Nuit noire à Dôko

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Au faîte de sa notoriété, le docteur Jack Quéméner ne peut supporter la mort d'un jeune garçon qu'il venait d'opérer ainsi que l'échec de son mariage. Il accepte un poste de chef de cuisine au Congo, au coeur de la région des Grands Lacs, dans une société minière. Le peuple est abominablement pauvre alors que d'autres sont excessivement riches. La guerre civile éclate. Il faut donc lutter pour sauver sa peau. C'est ainsi qu'au milieu des horreurs, des massacres et des viols, il combat la mort en sauvant des vies.
Publié le : jeudi 1 mai 2014
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EAN13 : 9782336346731
Nombre de pages : 262
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Samuel Rouxe

NUIT NOIRE À DÔKO

Ecrire l’Afrique
Ecrire l’Afrique

Roman

L’ armattan
































© L’Harmattan, 2014
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ02953Ȭ5

EAN : 9782343029535

Nuit noire à Dôko

Écrire l’Afrique
Collection dirigée par Denis Pryen

Romans, récits, témoignages littéraires et sociologiques, cette
collection reflète les multiples aspects du quotidien des
Africains.

Dernières parutions

O. TITY FAYE,La chute de la Révolution. Les derniers
complots. La tourmente, livre III, 2014.
O. TITY FAYE,Prêt pour la Révolution ? De l’emprise du
parti unique à la marque du fouet rouge : la révolte. La
tourmente, livre II, 2014.
O. TITY FAYE,! La randonnée dela Révolution Selon
l’étudiant guinéen sous la Révolution. La tourmente, livre I,
2014.
Karamoko KOUROUMA,Poste 5 ou l’incroyable aventure de
Togba, 2014.
Bakonko Maramany CISSÉ,Émigrer à tout prix. L’Amérique,
l’Europe ou la mort, 2014.
Bakonko Maramany CISSÉ,Tombe interdite. Histoire de
l’enfant prodige, 2014.
Abdoulaye MAMANI, Lepuits sans fond,2014.
Pino CRIVELLARO,Burundi mon amour,2014.
EL HADJI DIAGOLA,Un président fou, 2014.
J.D PENEL,Idriss Alaoma,Le Caïman noir du Tchad, 2014.
Koffi Célestin YAO,Le bateau est plein, je débarque, 2013.
Kapashika DIKUYI,Une étrange famille congolaise et son
odyssée, 2013.
Patrick-Serge BOUTSINDI,Jour des funérailles à Poto-Poto,
2013.
El hadji DIAGOLA,Ma femme m’a sauvé la vie,2013.
Gilbert TSHIBANGU KANKENZA,À la rencontre du destin,
2013.
Abderrahmane NGAÏDÉ,Une nuit à Madina do Boé, 2013.
Henri PEMOT,Kimpa Vita, Une résistante Kongo, 2013.
Richard GUERIN,Le médecin errant de l’Afrique, les
aventures de Jonas, 2013.

Samuel Rouxe

Nuit noire à Dôko

roman










LȇHarmattan

A mes enfants.
A mes petitsȬenfants.

« Nȇoublie pas, mon âme, qui attend, toi qui es attendue. Je te
nomme mon frère : car ils sont frères tous ceux qui, du même berceau
au ventre de la mère, passent au même lit, dans le ventre de la terre. »
André Suarès

Chapitre I

Putain dȇavion

Étrange de me retrouver dans ce putain dȇavion, étrange mais pas surȬ
prenant. Jȇavais envie de partir, de voir dȇautres horizons, et pour sûr,
jȇétais déjà servi. Il était là, juste assis un peu plus loin, une vingtaine
de sièges plus avant. Les gens se retournaient, le dévisageaient. Mais
diable, que faisaitȬil dans ce putain dȇavion ? Jȇai lȇair de me répéter
comme si la vieillesse sȇétait emparée de moi. A quaranteȬquatre ans, je
me sentais encore bien fringuant, ce nȇétait donc pas une question de
vieillesse. Simplement lȇenvie de gerber sur ce quȇil représentait. Pour
dire vrai, je ne lȇai jamais aimé, ni du temps de sa jeunesse, ni aujourȬ
dȇhui où bien plus gros, plus obèse, plus obscène, il justifie toute mon
antipathie viscérale. Dans pratiquement tous ses films, il mȇest apparu
grossier et vulgaire, pédant à souhait. Du talent, il en est pourvu mais
pour en faire quoi… Cȇest à se demander si le cinéma nȇest malheureuȬ
sement quȇune espèce de boudoir à travestir toutes les réalités et avant
toute chose la sienne, celle qui vous gouverne comme lȇenvie, la jalouȬ
sie, lȇorgueil, lȇavarice ou pire encore la cupidité. Il mȇest définitivement
antipathique. Même son arrogance verbale mȇindispose, son phrasé
très souvent lent et appuyé, trop systématiquement accentué pour être
juste. Il ne joue pas un texte, il joue luiȬmême, il se joue des autres, il
surjoue avec emphase et dédain. Nous devions passer une douzaine
dȇheures ensemble et voilà que déjà il se faisait remarquer par le

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personnel de lȇavion. Le voyage promettait dȇêtre animé… Entebbe
était encore loin.

Je nȇy croyais toujours pas. Il y avait comme une sorte de défi pour
avoir présenté ma candidature pour ce job. Bien sûr, je parlais anglais.
Bien sûr, jȇavais lȇexpérience requise. Pourtant mon âge me semblait
être un facteur plutôt négatif. Il est vrai que ce critère ne joue défavoȬ
rablement que dans le contexte de sociétés typiquement françaises. En
effet, il est navrant de constater à quel point tous les cadres dirigeants
de notre beau pays ont toujours eu peur et de sa jeunesse et sa vieillesse
comme si le bon âge se résumait à une vingtaine dȇannées, un peu
comme un comté quȇil faudrait déguster entre 12 et 18 mois dȇaffinage.
Avant et après, rien, pas bon, dégueulasse, le chômage ou le déstockȬ
age. Cette peur innée et quasi despotique ne se rencontre pas vraiment
dans les pays angloȬsaxons. Au contraire, les diplômes ne leur suffisent
pas toujours. Il leur faut autre chose, lȇexpérience, lȇenvie, la chance…
Dȇautres facteurs qui chez nous sont parfaitement incompréhensibles,
je dirais même rédhibitoires. Jȇaime bien les Anglais, moins les
Américains et beaucoup plus les Irlandais. Il est vrai aussi que mon
nouveau boss était de Dublin et que peutȬêtre mon passé plaidait en
ma faveur, moi qui durant quelques vacances y avais séjourné. Jȇaime
ce pays pour ses nuages, sa bruine, ses quatre saisons qui se renconȬ
trent bien souvent en une seule journée. Jȇaime les Irlandaises, leurs
taches de rousseur, leur insouciance, leur désinvolture. Jȇaime son
rugby et sa folie. Jȇaime ce pays pour mȇavoir fait oublier tout simpleȬ
ment mon passé et mȇavoir réappris à aimer doucement le corps dȇune
femme. Et me voilà embarqué dans une drôle dȇaventure au milieu de
lȇAfrique, dans une zone de guerres larvées, de misère, de pauvreté,
dȇindigence. Alors ce gros con qui se pavanait au milieu des passagers,
allant dȇun siège à lȇautre, me rendait malade.

Je partais pratiquement dans lȇinconnu et je ne pouvais pas préȬ
tendre que mes quelques années de militantisme au sein dȇune ONG
me seraient dȇun grand secours. Jȇavais bien protesté depuis ma rue de
petit occidental contre les multinationales, contre la misère, contre
lȇexploitation des peuples du tiersȬmonde, un idéal de postȬsoixanteȬ
huitard. A cette époque, on voulait seulement que les gens dȇAfrique

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ou dȇailleurs vivent, pas quȇils survivent. Cȇétait dans les années 80.
Mais la révolution tant attendue nȇest jamais venue. On en était aujourȬ
dȇhui réduits à leur proposer uniquement la survie dans des camps
surpeuplés. Quelle déception, quelle tristesse, quelle dégringolade.
DitesȬmoi donc pour quelles raisons avonsȬnous laissé vivre tous ces
miséreux pour quȇà leur tour, leurs propres enfants connaissent une vie
pire que la leur. Le monde me devenait de plus en plus ignorant de sa
propre condition. Pourquoi alors partir ? Pour voir. Pour me rendre
compte de mon ignorance. Du voyeurisme qui sait. Je ne sais pas. Je
dirais quȇun peu dȇexotisme ne fait jamais du mal surtout que les
quelques vaccins reçus me protégeaient davantage que tous ces
Congolais analphabètes. Le mal, je leur laissais. Fièvre jaune, paluȬ
disme, tétanos, hépatite, ce nȇétait pas pour moi. Jȇavais dans ma poche
mon petit carnet jaune de prophylaxie délivré par lȇOMS, mon sésame
indispensable pour traverser les frontières et les maladies. Il était à
jour, tamponné, certifié. Je ne craignais rien. Ou presque rien. Je dis
presque car il y a toujours cette part dȇincertitude lorsque vous volez
vers des zones de tensions et apparemment les renseignements glanés
ici ou là me le donnaient à penser. Cette partie de la RDC limitée au
sud par le Kivu et à lȇest par lȇOuganda connaissait épisodiquement
des combats liés aux richesses de son sousȬsol. A quaranteȬquatre ans
je me sentais encore jeune mais surtout sans enfant à charge ni épouse
qui pouvaient me retenir. Libre. Cette chère liberté qui autorise tous les
voyages, tous les rêves. Et toujours ce gros con qui se dandinait ostenȬ
siblement. Ce nȇétait pas une répétition pour un film prochain, non, il
était sur lȇécran comme il était dans la vie réelle, un homme dépourvu
de conscience, un malotru, un vulgaire. Quel talent avaitȬil ? Celui
dȇêtre un bon acteur… Oui, sans nul doute. Celui dȇêtre un homme…
Non, avec certitude.

Ma valise contenait bien trop dȇaffaires et surtout des choses superȬ
flues comme des pulls, des chemises en coton, des pantalons et pas asȬ
sez de shorts, de chemisettes, de polos… Jȇaurais dû me renseigner un
peu mieux, être aussi plus futé, réfléchir un minimum. Ce nȇétait pas
au pôle nord mais sous lȇéquateur que je me rendais. Et en plus, durant
la période sèche, ce qui à lȇévidence me garantissait de fortes tempéraȬ
tures. Jȇemmenai aussi pas mal de savons au parfum de lavande,

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beaucoup trop. Pourquoi autant ? A cause sûrement des informations
données par ma compagnie. Jȇavais aussi pris mes couteaux, un
pantalon de cuisine, plus un calot mais pas de veste, ni de chaussures
de sécurité qui devaient mȇêtre fournies dès mon arrivée au camp. MiȬ
octobre, quand je quittai la France, le temps commençait à être froid et
humide, ce qui rendait mon départ bien agréable. A Paris où je
rencontrai ma sœur avant de mȇenvoler, je voyais des gens
emmitouflés, au teint pâle, tristes, le regard chiffonné. Cela me rendait
heureux. Je devais rentrer plus ou moins en fin dȇhiver lorsque les
mauvais jours seraient finis. Dans cet avion jȇavais déjà une partie de
lȇAfrique sous mes yeux et aussi ce que lȇEurope pouvait avoir de pire
dans lȇexcès et lȇoutrecuidance. Jȇavais des visages fins aux sourires
discrets, les regards fiers, un peu émaciés, des gens longilignes aux
ports droits et altiers. Jȇavais des Africains plus joufflus et joviaux, tout
en rondeurs débonnaires, souriants. Je nȇavais pas de pygmées. Non.
CeuxȬlà, si un jour je devais les rencontrer, ce serait dans la forêt
équatoriale à la végétation dense, impénétrable. Et il nȇétait pas certain
que cela soit véritablement possible. Sur lȇécran de télévision nous
pouvions voir en temps réel notre progression. Nous étions en ce
moment auȬdessus du désert mais impossible de voir quoi que ce soit.
Trop haut, trop loin… trop de vide…

Je devais arriver le soir à Entebbe en Ouganda. Je ne connaissais de
ce pays que son ancien président, le fameux Idi Amin Dada, connu
pour être un dictateur sanguinaire, un despote comme le monde et
lȇAfrique en produisent encore un peu trop. Rien ne me disait quȇen
RDC, sous couvert de république, le régime serait plus démocratique.
Mais je nȇallais pas si loin pour faire la révolution, armé de mon simple
couteau de cuisine. Jȇaurais bonne mine dȇattaquer de la sorte un camp
militaire pour libérer un pays à moi tout seul. Jȇétais chef de cuisine,
pas Che Guevara. Où étaient donc mes guérilleros ? Jȇavais besoin uniȬ
quement de commis de cuisine, de chefs de parties, dȇun second… et
de marmites, planches à découper, économes, casseroles… Mon traiteȬ
ment, avouonsȬle sans trop de gêne, était très correct, bien auȬdessus
du salaire moyen français et donc une vraie fortune en RDC. Quȇy
pouvaisȬje ? Pas grandȬchose. Je nȇétais pas le ministre du travail non
plus. Chacun à sa place. Moi, je nourrissais les hommes, sans

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distinction de couleurs de peau, de religions, de croyances ou toute
autre imbécillité de ce genre. Jȇétais ce que lȇon nomme encore un
expat… Alors pour la gloriole, il fallait attendre.

Jȇécoutais discrètement les conversations aussi bien des Européens
que des Africains. Des Français, quelques sièges devant moi, parlaient
de leur safari. Jȇen étais révolté. Ma conception de la vie nȇadmet pas
de tuer un animal par simple plaisir, encore moins en Afrique pour
satisfaire une envie de gros gibier. Je ne comprends ce genre dȇassassiȬ
nats. Où peutȬon trouver du plaisir à tuer gratuitement ? Peu à peu je
compris quȇil sȇagissait dȇun safari photos organisé dans une réserve.
Jȇétais soulagé, aussi bien pour lȇanimal qui ne serait pas sacrifié à la
monstruosité humaine, que pour ces hommes. PeutȬêtre que le monde,
parfois, était capable de changements…
A un moment donné, la chef de cabine est intervenue pour calmer
notre représentant du cinéma français. De plus en plus il sȇoctroyait des
libertés. Visiblement son statut de star lui montait à la tête en sȇimagiȬ
nant que tout le monde le reconnaissait. Ce nȇétait visiblement pas le
cas de la jeune femme qui lui ordonna sèchement de reprendre sa
place. Malgré sa notoriété, il dut obtempérer. Jȇétais heureux. Jusquȇà
notre atterrissage son comportement sȇaméliora.

De mes informations glanées sur internet, je me rendis vite compte
que cette région mais aussi tout le Congo regorgeait de richesses miȬ
nières de toutes sortes, or, cuivre, coltan, cobalt, uranium, zinc, plomb,
cadmium, tungstène, diamants… Si lȇon ne comprend pas cette réalité,
on ne comprend rien aux conflits de cette région. Le montant total de
ces richesses en dollars est supérieur à la valeur du pétrole de toute
lȇArabie Saoudite. Dȇun côté 24 000 milliards de dollars, de lȇautre 17
000 milliards. Cela mȇa donné le vertige, mȇa sidéré. Il y avait aussi des
photos montrant des centaines d’enfants travaillant dans des mines à
ciel ouvert, montrant des camps de réfugiés, montrant une pauvreté
insoutenable. Ce qui mȇa le plus abasourdi fut de constater que le PNB
par habitant plaçait la RDC comme lȇavantȬdernier pays dans le
classement mondial. Des chiffres comme cela, on ne peut les oublier.
Ils vous marquent à tout jamais. Je ne partais donc par vraiment en
vacances car j’avais envie de comprendre pourquoi avec autant de

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richesses un pays restait dans le dénouement le plus total. Je suppose
que notre star française nȇavait pas autant de scrupules en voyageant.
Elle montrait son passeport et les portes de tous les palaces sȇouvraient
miraculeusement sans trop problèmes, même les portes de certains paȬ
lais présidentiels dont la gouvernance ne tenait guère compte des
droits de lȇhomme. Mais cela est une autre histoire.

Mon voyage avait été soigneusement organisé par ma compagnie
depuis Kampala où vivait le responsable Afrique, un certain Peter. Dire
que je nȇai pas eu certaines craintes avant de partir serait mentir, tout
comme de prétendre que je ne me sentais pas un peu heureux de faire
un si long voyage. Cȇétait un mélange des deux, des trois, des quatre,
et plus encore. Une excitation matinée dȇappréhension. Partir loin, déȬ
couvrir dȇautres paysages, une autre culture, voir la misère, comȬ
prendre le monde, gagner correctement ma vie. Oui, tout cela. En arriȬ
vant à Entebbe, Gilberto, un Brésilien salarié comme moi par lȇAFS
mȇattendait. Il serait plus juste de parler de collaborateur car ce mot
sousȬentend une parfaite acceptation de la politique interne à lȇentreȬ
prise. All Food Service comme son sigle lȇindiquait, proposait ses serȬ
vices sur tout le continent africain, du Mali au Kenya en passant par le
Togo, le Burkina Faso, une petite multinationale qui prospérait assez
bien, capable de nourrir en une seule journée sur plusieurs sites des
milliers de travailleurs. Je passais la douane sans trop de problèmes,
remplissais une fiche de renseignements, indiquais le motif de mon séȬ
jour, recevais un visa transitoire, payais 30 dollars. En sortant de lȇaéȬ
roport ce ne fut pas véritablement un choc comme jȇaurai pu mȇy
attendre. La vie sȇécoulait normalement, des gens couraient, vous inȬ
terpellaient chaleureusement, vous proposaient un taxi, payaient lȇhoȬ
rodateur, chargeaient des valises. Il faisait noir et la température plutôt
agréable. Par le passé ma plus grande stupeur dans un pays étranger
en sortant de lȇaéroport, fut mon séjour en Ukraine à quelques heures
de Paris. Dans ce pays de lȇancienne URSS, les différences vous
apparaissaient plus anachroniques et totalement effarantes. Les gens
mendiaient dès la sortie de lȇavion, vous apostrophaient parfois vioȬ
lemment. On percevait une misère inquiétante car européenne. Ici, ce
brouhaha rempli de nonchalance semblait tout à fait normal et accepȬ
table. On ne voyait pas de gens malheureux ou vindicatifs, au

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contraire, il y avait de la bonne humeur, de lȇinsouciance. Une joie bon
enfant. Ce fut ma première agréable surprise. Gilberto mȇexpliqua quȇil
était mon correspondant pour toutes mes commandes lorsque je serai
à Dôko, aussi bien produits alimentaires que produits de droguerie. Il
prit ma valise et mȇemmena directement à sa voiture. Jȇétais avide de
regarder tout, absolument tout. Nous quittâmes rapidement lȇasphalte
dȇune route plus ou moins goudronnée pour prendre une route seconȬ
daire beaucoup plus incertaine, sans éclairage, aux nids de poule très
piégeux. Bien sûr, il nȇy avait aucun trottoir, juste de la terre, et des gens
qui longeaient au péril de leur vie le flot incessant de véhicules. Nous
commencions à véritablement changer de continent. De chaque côté de
la route, dȇinnombrables petites boutiques faites de bric et de broc et
recouvertes de tôles ondulées, donnaient une impression de construcȬ
tions anarchiques savamment organisées. Elles étaient misérables, fraȬ
giles, multiformes et bigarrées. Éclairées pour la grande majorité dȇune
faible et souvent unique ampoule, elles proposaient toutes sortes de
produits, de la clé à molette à la carte téléphonique prépayée, du faiȬ
tout au sac en cuir made in china. On pouvait facilement reconnaître
par des publicités envahissantes les grandes marques internationaleȬ
ment connues et reconnues, des boissons gazeuses aux produits téléȬ
coms. Il y avait comme de lȇindécence à voir leurs logos, signes ostenȬ
tatoires dȇun monde moderne dispendieux, côtoyer lȇindigence et la
misère. Mais lȇargent se moque des frontières. Money is money. Parfois
lȇon pouvait voir un immeuble ou une maison en cours dȇachèvement
surmontés de paraboles, entourés de hauts murs que venaient couronȬ
ner des rouleaux de fils barbelés. Le contraste était saisissant et surréaȬ
liste. La misère, la pauvreté, la richesse, lȇindifférence, le désir des uns,
lȇenvie des autres. Je me sentais revenir au temps du farȬwest, dans un
univers convulsif où tout semblait possible entre désordre obsessionȬ
nel et pagaille délicieusement jouissive. Je laissais derrière moi mes
appréhensions et mes fantasmes. Lȇaventure commençait. Bonjour
lȇAfrique.

Au bout dȇune vingtaine de minutes, nous arrivâmes dans une imȬ
passe où se trouvait lȇhôtel « The Lodge of serenity ». Le nom, en un
pareil endroit, me semblait bien extravagant, sûrement un vestige de
lȇhumour anglais. Devant nous une grande grille fermée et surmontée

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de pointes en fer. Tout autour en guise de protection, on pouvait encore
voir une enceinte ayant une vague ressemblance avec le fameux et trisȬ
tement célèbre mur de Berlin, agrémentée comme il se doit dȇun lacis
de fils de fer barbelés. Visiblement tout était fait pour dissuader les inȬ
trus et protéger la tranquillité des riches occupants. Gilberto sortit de
la voiture et sonna. Au bout de quelques instants un garde dans un
uniforme bien trop ample pour lui et armé dȇun fusil ouvrit la porte et
questionna mon chauffeur. Lȇhomme, presque un adolescent, nȇétait
pas bien grand ni très costaud et son arme presque aussi lourde que
lui. A sa mine très solennelle, on devinait quȇil prenait son rôle très au
sérieux. Trop peutȬêtre pour sȇaventurer à le contrarier, un accident est
si vite arrivé. Il nous laissa entrer dans ce havre de paix où tout était
fait pour satisfaire le client de passage. On me reçut avec courtoisie,
peutȬêtre un peu mieux que ce qui se fait en France. Nous avons trop
lȇhabitude de nous croire les champions en ce domaine. Il est très insȬ
tructif de regarder ce qui se fait ailleurs. La clef de ma chambre entre
les mains, je partis déposer mes deux bagages pour ensuite prendre
une douche. Il y avait un grand lit protégé par une moustiquaire, une
salle dȇeau très correcte, et le calme… Une fois douché, je pris lȇair un
bon moment dans le jardin qui était faiblement éclairé de lampions et
où se faisait entendre et voir une multitude de petits passereaux. Il faiȬ
sait bon. La végétation luxuriante et entretenue pouvait justifier le nom
de lȇhôtel. Plus tard je dînai en compagnie de plusieurs couples aussi
bien en provenance dȇAngleterre que du Japon. Une fois dans mon lit,
je mȇendormis rapidement.

Le lendemain pour le petitȬdéjeuner lȇhôtel proposait un breakfast
copieux à la mode angloȬsaxonne, héritage de la couronne britannique,
bacon, eggs, baked beans and tomatoes… Je me contentais dȇun
continental breakfast, pain et confitures avec comme concession à la
culture « so british » le thé. En attendant mon taxi qui devait me
conduire de nouveau à lȇaéroport pour la suite de mon voyage jusquȇà
Dôko, je flânai un peu dans le jardin. Il y avait une belle pelouse
parfaitement entretenue, rase et verte à souhait. Ce que je nȇavais pas
pu voir le soir de mon arrivée me sautait aux yeux ce matin. Sur un des
côtés de lȇhôtel, on pouvait difficilement apercevoir à travers la
végétation et une embrasure du mur, une case bâtie en argile noire et

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surmontée d’un toit de chaume. Il y avait un vieil Africain accroupi sur
ses jambes maigrichonnes qui surveillait un tout jeune gamin
dȇenviron trois ans, nu comme un ver, le ventre ballonné. Une image
dȇÉpinal certes diront certains mais une triste réalité. A côté dȇeux une
femme vêtue uniquement d’un morceau de tissu, battait
inlassablement le mil. Ses seins se balançaient au rythme de son pilon.
Autour de la case ce nȇétait que terre battue et pauvreté, quelques
poules, des bassines, des jerricans dȇeau… et un feu à même le sol entre
plusieurs grosses pierres. Ce spectacle faisait un contraste saisissant
avec lȇhôtel. Je venais de manger à ma faim sans me soucier de qui que
ce soit alors quȇà quelques mètres de mon assiette lȇindigence avait des
yeux, les yeux tout ronds dȇun petit enfant misérable au destin déjà
tracé. Cȇest aussi cela lȇAfrique, de grandes disparités si proches les
unes des autres. Je nȇétais plus dans ma rue en train de plaider au sein
dȇune ONG une cause à laquelle je croyais, non, la cause était ici,
derrière ce mur, entre les mains de cette femme, dans ce tout petit
espace. La réalité nȇest jamais celle que lȇon imagine… On peut
protester des années dans le confort douillet de ses certitudes et ne rien
voir. Jȇavais les miennes mais je sentais bien quȇelles vacillaient un peu.

Lorsqu’arriva mon taxi, je chargeai ma valise et mon sac dans le
coffre du véhicule et nous primes tranquillement la direction de lȇaéroȬ
port. Aussitôt arrivé, je me rendais à lȇembarquement pour retirer mon
billet. Au comptoir, personne ne trouvait mon nom. Rien. Jȇétais inȬ
connu, un voyageur perdu. Je mȇinquiétais bien un peu devant le
manque de réactivité du personnel de lȇaéroport. Jȇy voyais déjà une
certaine nonchalance africaine. Il fallut attendre un responsable pour
quȇenfin jȇapprenne que je voyageais par un vol privé spécialement
affrété pour les employés de Kibali, société minière pour laquelle
travaillait AFS. Cȇétait un petit bimoteur pour une douzaine de passaȬ
gers, pas plus. Parmi ceuxȬci se trouvaient le responsable du projet reȬ
construction dȇorigine sudȬafricaine, quelques géologues congolais et
dȇautres employés de retour de congé. Nous étions un de trop, treize
au lieu de douze. Il voyagera donc sur le prochain vol, soit dans deux
jours. Je voyais bien que pour ces hommes qui commençaient déjà à
me questionner sur mes intentions culinaires que le repas revêtait une
réelle importance. A partir de ce momentȬlà, je nȇétais plus un

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travailleur lambda mais le chef de cuisine, une personne un peu à part
aussi bien dans leur esprit et que dans le camp. Avec le bar, lieu de
repos et de détente, cȇétait le second endroit dans leur priorité. Un des
géologues, répondant au nom de Maurice et originaire de Kinshasa,
confirma mes craintes par ses propos critiques :

Jȇespère que nous allons mieux manger maintenant…

Pourquoi ? Vous nȇêtes pas content de la nourriture ?

Non, on peut mieux faire. Surtout au niveau hygiène… il y a du
laisser aller…

Ah, bon…

Oui, surtout les Français ont une bonne réputation pour le cuiȬ
sine… alors cela ne peut quȇêtre meilleur.
Maurice était ce que lȇon peut appeler un jeune Congolais occidenȬ
talisé. Bel homme, il appartenait à la nouvelle génération plus instruite,
plus désireuse de modernité, soucieuse de développer son pays selon
des critères de justice et dȇégalité. Il était lȇAfrique de demain.

Durant le voyage, une seule chose comptait, regarder ce qui se pasȬ
sait en bas, à plusieurs centaines de mètres sous mes pieds. Je pouvais
apercevoir au loin les grands lacs africains en commençant par le lac
Victoria. Il y eut ensuite le lac Kyoga beaucoup plus petit et pour finir
le lac Albert qui délimitait la frontière entre lȇOuganda et la RDC. Les
paysages étaient fabuleux, des forêts, des rivières, des fleuves, parfois
dȇimmenses clairières où lȇon devinait quelques huttes, des cultures viȬ
vrières et des hommes bien minuscules vus de si haut. Je nȇétais plus
le touriste mais lȇexpat… un gars à leur image, venu pour vivre avec
eux une aventure particulière.

Le premier arrêt fut lȇaéroport international de Bunia. Je ne sais pas
ce qui était le plus choquant, mais sans mentir il me semble que parler
dȇaéroport international est en soit pour un Européen, non pas un menȬ
songe, ni même une escroquerie mais une caricature, une provocation,
au mieux une farce douteuse. Cȇétait simplement une piste unique de
couleur ocre au milieu de la végétation avec comme tour de contrôle
une innocente cabine téléphonique particulièrement défraîchie qui se
demandait ce quȇelle faisait là. Je connaissais lȇhumour so British, lȇhuȬ
mour belge mais lȇhumour congolais mȇétait inconnu jusqueȬlà. A

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présent, je pourrais en parler. Cette petite pause nȇavait comme ultime
but que de percevoir les droits dȇentrées des marchandises et des perȬ
sonnes sur le territoire congolais. Bien sûr, le prix de mon visa sȇélevait
à plusieurs centaines dȇeuros mais cela nȇétait pas suffisant. Il fallait
encore débourser quelques euros supplémentaires pour un simple
tampon. A la limite de lȇaéroport se trouvait un camp militaire de
lȇONU reconnaissable par ces trois lettres écrites en gros caractères sur
tous les véhicules. Il nȇy avait plus aucun doute, nous étions en zone
de conflits. Le décollage prenait du retard. Je voyais bien que certains
événements étaient anormaux. Les gens discutaient âprement autour
du bimoteur, ouvraient les portes, les fermaient puis de nouveaux les
ouvraient, comptaient et recomptaient les colis. Le commandant de
bord nous informa que le responsable local de lȇadministration congoȬ
laise souhaitait taxer deux fois des marchandises alors que théoriqueȬ
ment elles étaient libres de droit. Maurice mȇavoua tranquillement que
cela était tout à fait habituel et quȇil fallait accepter, prendre son mal en
patience. A Kinshasa, me ditȬil, de telles choses ne se passaient plus. Il
ajouta avec un certain dédain : ici nous sommes en brousse. Je voulais
bien le croire. De Dôko à Kinshasa, il y avait plus de deux milles kiloȬ
mètres à travers la jungle équatoriale et donc aucune route possible. En
France, on dirait avec un certain humour, cȇest la campagne, ce sont des
paysans, des incultes… On trouverait cela pittoresque. On en rigolerait
presque. On pourrait éventuellement se fâcher, rouspéter contre le
képi. A cet endroit précis, le pittoresque avait de drôle de pratiques,
plus proches du racket et du marchandage que de lȇapplication stricte
des lois. Lorsque je sortis mon appareil photos pour prendre quelques
clichés, Maurice sans attendre vint me voir :

Range ton appareil.

Et pourquoi ?

On va te demander plusieurs dizaines dȇeuros pour les photos.

Il nȇy a rien de spécial… Ce nȇest quȇun avion… un bâtiment…
quelques véhicules… la brousse…

Range le quand même sinon tu es certain dȇavoir des ennuis…

Devant son insistance et mon ignorance des coutumes locales, jȇobȬ
tempérai et attendis sagement la suite. Après de longues palabres, le
prix demandé par lȇagent douanier fut divisé par deux. Et nous

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repartîmes pour notre dernier vol, direction Dôko. Jȇaime bien ce nom.
Il est tout à la fois mystérieux, énigmatique, poétique. Un nom court
qui claque, qui résonne, qui tempête. Dôko, cȇest le cri du guerrier qui
sȇavance vers vous et vous menace, cȇest la lance qui se dresse au ciel.
Dôko. Dôko…Et vous voyez surgir le peuple de la forêt, vaillant, couȬ
rageux. Cȇest le bruit du tambour. Vous fuyez. Vous courez. Vous disȬ
paraissez… Jȇimaginais. Mais étaitȬce bien la réalité…

Le commandant de bord, une fois arrivé à proximité du camp, déȬ
crivit deux ou trois cercles bien auȬdessus de notre base pour nous
montrer toute son étendue. Ce qui se remarquait le plus était lȇenȬ
semble des baraquements constitués de constructions modulaires type
algéco alignés les uns aux autres. Sur un des camps secondaires, il pouȬ
vait y avoir plus dȇune centaine de ceuxȬci. Dans lȇavion, un des géoȬ
logues mȇinforma que dans quelques mois ils hébergeraient à peu près
un millier de travailleurs indonésiens venus spécialement pour faire
fonctionner lȇusine. Je nȇarrivais pas encore à comprendre ce qui se pasȬ
sait exactement ici et quelle était le projet mais il me paraissait imȬ
mense, démesuré. Jȇavais vaguement compris quȇil sȇagissait dȇune
mine dȇor et dȇun consortium de sociétés angloȬaméricaine et sudȬ
africaine mais je dois avouer que cela restait flou. Sur une des collines
entourant le camp, on pouvait voir un immense pylône de télécommuȬ
nication qui assurément devait être le point de repère principal à pluȬ
sieurs dizaines de kilomètres à la ronde. Il était immanquable. Une fois
atterris sur une piste ocre, nous fûmes reçus par un petit comité
dȇaccueil constitué par la secrétaire de direction Siska, son chauffeur et
trois ou quatre autres personnes dont lȇépouse américaine du directeur
financier et de MarieȬLouise, responsable du projet jardin. Au début
de mon arrivée, je ne comprenais pas le rôle de chacun au sein de Kibali
Rangold Ressources. Il mȇa fallu plusieurs jours pour comprendre qui
était qui, tout comme les enjeux financiers et stratégiques du projet.
Après avoir été chaleureusement reçus, nous montèrent tous dans pluȬ
sieurs jeeps pour rejoindre le camp de base distant dȇune centaine de
mètres. En sortant de cet aérodrome de brousse plutôt sommaire, deux
plantons sans arme nous ouvrirent la barrière. Ils étaient un peu plus
décontractés que mon factionnaire de lȇhôtel dȇEntebbe. Pour rentrer
dans le camp de base, nous dûmes de nouveau franchir un autre poste

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plus important. Les Congolais en faction nȇétaient toujours pas armés
et visiblement heureux de la fonction quȇils occupaient tant leurs viȬ
sages affichaient des mines souriantes. On se demandait bien à les voir
ainsi ce qui pouvait arriver dans un endroit si paradisiaque pour justiȬ
fier leur présence. Tout autour ce nȇétait que luxuriance, de grands
arbres, de grandes herbes, un soleil magnifique. Je me sentais bien.

Aussitôt arrivé on me donna la clé de mon logement, un algéco tout
neuf ayant tout le confort moderne, climatisation et TV satellitaire avec
écran géant. Bien sûr la surface était mesurée mais avaisȬje le droit de
me plaindre. Non, assurément non. Une fois à lȇintérieur, jȇen profitai
pour défaire ma valise et prendre une douche puis je me dirigeai diȬ
rectement vers la cuisine, très curieux de rencontrer mes futurs colȬ
lègues de travail. Dehors la température atteignait déjà les 40 degrés.
Le camp ressemblait à ce que je pouvais imaginer, à part quelques déȬ
tails auxquels je ne mȇattendais pas vraiment. Tout dȇabord, il était
dȇune propreté remarquable, traversé par de larges allées ellesȬmêmes
délimitées par de grosses briques carrées mises en losange. On trouvait
des poubelles disposées régulièrement. Pour le nouvel arrivant, des
panneaux indiquaient avec précision chaque lieu, bars, cantines, maȬ
gasins, garages, buanderie. Un peu partout étaient aussi aménagés des
parkings où stationnaient de gros 4x4 rutilants. Et puis un héliport au
milieu du camp, juste en face dȇune grande salle de réception. Tout était
prévu, organisé, balisé. On sentait lȇesprit méthodique dȇune
planification sans faille où au nom de la rentabilité tout devait être géré
avec méthode. Pour mon esprit dȇEuropéen habitué à un certain degré
de civilisation, rien dȇinhabituel, au contraire, cela me rassurait. En
allant vers la cuisine, je croisais des travailleurs pour la plupart en
pause. Cȇétait lȇheure du repas. Tous, absolument tous, me saluèrent
avec gentillesse, ce qui est souvent rare en France où lȇindifférence est
une règle de plus en plus courante. ÉtaitȬce la pauvreté, la culture, ma
bonne mine… je ne saurais le dire, pourtant lȇaccueil des simples
employés me réjouissait autant que celle des cadres. Jȇavais
lȇimpression dȇêtre déjà lȇun des leurs.

Au lieu de rentrer dans la cuisine par le mess, je préférai utiliser la
porte extérieure. Je rencontrai ainsi mes premiers collaborateurs qui

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pour la plupart se montrèrent étonnés de me voir. Tous savaient que je
devais arriver mais ils sȇimaginaient que je ferais mon apparition auȬ
trement, par la grande porte peutȬêtre. Dans la cuisine, jȇentendis
quelques phrases dont un mot revenait souvent « mouzougou ». Ce
qui mȇa le plus gêné lors de ce premier contact fut lȇodeur pestilentielle
qui émanait de lȇendroit, une odeur forte de viande en décomposition.
Sans rien dire, jȇessayais de comprendre discrètement dȇoù provenaient
ces émanations. Sur une chaise un peu en retrait, assis face à lȇécran de
son ordinateur, je vis le chef de cuisine que je remplaçais. Je mȇavançai
vers lui pour me présenter. Lȇhomme, un Kényan à la forte corpulence,
se leva. Il ne parlait pas français mais par contre utilisait lȇanglais et le
swahili très utile dans cette partie de lȇAfrique. La blancheur de sa veste
mȇétonna. Elle était aussi propre que la chasuble dȇun prêtre avant la
messe. Apparemment, il était plus ici pour commander que pour exéȬ
cuter. Le parfait exemple de lȇAfricain qui devenu chef, oubliant sa poȬ
sition antérieure, exploite à son tour dȇautres Africains sans la moindre
hésitation. Par la suite, jȇen fis la détestable expérience. Lȇhomme ne
change pas, quelle que soit la latitude ou la longitude où il vit. Il reproȬ
duit plus souvent les mauvais exemples que les bons. John était le parȬ
fait représentant de ce quȇil ne faut jamais faire en cuisine, ni ailleurs
du reste. Il empestait la supériorité à plusieurs mètres, dirigeant avec
désinvolture mais ordonnant avec fermeté ce quȇil croyait être bon
pour lui. Les autres nȇétaient que des faireȬvaloir tout juste capables de
répéter les mêmes gestes sans savoir pourquoi. Aucune envie
dȇaméliorer ou de progresser, uniquement la routine jour après jour. Je
commençais à deviner en quelques secondes lȇampleur de ma tâche. En
attendant le départ de John, je décidai dȇy aller progressivement, sans
heurter les consciences toujours plus promptes à se rebeller quȇà adȬ
mettre le changement et ici, il sȇavérait capital. Ma grandȬmère avait eu
lȇintelligence de me répéter enfant que lȇhabitude est une seconde naȬ
ture chez lȇhomme. Et invariablement, elle ajoutait, dépitée, une très
mauvaise nature. Je mesurai combien sa parole était juste en ce lieu.

Sans rien dire, jȇobservai ce qui se passait autour de moi et compris
enfin dȇoù venaient ces odeurs infectes, tout simplement de quatre
grosses poubelles dont se servaient les cuisiniers. Visiblement cela
nȇindisposait personne. Un peu plus curieux, jȇouvris quelques frigos

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pour avoir la désagréable surprise de constater leur manque de proȬ
preté, mais chose encore plus invraisemblable, la présence de centaines
de blattes, que disȬje, des milliers. Elles pullulaient de toutes parts, inȬ
fectaient les parois des frigos mais aussi des murs. Lȇhygiène visibleȬ
ment ne constituait pas un de leurs soucis, bien au contraire. Je comȬ
prenais de mieux en mieux les paroles de Maurice. Le sol nȇétait pas
dans un meilleur état, crasseux et maculé de sang. Sur les étagères, derȬ
rière John, se trouvait le stock de produits comme le sucre, la farine et
là encore les blattes sévissaient avec la plus totale impunité. Plus loin
se trouvait la plonge constituée par deux petits bacs tout juste utiles
pour une famille ordinaire mais nullement efficace dans ce genre de
cuisine préparant près de cent quatreȬvingts repas par service. Au sol,
il y avait une quantité de plats et dȇustensiles de cuisine qui attendaient
le bon vouloir de lȇhomme de service.
Plus je les regardais, plus il me semblait quȇils étaient tous frères. Je
nȇarrivais pas à les distinguer les uns des autres et encore moins à me
souvenir de leur prénom hormis lȇun dȇeux qui sȇappelait Nokia. Un
peu surpris, jȇinterrogeais John qui me renseigna sur la raison de ce
prénom peu ou pas usité. Nokia, avant de travailler dans le camp, avait
été durant quelques années vendeur de téléphones pour cette marque.
Cela semblait donc normal. Un autre cuisinier se dénommait Sundy,
tout simplement parce qu’il était né un dimanche. Voilà des raisons qui
en Afrique suffisent à vous affubler dȇun diminutif ou dȇun sobriquet.
John devait prendre lȇavion dans deux jours, ce qui me laissait assez de
temps pour mieux comprendre le fonctionnement de la cuisine. JȇattenȬ
dais néanmoins son départ avec impatience. Je voulais changer cerȬ
taines choses, surtout sur le plan du respect des règles dȇhygiène qui
laissaient vraiment à désirer.

Un peu plus tard dans lȇaprèsȬmidi, je rencontrai dans son bureau
Reggie Faulkman, le responsable AFS du camp, un SudȬAfricain très
agréable sur le plan humain mais aussi très réaliste sur les conditions
de travail et dȇhygiène de la cuisine. Cela faisait trois semaines quȇil
était arrivé et déjà on sentait un peu de lassitude dans ses propos. Mon
arrivée le soulagea. Je lui fis donc part librement de ma première imȬ
pression quȇil confirma avec un peu de fatalisme.

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Je nȇai jamais vu cela dans tous les camps où jȇai pu travailler. Il
y a quelques mois avant mon arrivée, il y a eu une épidémie de gastro
qui a touché plus de la moitié des expatriés. Demain, le directeur veut
me voir pour connaître les projets dȇAFS afin dȇaméliorer la cuisine…
et surtout éviter que cela se reproduise…

Et pourquoi John ne fait rien pour améliorer la cuisine ? Après
tout, cȇest lui le responsable…

Parce quȇil est tout simplement trop fainéant. Nathalie, en
charge des ressources humaines, aurait bien voulu sȇen séparer mais il
nȇest pas facile de trouver du monde pour travailler ici. Et puis je crois
que Peter, notre boss, lȇapprécie plus que nécessaire. Cȇest un peu son
protégé…

Mais les gars qui travaillent dans la cuisine, ils viennent dȇoù ?
On ne va pas me dire quȇils sont tous protégés.

Ils sont originaires pour la plupart des villages autour du camp
sauf Papy notre économe. Lui, il vient de Bunia. Si tu veux en virer un,
pas de problème pour le remplacer. Ils sont des centaines à attendre
dehors tous les matins mais celui que tu vas embaucher ne sera pas
mieux que le précédent. Alors quoi faire…

Et ce Papy, comment il est ?

Cȇest le seul sur qui on peut compter. Les autres, je mȇen méfie…
Tu comprendras très vite.

Et ils ont quelle formation les gars en cuisine ?

Aucune. Avant de venir ici, certains cherchaient de lȇor en forêt,
dȇautres magouillaient… Tu verras, cȇest un peu le farȬwest.

Et cette Nathalie, je peux la voir quand ?

A la fin du mois. Elle est sur un autre site AFS dans le Katanga

Alors, jȇattendrai…


Katanga, ce nom résonnait encore dans mes oreilles pour être le
siège dȇune rébellion contre le pouvoir répressif de Mobutu lorsque la
RDC se nommait encore Zaïre. Nathalie effectuait donc des rotations
de quelques semaines entre les deux sites. Mon étonnement fut encore
plus grand lorsque Reggie mȇannonça quȇAFS sur notre seul site emȬ
ployait plus de quarante personnes réparties entre la cuisine, lȇhéberȬ
gement et la blanchisserie, ce qui rendait sa tâche encore plus difficile.

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Néanmoins ma présence le rassurait, il se sentait enfin épaulé. Il me
proposait tout naturellement de le suivre à cette réunion qui devait
avoir lieu avec le directeur de Kibali, un certain Walter Mossango, lui
aussi congolais. Il savait que lȇentretien serait crucial et peutȬêtre un
peu tendu, compte tenu des nouvelles exigences émises par la direcȬ
tion. Lȇautre avantage, et non des moindres, fut ma connaissance des
deux langues, lȇanglais et le français. En effet Walter Mossango, malgré
lȇorigine toute britannique de son prénom, ne parlait pas lȇanglais et
Reggie méconnaissait le français.

En toute fin dȇaprèsȬmidi, je retournai dans la cuisine prendre douȬ
cement mes marques. Pour ne pas laisser paraître un certain embarras
et éviter toute confusion dans mes décisions futures, je décidai de prenȬ
dre des notes sur chaque personne présente, un peu à la façon dȇun
inspecteur qui établirait des fiches signalétiques. Il y avait tout dȇabord
en haut de la liste, Kwata, le boulanger, un jeune homme visiblement
impulsif, le nez aplati et les traits du visage soucieux, capable du meilȬ
leur comme du pire dont le seul souci fut de sauvegarder son statut de
travailleur spécialisé, ce qui lui garantissait un emploi à long terme.
Plus tard, je compris pourquoi. Ensuite Molicho Fenousi, mon second
de cuisine, dȇaspect longiligne, le nez droit et les yeux malicieux, posé
et intelligent et surtout très calculateur, autant par intérêt que par
prudence, physiquement à lȇopposé de Kwata. Pour le seconder
comme chefs de parties, il y avait Guélou et Kadjo, aussi dissemblables
que peuvent lȇêtre lȇeau et le feu. Le premier, Guélou, petit et
gesticulant comme un beau diable, parlait abondamment dȇune voix
particulièrement aiguë. Il savait tout, connaissait tout et donnait son
avis avec un aplomb frisant même lȇinsolence. Le second, Kadjo, paȬ
raissait plus effacé, silencieux et son regard fuyant, non par méchanȬ
ceté mais par crainte de faire une erreur par méconnaissance du franȬ
çais. A ces trois personnes, sȇajoutaient Sandy et Moussa qui eux
sȇoccupaient de la plonge. Sandy était le parfait représentant du type
nilotique, un jeune homme silencieux, le regard droit, attentif aux
autres, le geste lent, parfois un peu lymphatique mais dȇune grande
bonté. Souvent je me suis interrogé sur sa présence en ce lieu avec ces
gens plus rustres et plus incultes. Moussa quant à lui, de confession
musulmane, représentait le Congolais dans tout ce quȇil a de plus

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