres baisées par un rayon du
soleil de mai, la jeune brodeuse était tout à fait char-
mante. Ses cheveux sans poudre, partagés sur la tête,
étaient relevés sur les tempes et se rattachaient par
derrière en grosses boucles brunes retenues par des
peignes d'acier; ses sourcils, noirs comme ses yeux,
tranchaient sur la fraîcheur veloutée de son teint, et
sous ses lèvres d'un rouge pourpre, le moindre sourire
faisait éclater l'émail de ses dents, blanches et luisantes
comme de la nacre. — Aussi Olivier restait-il derrière
son rideau, les yeux ardemment fixes et le coeur tres-
saillant, ne songeant guère à son chocolat ni au vieux
Benoît, quand un bruit qui se fit à sa porte le tira de
sa contemplation.
Il se retourna juste à point pour voir entrer dans
sa chambre M. Hector de Vertfontaine, un de ses amis,
48 NOUVELLES.
Angevin comme lui, à peu près de son âge, mais étour-
di, fat, déjà riche, et menant la vie de manière à pro-
mettre des continuateurs aux beaux de la régence,
qui se faisaient vieux.
— Eh bien! dit Hector en regardant Olivier un peu
ahuri, qu'est-ce que tu fais là?
— Ce que je fais?... mais rien.
— En pantoufles et les cheveux à la diable, à dix
heures du matin ! toi, le modèle, la perle, le phénix de
l'Université!... Serais-tu malade,par hasard?
— En aucune façon.
— Tu n'es donc pas allé à l'Ecole?
— Pas ce matin.
— A la bonne heure ! Aussi bien, j'étais impatienté
de ta vertu, et des lettres où mon père me prêche ton
édifiant exemple sur tous les tons. Affreux paresseux,
va ! mais je t'en sais gré... ça m'excuse.
Olivier ne répondit pas.
— Mais, continua Hector, qu'as-tu donc à regarder
du côté delà fenêtre?
— Tu te seras trompé.
— Si peu, que tes yeux y sont encore, et que je veux
être pendu comme un coquin, si ne voilà pas un soupir
sur tes lèvres?
— Hector, je l'en prie...
— Ta, ta, ta, dis-moi tout, ou je fais un esclan-
dre.
— Hector, au nom du ciel !...
— Olivier, au nom de M. le baron de Pré-la-Combe,
votre père, président au parlement d'Anjou, austère
HENRIETTE. 49
comme un trappiste et rugueux comme une branche
de chêne, expliquez-moi ce mystère ou je casse les vi-
tres non, j'ouvre la fenêtre.
— Chut!
—.Jedevine tu es amoureux?
— Je crois que oui.
— Vivat et bravo ! Olivier amoureux ! Le sage Oli-
vier fou d'une bourgeoise de la rue Saint-Hyacinthe-
Saint-Michel ! Que mon père s'avise encore de n:c
jeter ton exemple à la tête, je lui en répondrai de
belles!... Mais non, je serai discret, — à la condition
que tu vas me raconter tes amours, et me faire le por-
trait détaillé de ta Vénus bourgeoise.
— Ce n'est pas une bourgeoise.
— Bah! vous verrez qu'il s'agit d'une dame delà
cour, en paniers et en robe à queue, perchant senti-
mentalement entre deux pots de réséda, tout exprès
pour se mettre à la portée de mon ami Olivier?
— Pas davantage.
— Mais, malheureux, tu es donc amoureux d'une
cuisinière?
— Fi donc !
— D'une grisette alors ?
— Peut-être.
— Adorable! Et vous courez ensemble, comme de
raison, les petits bals, les petits théâtres et les petites
guinguettes?
— Je ne lui ai jamais dit un mot.
— Hein?
— Je n'ai pas encore oié lui parler.
50 NOUVELLES.
— Et moi qui croyais l'âge d'or remonté au pays des
fées! :S ■ ■
— La plus ravissante créature !...
— Parbleu!
— Une gentillesse, une innocence, une grâce !
— Daphnis et Chloé, je vois ça... Et les mou-
tons?
— Quels moutons?
— Les moutons de Chloé, puisque tu joues cette
bergerie-là... Les petits rubans, les petites houlettes,
les petits vers, etc. ?
— Que voilà bien les railleries à l'usage des gens
qui n'ont ni coeur ni amour !
— Oh! oh! voici de la tirade philosophique. C'est
de mode, mais c'est assommant; bien pis, c'est absur-
de : car je veux bien te rendre confidence pour confi-
dence, et t'apprendre, ô Olivier ! que je suis fou, mais
fou à lier, fou d'amour pour un rêve, un ange, une
déesse!....
— Le voilà parti ! C'est d'une femme apparemment
que tu veux me parler?
— Et je parle sans hyperbole. J'ai dit déesse; je ne
m'en dédis pas.
— Est-ce de la lune qu'il s'agit?
— Pas tout à fait... mais si, ma foi ! et tu as raison.
Elle joue les Diane et les Phoebé... Jamais la lune n'a
été si belle. Si tu la voyais !
— Ne grimpe pas dans l'Olympe qui veut.
— Je t'y conduirai. Justement on donne ce soir à
l'Opéra l'Enlèvement de Proserpine. Tu la verras, et
HENRIETTE. 31
tu me diras après si jamais nymphe plus désirable a
traversé tes rêves mythologiques.
— Une fille d'Opéra ! Monpauvreami,je te plains de
tout mon coeur.
— A cause de quoi, s'il vous plaît?
— Te voilà ruiné avant qu'il soit un an.
— Il s'agit bien de cela. Tu la verras me chercher
de l'oeil et m'adresser les sourires les plus agaçants...
Voilà de l'amour, Olivier! et du plus enivrant!
— Descends un peu de ton ciel, car je me suis char-
gé pour toi d'un chapelet de mauvais compliments.
D'où vient qu'on ne te voit plus chez madame du Bé-
lieu?
— Cela vient de ce que je n'aime ni le boston, ni
les vieilles gens. Celte madame du Bélieu, du haut de
son âge, se croit tout permis, et vous traite en petits
garçons. Je vénère les chanoinesses, mais je ne vais
pas chez elles.
Benoît entra.
— Il est bientôt onze heures, dit-il avec inquiétude.
Monsieur le chevalier ne déjeunera donc pas aujour-
d'hui?
— Encore à jeun ! fit Hector, oh ! l'amour, l'amour!
— Silence, lui dit Olivier en fixant les gros yeux ef-
farés de Benoît à cette apostrophe inouïe.
— Non-, il ne déjeunera pas ce matin, reprit Hector
en s'adressantà Benoît. Puis se tournant vers Olivier :
— Allons, habille-toi, et dépêche. Ta culotte la plus
neuve, tes rubans les plus frais; Benoît t'achèvera
avec un coup de peigne. Surtout, de la poudre et des

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