Odes et poésies diverses / par Antoine Cunyngham

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A. Bertrand (Paris). 1837. 1 vol. (208 p.) ; in-12.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1837
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ODES
ET
POÉSIES DIVERSES,
IMPRIMERIE DE ,1l"le IIUZA fit) (NÉE VALLAT LA CHAPELLE),
rue de l'Kperon , n' 1 7.
ODES.
ODE I.
LE GENIE.
A !\I. P.-.J. DE BÉRAiNGER.
Le mortel que n'a point embrasé le génie ,
Pour franchir les sommets de la docte Aonie ,
Offre au dieu des beaux-arts un inutile encens ;
Et les vierges du Pinde , en leurs rians bocages .
Dédaignant ses hommages,
Ne lui prêtent jamais leur sublimes accens.
.{ ODE ï.
Oui, c'est par le génie , étincelle sacrée ,
C'est par son feu divin que l'aine pénétrée
Loin d'elle voit ramper les vulgaires esprits ;
Et que l'homme, suivant un essor intrépide ,
Sur la foule timide
S'élève fièrement à nos regards surpris 1
C'est par lui que son art prend l'aigle pour modèle.
Et qu'imitant soudain les ressorts de son aile ,
Dédale échappe aux fers par des chemins nouveaux ;
Heureuse fiction! où la voile légère,
S'enflant sur l'onde amure ,
Pour la première fois fait voler les vaisseaux.
Eh ! qu'eût dit l'inventeur de la voile mobile ,
S'il eût vu sans son aide, et sans la rame agile,
La nef fendre le sein des abîmes mouvans !
Le génie a parlé : la roue obéissante,
Par la vapeur puissante ,
S'ébranle, marche et dompte etles flots elles vents.
GUE I. 5
Que ne peut le génie !... A sa voix souveraine
Orphée a pris sa lyre, et par ses chants entraîne
Les farouches tribus des Thraces redoutés :
11 adoucit les moeurs de ces peuples sauvages ,
Dont souvent les rivages
Par le meurtre , avant lui, furent ensanglantés.
Chez des patres grossiers apparaît un grand homme ;
Il les arme, les guide, et le Tibre voit Home
S'élever sur ses bords pour commander aux rois :
Un second Romulus , sur la Neva profonde ,
Dans la ville qu'il fonde
.Donne au Russe barbare et des arts et des lois.
Contemplez ce mortel qui, sur l'onde écumeuse,
Demande, en poursuivant sa course audacieuse,
Un nouvel univers à Neptune étonné!...
Il découvre, au delà des vagues atlantiques ,
Ce qu'aux siècles antiques ,
Ce qu'aux nôtres jamais on n'avait soupçonné.
6 ODE I.
Là , le grand Copernic , des cieux que son mil sonde.
Détrône Plolémée , et îles sphères du monde
Montre le vrai système inconnu jusqu'alors;
Newton , d'un prisme armé , dissèque la lumière.
Et sa main , la première ,
Vers un centre commun ramène tous les corps.
Et vous, enfans chéris du dieu de l'harmonie ,
Prenez place en mes vers près des fils d'Urauie !
Commeleursnômsfameux vos noms son l immortels.
Vieil Homère, Virgile , et toi, divin Pindare !
Du temps la faux barbare
.N'a pu saper encor vos augustes autels.
O génie! à ta voix l'espoir ranime Athènes !
Philippe , aux fiers accens qu'élève Démosthènes,
De ses exploits soudain voit arrêter le cours ;
El. l'or et la terreur que répand le despote
En vain du patriote
S'efforcent d'étouffer les foudroyans discours.
ODE î. 7
Quels chants, ô Phidias! nous rediront la gloire ?
Sous ton ciseau sublime , et le marbre et l'ivoire
Ont revêtu les traits des héros et des dieux :
Ta main a dévoilé tout l'Olympe à la terre ,
Et par toi du tonnerre
Ses yeux ont contemplé le maître radieux '
Mais que vois-je? vainqueur de Zeuxis etd'Apelle,
Raphaël a tracé , sur la toile fidèle ,
Ce Christ transfiguré, la merveille des arts;
Tandis que son rival élève avec audace
Ce dôme dont la masse
Etonne les débris des temples des Césars !
France ! brillant séjour où je reçus la vie ,
A ces nobles talens ne porte point envie !
Tu les présentes tous aux regards des humains.
Prèsdesneui'sceui'sparaîtl'essaim de ces grands hommes
Qu'avec orgueil tu nommes ,
Et, dans tes monumens , je crois voir les Romains !
;; QUE i.
Là, pour tes morts fameux, ton Panthéon s'entrouvre :
Là, se déploie à l'oeil ce magnifique Louvre
Où l'art vient consulter tes Rubens , tes Scopas ;
Plus loin, s'élance aux cieux l'airain de la victoire,
Où l'immortelle histoire
A gravé de tes fils les glorieux combats !
Peindrai-je sur ces arcs les ondes suspendues ,
De leur source lointaine en nos murs répandues ?
Peindrai-je ces remparts , ces portiques, ces ponts,
Ces bassins , ces canaux, et ces superbes routes
Qui, passant sur cent voûtes ,
Ont franchi les torrens et vont percer les monts ?
Oui, voilà les travaux que le génie inspire !...
Mais qu'à peu de mortels ce dieu daigne sourire!
Aux profanes regards il ne se montre pas ;
il fuit les vains honneurs dans l'ombre et le silence;
Et la fière opulence
Près du trône des rois n'enchaîne point ses pas.
ODE I. p
Sous les lambris obscurs du peintre d'Héloise
11 pénètre en secret, et l'Europe surprise
Admire tout à coup ses magiques tableaux ;
Dans le donjon où seul devait entrer le crime,
déranger qu'on opprime
Avec lui se console, et chante nos héros.
Rarement il repose en ces plaines fleuries ,
Près de ces doux ruisseaux, dans ces vertes prairies
Où folâtre Zéphyre , où dansent les bergers :
11 vole aux monts déserts où la tempête gronde ;
Et, loin des yeux du monde ,
Il cherche des plaisirs au milieu des dangers.
Aux Alpes , sur l'Etna , sur leurs terribles cimes ,
Près de la cataracte , au bord des noirs abîmes,
Sous un ciel menaçant il aime à s'égarer;
Il rêve au sein profond des forêts imposantes ,
Et les mers mugissantes
L'ont vu, plus d'une fois, à leur bruit s'inspirer.
,o on!-: i.
Sur la nef qu'avec peine i! arrache au naufrage,
Au flambeau de l'éclair, clans la nuit de l'orage ,
Vernel prête l'oreille à sa puissante voix ;
Et, des rocs de Stalïà réveillant sa patrie ,
Dans les vents en lurie
L'héroïque Ossian l'entendait autrefois .
ODE II.
A UN JEUNE POETE QUI FUYAIT LE MOIN DE
APRÈS LA PERTE UE SA FORTUNE.
Hé quoi! toujours le Pactole
Excitera tes regrets!
Quoi '. toujours ta vaine idole
Aura pour toi des attraits !
Ah ! si, de sa main légère ,
La fortune mensongère
Ne te verse plus ses biens ,
Plus constante et plus sincère,
L'amitié t'offre les siens.
ODE II
Quelle étrange différence
Entre ces divinités !
L'une cherche la présence
De ceux cjuc l'autre a quittés.
L'une, quand l'onde s'irrite,
Sans pitié contre Amphitiile
Nous voit disputer nos jours ;
L'autre aux flots se précipite
Pour nous porter ses secours.
Fuis donc un amour profane
Pour la fille de Plutus ;
Ce n'est qu'une courtisane
Qui hait toutes les vertus,
Qui nous flatte et nous caresse ,
Et puis soudain nous délaisse
Pour quelque nouvel amant
Que sa perfide tendresse
Fera dupe également.
ODE U. i3
Crois-moi , le bonheur encore
Peut remplacer tes ennuis ;
Souvent la plus belle aurore
Succède aux plus tristes nuils.
Mets seulement en usage
Cette raison , ce courage
Dont tout mortel a besoin ,
Et je prédis que l'orage,
Ami, sera bientôt loin.
Pour les chagrins de la vie ,
Faux disciple de Zenon,
Es-tu sans philosophie,
Ou n'est-elle qu'un vain nom.'
La félicité parfaite,
Hélas ! ne fut jamais faite
Pour le terrestre séjour :
Les biens que le ciel nous prête
Il faut les lui rendre un jour.
I.
ODE II.
lit souvent, des dons célestes ,
Ceux dont tu lus possesseur,
Nous cachent des maux funestes
Sous leur trompeuse douceur.
Aussi d'Athène et de Rome,
Sans qu'ici je te les nomme,
Les plus sublimes esprits
Au métal qui séduit l'homme
Attachèrent peu de prix.
Jadis, lui rendant hommage,
Salomon à l'Eternel
Demanda-t-il en partage
L'or pour régir Israël?
Non : au lieu de la richesse ,
Tl demanda la sagesse
Qui vaut mieux que les trésors,
Et par qui sa main sans cesse
Les répandait sur ses bords.
onrc ii.
Toi qui connais le Parnasse .
Consulte ses nourrissons ;
Le philosophique Horace
T'Y donne encor des leçons.
11 t'offre , aux bords dTIippocrène
Ijne opulence certaine
Dans la médiocrité;
Et tu verras La Fontaine
Riche dans la Pauvreté.
Leur exemple de tes pertes,
Ami, doit te consoler,
Et de tes forêts désertes
Parmi nous te rappeler.
Sans trop fuir la solitude ,
Ne prenons point; l'habitude
De vivre comme les ours—
Reviens !... l'amitié , l'étude
Charmeront encor tes jours.
.6 ODE 11.
Tu fis jadis nos délices
Par ton aimable gaîté;
Aujourd'hui, dans ses caprices,
Montre au sort ta fermeté.
Plus d'une belle t'accuse
D'enterrer ainsi ta muse
Dans ton sauvage séjour;
Et tu n'as point d'autre excuse
Que dans le plus prompt retour.
Pour oublier tes disgrâces ,
Oui , revole auprès de nous !
Bacchus , l'Amour et les Grâces ,
Ici te réclament tous.
Viens; le dieu de l'harmonie ,
En faveur de ton génie ,
Est prêt à te pardonner;
Et la jeune Polymnie
Veut en cor te couronner.
ODE III.
LA DANSE DU VIEILLARD.
ODE ANAGRÉONTIQUE.
Églé, de danser avec elle ,
Vient me défier l'autre jour ;
Eglé , bergère jeune et belle ,
Et moi..., plus que sur le retour !
J'ose accepter, malgré mon âge,
Le défi de cette beauté ;
Mais de Paplios le dieu volage
A puni ma témérité !
i8 ODE 111.
Les violons se font entendre.
Avec les hautbois et les cors ,
Et chacun , sans se faire attendre
S'élance au bruit de leurs accords.
Eglé bondit, passe et repasse,
Dessine mollement ses bras ;
L'agilité , jointe à la grâce,
Est empreinte dans tous ses pas.
Pour suivre la vive bergère,
Je m'agite et fais de mon mieux...
Mais elle était jeune et légère ,
Et moi j'étais pesant et vieux.
Tandis que sur l'herbe fleurie
Eglé voltigeait en tout sens ,
Et, par plus d'une espièglerie ,
Narguait mes efforts impuissant ,
ODE III.
O douleur ! aux yeux de la belle
Dans un faux pas j'ai trébuché ;
Et sur le gazon infidèle
De mon long me voilà couché !
Aussitôt chacun de sourire
Lorsqu'ainsi l'on me vit à bas ,
Et moi, dans mon coeur, de maudire
Et Terpsichore et ses ébats.
Mais des traits où je fus en butte
Je me serais bien consolé ,
Si je n'avais vu de ma chute
Rire aussi la perfide Eglé !
ingrate ! en ce moment iuneste ,
Où je fus victime par toi,
Fallait-il donc, avec le reste ,
Te liguer aussi contre moi ?
:>.o ODE m.
Ah ! si tu m'avais à la danse
Quelques ans plus tôt entraîné ,
Je n'aurais pas subi, je pense ,
L'affront où je suis condamné !
Tu n'aurais point osé peut-être
M'agacer môme à soixante ans...
Mais , prends garde !... l'amour est traître .
Et la fleur ne brille qu'un temps.
ODE IV
A LA NATURE.
Au dieu que le héros encense
Qu'un autre consacre ses vers ;
J'offre les miens à la puissance
Par qui tout vit dans l'univers.
C'est la Nature qui m'inspire !
Venez , déesses de la lyre ,
M'aider à peindre ses attraits ;
01)1'] IV.
Et, dans le tableau que je trace ,
Unissez la lovée et la grâce
Qu'on voit briller dans tous ses traits.
0 Nature! essence céleste ,
Fille auguste du Créateur.
C'est par loi que se manifeste
La majesté de ton auteur!
De ce Dieu ministre sublime .
Tu planas sur le vaste abîme .
Et l'abîme fut animé ;
Tu dissipas la nuit profonde
Où dormaient les germes du monde.
Et le monde se vit formé!
L'astre pompeux de la lumière
Parut pour présider au jour ;
Et des nuits la pâle courrière
liclaira les eieux à son tour.
La terre de fleurs . de verdure
ODE IV.
Prit une riante parure
Et reçut ses hôtes nombreux ;
La mer eut ses essaims agiles,
Et l'oiseau , dans les airs dociles ,
Tenta son vol aventureux.
Cependant il manquait un être,
Qu'un souffle divin inspira ,
Qui pût te voir et te connaître... :
L'Homme naquit et t'admira !
Mais l'univers venait d'éclore,
Et l'homme ne pouvait encore
Sonder ton sein mystérieux :
Il n'avait que la connaissance
De ces beautés qu'à sa naissance
Tu montras d'abord à ses yeux.
Cent l'ois , depuis ces temps antiques ,
Tes aspects furent variés :
Et tes spectacles magnifiques
ODE rv.
JN'en sont que plus multipliés.
Où régnaient des eaux inutiles ,
S'étendent des plaines fertiles ;
L'Océan a quitté nos monts ;
Il recouvrit d'autres campagnes ,
Et roula , sur d'autres montagnes ,
L'amas de ses flots vagabonds.
Le volcan de ses flancs terribles
Déchaîne sa rage à son tour ;
Ses feux , ses secousses horribles
Changent le terrestre séjour.
Du sein des liquides domaines
S'élèvent des îles soudaines,
Comme s'éleva Santorin ;
Des monts et des fleuves s'effacent ;
Des fleuves, des monts les remplacent
Par l'ébranlement souterrain.
Que j'aime à lire dans tes fastes
ODE IV.
Tous ces grands changemens écrits !
Et que j'admire ces contrastes
Dont, tu frappes mes yeux surpris !
Ici, de leurs cimes sauvages ,
Les Alpes fendent les nuages ;
Là, s'étend un vallon brillant ;
Ici, la cataracte gronde ;
Et là, dans les prés qu'il féconde ,
Le ruisseau fuit en gazouillant.
Dirai-je le désert aride
Brûlé du soleil africain ,
Dont jamais la rosée humide
N'abreuva le stérile sein ?
Peindrai-je ces plages glacées
Qui, de leurs neiges entassées,
Attristent les yeux en tout temps?
Ou bien ces régions riantes ,
Où sur les plaines verdoyantes
Règne sans cesse le printemps ?
I.
9.6 ODE IV.
Mais l'Amérique sur ses rives
Dévoile toute ta grandeur.
J'y vois des forêts primitives
L'impénétrable profondeur.
Pareille à l'Océan immense ,
L'Amazone en courroux s'avance
Reine des eaux de ces climats ;
Tandis que les Andes énormes
Dressent leurs colosses informes
Blanchis par d'éternels frimas.
Fières cascades d'Italie
Et des rochers helvéi.iens !
Niagara vous humilie
Que sont vos flots auprès des siens ?
L'oeil du voyageur qui frissonne
Sonde l'horrible gouffre où tonne
Tout le poids du. fleuve écumant ;
Le bruit assourdit: ses oreilles,
ODE IV.
Et dans son aine ces merveilles
Font naître un saint recueillement !
0 Nature! de ta puissance
Quel lien ne montre les effets?
Et par quelle reconnaissance
Peut-on payer tous tes bienfaits?
Tu rends nos campagnes fécondes :
Tu peuples les airs et les ondes
Et cette terre d'iiabitans :
Jamais ta bonté ne se lasse ;
Et ta sollicitude embrasse
Et tous les lieux et tous les temps !
Le renne , sous le ciel arctique ,
Enrichit les Lapons grossiers ;
Et l'Arabe , sous le tropique,
A ses chameaux et ses coursiers.
Au Nègre, dont la zone ignore
La grappe que Bacclius colore ,
ODE IV.
Le palmier verse son nectar ;
Et, chez lui, remplaçant nos gerbes ,
Du maïs les épis superbes
De Cérès couronnent le cliar.
11 est des climats où l'ondée
S'épanche des cieux rarement;
..Mais , par des fleuves inondée .
Cybèle enfante également.
Les trésors même qu'elle y donne
Surpassent ceux que l'on moissonne
Sur les bords où tu nous souris ;
Et, dans l'Egypte sablonneuse ,
Du j\Til la fange limoneuse
Se couvre d'incroyables fruits.
Des présens de la jeune Flore
Quand nos vergers ne brillent plus ,
Pomone à son tour les décore
De l'éclat de ses doux tributs.
ODE IV. 29
De Sinus fuyant la rage,
L'homme respire sous l'ombrage
De ces hêtres , de ces ormeaux ;
Et ta main contre la froidure ,
Quand l'hiver flétrit leur verdure,
Au foyer prête leurs rameaux.
Qui de tes oeuvres admirables
Exprimera l'immensité ?
Et de tes produits innombrables
Qui peindra la diversité ?
Des cent voix de la renommée
Quand ma voix serait animée,
Je le tenterais vainement :
Aucun à l'autre ne ressemble ;
Et le moindre en ce vaste ensemble
Est un sujet d'étonnement.
Quelle distance inconcevable
De l'imperceptible ciron
ODE IY.
A la baleine formidable,
Géant de la création !
Si l'un à l'autre on les compare .
Quel intervalle aussi sépare
L'humble mousse du eliène allier!
Combien l'âge varie encore !
L'éphémère n'a qu'une aurore .
L'éléphant vit un siècle entier.
Qu'elle est loin la brute stupido ,
Qui suit l'instinct pour toute loi,
De l'homme que la raison guide
Et dont il fut doué par toi !
C'est lui seul que tu trouvas digne
D'obtenir ce présent insigne ,
Et l'homme seul put raisonner :
Lui seul, par ses savantes veilles.
Put approfondir les merveilles
Dont tu voulus l'environner.
ODE IV.
Mais que dis-jc? il quitte la terre ,
Il vole aux astres radieux ,
Bt va, dans la nuit solitaire ,
Arracher tes secrets aux cieux !
C'est là qu'il contemple en silence
Et l'ordre et la magnificence
Qui le frappent de toutes parts ;
Là son oeil voit tes mains lécondes
Sans fin multiplier les inondes
Qu'admirent ses hardis regards !
Son art explique des comètes
Et les erreurs et le retour.
Et, dans leurs nuances secrètes .
Analyse les traits du jour.
Des sons il mesure la course ;
Il sait remontera la source
Du flux réglé de l'Océan ;
Sa main imite le tonnerre.
32 ODE IV.
Et montre l'intestine guerre
Qui fait mugir le noir volcan.
Mais quel est l'heureux interprète
Qui vient, par ses nobles travaux ,
Dans sa studieuse retraite ,
Te prêter des charmes nouveaux?
C'est toi, Buffon , vainqueur de Pline !
Toi dont l'éloquence divine
Peint l'univers en traits si grands I
Toi dont la langue harmonieuse
De la lyre mélodieuse
Rivalise les plus doux chants !
Ta plume, par qui tout s'anime,
Devient un magique pinceau ,
Et de la nature sublime
Reproduit le vivant tableau.
Ton coloris pur et fidèle
Imite si bien le modèle
ODE IV.
Qu'il nous rend la réalité ;
Et tes admirables ouvrages ,
Qui du temps bravent les outrages,
L'offrent dans toute sa beauté.
Du dieu qu'adore l'Aonie
Que n'ai-je reçu des accords
Tels que ton immortel génie
Pût applaudir aux sombres bords !
Mais, faible émule dePindare,
Je sens ici que je m'égare
Dans mon essor audacieux...
Buffon ! pardonne à mon délire ;
Je m'arrête... et pose ma lyre
Dans un respect silencieux !
ODE V
A Ui\ AMi fiONYALESCiviNT.
Pour un ami frappé d'un des maux que Pandore
Déchaîna jadis ici bas,
Je l'adressais mes voeux, dieu puissant d'Epidaure !
Tu daignas les entendre !.. et, quoique faible encore,
Il trompe la faux du trépas.
11 vit !... Mais la sauté , depuis six mois perdue ,
Y ers lui ne revient qu'à pas lents :
Ainsi, lorsque l'hiver vient attrister la vue,
Longtemps des doux zéphyrs l'haleine est attendue
Pour embellir encor nos champs.
ODE Y.
Qu'il fut long, eu effet, l'hiver impitoyable
Dont il a subi la rigueur!
Mais il fuit, et déjà son successeur aimable
Recommence pour nous son règne favorable
Qui va dissiper sa langueur.
Qu'il jouira, suivi de l'amitié fidèle,
Sur les prés de fleurs tout couverts,
De respirer l'air pur de la saison nouvelle!
De revoir la nature, à ses regards plus belle ,
Après les maux qu'il a soufferts!
Dans un étroit tombeau, par Borée en furie .
Tel est plongé le papillon ;
Mais, dès que le printemps émailie la prairi:
Il brise ses liens, et sur l'herbe fleurie
Il vole oublier l'aquilon.
Avec toi, cher ami, pour aider ta faiblesse ,
Oh ! combien il me sera doux
36 ODE V.
De fouler ces gazons que le ruisseau caresse ,
Et voir sur l'onde encor glisser avec vitesse
Progné de retour parmi nous !
Ou d'errer dans ces bois, dont la jeune parure
Déjà se déploie à nos yeux!
Ou de gravir ces rocs dépouillés de verdure ,
D'où la cascade tombe , avec un long murmure ,
Entre les sapins sourcilleux !
Déjà je crois m'asseoir pour reconnaître ensemble
Les scènes que nous admirions.'...
Tout ce qui flatte l'oeil devant nous se rassemble ;
Et des objets divers l'harmonieux ensemble
D'un Poussin voudrait les crayons.
Le soleil printanier, sur le frais paysage ,
Piépand un éclat doux et pur ;
Le zéphyr vole en paix sous le naissant ombrage ,
Et fait légèrement trembler le vert feuillage
Oui se mêle au céleste azur.
ODE V. ;-s7
Vois ces brillans coteaux , ce vallon où serpente
Le cristal du fleuve fécond ;
Vois ces monts escarpés, et la chèvre grimpante
Suspendue aux flancs noirs de la roche effrayante
Au dessus du gouffre profond!
Là, près de la brebis, bondit l'agneau folâtre ;
Là , s'avance le fier taureau ,
Suivi de sa compagne à la robe d'albâtre,
Tandis que des rochers les gais refrains du pâtre
Vont réveiller au loin l'écho.
Ici, le laboureur ouvre le sol fertile
Sous le 1er du soc déchirant;
Plus loin , l'adroit pécheur tient sa ligne mobile ,
Et par l'appât fatal surprend la truite agile
Qui fend le rapide courant.
Mais entends la colombe, au fond de ce bocage,
Soupirer doucement ses feux!
A l'amant dont l'ardeur ne fut jamais volage ,
1. i
38 ODE V.
Sa langoureuse voix , sous l'abri du feuillage,
Murmure ses tendres aveux.
Ah! que dis-je? peut-être une main meurtrière
Lui ravit ce fidèle amant!
C'est peut-être pour lui qu'en ce bois solitaire ,
De sa vive douleur secret dépositaire,
Elle gémit en ce moment !
Hélas! ta tendre amante aurait gémi comme elle,
Si le sort t'eût privé du jour!...
Mais ta jeunesse échappe à la parque cruelle,
Et la brillante Hygie en ces lieux te rappelle
Avec les plaisirs et l'amour.
Reviens chanter le dieu dont la flamme te brûle,
Qui t'inspira tes premiers chants ;
I)e son poète ici sois de nouveau l'émule,
Peins une autre Délie, et rends encor Tibulle
ODE VI.
SUR LES AVANTAGES DE L'ETUDE
Que je plains le mortel de qui l'ame insensée,
Méconnaissant le prix de la noble pensée,
La reçut vainement des dieux;
Et qui, plein de l'orgueil qu'inspire l'opulence ,
Dédaigne ces travaux où se livre en silence
L'esprit du sage studieux !
4o ODE VI.
Se peut-il qu'oubliant son plus bel apanage .
Du ciel , qui lui donna la raison en partage.
L'homme rejette les présens;
Et tel que l'animal qui, cherchant sa pâture ,
Pourvoit aux seuls besoins qu'impose la nature,
Il n'obéisse qu'à ses sens?
Oui, de l'homme illettré la grossière ignorance
Entre la brute et lui met peu de différence,
Et l'y réunit trop souvent '.
S'il ne suit la raison qui s'offre à le conduire,
S'il ne s'éclaire point au jour qu'elle fait luire,
Il n'est qu'automate vivant.
Mais dès qu'il s'est servi de sa vive lumière,
Il s'élance, il franchit cette vaste carrière
Qu'elle développe à ses yeux :
Ce n'est plus une aveugle et rampante machine ,
C'est un sublime esprit, dont la course divine
Embrasse et la terre et les cieux !
ODE VI. 41
Quel nouveau charme alors se répand sur sa vie !
A ses sens épurés les trésors du génie
Désonnais se trouvent ouverts :
Peuples, sages, guerriers, lois, sciences, usages,
Rien n'échappe à sa vue : il vit dans tous les âges,
Dans tous les lieux de l'univers.
Chaque jour il converse avec ces morts célèbres ,
Qui, des siècles perçant les épaisses ténèbres ,
Viennent à lui se présenter ;
Il les voit, les entend, les consulte à toute heure ;
Pour l'instruire à l'envi, de leur sombre demeure,
Ils semblent tous ressusciter.
Tantôt, sur le sommet de la double colline,
Ses pas suivent Virgile, ou Voltaire, ou Racine,
Ou bien le chantre d'Ilion ;
Tantôt, dans les détours de ces routes secrètes
Que la philosophie ouvre à ses interprètes.
Il se promène avec Platon.
42 ODE VI.
Ailleurs , des nations son oeil parcourt l'histoire ;
Mais il voit trop souvent l'opprobre pour la gloire
Assis au char des conquérans ;
Et, plein de la vertu que son burin excite,
A l'exécration , il voue , avec Tacite,
Le nom funeste des tyrans !
Détournant ses regards de ces tristes images ,
Horace , tu lui peins Tibur et ses ombrages ,
Et tes voluptueux loisirs ;
Ton luth lui peint Bacchus, la gloire. la tendresse,
Et dans chaque tableau ta muse enchanteresse
Renouvelle ses doux plaisirs.
Que ces plaisirs sont vrais ! qu'avec leur jouissance
Son ame est au dessus de toute l'inconstance
Que nous montre ici bas le sort l
Un jour peut lui ravir ses grandeurs, sa richesse,
Au lieu que le savoir l'accompagne sans cesse
Et le fait survivre à la mort.
ODE VI. 4S
De son or tout à coup s'il voit tarir la source,
(loutre l'adversité qu'aura-t-il pour ressource
S'il n'a d'autres trésors pour lui?
C'est alors qu'en effet il est dans l'indigence,
Puisque, dans son malheur, de son intelligence
Il ne peut recevoir d'appui!
Oui, le sage mortel qui de l'utile étude
Sait se faire d'abord une noble habitude
Lui doit ses momens les plus doux !
Elle embellit ses jours dans ses destins prospères ,
Et lorsque ces deslins lui deviennent contraires ,
Par elle il résiste à leurs coups.
C'est elle qui jadis consola le grand homme
Dont l'éloquente voix sauva les fils de Rome
Des complots de Catilina ;
Elle qui le soutint dans ses maux domestiques,
Comme dans les fureurs des discordes publiques
Où le Romain s'abandonna.
44 ODE YI.
Au sein même des fers elle nous charme encore !
Oublié du pays que son génie honore .
Cervante en voit charger ses mains !
Mais d'un astre ennemi l'étude est triomphante ;
Ft le livre immortel que sa prison enfante
En riant instruit les humains.
Sous le poids accablant de ses chaînes fatales ,
Ralcigb, du monde entier compulsant les annales.
Des peuples trace le tableau ;
Et victime , quinze ans , de l'envie implacable ,
Il brave d'Albion le monarque coupable,
Comme la hache du bourreau.
Tyrans! vous poursuivez vainement le génie :
ïl grandit dans vos fers , et, leur ignominie
Ne flétrit que ses oppresseurs.
Vous n'enchaînerez point l'essor de la pensée ;
Et, du fond des cachots , tout à coup élancée.
Elle se rit de vos fureurs !
ODE VI.
45
Sur les siècles futurs déjà son aile plane ;
Déjà la vérité par elle vous condamne
Au mépris du juste avenir ;.
Et, tandis qu'elle obtient une gloire immortelle ,
Elle attache à vos noms cette honte éternelle
Qui nous transmet leur souvenir.
ODE VII.
L'INSOUCIANCE.
ODE ANAGRÉONTIQUE.
Que l'impétueux orage ,
Pour répandre le ravage ,
Prenne son vol dans les cieux .
Et que le brûlant nuage
Lance la foudre à nos veux.
ODE Vil.
Que L'hiver, par sa i'roidui
Vienne glaeer la nature ;
Que de nos vians coteaux
L'été sèche la verdure ,
Et tarisse nos ruisseaux.
Que la sanglante Bellone ,
Au bruit du clairon qui sonne ,
Mêle ses cris de fureur ;
Aux rois , jusque sur leur trône ,
Qu'elle porte la terreur !
La tempête , le tonnerre ,
Et les saisons et la guerre
Ne troublent point mes instans ;
Et j'ignore sur la lerre
Tous les soins inquiétans.
Dans nia modeste existence ,
Des tracas de l'opulence
48 ODE VII.
Je ne suis point tourmenté :
Je laisse aux grands leur puissance ,
Et ne veux que ma gai té.
Pour bannir toute tristesse,
Amis , avec moi sans cesse
N'ai-je pas le dieu du vin
Qui me verse l'allégresse
Qu'il puise en son jus divin?
Du jeune enfant de Cythère
Et de sa brillante mère
N'ai-je pas l'aimable cour?
Le chagrin n'habite guère
Avec Vénus et l'Amour.
Et des nymphes d'Hippocrène ,
Où parfois je me promène,
N'ai-je pas quelques laveurs?
De quoi faut-il être en peine
Quand on plaît aux doctes soeurs?
ODE V
LA PUISSANCE DU POETE.
Celui qui savoura ta céleste ambroisie ,
Que tu daignas ravir, auguste poésie ,
Au séjour éternel,
De la Divinité prend quelque caractère,
Et, lorsqu'il redescend au séjour de la terre
Il est plus qu'un mortel i

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