Nouvelles poésies, par Octave Ducros,...

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Tolra et Haton (Paris). 1868. In-32, 187 p..
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Publié le : mercredi 1 janvier 1868
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NOUVELLES
POESIES
PAII
OCTAVE DU'iROS
(DE SIXT
PARIS
1-LRA ET HÀTON
, tTBRAlRES-ÉDlTEUR"
"""' R.UE BONAPA .TE
J0.UBY ET ROGER
LIBRAIRES-ÉDITEURS
7,' EUE DES GRAXDS-AUGUSTINS
JTOWELLBS
ro É s i E s.
l'AMS. — IMP. S1H0N RAÇON ET COUP., RUE D'ERFUKTH, 1.
NOUVELLES
POÉSIES
ÔÈTAYE DiBC#a
(DE SIXT).
PARIS
TOLRA ET HATON
Eibrairos-édî tenrs
68, RUE BONAPARTE
JOUBÏ ET ROGER
libraires-éditeurs
, RUE DES GRÀKDS-AUGUSTIKS
1868
NOUVELLES
POÉSIES
LIVRE PREMIER
AUTREFOIS ET AUJOURD'HUI
Quand les faux dieux étaient debout dans le prétoire,
Le proconsul, feignant d'y croire,
Devant son tribunal faisait par ses soldats
Traîner quelque homme ou quelque femme
Qui, devant la statue infâme
Passait, et ne saluait pas.
I
Tout le peuple en criant suivait le téméraire :
C'était un vieux légionnaire,
Un barbare souvent, quelquefois un enfant,
Un Romain humble etdoux sous le fier laticlave,
Une matrone illustre, ou quelque jeune esclave,
Libre pour la vertu, vierge que Dieu défend !
Us entendaient, non pas le cri du peuple immense,
Mais celui de la conscience ;
Kn regardant la croix, ils oubliaient le fer
De ce vivant César qui, prenant pour victime
L'univers tout entier, montait de crime en crime
Pour atteindre sa place au ciel de Jupiter.
Sans pouvoir à leur bouche arracher des murmures,
Le jugé épuisait les tortures.
Le soir, on les portait sanglants, dans leurs cachots.
Le lendemain, on venait dire
Qu'avec les prisonniers, les geôliers en délire
Faisaient du nom du Christ retentir les échos.
Le lendemain, Tordre du maître
Au pied du tribunal les faisait reparaître.
Les tribuns des soldats et les centurions,
En entendant l'arrêt suprême,
Criaient : « S'ils sont chrétiens, notre crime est le même;
« Ordonne aussi que nous mourions ! »
Puis, quand la hache avait terminé le supplice,
L'homme que rougissait le sang du sacrifice
Se sentait un homme nouveau.
Cet homme, l'oeil fixé sur la tête chrétienne
Qui roulait à ses pieds, pour qu'on tranchât la sienne
Demandait un autre bourreau.
Chaque jour, le Dieu du Calvaire
En eux semblait renaître, et soumettait la terre.
Rien ne put résister; contre le flot vainqueur
L'erreur n'eut plus de sûr refuge :
On le vit s'élever du bourreau jusqu'au juge,
Monter du juge h l'empereur.
Ce n'est plus notre sang qui doit parler au monde,
Dieu veut que notre foi vivante le confonde ;
Mais, comme à l'heure du reflux,
Le flot s'est retiré. Seigneur, on vous délaisse !
Le ferment, au milieu de cette masse épaisse,
Se perd et ne l'anime plus !
Dieu de l'éternité, c'est le combat sans trêve !
Tombé, l'ennemi se relève :
Les dieux d'or et de chair rappellent à leurs pieds,
Pour venger, s'il se peut, leurs défaites antiques,
Les fils des pères héroïques
Qui les avaient humiliés !
_ 4 _
Ah ! si nous n'avions point des âmes aussi molles,
Ne jetterions-nous pas la honle à ces idoles?
Vous seul, au dernier jour, vous devez les briser ;
Mais, quand un encens vil vient fumer devant elles,
Nos mains vaillantes et fidèles
Sauraient du moins le refuser !
La force des Chrétiens au Christ rendrait sa gloire !
Bien agir, ce serait enseigner à bien croire.
Remontrez les aïeux à leur postérité ;
Redonnez-nous, Seigneur, la vertu plus qu'humaine,
Qui saisit l'homme et le ramène
Aux genoux de la vérité !
AU RETOUR DES HIRONDELLES
Aux jours d'avril, notre jeunesse
Saluait d'un oeil radieux
L'oiseau qui vient, cherchant sans cesse
Le doux soleil, sous tous les cieux.
En écoutant, dans l'air limpide,
Ses petits cris de volupté,
Vous disiez : SÛUS quel ciel splendido,
Kn décembre, avait—il l'été?
L'Océan passé, l'hirondelle
Faisait du vol un jeu charmant :
Comme on se repose, son aile
Glissait dans le bleu firmament.
— G —
Dans l'atmosphère lumineuse
Vous suiviez ses mille détours ;
Vous l'aimiez, celte amie heureuse
Des chauds rayons et des beaux jours !
Voici qu'avril nous la ramène :
Son cri joyeux est un appel.
N'allons-nous pas voir, dans la plaine,
Votre amie arriver au ciel? —
« Allons la voir; mais je dois vivre,
« Je dois souffrir au même lieu.
« Les beaux jours, je ne puis les suivre :
« J'ai dû souvent leur dire adieu.
« Elle-même, elle qui s'élance
« A leur suite, elle trouve ici,
« Dans ce printemps qui recommence,
« Bien souvent le ciel obscurci.
« Alors j'ai vu la voyageuse
« Inquiète et rasant le sol.
« Elle peut revenir joyeuse,
« Et se faire un jeu de son vol;
« Ce vol plein de grâce, je l'aime;
« 11 attire encor mon regard ;
« Mais, si mon coeur'veut pour lui-même
« Un exemple, il cherche autre part.
« Aujourd'hui, l'azur est sans tache.
« Voyez : avez-vous reconnu
« Dans l'air bleu, l'oiseau qui se cache
« Ici-bas dans un sillon nu?
« L'alouette est l'oiseau fidèle,
« Qui ne fuit point les jours mauvais,
« Qui sur la terre paternelle
« Les attend, ainsi que je fais.
« Quand elle quitte sa retraite,
« Que le ciel soit sombre ou serein,
« Quil soit en deuil, qu'il soit en fête,
« Son aile ne prend qu'un chemin.
« Elle cherche en haut la lumière ;
« Et, quand le soleil n'a pas lui,
« L'oiseau ne rase point la terre :
« Sans le voir, il monte vers lui !
« Entendez-vous ses cris de joie?
« Lui qui courait silencieux
« Sur cette poussière, il déploie
« Son chant, comme son aile, aux cieux.
« Plus il monte, et plus sa voix forte
« Nous revient de ce lieu meilleur.
« Aujourd'hui, l'aile qui l'emporte
« Est celle que suivra mon coeur ! »
L'ESPOIR EN DIEU 1
Depuis dix-huit cents ans, des larmes de la terre
Aucune ne coulait sans trouver en chemin,.
Cherchant à la tarir près dosa source amôre,
Ou la portant à Dieu, l'amour d'un coeur humain.
Depuis dix-huit cents ans, des hommes et des femmes
Sur .son front amaigri baisaient la pauvreté,
Et la lèpre des corps et la lèpre des âmes
Guérissaient sous le doigt pur de la charité.
Depuis dix-huit cent.s ans, l'aile de l'espérance
Déchirait l'ombre, ouvrant le sentier radieux,
Et, leur oeuvre visible accomplie en silence,
Des âmes de chrétiens remontaient dans les cieux.
1 Voit' la pièce rpii porte le même tilre dans les poésies
d'Alfred de Musset.
— 9 —
Un jour, ce même ciel entendit une plainte
Qui s'exhalait vers lui : de ce siècle troublé
Un fils nous regardait, plein de doute et de crainte,
Et devant notre joie il avait reculé.
« Il fallait, disait-il, trop de temps pour l'attendre ;
« Si plus tard elle arrive, on en souffre ici-bas. »
— Qu'en savais-tu, poète? Et, s'il fallait l'apprendre,
Jeune, ardent, désolé, ne le devais^tu pas?
Hélas ! était-ce à toi d'en parler de la sorte
Dans le jour où, sentant ressusciter ton coeur,
Sur le cadavre vil de la volupté morte,
Levant plus haut tes yeux, tu cherchais le bonheur?
Nos élus n'avaient point à te montrer leur gloire ;
Tu n'avais pas besoin de les interroger ;
Nos vivants, rejetant ta pitié dérisoire,
T'auraient montré leur joie, et pouvaient partager !
Non, ce n'est point souffrir que servir la souffrance:
Ce. temps, qui fuit pour tous, ne nous est pas rendu ;
Mais nous n'attendons pas toute la récompense ;
Le moindre enfant du Christ le l'aurait répondu.
Quel chrétien, étendu sur la funèbre couche,
Lorsque sa vie austère allait s'évanouir,
A relevé son front pâle et rouvert sa bouche,
Redemandant à Dieu ses jours, pour en jouir?
Où t'est-il apparu, ce Maître redoutable,
D'un bras jaloux et lourd opprimant notre coeur?
Est-ce nous qui formons la foule misérable
Dont, en ce noir sentier, le seul guide est la peur ?
— 10.—
La peur! ô fiers martyrs ! la peur ! ô saintes filles !
0 cortège infini des douleurs d'ici-bas ! .
Vieillards, petits enfants qui cherchez des familles,
Vous qui n'en avez plus, vous qui n'en avez pas !
0 générations dont le Christ est le père,
Habitants de la nuit ramenés vers le jour,
Vous avons-nous appris ce que la peur sait faire?
Parlez : demandez-lui ce qu'aurait fait l'amour !
O poëte ! tu sens que cette heure est bénie ;
Tu veux prier : prions et tombons à genoux.
Mais pourquoi de ta bouche, où descend l'harmonie,
L'outrage immérité vient-il ainsi sur nous?
Pourquoi mêler ainsi la prière au blasphème,
Prendre pour le bourreau de l'homme, son Sauveur?
Pourquoi parler de nous ? tu t'ignores toi-même !
Est-ce notre bourreau qui t'a fait ta douleur?
Pourquoi ces durs sanglots? quelle est la main cruelle
Qui déchire ton sein et te force à crier?
Tu tentes de la fuir, et ton âme immortelle
Refuse notre route et cherche un doux sentier.
Va ! notre ambition n'est pas linpeu de joie :
L'homme demande plus, alors qu'il parle à Dieu.
Vois, poète ! le ciel immense se déploie :
N'insulte pas ton âme et ses ailes de feu !
Mais si tu ne veux pas unir ta voix aux nôtres,
Nous étions à genoux, et'nous y resterons.
Le tourment de ton coeur est celui de tant d'autres !
— 11 —
Nous savons qu'on écoute au ciel, et nous prirons.
0 Dieu, Christ rédempteur, Amour, Père du monde,
Endormez les douleurs des autres malheureux.
Mais, ceux auxquels il faut que votre voix réponde,
Tenez-les éveillés, et penchez-vous sur eux !
Ne laissez pas, Seigneur, les rêves de la fièvre,
Ces mornes compagnons que de près la mort suit,
Occuper leur regard et mettre sur leur lèvre
Ces mots sombres, jetés par l'âme dans sa nuit.
S'ils souffrent, que ce soit l'oeil ouvert, le coeur ferme !
Puisqu'ils sentent leur mal, qu'ils veuillent en guérir !
Qu'ils ne repoussent pas la seule main qui ferme
La plaie, avec la main qui servit à l'ouvrir !
Ils sanglotent : mon Dieu, vous aimez ceux qui pleurent !
Mais qu'ils n'honorent pas de ces sanglots sacrés,
De ces pleurs immortels, les vains plaisirs qui meurent,
Et, vous penchant plus près alors, vous répondrez !
Et, quand votre main tendre aura, sous leurs paupières,
Tari les derniers pleurs, vous leur direz : « Allez :
« Essayez, ô mes fils, ce que tentent vos frères! »
Ils viendront parmi nous, ces nouveaux consolés ;
Sans peine ils se mettront aux pieds de la souffrance ;
Ils sauront que la terre, hélas ! est loin du ciel ;
Maisleursyenx, dans le temps, verront l'heure où commence
Le bonheur que la fin du temps rend éternel !
A DES ENFANTS
Le doux matin gaîment s'éveille ;
La prairie a mille couleurs.
Cliers enfants, avant vous, l'abeille
Vole déjà parmi les fleurs.
Elle n'accourt point vers la gloire
De ces diamants merveilleux
Que fait briller et que va boire,
En une heure, un rayon des cieux.
Au milieu d'eux, elle voltige,
Avide des trésors secrets
Que renferment sur chaque tige
Ces jeunes calices si frais.
— 15 —
Elle vient, dès la première heure,
Choisir le parfum le plus pur ;
Et vers sa féconde demeure
Elle l'emporte dans l'azur.
Enfants bénis, faites comme elle !
Par ses parfums, dès le matin,
La vertu sainte nous appelle :
C'est la fleur pour le coeur humain.
Aucun rayon ne met de flamme
. Sur son front ici-bas penché ;
Mais l'odeur est si douce à l'âme
Qu'on vole à ce trésor caché.
Employez cette heure, charmante :
Commencez, joyeux, pleins dYniour,
Pour mieux savoir, sous la tourmente,
Continuer durant le jour.
Quand vient la nue, en sa retraite
L'abeille rentre; l'homme alors
Doit demander à la tempête
La fleur céleste et ses trésors.
Pour les emporter dans l'orage,
A travers les noirs tourbillons,
Il faut les avoir, dès votre âge,
Cherchés parmi ces beaux rayons.-
— u —
Puis on va, trouvant doux encore,
Malgré l'inclémence du ciel,
Ce qui fut parfum pour l'aurore,
Ce qui, pour le soir, sera miel.
LES DEUX ABIMES
Quel homme, le premier, a vu, d'un noir rivage,
La mer sombre heurter ses flots tumultueux,
Et, de ses passions reconnaissant l'image,
A son âme troublée a dit : Je suis comme eux ?
Ce dut être un vrai cri d'angoisse et de détresse,
Un cri plein d'épouvante et de sincérité ;
Mais d'autres, avec plus d'orgueil que de tristesse,
Nous l'ont, depuis ce jour, bien souvent répété.
La tempête lugubre avait paru sublime ;
L'homme en lui trouva beau d'admirer cette horreur ;
11 crut que l'ouragan des mers creusé l'abîme,
Et que de l'âme il ouvre aussi la profoiïdeur.
— 10 —
0 faiblesse à l'orgueil humain toujours unie !
Débiles yeux de l'être ignorant et chétif !
Tous les vents déchaînés sur toi, mer infinie,
Peuvent bien, près du bord, découvrir le récif.
Mais, loin des continents, quand on voit leur colère
Soulever devant nous des montagnes de flots,
Les secouer, les faire écrouler en poussière,
Quand tu ne nous parais que fureur et chaos,
Océan, que sens-tu des fureurs qu'on te prête?
Sous un faible frisson ta surface a frémi,
Et l'homme, quand son oeil ne voit plus la tempête,
Veut connaître la couche où tu t'es rendormi.
Allant silencieuse, à travers l'eau profonde,
A tes gouffres sans nom arracher leur secret,
Des mains du matelot tombe et descend la sonde.
La réponse revient à l'homme stupéfait.
Tu brises sans pitié nos géants,, ces navires
Aux membres façonnés dans le chêne ou le fer ;
Un peuple imperceptible, et que nos doux zéphyres
D'un souffle écraseraient, vit dans ton gouffre amer.
Sur ton immense lit tu le laisses s'étendre ;. -
11 partage la paix de ce lit fraternel,
Et cette vie à peine ébauchée et si tendre
Y repose à l'abri dans un calme éternel.
- 17 —
Mer profonde, ton nom n'est point mer orageuse;
Et Dieu n'a pas créé pour des scènes d'effroi
Et de trouble superbe et de plainte orgueilleuse,
Notre coeur plus profond et plus vaste que toi.
Sa grandeur, ce n'est point l'orage qui la montre !
Quelque terrible cri qu'il nous vienne arracher.
Jamais des passions le souffle ne rencontre
Ce fond que l'Infini seul peut voir et toucher.
Un jour ta profondeur aux regards s'est offerte ;
Sur tes flots, il est vrai," passait un vent de feu ;
Mais, cette seule fois, à qui s'ost-elle ouverte ?
Était-ce à la tempête, ô mer, était-ce à Dieu?
LA BRANCHE DE ROSIER
La branche balance ses roses,
Groupe joyeux et parfumé ;
Mais, depuis qu'elles sont écloses,
Elle cède à ce poids aimé.
Plus près du sol blanc de poussière
Elle s'incline sous les fleurs,
Comme sous la joie éphémère
Vers la terre inclinent nos coeurs.
Envoyez vos haleines pures
Partout, zéphyrs coinpalissanls!
Si les roses ont des souillures,
Essuyez leurs fronts rougissants.
— I!) —
Secourable à tout ce qui penche,
Qu'il vienne, ce souffle des cieux,
Soulever, en passant, la branche,
Relever le coeur des heureux !
LA PROCESSION
Si c'était ainsi que la vie
Se déroulait derrière vous,
'Votre trace si peu suivie,
0 Jésus ! le serait par tous.
Mais, quand on vous cherche et qu'on ose
De loin vous suivre, il faut marcher
Non sur le parfum de la rose,
Mais sur le tranchant du rocher.
Cette double ligne joyeuse
De feux, de fleurs, ne répond pas
A cette route douloureuse
Où vous nous guidez ici'-baSi
— 21 —
La fleur meurt dans nos mains mortelles ;
Et, sur nos chemins attristés,
Le vent âpre bat de ses ailes
Les flambeaux que vous nous prêtez.
Ce cortège est d'un autre inonde;
C'est le grand peuple des élus,
C'est la joie immense et profonde
Qui rend grâce et qui ne craint plus.
C'est où fleurissent les étoiles,
Où par la mort nous revivrons,
Où seront tombés tous les voiles,
Qu'ainsi, Seigneur, nous vous suivrons.
Jusqu'à ce jour de votre règne,
Nous ne fêtons que l'avenir ;
Et, puisqu'ici notre pied saigne
Sur ce sentier qui doit finir,
De cette heure austère, à notre âme,
0 Jésus ! enseignez les lois :
A qui tient la fleur et la flamme
Apprenez à porter la croix !
PARIS
Vous voulez voir Paris, et de l'immense ville
Porter le souvenir dans la maison tranquille
Qui me rappelle, à moi, votre hospitalité
Me souriant parmi les splendeurs de l'été.
Je vais donc vous guider, vous qui fûtes mon guide,
Vous qui, pour les beautés dont mon coeur est avide,
Saviez si bien choisir, dans le jour radieux,
L'instant qui les rendrait plus belles à mes yeux.
0 charme pénétrant de ces fêtes si pures !
Joie offerte à mon coeur par un coeur sans souillures !
Les longs soirs nous voyaient attendre pour trésor
Un coucher de soleil dans la pourpre ou dans l'or ;
La montagne pour vous n'avait point de mystères .
En suivant, sur vos pas, les sentiers solitaires,
Je me trouvais toujours, sur le sommet, au lieu
— 23 -
Que remplissait le plus la majesté de Dieu.
Aussi, depuis ce temps, lorsque juin me ramèi.c
Dans la cité les jours de lumière sereine,
Déjà je vous l'ai dit, c'est parmi ce bonheur,
Là-bas, auprès de vous, que je surprends mon coeur
Sa joie est d'être ici maintenant et d'apprendre
Que l'heure va venir peut-être de vous rendre,
Dans ce lieu si nouveau qui nous réunira,
Non tout ce qu'il vous doit, mais tout ce qu'il pourra.
Vous n'êtes point de ceux qui d'une capitale
N'admirent, en passant, que la grandeur banale,
Puis, ce coup d'oeil jeté, s'éloignent satisfaits,
Et diront, en parlant d'eUe : Je la connais !
Vous, quand vous aurez vu les monuments antiques,
Quand vous aurez erré sur nos places publiques,
Quand, avec vos désirs sincères de savoir,
Vous aurez contemplé tout ce que l'oeil doit voir,
Votre âme, remontant jusqu'à sa propre sphère,
Cherchera si quelque âme en la cité de pierre
Habite, et regardant vers le monde immortel,
Songe à faire le bien que demande le ciel.
Ce sera le moment béni que je désire
Pour me sentir encor près de vous, pour vous dire,
En vous tendant la main : « Ensemble allons chercher
« Ce qui sans peine, hélas ! peut ici se cacher,
« Ce que, plus aisément devant vos yeux, peut-être,
« Un fils de la cité saura faire apparaître. »
- M — •
Dans ce Paris alors où l'on voit accourir
L'oisif tout dévoré de la soif du plaisir,
Tous deux, près des quartiers qu'habite l'opulence,
Près des grands monuments, nftus irons en silence
Découvrir un Paris ignoré, dont jamais
L'oisif n'a demandé de savoir les secrets.
Bientôt, nous écartant des larges avenues
Que remplit le soleil, nous trouverons les rues
Où s'est amoncelé, pour y vivre en souffrant,
Un peuple qui se perd dans ce peuple si grand.
Nous tâcherons d'y voir auprès de la détresse
Venir la charité; quand cette sainte hôtesse
Poussera quelque porte obscure, sur ses pas
Nous nous avancerons émus; nous n'aurons pas,
En montant les degrés entre les murs humides,
Les rayons du ciel bleu, nos compagnons splendides
Sur les flancs de vos monts; dans l'ombre, ici,nosyeux
N'auront que la splendeur de ses pieds radieux!
Arrivée au sommet, que nous montrera-t-elle?
Elle aura conduit là, de sa main immortelle,
Non peut:être aujourd'hui le prêtre ni la soeur,
Mais un jeune homme ardent, qui cherche pour son coeur
L'heure rafraîchissante après l'étude austère.
11 est près d'un vieillard qui mourait solitaire,
Ou près d'un pauvre enfant : au vieillard, avec feu,
11 parle de jeunesse éternelle et de Dieu;
Au pauvre enfant, devant le père qui l'écoute \
Et qui, plus que le fils, balbutierait sans doute,
Du Christ avec douceur il dit la douce loi ;
Et le père et l'enfant se sentent pleins de foi,
Quand, lui, le frère aîné, par un baiser termine,
Sur ce plus jeune front, cette leçon divine !
Ou bien, si c'est un jour sacré, nous entrerons
Dans quelque vasle église, et nous y trouverons,
Après les flots que forme, en dehors de l'enceinte,
La foule indifférente, une autre foule sainte.
Cette foule, c'est peu, quand tous sont appelés !
Non, je ne suis point fils de ces jours écoulés
Où les étroits remparts de nos cités antiques
Ont vu naître et grandir soudain les basiliques,
Où le peuple pieux, uni pour les bâtir,
Savait, en se comptant, qui devait les remplir.
Non, je ne suis point fils de ces chaudes contrées
Où le temple reçoit sous ses voûtes dorées,
Agenouillée au pied des autels éclatants,
La multitude entière aux yeux, aux coeurs ardents.
Je suis de mon pays et de mon temps, et j'aime,
Tout en pleurant souvent sur ce temps qui blasphème,
Tout en voulant pour toi, mon Dieu, des serviteurs
Sur la terre où je vis plus nombreux et meilleurs,
J'aime à voir cette foi, cette ferveur sincères ;
J'aime la dignité de ces libres prières,
Et le recueillement de tous ces inconnus
Qu'a seul poussés leur coeur, et qui sont accourus !
Venez : vous connaissez, non loin de vos campagnes,
— -2 G —
Un beau lac où s'épanche un fleuve des montagnes.
Le grand fleuve est troublé ; mais, dans ce lac si pur
Il passe, et, quand il sort, c'est un fleuve d'azur !
Vous n'avez point encor vu Paris, mer profonde,
Dont le flot, par le flot heurté, s'élève et gronde,
Et qui garde, à travers sa sombre immensité,
Un lit, pour quelques flots pleins de limpidité.
Venez, c'est mon spectacle, et j'en ferai le vôtre :
De la double cité, dont l'une ignore l'autre,
Vous aurez découvert ainsi celle de Dieu.
Et puis, comme autrefois, nous nous dirons adieu.
Mais ces chers souvenirs de la ville que j'aime
Désormais vous suivront, comme me suit moi-même
Celui que si souvent me rappelle un beau jour.
Près de votre foyer, là-bas, à votre tour,
Quand l'arbre est dépouillé de ses feuilles flétries,
Et que vers la cité viendront vos rêveries,
Puissiez-vous dans vos yeux sentir ces pleurs si doux
Qui remplissentles miens, quand monâme estchezvous !
UNE NUIT
Un rayon par la fenêtre
Obliquement se glissait.
Sa clarté fit disparaître
Un rêve qui commençait.
De ce visiteur céleste
La beauté m'avait séduit.
Je quittai ma couche agreste,
Et je contemplai la nuit.
De la lune sur la terre
La splendeur au loin errait.
Tout d'un lumineux mystère
Avec grâce s'entourait.
— 28 —
Des lueurs vives dans l'ombre
Passaient presque au pied du mur,
Entre le feuillage sombre
Et le grand rocher obscur.
Le torrent dans sa carrière
Saisissait les rayons blancs
Pour les semer en poussière
Sur ses flots étincelants.
Plus loin était la chapelle.
Sous les doux rayons, sa croix,
Ainsi qu'une autre étincelle,
Brillait au-dessus des-bois.
Au-dessus de la colline,
L'argent des derniers sommets,
Sous la lumière argentine,
Etait plus pur que jamais.
Au-dessus des pics de neige,
Mon oeil monta jusqu'aux cieux.
— 0 bel astre ! m'écriai-je,
Lune au front mystérieux,
Dans l'immensité des voiles
Dont s'enveloppent les nuils,
Les soleils sont des étoiles ; .
Toi, comme un soleil, tu luis.
— 29 —
Ces géants, Dieu les repousse
Dans les abîmes du ciel ;
11 prend ta lumière douce
Pour éclairer l'oeil mortel.
Plus près de notre faiblesse,
Veut-il, plaçant ta clarté,
Que notre âme reconnaisse
L'éclat de l'humilité?
ABSENCE
Je m'éloignais ; mes yeux se portaient en arrière ;
Mon coeur, rempli d'amour, parmi vous s'arrêtait ;
Et vous, de vos regards et de votre prière
Vous suiviez longuement l'ami qui vous quittait.
Tant que le sentier vert s'allonge en droite ligne,
Entre les églantiers vous fûtes là, debout,
Hors du seuil... Au détour, on me fit encor signe;
Je vis, je devinai peut-être, et ce fut tout.
Puis le toit disparut, puis la douce colline ;
Puis je vis, tout le jour, décroître les sommets ;
Et, quand descendit l'heure où le soleil s'incline,
Je n'aperçus plus rien de tout ce que j'aimais.
— .VI —
Est-ce là, mes amis, ce que fait la distance?
Ce que j'éprouve, vous, puissiez-vous le sentir!
Notre âme a d'autres droits pendant les jours d'absence:
Ce que l'oeil a perdu, pour le coeur doit grandir!
J'y porte de vous tous la rayonnante image;
J'écoute et vous entends, je regarde et vous vois.
Nos jours nous étaient chers ; ils le sont davantage
Lorsque, pour les nommer, on dit d'eux : Autrefois !
Quelques-uns d'entre vous, depuis ces douces heures,
Sont partis : ils sont loin de vous et loin de moi ;
Ils sont allés chercher d'éternelles demeures :
Ceux-là m'ont de nos coeurs le mieux appris la loi.
Le mien, pour les entendre, à tous les bruits se ferme ;
Ils ont les plus constants de mes regards secrets.
A vous tous mon amour! Pour eux, l'amour sans terme,
Que grandissait l'absence, et qui grandit après !
A UN OISEAU
Ici, tout près de moi, tu marchais sur la terre ;
Déjà te voilà dans les cieux,
Oiseau, qui te choisis à toi-même ta sphère,
Que ton vol porte où vont tes yeux.
Toi, pour partir, toujours tu peux ouvrir ton aile.
Ah ! si mon âme était ainsi !
Si, quel que fût l'instant, me confiant en elle,
Je pouvais planer loin d'ici !
Du milieu de l'Eden, je l'aurais pu sans doute 1
Aujourd'hui, l'oeil fixé sur toi,
Je regarde là-haut ta lumineuse route,
Et tristement je pense à moi I
— 35 —
Heureux et libre oiseau,' non, tu n'es plus l'image
De mon coeur aux voeux infinis.
Va : moi, je reste ici dans l'ombre du feuillage
Où gazouillent joyeux vos nids.
Pour les bercer, il faut que ce vent qui soupire
Le visite, et, pour que ces fleurs
Répandent leurs parfums, il faut que le zéphyre
Les prenne et les emporte ailleurs.
Là-bas, ce même vent qui courbe et qui relève
A son gré les souples rameaux,
Vient d'éveiller le lac qui dormait sur la grève,
Et qui sent palpiter ses eaux.
La barque part. Oiseau, tu n'es plus mon symbole,
Te disais-je, mais le voilà.
Quand sur ce bel azur fièrement elle vo!e,
L'âme qui veut, notre âme est là.
Si la brise du ciel devait être attendue
Patiemment et près du bord,
Elle a soufflé. Soudain, la voile s'est tendue
Sous un robuste et mâle effort.
Librement l'humble barque a quitté le rivage ;
Et si c'était, sur d'autres flots,
Un navire hardi, pour un lointain voyage
Plein d'intrépides matelots,
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Comme l'âme des forts, il ouvrirait ses voiles,
Et, joyeux de sa liberté,
Il volerait, cherchant de nouvelles étoiles,
En sillonnant l'immensité !
UN BAISER
Non, ce baiser n'est point pour vous tout le salaire ;
Sans l'avoir recherché, savourez-en le miel ;
La charité souvent est douce sur la terre,
Mais le grand débiteur ne s'acquitte qu'au ciel.
Il n'a point dans les coeurs mis la reconnaissance
Pour n'avoir plus là-haut le bien à couronner.
De lui ce baiser même aura sa récompense :
Dieu suit de l'oeil l'enfant qui vient de le donner.
Quand vous aviez tendu votre aumône à la mère,
Et que, de son enfant vous montrant la pâleur,
Celle-ci vous disait ce qui de sa misère
Aiguisait le supplice et ravivait l'horreur,
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Votre main s'arrêta; Dieu vit vos larmes pures,
Et la malade aussi sur vous fixait les yeux ;
Vous trouviez, au lieu d'une, à panser deux blessures,
Et votre main offrit le baume à toutes deux.
Le bienfait redoublé, la bienfaitrice émue,
Votre pitié parlant avec des mots si doux,
Et dans son propre coeur une voix entendue,
Tout remua l'enfant et la poussa vers vous.
Comme ce fut l'élan spontané de son âme !
Ah ! quand à votre cou ses bras s'entrelaçaient,
Dans ses yeux languissants où s'éteignait la flamme,
Quand deux éclairs d'amour soudain apparaissaient,
Quand cette lèvre pâle effleurait votre joue,
Quand vous avez senti battre ce pauvre coeur,
Si tendre envers le coeur ardent qui se dévoue,
L'enfant ne payait point la dette du Seigneur.
Mais la divine main a, dans ce moment même,
Inscrit un nom après votre nom radieux ;
Et le livre qui doit parler au jour suprême,
Au lieu d'un seul bonheur, sans doute en promet deux.
LE PETIT PATRE
La montagne est dans l'allégresse
Sous le firmament radieux,
Et du matin la fraîche ivresse
Enivre cet enfant joyeux.
Sur les herbes où s'est posée
La lumière de l'Orient,
Comme il bondit dans la rosée,
Front nu, pieds nus, souple et riant !
Il parle au troupeau qui chemine
Gaiment vers des sommets plus hauts.
Clochettes et voix argentine
Se répondent dans les échos.
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Sa tâche est charmante et facile.
Là-haut, midi n'est point brûlant.
Tout le jour, le troupeau docile
Va prendre un festin opulent.
Quels trésors pour le petit pâtre
Étalent aussi leur splendeur !
La prairie alpestre est bleuâtre :
Les violettes sont en fleur.
Heureux enfant, cours et moissonne,
Et, quand le soir sera venu,
Redescends avec ta couronne
De parfums purs sur ton front nu.
Mais suffit-il d'une journée
Pour reconnaître les heureux ?
Sur sa montagne fortunée
N'a-t-il pas ses jours ténébreux?
Au lieu de la clarté sereine,
Quand deux voiles silencieux
S'étendent, l'un couvrant la plaine,
Et l'autre dérobant les cieux,
Dans ce grand deuil de la montagne,
Sans joie il gravit le sentier ;
Sa froide et muette compagne
Sera la pluie, un jour entier.
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Morne et transi, dans ces ténèbres
Il marche, et n'a pour horizon
Qu'un noir brouillard, de murs funèbres
Partout resserrant sa prison.
Un autre jour, les torrents grondent
Près de l'enfant au coeur viril.
Aux foudres les échos répondent.
Où le troupeau s'élance-t-il?
La terreur le pousse aux abîmes.
L'enfant y court : pour disputer
A l'épouvante ses victimes,
Sous l'éclair il faut s'y poster.
Du sombre et lointain pâturage,
Ces soirs-là, quand il redescend,
Que son pied nu laisse au passage
Sur la pierre un peu de son sang,
De quel oeil triste le suivrais-je
Dans son chalet qu'en liberté
Bat le vent, que couvre la neige
Dans les tourmentes de l'été?.
Mais au pâtre ce chalet garde
De chers trésors, ailleurs perdus,
Qu'en revenant dans la mansarde
Tant de pauvres enfants n'ont plus.
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.11 ne va pas voir, de l'orgie,
Dans la nuit, son père rentrer,
Menaçant, la face rougie,
Ni sa mère en tremblant pleurer.
Sa mère à lui, chacun l'honore
A ce foyer laborieux.
Son père y sait prier encore :
Pauvre enfant, rentres-y joyeux !
A UN NOUVEAU RICHE
Vous étiez pauvre hioi] : voici que la richesse
Va briller sur les jours qui suivront celui-ci.
Je vous connus vaillant aux heures de trislessc ;
Acceptez votre joie, et soyez ferme aussi !
Pauvre, vous bénissiez cette main paternelle
Qui, même en se fermant, est la main-du Seigneur.
Combien Dieu s'en souvient, si je me le rappelle !
Moi, j'entendais la bouche : il entendait le coeur!
Vous ne demandiez point cet or qui vous arrive,
Si ce n'est aux moments où vous l'auriez porté
Pour soulager un peu la misère plaintive
Qui pleurait tout autour de votre pauvreté.
Non, non, en revenant d'apaiser des murmures,
Vous ne murmuriez point ; mais vous sentiez alors
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Les souffrances d'autrui, ces souffrances si dures,
Et je vous surprenais rêvant à des trésors.
Adorez aujourd'hui la main qui s'est ouverte ;
Elle vous prépara longtemps ! elle voulut,
Au lieu'de vous donner peut-être votre perte,
Répandre sur plusieurs, et par vous, le salut.
Votre perte... je sais qu'il est des âmes flores
Qui, d'un vol dédaigneux et sûr, peuvent passer
Par-dessus les écueils des voluptés'grossières.
Mais ces écueils sont-ils les seuls à traverser?
D'autres riches, hélas ! aiment la joie exquise ;
Ils ne souillent point l'or que prodiguent leurs mains ;
Ils ne font point le mal ; leur coeur les tranquillise ;
Splendide est l'horizon; riants sont les chemins.
Ils vont, les yeux ravis et l'oreille charmée,
Jusqu'au jour où la voix complaisante se tait,
Où, formidable, au bout de la route embaumée,
Ce cri retentira : Quel bien avez-vous fait?
Pour eux, quelle épouvante ! et pour vous, quelle ivresse !
Quelle félicité, dès demain, de pouvoir
Joindre au bien déjà fait avec tant de tendresse
Celui que vos désirs seuls pouvaient entrevoir ;
De se dire : « Je sens où mon Dieu me ramène ;
« J'irai sur les sentiers que j'avais parcourus,
« Afin de revenir, cette fois la main pleine,
« Chez ceux que j'avais plus aimés que secourus.
« Je me ferai rouvrir les seuils qui me connaissent :
« En les quittant, j'ai vu ce qui manquait encor;
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« A mon retour, il faut'que mes yeux se repaissent
« Du bonheur qu'on peut faire avec un peu plus d'or ! »
Allez le voir : c'est là que le ciel vous renvoie. .
C'est le bien le plus pur qui vous est réservé;
Les bons, qui n'ont goûté sur terre qu'à la joie,
Ont-ils ce rêve saint, en votre âme gravé?
Heureux sont les blessés qu'un ami cherche et touche !
Ceux qui vous entendront demain venir vers eux
N'auront jamais senti retourner sur leur couche
Plus délicatement leurs membres douloureux.
Faudra-t-il deviner? vous saurez tout comprendre!
La douleur parfois crie, et vous la calmerez ;
Elle a son fier silence, et vous saurez l'entendre ;
Elle cache son front : vous le découvrirez !
Et le voluptueux continuera sa fête,
Et le pauvre à qui l'or, glissant entre vos doigts,
Révélera le riche, — à quelque voix secrète,
Reconnaîtra le coeur du pauvre d'autrefois !
A UNE AMIE DES PAUVRES
Vous rougissez ; soyez sans crainte :
Ce secret, je le garderai.
Le bien a cette pudeur sainte,
Dès qu'un oeil voit son front sacré.
Ne craignez pas qu'un autre sache
Soulever ce voile divin.
Saurais-je aujourd'hui ce qu'il cache
Si Dieu n'eût étendu sa main?
C'est lui seul qui, do son haleine,
L'écarlo, et révèle à mes yeux
Ce beau trésor de l'âme humaine
Qui doit n'être vu que des cieux.
— 45 —
Sa voix m'explique le murmure
Si doux que mon coeur écoutait,
Comme vous, celui de l'eau pure
Qui, là-bas, hier soir, chantait.
Le crépuscule sous ses voiles
Cachait ses dernières rougeurs.
L'azur appelait les étoiles;
Le ciel serein versait des pleurs.
Sur la route de vous connue
J'allais pour la première fois.
Tout se taisait dans l'étendue;
Nous aimions à rester sans voix.
Un bruit indécis nous arrive.
Est-ce l'aile du vent du soir?
Mais vous m'avez montré l'eau vive
Qui passait, sans se laisser voir.
Que longtemps son lit d'herbe verte
Entende ces soupirs si frais!
Dieu m'a montré votre âme ouverte :
Qu'il soit béni ! puis, je me tais !
Là-bas la nuit venait rapide.
J'ai laissé cet humble ruisseau
Gazouiller de sa voix limpide,
Sans lui demander un peu d'eau.
— .ili —
Biais, ici, je vois la lumière,
Et j'ai mon âme à rafraîchir.
A vous, je promets de me taire;
A mon coeur, de me souvenir !

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