Nouvelles preuves du rapt de Mme Revel, ou Réponse de M. Revel à M. M***

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Vve Lepetit (Paris). 1816. In-12, 83 p..
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Publié le : lundi 1 janvier 1816
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NOUVELLES PREUVES
DU
RAPT DE MME REVEL.
NOUVELLES PREUVES
DU
RAPT DE MME. REVEL,
OU
RÉPONSE DE M. REVEL,
Capitaine pensionné,
A M. M***,
se disant officier d'artillerie.
Tu te caches en vain , beau masque ,
on te connaît.
A PARIS,
CHEZ Mme. Ve. LEPETIT , libraire, rue
Pavée St.-André-des-Arts, n°. 2.
1816.
NOUVELLES PREUVES
DU
RAPT DE MME. REVEL.
IL y a des gens qui ne se mêlent de
rien. Indifférens ou intéressés, ils ne
s'aperçoivent même pas de l'exis-
tence de leurs voisins, ou feignent de
l'ignorer. Ceux-lâ ont raison, à mon
avis.
Il en est une autre espèce qui se
mêle de tout : intérêts d'état, intérêts
privés, secrets des familles, événe-
mens, comédies, journaux.... rien
n'échappe à leur active surveillance,
à leur fougueuse sollicitude. Ceux-là
ont raison encore suivant moi.
( 6 )
Il n'est pas jusqu'à ceux qui ont
jugé mon procès avant les tribunaux,
qui n'aient raison aussi. J'aurai peut-
être tort aux yeux de tous, malgré
ma tolérance, parce que, malheureu-
sement , l'erreur est le mentor de la
raison.
M. M***, ancien officier d'artille-
rie, mon ancien compagnon d'armes,
époux d'une élève de madame Cam-
pan, raisonnable et fidèle (c'est
ainsi du moins qu'il s'annonce), a
pris la peine de répondre à l'histoire
de mes malheurs, par une autre de
sa façon pour le style, et de celle de
Madame pour les faits. Je lui sais gré
de son intention, soit qu'il ait voulu
m'être utile ou me nuire, attendu
que, suivant mon philosophe de pré-
dilection, Mtre. Pangloss, ce puits de
science , tout est pour le mieux
dans le meilleur des mondes possi-
( 7 )
bles , à l'exception cependant du
divorce sans, motif, que ce grand
homme n'a pas prévu, et dont je ne
puis, en fidèle disciple, être parti-
san, puisque je n'en trouve pas la
nécessité dans sa doctrine.
J'ai d'abord craint de trouver dans
M. M***, un censeur sévère et dan-
gereux ; s'il avait été susceptible de
préventions ou que quelque intérêt
lui eût mis la plume à la main, j'avais
tout à redouter de son intervention
dans mes affaires ; mais il promet
d'être exact et impartial : sa profes-
sion de foi me rassure.
C'est à un article de journal que je
suis redevable du plaisir de lire la
production d'un ancien camarade
qui promet d'écrire sans passion. Cet
article a blessé sa raisonnable épouse
dans ses plus chères affections : elle
a été compagne de ma femme à la
maison d'éducation de madame Cam-
pan ; elle demeure fidèle à d'anciens
souvenirs; douze années d'absence
n'ont pu affaiblir son amitié ; elle a
pris la résolution de justifier mon
épouse, jadis son inséparable, et, avec
l'aide de son mari, elle va attaquer à
la fois et mon histoire et l'Aristarque.
C'est grand dommage que les ré-
dacteurs de journaux ne puissent
écrire au goût de tout le monde ; ils
font des mécontens en ne donnant
pas raison à chacun. Il vaudrait
mieux, pour la tranquillité publique,
qu'il n'existât ni nouvellistes , ni
imprimeries : on ne verrait pas des
des moeurs scandaleuses dévoilées,
intrigues publiées, des réputations
usurpées mises en évidence ! Les
défauts seraient cachés , le masque
sur le visage, comme à Venise, nul
ne serait reconnu , et on pourrait
( 9 )
donner un libre cours à de vicieux
penchans, sans crainte de blâme. Que
faire ? Cet état de perfection n'existe
pas ; on écrit, on plaide, on dispute,
on applaudit, on se moque, on ne
peut éviter la censure publique....
Un tel usage est vraiment déso-
lant pour les amis du secret des
boudoirs.
C'est l'Aristarque qui ; dans une
diatribe conjugale ; concernant ma
femme et moi, a fait naître à madame
M***, l'idée de justifier son ancienne
amie, cette célèbre Eléonore Denuelle
La-Plaigne, qui reçut mon nom au
pied des autels, et rompit les liens qui
nous unissaient deux mois après leur
formation, pour s'abandonner à des
petites fantaisies que les maris sus-
ceptibles d'honneur ne souffrent pas
volontiers, et que la philosophie de
Pangloss n'admet pas mieux que les
( 10 )
divorces sans motifs. Quoi qu'il en
soit, madame M*** a doublement
raison : il faut des défenseurs aux ac-
cusés; il est beau d'être celui de son
ami, quelque tort qu'il ait. Pilade sup-
portait, en les improuvant, les fu-
reurs d'Oreste; madame M***, en con-
damnant intérieurement sans doute
la conduite d'Eléonore, cherche à la
faire acquitter au tribunal de l'opinion
publique, au moyen de son histoire,
critique de la mienne. J'avertis les
amateurs que cet oeuvre, imprimé
chez d'Hautel, rue de la Harpe, n°. 80,
se vend 1 fr. le volume de 44 pages,
y compris une lettre écrite de Paris
le 16 décembre 1815, par M. Lally-
Tollendal, à madame Campan, dont
madame M*** a bien fait d'augmen-
ter le volume pour lui donner plus
de prix.
Revenons au projet de madame
( 11 )
M*** ; sa réfutation ne peut qu'inté-
resser, puisqu'elle est l'ouvrage d'une
femme raisonnable et fidèle ; mais
elle m'intéresse fortement moi, parce
que j'y trouve des renseignemens
précieux dont je ferai profit.
Madame M*** débute par raconter
l'aventure de ma connaissance avec
Eléonore, de cette jeune beauté dont
les graces et les charmes s'unissent à
un AIR de réserve, de décence et de
modestie, qualités assez rares dans
la bonne ville par excellence. Vient
ensuite mon portrait, ainsi exquissé
d'abord :
« Notre Officier est Provençal,
» d'une taille exiguë, mais bien prise,
» d'une figure agréable, et comme
» il est capitaine de dragons, il ne
» doute pas qu'un brillant uniforme
» ne relève des avantages auxquels il
" joint beaucoup d'esprit, une viva-
( 12 )
» cité gasconne, un langage doux
» et flatteur, dernier mérite, si c'en
» est un, qui séduit la plupart des
» belles ! »
Je ne me sens pas d'aise ! Mais j'a-
perçois à la page suivante l'achève-
ment : quelle bonne fortune!
» L'élégant capitaine , malgré la
» taille d'Alexandre-le-Grand, aurait
» pu être le héros d'une foule d'a-
» ventures romanesques ; mais, dé-
" daignant le rôle de petit-maître,
» et fidèle à sa vocation, il s'est con-
» tenté d'être brave, instruit, zélé,
» actif. Nos meilleurs généraux re-
» connaissent en lui toutes les facul-
» tés qu'on exige d'un aide-de-camp,
» d'un inspecteur aux revues, ou
» même d'un chef d'état-major. »
C'en est trop, il faut que je respire !
J'ai toutes les grâces masculines,
( 13 )
toutes les qualités, que dis-je ? toutes
les perfections ! J'ai même la taille
d'Alexandre-le-Grand !
Beautés superbes et dédaigneuses
de la ville par excellence, beautés
indifférentes, beautés malignes, beau-
tés revêches, beautés prudes, beau-
tés coquettes , beautés dociles.... à
genoux! Voyez en moi un Mars, un
Apollon, le Phénix des hommes ! Si
la taille du fils de Latonne me man-
que, il n'y a que quelques pouces
de différence ; celle d'Alexandre-le-
Grand, dont je suis héritier, me dé-
dommage. Ne redoutez pas ma viva-
cité gasconne ; elle n'est que ga-
conne, et c'est un agrément de plus.
L'Homme vif est toujours galant ; je
dois l'être, d'après madame M***,
ou aucun homme ne le sera. Et ce lan-
gage doux et flatteur donc ! qu'en
pensez vous ? Oh ! belles de la ville
( 14 )
par excellence, accourez, proster-
nez-vous ! Jamais vos yeux ne virent
semblable merveille ! C'est madame
M*** qui le dit, et madame M*** doit
être connaisseuse en mérite.
En vérité, je ne sais comment té-
moigner ma reconnaissance à l'au-
teur de la brochure. Quelles étrennes !
L'on annoncé avec une sorte d'hu-
meur, au commencement du livre ,
que la réfutation de mon histoire
était le but de l'écrivain !
Ah ! comme on trompe dans ce monde!
Mais , au moins, c'est tromper
d'une manière charmante. Ces trom-
peries-là ressemblent à des cailloux
qui se changeraient en brillans.
Recueillons le reste des éloges
dans l'analyse exacte que je me suis
promise de ce petit livré si gentil, de
( 15 )
te petit bijou qui ne me quittera plus,
de ce brevet de tendresse dont la pos-
session m'enchante !
Je me présente dans une loge du
théâtre de la Gaieté, où se trouvait la
belle Eléonore. Deux êtres rayon-
nans d'attraits comme nous , s'ado-
rent en se voyant, cela est naturel.
Nous nous adorâmes, ou peu s'en fal-
lut, dès que nos yeux se rencontrè-
rent. Je sus captiver, dit l'auteur, la
bienveillance du papa, qui me trouva
fort honnête ; l'attention de la ma-
man ,qui me trouva fort joli garçon,
et le goût de la demoiselle, qui me
trouva fort intéressant. Mais pour-
quoi joli seulement, s'il vous plaît ?
Ma beauté s'offense d'une pareille
épithète !
Du jugement avantageux porté par
chaque membre de la famille, il ré-
sulte , d'après l'auteur, que je fus ad-
( 16 )
mis dès le lendemain chez M. de La-
Plaigne, faiseur d'affaires dans le
grand genre, et, ce qu'il y a de plair
sant, doué lui-même d'une belle
figure.
La plus belle pièce de ce musée'
vivant était Eléonore, la compagne
de madame M***, son avocat. La
Vénus de Médicis, la Niobé de Praxi-
tèle, ne sont, à côté d'elle, que des
blocs sortis informes des mains du
sculpteur.
« Dix - sept ans (je crois qu'il y
» avait quelques mois de moins), la
» tournure de Flore, de grands yeux
» noirs, un teint de lys, des joues
» de rose, voilà pour la beauté. Un
» esprit naturel, une ame sensible,
» un coeur tendre , de l'instruction,
» le goût des arts qui embellissent la
» beauté même, voilà pour le mé-
» rite ». Hélas ! funeste sort : « Telle
( 17 )
» était Eléonore à l'époque du cou-
» ronnement de l'Atila moderne, qui,
» dit-on, a causé sa ruine en faisant
» sa fortune. »
Un instant, s'il vous plaît, madame
M***, Atila ne la tenait pas encore !
Il est à regretter que les événe-
mens ne soient pas divisés avec au-
tant d'ordre et de méthode que le
style a de pureté et de goût dans ce
petit livre si joli. Mais rien n'est par-
fait ici bas. Je suis obligé de prendre,
la matière où je la trouve pour pou-
voir la classer, avant de peindre d'a-
près l'auteur de la Réfutation.
La divine Eléonoren'était à Paris.
que pour le temps des vacances. -
Elle en vit arriver la fin à regret. —
L'instant de rentrer au bercail fut pé-
nibler pour elle. - Cependant il le
fallut.
( 18 )
Mais qu'on n'aille pas s'imaginer
que le regret dont parle l'auteur fut
l'effet d'une passion violente qu'Eléo-
nore aurait conçue pour moi ! Ce re-
gret était pour le monde, elle vou-
lait y rentrer. Si je dis que jamais
adieux de deux amans ne furent
plus tendres, je ne suis pas cru. L'au-
teur, pensionnaire alors, et qui n'était
pas sur les lieux, m'oppose , en co-
piant et tronquant l'Aristarque, que
trop bien élevée et trop sage pour se
conduire en héroïne de roman ,
Eléonore se contenta de me témoi-
gner le désir de voir unir nos desti-
nées , tandis que je lui jurais une
éternelle constance, une fidélité sans
bornes..
Ce tableau, tel quel, ne me paraît
pas froid du tout. Je le préfère à celui
dé mon livre. Les femmes ne se dout-
tent pas de leurs talens dans une pein-
ture amoureuse. Madame M*** en
est la preuve. Elle a, plus qu'elle ne
le pense, le tact fin en affaires de
coeur. Comment pardonner, et, à sa
place, quelle femme pardonnerait
au malencontreux Aristarque d'avoir
pu ne pas applaudir aux débuts dans le
monde de cette incomparable Eléo-
nore, dont les intérêts se lient à tant
d'autres.
Pour suivre l'auteur de la Réfuta-
tion , il faudrait se traîner avec lui
sur des details superflus, souvent cou-
pés. Tantôt il cite, tantôt il compose,
il amalgame l'extrait avec son raison-
nement. Il prend l'Aristarque pour
mon livre, mon livre pour l'Aristar-
que ; il s'égare dans un labyrinthe de
phrases, de citations et de réflexions
mêlées, et pour passer sa mauvaise
humeur, il se jette encore sur ce pau-
vre Aristarque qui n'en peut mais, et
( 20 )
semble vouloir lui faire supporter sa
macédoine de phrases décousues.
Dans cet état d'irritation, l'auteur
me donne un témoignage involon-
taire de ma générosilié envers la fa-
mille Denuelle-La-Plaigne. Il me re-
proche de ne lui réclamer que 4,000
francs quand je rompis, tandis qu'il
est notoire, pour mes intimes confi-
dens, que ma manière de filer le par-
fait amour m'a coûté plus de mille
fouis. L'ingénieuse madame M*** at-
tribue ma fortune aux cadeaux que me
faisaient les quartiers-maîtres dont
je réglais la comptabilité, et qui sans
moi eussent fait banqueroute. Cette
maladroite invention ne mérite au-
cune réponse ; je ne prendrai pas la
peine de me justifier d'une absurdité.
Madame M***, tout en donnant aux
fonds de ma bourse une origine
chimérique, ne me dit pas au moins
comme Mr. Masson l'a fait à l'au-
dience , que je n'avais rien.
Citant encore l'Aristarque, l'au-
teur soutient qu'il est faux que je me
sois introduit chez, madame Campan
par le ministère de la femme-de-
chambre de madame La-Plaigne.
L'Aristarque n'a pas puisé ce fait
dans mon livre. J'ai dit, page 53, que
je fus présenté à madame Campan
par M. le général Davrange-d'Hau-
ranville , et je serais entièrement
d'accord avec madame M***, sur les
circonstances de cette introduction,
s'il ne lui plaisait de dénaturer le fait
à son tour, en l'attribuantau géné-
ral L***, dont l'existence n'est peut-
être pas plus véritable que ma qua-
lité d'aidé-de-camp auprès de lui,
qualité que madame M*** a proba-
blement trouvée dans un rêve.
( 22 )
L'Aristarque et madame M*** par-
lent eusuite, chacun à leur manière,
de mes visites et démarches à Saint-
Germain. Ils s'étonnent l'un et l'autre
de ce que je me rappelle parfaitement
aujourd'hui d'un discours de madame
Campan, que je ne compris pas alors;
triste raisonnement, car le temps et
la réflexion éclaircissent des choses
qui ont paru obscures dans un temps
plus reculé. J'ai donné le sens et non
tous les mots de ma conversation
avec madame Campan. Cette remar-
que est puérile. Mais il en est une
bien importante à faire, c'est l'aveu
de l'auteur, que la première phrase du
discours est exacte. Je la reproduis :
« Je suis convaincue, dit madame
» Campan , que madame de La-
» Plaigne a l'intention de vendre cette
» pauvre Eléonore et de me faire
» rougir de l'avoir comptée au nom-
" bre de mes élèves. »
( 23 )
Le lecteur, d'après cette confes-
sion , peut croire ce qu'il voudra
de la suite du discours de madame
Campan, consigné à la page 35 de
mon livre. Toutefois il demeurera
convaincu de la réalité de l'entretien.
Il est facile à madame M***, qui n'y
était pas présente, d'en avouer une
partie et nier l'autre, suivant l'intérêt
qui l'anime. Je passe quelques pages
insignifiantes de la brochure de ma-
dame M*** ; je répéterais inutilement
ce que j'ai dit dans mon mémoire his-
torique jusqu'à l'époque du maria-
ge (1). Un dialogue curieux, tendant
(1) Il s'agit encore de la traite de Saint-
Germain. Le porteur se présenta à moi à
l'échéance. Le fait est faux. La traite ne me
fut point présentée (voir pag. 77). Sorel
se rendit à Evreux avant l'échéance, et la
présenta au sieur La Eeuille, qui promit de
l'acquitter. Sur une seconde présentation,
à prouver la non participation de
certaine personne au ravissement de
mon épouse , touve ici naturelle-
ment sa place.
Madame M***, qui, par degrés, a
cessé d'être aimable, devient tout-à-
coup sombre comme un procureur
mécontent à l'audience, quoique ga-
gnant sa cause , soucieux pour l'ave-
nir sur le sort d'un procès à juger
par les tribunaux supérieurs. Elle
entend prouver, comme avocat de son
amie, que mon épouse a été placée
par sa mère chez madame Murat,
en qualité de lectrice.
à l 'échéance, il manqua à sa parole, nia la
signature ; Sorel porta plainte, non à la pré-
fecture de police, mais au commissaire du
Pont - Neuf, quoi que je fusse logé dans
un autre quartier , et je fus arrêté sans
être mandé préalaiblement, comme il est
d'usage.
( 25 )
Je crois que madame M*** est dan
l'erreur.
Mais voyons un peu le dialogue
qui m'a instruit de bien des choses
que je ne savais pas.
Un de mes amis, M. L***, se pré-
senta de ma part chez ma femme,
pour l'engager à venir me voir et à
me porter des secours et des conso-
lations ; mais il ne put l'entretenir
que sous les yeux de sa mère, si on
peut nommer entretien , dit l'auteur,
une conversation où l'épouse captive
eut à peine la permission de placer
quelques mots.
— " Ce langage, monsieur, fait honneur
» à vos sentimens : et ma fille, quand vous
» êtes entré, me parlait à pou près comme
» vous. Mais je suis mère, je dois être in-
» sensible à l'éloquence de l'amitié, aux ins-
» tances même de ce qu'on appelle le devoir
( 26 )
» pour n'écouler que la raison. Revel s'est
» introduit chez moi sous d'assez beaux
» dehors : je l'ai cru riche , on me
» donna bientôt la preuve du contraire ;
» je l'ai cru aimable et sensible, il est dur
» et méchant : je lui refusai donc la main
» d'Eléonore, qu'il n'aurait jamais obtenue
" s'il n'eût-ébloui sa jeunesse, séduit ma-
» dame Campan, trompé la bonne foi de
» madame La - Plaigne » (c'est elle qui
parle). (1)
— « Permettez-moi, madame....
— » Le voilà prévenu d'un crime dont
» il est peut-être innocent, mais qu'il se
" justifie ou qu'il soit condamné , j'aurai
» recours à des protections puissantes, qui
» sauront bien rompre dés noeuds d'où
(1) Mais madame Denuelle consentit au maria-
ge ; elle assista aux cérémonies municipales et reli-
gieuses ; à la noce, elle fut placée a côté du colonel
du 3.e des cuirassiers , qui etait entre elle et ma
femme. L'impartiale madame M***, prétend ce-
pendant, pag. 20 de sa brochure, lignes 6 et 7 ,
que madame La-Plaigne resta dans son boudoir
le jour de la célébration du mariage.
( 27 )
» renaîtrait sans cesse le malheur de ma
» fille. »
Je conviens qu'un M. L*** (puis-
qu'il faut nommer par des initiales),
me fit part, la première fois qu'il me
vit à la Conciergerie (1), d'une visite
à ma femme chez sa mère, et d'une
conversation. Madame M*** fait par-
ler les interlocuteurs à sa fantaisie.
Je lui demanderai si elle a fait re-
cueillir sténographiquement dans le
temps cette conversation , et si elle
en a une copie certifiée. Je reconnais
pour vraies les paroles violentes de
(1) Ce ne fut que plus d'un mois après
ma transfération que je pus voir quelqu'un
à la Conciergerie. C'est donc à cette épo-
que seulement que M. L*** put dire que
je demandais une visite de ma femme et
des secours.
( 28 )
madame Denuelle, relativement à a
séduction prétendue de madame
Campan , à l'éblouissement d'Eléo-
nore , et au projet de me ravir celle-
ci, quand même je serais innocent
de l'accusation qui avait été portée
contre moi. Le rapport de madame
L*** m'instruisit aussi des pitoyables
reproches que reproduit madame
M*** et de l'immorale menace qui a
eu son effet.
— « Revel est un homme estimable et
» cher à ses amis. Si, comme je n'en
» doute point, madame le paie de retour,
» votre projet, qui m'étonne et m'allarme,
» doit augmenter son désespoir.
— » Ma fille n'est point une folle, elle
» ne donne point dans le sentimental,
» comme une héroïne de roman. D'ailleurs,
» qui peut aimer un homme violent, ja-
» loux, emporté, brutal au dernier point ?
» Au surplus, qu'elle réponde elle même.
— » Assurément , monsieur , dit la ti-
( 29 )
» mide Elèonore, j'estimais beaucoup votre
» ami ; mais sa conduite j'ose pour-
» tant affirmer que je ne l'oublierai jamais ;
» et pour mieux lui prouver que je suis
» sensible à ses maux , dites - lui que je
» pars demain avec mon père, pour Saint-
» Germain et Dreux , dans l'espoir d'ar-
» ranger une affaire aussi déplorable. »
Est-il rien de plus affreux que
la conduite de ma belle-mère ? Quels
droits avait-elle sur Eléonore ? Et si
celle-ci n'eût été de connivence, les
devoirs d'épouse n'eussent-ils pas
parlé plus haut dans son âme que
ceux de fille, surtout quand il s'agis-
sait de voir son mari dans les fers ,
qui lui demandait une visite. Si un
complot infernal , dont le fil est in-
visible, n'avait été formé pour me
ravir ma femme , l'eût-on empêchée
de se rapprocher de moi, pour me
consoler, et aider à ma justification ?
( 30 )
En quoi consiste là vertu d'une fem-
me, sinon dans sa fidélité et le dévoû-
ment sans bornes aux intérêts de son
mari dont elle doit partager le sort
dans l'infortune comme dans la pros-
périté ? Ce n'est pas dans des mo-
mens heureux qu'on peut juger des
qualités du coeur ! les plaisirs de la
vie absorbent tous les instans. Si les
procédés et l'harmonie existent entre
époux , si une confiance récipro-
que les anime, le noeud du mariage
a des charmes que rien n'égale. Mais
dans le malheur , l'attachement vrai
se reconnaît, la vertu se montre si
elle existe. Si le coeur d'Eléonore eût
été vertueux, elle se serait arrachée
de sa prison à l'aide de mon ami, qui
l'aurait protégée, pour voler à la
mienne. Elle se contente de jouer la
timide ; elle déclare qu'elle m'esti-
mait beaucoup. Le terme est remar-
( 31 )
quable. Eléonore m'avait donc esti-
mé jusque-là ; on n'estime pas celui
qui nous maltraite et nous tyran-
nise. (1) Si ma femme m'estimait, je
ne l'avais donc pas maltraitée jus-
qu'au jour de mon arrestation! Elle
promet de rie m'oublier jamais, et
proteste qu'elle est sensible à nies
maux !... Termes obscurs et étudiés,
qui décèlent des projets coupables
en pleine exécution alors. Pour me
prouver combien elle était pénétrée
de mes maux, elle se jette dans le
palais et les bras de Murat ! en ré-
ponse à des lettres tendres et tou-
chantes que je lui adressais du fond
(1) La requête en demandé de divorce
de mon épouse , dressée un an après, est
cependant basée sur des excès, des sévices
et des injures. Que de bonne foi !
( 32 )
de mon cachot, elle m'envoie par un
officier d'état-major de la place de
Paris, une lettre pleine de fiel, dans
laquelle elle exige insolemment le
divorce, en me faisant craindre l'in-
fluence de ses protecteurs, tout en
me l'offrant en retour de ma docilité!
Au reste, elle a tenu parole pour
sa promesse de ne jamais m'oublier,
car elle a fait pleuvoir sur moi des
persécutions sans nombre et sans
mesure. Mettons ( ce que je nie ),
que son ravissement ou sa livraison ,
sa prostitution si l'on veut, n'ait in-
flué en rien sur mon premier empri-
sonnement ; on ne peut pas dire que
le rôle qu'elle jouait alors au palais
des rois ne fût cause du second, car
aucun reproche n'a pu m'être fait ni
ne l'a été. Les deux enlèvemens de
mes papiers et leur destruction ; mon
exil à Tours, mon bannissement de
( 33 )
Paris, sont dus à son influence : la
preuve en existe dans les cartons de
la police.
Ma femme s'est montrée si sensi-
ble à mes maux, qu'elle eut la barba-
rie de me laisser partir de Paris pour
mon exil, qu'elle avait sollicité et
obtenu, sans un denier pour me
sustanter, et qu'en me forçant à
me séparer de mes enfans, elle ne
s'est jamais occupée de leur sort
qu'elle avait rendu déplorable en les
privant de leur père. Eléonore s'est
montrée si sensible qu'elle fît arrêter
et exiler de Paris son père et sa mère.
Il faut convenir, madame M***, que
vous avez un modèle de piété filiale,
une épouse bien estimable dans votre
ancienne compagne ! Madame Cam-
pan doit s'applaudir d'avoir formé
un tel coeur !
— « Voilà , madame , une réponse
( 34 )
» digne de vous , et qui va calmer ses
» souffrances ; et si vous vouliez aujour-
» d'hui lui accorder une visite , il se croi-
» rait le plus heureux des hommes dans
» l'abîme où il est plongé. — Ah ! mon-
» sieur, si maman.... — Non, ma fille ,
» non ; cette entrevue serait trop déchi-
» rante : contentez - vous de remplir un
" devoir que vous impose la commiséra-
» tion. »
Mon épouse demande la permis-
sion de sa mère pour venir me voir !...
Epouses vertueuses, reconnaissez-
vous pour compagne et consentiriez-
vous à fréquenter celle-là ? La fable
du voyage d'Evreux et non de Dreux,
où ce voyage même, s'il a eu lieu,
ne sont que des combinaisons calcu-
lées dans le temps pour couvrir aux
yeux du public et de mes nombreu-
ses connaissances, les projets abomi-
nables qui ont été suivis d'exécution.

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