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Océan d'amour, océan de la peur

De
31 pages

Maémie est une petite fille de huit ans, vivant avec ses parents aux abords de l'océan. Un tremblement de terre puis un tsunami dévaste tout sur son passage. Elle est sauvée in extremis de l'eau. Ses parents sont introuvables, elle va devoir suivre des inconnus au travers la ville réduite en miette et va faire face au massacre qui est devenu sa vie d'enfant.

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Jocelyne Tribot Océan d’amour océan de la peur Illustration : Néro Publié dans la Collection Electrons Libres,
Dirigée par Amélia Varin
© Evidence Editions 2017
Prologue
Le sable chaud sous mes pieds, cette plage où j’ai passé mon enfance. L’océan qui accompagnait notre famille sur notre bateau de pêch e. Mon père qui travaillait dur pour nourrir notre ville des poissons qu’il pêchait avec fierté. Ma mère qui s’était lancée en tant que serveuse dans un hôtel réputé, après qu’elle se soit assurée de mon autonomie. Tous les matins mon père partait sur son bateau avec un petit équipage, ses amis. Qu’il payait avec le surplus de poissons pour pouvoir nourrir le ur famille. Ma mère restait avec moi pour le petit déjeuner puis m’accompagnait jusqu’à l’école où ils m’avaient inscrite récemment, juste à quelques mètres de son travail.
L’été, je demeurais seule dans notre petit appartem ent et attendais le retour de ma maman pour enfin aller me promener, puis elle repartait quelques heures plus tard pour le service du soir. Beaucoup de clients étrangers séjo urnaient dans cet hôtel luxueux, que même nous n’aurions pu nous payer avec l’argent de mes deux parents réunis. L’ hiver, les touristes étaient moindres. Pour nous, pas de saisons, le travail effectué pour la clientèle nous faisait vivre à leur rythme. Ma maman était plus présente pour moi et m’amenait à la plage et nous parcourions les rues et les ruelles à la recherche de légumes ou du riz pour accompagner le poisson que mon père nous rapportait chaque soir. Quand enfin il passait la porte, sentant une forte odeur de crustacés, il essayait de la faire disparaître avec le savon et la bassine qui se trouvaient dans la pièce jonchant la salle pour manger et dormir. Une fois lavé, plutôt débarbouillé… avec cette odeur qui pestait toujours dans mes narines, il venait s’asseoir avec nous sur les cous sins posés sur le sol. Le sourire aux lèvres, il nous regardait avec fierté. Son métier ne lui permettait pas de savoir s’il pourrait rentrer chez nous le soir, le lendemain ou plus jam ais. Je l’admirais du haut de mes huit ans, je lui avais déjà demandé de venir avec lui po ur profiter de naviguer sur cet océan, cette eau qui parcourt le monde, la terre. Celle qu i s’étend sur tous les pays, qui voyage de langue en langue et qui cache les plus beaux secrets et les plus beaux mammifères. Je l’aimais plus que tout.
Ma vie d’avant
Ce matin est un matin comme les autres. Ma mère me prépare un peu de lait qu’elle fait réchauffer sur le feu de bois de la cheminée. Elle l’a acheté hier auprès de ce commerçant qui se poste tous les jours dans notre rue, pour proposer ses produits laitiers et frais. Je me lève de mon lit qui se trouve dans le coin du sé jour, à l’opposé de celui de mes parents, juste séparé par un tissu épais. Je sais que, bientôt, il faudra que je laisse de la place pour mon petit frère ou ma petite sœur. Maman ne m’a encore rien dit, mais j’ai vu son ventre s’arrondir un peu. Elle le cache. Je pense qu’elle a peur de perdre son travail de serveuse… Je me déplace dans la salle d’eau et à l’aide du pichet je verse juste ce qu’il me faut pour me rafraîchir. Ma maman m’a bien appris à le faire toute seule comme une grande, depuis des années. Je crois que j’avais quatre ans quand elle a commencé à me montrer. Je passe cette serviette éponge sur mon visage et mon corps pour me débarrasser de cette poussière que ma transpiration a collée sur ma peau. Notre sol est en terre battue et au moindre filet de vent qui passe sous la porte d'entrée, de la poussière voltige dans toute la pièce.J’enfile mon tee-shirt blanc que ma mère a lavé et séché sur les fils qui traversent le plafond du séj our, ainsi que mon short rose que j’ai choisi le mois dernier, dans cette boutique de vête ments que ma maman voulait surtout éviter, car elle disait que c’était trop cher. Devant mes pleurs, la dame avait fait une bonne remise pour que je puisse l’avoir. Mes habits sont posés sur le côté de l’évier qui ne donne plus une goutte d’eau depuis des années. Je les enfile rapidement puis pars m’asseoir en tailleur sur les coussins pour déguster ce bon lait chaud, car je ne sais pas si demain, j’en aurai à boire dans ce bol jaune.
Il paraît qu’hier c’était Noël, je n’ai rien vu de différent par rapport aux autres jours de l’année à part mon père qui m’a ramené cette étoile de mer qu’il a récupérée dans ses filets de pêche. C’était mon cadeau pour cette fête . Je sais que dans des familles, ils s’offrent beaucoup de présents emballés dans de som ptueux papiers-cadeaux. Il paraît même que les enfants croient à un papa qui viendrait du ciel leur apporter des jouets sous un sapin décoré. Je le sais, c’est mon professeur qui nous en a parlé, nous avons tous été attentifs et rêveurs pour cet instant magique auquel nous voudrions tous croire. Mais cette magie n’existe pas à la maison… pas de sapin, pas de papiers-cadeaux et encore moins quelqu’un qui dépose des présents chez nous.
Après avoir fini de manger, je plonge mon bol dans la bassine moussante. De ma petite main je passe à l’intérieur, pour en nettoyer les dépôts qui s’y trouvent, puis le rince dans l’eau propre du seau que ma mère a été chercher hie r pour laver notre vaisselle durant
quelques jours. Je me pose contre ses genoux qui sont repliés devant elle, mon dos droit, ma chevelure tombe jusqu’en haut de mes fesses. Elle passe la brosse sur mes cheveux tout emmêlés, tirant de la racine jusqu’aux pointes avec douceur. Ils sont enfin lissés. De ses mains, elle rassemble quelques mèches pour m’en faire une natte sur les deux côtés, puis les regroupe à l’arrière de ma tête pour en fa ire un chignon qu’elle fixe avec de petites épingles. Aujourd’hui, maman m’a promis de m’emmener à la plage et manger une glace en terrasse devant l’océan, puis de nous bala der un peu dans le marché pour trouver quelques légumes pas chers . Je suis heureuse de rester avec ma mère durant toute la journée, cela fait si longtemps que nous n’avons pas passé des heures entières, juste entre nous deux.
La plage est déserte en cette matinée, le sable cha ud sous les jambes, je construis mon château tant bien que mal, juste à l’aide de mes petites mains. Quelques personnes marchent en longeant l’océan. Certains touristes arrivent avec des parasols et s’étendent dessous, contemplant les passants qui font du vélo sur la petite route bordant l'étendue de sable. J’ai déjà regardé des heures durant ces pers onnes où l’on ne voit que le haut du corps, le reste étant caché par le muret de pierres, en imaginant à leurs pieds des skates volants comme j’ai pu voir certains enfants de tour iste parcourant les rues avec leurs engins à roulette. Ma mère, elle ferme les yeux, al longée sur le dos, j’ai l’impression qu’elle s’est assoupie sans vraiment s’en rendre compte. Je la regarde, elle est si paisible et si belle. Son visage est doux, même pas une ride comme les autres mamans que j’ai pu voir, criant sur leurs enfants pour qu’ils ne courent pas dans les rues, devant les caisses de marchandises qui ne tiennent qu’avec des tréteaux.
Elle ouvre les yeux, subitement puis m'observe la contempler. J’ai détourné les miens pour éviter d’expliquer ce que je ressens quand je la regarde. Je l’aime plus que tout, mais je me sens seule, tout le temps seule. Quelques min utes après son réveil, elle se redresse...