Oeuvres choisies de Régnier, Malherbe, Racan et Maynard, accompagnées de notices littéraires / édition revue, corrigée avec soin et adaptée à l'usage de la jeunesse, par l'abbé Cruice

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librairie pour les livres liturgiques illustrés (Paris). 1849. 1 vol. (355 p.) ; in-8.
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Publié le : lundi 1 janvier 1849
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DES
FAMILLES CHRÉTIENNES
ET DES
MAISONS D'EDUCATION,
PUBLIÉE SOUS LE PATRONAGE DE L'ÉPISCOPAT.
PARIS. — IMPRIME PAR PLON FRERES
RUE DE VAUGIRARD 30.
OEUVRES CHOISIES
DE
REGNIER, MALHERBE,
RACAN ET MAYNARD,
ACCOMPAGNÉES DE NOTICES LITTÉRAIRES.
ÉDITION REVUE, CORRIGÉE AVEC SOIN, ET ADAPTÉE A L'USAGE DE LA JEUNESSE,
PAR L'ABBÉ CRUICE.
PARIS
A LA LIBRAIRIE POUR LES LIVRES LITURGIQUES ILLUSTRES
RUE DE VAUGIRARD, 30
1849
REGNIER.
NOTICE
SUR REGNIER.
L'année 1573, Philippe Desportes, le plus illustre poëte
de l'époque, faisait ses adieux à la Pologne, heureux de
s'éloigner d'un pays brumeux et d'une société plus sombre
encore qui ne lui avait offert aucun charme 1 ; il regagnait
avec Henri III le joyeux pays de France, espérant bien que
la nouvelle fortune de son maître serait utile à la sienne,
et que le don de plusieurs abbayes le dédommagerait
amplement d'un exil de neuf mois. Son retour fut salué
par des poëtes rivaux; de plus grands honneurs l'atten-
daient a la cour. A ces succès se joignirent des joies de
famille; il vit bientôt sous le toit de sa soeur un petit
neveu, Mathurin Regnier. Quelles eussent été les émotions
du poëte, s'il avait pu entrevoir l'avenir et reconnaître
dans cet enfant un illustre successeur dont les inspirations
poétiques seraient encore plus fécondes que les siennes!
On peut croire que la grande réputation de Desportes, les
1 Voyez les stances de Desportes qui commencent par ces vers :
Adieu, Pologne, adieu plaines désertes,
Toujours de neige ou de glaces couvertes,
1.
4 NOTICE
richesses acquises par ses talents, les honneurs et hom-
mages rendus a son mérite influèrent sur le génie précoce
du jeune Mathurin. Il était naturel à sa mère, soit par
tendresse pour un frère, soit par une secrète vanité,
d'entretenir souvent son fils d'une gloire qui rejaillissait
en partie sur elle, et de l'encourager dans ses premières
études par ces exemples domestiques. Il grandit avec la
passion des vers. Son père, Jacques Regnier, eût favo-
risé ces heureuses inclinations, si elles s'étaient révé-
lées autrement que par des satires. Vainement il proposa
a son enfant de prendre pour modèle son oncle, l'abbé
Desportes, dont la muse fut toujours sans malice et sans
fiel. Il se crut enfin obligé de réprimer par les verges les
emportements de cette petite muse qui ne trouvait ses
délices que dans des épigrammes et des chansons mali-
gnes; puis, les temps n'étaient pas propices aux travaux
des poëtes ; la guerre était partout allumée, et le bon
bourgeois Jacques Regnier désirait moins pour son fils la
renommée qui s'attache à la mémoire des grands poëtes,
que la fortune et les dignités qu'ils peuvent obtenir de leur
vivant. Mais il grondait et menaçait vainement, comme
autrefois le père d'Ovide, et vainement essayait de com-
primer les premiers élans de cet esprit satirique. Mathu-
rin Regnier nous avoue dans des vers charmants qu'il
était indocile aux plus sages avis :
Il est vrai que le ciel, qui me regarda naître,
S'est de mon jugement toujours rendu le maître,
Et, bien que jeune enfant, mon père me tançast,
Et de verges souvent mes chansons menaçast,
Me disant de despit et bouffy de colère :
Badin, quitte ces vers, et que penses-tu faire?
La muse est inutile, et si ton oncle a sceu
S'avancer par cet art, tu t'y verras deceu.
SUR REGNIER. 5
Un même astre toujours n'esclaire en cette terre :
Mars, tout ardent de feu, nous menace de guerre,
Tout le monde frémit, et ces grands mouvements
Couvent en leur fureur de piteux changements.
Penses-tu que le luth et la lyre des poëtes
S'accordent d'harmonie avecque les trompettes,
Les fifres, les tambours, le canon et le fer,
Concert extravagant de musique d'enfer?
Toute chose a son règne, et dans quelques années
D'un autre oeil nous verrons les tières destinées.
Les plus grands de ton temps, dans le sang aguerris,
Comme en Thrace seront brutalement nourris,
Qui rude n'aymeront la lyre de la muse,
Non plus qu'une vielle ou qu'une cornemuse.
Laisse donc ce métier, et, sage, prend le soin
De t'acquérir un art qui le serve au besoin.
Ainsi me tançoit-il d'une parole esmeue;
Mais comme en se tournant je le perdois de veue,
Je perdis la mémoire avecque ses discours,
Et rêveur m'égaray tout seul par les destours
Des antres et des bois affreux et solitaires,
Où la muse en dormant m'enseignoit ses mystères,
M'apprenoit des secrets et, m'eschauffant le sein,
De gloire et de renom relevoit mon destin.
Plus lard Mathurin Regnier vit avec douleur l'accom-
plissement de ces prédictions paternelles; ses vers ne lui
procurèrent ni dignité ni richesse. Si encore il eût gémi au
sein d'une honorable pauvreté, et que la fortune, en com-
pensation des biens qu'elle lui refusait, l'eût environné
d'honneurs; mais l'âme indépendante et fière du poëte ne
savait pas solliciter la faveur des grands ni s'élever par l'in-
trigue au-dessus de la foule des rimeurs où il souffrait d'être
confondu. Souvent relégué par l'opinion vulgaire, comme
il le dit lui-même, au nombre des écrivains faméliques qui,
sans souliers ni ceinture, l'oeil hagard, l'esprit à moitié
ivre, accostaient partout les passants, les poursuivaient
6 NOTICE
de leurs vers, et très-aimablement s'invitaient à leur
table, quelle dut être alors l'indignation de son âme!
Que de traits il recueillit, dans sa colère, pour les dé-
cocher à son tour sur la société qui l'injuriait! Il faut
dire aussi que le crédit et la fortune des grands écrivains,
sous François ler, avaient été funestes à leurs successeurs.
Les esprits médiocres s'imaginèrent qu'en venant gros-
sir le nombre encore restreint des poètes, ils prendraient
part aux honneurs et aux richesses qui leur étaient pro-
digués. L'avidité de cette foule de rimeurs, de tiercelets,
de poëtes, comme le dit Regnier, leurs folles prétentions
à l'enthousiasme, leur tenue plus que négligée, leurs diva-
gations et écarts ridiculement poétiques dans les rues et
les carrefours, furent l'objet d'un juste mépris qui trop
souvent se déversa sur l'homme de génie pauvre et sans
amis. Ecoutez à ce sujet les plaintes de Regnier :
. . . Lorsque l'on voit un homme par la rue
Dont le rabat est sale et la chausse rompue,
Les gregues aux genoux, au coude son pourpoint,
Qui soit de pauvre mine et qui soit mal en point :
Sans demander son nom on le peut recognoistre ;
Car si ce n'est un poëte, au moins il le veut estre.
Pour moi, si mon habit partout cicatrisé
Ne me rendoit du peuple et des grands méprisé,
Je prendrois patience, et parmi la misère
Je trouverois du goust; mais ce qui doit desplaire
A l'homme de courage et d'esprit relevé,
C'est qu'un chacun le fuit ainsi qu'un réprouvé.
Car, en quelque façon , les malheurs sont propices;
Puis les gueux, en gueusant trouvent maintes délices,
Un repos qui s'esgaye en quelque oysiveté.
Mais je ne puis pâtir de me voir rejeté.
La fortune de l'oncle de Regnier avait été une des
merveilles de l'époque et un prodige de la munificence de
Henri III; car dans celte même cour où l'on se montrait
SUR REGNIER. 7
prodigue d'honneurs et de richesses à l'égard de Des-
portes, on avait laissé mourir de faim plusieurs poëtes,
orateurs et historiens; on y avait vu le Tasse demander
l'aumône et retourner en Italie aussi pauvre qu'il en était
venu. « Concluons, dit à ce sujet Balzac, que l'exemple de
M. Desportes est un dangereux exemple; qu'il a bien
causé du mal à la nation des poëtes, qu'il a bien fait faire
des sonnets et des élégies a faux, bien fait perdre des ri-
mes et des mesures. Ce loisir de 10,000 écus de rente,
est un écueil contre lequel les espérances de 10,000 poëtes
se sont brisées. » Regnier fut de ce nombre. Trompé dans
ses illusions, il se prenait parfois à regretter de n'avoir pas
suivi la carrière du droit ou de la médecine, et de n'avoir
point adopté pour modèle, non son oncle Desportes, mais
le docteur Rondibilis, de Rabelais, ou son prédécesseur
dans le genre satirique, Vauquelin de La Fresnaye, qui
s'enrichit au barreau, ou encore le magistrat Tardieu, qui
comptait autant de valets qu'il se présentait de plaideurs.
Si j'eusse étudié, disait-il,
Jeune, laborieux, sur un banc à l'école,
Galien, Hippocrate, ou Jason ou Bartole,
Une cornette au col, debout dans un parquet,
A tort et à travers je vendrois mon caquet.
C'est dans des termes à peu près semblables que Jean
Passerat se plaignait de la Fortune. Successeur de Ramus
dans la chaire d'éloquence, savant latiniste, poëte agréa-
ble, et placé en outre avec Motin, Bertaut et Rapin au
nombre de ces amis plus favorisés auxquels Regnier dé-
diait ses vers, il se croyait digne du sort le plus heureux,
et disait en grondant la Fortune, qui cependant ne lui avait
pas été trop infidèle.
Que ne me fit mon père en autre escole apprendre;
8 NOTICE
La science aux écus, de compter et de prendre?
Riche et heureux je fusse en ce siècle doré,
Où l'or commande à tout et seul est adoré :
Je fusse sain de corps, et n'eusse pas perdue
A l'estude sans fruit ma jeunesse et ma vue.
En me couchant bien tard et me levant matin,
J'appris, sot que j'étois, du grec et du latin,
Pour après enseigner aux autres ces langages,
Dont rien ne me revient, sinon un peu de gages,
Avecque le nom vain de quelque pension
Que l'on rogne de sorte et retranche et recule,
Qu'elle ne suffit pas à nourrir une mule.
Regnier ne manquait pas cependant de nobles protec-
teurs qui l'auraient introduit a la cour et mis sur le che-
min de la fortune, si son naturel, moins fier ou moins in-
dolent, s'était résigné a tenter quelques efforts. Ce poëte,
que nous placerions volontiers entre Rabelais et La Fon-
taine, préférait, comme eux, abandonner sa barque au
courant de l'eau, plutôt que de prendre en main le gou-
vernail et de la diriger. Comme l'historien de Pantagruel
et de Gargantua, il avait un esprit fier et libre, une parole
franche et brève; il ne connaissait pas, il l'avoue, l'art
de flatter les seigneurs et dames de la cour, de rappeler
les exploits de leurs aïeux, de citer les hauts faits qui leur
valurent le titre de duc ou de marquis. Comme La Fontaine
il était d'une humeur rêveuse, et joignait à des manières
brusques, un certain air de bonhomie et de simplicité
toutes qualités qui fermaient l'entrée du Louvre. Aussi
lorsque le marquis de Coeuvres le pressait de suivre la voie
frayée par Ronsard et de chercher a la cour une fortune
meilleure, il répondait :
Je n'en ay pas l'esprit, non plus que le courage;
Il faut trop de savoir et de civilité ,
SUR REGNIER. 9
Et, si j'ose en parler, trop de-subtilité.
Ce n'est pas mon humeur, je suis mélancolique,
Je ne suis point entrant, ma façon est rustique,
Et le surnom de bon me va-t-on reprochant,
D'autant que je n'ay pas l'esprit d'estre méchant.
On peut croire aussi qu'il n'avait pas encore prostitué
sa muse, et qu'il lui répugnait d'aller fomenter de ses
inspirations poétiques les passions d'un prince et faire
servir ses vers a de honteuses intrigues. Il le disait du
moins à un ami :
... Ma muse est trop chaste et j'ai trop de courage,
Et ne puis pour autrui façonner un ouvrage.
On verra sans doute ici un de ces traits qu'il décochait
à bon droit contre Malherbe. On dira aussi que le poëte
fut moins fidèle que ses rivaux à de si sages résolutions,
et que, placé dans des circonstances plus heureuses, il
favorisa les intrigues de Henri IV, et mit son génie au
service des passions de son maître. Reconnaissons néan-
moins que dans ses premiers écrits le poëte fut plus ré-
servé peut-être par respect pour la cléricature où il venait
d'entrer, peut-être par crainte de s'aliéner de puissants
protecteurs. Quelques expressions libres et grossières
que Boileau avait raison de flétrir lui échappent encore ;
mais elles couraient pour la plupart dans le langage fa-
milier et n'étaient pas toujours une preuve certaine de ce
libertinage d'esprit que Regnier porta plus tard aux der-
niers excès.
A cette époque les hommes désireux de perfectionner
leurs études entreprenaient le voyage d'Italie, comme au-
trefois les Grecs faisaient le voyage de l'Orient et les Ro-
mains celui de la Grèce. Regnier n'était pas d'un caractère
inquiet et remuant; une indolence naturelle le retenait au
10 NOTICE
foyer domestique. Mais désespérant de se rendre jamais la
fortune favorable dans son pays natal, et pensant qu'à Rome
ou à Florence elle serait moins cruelle et lui ouvrirait ses
trésors, il suivit l'usage et accompagna en Italie un prélat
et prince de la cour de France, peut-être le cardinal de
Joyeuse. Plus tard, il visita une seconde fois la patrie
d'Horace et de Juvénal; il relut leurs ouvrages sous ce
même ciel qui les avait souvent inspirés, au milieu d'une
société différente, il est vrai, mais sur laquelle il pou-
vait lancer la plupart des traits de la satire ancienne.
Il rencontra quelques descendants de ces grands poètes
d'autrefois, et, quoiqu'ils fussent bien dégénérés de leurs
pères, il leur fit de nombreux emprunts dont il enrichit
sa muse. Ce furent les seules richesses qu'il rapporta en
France.
Mais enfin sa petite ambition, qui ne réclamait qu'un
honnête et agréable loisir au sein du plus modeste cano-
nicat, fut tout à coup satisfaite; son bon génie, toujours
fidèle à lui révéler les ridicules et les vices de ses con-
temporains, lui était venu en aide; il découvrit qu'un
chanoine titulaire de Chartres, mort depuis quinze jours,
avait été remplacé dans son lit par une bûche; il fit con-
naître la fraude et emporta la place, le 30 juillet 1604.
Depuis ce moment, par les libéralités successives de
Henri IV, il se vit bientôt maître de plusieurs bénéfices
et d'une pension de 2,000 livres sur l'abbaye des Vaux-
de-Cernay. C'est ainsi que les biens de l'Église, qui de-
vaient être les biens des pauvres, devenaient le prix des
vers licencieux composés pour le libertinage d'un roi. Ce
bonheur ne fut pas de longue durée; les débauches de
Regnier détruisirent ses forces et abrégèrent ses jours;
déjà vieilli a trente ans, perclus et constamment malade
SUR REGNIER. 11
il languit jusqu'à sa quarantième année qui fut celle de sa
mort.
Le nom de ce poëte doit être placé en tête de la longue
liste des grands écrivains qui firent reparaître dans leurs
écrits les beautés des anciens modèles, et qui par la per-
fection de leurs oeuvres illustrèrent le dix-septième siècle.
Ses ouvrages, peu estimés de son vivant, tirent l'admira-
tion de ses successeurs.
Quelques années après sa mort, mademoiselle de Scu-
déry consacrait à l'éloge de ce poëte une des pages de sa
Clélie. La muse Calliope apparaissant en songe à Hésiode,
lui disait : « Regarde cet homme négligemment habillé et
assez malpropre : il se nommera Regnier, sera neveu de
Desportes, et méritera beaucoup de gloire. Il sera le pre-
mier qui fera des satires en françois ; et quoiqu'il ait re-
gardé quelques fameux originaux parmi ceux qui l'auront
précédé, il sera pourtant lui-même un original en son
temps. Ce qu'il fera bien sera excellent, et ce qui sera
moindre aura toujours quelque chose de piquant. Il pein-
dra les vices avec naïveté, et les vicieux fort plaisamment ;
enfin, il se fera un chemin particulier entre les poëtes de
son siècle où ceux qui le voudront suivre s'égareront bien
souvent. »
Ces derniers mots s'adressent sans doute à Despréaux,
qui, au jugement de mademoiselle de Scudéry, s'égarait en
n'admirant pas Clélie et Cyrus. Mais Despréaux admirait
Regnier ; il avait pour ce poëte une affection mêlée sou-
vent d'antipathie. Comment ne pas aimer un maître dont
les leçons lui valurent tant de gloire, et comment aimer
un rival que les esprits irrités par ses critiques lui oppo-
saient trop souvent! Ce fut peut-être cette jalousie secrète
entretenue par la malignité de ses ennemis qui aiguisa
12 NOTICE
ces traits acérés lancés par Despréaux sur Regnier, et
qui, sans doute, ne portaient pas à faux; et même ils ne
faisaient que de trop légères blessures; mais pourquoi
Despréaux les épargnait-il a La Fontaine et à d'autres
poëtes plus coupables encore. Vous vous rappelez ces
vers de l'Art poétique qui suivent l'éloge de Perse et de
Juvénal :
De ces maîtres savants disciple ingénieux,
Regnier seul parmi nous, formé sur leurs modèles,
Dans son vieux style encore a des grâces nouvelles :
Heureux si ses discours, craints du chaste lecteur,
Ne se sentoient des lieux que fréquentoit l'auteur,
Et si du son hardi de ses rimes cyniques
Il n'alarmoit souvent les oreilles pudiques.
Le même critique, dans ses Réflexions sur Longin, dé-
clare que Regnier est le poëte français qui, du consente-
ment de tous, a le mieux connu avant Molière les moeurs
et le caractère des hommes.
Il serait trop long de rappeler ici les hommages et les
censures que la muse de Regnier reçut tour a tour de
Malherbe, de Racan, de Ménage, du père Rapin, de
Valincourt et de Massillon. Rapportons seulement un ju-
gement de Rousseau ; il écrivait a Desbrosses dans le
temps que celui-ci préparait ses notes sur Regnier : «Vous
rendez un grand service a notre langue, dont ce poëte est
un ornement très-considérable. Aucun n'a mieux pris que
lui le véritable tour des anciens, et je suis persuadé que
M. Despréaux ne l'a pas moins étudié que Perse et Horace.
La barbarie qu'on remarque en quelques endroits dans
son style, est celle de son siècle et non pas la sienne :
mais il a des vers si heureux et si originaux, des expres-
sions si propres et si vives, que je crois qu'il tiendra
SUR REGNIER. 13
toujours, malgré ses défauts, un des premiers rangs
parmi le petit nombre d'excellents auteurs que nous con-
noissons. »
Regnier peut être considéré comme le dernier héritier
de cette poésie du seizième siècle, si étrangement mélan-
gée de beau, de ridicule, d'obscène et de sublime, et qui
fut semblable au lion de Milton au moment de sa création,
moitié lion, moitié fange, rugissant et s'élançant déjà au
sein même de la boue dont Dieu le formait. Placé entre
deux siècles, il représente la vieillesse de l'un et la nais-
sance de l'autre. C'est Rabelais dans la décrépitude de
l'âge conservant encore quelque chose de ce génie fou-
gueux qui l'inspirait autrefois, et n'ayant encore,rien
perdu du cynisme de sa jeunesse. C'est Molière dans ses
premiers essais, les yeux arrêtés sur les anciens modèles,
et commençant à crayonner d'une main sûre et à larges
traits les moeurs de son siècle. Aussi l'on peut dire de
Regnier ce que La Bruyère disait de Rabelais : « Où il est
mauvais, il passe bien loin au delà du pire ; c'est le charme
de la canaille : où il est bon, il va jusqu'à l'exquis et à
l'excellent ; il fait le mets des plus délicats. »
Mais, encore plus acerbe que badin, plus voisin de Ju-
vénal que d'Horace, il lui manque cet esprit original de
Rabelais qui donnait parfois aux peintures grotesques du
pantagruélisme des traits fins et des couleurs vives. De là
vient que sortant de son caractère, il paraît souvent bas et
grossier, et se rapproche de Scarron dans ses Poésies bur-
lesques, ou de Molière dans Scapin et dans Pourceaugnar.
Je n'en citerai qu'un seul exemple :
Frère Jean dit à Panurge dans Rabelais : « Desja vois-
je ton poil grisonner en teste. Ta barbe par les distinc-
tions du gris, du blanc, du tanné et du noir, me semble
14 NOTICE
une mappemonde, Regarde icy : voila l'Asie. Icy sont Ti-
gris et Euphrates. Voila Afrique. Icy est la montagne de
la lune. Veois-tu les palus du Nil? deça est Europe. Veois-
tu Theleme? ce toupet icy tout blanc sont les monts hy-
perborées. »
Voulez-vous voir Regnier charger de nouvelles couleurs
cette peinture grotesque, et en faire une image digne des
rires du bas peuple :
Une teigne affamée estoit sur ses espaules,
Qui traçoit en arabe une carte des Gaules.
Les pièces et les trous, semés de tous côtés,
Représentoient les bourgs, les monts et les ci lés.
Les filets séparez qui se tenoient à peine
Imitoient les ruisseaux coulans dans une plaine.
Les Alpes en jurant lui grimpoient au collet,
Et Savoy qui plus bas ne pend qu'à un filet.
Les puces et les p..., et telle autre quenaille,
Aux plaines d'alentour se mettoient en bataille...
Les idées et les expressions obscènes qui abondent dans
ses satires, et qui semblaient être a plusieurs poètes con-
temporains des conditions de succès, sont plus que des
souvenirs de Rabelais; la vie et les écrits de Regnier ont
été à jamais flétris par des vices honteux ; mais supposez un
instant que ses moeurs fussent plus dignes d'un homme,
que sa muse fut pure et chaste, comme il aimait à la dé-
peindre au marquis de Coeuvres, que n'eût point enfanté
ce génie, dont le feu, quoique étouffé sous des débauches
journalières, s'échauffe au moindre souffle et brille d'un
vif éclat!
C'est peut-être à l'étude des anciens poëtes français que
Regnier doit une certaine naïveté qui n'est ni celle de Ma-
rot, ni celle de La Fontaine, qui, mêlée d'une certaine caus-
ticité, paraît être l'épanchement d'un coeur ulcéré. Cette
SUR REGNIER. 15
naïveté, qui est celle du satyre, ne lui eût pas fait défaut
dans le cas où son génie l'eût porté vers la fable. Moins
heureux peut-être que La Fontaine, il n'eût point su varier
à l'infini ses peintures et ses scènes, et faire parler mille
personnages; mais le seul essai qu'il a tenté a montré
qu'il pouvait réussir en ce genre.
Sçais-tu , pour sçavoir bien ce qu'il nous faut savoir?
C'est s'affiner le goust de cognoistre et de voir,
Apprendre dans le monde et lire dans la vie,
D'autres secrets plus fins que de philosophie,
Et qu'avecq' la science il faut un bon esprit.
Or entends sur ce point ce qu'un Grec en escrit :
Jadis un certain loup que la faim espoinçonne,
Sortant hors de son fort, rencontre une lionne
Rugissante à l'abord et qui montroit aux dents
L'insatiable faim qu'elle avoit au dedans.
Furieuse, elle approche, et le loup, qui l'advise,
D'un langage flatteur luy parle et la courtise :
Car ce fut de tout temps que, ployant sous l'effort,
Le petit cède au grand et le foible au plus fort.
Luy, dis-je, qui craignoit que, faute d'autre proye,
La beste l'attaquast, ses ruses il employé.
Mais enfin le hasard si bien le secourut,
Qu'un mulet gros et gras à leurs yeux apparut.
Ils cheminent dispos, croyant la table preste,
Et s'approchent tous deux assez près de la beste.
Le loup qui la cognoist, malin et défiant,
Luy regardant aux pieds, lui parloit en riant,
D'où es-tu? qui es-tu? quelle est ta nourriture,
Ta race, ta maison, ton maistre, ta nature?
Le mulet estonné de ce nouveau discours,
De peur ingénieux, aux ruses eut recours ;
Et, comme les Normans, sans lui respondre, voire :
Compere, ce dit-il, je n'ay pas de mémoire;
Et comme sans esprit ma grand-mere me vit,
Sans m'en dire autre chose, au pied me l'escrivit.
Lors il lève la jambe au jarret ramassée,
Et d'un oeil innocent il couvroit sa pensée,
Se tenant suspendu sur les pieds en avant.
16 NOTICE
Le loup, qui l'aperçoit, se lève de devant,
S'excuse de ne lire, avecq' cette parolle
Que les loups de son temps n'alloient pas à l'écolle.
Quand la chaude lionne, à qui l'ardente faim
Alloit précipitant la rage et le dessein;
S'approche, plus sçavante, en volonté de lire.
Le mulet prend le temps, et du grand coup qu'il tire.
Luy enfonce la teste, et d'une autre façon,
Qu'elle ne sçavoit point, lui apprit sa leçon.
Alors le loup s'enfuit, voyant la beste morte,
Et de son ignorance ainsi se reconforte ;
N'en déplaise aux docteurs, cordeliers, jacobins,
Parbleu les plus grands clercs ne sont pas les plus fins.
La poésie satirique commence en France avec Regnier,
comme la tragédie commence avec Corneille. Despréaux
suivra; il aura plus de finesse et d'élégance, ses cadres
seront mieux tracés, ses couleurs plus habilement nuan-
cées, ses figures mieux disposées; il aura plus d'art, Re-
gnier a plus de génie. S'il descend plus bas, il s'élève
aussi plus haut; ses vers, comme ceux du vieux Lucile,
coulent d'abord péniblement et souvent ainsi qu'une eau
bourbeuse ; mais cette fange en roulant s'échauffe peu à
peu, et devient bientôt comme une lave brûlante. Des
paroles plus vives échappent de moment en moment de
l'âme du poëte et indiquent que le feu qui s'allume inté-
rieurement éclatera bientôt au dehors; quand il ne peut
plus le contenir, et que, dominé par ses inspirations, il s'y
abandonne, la flamme du génie paraît et brille, mais pour
s'éteindre un instant après.
Despréaux a toutes les manières d'un gentilhomme de la
cour de Louis XIV, la noblesse et la politesse exquises de
son langage ne se démentent jamais; l'élégance de son
esprit ne lui permet pas les élans hardis et les emporte-
ments d'une verve audacieuse. Zélé défenseur du beau et
SUR REGNIER. 17
du vrai, il a des inspirations pour toutes les nobles
causes. Le génie trouve en lui un protecteur, la religion
un apologiste. Regnier sortant des tavernes, et comme
ivre dans son langage, fronde sans pudeur les lois de la
société, se rit de l'honneur qui en est la sauvegarde,
s'emporte contre les sages réformes du génie, Son âme
s'élève-t-elle jamais vers Dieu, source de sublimes inspi-
rations pour d'autres poëtes? Sans doute il lui adressera
des prières, mais a la fin de sa vieillesse prématurée ; et si
encore ces prières du satirique mourant étaient des cris de
repentir échappés au sein de ses douleurs, mais ce ne sont
que des stances bien rimées.
Despréaux suit attentivement les pas d'Horace, mais non
sans quelque timidité; il emprunte avec discrétion et ra-
rement les plus beaux traits, paraissant craindre d'enten-
dre autour de lui crier au larcin. Peintre correct et savant
dans son art, il sait choisir ses modèles et reproduire sur
sa toile leurs beautés, mais ses couleurs sont plus pâles
et ses traits moins hardis. Regnier emprunte a la façon de
Molière, qui, prétendant que le bon comique était son véri-
table patrimoine, prenait son bien partout où il le trouvait.
Ainsi notre satirique s'empare des vers d'Horace et de
Juvénal, traduit hardiment les meilleurs, fortifie et em-
bellit les plus faibles, et ajoute ces traits originaux qui
distinguent ses propres créations, de même qu'un peintre
applique au tableau d'un autre ces coups de pinceau ca-
ractéristiques qui sont comme des traits de famille sur la
physionomie de toutes ses oeuvres. Vous connaissez ce
tableau des quatre âges qu'Horace traçait aux Pisons,
voici comment Despréaux a imité les vers du poëte latin :
Le temps, qui change tout, change aussi nos humeurs ;
Chaque âge a ses plaisirs, son esprit et ses moeurs.
2
18 NOTICE
Ce jeune homme toujours bouillant dans ses caprices,
Et prompt à recevoir l'impression des vices,
Est vain dans ses discours, volage en ses désirs,
Rétif à la censure et fou dans ses plaisirs.
L'âge viril, plus mûr, inspire un air plus sage,
Se pousse auprès des grands, s'intrigue, se ménage.
Contre les coups du sort songe à se maintenir,
Et loin dans le présent regarde l'avenir.
La vieillesse chagrine incessamment amasse,
Garde, non pas pour soi, les trésors qu'elle entasse ,
Marche en tous ses desseins d'un pas lent et glacé,
Toujours plaint le présent et vante le passé ;
Inhabile aux plaisirs dont la jeunesse abuse,
Blâme en eux les douceurs que l'âge lui refuse.
(BOILEAU, Art poétique, chap. III.)
C'est le tableau d'Horace moins quelques traits heu-
reux , comme ceux-ci :
Cereus in vitium flecti...
Gaudet equis canibusque et aprici gramme campi.
Et cette pensée non moins vraie et si bien exprimée :
... Iram
Colligit ac ponit temere et mutatur in Horas.
Et cet autre vers si beau :
Dilator spe longus iners pavidusque futuri.
Le poëte les a abandonnés ne pouvant les reproduire.
Despréaux avait lu cependant ces vers de Regnier :
Chaque âge a ses humeurs, son goust et ses plaisirs,
Et, comme nostre poil, blanchissent nos désirs.
Nature ne peut pas l'âge en l'âge confondre;
L'enfant qui sçait déjà demander et répondre,
Qui marque asseurément la terre de ses pas,
Avecque ses pareils se plaist en ses esbats :
Il fuit, il vient, il parle, il pleure, il saute d'aise,
Sans raison, d'heure en heure, il s'esmeut et s'apaise.
SUR REGNIER. 19
Croissant, l'âge en avant, sans soin de gouverneur,
Relevé, courageux et cupide d'honneur,
Il se plaist aux chevaux, aux chiens, à la campaigne,
Facile au vice, il hait les vieux et les dédaigne :
Rude à qui le reprend, paresseux à son bien,
Prodigue, dépensier, il ne conserve rien ;
Hautain, audacieux, conseiller de soi-même,
Et d'un coeur obstiné se heurte à ce qu'il ayme.
L'âge au soin se tournant, homme fait, il acquiert
Des biens et des amis, si le temps le requiert;
Il masque ses discours comme sur un théâtre,
Subtil, audacieux, l'honneur il idolâtre :
Son esprit avisé prévient le repentir
Et se garde d'un lieu difficile à sortir.
Maints fâcheux accidens surprennent sa vieillesse.
Soit qu'avecq' du soucy, gaignant de la richesse,
Il s'en défend l'usage et craint de s'en servir,
Que tant plus il en a, moins s'en peut assouvir,
Ou soit qu'avecq' froideur il fasse toute chose,
Imbécile, douteux, qui voudroit et qui n'ose,
Dilayant, qui toujours a l'oeil sur l'avenir,
De leguer il n'espère, et croit au souvenir :
Il parle de son temps, difficile et sévère,
Censurant la jeunesse, use des droicts de père,
Il corrige, il reprend, hargneux en ses façons,
Et veut que tous ses mots soient autant de leçons.
Ce tableau me paraît plus animé que celui d'Horace, la
touche du peintre est plus forte, les couleurs plus vives,
les traits plus hardis; vous remarquez même quelques
traits nouveaux, comme dans ces vers sur l'enfant :
Avecque ses pareils se plaist en ses esbats :
Il fuit, il vient, il parle, il pleure, il saute d'aise.
Et ce vers qui termine le portrait du vieillard :
Et veut que tous ses mots soient autant de leçons.
Despréaux, avec moins de verve, est cependant plus sa-
tirique; sa censure a flétri les oeuvres des mauvais poëtes,
2.
20 NOTICE
elle a combattu les prétentions de la noblesse et retracé les
faiblesses des femmes. Les noms des auteurs contempo-
rains sont perpétuellement sur ses lèvres. Sa muse irritée
poursuit à outrance Chapelain, Saint-Amand, Scudéry,
Cassaigne, Cotin, Breboeuf, Pradon, et tant d'autres qui
lui doivent leur immortalité. Cette hardiesse ne man-
quait pas à Regnier, et même la bonhomie apparente
de son caractère pouvait l'aider à mieux décocher les
traits de sa satire. Combien de fois la malice s'est-elle
voilée sous la naïveté de La Fontaine! Mais Regnier était
sans fortune, sans crédit et sans vertus, et que pouvaient
ses attaques isolées contre les prétentions des esprits mé-
diocres et contre les abus du pouvoir! Poëte selon ses
fantaisies, suivant moins les règles de l'art que les inspi-
rations du génie, il écrit des épîtres qui, aux endroits
où sa verve l'entraîne, se transforment en satires. Il ne
rédige pas avec art une censure élégante et sur un plan
habilement tracé ; il ne se propose pas de combattre les
grands, ni les bourgeois, ni les précieuses, ni les froids
rimeurs, ni les mauvais philosophes. Il se contente de
crayonner quelques portraits dans le genre des avares de
Matzy et des scènes bourgeoises de Hogarth; on les
prendrait encore pour des peintures de l'école flamande.
Ainsi quel charmant portrait que celui du pédant! Boileau
le trouvait peint d'après nature. Quelle perfection dans
celui du jeune seigneur qui se pose, se carre, relève sa
moustache, rit des habits verts et gris qu'il remarque,
les trouvant couleur d'âne ou de perroquet, et n'a d'autre
entretien! et cet autre portrait du médecin, vrai descen-
dant de Rondibilis et aïeul de Sganarelle, qui se détourne
pour recevoir les écus de son patient, et les serrant dit :
Il n'en fallait point! Que dire de cette peinture de l'hy-
SUR REGNIER. 21
pocrisie, de ce portrait de Macette, dont l'oeil pénitent
ne pleure qu'eau bénite, et de celui du soldat
Qui ne rêve la nuit que carnage et que sang :
La pique dans le poing et l'estoc sur le flanc,
Il pense mettre à chef quelque belle entreprise ;
Que, forçant un château, tout est de bonne prise ;
Il se plaist aux trésors qu'il cuide ravager,
Et que l'honneur lui rit au milieu du danger !
Regnier meurt, et avec lui l'école de Ronsard perd
son plus éloquent défenseur. Malherbe et ses disciples
restent maîtres du domaine des muses fermé à la plupart
des autres poètes; ils peuvent maintenant en changer
l'aspect à leur gré, et exécuter leurs nouveaux plans sans
crainte d'être arrêtés dans leurs réformes.
M. P. C.
SATIRES
DE REGNIER.
A MONSIEUR
LE COMTE DE CRAMAIL.
Comte, de qui l'esprit pénètre l'univers,
Soigneux de ma fortune, et facile à mes vers,
Cher souci de la muse, et sa gloire future,
Dont l'aimable génie et la douce nature
Fait voir, inaccessible aux efforts médisans ,
Que vertu n'est pas morte en tous les courtisans,
Bien que foible et débile et que mal reconnue,
Son habit décousu la montre à demi nue,
Qu'elle ait sèche la chair, le corps amenuisé,
Et serve à contre-coeur le vice autorisé,
Le vice, qui pompeux tout mérite repousse,
Et va comme un banquier en carrosse et en housse.
Hélas! la grâce à Dieu, Phoebus et son troupeau,
Nous n'eûmes sur le dos jamais un bon manteau ;
Aussi lorsque l'on voit un homme par la rue,
Dont le rabat est sale et la chausse rompue,
Ses grègues aux genoux, au coude son pourpoint,
Qui soit de pauvre mine et qui soit mal en point,
Sans demander son nom on le peut reconnoître,
Car si ce n'est un poëte, au moins il le veut être.
24 REGNIER.
Pour moi, si mon habit partout cicatrisé,
Ne me rendoit du peuple et des grands méprisé,
Je prendrois patience, et parmi la misère
Je trouverais du goût ; mais ce qui doit déplaire
A l'homme de courage et d'esprit relevé,
C'est qu'un chacun le fuit ainsi qu'un réprouvé.
Car, en quelque façon les malheurs sont propices ;
Puis les gueux en gueusant trouvent maintes délices,
Un repos qui s'égaye en quelque oisiveté ;
Mais je ne puis souffrir de me voir rejeté.
C'est donc pourquoi, si jeune abandonnant la France,
J'allai, vif de courage et tout chaud d'espérance,
En la cour d'un prélat, qu'avec mille dangers
J'ai suivi, courtisan, aux pays étrangers ;
J'ai changé mon humeur, altéré ma nature,
J'ai bu chaud, mangé froid, j'ai couché sur la dure,
Je l'ai, sans le quitter, à toute heure suivi;
Donnant ma liberté, je me suis asservi
En public, à l'église, à la chambre, à la table,
Et pense avoir été maintes fois agréable.
Mais instruit par le temps, à la fin j'ai connu
Que la fidélité n'est pas grand revenu ;
Et qu'à mon temps perdu, sans nulle autre espérance,
L'honneur d'être sujet tient lieu de récompense,
N'ayant autre intérêt de dix ans jà passés,
Sinon que sans regret je les ai dépensés ;
Puis je sais, quant à lui, qu'il a l'âme royale,
Et qu'il est de nature et d'humeur libérale :
Mais ma foi, tout son bien enrichir ne me peut,
Ni dompter mon malheur, si le ciel ne le veut.
C'est pourquoi, sans me plaindre en ma déconvenue 1,
1 Disgrâce.
SATIRES. 28
Le malheur qui me suit ma foi ne diminue,
Et rebuté du sort, je m'asservis pourtant,
Et sans être avancé je demeure content,
Sachant bien que fortune est ainsi qu'une louve
Qui sans choix s'abandonne au plus laid qu'elle trouve,
Il n'est, à décider, rien de si malaisé,
Que sous un saint habit le vice déguisé :
Par ainsi, j'ai donc tort et ne dois pas me plaindre,
Ne pouvant par mérite autrement la contraindre
A me faire du bien, ni de me départir
Autre chose à la fin, sinon qu'un repentir.
Mais quoi! qu'y feroit-on puisqu'on ne s'ose pendre?
Encor faut-il avoir quelque chose où se prendre,
Qui flatte en discourant le mal que nous sentons.
Or, laissant tout ceci, retourne à nos moutons,
Muse, et sans varier dis-nous quelques sornettes
De ces enfans bâtards, ces tiercelets de poëtes,
Qui par les carrefours vont leurs vers grimaçans,
Et par leurs actions font rire les passans ;
Et, quand la faim les point, se prenant sur le vôtre,
Comme les étourneaux ils s'affament l'un l'autre.
Cependant, sans souliers, ceinture ni cordon,
L'oeil farouche et troublé, l'esprit à l'abandon,
Vous viennent acoster comme personnes ivres,
Et disent pour bonjour : Monsieur, je fais des livres,
On les vend au Palais, et les doctes du temps
A les lire amusés, n'ont autre passe-temps.
De là sans vous laisser, importuns, ils vous suivent,
Vous alourdent 1 de vers, d'allégresse vous privent,
Vous parlent de fortune, et qu'il faut acquérir
1 Vous fatiguent de leurs vers.
26 REGNIER.
Du crédit, de l'honneur, avant que de mourir,
Maisque pour leur respect l'ingrat siècle où nous sommes,
Au prix de la vertu n'estime point les hommes;
Que Ronsard, du Bellay, vivants ont eu du bien ,
Et que c'est honte au roi de ne leur donner rien ;
Puis sans qu'on les convie, ainsi que vénérables,
S'asséient en prélat les premiers à vos tables,
Où le caquet leur manque, et des dents discourant,
Semblent avoir des yeux regret au demeurant.
Or, la table levée ils curent la mâchoire,
Après grâces Dieu but, ils demandent à boire,
Vous font un sot discours, puis au partir de là
Vous disent : Mais, monsieur, me donnez-vous cela ?
C'est toujours le refrain qu'ils font à leur ballade.
Pour moi, je n'en vois point que je n'en sois malade;
J'en perds le sentiment, du corps tout mutilé,
Et durant quelques jours j'en demeure opilé 1.
Un autre, refrogné, rêveur, mélancolique,
Grimaçant son discours, semble avoir la colique ;
Suant, crachant, toussant, pensant venir au point,
Parle si finement que l'on ne l'entend point.
Un autre, ambitieux pour les vers qu'il compose,
Quelque bon bénéfice en l'esprit se propose,
Et dessus un cheval comme un singe attaché,
Méditant un sonnet, médite un évêché.
Si quelqu'un, comme moi, leurs ouvrages n'estime,
Il est lourd, ignorant, il n'aime point la rime,
Difficile, hargneux, de leur vertu jaloux,
Contraire en jugement au commun bruit de tous,
Que leur gloire il dérobe avec ses artifices.
Les dames, cependant, se fondent en délices,
1 Meurtri.
SATINES. 27
Lisant leurs beaux écrits, et de jour et de nuit
Les ont au cabinet, sous le chevet du lit ;
Que portés à l'église ils valent des matines,
Tant, selon leurs discours, leurs oeuvres sont divines.
Encore après cela ils sont enfans des cieux,
Ils font journellement carrouse 1 avec les dieux,
Compagnons de Minerve, et confus en science,
Un chacun d'eux pense être une lumière en France.
Ronsard, fais-m'en raison, et vous autres esprits,
Que pour être vivans en mes vers je n'écris,
Pouvez-vous endurer que ces rauques cigales
Égalent leurs chansons à vos oeuvres royales,
Ayant votre beau nom làchement démenti?
Ah! c'est que votre siècle est en tout perverti :
Mais pourtant quelque esprit, entre tant d'insolence,
Sait tirer le savoir d'avecque l'ignorance,
Le naturel de l'art, et d'un oeil avisé
Voit qui de Calliope est plus favorisé.
Juste postérité à témoin je t'appelle,
Toi qui sans passion maintiens l'oeuvre immortelle,
Et qui, selon l'esprit, la grâce et le savoir,
De race en race au peuple un ouvrage fais voir!
Venge cette querelle, et justement sépare
Du cygne d'Apollon la corneille barbare
Qui, croassant partout d'un orgueil effronté,
Ne couche de rien moins que l'immortalité.
Mais, comte, que sert-il d'en entrer en colère?
Puisque le temps le veut, nous n'y pouvons que faire:
Il faut rire de tout, aussi bien ne peut-on
Changer rien dans Virgile ou reprendre en Platon?
1 Ce mot a vieilli. Il signifiait débauche de vin, du mot allemand
Garauss.
28 REGNIER.
Quel plaisir penses-tu que dans l'âme je sente
Quand l'un de cette troupe en audace insolente
Vient à Vanves à pied pour grimper au couteau
Du Parnasse françois, et boire de son eau ;
Que froidement reçu on l'écoute à grand' peine,
Que la muse en grognant lui défend sa fontaine,
Et se bouchant l'oreille au récit de ses vers,
Tourne les yeux à gauche et les lit de travers :
Je ne sais quel démon m'a fait devenir poëte ;
Je n'ai, comme ce Grec des dieux grand interprète,
Dormi sur Hélicon, où ces doctes mignons
Naissent en une nuit, comme les champignons :
Si ce n'est que ces jours allant à l'aventure,
Rêvant comme un oison allant à la pâture,
A Vanves j'arrivai, où, suivant maint discours ,
On me fit au jardin faire cinq ou six tours ;
Et comme un conclaviste entre dans le conclave,
Le sommelier me prit et m'enferme en la cave,
Où, buvant et mangeant, je fis mon coup d'essai,
Et où, si je sais rien, j'appris ce que je sais.
Voilà ce qui m'a fait et poëte et satirique,
Réglant la médisance à la façon antique.
Mais, à ce que je vois, sympathisant d'humeur,
J'ai peur que tout à fait je deviendrai rimeur,
J'entre sur ma louange et bouffi d'arrogance ,
Si je n'en ai l'esprit, j'en aurai l'insolence.
Mais retournons à nous, et, sages devenus,
Soyons à leurs dépens un peu plus retenus.
Or, comte, pour finir, lis donc cette satire,
Et vois ceux de ce temps que je pince sans rire,
Pendant qu'à ce printemps retournant à la cour,
J'irai revoir mon maître et lui dirai bonjour.
SATIRES. 29
A MONSIEUR
LE MARQUIS DE COEUVRES.
Marquis, que dois-je faire en cette incertitude?
Dois-je, las de courir, me remettre à l'étude,
Lire Homère , Aristote, et, disciple nouveau,
Glaner ce que les Grecs ont de riche et de beau ;
Reste de ces moissons que Ronsard et Desportes
Ont emporté du champ sur leurs épaules fortes,
Qu'ils ont comme leur propre en leur grange entassé,
Égalant leurs honneurs aux honneurs du passé?
Ou si, continuant à courtiser mon maître,
Je me dois jusqu'au bout d'espérance repaître,
Courtisan morfondu, frénétique et rêveur,
Portrait de la disgrâce et de la défaveur;
Puis, sans avoir du bien, troublé de rêverie,
Mourir dessus un coffre, en une hôtellerie,
En Toscane, en Savoie, ou dans quelqu'autre lieu,
Sans pouvoir faire paix ou trêve avecque Dieu ?
Sans parler je t'entends, il faut suivre l'orage,
Aussi bien on ne peut où choisir avantage,
Nous vivons à tâtons, et dans ce monde ici
Souvent avec travail on poursuit du souci.
Car penser s'affranchir, c'est une rêverie,
La liberté par songe en la terre est chérie ;
Rien n'est libre en ce monde, et chaque homme dépend,
Comtes, princes, sultans, de quelqu'autre plus grand,
30 REGNIER.
Tous les hommes vivans sont ici-bas esclaves :
Mais, suivant ce qu'ils sont, ils diffèrent d'entraves ,
Les uns les portent d'or et les autres de fer.
Mais, n'en déplaise aux vieux ni leur philosopher,
Ni tant de beaux écrits qu'on lit en leurs écoles,
Pour s'affranchir l'esprit ne sont que des paroles ;
Au joug nous sommes nés, et n'a jamais été
Homme qu'on ait vu vivre en pleine liberté.
En vain me retirant enclos en une étude,
Penserais-je laisser le joug de servitude,
Étant serf du désir d'apprendre et de savoir,
Je ne ferois sinon que changer de devoir :
C'est l'arrêt de nature, et personne en ce monde
Ne sauroit contrôler sa sagesse profonde.
Puis, que peut-il servir aux mortels ici-bas,
Marquis, d'être savans ou de ne l'être pas?
Si la science pauvre, affreuse et méprisée
Sert au peuple de fable, aux plus grands de risée ;
Si les gens de latin des sots sont dénigrés,
Et si l'on n'est docteur sans prendre ses degrés?
Pourvu qu'on soit morgant, qu'on bride sa moustache,
Qu'on frise ses cheveux, qu'on porte un grand panache,
Qu'on parle baragouin et qu'on suive le vent,
En ce temps aujourd'hui l'on n'est que trop savant.
Du siècle les mignons, fils de la poule blanche 1,
Ils tiennent à leur gré la fortune en la manche,
En crédit élevés, ils disposent de tout,
Et n'entreprennent rien qu'ils n'en viennent à bout.
Mais quoi? me diras-tu, il t'en faut autant faire!
Qui ose a peu souvent la fortune contraire;
1 Expression tirée du proverbe latin : Gallinoe filius Alboe. Juvén.
sat. 13, v. 141.
SATIRES. 31
Importune le Louvre et de jour et de nuit ;
Perds, pour t'assujettir, et la table et le lit;
Sois entrant, effronté, et sans cesse importune :
En ce temps l'impudence élève la fortune.
Il est vrai, mais pourtant je ne suis point d'avis
De dégager mes jours pour les rendre asservis,
Et sous un nouvel astre aller, nouveau pilote,
Conduire en autre mer mon navire qui flotte
Entre l'espoir du bien et la peur du danger
De froisser mon attente en ce bord étranger :
Car, pour dire le vrai, c' est un pays étrange
Où, comme un vrai Protée, à toute heure on se change,
Où les lois, par respect sages humainement,
Confondent le loyer avec le châtiment,
Et pour un même fait de même intelligence,
L'un est justicié, l'autre aura récompense;
Car, selon l'intérêt, le crédit ou l'appui,
Le crime se condamne et s'absout aujourd'hui.
Je le dis sans confondre en ces aigres remarques
La clémence du roi, le miroir des monarques,
Qui, plus grand de vertu, de coeur et de renom,
S'est acquis de clément et la gloire et le nom.
Or, quant à ton conseil qu'à la cour je m'engage,
Je n'en ai pas l'esprit, non plus que le courage;
Il faut trop de savoir et de civilité,
Et, si j'ose en parler, trop de subtilité;
Ce n'est pas mon humeur, je suis mélancolique.
Je ne suis point entrant, ma façon est rustique.
Et le surnom de bon me va tout reprochant,
D'autant que je n'ai pas l'esprit d'être méchant.
Et puis, je ne saurois me forcer ni me feindre ;
Trop libre en volonté, je ne me puis contraindre ;
32 REGNIER.
Je ne saurois flatter, et ne sais point comment
Il faut se faire accort ou parler faussement,
Bénir les favoris de geste et de paroles,
Parler de leurs aïeux au jour de Cerisoles,
Des hauts faits de leur race, et comme ils ont acquis
Ce titre avec honneur de ducs et de marquis.
Je n'ai point tant d'esprit pour tant de menterie;
Je ne puis m'adonner à la cajolerie;
Selon les accidens, les humeurs ou les jours,
Changer, comme d'habits, tous les mois de discours.
C'est pourquoi je ne tends à fortune si grande ;
Loin de l'ambition la raison me commande,
Et ne prétends avoir autre chose, sinon
Qu'un simple bénéfice, et quelque peu de nom,
Afin de pouvoir vivre avec quelque assurance,
Et de m'ôter mon bien que l'on ait conscience.
Alors, vraiment heureux, les livres feuilletant,
Je rendrais mon désir et mon esprit content ;
Car sans le revenu l'étude nous abuse,
Et le corps ne se paît aux banquets de la muse ;
Ses mets sont de savoir discourir par raison
Comme l'âme se meut un temps en sa prison,
Et comme, délivrée, elle monte divine
Au ciel, lieu de son être et de son origine.
Comme le ciel, mobile, éternel en son cours,
Fait les siècles, les ans, et les mois, et les jours;
Comme aux quatre élémens les matières encloses
Donnent comme la mort, la vie à toutes choses ;
Comme premièrement les hommes dispersés
Furent par l'harmonie en troupes amassés;
Et comme la malice, en leurs âmes glissée,
Troubla de nos aïeux l'innocente pensée,
SATIRES. 33
D'où naquirent les lois, les bourgs et les cités.,
Pour servir de gourmette à leurs méchancetés;
Comme ils furent enfin réduits sous un empire,
Et beaucoup d'autres faits qui seraient longs à dire ;
Et quand on en sauroit ce que Platon en sait,
Marquis, lu n'en serois plus gras, ni plus refait;
Car c'est une viande en esprit consommée,
Légère à l'estomac, ainsi que la fumée.
Sais-tu pour savoir bien ce qu'il nous faut savoir?
C'est s'affiner le goût, de connoître et de voir ;
Apprendre dans le monde et lire dans la vie
D'autres secrets plus fins que de philosophie;
Et qu'avec la science il faut un bon esprit.
Or, entends à ce point ce qu'un Grec en écrit :
Jadis un loup, dit-il, que la faim époinçonne,
Sortant hors de son fort, rencontre une lionne,
Rugissante à l'abord, et qui montroit aux dents
L'insatiable faim qu'elle avoit au dedans :
Furieuse, elle approche, et le loup qui l'avise,
D'un langage flatteur lui parle et la courtise ;
Car ce fut de tout temps que, ployant sous l'effort,
Le petit cède au grand et le faible au plus fort;
Lui, dis-je, qui craignoit que, faute d'autre proie,
La bête l'attaquât, ses ruses il emploie;
Mais enfin le hasard si bien le secourut,
Qu'un mulet gros et gras à leurs yeux apparut;
Ils cheminent dispos, croyant la table prête,
Et s'approchent tous deux assez près de la bête.
Le loup, qui la connoît, malin et défiant,
Lui regardant aux pieds, lui parloit en riant :
D'où es-tu? qui es-tu? quelle est ta nourriture?
Ta race, ta maison, ton maître, la nature?
34 REGNIER.
Le mulet, étonné de ce nouveau discours,
De peur ingénieux, aux ruses eut recours,
Et, comme les Normands, sans lui répondre, voire 1,
Compère, lui dit-il, je n'ai point de mémoire;
Et comme sans esprit ma grand'mère me vit,
Sans m'en dire autre chose, au pied me l'écrivit.
Lors il lève la jambe au jarret ramassée,
Et d'un oeil innocent il couvrait sa pensée,
Se tenant suspendu sur les pieds en avant :
Le loup, qui l'aperçoit, se lève de devant,
S'excusant de ne lire, avec cette parole
Que les loups de son temps n'alloient point à l'école ;
Quand la chaude lionne, à qui l'ardente faim
Alloit précipitant la rage et le dessein,
S'approche, plus savante, en volonté de lire.
Le mulet prend le temps, et du grand coup qu'il tire
Lui enfonce la tête, et d'une autre façon
Qu'elle ne savoit point, lui apprit sa leçon.
Alors le loup s'enfuit voyant la bête morte,
Et de son ignorance ainsi se reconforte.
A MONSIEUR MOTIN.
Motin, la Muse est morte, ou la faveur pour elle;
En vain dessus Parnasse Apollon on appelle ;
En vain par le veiller on acquiert du savoir,
Si fortune s'en moque, et s'on ne peut avoir
Ni honneur, ni crédit; non plus que si nos peines
Etoient fables du peuple, inutiles et vaines.
1 Vraiment.
SATIRES. 35
Or va, romps-toi la tête, et de jour et de nuit
Pâlis dessus un livre à l'appétit d'un bruit
Qui nous honore après que nous sommes sous terre,
Et de te voir paré de trois brins de lierre,
Comme s'il importoit, étant ombres là-bas,
Que notre nom vécût ou qu'il ne vécût pas ;
Honneur hors de saison, inutile mérite,
Qui vivans nous trahit et qui morts ne profite,
Sans soin de l'avenir je te laisse le bien ,
Qui vient à contre-poil alors qu'on ne sent rien,
Puisque vivant ici de nous on ne fait conte,
Et que notre vertu engendre notre honte.
Donc, par d'autres moyens à la cour familiers,
Par vice ou par vertu acquérons des lauriers,
Puisqu'en ce monde-ici on n'en fait différence,
Et que souvent par l'un l'autre se récompense.
Apprenons à mentir, nos propos déguiser,
A trahir nos amis, nos ennemis baiser;
Faire la cour aux grands, et dans leurs antichambres,
Le chapeau dans la main, nous tenir sur nos membres,
Sans oser ni cracher, ni tousser, ni s'asseoir,
Et, nous couchant au jour, leur donner le bon soir :
Car, puisque la fortune aveuglément dispose
Du tout, peut-être enfin aurons-nous quelque chose.
Or, laissons donc la Muse, Apollon et ses vers,
Laissons le luth, la lyre, et ces outils divers
Dont Apollon nous flatte : ingrate frénésie !
Puisque pauvre et caymande 1 on voit la Poésie,
Où j'ai par tant de nuits mon travail occupé :
Mais quoi? je te pardonne; et si tu m'as trompé,
La honte en soit au siècle où, vivant d'âge en âge,
1 Mendiante.
3.
36 REGNIER.
Mon exemple rendra quelque autre esprit plus sage.
Mais pour moi, mon ami je suis fort mal payé
D'avoir suivi cet art; si j'eusse étudié,
Jeune, laborieux, sur un banc à l'école,
Galien, Hippocrate, ou Jason, ou Bartole ,
Une cornette au cou, debout dans un parquet,
A tort et à travers je vendrais mon caquet ;
Ou bien tâtant le pouls, le ventre et la poitrine,
J'aurois un beau teston pour juger d'une urine ,
Et, me prenant au nez, loucher dans un bassin
Des ragoûts qu'un malade offre à son médecin ,
En dire mon avis, former une ordonnance
D'un réchappe s'il peut, puis d'une révérence
Contrefaire l'honnête, et quand viendroit au point,
Dire, en serrant la main : Dame, il n'en falloit point.
Il est vrai que le ciel, qui me regarda naître,
S'est de mon jugement toujours rendu le maître ;
Et bien que jeune enfant mon père me tançât,
Et de verges souvent mes chansons menaçât,
Me disant de dépit, et bouffi de colère :
Badin, quitte ces vers; et que penses-tu faire?
La Muse est inutile ; et si ton oncle a su
S'avancer par cet art, tu t'y verras déçu.
Un même astre toujours n'éclaire en cette terre ;
Mars tout ardent de feu nous menace de guerre;
Tout le monde frémit, et ces grands mouvemens
Couvent en leurs fureurs de piteux changemens
Penses-tu que le luth et la lyre des poètes
S'accorde d'harmonie avecque les trompettes,
Les fifres, les tambours, le canon et le fer,
Concert extravagant des musiques d'enfer?
Toute chose a son règne, et dans quelques années
SATIRES. 37
D'un autre oeil nous verrons les fières destinées :
Les plus grands de ton temps, dans le sang aguerris,
Comme en Thrace seront brutalement nourris,
Qui rudes n'aimeront la lire de la Muse,
Non plus qu'une vielle on une cornemuse :
Laisse donc ce métier, et sage, prends le soin
De t'acquérir un art qui te serve au besoin.
Ainsi me tançoit-il d'une parole émue;
Mais comme en se tournant je le perdois de vue,
Je perdis la mémoire avecque ses discours,
Et rêveur, m'égarai tout seul par les détours
Des antres et des bois, affreux et solitaires,
Où la Muse en dormant m'enseignoit ses mystères,
M'apprenoit ses secrets, et, m'échauffant le sein,
De gloire et de renom relevoit mon dessein :
Inutile science, ingrate et méprisée,
Qui sert de fable au peuple et aux. grands de risée !
Encor, seroit-ce peu si, sans être avancé,
L'on avoit en cet art son âge dépensé,
Après un vain honneur que le temps nous refuse,
Si bien moins qu'une folle on n'estimoit la Muse :
Eusses-tu plus de feu, plus de soin et plus d'art
Que Jodelle n'eut onc, Desportes ni Ronsard,
L'on te fera la moue, et pour fruit de ta peine,
Ce n'est, ce dira-t-on , qu'un poète à la douzaine :
Car on n'a plus le goût comme on l'eut autrefois,
Apollon est gêné par de sauvages lois
Qui retiennent sous l'art sa nature offusquée,
Et de mainte figure est sa beauté masquée;
Si pour savoir former quatre vers ampoulés,
Faire tourner des mots mal joints et mal collés,
Ami, l'on étoitpoète, on verroit (cas étranges)
38 REGNIER.
Les poètes plus épais que mouches en vendanges.
Or, que dès ta jeunesse Apollon t'ait appris,
Que Calliope même ait tracé tes écrits,
Que le neveu d'Atlas les ait mis sur la lyre,
Qu'en l'antre Thespean on ait daigné les lire,
Qu'ils tiennent du savoir de l'antique leçon ,
Et qu'ils soient imprimés des mains de Patisson,
Si quelqu'un les regarde et ne leur sert d'obstacle ,
Estime, mon ami, que c'est un grand miracle.
L'on a beau faire bien et semer ses écrits
De civette, benjoin 1, de musc et d'ambre gris;
Qu'ils soient pleins, relevés et graves à l'oreille,
Qu'ils fassent sourciller les doctes de merveille,
Ne pense pour cela être estimé moins fou,
Et sans argent comptant qu'on te prête un licou,
Ni qu'on n'estime plus (humeur extravagante)
Un gros âne pourvu de mille écus de rente.
Ce malheur est venu de quelques jeunes veaux
Qui mettent à l'encan l'honneur dans les bordeaux ,
Et ravalant Phoebus, les Muses et la grâce,
Font un bouchon à vin du laurier du Parnasse;
A qui le mal de tête est commun et fatal,
Et vont bizarrement en poste à l'hôpital ;
Disant, s'on n'est hargneux et d'humeur difficile,
Que l'on est méprisé de la troupe civile,
Que pour être bon poète il faut tenir des fous,
Et désirer en eux ce qu'on méprise en tous ;
Et puis en leur chanson sottement importune,
Ils accusent les grands, le ciel et la fortune,
Qui, futés 2 de leurs vers, en sont si rebattus
1 Résine aromatique.
2 Familiers avec leurs vers.
SATIRES. 39
Qu'ils ont tiré cet art du nombre des vertus,
Tiennent à mal d'esprit leurs chansons indiscrètes,
Et les mettent au rang des plus vaines sornettes.
Encore quelques grands, afin de faire voir
De Mécènes rivaux qu'ils aiment le savoir,
Nous voient de bon oeil, et, tenant une gaule,
Ainsi qu'à leurs chevaux nous en flattent l'épaule ;
Avec bonne mine, et d'un langage doux,
Nous disent souriant : Eh bien, que faites-vous?
Avez-vous point sur vous quelque chanson nouvelle?
J'en vis ces jours passés de vous une si belle,
Que c'est pour en mourir. Ah, ma foi, je vois bien
Que vous ne m'aimez plus, vous ne me donnez rien.
Mais on lit à leurs yeux et dans leur contenance
Que la bouche ne parle ainsi que l'âme pense ;
Et que c'est, mon ami, un grimoire 1 et des mots
Dont tous les courtisans endorment les plus sots.
A MONSIEUR BERTAUT,
ÉVÊQUE DE SÉES.
Chaque âge a ses humeurs, son goût et ses plaisirs,
Et comme notre poil blanchissent nos désirs ;
Nature ne peut pas l'âge en l'âge confondre;
L'enfant qui sait déjà demander et répondre,
Qui marque assurément la terre de ses pas,
Avecque ses pareils se plaît en ses ébats,
1 Discours obscur.
40 REGNIER.
Il fuit, il vient, il parle, il pleure, il saute d'aise,
Sans raison d'heure en heure il s'émeut et s'apaise.
Croissant l'âge en avant, sans soin de gouverneur,
Relevé, courageux, et cupide d'honneur,
Il se plaît aux chevaux, aux chiens, à la campaigne,
Facile au vice, il hait les vieux et les dédaigne,
Rude à qui le reprend, paresseux à son bien,
Prodigue, dépensier, il ne conserve rien;
Hautain, audacieux , conseiller de soi-même,
Et d'un coeur obstiné se heurte à ce qu'il aime.
L'âge au soin se tournant, homme fait il acquiert
Des biens et des amis si le temps le requiert;
Il masque ses discours comme sur un théâtre ;
Subtil, ambitieux, l'honneur il idolâtre;
Son esprit avisé prévient le repentir ,
Et se garde d'un lieu difficile à sortir;
Maints fâcheux accidens surprennent sa vieillesse,
Soit qu'avec du souci gagnant de la richesse
Il s'en défend l'usage et craint de s'en servir,
Que tant plus il en a moins s'en peut assouvir,
Ou soit qu'avec froideur il fasse toute chose,
Imbécile, douteux, qui voudroit et qui n'ose ;
Dilayant 1, qui toujours a l'oeil sur l'avenir;
De léguer il n'espère et croit au souvenir;
Il parle de son temps, difficile et sévère,
Censurant la jeunesse, use des droits de père ;
Il corrige, il reprend, hargneux en ses façons,
Et veut que tous ses mots soient autant de leçons.
Pères des siècles vieux, exemples de la vie,
Dignes d'être admirés d'une honorable envie,
(Si quelque beau désir vivoit encore en nous),
1 Qui diffère toujours.
SATIRES. il
Nous voyant de là-haut, pères, qu'en dites-vous?
Jadis de votre temps la vertu simple et pure,
Sans fard, sans fictions imitoit la nature.
Austère en ses façons, sévère en ses propos,
Qui dans un labeur juste égayoit son repos,
D'hommes vous faisant dieux, vous paissoit d'ambroisie
Et donnoit place au ciel à votre fantaisie;
La lampe de son front partout vous éclairoit,
Et de toutes frayeurs vos esprits assuroit,
Et sans penser aux biens où le vulgaire pense,
Elle étoit votre prix et votre récompense;
Ou la nôtre aujourd'hui, qu'on révère ici-bas,
Va la nuit dans le bal et danse les cinq pas,
Fait crever les courtauds 1 en chassant aux forêts,
Court le faquin 2, la bague 3, escrime des fleurets,
Monte un cheval de bois, fait dessus des pommades 4,
Talonne le genet 5 et le dresse aux passades,
A l'oeil toujours au guet pour des tours de souplesse,
Glose sur les habits et sur la gentillesse,
Se plaît à l'entretien, commente les bons mots,
Et met à même prix les sages et les sots.
Et ce qui plus encor m'empoisonne de rage,
C'est quand un charlatan relève son langage,
Et de coquin faisant le prince revêtu,
Bâtit un paranymphe 6 à sa belle vertu ,
1 Les chiens et les chevaux à qui on a coupé la queue.
2 Le faquin était un homme de bois contre lequel on courait, et
que l'on frappait avec la lance.
3 Exercice de manège.
4 Pommade est un saut que l'on fait en tournant sur le cheval de
bois, en appuyant la main sur le pommeau de la selle.
5 Cheval d'Espagne.
5 Un éloge.
42 REGNIER.
Et qu'il n'est crocheteur ni courtaud de boutique
Qui n'estime à vertu l'art où sa main s'applique,
Et qui, paraphrasant sa gloire et son renom ,
Entre les vertueux ne veuille avoir du nom.
A MONSIEUR DE BETHUNE,
ÉTANT AMBASSADEUR FOUR SA MAJESTÉ A ROME.
Je pense, quant à moi, que cet homme étoit ivre
Qui changea le premier l'usage de son vivre,
Et rangeant sous des lois les hommes écartés,
Bâtit premièrement et villes et cités,
De tours et de fossés renforça ses murailles,
Et renferma dedans cent sortes de canailles.
De cet amas confus naquirent à l'instant
L'envie, le mépris, le discord inconstant,
La peur, la trahison, le meurtre, la vengeance,
L'horrible désespoir, et toute cette engeance
De maux qu'on voit régner en l'enfer de la cour,
Dont un pédant de diable en ses leçons discourt,
Quand par art il instruit ses écoliers, pour être
(S'il se peut faire) en mal plus grands clercs que leur maître.
Ainsi la liberté du monde s'envola,
Et chacun se campant, qui deçà, qui delà,
De haies, de buissons remarqua son partage,
Et la fraude fit lors la figue 1 au premier âge.
Lors, du mien et du tien naquirent les procès,
A qui l'argent départ, bon ou mauvais succès ;
Le fort battit le faible et lui livra la guerre,
1 Brava.
SATIRES. 43
De là l'ambition fit envahir la terre,
Qui fut, avant le temps que survinrent ces maux,
Un hôpital commun à tous les animaux,
Quand le mari de Rhée, au siècle d'innocence,
Gouvernoit doucement le monde en son enfance ,
Que la terre de soi le froment rapportoit,
Que le chêne de manne et de miel dégouttoit,
Que tout vivoit en paix, qu'il n'étoit point d'usures,
Que rien ne se vendoit par poids ni par mesures;
Qu'on n'avoit point de peur qu'un procureur fiscal
Formât sur une aiguille un long procès-verbal,
Et, se jetant d'aguet dessus votre personne,
Qu'un barisel 1 vous mît dedans la tour de Nonne 2.
Mais sitôt que le fils le père déchassa,
Tout sens dessus dessous ici se renversa,
Les soucis, les ennuis nous brouillèrent la tête ;
L'on ne pria les saints qu'au fort de la tempête,
L'on trompa son prochain , la médisance eut lieu ,
Et l'hypocrite fit barbe de paille à Dieu ;
L'homme trahit sa foi, d'où vinrent les notaires
Pour attacher au joug les humeurs volontaires,
La faim et la cherté se mirent sur le rang ,
La fièvre, les charbons, le maigre flux de sang
Commencèrent d'éclore, et tout ce que l'automne
Par le vent du midi nous apporte et nous donne.
Encore, tous ces maux ne seroient que fleurettes 3,
Sans ce maudit honneur, ce conteur de sornettes,
Ce fier serpent qui couve un venin sous des fleurs,
Qui noie jour et nuit nos esprits en nos pleurs ;
1 Barisel, officier romain, capitaine des sbires.
2 Ancienne tour de Rome.
3 Bagatelles.
44 REGNIER
Car pour ces autres maux, c'étoient légères peines
Que Dieu donna selon les foiblesses humaines;
Mais ce traître cruel, excédant tout pouvoir,
Nous fait suer le sang sous un pesant devoir,
De chimères nous pippe, et nous veut faire accroire
Qu'au travail seulement doit consister la gloire ;
Qu'il faut perdre et sommeil, et repos, et repas,
Pour tâcher d'acquérir un sujet qui n'est pas;
Ou s'il est, qui jamais aux yeux ne se découvre,
Et perdu pour un coup, jamais ne se recouvre,
Qui nous gonfle le coeur de vapeur et de vent,
Et d'excès par lui-même il se perd bien souvent.
Puis on adorera cette menteuse idole !
Pour oracle on tiendra cette croyance folle,
Qu'il n'est rien de si beau que tomber bataillant;
Qu'aux dépens de son sang il faut être vaillant;
Mourir d'un coup de lance, ou du choc d'une pique,
Comme les paladins de la saison antique,
Et, répandant l'esprit blessé par quelque endroit,
Que notre âme s'envole en paradis tout droit !
Ah ! que c'est chose belle et fort bien ordonnée
Dormir dedans un lit la grasse matinée,
En dame de Paris, s'habiller chaudement,
A la table s'asseoir, manger humainement,
Se reposer un peu, puis monter en carrosse,
Aller à Gentilly, caresser une rosse.
Mais quand je considère où l'ingrat nous réduit,
Comme il nous ensorcelle et comme il nous séduit,
Qu'il assemble en festin au renard la cigogne,
Et que son plus beau jeu ne gît rien qu'en sa trogne ;
Celui le peut bien dire à qui dès le berceau
Ce malheureux honneur a tint le bec en l'eau,
SATIRES. 45
Qui le traîne à tâtons, quelque part qu'il puisse être,
Ainsi que fait un chien un aveugle son maître,
Qui s'en va doucement après lui pas à pas,
Et librement se fie à ce qu'il ne voit pas.
S'il veut que plus longtemps à ce discours je croie,
Qu'il m'offre à tout le moins quelque chose qu'on voie
Et qu'on savoure, afin qu'il se puisse savoir
Si le goût dément point ce que l'oeil ne peut voir ;
Autrement, quant à moi, je lui fais banqueroute :
Étant imperceptible, il est comme la goutte,
Et le mal qui, caché, nous ôte l'embonpoint,
Qui nous tue à vue d'oeil, et que l'on ne voit point.
On a beau se charger de telle marchandise ,
A peine en auroit-on un quatrin à Venise,
Encor qu'on voie après courir certains cerveaux,
Comme après les raisins courent les értourneaux.
Que font tous ces vaillans de leur valeur guerrière,
Qui touchent du penser l'étoile poussinière 1 ;
Morguent la destinée et gourmandent la mort,
Contre qui rien ne dure et rien n'est assez fort,
Et qui, tout transparens de claire renommée,
Dressent cent fois le jour en discours une armée,
Donnent quelque bataille, et, tuant un chacun ,
Font que mourir et vivre à leur dire n'est qu'un,
Relevés, emplumés, braves comme un saint George,
Et l'on sait, cependant, s'ils mentent par la gorge;
Et bien que de l'honneur ils fassent des leçons,
Enfin, au fond du sac, ce ne sont que chansons.
Mais, mon Dieu, que ce traître est d'une étrange sorte!
Tandis qu'à le blâmer la raison me transporte,
Que de lui je médis, il me flatte et me dit
1 Constellation composée de sept étoiles. — Les Pléiades.
46 REGNIER.
Que je veux par ces vers acquérir son crédit,
Que c'est ce que ma Muse en travaillant pourchasse,
Et mon intention, qu'être en sa bonne grâce ;
Qu'en médisant de lui je le veux requérir,
Et tout ce que je fais, que c'est pour l'acquérir.
Si ce n'est qu'on diroit qu'il me l'auroit fait faire,
Je l'irois appeler comme mon adversaire,
Aussi que le duel est ici défendu,
Et que d'une autre part j'aime l'individu.
Mais tandis qu'en colère à parler je m'arrête,
Je ne m'aperçois pas que la viande est prête,
Qu'ici non plus qu'en France on ne s'amuse pas
A discourir d'honneur quand on prend son repas.
Le sommelier en hâte est sorti de la cave,
Déjà monsieur le maître et son monde se lave,
Trêves avec l'honneur, je m'en vais tout courant
Décider au Tinel un autre différend.
A MONSIEUR L'ABBE DE BEAULIEU,
NOMMÉ PAR SA MAJESTÉ A L'ÉVÊCIIÉ DU MANS.
Charles, de mes péchés j'ai bien fait pénitence;
Or, toi qui te connois aux cas de conscience,
Juge si j'ai raison de penser être absous.
J'oyois un de ces jours la messe à deux genoux,
Faisant mainte oraison, l'oeil au ciel, les mains jointes,
Le coeur ouvert aux pleurs, et tout percé des pointes
Qu'un dévot repentir élançoit dedans moi,
Tremblant des peurs d'enfer, et tout brûlant de foi ;
Quand un jeune frisé, relevé de moustache,
SATIRES. 47
De galoche, de botte et d'un ample panache,
Me vint prendre et me dit, pensant dire un bon mot,
Pour un poète du temps vous êtes trop dévot.
Sotte discrétion ! je voulus faire accroire
Qu'un poète n'est bizarre et fâcheux qu'après boire,
Je baisse un peu la tête, et tout modestement
Je lui fis à la mode un petit compliment.
Lui, comme bien appris, le même me sut rendre,
Et cette courtoisie à si haut prix me vendre,
Que j'aimerois bien mieux, chargé d'âge et d'ennuis,
Me voir à Rome pauvre, entre les mains des Juifs.
Il me prit par la main après mainte grimace,
Changeant sur l'un des pieds à toute heure de place,
Et dansant tout ainsi qu'un barbe encastelé 1,
Me dit, en remâchant un propos avalé :
Que vous êtes heureux, vous autres belles âmes,
Favoris d'Apollon qui gouvernez les dames !
Glorieux de me voir si hautement loué,
Je devins aussi fier qu'un chat amadoué ;
Et sentant au palais mon discours se confondre,
D'un ris de saint Médard il me fallut répondre ;
Je poursuis; mais, ami, laissons-le discourir,
Dire cent et cent fois : Il en faudroit mourir !
Sa barbe pinçoter, cajoler la science,
Relever ses cheveux, dire : En ma conscience,
Faire la belle main, mordre un bout de ses gants,
Rire hors de propos, montrer ses belles dents,
Se carrer sur un pied, faire arser 2 son épée,
Et s'adoucir les yeux ainsi qu'une poupée.
Je chauvis 3 de l'oreille, et demeurant pensif,
1 Un cheval qu'on presse de l'éperon de manière à le faire sauter.
2 Faire briller. — 3 Je dressai les oreilles.
48 REGNIER
L'échine j'allongeois comme un âne rétif,
Minutant me sauver de cette tyrannie ;
Il le juge à respect : Oh ! sans cérémonie ,
Je vous supplie, dit-il, vivons en compagnons.
Ayant, ainsi qu'un pot, les mains sur les rognons,
Il me pousse en avant, me présente la porte,
Et, sans respect des saints, hors l'église il me porte ,
Aussi froid qu'un jaloux qui voit son corrival 1.
Sortis, il me demande : Êtes-vous à cheval?
Avez-vous point ici quelqu'un de votre troupe?
Je suis tout seul à pied. Lui, de m'offrir la croupe ;
Moi, pour m'en dépétrer , je lui dis tout exprès :
Je vous baise les mains, je m'en vais ici près
Chez mon oncle dîner. Oh Dieu, le galant homme !
J'en suis. Et moi, pour lors, comme un boeuf qu'on assomme,
Je laisse choir ma tète, et bien peu s'en fallut,
Remettant par dépit en la mort mon salut,
Que je n'allasse lors, la tête la première,
Me jeter du Pont-Neuf à bas en la rivière.
Insensible, il me traîne en la cour du palais,
Où, trouvant par hasard quelqu'un de ses valets,
Il l'appelle et lui dit : Holà, ho, Ladreville!
Qu'on ne m'attende point, je vais dîner en ville.
Dieu sait si ce propos me traversa l'esprit ;
Encor, n'est-ce pas tout, il tire un long écrit,
Que voyant je frémis ; lors, sans cajolerie :
Monsieur, je ne m'entends à la chicanerie,
Ce lui dis-je, feignant l'avoir vu de travers :
Aussi n'en est-ce pas, ce sont de méchans vers
( Je connus qu'il étoit véritable à son dire),
Que pour tuer le temps je m'efforce d'écrire,
1 Son rival.
SATIRES. 49
Et pour un courtisan, quand vient l'occasion ,
Je montre que j'en sais pour ma provision.
Il lit, et se tournant brusquement par la place,
Les banquiers étonnés admiroient sa grimace,
Et montroient en riant qu'ils ne lui eussent pas
Prêté sur son minois 1 quatre doubles ducats
(Que j'eusse bien donnés pour sortir de sa patte);
Je l'écoute, et durant que l'oreille il me flatte
(Le bon Dieu sait comment) à chaque fin de vers,
Tout exprès je disois quelque mot de travers.
Il poursuit, nonobstant, d'une fureur plus grande,
Et ne cessa jamais qu'il n'eût fait sa légende;
Me voyant froidement ses oeuvres avouer,
Il les serre, et se met lui-même à se louer ;
Donc, pour un cavalier n' est-ce pas quelque chose ?
Mais, monsieur, n'avez-vous jamais vu de ma prose?
Moi de dire que si, tant je craignois qu'il eût
Quelque procès-verbal qu'entendre il me fallût.
Encore., dites-moi en votre conscience,
Pour un qui n'a du tout acquis nulle science
Ceci n'est-il pas rare? Il est vrai, sur ma foi,
Lui dis-je souriant; lors se tournant vers moi,
M'accolle à tour de bras, et, tout pétillant d'aise,
Doux comme une épousée, à la joue il me baise,
Puis, me flattant l'épaule, il me fit librement
L'honneur que d'approuver mon petit jugement ;
Après cette caresse il rentre de plus belle ;
Tantôt il parle à l'un, tantôt l'autre l'appelle,
Toujours nouveaux discours, et tant fut-il humain,
Que toujours de faveur il me tint par la main ;
J'ai peur que sans cela, j'ai l'âme si fragile ,
1 Son visage.
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