Observations de M. l'abbé Cavanilles sur l'article "Espagne" de la Nouvelle Encyclopédie

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A Paris, chez Alex. Jombert jeune, rue Dauphine. M. DCC. LXXXIV. Avec approbation, et privilege du Roi. 1784. [4]-155-[1] p. ; in-8.
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Publié le : jeudi 1 janvier 1784
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OBSERVATIONS
SUR L'ARTICLE
ESPAGNE
DE LA NOUVELLE ENCYCLOPEDIE.
OBSERVATIONS
DE
M. L'ABBÉ CAVANILLES
SUR L'ARTICLE
ESPAGNE
DE LA NOUVELLE ENCYCLOPEDIE.
A PARIS,
Chez ALEX. JOMBERT jeune, rue Dauphine.
M. DCC. LXXXIV.
Avec approbation, et privilege du Roi.
OBSERVATIONS
SUR L'ARTICLE
ESPAGNE
INSÉRÉ
DANS LA NOUVELLE ENCYCLOPEDIE.
UN auteur judicieux se propose pour
but, dans son. ouvrage, l'avancement des
sciences et le progrès des lumières; une
critique sage et mesurée annonce son
intention et ses connoissances : mais il
n'écrit point pour outrager une nation
entiere, en donnant à tout ce qui la com-
pose les couleurs les plus noires et les
plus fausses que puissent suggérer l'ini-
mitié et la haine.
Il étoit réservé à M. Masson de nous
offrir le modele de l'ignorance la plus
coupable et celui de la présomption la
1
2 OBSERVATIONS
plus audacieuse. Tels sont les moyens
avec lesquels cet écrivain a tracé, dans
le petit nombre de pages qu'il a compo-
sées, le tableau le plus injuste et le plus
faux de la nation espagnole. Si nous l'en
croyons, cette nation est encore aujour-
d'hui en léthargie ; elle est enveloppée de
ténebres , et d'une ignorance d'autant
plus blâmable, qu'elle dédaigne les lu-
mieres qu'on lui présente, et qu'elle fer-
me la porte à toute instruction.
En deux mots, voici le résumé de la
doctrine de M. Masson. Le gouverne-
ment espagnol est foible et paralytique;
les sciences et les arts sont dans l'aban-
don le plus absolu; les généraux n'ont
aucune science militaire ; les prêtres ty-
rannisent la nation ; il n'y a enfin chez
les Espagnols qu'ignorance, apathie, ou
gravité oisive. Mais M. Masson ne se
contente pas de peindre la nation ac-
tuelle , il jette les yeux sur les siecles pas-
sés; et, réveillant l'attention du lecteur
SUR L'ARTICLE ESPAGNE. 3
par des interrogations fréquentes et des
admirations, il s'écrie : « Que devons-
« nous à l'Espagne? qu' a-t-elle fait pour
« l'Europe depuis deux siecles ? qu'a-
« t-elle fait depuis mille ans? »
Il est déplorable que cet article extra-
vagant se trouve consacré dans un ou-
vrage comme l'Encyclopédie. Ce n'est
point ainsi qu'on parviendra à détruire
l'espèce d'antipathie que deux cents ans
de guerre avoient occasionnée et entre-
tenue; c'est au contraire le moyen de la
renouveller ; c'est celui que deux nations
destinées, autant par la conformité des
vertus sublimes qu'elles ont montrées à
l'univers que par le sang de leurs rois,
à rester toujours unies; c'est le moyen,
dis-je, que ces deux nations remuent de
nouveau les cendres de la haine au dé-
triment de l'une et de l'autre, et à la sa-
tisfaction de leurs ennemis.
Ce n'est pas non plus le moyen d'aug-
menter le crédit de l'Encyclopédie, ce
7 OBSERVATIONS
superbe ouvrage destiné à être le dépôt
fidEle des connoissances humaines. M.
Masson a-t-il pu croire qu'il n'y eût pas
assez d'Espagnols en France qui démon-
trassent la fausseté de ce qu'il leur im-
pute? A-t-il imaginé que, sans autre ins-
truction que celle qu'il avoit prise dans
de vieilles histoires oubliées, l'amertume
d'un style mordant lui suffît pour per-
suader la vérité du tableau qu'il nous a
donné ? Si la délicatesse dont il dit faire
profession, et le dEsir d'écrire un ouvragé
exact et vrai, avoient guidé sa plume, il
auroit puisé dans les vraies sources au
lieu d'en chercher d'infideles Mais
non, il savoit combien son instruction
étoit insuffisante. Sans doute il s'est dit :
Je n'ai point vu l'Espagne, je n'ai point
lu les ouvrages des Espagnols, je n'en-
tends point leur langue, j'ignore les sages
ordonnances que le roi actuel a données
et donne tous les jours pour encourager
l'agriculture, le commerce, les sciences
SUR L'ARTICLE ESPAGNE. 5
et les arts, pour augmenter sur tout le
bonheur de ses sujets ; à peine ai-je en-
tendu parler des sociétés patriotiques
dont l'établissement dans les villes prin-
cipales développe de plus en plus l'es-
prit national déjà tout prêt à prendre
l'essor et à se rendre digne des éloges
que méritent les nations les plus distin-
guées. M. Masson s'est dit toutes ces vé-
rités : mais il a voulu être auteur de quel-
ques articles de l'Encyclopédie : mais il
savoit que les expressions exagérées sont
celles qui excitent le plus la curiosité ;
que le public reçoit avec joie toutes les
charges ; et, d'après cela, il s'est déter-
miné à lui en présenter une qui parût
être le coup électrique que son huma-
nité administroit aux paralytiques Espa-
gnols.
Mais c'est à ceux-ci à détromper le
public ; c'est à eux qu'il appartient de lui
donner une idée exacte de la génération
actuelle. Le juste ressentiment que m'ont
6 OBSERVATIONS
inspiré les insultes de M. Masson m'a
enhardi à le combattre : mais absent de-
puis tant d'années, dépourvu des livres
nécessaires, ne m'étant d'ailleurs jamais
exercé dans l'art d'écrire, mes moyens
sont bien peu proportionnés à la beauté
de ma cause, et je ne pourrai parvenir
qu'à tracer une foible esquisse de ce
qu'une plume habile peindrait avec gloi-
re. Si je me charge de l'honneur si doux
de venger ma patrie, c'est en implorant
l'indulgence de ceux qui pesent l'inten-
tion, les circonstances, les raisons, et
qui pardonnent le style.
L'AMOUR-PROPRE et l'honneur, ces
grands mobiles de toute élévation, aux-
quels nous devons toutes nos vertus,
frémissent de la calomnie ; et leur indi-
gnation fatigue notre ame jusqu'à ce que
la vérité se soit fait connoître. Quand les
Espagnols seroient tels que M. Masson
les représente, il suffirait qu'il leur repro-
SUR L'ARTICLE ESPAGNE. 7
chât leurs défauts avec aussi peu de me-
sure, pour que l'orgueil national fût jus-
tement blessé : mais quand la fausseté se
joint au ton le plus insultant, c'est alors
que l'amour de la patrie doit demander
satisfaction au public. Je parcourrai suc-
cessivement les différents points sur les-
quels M. Masson s'est exercé.
SCIENCE MILITAIRE.
EXAMINONS d'abord si la science mili-
taire des Espagnols mérite le mépris que
M. Masson a exprimé dans les lignes sui-
vantes , qui sont copiées littéralement de
son ouvrage.
« Aujourd'hui on n'y trouverait peut-
« être pas un général à comparer à ceux
« d'une autre nation; on n'y trouverait
« pas un seul artilleur : sans le secours
« des autres nations, elle n'a rien de ce
« qu'il faudrait pour faire un siege, &c. »
Je pourrais demander si un diction*
naire géographique doit être destiné à
8 OBSERVATIONS
renfermer une diatribe contre la science
militaire d'une nation. Qu'a de commun
la position de nos villes avec la célébrité
de nos généraux? Mais M. Masson n'a
point pris M. Mentelle( 1) pour modele :
la géographie est pour lui une science
accessoire ; son érudition et ses sarcas-
mes le consolent de ses erreurs et de ses
contradictions (2). S'il savoit cependant
combien il est difficile d'apprécier le mé-
rite d'un seul individu, il eût été plus ré-
servé dans le jugement qu'il a voulu por-
(1) M. Mentelle , auteur de la Géographie
moderne de l'Espagne, est digne des plus grands
éloges. Ce supplément qui a été ajouté à son ou-
vrage manque d'exactitude en parlant de la co-
lonie de Sierra Morena : mais on sent que ces
connoissances lui ont été procurées par des gens
qui l'ont trompé, et il ne conviendrait pas de lui
imputer les choses qu'on pourroit y reprendre.
(2) M. Masson doit convenir qu'il s'est con-
tredit dans les passages suivants :
565. « L'Espagne manque 567. « L'Espagne compte
« de mathématiciens, de phy- « déja plusieurs savants céle-
SUR L'ARTICLE ESPAGNE. 9
ter d'une nation entière. Faut-il lui ap-
prendre que le talent peut vivre et mou-
rir inconnu , et que les hommes les plus
excellents ne sont rien sans l'occasion
qui les fait valoir ? Connoîtrions-nous au-
jourd'hui les Suffren et les Galvès sans la
dernière guerre? Qui aurait pu les placer
d'avance à la hauteur où leur science et
leur activité les ont portés ?
L'Espagne avoit joui pendant trente
ans d'une paix profonde, qui n'avoit été
« siciens, d'astronomes, de
« naturalistes. »
565. « Les arts sont éteints
« chez elle. »
566. « Les Espagnols sont
« indolents et paresseux: une
« gravité oisive est leur ca-
ne ractere distinctif. »
565. « Elle n'a rien de ce
« bres dans la physique et
« l'histoire naturelle, »
566. « Plusieurs grandes
« villes ont élevé des manu-
« factures dé soieries. Gua-
« dalaxara et Escarai fabri-
ce quent des draps fins et des
te écarlates; Madrid, des ru-
« bans, des chapeaux, des ta-
« pisseries, de la porcelaine,
te Toute la Catalogne retentit
ce du bruit de ses fabriques.
« Saint-Ildephonse donne de
« très belles glaces. »
565. « On a ouvert des
« chemins magnifiques, on
« creuse des canaux, les cam-
« pagnes sont mieux culti-
« vées. »
565. « Dans plusieurs en-
2
10 OBSERVATIONS
interrompue que par une seule campa-
gne. Que deviennent pendant un espace
aussi long tous les généraux du monde ?
Avons-nous manqué de héros pendant
« qu'il lui faudroit pour faire
« un siege. »
566. « Cette nation, au-
jourd'hui paralysée, est la
« plus ignorante de l'Euro-
« pe. »
565. « Tout ouvrage étran-
« ger est arrêté; on lui fait
« son procès, il est jugé. Un
« peuple qui attend d'un moi-
« ne la liberté de lire et de
«penser... &c. »
555. « L'Espagne est pau-
« vre, et foible au dedans. »
566. « Pauvre au milieu
« de ses trésors. »
565. « On voit à ses dé-
« faites son ignorance dans
« la marine. »
560. « On a compté dans
« toute l'Espagne et dans les
« isles Canaries 117 cathé-
« drales. »
« droits on fabrique des ar-
« mes, on coule du canon.»
567 ce Encore un effort,
« qui sait alors à quel point
« peut s'élever cette superbe
« nation ? »
566. « La philosophie,
« sans cesse repoussée, a pé-
« nétré enfin dans ce royau-
« me, et a déja détruit une
« foule de préjugés. »
667. « Le revenu national,'
« autrefois si borné, monte de
« nos jours à 170,000,000.»
559. « La marine redou-
« table de l'Espagne. »
Dans la même page se
trouve l'énumération des ar-
chevêchés et évêchés, et on
compte 59 sieges.
Voici quelques autres assertions de M. Mas-
son qui prouvent l'insuffisance de son instruc-
tion.
561. « Le livre d'un pro-
« testant est proscrit de droit,
« n'importe de quelle matiere
« il traite, parceque l'auteur
« est protestant; Tout ouvra-
Les bibliotheques publi-
ques et particulieres de l'Es-
pagne sont composées dés
meilleurs ouvrages de l'Eu-
rope. On vend publiquement
SUR L'ARTICLE ESPAGNE. II
nos anciennes guerres, pendant les der-
nieres de l'Italie? Pour nous en tenir à
celles-ci, n'a-t-on pas vu alors le duc
de Montemar (1), ce fameux triomphateur
« ge étranger est jugé: s'il est
« plat et ridicule, comme il
« ne doit gâter que l'esprit,
« on le laisse entrer dans le
« royaume : s'il est savant,
« hardi, pensé; il est brûlé. »
565. « Un livre imprimé
« en Espagne subit réguliè-
« rement six censures avant
« de pouvoir paraître au
« jour. »
556. « Par-tout la soie est
« abondante. »
567. « On cultive du riz
« en Catalogne. »
567. « Les tables même
« les plus opulentes ne sont
« point à l'abri du reproche
« de malpropreté. »
561. « Les Espagnols ont
« la coutume de manger de
« la viande le vendredi, pour-
« vu que ce soit les intestins
« ou les extrémités de l'ani-
« mal.».
l'Encyclopédie, &c. Cepen-
dant le gouvernement n'y
permet pas plus qu'ailleurs
tout ce qui peut blesser le
bon ordre, les moeurs et la
religion.
Il n'en faut qu'une.
Par-tout, excepté dans
toutes les provinces du nord
et dans presque toutes celles
du centre.
On n'en cultive que dans
le royaume de Valence.
Un étranger mal accueilli
peut avoir imaginé ce re-
proche.
L'abstinence du gras est
absolue le vendredi ; et la
permission, l'est de même le
samedi.
( 1.) Le duc de Montemar a donné le premier,
dans ce siècle, l'exemple défaire une armée pri-
sonnière. Après la bataille de Bitonto le géné-
ral ennemi pria le duc de Montemar de lui prêter
12 OBSERVATIONS
de Bitonto ; le marquis de la Mina, qui
écrivoit aussi bien qu'il combattoit (1); le
duc d'Atrisco, si brillant à Camposanto ;
le comte de Gages enfin, sous les ordres
duquel le grand Frédéric a dit qu'il re-
grettoit de n'avoir point fait une campa-
gne ? Ces grands hommes ont disparu
pendant la paix ; mais si M. Masson a-
voit voulu jetter un coup-d'oeil sur la liste
des généraux actuels, peut-être auroit-il
trouvé encore un nom digne de son es-
time, peut-être se seroit-il souvenu que
l'homme d'état qui aujourd'hui est am-
bassadeur en France est parvenu aux:
un officier pour porter la nouvelle de sa défaite.
à Vienne.
(1) Le marquis de la Mina commandoit en
Italie l'armée espagnole, combinée avec l'armée
françoise qui étoit sous les ordres du prince de
Conti. Ce fut lui qui, à la bataille del Olmo, fit
cette harangue sublime : « Mes amis, vous êtes
« Espagnols, et les François vous regardent ». Il
a laissé des mémoires excellents sur la guerre de
Sicile de 17 19, et sur celle d'Italie de 1734.
SUR L'ARTICLE ESPAGNE. 13
suprêmes honneurs militaires par les ta-
lents qu'il a montrés dans les différentes
guerres de ce siècle.
M. Masson ne pourra point nier que
les braves officiers qui, avec des moyens
si inférieurs, viennent de se distinguer
dans l'Amérique méridionale ne fussent
Espagnols; il ne dira point que nous a-
vons emprun té à l' étranger les ingénieurs
de Mahon et de Pensacola, qu'il ait fallu
chercher les artilleurs hors de l'Espagne,
que la discipline et la constance ( 1) des
troupes se soient démenties en Europe
ou en Amérique. Qu'il interroge ces no-
( 1 ) « Leur patience dans les guerres d'Italie
" et de Portugal a fait l'étonnement des François.
« On les a vus souvent passer des journées en-
" tieres sans pain, sans eau, sans lit, et l'on
« n'entendoit pas dans leur camp le moindre
" murmuré : jamais de révolte, toujours la plus
« grande obéissance. Cette cause d'étonnement
« vient de se renouveller pendant le siège du fort
" St Philippe : les soldats françois, allemands,
« suisses, suédois, irlandois, qui se trouvoient à
14 OBSERVATIONS
bles alliés, aussi empressés à célébrer le
mérite dés hommes distingués, qu'ils sont
accoutumés à leurs propres lauriers ; qu'il
appelle le témoignage du conquérant des
Antilles, et qu'il écoute en silence son
jugement, sur les Galvès, les Cagigal, et
autres de cette espèce. Dira-l-on que le
petit nombre de ceux qui ont été em-
ployés pendant cette guerre ne peut suf-
fire pour établir une preuve générale?
Mais si, heureusement pour l'humanité,
il n'y a eu qu'une partie de nos guerriers
qui ait pu se distinguer par leurs talents,
faut-il condamner et mépriser ceux qui
n'ont pas été appelles au bonheur de
défendre leur patrie? De nouvelles oc-
casions produiront en Espagne de nou-
" cette expédition, n'y ont pu, malgré tout leur
" zele, lutter à patience égale avec le soldat es-
" pagnol, dont la sobriété, la constance infati-
" gable dans les travaux, ont fait l'admiration et
« le désespoir de ses compagnons d'armes, "
M. Mentelle, géographie, moderne d'Espagne,
SUR L'ARTICLE ESPAGNE. 15
veaux héros. En employant les hommes,'
on les trouve, autant que peuvent le per-
mettre les hasards et cette foule d'obsta-
cles si difficiles à prévoir quand ils dé-
pendent de tant de circonstances.( 1)
Prouverons - nous maintenant à M.
Masson que l'Espagne n'a aucun besoin,
comme il le croit, de ses voisins pour
faire un siège ? lui apprendrons-nous que
l'Espagne possède la meilleure poudre,
le meilleur fer ; que les usines sont mul-
tipliées dans toutes ses provinces ; que
les canons, les mortiers, toutes les armes
possibles se fabriquent dans les beaux
établissements de Séville et de Barce-
lone ? Pourquoi donc faudroit-il que les
autres nations fournissent à l'Espagne ce
( 1 ) L'Espagne possède une armée vraiment
nationale. Les régiments sont composés en en-
tier de citoyens honorables, de laboureurs clas-
sés (quintas), qui paient à leur patrie le tribut
qu'ils lui doivent, et qui défendent leurs posses-
sions en la servant. Leur engagement est de huit
16 OBSERVATIONS
qu'elle possede avec autant d'abondance
que dé perfection ?
MARINE.
PASSONS à notre marine... « L'Espa-
" gne doit, dit M. Masson, la construi-
" tion de ses vaisseaux à des étrangers :
« on n'y trouve plus cette manoeuvre ma-
te ritime qui étonnoit l'Anglois. On voit
ans; et, pendant ce temps, ils ont le droit de
visiter plusieurs fois leurs foyers. Les sentiments
de cette espèce d'hommes, si supérieure, sont
proportionnés à leur condition , et doivent as-
surer les succès de l'Espagne.
J'ajouterai ici que dans aucun pays le simple
soldat n'a une certitude de fortune à la fois aussi
brillante et aussi solide. Celui qui a servi trente-
cinq ans a, de droit, sa retraite d'officier, et une
pension de 400 liv. Mais avant ce terme éloigné,
il jouit, après quinze ans dé service, d'une solde
plus forte, qui reçoit de nouvelles augmentations
à mesure qu'il approche de la dernière époque.
La composition de cette armée et tous ces excel-
lents règlements datent du regne du roi actuel,
SUR L'ARTICLE ESPAGNE. 17
" à ses défaites son ignorance dans la ma-
cerine. "
Je voudrais ici qu'il fût encore possi-
ble de faire parler le célèbre don George
Juan, dont le nom est aussi connu en
France qu'en Espagne. Le lecteur serait
alors à portée de peser les raisons qui se
sont alléguées pour et contre l'ancienne
et la nouvelle construction espagnole (1) :
ainsi que les mesures qu'on a prises depuis quel-
ques années pour l'instruction de la noblesse mi-
litaire , soit par les écoles des cadets établies dans
les régiments, soit par des collèges militaires qui
ont profité de toutes les connoissances de ce
siècle.
Une forme inaltérable d'ordonnances, dont .
l'observation est confiée à un conseil de guerre
permanent, est encore un des avantages de l'Es-
pagne.
Enfin, les excellentes écoles de génie et d'ar-
tillerie établies à Barcelone et à Ségovie doivent
produire plus d'un artilleur et plus d'un ingé-
nieur, quoi qu'en dise M. Masson.
(1) Le monument qu'on a érigé à Madrid à
3
18 OBSERVATIONS
la première nous appartient ; la seconde
nous a été apportée. Chacune d'elles a
eu ses partisans, l'une et l'autre a ses
avantages et ses inconvénients. (l)
Quelle que soit la manière dont nos
bois excellents et incorruptibles soient
employés à l'avenir, M. Masson se trom-
pe en assurant que nous devons tous nos
vaisseaux aux étrangers. La distinction
d'ancienne et nouvelle construction suf-
firait pour le convaincre du contraire, si
l'existence d'un corps ( 2) permanent de
don Georges Juan dans le lieu de sa sépulture
( l'église de saint Martin), prouve, par l'inscrip-
tion que l'on y a jointe, toute la part que cet.
homme célèbre avoit eue à la construction de
nos vaisseaux. On y lit :
DOMITO NOVAE STRUCTURAE NAVIBUS MARI, &c.
( 1 ) On a dit que nos nouveaux vaisseaux
étoient meilleurs voiliers , et que les anciens
étoient plus propres , par leur capacité , aux
voyages de long cours.
(2) Ce corps des, constructeurs et ingénieurs
SUR L' ARTICLE ESPAGNE. 19
constructeurs, unique en Europe, n'en
étoit pas la meilleure preuve.
ce On voit, dit M. Masson, l'ignorance
ce de cette marine à ses défaites ».
Et quelles sont donc ces défaites que
cette marine a éprouvées dans la der-
nière guerre ? C'est à la perte de quelques
frégates r qui après avoir vaillamment
combattu se sont rendues à des forces
supérieures, que se réduiraient tous nos.
malheurs, sans la fatale journée du mois
de janvier 1780, dans laquelle nous per-
dîmes six vaisseaux. On voudra bien se
rappeller tous les hasards qui se réuni-
rent alors contre nous, le nombre, triple
des Anglois, les ordres répétés qui ne
purent point parvenir à notre comman-
dant , les temps nébuleux qui ne per-
de la marine est composé d'un ingénieur géné-
ral, d'un ingénieur directeur qui est brigadier,
de deux ingénieurs en chef qui sont capitaines
de vaisseaux, et de cinq ingénieurs en second
qui sont capitaines de frégates.
20 OBSERVATIONS
mirent point la retraite à notre escadre.
Voilà ce que M. Masson pourra ajouter
aux éloges que firent nos ennemis de la
défense longue et obstinée de nos vais-
seaux.
C'est ainsi que le malheur que nos vail-
lants alliés ont éprouvé dans les Antilles
a laissé l'honneur de leur marine tout en-
tier , et que cette défaite n'a pu jetter au-
cun nuage sur cette valeur nationale, si
brillante et si connue dans toutes les par-
ties du monde.
Après avoir rendu à la marine fran-
çoise la justice qui lui est due, nous n'au-
rons pas besoin, pour notre propre gloi-
re , de rappeller le combat de Toulon en
1744 ; mais nous parlerons de l'action du
mois d'octobre 1782. Il est constant que
l'escadre espagnole réunie aux François,
dont onze vaisseaux eurent part au com-
bat, n'égaloit point en nombre celle des
Anglois, Ce fut par les ordres du général
espagnol que le combat s'engagea : les
SUR L'ARTICLE ESPAGNE. 21
manoeuvres furent commandées par lui ;
ce fut lui qui obligea les Anglois à se re-
tirer en éteignant leurs feux, et qui les
fit poursuivre dans leur retraite. M. Mas-
son inférera-t-il de ce combat, que l'igno-
rance de la marine espagnole soit annon-
cée par ses défaites?
Ce petit nombre de réflexions ne mé-
rite point assurément le nom de justifi-
cation ; mais il peut suffire au lecteur
impartial, pour prouver que M. Masson
a calomnié la science militaire des Es-
pagnols.
Voyons s'il est plus croyable quand il
parle de leur ignorance absolue dans les
arts.
" Les arts, dit M. Masson, sont éteints
" chez elle (l'Espagne) ; le fier Espagnol
" rougit de s'instruire , de voyager, de
" rien tenir des autres peuples. Mais les
ce sciences qu'il dédaigne, ces arts qu'il
" néglige, &c. »
L'indignation et le mépris se balan-
22 OBSERVATIONS
cent ici dans mon ame : j'en réprimerai
les mouvements ; je ferai taire l'amour
de ma patrie, et je laisserai parler la sim-
ple vérité et la certitude que j'ai des
progrès qu'a déjà faits, que fait journel-
lement ma nation. Les Espagnols avouent
ingénument qu'ils ne sont point encore
ce qu'ils doivent être. Ils peuvent ne pas
égaler quelques nations ; ils peuvent se
croire supérieurs à quelques autres : mais
ils osent se flatter de s'élever un jour jus-
qu'aux premières.
Si M. Masson ne vouloit pas nous
donner le tableau exact de l'Espagne ac-
tuelle ; s'il nous disait qu'il a voulu faire
celui du siècle dernier, peut-être lui
aurions-nous quelque obligation d'un
rapprochement qui serait un nouveau?
moyen de connoître le mérite de ceux
qu'il aime mieux outrager. Car en con-
venant que les Espagnols reconnoissent
leur infériorité sur différents objets, nous
ne pouvons nous dissimuler en même
SUR L'ARTICLE ESPAGNE. 213
temps que leurs efforts méritent peut-
être plus d'éloges qu'il n'en est dû aux
nations les plus distinguées ; et, pour le
prouver, voyons ce qu'étoient au com-
mencement de ce siècle l'Espagne et là
nation la plus brillante.
Dans celle-ci, l'industrie et les lu-
mieres étoient dans la plus grande acti-
vité : dans l'autre, tout étoit ignorance
et abandon. L'une protégeoit tous les
arts, toutes les sciences, et jouissoit déjà
du fruit qui devoit résulter d'un encou-
ragement éclairé : les entraves qui fati-
guoient l'autre ne lui permettaient pas
de rechercher les sources de la félicité
publique. Enfin, tout étoit vigueur et
énergie chez nos voisins ; toutes les pro-
ductions annonçoient déjà la perfection
de la saison qui y régnoit : à peine res-
toit-il en Espagne quelques semences
pour féconder de nouveau les esprits ; il
fàlloit une nouvelle création.
En partant de cet état des choses,
à4 OBSERVA T I O N S
voyons les progrès qui depuis lors se sont
faits de part et d'autre ; et, sans oublier
les grands obstacles que les Espagnols
ont trouvés dans l'inertie et les préjugés
qui les opprimoient, donnons le prix à
la nation qui aura employé le plus d'ap-
plication, de force pour s'élever, et qui
aura prouvé le plus d'émulation. Mais,
dans une semblable comparaison, on
éviterait difficilement l'apparence de la
partialité ; ainsi nous nous bornerons à
jetter un coup-d'oeil sur notre état ac-
tuel.
BEAUX A R T S.
COMMENÇONS par ces beaux arts qui,
selon notre auteur, ont entièrement dis-
paru de l'Espagne.
Lorsqu'on trouve chez une nation les
établissements publics les plus multipliés
pour augmenter le progrès des lumières,
lorsqu'elle prodigue ses trésors pour ren-
dre ces établissements les plus brillants
SUR ARTICLE ESPAGNE. 25
de l'Europe, on ne peut pas dire avec
fustice que cette nation dédaigne l'ins-
truction et regarde avec mépris ce qu'elle
acheté aussi chèrement. Qu'on interroge
donc tous les voyageurs impartiaux qui
ont parcouru l'Espagne, et qu'on leur
demande si à Madrid, Valence, Barce-
lone et dans plusieurs autres villes, il n'y
à point des académies de dessein, archi-
tecture et peinture, si on n'y entretient
pas à grands frais les plus excellents maî-
tres. On apprendra d'eux tout ce que la
magnificence éclairée de notre souverain,
son amour pour les arts, l'ont porté à faire
pour leur encouragement. Ils vous diront
que les principaux de la nation imitent
leur roi par leurs efforts pour faciliter
les moyens d'arriver en tout genre à la
perfection. Et qu'on ne croie pas que ces
bonnes intentions n'ont été suivies en-
core d'aucun fruit. On me permettra de
donner quelques preuves de nos pro-
grès.
4
26 OBSERVATIONS
ARCHITECTURE.
JE désirerais persuader d'abord M.
Masson que les Espagnols ont fait quel-
ques progrès dans l'architecture. Ici je
pourrais lui dire que lorsque la France
commençoit à peine à produire quelques
architectes médiocres, l'Espagne avoit
déjà possédé don Diegue de Silva, Ber-
ruguete, Covarrubias, qui avoient cons-
truit la cathédrale de Grenade, le palais
et l'hôpital de Tolède, édifices admirés
encore , aujourd'hui par les étrangers.
M. Masson a pu n'être pas instruit de
ce qui regardoit l'architecture espagnole,
puisque Voltaire ne l'étoit pas ; puisque
celui-ci a dit : ce L'Escurial fut bâti sur les
ce desseins d'un François ». Voltaire igno-
rait qu'il existe en Espagne une médaille
frappée par ordre de Philippe II, qui re-
présente d'un côté le buste de Jean Her-
rera de Tolede, constructeur de l'Escu-
rial, et de l'autre la perspective de ce
SUR L'ARTICLE ESPAGNE. 27
magnifique édifice. Il ignorait que les
plans originaux signés de Herrera exis-
taient dans la bibliothèque de l'Escu-
rial(l). Mais, sans employer d'érudition
pour prouver nos richesses, demandons
à M. Masson s'il a vu les différents édi-
fices qu'ont construits en dernier lieu à
Madrid Rodriguès, Arnal, Gasco, et plu-
sieurs autres hommes distingués. Qu'il sa-
che que nos académies ne manquent ni
de professeurs( 2) ni de livres ; que celle de
Madrid offre à nos jeunes sculpteurs la
Collection des meilleurs modèles qu'elle
est ornée de plans et de desseins faits et
donnés par le PRINCE DES ASTURIES , par
I'INFANT DON GABRIEL; et que cet encou-
ragement si supérieur à tous les autres,
( 1 ) C'est le président de Thou qui a induit
Voltaire en erreur. M. de Thou aurait pu se
rappeller que ce n'étoit point alors à un Fran-
çois, à se charger d'un pareil monument.,
(2) Don Benoît Vails vient de publier un ou-
vrage sur l'architecture qui renferme tout ce
28 OBSERVATIONS
celui de l'exemple de nos princes, doit
nous faire espérer la perfection.
PEINTURE.
L'ESPAGNE qui a produit autrefois
Velasquès Murillo, Ribera, Ribalta, et
tant d'autres peintres admirables, qui
depuis, malgré ces grands exemples,
malgré la possession des. meilleurs origi-
naux des écoles les plus fameuses, a vu
sommeiller tous, les beaux arts, s'est ré-
veillée de cet état d'engourdissement, et
elle admire aujourd'hui les talents de Ver-
gara, de Rayeux, de Maella, &c. Nous
avons vu ces illustres artistes se perfec-
tionner par l'étude de la nature, par celle
des grands modèles, et sur-tout par les
leçons, vivantes du fameux Mengs, ce.
Raphaël moderne, ce peintre admirable»
qui a orné de ses productions le palais de
qu'il est possible de savoir sur la décoration, la
Solidité et la commodité d'un édifice. Il entre
dans le détail des règles qui sont particulieres
SUR L'ARTICLE ESPAGNE. 29
nos rois et les maisons des particuliers.
Ceux qui désireront connoître à fond les
richesses que l'Espagne possede, peu-
vent lire l'ouvrage de don Antoine Pons,
secrétaire perpétuel de l'académie des
beaux arts. Le patriotisme de cet excel-
lent citoyen ne l'empêche point de juger
avec la plus grande impartialité et la cri-
tique la plus sûre tous les ouvrages de
ses compatriotes.
GRAVURE.
ON a vu à Paris les gravures du Sal-
luste, celles de l'ouvrage de M. Bayer,
de don Quichotte, &c. &c. On a vu celle
d'un superbe tableau de Raphaël(1), &c.
les portraits de Charles-Quint, du roi ré-
gnant. Le goût et la délicatesse de ces
différents ouvrages, et de tant d'autres
qui sont encore inconnus en France,
aux églises, aux hôpitaux , aux prisons , aux
magasins publics, et aux théâtres.
(1) La Vierge du Poisson,
30 OBSERVATIONS
prouvent que les Carmona, Selma, Mon-
taner, &c. loin de dormir d'un sommeil
léthargique, aspirent, par leurs veilles et
leurs travaux, aux éloges qui sont dus aux
artistes les plus distingués. Voyez pour
la gravure des pierres et des médailles les
chefs-d'oeuvre de Priera, de Gil, Sepul-
veda, Cruz, &c. Si nos estampes n'éga-
lent pas encore celles de Bartolozzi, de
Strange , &c. nos médailles et pierres
gravées peuvent le disputer aux meilleu-
res productions de l'Europe.
IMPRIMERIE.
PUIS-JE passer sous silence les pro-
grès étonnants des Espagnols dans l'art
de l'imprimerie ? Toute l'Europe a vn
avec admiration la belle édition de la
traduction de Salluste( 1) par L'INFANT
( 1 ) François Ambroise Didot l'aîné, impri-
meur à Paris, a donné en 1778 un témoignage
public de son admiration pour cette belle édi-
tion , qu'il regarde comme un chef- d'oeuvre
SUR L'A R T I C L E E S P A G N E. 31
DON GABRIEL, imprimée par don Joachim
Ibarra. Poinçons, matrices, fusion des
caractères , papiers , tout se fabrique
en Espagne , non seulement à Madrid,
mais encore dans plusieurs provinces,
où '■ les presses espagnoles ont, produit
des éditions presque aussi belles que
celle du Salluste. Voyez les ouvrages de
Vives, le Traité des Monnoies Samari-
taines de Bayer, la superbe édition que
l'on fait actuellement de l'Histoire d'Es-
pagne. ( 1)
MANUFACTURES.
M. MASSON n'a point vu la manufac-
ture de tapisseries de haute et basse lice
d'exécution typographique, clans Une note in-
sérée à la page xc des Prolégomènes que M. de
Villoison a mis à la tête du roman pastoral de
Longus imprimé à Paris aux frais de Guillaume
de Bure.
(1 ) Il ne faut point oublier de nommer ici
don Antoine Sancha; le nombre et la perfection
des ouvrages qu'il a imprimés sont connus ; je
32 OBSERVATIONS
de Madrid. Sait-il que les ouvrages qui
en sortent seraient avoués par celle des
Gobelins ( 1) ? Connoît-il nos tapis turcs
supérieure aux véritables?
M. Masson a bien voulu parler de la
manufacture des glaces de Saint-Ilde-
phonse ; majs a-t-il ajouté qu'il ne se fa-
brique dans aucun pays des glaces de
162 pouces( 2) de long, sur 93 de large et
un d'épaisseur, sans que cette prodi-
gieuse grandeur nuise à leur perfection?
On fait à Saint-Ildephonse tous les ou-
vrages possibles de crystal ; on possède
l'art de les dorer au feu ; et les ouvriers
n'en ferai point le détail : mais il est important
qu'on saché que c'est lui qui s'est chargé de don-
ner l'Encyclopédie à l'Espagne ; et la confiance
que les Espagnols ont en lui lui a fait trouver
une quantité suffisante de souscripteurs pour
qu'il puisse parvenir à achever son entreprise.
(1) Ce sont les peintres du roi qui en déter-
minent les couleurs et les desseins.
(2) Mesure d'Espagne.
SUR L'ARTICLE ESPAGNE. 33
sont la plupart nationaux. Nous pouvons
parler de nos belles fabriques d'acier,
de celles des armes de Biscaye, de To-
lede , de la Manche, de Catalogne. Tout
le monde connôît les fusils excellents
qu'on fait en Espagne, dont la sûreté
égale la beauté du travail : on connoît les
étoffes de Valence, de Talavera, nos den-
telles , nos fabriques de toiles, que nous
lustrons avec la même perfection que
nos voisins. ( 1)
Mais je m'arrête ici pour me deman-
der à moi-même si M. Masson est coupa-
ble d'ignorance ou d'infidélité ; ou plutôt
(1) Voici une anecdote qui me paraît prouver
que les Espagnols n'ont pas dédaigné quelque-
fois de s'instruire chez l'étranger. Don Joachim
Emmanuel Fos voyoit avec désespoir que, mal-
gré tous ses efforts, il ne pouvoit parvenir à don-
ner aux toiles la couleur qu'il admirait dans les
fabriques de quelques nations : il disparaît un
jour, tue son cheval, trempe ses habits dans le
sang, afin de persuader de sa mort l'étranger et
5
34 OBSERVATIONS
si sa bonté pour l'Espagne ne l'a pas en-
gagé à soutenir tant d'opinions extraor-
dinaires qu'il étoit sûr de voir réfuter
avec la plus grande facilité : car enfin il
pouvoit penser favorablement des Espa-
gnols , et sentir en même temps qu'il
n'était point à portée de connoître les
•efforts heureux qu'ils font journellement.
Il a pu se flatter qu'il leur donnait une
occasion naturelle de parler d'eux avec
avantage, en les accusant de l'ignorance
la plus profonde, lorsque la lumière se
répand chez eux de tous côtés; en leur
refusant jusqu'à la volonté de sortir de
leur honteuse apathie, lorsqu'ils n'éparr
gnent rien pour s'approprier toutes les
découvertes utiles dans les sciences et
dans les arts, quand notre roi entretient
ses compatriotes. Il visite alors, déguisé, toutes
■les manufactures de France et d'Angleterre, sur-
prend quantité de secrets précieux, s'assure par
des expériences réitérées qu'il les possède, et re-
vient enrichir sa patrie de ses découvertes.
SUR L'ARTICLE ESPAGNE. 35-
à Rome et à Paris nombre de sujets dis-
tingués qui rapportent dans leur patrie
leurs talents perfectionnés; par ce qu'ils
ont acquis ; enfin, quand les premiers
de la nation secondent leur monarque,
en assignant des prix au travail et ait
mérite.
Priestley ouvre-t-il une nouvelle car-
rière aux physiciens par l'analyse des
différentes espèces d'airs, les Espagnols
passent en Angleterre( 1) pour étudier la
doctrine de cet excellent observateur;
d'autres arrivent à Paris avec le même
objet : ils porten t dans leur patrie les fruits
de leur voyage ; ils ajoutent, par leurs
propres travaux à cette belle découverte
qu'ils célèbrent aussitôt par un poëme (2).
( 1 ) Don Casimir Ortega, professeur du jardin
de botanique, rapporta de Londres les premiers
appareils qu'on y avoit imaginas pour les expé-
riences sur les airs, et qui furent perfectionnés à
Madrid..
( 2) Don Joseph Viera, archidiacre de Fuente
36 OBSERVATIONS
Le sieur Vera trouve la manière d'élever
Peau : nous l'ajoutons à celle qui étoit
pratiquée depuis long-temps en Espa-
gne on l'établit en Aragon et dans plu-
sieurs autres provinces. Si c'est la France
qui possede les premiers navigateurs aé-
riens ; si c'est à Paris qu'existent ces hom-
mes intrépides qui ont donné cette der-
nière preuve de l'ambition de l'esprit
humain ; l'enthousiasme que devoit ins-
pirer ce nouveau prodige n'a-t-il pas ga-
gné aussitôt les Espagnols?(1)
Ventura, est l'auteur de ce poëme, ainsi que-
d'un autre sur la machine aérostatique. C'est
aussi lui qui nous a donné l'histoire des Cana-
ries , les éloges de Philippe V et de don Alphonse
Tostado, couronnés l'un et l'autre par l'acadé-
mie espagnole. Son vrai mérite et sa vaste éru-
dition autorisent mon amitié à lui offrir l'hom-
mage de mes sentiments pour lui.
(1) On a ouvert à Madrid et à Barcelone des
souscriptions pour multiplier les expériences :
on a publié un ouvragé sur la manière de diriger
l'aérostat, L'INFANT DON GABRIEL s'est emparé
SUR L'ARTICIE ES PAGNE. 37
Je reviens à nos manufactures. Si M.
Masson vouloit consulter les fabricants
de Lyon, &ec. les négociants françois, &c. 1
ceux-ci lui apprendroient les pertes qu'ils
éprouvent clans leur commerce depuis
que les Espagnols ont augmenté le leur,'
et la différence énorme qui existe entre
les profits qu'ils faisoient au commence-
ment de ce siècle, et ceux qu'ils font
aujourd'hui. Ils ne sont plus ces temps
malheureux où des guerres continuel-
les avoient épuise toutes nos forces; où
de cette nouvelle invention, dont il suit tous les
progrès.
- Si les François font mesurer un degré du mé-
ridien sous la ligne, les Espagnols partagent leurs
travaux. S'ils vont attendre en Californie le pas-
sage de Vénus, les Espagnols les accompagnent
encore. Si un François parcourt l'Amérique pour
y observer les trois règnes de la nature, quatre
Espagnols lui servent de guides ; et la santé du
premier ne lui permettant pas de poursuivre ses
voyages, ils se chargent de la continuation des
découvertes.
38 OBSERVATIONS
une administration sans vigueur avoit
abandonné les sciences, les arts, le com-
merce; où tout n'étoit plus qu'ignorance,
pauvreté et confusion ! Mais la nation
étoit restée celle qui avoit fait la gloire
de Ferdinand le catholique et de Charles-
Quint : il ne falloit, pour lui rendre son
énergie, que la cessation des troubles et
l'affermissement de la maison de Bourbon
sur le trône. Cependant ce n'était point
l'ouvrage d'un jour que celui de vivi-
fier un empire mourant. Il faut bien des
années pour relever une grande admi-
nistration, dont la décadence a été aussi-
longue, aussi absolue dans toutes ses
parties. Mais si nous ne disons pas que
l'Espagne soit parvenue à la hauteur de
la France et de l'Angleterre, on seroit en-
core plus éloigné de la vérité si on vouloit
s'en rapporter au tableau de M. Masson.
Non, les manufactures ne sont point dans
cet état d'enfance, comme cet écrivain
nous l'assure ; les laines et les soies ne
SUR L'A R T I C L E E S P A G N E. 39
passent point toutes à l'étranger; on ne
lui envoie plus que ce que nos propres
fabriques ne peuvent pas employer. A la
vérité, si on se rappelloit ce que Valence,
Grenade et Murcie produisent de soie,
les deux Castilles de laines, on ne serait
plus étonné que les étrangers trouvassent
de quoi fournir à leurs besoins, après que
les nationaux ont assuré leur consomma-
tion; et cette consommation est cepen-
dant immense, comme il est aisé de le
démontrer en se contentant de nommer
les manufactures de Guadalaxara, de Sé-
govie, Barcelone et Alcoy, celles de Va-
lence (1), de Grenade, de Tolède, de Sar-
ragosse. La plus forte prévention ne refu-
sera point à ces fabriques la justice qui
leur est due pour la beauté et la bonté de
leurs ouvrages, sans parler de la supério-
( 1 ) On compte à Valence 3300 métiers d'é-
toffes , qui, employant chacun 190 livres de soie
par an, consomment 627,000 livres de soie. Les
petits métiers de galons, de rubans, de mou-*
40 OBSERVATIONS
rite des matières premières. Nos damas,
nos taffetas et nos serges jouissent d'une
grande préférence dans toute l'Europe :
que l'on compare la vigogne, l'écarlate,
tous les draps fins de l'Espagne, avec la
qualité et le prix des ouvrages des autres
nations, et que l'homme impartial dé-
cide.
II est vrai que l'étendue de nos do-
maines en Amérique nous obligera long-
temps ou toujours à employer l'industrie
de nos voisins, quand même le préjugé
en faveur de ce qui vient de l'étranger ne
gouvernerait pas autant l'Espagne que
les autres pays ; mais la crainte d'adopter
une opinion qui pourrait ne pas paraître
assez patriotique ne me fera point dési-
rer que l'Espagne parvienne à fournir à
choirs, de bas, de filets, &c. en consomment
250,000 livres ; les passementiers, 150,000 liv.
On voit par ce calcul que la seule ville de Va-
lence, sans compter les autres fabriques de la
province, emploie 1,027,000 livres de soie, qui
SUR L'ARTICLE ESPAG NE 41
la consommation de tous ses vassaux.
L'or et l'argent sont la récolte de ma
patrie : leur valeur diminuerait à pro-
portion que le grand nombre d'autres
marchandises rendrait l'extraction des
métaux moins nécessaire. La masse de
ces métaux recevant l'accroissement le
plus prodigieux, il faudrait alors donner
plus d'or et plus d'argent pour une quan-
tité semblable d'ouvrages manufacturés.
Dès lors, plus de possibilité de soutenir
la concurrence , et nous retomberions
dans la misere où nous plongea la décou-
verte du nouveau inonde. Mais ce mo-
ment fatal- est bien éloigné de nous ; il
n'arrivera même jamais. Chaque pays
aura toujours un genre de commerce su-
périeur ; et quand toutes les nations au-
occupent à-peu-près 25,000 individus, dont une
grande partie sont des femmes et des enfants.
La manufacture d'Alcoy consomme douze à
treize mille quintaux dé laine, et il y a trente-
une fabriques de papiers.
6
42 OBSERVATIONS
ront fait tous les efforts dont elles sont
capables, celles qui ont prospéré le plus
par la négligence des autres pourront
seules s'appercevoir de quelque diffé-
rence' dans leurs succès. ( 1)
(1) Voici encore quelques preuves qui annon-
cent que les arts ne sont point éteints en Es-
pagne.
Michel Redondo, en 1777, a inventé à Mé-
dina Celi un nouveau métier qui facilite à 'un
seul homme les moyens de faire les draps les
plus larges, de manière qu'il fabrique un quart
d'ouvrage de plus, et avec une plus grande per-
fection.
Le marquis de la Romana a inventé une ma-
chine qui met en mouvement quatre moulins
à blé, et trente-deux scies -pour couper autant
de marbres à la fois.
Joachim Ardid a inventé, en 1.778, une ba-
lance qui marque à la fois les différents poids
de Castille et d'Aragon.
Don Joachim Fos fabrique des rubans supé-
rieurs peut-être à ceux de France.
Michel Bayot vient d'éleyer une manufac-
SUR L'ARTICLE ESPAGNE. 74
LITTÉRATURE.
APRÈS cette légère esquisse de nos
arts et de nos manufactures, jettons un
coup-d'oeil sur notre littérature.
ture où se fabriquent toutes sortes de fil de fer ,
de cuivre, &c. à dix pour cent meilleur marché
que chez l'étranger.
Don Jean de Prado a trouvé l'art de fixer les
couleurs dans la soie, et celui de donner aux
laines une finesse et une blancheur admirables.
Un de nos généraux, don Bernardo de Gal-
vès, a eu le temps, au milieu, de ses grandes
occupations, d'imaginer une machine avec la-
quelle il fait aller un bateau contre vents et ma-
rées. Il est question d'appliquer cette machine
à la direction de l'aérostat; et les académiciens
françois ne paraissent point éloignés de croire à
son utilité..
Don Candide Marie Trîgueros a découvert
une espèce de marne supérieure à la naturelle et
aux artificielles.
Don Alexis del Bosque a trouvé le moyen.
de fondre la platine, &c.
444 OBSERVATIONS
Notre langue majestueuse, qui, pen-
dant les deux siècles de la grandeur de
notre monarchie, participa à sa gloire(1),
éprouva également les effets funestes de
la'décadence du siècle suivant. Au com-
mencement de celui-ci, elle étoit cor-
rompue et abandonnée. L'académie es-
pagnole se chargea du soin de lui rendre
sa perfection. Les règles de la grammaire,
celles de l'orthographe, furent fixées ; le
dictionnaire fut composé ; et aujourd'hui
on craint d'autant moins de s'égarer, que
des modèles excellents ont paru, et des
livres écrits avec autant de pureté que
d'élégance nous servent encore mieux
que les règles. L'éloquence et la poésie
( 1 ) Les Espagnols du quinzième et du sei-
zième siècle avoient eu la sagesse de puiser dans
les vraies sources de la littérature en étudiant les
langues grecque, latine, hébraïque et arabique.
Alphonse Tostado, né en 1400 à Tolède, pos-
séda toutes, ces langues. Nebrija réveilla le pre-
mier, en 1464, le bon goût. L'Europe avoit alors
SUR L'ARTICLE ESPAGNE. 45
ont retrouvé leur ancien culte. Notre
théâtre a été enrichi, depuis le règne du
roi actuel, par d'excellentes productions :
des poèmes sur une infinité de sujets ont
paru.
Voyez les ouvrages couronnés tous
les ans par l'académie de Saint-Ferdi-
nand : voyez ce qu'ont lu nos académi-
ciens dans leurs séances. Mayans, Isla,
Feijoo, Bayer, nous rapprochent àujour-
d'hui de ces hommes estimables qui
dans les siècles précédents, servirent de
modèles aux autres nations. Les noms
d'Yriarte, Aiala, Valdes, Gonzalez, For-
ner, Fernandez, Trigueros, &c. obtien-
dront dans l'Europe la place qui leur est
peu d'hommes qui pussent se comparer à ce sa-
yant universel, que des gens peu instruits n'ont
cependant voulu traiter que de grammairien. If
ajouta à la culture des belles-lettres, celle de la
philosophie et du droit. Nebrija eut pour suc-
cesseurs deux hommes, illustres., Louis Vives, et
Arias Montano.
40 OBSERVATIONS
due, quand notre superbe langue sera
plus cultivée par l'étranger.( 1)
Pourrais-je me dispenser de célébrer
ici l'honneur littéraire des Bourbons ;
L'INFANT DON GABRIEL , ce digne fils de
notre monarque, qui, ayant reconnu de
bonne heure tous les avantages de la cul-
ture de l'esprit, réunit aujourd'hui l'ins-
truction la; plus étendue à un désir in-
satiable de l'augmenter, et qui marche
à l'immortalité par l'amour éclairé des
sciences et des arts? Qu'on lise l'excel-
(1) La langue espagnole, si riche et si belle,
n'a pas le bonheur d'être parlée en Europe : nos
ouvrages y obtiennent par conséquent avec dif-
ficulté l'estime qui leur est due. A ce premier
inconvénient pour notre renommée s'est sou-
vent jointe l'indifférence que les meilleurs esprits
ont montrée pour leur propre gloire. Mais les
productions littéraires peuvent seules faire juger,
du mérite de leurs auteurs.
La publicité de ces mêmes productions ne
prouve point seule l'existence de la science. Com-
bien de véritables savants ont disparu sans faire
SUR L 'ARTICLE ESPAGNE. 47
lente traduction de Salluste, et qu'on
juge de l'érudition de ce prince par les
notes savantes dont il a enrichi ce magni-
fique ouvrage, par la clarté qu'il a répan-
due sur les passages les plus obscurs, par
ses dissertations sur les monnoies, sur les
armes de toutes espèces des anciens Es-
pagnols. Si on veut connoître son goût
pour les arts, la connoissance pratique
qu'il en a, on peut voir son atelier et les
ouvrages précieux qu'il fait lui-même.
Quel bonheur pour ma nation de possé-
jouir leur siècle du fruit de leurs travaux et de
leurs lumières ! Nous en avons eu un exemple
récent dans cette capitale à la mort de M. de
Jussieu. Cet homme excellent, si admiré par
le grand Linnée, n'a laissé aucun ouvrage. Les
amateurs de la botanique regretteront éternelle-
ment que la modestie de M. de Jussieu l'ait por-
té à dérober au public le fruit de ses immenses
travaux. En Espagne, nous, avons perdu de nos
jours Sarmiento, Mayans, Florès, &c. qui ont
enseveli avec eux des trésors de science et de lit-
térature.
48 OBSERVATIONS
der un prince qui sait à la fois récompen-
ser les savants , et les encourager par son
propre exemple !
Après cette foible expression des sen-
timents de ma patrie, continuons l'exa-
men de ses richesses.
POÉSIE.
ON me permettra de nommer ici quel-
ques uns de ceux qui cultivent aujour-
d'hui la poésie avec le plus' de distinc-
tion.
Don Thomas de Yriarte a publié , en
1779, un poème très estimé sur la musi-
que : il a traduit l'art poétique d'Horace,
ses meilleures satyres, et traduit actuel-
lement l'Enéide. Il a donné des églogues,
des romances, des épigrammes, des let-
tres , des satyres, des poésies lyriques,
des fables, une comédie intitulée, Faire
ce que nous faisons.
Don Vincent Garcia de la Huerta, mem-
bre des académies de Madrid, est auteur

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