Oeuvres choisies de J.-B. Rousseau , avec un commentaire par M. Amar, à l'usage des collèges royaux, séminaires, etc. Seconde édition, revue, corrigée et augmentée

De
Publié par

A. Delalain (Paris). 1823. XII-472 p. ; in-18.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : mercredi 1 janvier 1823
Lecture(s) : 44
Source : BnF/Gallica
Nombre de pages : 483
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

OEUVRES
CHOISIES
DE J. B. ROUSSEAU.
CHEZ LE MEME LIBRAIRE.
Conciones Poeticae graecae , ou Choix de Haran-
gues et de Discours , extraits des Poëtes épiques
grecs , texte grec seul, à l'usage des élèves ,
par M. Amar , Paris , 1822 , in-12.
Conciones et Orationes poeticae, ou Discours et
Harangues choisis et tirés des Poëtes épiques
latins , avec l'argument et l'analyse oratoire de
chaque discours, à l'usage des élèves de Seconde
et de Rhétorique ; par M. Amar , Professeur
émérite en l'Université Royale de France 3
Paris, in-12.
Conciones français ou Discours choisis tirés des
Historiens français, par M. Amar , Professeur
émérite en l'Université Royale de France,
Paris, 1822, in-12.
Cours complet de Rhétorique, par M. Amar ,
Professeur émérite en l'Université Royale de
France , et l'un des Conservateurs de la Bi-
bliothèque Mazarine , troisième édition, revue,
corrigée, Paris, 1822, in-8°.
OEUVRES
CHOISIES
DE J. B. ROUSSEAU,
AVEC
UN COMMENTAIRE
PAR M. AMAR,
A L'USAGE DES COLLÉGES ROYAUX,
SÉMINAIRES, ETC.
SECONDE ÉDITION,
REVUE , CORRIGÉE ET AUGMENTEE.
PARIS,
DE L'IMPRIMERIE D'AUGUSTE DELALAIN,
LIBRAIRIE, rue des Mathurins St.-Jacques, n. 5.
1823.
PREFACE
DE L' ÉDITEUR.
LE prince des Lyriques français, et le dernier ,
dans l'ordre des temps , sur cette liste honorable
de grands hommes en tout genre, qui ont a jamais
illustré le siècle de Louis XIV, Jean-Baptiste ROUS-
SEAU naquit à Paris en 1671. Il était fils d'un
simple artisan ; il eut le malheur d'en rougir une
fois, et cet instant de faiblesse compromit le bon-
heur du reste de sa vie. Ce fut à cette occasion que
La Motte lui adressa son Ode sur le Mérite per-
sonnel, vaste et beau sujet, à peine indiqué dans
quelques stances. Nous citerons les plus remar-
quables :
On ne se choisit point son père.
Par un reproche populaire
Le sage n'est point abattu.
Oui, quoique le vulgaire en pense,
Rousseau, la plus vile * naissance
Donne du lustre à la vertu.
* Ce qui est vil, ne saurait donner du lustre
à quoi que ce soit, et surtout à la vertu. Il est
évident que le poëte a dû et voulu dire obscure.
a
vj PRÉFACE
Que j'aime à voir le sage Horace,
Satisfait, content de sa race,
Quoique du sang dés affranchis !
Mais je ne vois qu'avec colère
Ce fils tremblant au nom d'un père,
Qui n'a de tache que ce fils.
Le sang s'altère et se répare.
Ainsi Castor, né de Tyndare,
Prit place entre les Immortels :
Ainsi le hideux Polyphème,
Fils indigne du Dieu qui l'aime ,
N'a pu partager ses autels.
Et que fait à ce que nous sommes
Ce que nos pères ont été ? etc.
Une faute de ce genre, impose à celui qui l'a
commise une réserve, une circonspection, qui
finissent par en obtenir le pardon et même l'oubli,
auprès des âmes honnêtes : on ne voit plus qu'un
malheur, où l'on condamnait d'abord un tort
grave. Mais le caractère de Rousseau lui rendait
impossible cette sorte de réparation. Il reçut très-
mal l'Ode et les conseils de La Motte : il répondit
par de nouvelles Epigrammes ; et sa dangereuse
supériorité à manier cette arme terrible, acheva
d'aigrir ceux qu'il provoquait de nouveau. De
là le complot qui lui attribua les trop fameux
couplets : de là le procès où tout le monde eut
des torts , parce que tout le monde y porta l'aveu-
glement et les fureurs de la passion. Rousseau,
mal conseillé, ou égaré par le sentiment d'une
DE L'EDITEUR. vij
juste indignation , changea la défense légitime en
attaque trop légèrement hasardée, et succomba
sous le poids d'un jugement, qui le bannit à
jamais du royaume.
D'honorables amis, le prince Eugène, le Comte
de Luc , le Baron de Breteuil, et beaucoup d'au-
tres, accueillirent, protégèrent le poëte fugitif,
et vengèrent la France, en inspirant à Rousseau
quelques-uns de ses plus beaux ouvrages. Un hom-
mage plus digne encore de lui et des Français l'at-
tendait dans sa patrie : c'est l'Ode sublime que sa
mort inspira à l'un des hommes qui ont le plus
honoré notre littérature par la noblesse du carac-
tère, l'étendue et la variété des talens. Les eût-il
compromis , en prostituant à Rousseau, justement
flétri par un arrêt, à l'auteur coupable et convaincu
des infâmes couplets, les plus beaux vers qu'il eût
jamais composés? Quel poids , aux yeux de la
postérité, et dans la balance de la justice, que
l'Ode de Lefranc *, et la correspondance de
Rousseau avec Louis Racine, Rollin, Brumoy et ce
même Lefranc !
Il est pour les grands écrivains un autre genre
d'hommages, moins éclatant, sans doute, mais qui
n'en est que plus flatteur par cela même : c'est-ce
tribut d'admiration classique et désintéressé, que
leur paient journellement les maîtres éclairés, qui,
dépositaires fidèles des vieilles et bonnes tradi-
tions , se trouvent placés dans un milieu juste
* Elle terminera ce Recueil.
iij PREFACE
entre l'exagération de l'éloge, et le dénigrement de
la critique passionnée : deux excès également fu-
nestes aux grandes réputations.
Peut-être ne sera-t-il point inutile d'exposer en
peu de mots ici pourquoi celle de Rousseau fut
long-temps une espèce de problème si diversement
résolu par les littérateurs du siècle dernier; pour-
quoi le nom de Grand lui fut prodigué par les uns
avec une complaisance aveugle , et disputé par les
autres avec un acharnement qui tenait de la fureur.
Le premier tort de Jean-Baptiste fut de se
rencontrer sur les premiers pas d'un homme qui ,
à peine élancé de la barrière, ne supportait déjà
plus l'idée d'une concurrence quelconque. Un tort
non moins grave , de la part de Rousseau , fut de
croire que son nom, son âge et sa réputation lui
donnaient le droit de critique et d'examen sur les
productions que lui soumettait le jeune Arouet,
avec cette hypocrite docilité, qui ne demande
que des éloges, en paraissant ne solliciter que des
conseils. Mais le plus grand, le moins pardon-
ble de ses griefs, fut l'opposition formelle entre
les opinions religieuses de l'un , et les principes
exposés par l'autre avec tant de licence, dans l'E-
pître à Uranie. Dès lors tout moyen de rappro-
chement fut inutile, toute voie fut irrévocable-
ment fermée à la réconciliation entre les deux
poètes : on ne rapproche plus les esprits, quand
les âmes se repoussent par les points mêmes où il
est le plus essentiel de s'accorder. L'infortuné
Rousseau n'eut plus dès lors d'ennemi plusacharné
que ce même Voltaire, qui trouva dans ses nom-
DE L'EDITEUR. ix
breux partisans de fidèles échos de ses calomnies,
et des complices trop dociles de ses manoeuvres.
Nous ne salirons point ces pages des traits affreux
sous lesquels l'auteur de tant d'écrits répréhensibles
se plaît à représenter celui des Odes sacrées : l'af-
fectation scandaleuse avec laquelle il rappelle sans
cesse les premiers écarts de la muse de Rousseau ;
écarts si courageusement avoués par l'auteur lui-
même , et si noblement réparés par une foule de
compositions, dont s'honorent à la fois la reli-
gion , les lettres et les moeurs. Le talent du poëte
ne fut pas plus épargné que sa personne : on ré-
duisit à presque rien le mérite de la plus belle
Ode; On ne dit pas un mot des Cantates; et quant
aux Epîtres, comme elles professaient les meil-
leures doctrines en tout genre , et qu'elles repo-
saient presque toutes sur ce grand principe, qu'il
faut avant tout être honnête homme, et que la
droiture du coeur a plus d'influence qu'on ne croit
sur la rectitude des idées , on les regarda comme
le manifeste d'une déclaration de guerre, et leur
auteur fut traité en ennemi.
Ces calomnies littéraires firent fortune , et cela
devait être : elles flattaient la malignité et l'envie.
Elles se reproduisirent en partie jusque dans le
Cours de Littérature, mais avec moins de violence
cependant, et sous des formes moins acerbes, que
dans un prétendu traité de la Poésie Lyrique,
dont le but principal était de déprécier le genre
lui-même, et de prouver que la plus médiocre des
tragédies suppose plus de génie, d'idées et de ta-
lent , que là meilleure de toutes les Odes passées,
X PREFACE
présentes et futures. Mais M. de La Harpe avait
déclaré qu'il n'appelait Grand que l'auteur qui
l'enflammait *, et il fallait bien soutenir la ga-
geure. C'était, selon lui, l'Envie qui avait honoré
Rousseau de ce nom de Grand, et le tout pour
faire pièce à Voltaire, attendu, sans doute, l'espèce
de rivalité qui doit se trouver entre deux hommes
qui ne se sont jamais exercés dans les mêmes gen-
res. " Nous n'y pouvons atteindre, disait Montai-
gne ; essayons d'en médire, " Et l'on fit plus.
Inutiles efforts ! Rousseau avait pris sur le Par-
nasse français un rang dont il n'était déjà plus
temps de le vouloir déposséder : la postérité avait
commencé pour lui ; elle l'avait pris déjà sous
sa sauvegarde , et le défendait victorieusement
contre les haines et les jalousies contemporaines.
Il continuera de partager avec Corneille, Boileau
et Racine , l'honneur de donner à notre jeunesse
et aux étrangers une idée juste des richesses et
de la beauté de notre Langue. Malherbe , qui écri-
vait sous Henri IV, n'avait pu que deviner et
* Dans une pièce sur les Préjugés littéraires,
couronnée, comme de raison , à l'académie; et
dans laquelle on ne lit pas sans étonnement :
Ce nom de grand Rousseau fut donné par l'Envie.
Il y a bien d'autres préjugés encore, foudroyés
avec la même énergie, dans cette déclamation
rimée, composée à Ferney , sous les yeux de
Voltaire; ce qui explique et excuse bien des choses.
Le sage et judicieux Editeur des OEuvres Pos-
thumes de La Harpe, a prudemment écarté cette
pièce de son recueil.
DE L'EDITEUR. xj
faire pressentir ce dont elle était capable, dans
celui de tous les genres de poésie qui exige le
plus d'élévation, de hardiesse, de variété et
d'harmonie. Rousseau a parfaitement rempli les
plus importantes de ces conditions ; et ce qui le
prouve, c'est qu'il n'a point encore été égalé,
et que l'on peut affirmer d'avance qu'il ne sera
jamais surpassé. Le Brun a fait quelques belles
Odes : mais les meilleures sont plus ou moins in-
fectées de ce malheureux néologisme poétique,
qui était chez lui une affaire de calcul et de ré-
flexion, et qu'il avait le malheur de regarder
comme le caractère distinctif de son talent. Il y
a dans toutes ses pièces des traits qui décèlent le
grand poète : des strophes entières, admirables
de pensée ou d'expression; mais c'est, sous le
rapport général du style, le plus mauvais modèle
que l'on pût mettre sous les yeux de nos jeunes
élèves : gardons-nous-en bien.
On ne saurait apporter, en effet, un soin trop
scrupuleux dans le choix de ces premiers morceaux,
destinés à faire sur de jeunes esprits des impres-
sions durables. Le Rollin de l'antiquité païenne,
l'immortel Quintilien, voulait que l'on choisît avec
soin, non-seulement les auteurs eux-mêmes, mais
les endroits de ces auteurs, que l'on se proposait
d'expliquer dans les classes.
C'est pour nous conformer à ces sages conseils,
que nous publions aujourd'hui ce Choix des oeuvres
vraiment classiques de J.-B. ROUSSEAU.
Le Commentaire, qui les accompagne a pour
objet de développer et de faire sentir les beautés
xij PREFACE DE LEDITEUR.
du texte, et de relever en même temps un petit
nombre de fautes, faciles à distinguer au milieu
de ces mêmes beautés , mais qu'il fallait cepen-
dant signaler aux jeunes gens.
Comme nous sommes loin de partager, sur les
Epitres de Rousseau, l'opinion, ou plutôt les
préjugés de certaines personnes ; comme nous pen-
sons, au contraire, qu'il serait difficile d'avoir et
de donner sur l'art dramatique, sur l'histoire,
sur des objets plus importans encore, des idées
plus saines que celles exposées dans les Epîtres
aux Muses, au P. Brumoy, à Rollin, à Louis
Racine , nous les avons insérées en entier dans ce
recueil, corrigées avec le plus grand.
Nous n'avons, en un mot, rien négligé pour
donner à cette petite édition le genre de variété
et le degré d'intérêt dont elle était susceptible;
et pour la rendre aussi digne qu'il a dépendu de
nous, du grand poëte qui en est l'objet, des maî-
tres qui la jugeront, et des élèves auxquels elle
pourra être de quelque utilité.
ODES.
LIVRE PREMIER (*).
ODE I,
TIRÉE DU PSAUME XIV.
Caractère du juste.
SEIGNEUR , dans ta gloire adorable
Quel mortel est digne d'entrer?
Qui pourra, grand Dieu , pénétrer
Ce sanctuaire impénétrable (1) ,
(*) Les Odes sacrées passent assez communément
(pour ce que Rousseau a laissé de plus parfait, de
plus soigné, du moins, dans le genre lyrique. La
gravité des sujets, la noblesse des idées, puisées
presque toutes aux sources du vrai beau ; l'éléva-
tion et la richesse d'un style, digne le plus souvent
de ces idées, ont pu contribuer à établir cette opi-
nion, qui n'est pas cependant celle de tous les lit—
térateurs. M. de Laharpe, entre autres, trouvait
plus d'élévation dans les Odes, que dans ce qu'il
appelle simplement les Psaumes ; et plus de va-
riété dans les Cantates.
(1) Pénétrer.... .impénétrable. Ce n'est point
ici une froide antithèse , un jeu de mot» puéril ;
OEUV. DE J. B. ROUSSEAU. 1
2 ODES.
Où tes saints inclinés, d'un oeil respectueux,
Contemplent de ton front l'éclat majestueux (2) ?
Ce sera celui qui du vice
Evite le sentier impur ;
Qui marche d'un pas ferme et sûr
Dans le chemin de la justice;
Attentif et fidèle à distinguer sa voix (3),
Intrépide et sévère à maintenir ses lois.
Ce sera celui dont la bouche
Rend hommage à la vérité;
Qui, sous un air d'humanité,
Ne cache point un coeur farouche;
Et qui, par des discours faux et calomnieux,
Jamais à la vertu n'a fait baisser les yeux.
c'est le rapprochement heureux de deux idées, entre
lesquelles se trouve l'infini. Racine avait dit, il
est vrai :
Pour réparer des ans l'irréparable outrage.
Ce n'est là qu'une beauté poétique : c'est ici une
pensée sublime.
(2) Laharpe observe avec cette justesse de goût
qui distingue le plus souvent sa critique, que ces
deux alexandrins, où l'oreille se repose après
quatre petits vers, ont une sorte de dignité con-
forme au sujet.
(3) Attentif et fidèle , semble, avec raison, peu
euphonique à Le Brun, qui avait acquis le droit de
dire son avis en poésie, et surtout sur le grand
Lyrique, pour lequel il professait une admiration
éclairée.
LIVRE I. 3
Celui devant qui le superbe,
Enflé d'une vaine splendeur (4),
Paraît plus bas, dans sa grandeur,
Que l'insecte caché sous l'herbe :
Qui, bravant du méchant le faste couronné (5),
Honore la vertu du juste infortuné.
Celui, dis-je, dont les promesses
Sont un gage toujours certain :
Celui qui d'un infâme gain
Ne sait point grossir ses richesses :
Celui qui, sur les dons du coupable puissant,
N'a jamais décidé du sort de l'innocent,
Qui marchera dans cette voie,
Comblé d'un éternel bonheur,
Un jour, des élus du Seigneur
Partagera la sainte joie;
(4) Enflé d'une vaine splendeur. On a reproché
à cette métaphore de manquer de justesse: mais
a-t-ou fait assez d'attention à l'art avec lequel elle
est préparée? On aurait vu que tout dans une âme
superbe, tend à enfler sa vanité, qui trouve un
aliment dans les objets même les moins suscep-
tibles en apparence de produire un pareil effet. La
Poésie a ses mystères, auxquels tout le monde n'est
pas initié.
(5) Lefaste couronné, est d'une hardiesse d'au-
tant plus heureuse, que cette belle expression
semble être tombée sans effort de la plume de l'é-
crivain. Voilà ce que Boileau appelait des mots
trouvés.
4 ODES.
Et les frémissemens de l'enfer irrité
Ne pourront faire obstacle à sa félicité (6).
ODE II,
TIRÉE DU PSAUME XVIII.
L'âme s'élève à la connaissance de Dieu par la
contemplation de ses ouvrages.
LES cieux instruisent la terre
A révérer leur auteur.
Tout ce que leur globe enserre (1)
Célèbre un Dieu créateur.
Quel plus sublime cantique (2)
Que ce concert magnifique
(6) Ne pourront faire obstacle, etc. L'Ode pou-
vait finir plus heureusement.
(1) Enserre pour renferme , est un de ces vieux
mots qui ne doivent point se reproduire dans le
style noble et soutenu : ce n'est point là qu'ils
doivent chercher à reprendre leurs droits. Ce vers
est en général trop dépourvu d'harmonie. C'est,
dit Le Brun, la prose de ce que devait dire la poé-
sie ; et Le Brun a raison.
(2) Quel plus sublime cantique, etc. Sublime
cantique, concert magnifique, divine harmonie,
grandeur infinie, vaine redondance de mots presque
synonymes. Résulte de leurs accords, termine la
strophe par un vers aussi sourd que prosaïque.
LIVRE I. 5
De tous les célestes corps !
Quelle grandeur infinie !
Quelle divine harmonie
Résulte de leurs accords !
De sa puissance immortelle (3)
Tout parle, tout nous instruit.
Le jour au jour la révèle (4),
La nuit l'annonce à la nuit.
Ce grand et superbe ouvrage
N'est point pour l'homme un langage
Résulte, est de la langue des philosophes, et ne
doit dans aucun cas entrer dans celle du poète.
Le défaut général de cette première strophe est
de paraphraser longuement et faiblement ce qui
est beaucoup plus beau dans la simplicité de l'ori-
ginal. Le voici, traduit par Laharpe.
" Les cieux racontent la gloire de l'Eternel, et
le firmament publie les oeuvres de ses mains, "
" Le jour parle de Dieu au jour, et la nuit révèle
Dieu à la nuit. "
(3) De sa puissance immortelle, etc. Cette
strophe et les deux suivantes sont mises avec jus-
tice au rang de ce que nous avons de plus beau en
ce genre. Telle est cependant la difficulté de l'art,
et la sévérité de la critiqué, que ces belles strophes
elles-mêmes n'ont point paru tout-à-fait exemples
de taches.
(4) Le jour au jour la révèle, etc. Racine avait
dit:
" Le jour annonce au jour sa gloire et sa puissance. "
6 ODES.
Obscur et mystérieux :
Son admirable structure
Est la voix de la nature,
Qui se fait entendre aux yeux.
Dans une éclatante voûte
Il a placé de ses mains
Ce soleil qui dans sa route
Eclaire tous les humains.
Environné de lumière,
Cet astre ouvre sa carrière (5)
Comme un époux glorieux,
Qui, dès l'aube matinale,
De sa couche nuptiale
Sort brillant et radieux (6)
L'univers, à sa présence (7),
Semble sortir du néant.
Il prend sa course , il s'avance
Comme un superbe géant.
Bientôt sa marche féconde
Embrasse le tour du monde
Dans le cercle qu'il décrit (8) ;
Et, par sa chaleur puissante,
La nature languissante
Se ranime et se nourrit.
(5) Cet astre ouvre, est d'une dureté d'autant
plus choquante, qu'elle est à contre-sens de l'image
que le poëte veut rendre.
(6) Brillant et radieux. Espèce de pléonasme ;
les expressions ne sont point assez graduées.
(7) La majesté d'un Dieu est admirablement
peinte dans ces deux beaux vers.
(8) Dans le cercle qu'il décrit. Le ppëte avait
LIVRE I. 7
O que tes oeuvres sont belles,
Grand Dieu! quels sont tes bienfaits!
Que ceux qui te sont fidèles
Sous ton joug trouvent d'attraits (9) !
Ta crainte inspire la joie :
Elle assure notre voie ;
Elle nous rend triomphans :
Elle éclaire la jeunesse :
Et fait briller la sagesse
Dans les plus faibles enfans.
Soutiens ma foi chancelante,
Dieu puissant; inspire-moi
Cette crainte vigilante
Qui fait pratiquer ta loi.
Loi sainte, loi désirable,
Ta richesse est préférable
A la richesse de l'or :
Et ta douceur est pareille
Au miel dont la jeune abeille
Compose son cher trésor (10).
débuté par une grande et belle image, qui finit par
se réduire à rien. Ce n'était pas la peine de mettre
en marche un superbe géant, pour lui faire décrire
un cercle. Rousseau n'avait point trouvé cela dans
le Psalmiste.
« Il s'est élancé (le soleil) comme un géant,
pour parcourir sa carrière. Il arrive jusqu'à l'autre
extrémité des cieux, et rien ne se dérobe à ses
rayons. »
(9) La dureté du vers contraste péniblement avec
ce que la pensée offre de doux et. de gracieux.
(10) Son cher trésor, ne semble pas heureux à
8 ODES.
Mais sans tes clartés sacrées,
Qui peut connaître, Seigneur,
Les faiblesses égarées
Dans les replis de son coeur?
Prête-moi tes feux propices :
Viens m'aider à fuir les vices
Qui s'attachent à mes pas :
Viens consumer par ta flamme (11)
Ceux que je vois dans mon âme ,
Et ceux que je n'y vois pas.
Si de leur cruel empire
Tu veux dégager mes sens ,
Si tu daignes me sourire,
Mes jours seront innocens.
J'irai puiser sur la trace
Dans les sources de ta grâce;
Et, de ses eaux abreuvé,
Ma gloire fera connaître
Que le Dieu qui m'a fait naître
Est le Dieu qui m'a sauvé.
Le Brun ; il n'en donne, et l'on n'en voit pas trop
la raison.
(11) Viens consumer les vices , etc. Le
critique que nous venons de citer censure vive-
ment cette expression : il ne sait ce que veut dire
consumer des vices! Avait-il donc perdu dé vue
la métaphore qui prépare et justifie cette expres-
sion, qui n'a plus rien alors que de naturel.
LIVRE I. 9
ODE III,
TIRÉE DU PSAUME XLVIII.
Sur l'aveuglement des hommes du siècle.
QU'AUX accens de ma voix la terre se réveille (1) !
Rois, soyez attentifs; peuples, ouvrez l'oreille :
Que l'univers se taise, et m'écoute parler.
Mes chants vont seconder les accords de ma lyre ;
L'esprit saint me pénètre, il m'échauffe, il m'ins-
pire (2)
Les grandes vérités que je vais révéler.
L'homme en sa propre force a mis sa confiance.
Ivre de ses grandeurs et de son opulence,
(1) Qu'aux accens de ma voix, etc. Ce début,
dit Le Brun , décèle le poëte lyrique tout entier;
et le choix du rhythme ajoute beaucoup à son mé-
rite. Racine avait déjà dit :
" Cieux ! écoutez ma voix ! terre, prête l'oreille ! "
(2) L'esprit saint me pénètre, etc. Racine en-
core :
« Mais d'où vient que mon coeur frémit d'un saint
effroi ?
Est-ce l'esprit divin qui s'empare de moi ?
C'est lui-même ; il m'échauffe; il parle ; mes yeux
s'ouvrent,
Et les siècles obscurs devant moi se découvrent. »
* 1
10 ODES.
L'éclat de sa fortune enfle sa vanité.
Mais, ô moment terrible, ô jour épouvantable,
Où la mort saisira ce fortuné coupable,
Tout chargé des liens de son iniquité (3) !
Que deviendront alors, répondez, grands du monde,
Que deviendront ces biens où votre espoir se fonde,
Et dont vous étalez l'orgueilleuse moisson (4)?
Sujets, amis, parens, tout deviendra stérile;
Et, dans ce jour fatal, l'homme à l'homme inutile
Ne paiera point a Dieu le prix de sa rançon (5).
Vous avez vu tomber les plus illustres têtes ;
Et vous pourriez encore, insensés que vous êtes ,
Ignorer le tribut que l'on doit à la mort?
Non , non; tout doit franchir ce terrible passage :
Le riche et l'indigent, l'imprudent et le sage,
Sujets à même loi, subissent même sort.
D'avides étrangers, transportés d'allégresse,
Engloutissent déjà (6) toute cette richesse,
(3) Tout chargé des liens de son iniquité. Ce
n'est pas seulement une très-belle image : c'est une
grande pensée morale, revêtue de tout ce que l'ex-
pression poétique a pu ajouter à son énergie,
(4) Orgueilleuse moisson. De pareilles épithètes,
a dit un grand poète, sont de bonnes fortunes eu
poésie.
(5) Ne paiera point..... le prix de sa rançon.
C'est l'expression même du Roi prophète : " Non,
personne ne pourra payer la rançon de son âme. »
(6) Engloutissent déjà, etc. Il faut remarquer
l'énergie de cette expression, qui fait image.
LIVRE I. II
Ces terres, ces palais de vos noms ennoblis.
Et que vous reste-t-il en ces momens suprêmes?
Un sépulcre funèbre, où vos noms, où vous-mêmes
Dans l'éternelle nuit serez ensevelis.
Les hommes , éblouis de leurs honneurs frivoles ,
Et de leurs vains flatteurs écoutant les paroles,
Ont de ces vérités perdu le souvenir :
Pareils aux animaux farouches et stupides,
Les lois de leur instinct sont leurs uniques guides,
Et pour eux le présent paraît sans avenir (7).
Un précipice affreux devant eux se présente ;
Mais toujours leur raison, soumise et complaisante,
Au-devant de leurs yeux met un voile imposteur.
Sous leurs pas cependant s'ouvrent les noirs abîmes,
Où la cruelle mort, les prenant pour victimes,
Frappe ces vils troupeaux dont elle est le pasteur (8) .
Là s'anéantiront ces titres magnifiques,
Ce pouvoir usurpé , ces ressorts politiques,
Dont le juste autrefois sentit le poids fatal :
Ce qui fit leur bonheur deviendra leur torture;
Et Dieu, de sa justice apaisant le murmure,
Livrera ces méchans au pouvoir infernal..
(7) Et pour eux le présent parait sans avenir.
Vers admirable de pensée et d'expression.
(8) Frappe ces vils troupeaux, etc. Le poète
français doit ce beau vers au P. Pétau, qu'il ne
fait que traduire ici :
Otiç V<Ç iit\l ptf'C<A>V 9*rf.'yetT05 (TUyiihat V0f.iVùlV.
et ce n'est pas la seule obligation dont Rousseau
lui soit redevable, ainsi qu'à Buchanan.
12 ODES.
Justes, ne craignez point le vain pouvoir des
hommes,
Quelque élevés qu'ils soient, ils sont ce que nous
sommes :
Si vous êtes mortels, ils le sont comme vous.
Nous avons beau vanter nos grandeurs passagères :
Il faut mêler sa cendre aux cendres de ses pères,
Et c'est le même Dieu qui nous jugera tous.
ODE IV,
TIRÉE DU PSAUME LVII.
Contre les hypocrites (*).
Si la loi du Seigneur vous touche (1) ,
Si le mensonge vous fait peur,
(*) Contre les hypocrites. Victime d'une ca-
lomnie atroce, et de jugemens lancés contre lui
avec une précipitation qu'il pouvait appeler de l'in-
justice, Rousseau ne perd aucune occasion de s'é-
lever avec toute l'indignation d'une âme honnête,
et profondément blessée, contre la perfidie des ca-
lomniateurs, et l'iniquité de la plupart des juges.
Mais il n'a pas toujours été aussi-bien-inspiré que
dans cette Ode, où le Roi prophète exhale contre
les ministres et les courtisans de Saül les mêmes
reproches que notre poète se croyait en droit d'adres-
ser aux lâches ennemis de son repos, de sa gloire
et de sou honneur.
(1) Si la loi du Seigneur vous touche, etc. Cette
LIVRE I. 13
Si la justice en votre coeur
Règne aussi-bien qu'en votre bouche ;
Parlez, fils des hommes , pourquoi
Faut-il qu'une haine farouche
Préside aux jugemens que vous lancez sur moi?
C'est vous de qui les mains impures
Trament le tissu détesté
Qui fait trébucher l'équité (2)
Dans le piége des impostures ;
Lâches, aux cabales vendus ,
Artisans de fourbes obscures,
Habiles seulement à noircir les vertus.
L'hypocrite, en fraudes fertile (3),
Dès l'enfance est pétri de fard :
Il sait colorer avec art
Le fiel que sa bouche distille ;
strophe est un modèle de la manière dont il faut
conduire la phrase poétique : la période est admi-
rablement soutenue, les repos bien ménagés , pour
l'oreille et pour le sens; et l'alexandrin termine
harmonieusement la stance. Il faut remarquer aussi
la belle expression des jugemens lancés, au lieu de
portés, qui eût été le mot du prosateur.
(2) Qui fait trébucher l'équité,
Dans le piége des impostures.
Cette image est pleine à la fois de sens et de jus-
tesse.
(3) L'hypocrite en fraudes fertile, etc.
Cette strophe rappelle les belles stances que Racine
adresse aux rois contre la calomnie, dans le choeur
du IIIe acte d'Esther :
« Rois, chassez la calomnie, etc.
l4 ODES.
Et la morsure du serpent
Est moins aiguë et moins subtile
Que le venin caché que sa langue répand.
En vain le sage les conseille :
Ils sont inflexibles et sourds ;
Leur coeur s'assoupit aux discours
De l'équité qui les réveille :
Plus insensibles et plus froids
Que l'aspic , qui ferme l'oreille
Aux sons mélodieux d'une touchante voix.
Mais de ces langues diffamantes (4)
Dieu saura venger l'innocent.
Je le verrai, ce Dieu puissant,
Foudroyer leurs têtes fumantes.
Il vaincra ces lions ardens,
Et dans leurs gueules écumantes
Il plongera sa main, et brisera leurs dents.
Ainsi que la vague rapide.
D'un torrent qui roule à grand bruit
Se dissipe et s'évanouit
Dans le sein de la terre humide;
(4) Mais de ces langues diffamantes, etc.
Le Brun se recriait d'admiration devant cette ode,
qu'il regardait comme la mieux rimée peut-être
que l'on connût. C'est un mérite sans doute, et
surtout pour les vers lyriques: mais il y avait
autre chose encore d'admirable ici : c'est la richesse
énergique de l'expression, c'est la vigueur du co-
loris et la force du pinceau :
« Et dans leurs gueules écumantes
Il plongera sa main , et brisera leurs dents. »
LIVRE I. 15
Ou comme l'airain enflammé
Fait fondre la cire fluide
Qui bouillonne à l'aspect du brasier allumé (5),
Ainsi leurs grandeurs éclipsées.
S'anéantiront à nos yeux ;
Ainsi la justice des cieux;
Confondra leurs lâches pensées.
Leurs dards deviendront impuisans,
Et de leurs pointes émoussées
Ne pénétreront plus le sein des innocens.
Avant que leurs tiges célèbres
Puissent pousser des rejetons;
Eux-mêmes , tristes avortons ,
Seront cachés dans les ténèbres ;
Et leur sort deviendra pareil
Au sort de ces oiseaux funèbres (6)
Qui n'osent soutenir les regards du soleil.
(5) Faitfondre la cire fluide,
Qui bouillonne à l'aspect du brasier allumé.
Cette comparaison et la précédente, qui sont si
bien dans le génie et dans le style de la Bible, ont
été heureusement traduites par le poète français.
Le deux Racine, J. B. Rousseau, et quelquefois
Lefranc de Pompignan , sont les seuls de nos poètes
qui aient puisé avec succès, à ces sources sacrées
des grandes pensées et des beaux vers.
(6) Au sort de ces oiseaux funèbres , etc. Fu-
nèbre , pour sinistre, de mauvais augure : c'est
l'effet pour la cause; c'est, pour le signe, la chose
signifiée. Une épithète n'est vraiment riche, vrai-
ment digne de la haute poésie, qu'autant qu'elle
présente à la fois une idée, un trope et une image.
Les grands poètes ne les prodiguent pas
16 ODES.
C'est alors que de leur disgrâce
Les justes riront à leur tour (7) :
C'est alors que viendra le jour
De punir leur superbe audace ;
Et que, sans paraître inhumains,
Nous pourrons extirper leur race,
Et laver dans leur sang nos innocentes mains.
Ceux qui verront cette vengeance
Pourront dire avec vérité ,
Que l'injustice et l'équité
Tour à tour ont leur récompense ;
Et qu'il est un Dieu dans les cieux (8),
Dont le bras soutient l'innocence,
Et confond des méchans l'orgueil ambitieux.
(7) C'est alors que de leur disgrâce
Les justes riront à leur tour.
Le poëte n'est ici que traducteur fidèle : Loetabitur
justus, cùm viderit vindictam. Rien de plus com-
mun , dans nos livrés saints, que de prêter à
l'homme juste, à la divinité même, des sentimens
de haine et de colère contre le vice et l'impiété; et
le désir de voir le Ciel en tirer une équitable ven-
geance. Tout cela appartient à un ordre d'idées
trop étranger , trop supérieur à nos faibles notions,
pour que nous nous permettions la témérité d'un
jugement, ni même l'inconvenance d'un rappro-
chement entre notre imparfaite équité et celle du
Dieu qui jugera toutes les justices.
(8) Qu'il est un Dieu dans les cieux ; etc.
Ces derniers vers rappellent la leçon sublime
LIVRE I. 17
ODE V,
TIRÉE DU PSAUME LXXI.
Véritable grandeur des Rois.
O Dieu, qui, par un choix propice
Daignâtes élire entre tous (1)
Un homme qui fût parmi nous
L'oracle de votre justice,
Inspirez à ce jeune roi,
Avec l'amour de votre loi
Et l'horreur de la violence,
Cette clairvoyante équité
Qui de la fausse vraisemblance
Sait discerner la vérité.
Que par des jugemens sévères.
Sa voix assure l'innocent :
Que de son peuple gémissant
Sa main soulage les misères :
Que jamais le mensonge obscur
Des pas de l'homme libre et pur
adressée aux rois, et qui termine si dignement le
chef-d'oeuvre d'Athalie :
"Apprenez et n'oubliez jamais,
Que les rois, dans le Ciel, ont un juge sévère,
L'innocence un vengeur, et l'orphelin un père. »
(1) Daignâtes élire entre tous. Faible, dur et
prosaïque.
18 ODES.
N'ose à ses yeux souiller la trace;
Et que le vice fastueux (2)
Ne soit point assis à la place
Du mérite humble et vertueux.
Ainsi du plus haut des montagnes (3)
La paix et tous les dons des cieux ,
Comme un fleuve délicieux ,
Viendront arroser nos campagnes.
Son règne à ses peuples chéris
Sera ce qu'aux champs défleuris (4)
Est l'eau que le Ciel leur envoie ;
Et, tant que luira le soleil,
L'homme , plein d'une sainte joie,
Le bénira dès son réveil.
(2) Et que le vice fastueux. Nous avons déjà
fait remarquer le faste couronné du méchant;
nous ferons observer ici la beauté qui résulte du
vice fastueux, opposé au mérite humble et ver-
tueux. L'art des contrastes est un des grands
secrets du style; mais il n'est pas donné à tous les
écrivains de le sentir, et surtout de l'employer
à propos.
(3) Ainsi du plus haut des montagnes, etc.
Cette comparaison est pleine de grâce et de fraîcheur.
L'original sacré avait dit: Suscipiant montes pa-
cem populo, et colles justitiam. « Que les mon-
tagnes reçoivent la paix, et que les collines soient
revêtues de justice, "
(4) Sera ce qu'aux champs défleuris
Est l'eau que, etc. Tour pénible, que s'inter-
dirait même une prose un peu soignée.
LIVRE I. 19
Son trône deviendra l'asile
De l'orphelin persécuté :
Son équitable austérité
Soutiendra le faible pupille.
Le pauvre, sous ce défenseur,
Ne craindra plus que l'oppresseur
Lui ravisse son héritage;
Et le champ qu'il aura semé
Ne deviendra plus le partage
De l'usurpateur affamé.
Ses dons, versés avec justice (5) ,
Du pâle calomniateur
Ni du servile adulateur
Ne nourriront point l'avarice;
Pour eux son front sera glacé.
Le zèle désintéressé,
Seul digne de sa confidence,
Fera renaître pour jamais
Les délices et l'abondance ,
Inséparables de la paix.
Alors sa juste renommée.
Répandue au-delà des mers,
Jusqu'aux deux bouts de l'univers
Avec éclat sera semée :
Ses ennemis humiliés
Mettront leur orgueil à ses peids (6) ;
(5) Ses dons versés avec justice, etc. Cette
strophe se distingue surtout par l'heureux choix
des termes, la justesse des épithètes, et l'harmonie
soutenue de la période poétique.
(6) Mettront leur orgueil à ses pieds. C'est
20 ODES.
Et, des plus éloignés rivages ,
Les rois, frappés de sa grandeur ,
Viendront par de riches hommages
Briguer sa puissante faveur.
Ils diront : Voilà le modèle.
Que doivent suivre tous les rois ;
C'est de la sainteté des lois
Le protecteur le plus fidèle.
L'ambitieux immodéré,
Et des eaux du siècle enivré (7) ,
N'ose paraître en sa présence :
Mais l'humble ressent son appui ;
Et les larmes de l'innocence (8)
Sont précieuses devant lui.
De ses triomphantes années
Le temps respectera le cours ;
Et d'un long ordre d'heureux jours.
Ses vertus seront couronnées.
Ses vaisseaux par les vents poussé,
Vogueront des climats glacés
traduire bien heureusement ces mots du texte :
Inimici ejus terram lingent. « Ses ennemis bai-
seront la poussière. »
(7) Et des eaux du siècle enivré. Les eaux du
siècle, pour dire les attraits du luxe, la séduc-
tion des plaisirs du siècle, etc. sont une de ces
expressions familières aux écrivains sacrés, et qu'il
faut religieusement conserver, en traitant ces
sortes de sujets : Racine n'y manque jamais.
(8) Et les larmes de l'innocence
Sont précieuses devant lui. Cette belle exprès-
LIVRE I. 21
Aux bords de l'ardente Libye :
La mer enrichira ses ports ;
Et pour lui l'heureuse Arabie
Epuisera tous ses trésors
Tel qu'on voit la tête chenue (9)
D'un chêne, autrefois arbrisseau ,
Egaler le plus haut rameau
Du cèdre caché dans la nue :
Tel, croissant toujours en grandeur,
Il égalera la splendeur
Du potentat le plus superbe ;
Et ses redoutables sujets
Se multiplieront comme l'herbe
Autour des humides marais.
Qu'il vive, et que dans leur mémoire
Les rois lui dressent des autels,!
Que les coeurs de tous les mortels
Soient les monumens de sa gloire!
Et vous, ô maîtres des humains ,
Qui de vos bienfaisantes mains
Formez les monarques célèbres,
Montrez-vous à tout l'univers ,
Et daignez chasser les ténèbres
Dont nos faibles yeux sont couverts.
sion est empruntée de Racine, qui avait dit ;
" Et les larmes du juste, implorant son appui,
Sont précieuses devant lui. "
(9) ...... la tête chenue
D'un chêne, etc. Chenue d'un chêne blessait
avec raison l'oreille de Le Brun.
22 ODES.
ODE VI,
TIRÉE DU PSAUME XC.
La protection divine rassure contre tous les
dangers.
CELUI qui mettra sa vie
Sous la garde du Très-haut
Repoussera de l'Envie
Le plus dangereux assaut.
Il dira : Dieu redoutable,
C'est dans ta force indomptable
Que mon espoir est remis :
Mes jours sont ta propre cause (1);
Et c'est toi seul que j'oppose
A mes jaloux ennemis.
Pour moi, dans ce seul asile,
Par ses secours tout-puissans ,
Je brave l'orgueil stérile
De mes rivaux frémissans.
(1) Mes jours sont ta propre cause. Vague et
insignifiant, dit Le Brun. Il se fût exprimé pins
convenablement, en faisant observer que l'ellipse,
à la vérité, est un peu forte; mais que les jours
ne pouvant se prendre ici que pour la vie, me-
nacée , attaquée par la calomnié, un chrétien peut
et doit en confier la défense, en faire la cause
du seul juge incorruptible.
LIVRE I. 23
En vain leur fureur m'assiége :
Sa justice rompt le piége
De ces chasseurs obstinés ;
Elle confond leur adresse,
Et garantit ma faiblesse
De leurs dards empoisonnés (2).
O toi que ces coeurs féroces (3)
Comblent de crainte et d'ennui,
Contre leurs complots atroces
Ne cherche point d'autre appui.
Que sa vérité propice
Soit contre leur artifice
Ton plus invincible mur;
Que son aile tutélaire
Contre leur âpre colère
Soit ton rempart le plus sûr.
(2) Et garantit ma faiblesse, etc. Garantir est
trop faible sans doute, et c'est avec raison que Le
Brun condamne cette expression. Mais je ne
trouve pas là même justesse dans sa remarque sur
le vers, De leurs dards empoisonnés. « Ce subs-
tantif, dit-il, ne me semble point amené, " Avait-
il donc perdu de vue les vers qui préparent et
amènent si naturellement celui-ci? Ce sont des
chasseurs, dont la fureur assiége le juste ; lui
tend un piége, que rompt seule la justice su-
prême : est-il étonnant qu'ils soient armés de
dards, pour percer leur victime?
(3) O toi, que ces coeurs féroces, etc. Cette
strophe, en général très-faible, est hérissée de
termes impropres et durs , de répétitions vicieuses.
Qui ne sait point dire franchement, cela ne vaut
rien, n'a ni titre ni mission pour s'écrier : Que
cela est beau !
24 ODES.
Ainsi, méprisant l'atteinte
De leurs traits les plus perçans,
Du froid poison de la crainte (4)
Tu verras, tes jours exempts ;
Soit que le, jour sur la terre
Vienne éclairer de la guerre
Les implacables fureurs ;
Ou soit que la nuit obscure
Répande dans la nature
Ses ténébreuses horreurs.
Mais que vois-je! Quels abîmes
S'entr'ouvrent autour de moi !
Quel déluge de victimes (5)
S'offre à mes yeux pleins d'effroi !
Quelle épouvantable image
De morts, de sang, de carnage ,
Frappe mes regards tremblans !
Et quels glaives invisibles
Percent de coups si terribles
Ces corps pâles et sanglans?
(4) Dufroid poison de la crainte
Tu verras tes jours exempts. On cherche la
pensée du poète; et ce qui serait un défaut par-
tout, devient un vice choquant en poésie.
(5) Quel déluge de victimes, etc. Qu'est-ce
qu'un déluge de victimes? La même idée est ren-
due dans les vers suivans par dès images et des
expressions bien plus convenables. Ce spectacle
de sang , ces corps sanglans , trois vers plus loin ,
sont beaucoup trop rapprochés. Tout ce qui n'a-
joute pas à l'effet du tableau, l'affaiblit nécessai-
rement. Comparez avec cette strophe le morceau
LIVRE I. 25
Mon coeur, sois en assurance :
Dieu se souvient de ta foi ;
Les fléaux de sa vengeance
N'approcheront point de toi.
Le juste est invulnérable :
De son bonheur immuable
Les anges sont les garans ;
Et toujours leurs mains propices
A travers les précipices
Conduisent ses pas errans.
Dans les routes ambiguës (6)
Du bois le moins frequenté,
Parmi les ronces aiguës
Il chemine en liberté ;
suivant de Racine : la meilleure manière de juger
de la perfection du style, est de comparer entre
eux les maîtres dans cet art difficile:
Quel carnage de toutes parts !
On égorge à la fois les enfans , les vieillards ,
Et la soeur et le frère,
Et la fille et la mère,
Le fils dans les bras de son père.
Que de corps entassés, que de membres épars
Privés de sépulture!
Grand Dieu, tes saints sont la pâture
Des tigres et des léopards.
(6) Dans les routes ambiguës. La prose n'em-
ploie ce mot qu'au figuré : le poète a bien fait d'en
enrichir sa langue, mais il faudrait que le reste y
répondît; et s'il s'élève ici, voyez comme il
tombe bientôt, en empruntant à la prose un de
2
26 ODES.
Nul obstacle ne l'arrête :
Ses pieds écrasent la tête
Du dragon et de l'aspic ;
Il affronte avec courage
La dent du lion sauvage,
Et les yeux du basilic.
Si quelques vaines faiblesses
Troublent ses jours triomphans ,
Il se souvient des promesses
Que Dieu fait à ses enfans.
A celui qui m'est fidèle ,
Dit la sagesse éternelle ,
J'assurerai mes secours;
Je raffermirai sa voie,
Et dans des torrens de joie
Je ferai couler ses jours.
Dans ses fortunes diverses
Je viendrai toujours à lui;
Je serai dans ses traverses
Son inséparable appui :
Je le comblerai d'années
Paisibles et fortunées ;
ses termes les plus familiers, chemine, qui offre
un étrange contraste avec ces grandes et terribles
idées ; Super aspidem et basiliscum ambulabis,
conculcabis leonem et draconem! "Vous mar-
cherez sur l'aspic et le basilic, et vous foulerez aux
pieds le lion et le dragon. " Rousseau a cherché
l'opposition des choses, et n'a trouvé que celle
des mots, qui produit rarement le même effet.
LIVRE I. 27
Je bénirai ses desseins :
Il vivra dans ma mémoire
Et partagera la gloire
Que je réserve à mes saints.
ODE VII,
TIRÉE DU PSAUME CXIX.
Contre les calomniateurs (*).
DANS ces jours destinés aux larmes,
Où mes ennemis en fureur
Aiguisaient contre moi les armes
De l'imposture et de l'erreur ,
Lorsqu'une coupable licence
Empoisonnait mon innocence,
Le Seigneur fut mon seul recours :
J'implorai sa toute-puissance,
Et sa main vint à mon secours.
(*) Ce triste et lamentable sujet revient souvent
sous la plume de l'auteur. Le sentiment amer et
profond de l'innocence proscrite et persécutée en
lui , le poursuit, le fatigue, et l'attache de pré-
férence à ceux des Psaumes de David , où le Roi
prophète prédit ou raconte ce que le juste a souffert
et souffrira dans tous les temps de la perversité des
hommes.
28 ODES.
O Dieu , qui punis les outrages
Que reçoit l'humble vérité ,
Venge-toi : (1) détruis les ouvrages
De ces lèvres d'iniquité (2) :
Et confonds cet homme parjure
Dont la bouche non moins impure
Publie avec légèreté
Les mensonges que l'imposture
Invente avec malignité.
Quel rempart, quelle autre barrière
Pourra défendre l'innocent
Contre la fraude meurtrière
De l'impie adroit et puissant?
Sa langue aux feintes préparée (3)
Ressemble à la flèche acérée
Qui part et frappe en un moment :
C'est un feu léger dès l'entrée ,
Que suit un long embrasement.
(1) Venge-toi ! La coupe est heureuse, et le
repos habilement ménagé au troisième pied. Le
vers de huit syllables a , comme les autres , son
mouvement particulier ; et c'est à l'art de le varier
à propos que se fait reconnaître le grand poète.
(2) Détruis les ouvrages de ces lèvres d'iniquité.
Les ouvrages des lèvres, pour désigner les dis-
cours ; et les lèvres d'iniquité , au lieu de , la
bouche de l'homme inique, sont de ces hardiesses
de style que tous les yeux n'aperçoivent pas d'a-
bord , mais dont le prix n'en est ensuite que mieux
senti.
(3) Sa langue aux feintes préparée, etc. Rien
de mieux ; mais lorsqu'il passe tout à coup de cette
LIVRE I. 29
Hélas ! dans quel climat sauvage
Ai-je si long-temps habité !
Quel exil ! quel affreux rivage !
Quels asiles d'impiété !
Cédar, où la fourbe et l'envie
Contre ma vertu poursuvie
Se déchaînèrent si long-temps ,
A quels maux ont livré ma vie.
Tes sacrilèges habitans !
J'ignorais la trame invisible (4)
De leurs pernicieux forfaits ;
Je vivais tranquille et paisible
Chez les ennemis de la paix :
Et lorsque exempt d'inquiétude
Je faisais mon unique étude
De ce qui pouvait les flatter ,
Leur détestable ingratitude
S'armait pour me persécuter.
comparaison pleine d'une justesse si bien exprimée,
à la métaphore d'un Jeu léger dès l'entrée, le
poëte déroute son lecteur , qui ne sait plus où il
en est , ni si l'on continue de lui parler de la
même chose. La logique des idées doit, même en
poésie , marcher bien en avant de l'harmonie des
mots.
(4) J'ignorais la trame invisible, etc. Cette
strophe est très-belle, à tous égards ; on y a mal
à propos , selon moi , critiqué , comme parasites,
les deux épithètes tranquille et paisible ; il y a
une nuance , une gradation entre ces deux mots :
l'un donne l'idée du calme extérieur ; l'autre , de
celui de l'âme; et c'est ce que le poète avait à dire,
et a très-bien dit.
*2
30 ODES.
ODE VIII,
TIRÉE DU PSAUME CXLIII.
Image du bonheur temporel des méchans.
BÉNI soit le Dieu des armées
Qui donne la force à mon bras ,
Et par qui mes mains sont formées
Dans l'art pénible des combats !
De sa clémence inépuisable
Le secours prompt et favorable
A fini mes oppressions (1) :
En lui j'ai trouvé mon asile;
Et par lui d'un peuple indocile
J'ai dissipé les factions.
Qui suis-je, vile créature (2) !
Qui suis-je, Seigneur! et pourquoi
Le souverain de la nature
S'abaisse-t-il jusques à moi ?
(1) A fini mes oppressions. C'est une ligne de
prose. Le ternie oppressions ne devait pas se trou-
ver sous la plume d'un poëte lyrique : il est, d'ail-
leurs, moins élégant au pluriel , qu'au singulier.
Racine avait dit :
«Et qui d'un même joug souffrant l'oppression. »
(2) Qui suis-je , vile créature, etc. Sentimens,
expression , mouvement, toutest à peu près admi-
LIVRE I. 3l
L'homme en sa course passagère,
N'est rien qu'une vapeur légère
Que le soleil fait dissiper :
Sa clarté n'est qu'une nuit sombre;
Et ses jours passent comme un ombre
Que l'oeil suit et voit échapper.
Mais quoi ! les périls qui m'obsèdent
Ne sont point encore passés !
De nouveaux ennemis succèdent
A mes ennemis terrassés !
Grand Dieu , c'est toi que je réclame;
Lève ton bras, lance ta flamme,
Abaisse la hauteur des cieux (3) ;
Et viens sur leur voûte enflammée ,
D'une main de foudres armée (4) ,
Frapper ces monts audacieux.
rable ici. On n'y saurait guère reprendre que ce
tour froid et languisant, Le soleil fait dissiper.
Il était si facile de mettre : Que le soleil va
dissiper.
(3) Abaisse la hauteur des cieux. Cette image
sublime des cieux qui s'abaissent, est empruntée
de ce même Psaume : Inclina coelos tuos. Racine
s'en était emparé le premier :
" Et vous , sous sa majesté sainte ,
Cieux , abaissez-vous ! »
et La Harpe avait fait remarquer avec quelle grâce
majestueuse la stance tombe et s'arrête sur ce der-
nier vers de cinq syllabes.
(4) D'une main de foudres armée, etc. Le
poëte ne se soutient pas ici ( et il faut convenir
32 ODES.
Objet de mes humbles cantiques,
Seigneur, je t'adresse ma voix :
Toi dont les promesses antiques
Furent toujours l'espoir des rois ;
Toi de qui les secours, propices (5) ,
A travers tant de précipices ,
M'ont toujours garanti d'effroi;
Conserve aujourd'hui ton ouvrage,
Et daigne détourner l'orage
Qui s'apprête à fondre sur moi.
Arrête cet affreux déluge
Dont les flots vont me submerger;
Sois mon vengeur , sois mon refuge
Contre les fils de l'étranger :
Venge-toi d'un peuple infidèle
De qui la bouche criminelle
que cela était prodigieusement difficile) a la hau-
teur de son modèle. Qu'il y a loin de cette para-
phrase à l'énergique concision , à l'image frap-
pante du texte! Tange montes et fumigabunt.
« Touche seulement les montagnes, et elles s'éva-
nouiront en fumée. »
(5) Toi de qui les secours propices , etc. Nous
avons déjà les mêmes idées , et presque les mêmes
vers dans l'Ode VI.
" Et toujours leurs mains propices
A travers les précipices
Conduisent leurs pas errans. "
Ce n'est pas , en général , l'abondance et la variété
des idées qui fait le principal mérite de ces Odes
sacrées.
LIVRE I. 33
Ne s'ouvre qu'à l'impiété,
Et dont la main, vouée au crime ,
Ne connaît rien de légitime
Que le meurtre et l'iniquité.
Ces hommes qui n'ont point encore
Eprouvé la main du Seigneur ,
Se flattent que Dieu les ignore,
Et s'enivrent de leur bonheur.
Leur postérité florissante,
Ainsi qu'une tige naissante ,
Croît et s'élève sous leurs yeux :
Leurs filles couronnent leurs têtes (6)
De tout ce qu'en nos jours de fêtes
Nous portons de plus précieux.
De leurs grains les granges sont pleines (7) ;
Leurs celliers regorgent de fruits ;
(6) Leurs filles couronnent leurs têtes , etc.
Les mêmes idées, puisées aux mêmes sources ,
mais bien plus heureusement exprimées , se re-
trouvent dans ce bel endroit de l'un des choeurs
d'Esther. Il s'agit du bonheur passager de l'impie.
« Tous ses jours paraissent charmans ;
L'or éclate en ses vêtemens ;
Son orgueil est sans borne , ainsi que sa richesse :
Jamais l'air n'est troublé de ses gémissemens;
Il s'endort, il s'éveille au bruit des instrumens ;
Son coeur nage dans la mollesse.
Pour comble de prospérité ,
Il espère revivre en sa postérité;
Et d'enfans à sa table une riante troupe
Semble boire avec lui la joie à pleine coupe. "
(7) De leurs grains les granges sont pleines.
34. ODES.
Leurs troupeaux, tout chargés de laines,
Sont incessamment reproduits :
Four eux la fertile rosée ,
Tombant sur la terre embrasée,
Rafraîchit son sein altéré ;
Et pour eux le flambeau du monde
Nourrit d'une chaleur féconde
Le germe en ses flancs resserré.
Le calme règne dans leurs villes ;
Nul bruit n'interrompt leur sommeil :
On ne voit point leurs toits fragiles
Ouverts aux rayons du soleil.
C'est ainsi qu'ils passent leur âge
Heureux , disent-ils , le rivage (8).
Où l'on jouit d'un tel bonheur !
Qu'ils restent dans leur rêverie :
Heureuse la seule patrie
Où l'on adore le Seigneur !
Grains et granges, ainsi rapprochés, ont pour
l'oreille quelque chose de révoltant.
(8) Heureux , disent-ils, le rivage, etc. Il y a
de la douceur, et un grand charme de sensibilité,
dans cette dernière strophe. On regrette que Rous-
seau en ait été généralement trop avare.
LIVRE I. 35
ODE IX,
TIRÉE DU PSAUME CXLV.
Faiblesse des hommes. Grandeur de Dieu,
MON âme , louez le Seigneur (1) ;
Rendez un légitime honneur
A l'objet éternel de vos justes louanges.
Oui , mon Dieu , je veux désormais
Partager la gloire des anges,
Et consacrer ma vie à chanter vos bienfaits.
Renonçons au stérile appui (2)
Des grands qu'on implore aujourd'hui;
(1) Mon âme, louez le-Seigneur. Le Brun fait
sur le rhythme de cette Ode une remarque qui dé-
cèle l'oreille exercée d'un habile versificateur,
" Deux rimes masculines, dit-il, placées au début
d'une strophe , et n'étant plus soutenues dans son
cours par une troisième rime pareille, jettent de là
sécheresse, et conspirent contre l'harmonie, qui
doit dominer constamment, surtout dans le genre
lyrique. »
(2 ) Renonçons au stérile appui, etc. Cette
strophe et la suivante sont ce qu' il y a de mieux
dans cette Ode : elles ont du nombre et de l'har-
monie ; de la nobesse et de la dignité dans le
style.
36 ODES.
Ne fondons point sur eux une espérance folle ;
Leur pompe, indigne de nos voeux ,
N'est qu'un simulacre frivole ;
Et les solides biens ne dépendent pas d'eux.
Comme nous, esclaves du sort (3),
Comme nous, jouets de la mort,
La terre engloutira leurs grandeurs insensées ;
Et périront en même jour
Ces vastes et hautes pensées
Qu'adorent maintenant ceux qui leur font la cour.
Dieu seul doit faire notre espoir ;
Dieu, de qui l'immortel pouvoir
Fit sortir du néant le ciel, la terre et l'onde ;
Et qui, tranquille au haut des airs (4) ,
Anima, d'une voix féconde,
Tous les êtres semés dans ce vaste univers.
Heureux qui du ciel occupé,
Et d'un faux éclat détrompé,
(3) Comme nous, esclaves du sort,
Comme nous, jouets de la mort. Il y a de la
grâce dans la répétition Comme nous, au commen-
cement du vers ; et les deux rimes masculines,
ainsi rapprochées, sont là d'un fort heureux effet.
Qui sait même si ce ne sont pas ces deux vers qui
ont déterminé le poëte dans le choix du rhythme ?
Je n'en serais pas surpris.
(4) Et qui, TRANQUILLE au haut des airs, etc.
Peut-être cette seule épithète , tranquille, donne-
t-elle de la toute-puissance du Créateur, une plus
haute et plus juste idée, que tout ce que le poète
aurait pu ajouter.
LIVRE I. 37
Met de bonne heure en lui toute son espérance!
Il protége la vérité ,
Et saura prendre la défense
Du juste que l'impie aura persécuté.
C'est le Seigneur qui nous nourrit ;
C'est le Seigneur qui nous guérit :
Il prévient nos besoins; il adoucit nos gênes ;
Il assure nos pas craintifs ;
Il délie , il brise nos chaînes ;
Et nos tyrans par lui deviennent nos captifs.
Il offre au timide étranger
Un bras prompt à le protéger;
Et l'orphelin en lui retrouve un second père :
De la veuve il devient l'époux ;
Et par un châtiment sévère
Il confond les pécheurs conjurés contre nous.
Les jours des rois sont dans sa main.
Leur règne est un règne incertain,
Dont le doigt du Seigneur a marqué lés limites :
Mais de son règne illimité (5)
Les bornes ne seront prescrites'
Ni par la fin des temps, ni par l'éternité.
(4) Mais de son règne illimité, etc. Le règne
incertain des rois ; dont le doigt du Seigneur a
marqué les limites ; opposé à son règne illimité ,
auquel les Temps, et l'Eternité même , n'ont point
prescrit de bornes, offre un rapprochement d'i-
dées sublimes : c'est le néant en présence de l'Eter-
nité.
OEUV. DE J. B. ROUSSEAU. 3
38 ODES.
ODE X,
TIRÉE DU CANTIQUE D'ÉZÉCHIAS.
Isaïe, chap. 38.
Pour une personne convalescente.
J'AI vu mes tristes journées
Décliner vers leur penchant.
Au midi de mes années (1)
Je touchais à mon couchant.
La mort, déployant ses ailes,
Couvrait d'ombres éternelles
(1) Au midi de mes années ,
Je touchais à mon couchant. Trop petit,
trop froid, et surtout trop recherché dans la bouche
du personnage, et pour le langage de la douleur.
Veut-on voir comment elle s'exprime? Ecoutons
Isaïe : « T'ai dit : au milieu de ma carrière j'irai
au séjour de la mort ! " Nous verrons encore dans
cette même Ode :
Son secours me fortifie,
Et me fait trouver la vie
Dans les horreurs du trépas.
Vous ne m'avez fait la guerre,
Que pour me donner la paix.
..........
Trouver la santé de l'âme ,
Dans les souffrances du corps.
Réchauffer par mes exemples
Les mortels les plus glacés, »
LIVRE I. 39
La clarté dont je jouis ;
Et, dans cette nuit funeste,
Je cherchais en vain le reste
De mes jours évanouis (2).
Grand Dieu, votre main réclame
Les dons que j'en ai reçus ?
Elle vient couper la trame
Des jours qu'elle m'a tissus.
Mon dernier soleil se lève,
Et votre soufle m'enlève
De la terre des vivans 5
Comme la feuille séchée ,
Qui de sa tige arrachée (3)
Devient le jouet des vents.
Comme un lion plein de l'âge (4),
Le mal a brisé mes os;
Le tombeau m'ouvre un passage
Dans ses lugubres cachots.
(2) De mes jours évanouis. Cette épithète, qui
renferme à la fois une métaphore et présente une
image-, est suffisamment préparée par les ombres
éternelles que la mort a répandues , dans ce qui
précède , sur la clarté dont jouit le pieux mo-
narque.
(3) Qui de sa tige arrachée: Une feuille séchée.
tombe d'elle-même, et n'a pas besoin qu'on l'ar-
rache.
(4) Comme un lion plein de rage, etc. On lit
dans la plupart des éditions :
" Comme un tigre impitoyable,
Le mal a brisé mes os ;
Et sa rage insatiable
Ne me laisse aucun repos. »

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.