Observations d'un émigré sur la révolution de France et la guerre actuelle . Dédié aux princes et aux peuples

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[s.n.]. 1794. France (1792-1795). 84 p. ; in-16.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1794
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OBSERVATIONS
D'UN ÉMIGRÉ
SUR
LA REVOLUTION
DE FRANCE
ET
42,gk4
LA GUERRE ACTUELLE.
Dédit
AUX PRINCES ET AUX PEUPLES.
1 7 9 4*
A a
P R Ë F A C E.
A près avoir porté les arrhes tant
que ma fanté me l'a permis, l'amour de
la patrie, mon dévouement pour les in-
fortunés Bourbons, un zèle pur, la pas-
sion de la gloire : tant de motifs puissans,
dont mon coeur est vivement pénétré,
m'invitent et mé commandent un autre
devoir pressant ; c'est celui de l'homme
public, de l'homme privé. L'entreprise
est belle, mais je sens que l'exécution
4
est beaucoup au-dessus de mes forces.
L'envie passionnée d'être utile au bien
public, envie qui devient plus forte par
la conviction que cest là comme une tâche
de l'homme, triomphe des difficultés qui
se présentent. Si je réussis, je serai trop
recompensé; si je 1, e réussis pas, la gloire
d'avoir entrepris une chose louable me
suffira. Cette noble ambition élève un
coeur, seule elle est capable de surmonter
les plus grands obstacles. C'est à elle que
les plus grands orateurs de la Grèce dû-
rent leur gloire. Démosthène, le plus
fameux d'entr'eux, bien loin d'être rebuté
par le mauvais succès de ses premières
harangues, n'en devint que plus ardent.
Cette opinion semble m'assurer d'avance
l'indulgence du public éclairé pour le
petit ouvrage que j'ose lui présenter.
5
Le plan de mon ouvrage demanderait
certains détails étendus sur lesévénemens
de la trop célébre révolution de France,
que la privation des matériaux nécessaires
ne me permet pas de faire, sans annales,
c'est-à-dire, sans journaux pour prendre
une exacte connaissance des principaux
événemens : réduit ainsi à regret par mes
faibles secours , je suis forcé de n'offrir
au public que des rétlexions générales.
Cette nécessité me fait rappeller la ré-
flexion d'un célébre historien qui pensait
qu'il est bon de voir les choses en grand
par cela même que l'esprit humain est
petit, et qu'il s'affaisse sous le poids des
minuties. Je pourrais en faire l'application
ici, avec d'autant plus de raison qu'il
n'est pas un homme qui n'ait été à même
de prendre une connaissance plus 0'.1
6
moins grande des troubles de la France,
de son état présent, et de celui de l'Eu-
rope par rapport à elle. Car c'est la
conversation universelle de tous les tems,
de tous les pays et de tous les individus.
Le funeste état de la France , tant de
terribles événemens méritent bien certes!
cette attention fixe et générale.
Lorsque je me représente ces grands-
hommes qui se sont illustrés de la litté-
rature, je me dis en moi-même: „ Ces
„ célébres savans n'ont pu parvenir à la
„ gloire qu'à travers un chemin d'épines;
„ ils ont trouvé par-tout l'absinthe de la
„ critique semé avec mille autres amer-
„ tumes ; i et toi, jeune-homme , dont
3, l'éducation n'a eu aucune des régies
» propres pour former, non pas un litté-
*7
k' rateur, mais à peine un lettré, qu'oses-
9, tu espérer de monter sur ce théatre
„ fragile?" Tant de dangers m'effrayent,
et ne m'arrêtent pas, pérsuadé qu'il est
peu de grands-hommes qui l'aient été dez
le berceau ; car il en est des hommes;
comme chaque chose qui n'arrive à son
période de perfection que par degrés. Il
n'est dû qu'à un grand Condé et à un
Charles XII. d'avoir un génie prématuré.
On peut dire que l'esprit de l'homme
ressemble à la terre, dont le produit
augmente à proportion qu'on la cultive.
L'école de l'adversité m'a plus appris en
£ ans que ne l'aurait fait une longue
suite d'années de ma fortune passée. J'y
ai puisé le remède dont mes malheurs
avaient besoin , c'est-à-dire, la philoso-
phie, et un amour ardent de la sagesse
8
et des sciences. Si la fortune doit jamais
se lasser de me persécuter, je demande
au ciel pour toute faveur la protection
d'un Prince, afin qu'il daigne me donner
un azile, non dans son château, mais
dans sa bibliothèque, pour me livrer en-
tièrement à l'étude, d'abord pour mon
profit, et ensuite pour contribuer, s'il est
possible, à la regénération des principes
de la morale.
En voilà assez pour préambule, j'entre
en matière.
1
9
CHAPITRE 1.
CHERCHONS d'abord les causes sourdes,
cachées , éloignées qui ont préparé la
chûtede cette Monarchie, qui a fait l'éclat
de tant de siècles, la gloire de tant de
Rois, la richesse, la grandeur, en un
mot l'âge d'or de la France. Les uns
trouveront ces causes subtiles, les autres
erronnées; ceux-ci, incapables de rien
approfondir, attribueront tout aux régle-
mens de la destinée, ceux-la, plus éclai-
rés, appercevront le vrai, et se rangeront
de mon avis.
Cest depuis la longue paix, dont la
France était énivrée, que PEtat s'accele-
rait à grands pas vers sa ruine. * La
France victorieuse au dehors et tranquille
10
au dedans, ne songea plus qu'à se livrer
au repos *). Rien n'est si pernicieux à
un Etat qu'un long repos qui dégénère en
sommeil léthargique, auquel succède la
mollesse. Tel héros qui ne pût jamais
être vaincu dans la guerre, succomba
aux délices du repos. La France éprouva
le même sort, dès que ses forces ne furent
plus balancées, il ne lui arriva en cela
que ce que l'histoire nous apprend des
plus grands Empires qui, après être par-
venus par des glorieux travaux au faîte
de grandeur et d'éclat, se sont abaissés.

L'ennui de la paix enfanta une foule
d'auteurs modernes qui semèrent les prin-
cipes dangereux de la nouvelle philosophie.
*) Il est principalement dangéreux de laisser
languir dans l'inaction et de laisser effémi-
rer ses sujets par la mollesse, dans les tems
que les fatigues de la guerre et les com-
bats aguerrissent ses voisins.
(ANTI-MACH.)
II
Sous des couleurs les plus séduisantes,
ces principes cachaient le poison le plus
subtil. La cour en succa la première; la
ville, la province, singes passionnées de
la cour marcha sur ses traces. Bientôt
la fausse philosophie repandue dans tou-
tes les conditions , porta la corruption
dans toute la France. La volupté, la
renversement des moeurs, l'irréligion, la
luxe s'appellaient alors la belle manière
de vivre. Les beaux principes de nos
pères, la tempérance, les moeurs simples
et pures, la réligion, l'économie, n'inspi-
raient plus que le ridicule et le mépris.
On s'imagine bien que la France fut minée
par de si faux préjugés.
La volupté épicuréenne amena les fol-
les amours avec la mollesse, les plaisirs
et les fêtes avec la bonne chère. Les
passions émoussées ne se contentaient
plus des plaisirs simples de la nature. 011
substitua l'art au natu: el, le frivole au
12
solide. Jamais l'imagination ne fit autant
d'efforts pour inventer des choses extra-
vagantes. La république des lettres s'avilit
en prétant sa plume à des mercenaires
qui créérent ce nombre infini de romans,
où on ne voit que le faux, la bagatelle
et d'intriques chimériques *).
L'irréligion se joignit aux mauvaises
moeurs pour abattre les loix. La réligion
#) Le critique de Machiavel nous dépeind
mieux les Français. Ces mêmes hommes,
dit-il, qui avaient si long-tems combattu
le grand César, qui sécouèrent le joug
sous les Empereurs, qui appellèrent les
étrangers à leur secours du tems des Valois,
qui se liguèrent contre Henri IV, qui ca-
balèrent sous les ministres; ces Français,
dis-je, ne sont occupés de nos jours qu'à
suivre le torrent de la mode, à changer
très-soigneusement de goûts, à mépriser
aujourd'hui ce qu'ils ont admiré hier, à
mettre l'inconstance et la legèreté en tout
ce qui dépend d'eux, à changer de maî-
tresse , de lieuA, d'amusement et de folie*
13
ainsi que les abonnes moeurs sont les gar-
diens de toutes les loix de la société.
L'une se soutient par l'autre ; ils s'entraî-
nent ensemble dans le renversement. Car
dès que le citoyen corrompu ne respecte
plus sa réligion, il passe bientôt de ce
mépris des loix divines, à celui des loix
civiles.
La négligence de l'éducation de la
jeunesse qui fut modelée sur la philoso-
phie moderne, fut l'effet de l'agonie des
lcfîx pu de l'atteinte des anciens et rigides
principes du Magistrat ; car celui-ci ne
fut pas plus épargné dans la corruption
générale. �
Le luxe, en ruinant les fortunes des
particuliers, ruina aussi l'Etat, et le fit
regorger de banqueroutiers gens remuans
et qui, pour arranger leurs affairés, cher-
chent et fomentent le trouble et les ré-
volutions.
14
On peut ajouter que le: hixe augmen-.
tât aussi la corruption et; le: libertinage..
Combien de jeunes -personnes du sexe,
privées des grands biens de ia fortune,.
quoique de condition honnête , se sont.
liVYées à la prostitution la plus vile pour
avoir les moyens de fouflir aux caprices
de la mode! Quc d'infù n-s dcoauches ne.
pourrai-je pas dévoiler! Mais il est dan-
géreux d-e,,,S.éMndre., trop, sur une telle
matière.
Qu'on se représente-la France porter,:
à l'excès l'amour des fêtes, dur-plaisir et.
du luxe, ne donner des çloges qu'à un
bon poëte et à un bon comédien ; négliger ;
les vrais talens , les mépriser *) ; faire
consister la -vraie grandeur dans les ri-
chesses , dans la magnificence et le train
*) On attribue la décadence d'Athènes aux
1 mêmes causes. Le caractère des Français
est si ressemblant avec les Athéniens
qu'on croirait qu'ils descendent d'eux.
15
du citoyen ; pousser même la maladie
épidémique du luxe jusqu'à l'extravagance;
consommer les revenus par des déprada-
tions inouïes; ravir les recompenses duës
au mérite, pour les accorder à l'intrigue,
la délation et à la bassesse du favori
d'une maîtresse; qu'on se représente l'a-
vilissement de la cour par des ingrats
qu'elle avait comblés des biens ; l'avarice
et l'ambition du ministre; la faiblesse et
l'aveuglement de l'auguste Monarque.
Qu'on s'imagine , après ce tableau , si
l'Etat rongé par de tels fléaux , ne fut
pas bientôt aux abois.
Cependant l'Etat avait des grandes
ressources, les remèdes paraissaient fa-
ciles. Régler les dépenses selon les revenus;
supprimer les pensions inutiles , établir
une bonne administration dans les finan-
ces: voilà l'appareil qui aurait opéré sa
guérison en peu de tems.
Louis XVI, le meilleur des Rois, ani-
mé pour son peuple d'un amour, dont
la
Il se montra indigne, gémissait sur de si
grands maux. Trompé par des ministres
qui, sous le masque de l'hipocrisie, ca-
chaient leur ambition et leur perfidie,
ie bon Monarque , plein d'uné aveugle
confiance pour ses sujets , appelle lui-
même la Nation pour remédier aux abus.
Il convoque cette assemblée qui devait
lui être si funeste *).
*) Ce qu'il y a de plus étonnant ce fut le
lieu, ou cette assemblée fut indiquée. Ce
fut là une faute irrémédiable. Lorsqu'un
Roi assemble ses états généraux, ce ne
doit être qu'après avoir pris les plus gran-
des précautions , ils doivent se tenir au
centre de ses états, dans une ville forte
sure, pourvue d'une garnison plus nom-
breuse que la population, et y transporter
sa cour après l'avoir purgée : Je ne sache
si ce ne serait pas encore plus prudent
au milieu d'un camp. Vous ne voyés ici
aucune de ces précautions. Les états fu-
rent transtére's de Versailles à Paris. C'é,
rent transfe res de Versailles à Paris. C'é-
tait quitter Scylla pour tomber dans Calibde.
On ne connaissait pas le danger ni de
La
11
La mauvaise et injuste distribution
des graces et des faveurs de la cour, ca-
ractérise déjà une des premières fautes
quelle avait faite *). Car si .la cour avait
repandu ses bienfaits parmi les gens de
bien et de mérite, elle se serait par-là
l'un ni de l'autre. Cette grande ville de
Paris renfermait dans un million d'habitans
livrés depuis long tems à la corruption
la plus scandaleuse, une peste gangreneuse
de laquelle les états généraux ne pouvaient
être trop éloignés.
N q
Comme les libéralités du Prince sont une
partie nécessaire de sa Repense, celqi qui
est vraiment sage et prudent, doit les
proportionner à ses revçnus. S'il manque
de cette économie, sa libéralité se change
en prodigalité , et cette prodigalité ne
peut se soutenir par des moyens justes.
Cicerondit, qu'un Prince, qui se conduit
ainsi, perd plus de coeurs qu'il n'en gagne,
et que la haî eux à qui il Cte,
est bien plua^g&nde qu^ la reconnaissance
de ceux, à'qui ,U .d«ns^
B
18
attachée de bons et fidèles sujets, au lieu
qu'ayant comblé de biens des méchans,
la plus noire ingratitude 'fut leur tribut.
Comme il arrive ordinairement des mé..
chans que l'on a obligés , ceux-ci furent
les premiers qui se déclarèrent contre
leurs bienfaiteurs. Oubliant les biens
qu'ils avaient reçus; de leurs maîtres, pen-
sant moins à s'en rendre dignes qu'à avoir
d'avantage, une coupable ambition les
jetta dans les plus grands crimes.
Il est bon d'être charitable:
Mais envers qui? c'est là le point.
Quant aux ingrats, il n'en est point
Qui ne meure enfin misérable.
( LA FONTAINE.)
C'est à cette époque qu'éclatèrent les pre-
mières séditions qui, comme de legères
étincelles qu'on néglige, embrasèrent
toute la France.
Cependant le Roi avait alors encore
la force en mains; mais soit par la perfidie
T9
B 2
du ministre, soit par la bonté du Roi,
(bonté qui, mal-entendue, dégénère en
faiblesse) on ne sentit pas qu'il fallait,
dès le principe, arrêter par une punition
exemplaire, ce germe de révolte qui fut
le principale fondement de la. destruction
de la Mnnarchie, du meortre du Roi,
et de la ruine de l'Etat t-). L'impunité
*) La trop grande sécurité dû Roi fut le
principe de la révolte. Louis avait une
forte armée autour de Paris; elle lui était
alors encore fidèle, puisqu'elle- témoignait
beaucoup d'envie de signaler son dévoue-
ment Il fallait, par une acte d'autorité,
déconcerter les projets séditieux de la
faction. On sait avec quelle' fermeté
Gustave, instruit de ce que l'on tramait
contre son autorité, dans l'assemblée de
ses états , arrêtat les séditieux. Louis ,
s'il eût été guerrier, en eût fait autant;
mais Louis ne Tétait point, et ne le fit
pas. Entourés de traitres et d'ingrats qui
s'étaient emparés de son aveugle confiance,
parce qu'il ne connaissait pas la dissimu-
20
comme à l'ordinaire, ne manqua pas d'aug-
menter le nombre des coupables; il devint
plus fort que les loix qui furent bientôt
renversées. Le Roi, comme s'il eut été
vaincu, fut obligé de plier. C'était la res-
source qui lui restait. Il sanctionna tout
ce qu'on voulut. Ces mille et mille nou-
velles loix qu'on créa , anéantirent son
pouvoir. On lui donna une garde; le Roi
ne fut plus maître dès ce moment de lui-
même: des monstres le tenaient prison-
nier au milieu de son peuple ! Louis avait
travaillé de sa propre main à ses chaines;
Louis aiguisait lui - même le poignard de
ses assassins. Quel exemple terrible de
la bonté d'un Monarque envers des mé-
lation de ses ministres, il suivit des con-
seils perfides. Cette armée qui avait été
rassemblée pour soutenir le Roi contre
les factieux, fut congédiée par un ordre
qu'il signa de sa propre main, et quelques
régimens corrompus soutinrent les fac-
tieux contre le Roi.
21
chans! Louis fut borné au vain titre de
Roi, qu'il ne conserva même pas long-
tems. Les cruels éphores de la France
poussèrent à l'excès leurs énormes atten-
tats. Ce seul phantôme de la Royauté,
effarouchait encore leur ambition forcenée:
on chercha à s'en débarrasser tout-à-fait;
mais, comme le peuple aimait encore
son Roi, il fallut s'y prendre adroitement,
Après avoir avili par degré la personne
sacrée de l'infortuné Monarque, on con-
somma le plus atroce et le plus barbare
des crimes *
fi ••«-• ••••••*
Souvenir cruel, tu glaces d'horreur la
nature entière! mon coeur frissonne,
mon sang s'arrête; toutes mes entrailles
sont émues, toutes les fois que je pense
seulement à ce crime anreux ! et des hom-
mes ont pu le commettre !
Il faut parcourir toute l'histoire pour
trouver deux seuls exemples d'une si hor-
22
rible catastrophe : 300 ans avant notre
ère dans la personne d'Agis, Roi de La-
cédémon; vers le milieu du dernier siècle,
dans la personne du Charles l, Roi
d'Angleterre. Agis, comme Louis , fut
victime de sa douceur, de sa bonté , de
son zèle et de son amour pour son peuple.
Charles I. s'était attiré la haine de ses
sujets, en les aigrissant par des violences
et des tyrannies. Mais aucune loi hu-
maine et divine ne peut jamais autoriser
de si atroces attentats envers la Royauté;
car les Rois sont si au-dessus des autres
hommes, que la Divinité l'est des Rois.
De ce principe fondé sur l'humanité en-
tière, la conduite des Rois, quelle qu'elle
soit, ne peut être jugée que par un tribu-
nal surnaturel. Ce crime que la nature
a le plus en horreur, même parmi le peuple
le plus féroce, ne reste jamais impuni:
on en trouve des témoignages terribles
dans le remords qui suivit de près les
atroces exécutions d'Agis et de Charles I,
23
et dans la vengeance que le peuple fit
éclater sur les infâmes auteurs-
Quels droits pouvait-on avoir sur le
malheureux Bourbon, si non que les droits
qu'ont les brigands sur ceux qui tombent
entre leurs mains r Un petit nombre de
scélérats dont l'union, la force et l'audace
sont cimentées par le sang et le crimep
deviennent en même tems les accusateurs
et les juges de l'auguste Monarque. Ils
triomphent sans- peine de la faiblesse.
Bourbon , sans appui, sans défense , se
présente au tribunal dénaturé avec la
Sécurité qui accompagne la vertu. Plein de
courage, au milieu des satellites furieux
qui l'outragent, il ne leur montre que la
patience et la modération. Tranquille
sur sa conscience il ne s'imaginait pas
que la vertu est la plus grande ennemie
des scélérats. Ses juges , ou plutôt ses
bourreaux, habiles dans leurs subtilités,
trouvent des prétendus crimes -dans les
24
vertus même qui peu de tems auparavant
avaient mérité à Louis le titre de Restau-
rateur de la liberté française. Louis,
l'infortuné Louis, digne d'un meilleur sort,
est condamné à mort par une poignée de
factieux, dont la férocité n'a jamais rien
vu de semblable. La rage de ce parti, qui
craignait un juste retour du peuple en-
vers le Roi, après avoir décrété la nullité
de son appel envers la nation, hâte et
précipite la consommation de l'exécution
barbare. Elle se fait avec un appareil
féroce de la justice, dans cette place, où
peu de tems avant on voyait encore un
précieux monument de l'amour des Fran-
çais pour ses Rois. Ce meurtre inoui
prépara celui de l'auguste fille des Césars,
qui, au milieu de tant de malheurs, ne
montra pas moins de grandeur d'âme
que son illustre époux.
La France teinte du sang de ses maî-
tres, souillée de tant de crimes qui font
25
rougir la nature, pourra-t-elle jamais
effacer son opprobre V 0 France, quest
devenu ce tems, où, conduite par tes
O
Rois, tu fesais la gloire et le modèle de
feurope ? 0 ma barbare patrie, achève
ton ouvrage! Quand ta soif sanguinaire
sera assouvie, alors tu appercevras avec
horreur le gouffre éternel que tes crimes
creusent. Au milieu d'une solitude af-
freuse, parmi un tas lugubre de cada-
vres et de décombres, tu n'offriras. plus
au spectateur qu'un vaste et triste tom-
beau, où on ne trouvera pas même les
épitaplies des grands hommes qui ont
fait ta primitive gloire. Ton nom sera
l'opprobre du gem e-humain : ta ruine en-
tière, comme le plus sinistre monument
de ta honte , présentera aux peuples
l'exemple le plus terrible du renversement
des moeurs, de l'oubli des loix, de la
désobéissance aux Rois , des dissensions,
de la cruauté de la guerre civile, de
l'abus du pouvoir confié à une multitude
20
furieuse, de l'ambition despotique des
méchans, de l'inconstance et des chocs
des partis acharnés, de la haîne et du
tumulte des factions : en un mot, de la
sortie de tous les maux de la boîte de
Pandore.
Il est tems de quitter ces peintures
lugubres qui affligent et déchirent mon
ame; je passe à d'autres articles moins
tristes.
J'ai entendu beaucoup de plaintes sur
ce que les puissances n'ont pas travaillé
à sauver le Roi. Beaucoup de gens, ha-
biles à faire des projets, ignorent qu'il est
facile d'en faire, mais qu'il est très diffi-
cile d'en faire de bons, et encore plus de
les exécuter.
Ne faut il rue délibérer?
La cour en conseillers foissonne*
Est-il besoin d'exc'cuter?
L'on ne rencontre plus personne.
( LA FONTAINE.)
27
Je rie saurais blâmer les môteurs d'avis,
parce que toute bonne intention est loua-
ble. Mais aussi on ne peut pas blâmer
les puissances sur de simples apparences
et de conjectures. C'est- là le devoir de'
la postérité.
- Cependant une providence qui semble
vouloir encore conserver, malgré tant de
irçalheurs qui accablent les infortunés
Bourbons, un Roi à la France,, de cette
illustre branche, avait sauvé de la fureur
des régicides plusieurs augustes princes.
Une nouvelle, cour s'était déjà formée à
Coblence, mais par malheur sur les mêmes
principes que celle vie Versailles. Leurs
Altesses Royales, quoiqu'ardentes à tra-
vailler pour voler au secours du Roi leur
frère, furent de nouveau trompées par
des gens qui n'avaient pour tous moyens
que beaucoup de lâcheté , d'intrigue et
d'ambition. Des millions d'or furent
28
englutis, une partie fut mal employée,
l'autre fut divertie par l'avarice. Cette
multitude d'émissaires que les Princes
payaient si richement, apportaient monts
et merveilles: „ Le peuple attendait avec
„ impatience les défenseurs du Roi; les
„ villes préparaient leurs clés; les trou-
„ pes étaient gagnées. Voilà les faux
discours qu'on tenait aux Princes, qui
donnant à de rapports si enthousiastes
une aveugle confiance , croyaient voler
à une conquête facile.
Les Princes, ainsi trompés, inspi-
raient aux Puissances la* même opinion.
Elles ne se hâtaient pas néanmoins de
leur fournir les secours qu'ils sollici-
taient *). Bien loin de là les Puissances
*) C'est la première faute qu'ont fait les
Puissances et qui est la source de tous
les maux de l'Europe. Les Princes sages
ont à pourvoir, non seulement aux maux
presens, mais encore aux maux à venir
29
souffraient à peine les rassembîemens
sans armes de la Noblesse émigrée. Il
Lorsque les Princes ne cherchent pas à
prévenir de loin les maux, et qu'ils atten-
dent, lorsqu'ils sont nés, il est difficile
d'y remédier, d'autant plus qu'étant déjà
enracines, ils sont alors incurables. Il en
iest des maux qui se forment dans un Etat,
comme de la blessure d'un malade sur
laquelle le chirurgien doit ne pas négliger
de mettre de bons appareils, avant que la
gangrène s'empare du membre, qui faute
d'avoir été prévenue , est sans remède.
Les Romains prévoyaient de loin les in-
conveniens; ils y remédièrent toujours
si à - propos qu'ils n'eurent jamais besoin
d'esquiver la guerre; ils savaient que de la
différer ce n'est point l'éviter, mais plutôt
procurer l'avantage d'autrui. Ils la firent
donc à Philippe et à Ahtiochus en Grèce,
pour n'avoir pas à la faire contr'eux en Italie.
C'est là le precus de la politique des -sa.
vans de tous les siécles, et particulière.
ment du Machiavel qui semble être la
boussole des Rois de nos jours. Quoiqu'il
soit pernicieux çt blamabjç sur plusieurs

fallut.un événement extraordinaire. Ce-
fameux décret, ouvrage, soit de'l'am-
bition du demi Cromwel de la France,
soit de la politique royaliste, qui fut
suivi de l'invasion par l'armée française
du territoire de S. M. L'Empereur mit
leurs Altesses royales" et toute la Noblesse
française au comble de leurs désirs. Léurs
Majestés l'Empereur et le Roi de Prusse
n'hésitèrent plus alors de faire marcher
leurs armées contre la France.
-
La campagne s'ouvrit tard. On com-
mença la guerre la plus mémorable sans
précautions, avant même d'avoir établi
points, qui ne méritent pas d'être imite's,
celui-ci le seul digne d'être imite ne l'a
point été. C'est une maxime certaine
qu'il vaut mieux prévenir que d'être pré-
venu. Quelques legers remèdes eussent
guéri dans le principe les grands maux qui
désolent à présent l'Europe. Mais il,
arrive à très-peu de gens de les prévoir
et de les détourner. -
31
des magasins sur la frontière capables de
fournir Les armées combinées, comme
s'il n'eut été question que d'un voyage *).
.Cependant les armées pénétrent sans ré-
sistence dans le territoire français. On*
gagne d'abord sans siège deux villes et
en outre beaucoup de terrain, qui au.
raient coûté autrefois des milliers d'hofn-
mes, et auraient demandé peut-être plus
que d'une'campagne* Ces'cormmencernens
heureux ne fùrent pas de'longue durée.
Les armées se trouvant dans une pro-'
vince peu fertile, le manque de provisions,
mit la famine dans les camps; ce qui
joint à des pluies continuelles, amena
la maladie parmi le soldat. Cette situa-
tion exigeait une bataille. Le sort ne
pouvait être douteux contre des troupes
nouvelles, peu àgguerries et en outre déjà
épouvantées. La victoire eût mis les alliés
0) Ceux qui font une grande entreprise-, dit
Tacite , doivent examiner si l'exécution
.en sera, difficile»
32
en état de se jetter dans un paÿs abondant
et même d'aller à Paris.. Au lieu de livrer
cette bataille sans délai, on donna le tems
à l'ennemi de se reconnaître. Il profita
du tems pour se retrancher dans son
camp; les alliés le perdirent en vains-pour-
parler; l'ardeur de ses soldati se ralentit;
la maladie en augmenta: le soldat enne-
mi prit de l'audace et de l'insolence.
Voilà les principes qui preparèrent cette
fameuse retraite des armées combinées
qui n'influèrent pas moins que d'autres
causes générales, à nn-succès de la pre-
mière campagne.
Plus d'une personne inconséquente
ont critiqué le respectable Commandant
des armées combinées. Je proteste ici que
je n'aime pas et que je n'oserai jamais
m eriger en Caton ; dans le monde il faut
savoir se taire et parler à propos. Je
prends la liberté de prier le lecteur de ne
donner dans mes réflexions politiques,
aucune
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c
aucune personnalité. La droiture de mes
vues me fait espérer qu'on me rendra jus-
tice, en ne les interprêtant point différem-
ment. Si quelques réflexions paraissaient
trop franches, l'amour du bien public est
mou excuse. Au reste, je mets mon ou-
vrage sous la protection des augustes
personnages que leurs talents et leur
naissance ont placés à la tête des armées.
Appuyé de leurs lumières, de leur équité,
de leur réputation, de leur gloire et de
leur générosité, j'ose me flatter que ces
augustes personnages .daigneront m'ac-
corder leur indulgence.
La fameuse retraite des armées com-
binées fut le prélude des plus grands mal-
heurs. Un esprit d'insolence et de fierté
s'empara des armées françaises, On vit
ce que l'on dit des Français qu'ils ont
une ardeur impétueuse pour l'attaque.
Les armées françaises, semblables à des
torrens impétueux qui, après de grandes

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