Oeuvres complètes de Henri de Latouche. , Olivier Brusson / par H. de Latouche ; [adaptation de Mademoiselle de Scudéry, de Hoffmann]

De
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Michel Lévy frères (Paris). 1868. 1 vol. (274 p.) ; in-16.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1868
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MNDKUI*
COLLECTION MICHEL LÈVY
OEUVRES COMPLÈTES
DU
H. DE LATOUCHE
CHEZ LESMÈMES ÉDITEURS
OEUVHES COMPLÈTES
DE
H. DE LATOUCHE
PUBLIÉES DANS LA COLLECTION MICHEL LÉYY
ADRIENNE '. I vol.'
AYMAR 1 —
CLÉMENT XIV ET CARLO BBKTINAZZI 1 —
FlUGOLETTÀ , i —
FRANCK ET MARIE i —
GRANGENEUVE ^. 1 — ^
LÉO I —
UN MIRAGE I —
OLIVIER BRUSSON.... I —
LE PETIT PIERRE 1 — .
i
LA VALLEE-ADX-LOUPS 1 — I
P013SY. — TYP. ET STÉR. US A. COURSf.
OLIVIER BRUSSON
' PAR
%' ;DÉ;\LATOUGHE
i Celui qui bâtit son espérance sur la justice
humaine, ressemble au matelot ivro au
haut d'un mât, ot prêt à tomber à la
moindre secousse, dans les entrailles
dévorantes de l'abîme. >
SUAKSPEARE (Richard///,a. », s.21.)
PARIS
M1GHBL LÊVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLK
4868
Droits de reproduction et de traduction réservés
A MADAME DU...
Aulnay, 10 janvier 1823.
Pourquoi nie demander ce que peut faire,
au fond des bois qui environnent Paris, un
ermite qui n'a ni remords a subir, ni vieux
jours a passer, ni ambition à distraire, ni fa-
veur de la cour à expier? Je vous envoie,
pour réponse, ces feuilles que j'ai souvent
écrites en pensant à vous. La curiosité est un
mauvais sentiment qu'il faut punir.
2 A MADAME DU...
Lectrice infatigable, condamnez-vous en-
core à parcourir ces volumes, puisque vous
dévorez, au coin du foyer qui nous a vus naî-
tre, tout ce qui s'imprime chaque jour, depuis
les innocents chefs-d'oeuvre qui échappent a
M. d'Arlincourt et à moi, jusqu'aux romans
do ce Walter Scott, qu'il faut admirer et haïr,
puisqu'il a pu calomnier la France.
No me demandez point comment ces aven-
tures sont venues à ma connaissance. Un
abrégé des faits écrits dans une langue singu-
lière, sans couleur des temps et sans observa-
lion des moeurs, m'avait été remis par un
philosophe étranger. J'en ai transcrit cette
espèce de traduction en développant, au cou-
rant d'une plume souvent distraite, toutes les
actions et tous les caractères que j'affectionnais,
a mesure que je faisais connaissance avec eux.
A MADAME DU... 3
Ainsi se prolongeaient les soirées do ce mois
de décembre qui vient do finir. Jo n'interrom-
pais inon travail que pour entendre, sur notre
étroite vallée, se déchaîner les vents avec
moins de fureur que l'esprit de parti sur la
ville; ou pour écouter, sur la terre gelée, les
pas retentissants de la pauvre villageoise qui
venait de filer laborieusement à sa veillée, tan-
dis que j'avais si futilement occupé la mienne.
Il ne faut pas rougir, toutefois, de jouer
aux noix, comme le sage Ésope, ou connue ce
Romain dont le nom appartient à deux époques
de l'histoire. Le peuple des lecteurs veut aussi
qu'on essaye de l'amuser ; et il convient peut-
être, dans le temps où nous sommes, de déve-
lopper des actions plutôt que des sentiments.
Si nos amis s'informent quelque jour de ce
que faisaient, dans ce même temps, ceux de
■k A MADAME DU...
nous qui aiment encore leur patrie et sentent
le plus profond regret de ne pouvoir la servir,
on leur pardonnera d'avoir fait des romans,
ne fût-ce que pour détourner leurs regards
de l'histoire qui s'accomplissait sous leurs
yeux.
OLIVIER BRUSSON
I
c La solitude est une belle chose; mais
il y a plaisir d'avoir quelqu'un qui sache
répondre et à qui on puisse dire : « La so-
litude est une belle chose. »
BALZAC.
Dans la rue Saint-Honoré, et assez près de l'an-
cienne église do l'Oratoire, était située la petite
maison qu'habitait mademoiselle de Scudéri.
On était à la fin de l'automne; il était neuf heures
du soir, et Madeleine de Scudéri, connue depuis
longtemps par des romans, par quelques vers agréa-
bles , et la faveur dont elle jouissait près de
Louis XIV et de madame de Maintenon, s'était déjà
6 OLIVIER BRUSSON
retirée dans son appartement. Avant de se livrer
au sommeil, olle voulait méditer seule sur quel-
ques passages d'un livre nouveau qu'elle se propo-
sait de publier.
La bonne demoiselle était déjà fort vieille : l'an-
née 1680 finissait et elle avait soixante-treize ans.
Ma'is cet âge n'avait point diminué l'activité de son
esprit. Elle avait le corps droit, la taille élancée;
et, bien qu'un peu dépourvue d'embonpoint dans
sa haute stature, quand elle avait mis du fard et sa
robe de damas vert, pour se rendre dans les petits
appartements du château des Tuileries, où la cour
Mait venue finir l'année, le malin Chapelle et le
courtisan Yillarceaux avaient coutume de lui adres-
ser quelques compliments respectueux, qui ne se
rapportaient nullement r»i mérite de ses ouvrages.
Mademoiselle de Scudéri avait fait choix, pour
sa chambre à coucher et son modeste cabinet d'é-
tude, de la partie de sa maison qui s'étendait vers
lo Louvre. La, elle avait la vue sur quelques jardins;
OLIVIER nRUSSON 7
à droito s'élevaient les murs d'un couvent, et, par
cette façon de se loger, ello échappait aux bruits de
la rue Saint-Honoré, laquelle commençait à devenir
très-tumultueuse à cause de l'usage des carrosses
qui s'établissait avec la rapidité d'une mode nou-
velle.
Sa maison se composait de deux serviteurs ;
Baptiste, honnête garçon, chargé dans le ménage
des détails extérieurs, de tous les soins un peu pé-
nibles, dont il s'acquittait avec zèle; et mademoi-
selle de Lamartinière, fille de quarante-cinq ans,
un peu prude, un peu dévote, mais assez sensible
aux hommages des cavaliers bien faits. Elle avait
du sons et de la raison; elle aimait avec un tendre
dôvouement mademoiselle de Scudéri, près de la-
quelle elle avait passé sa jeunesse; mais elle avait
pris dans la conversation de sa maltresse et dans la
confiance môme dont elle était honorée, un peu
d'importance assez risible et de prétention au bel
esprit.
8 OLIVIER BRUSSON
Mademoiselle de Scudéri ayant congédié sa
femme de chambre, celle-ci descendit dans une pe-
tite cuisine donnant sur le vestibule, où se trouvait
déjà Baptiste.
Baptiste avait allumé un peu de feu, afin d'être
agréable à mademoiselle de Lamartiniôre, car les
soirées étaient déjà froides; et il s'occupait, en
l'attendant, à boucler autour d'une de ses jambes
ses guêtres de cuir avec une perfection très-minu-
tieuse.
— Qu'est-ce à dire, Baptiste 13'écria.en entrant
mademoiselle de Lamartinièrej'est-ce que vous
faites des préparatifs de voyage?
- — Vous ne savez pas, mademoiselle? fit le naïf
Baptiste. C'est demain la noce de ma nièce. Notre
maîtresse m'a permis d'aller passer la journée de
demain à Saint-Maur, et, comme elle s'est déjà reti-
rée, que jo ne puis plus êtrç bon à rien ce soir dans
la maison, ni à vous, à ce que je crois, il m'est venu
OLIVIER BRUSSON 9
en pensée de partir tout de suite et par ce beau
clair de lune.
— N'en faites rien, monsieur Baptiste.
— Ehl mais, cependant, le village de Saint-Maur
n'est qu'à deux petites lieues d'ici, et j'arriverais en-
core que le bal des fiançailles ne serait peut- être pas
fini. Demain, dès le matin, on donne la bénédiction
à ma petite-nièce Marion. Je serai là, voyez-vous,
et cela fera plaisir à toutes ces bonnes gens.
Mademoiselle de Lamartiniôre, qui connaissait
Baptiste pour être passablement entêté dans le peu
d'idées qu'il avait, se garda bien de heurter de
front son projet; mais elle se flatta de lui faire
changer peu à peu sa résolution.
— Au moins, dit-elle, vous ne partirez pas sans
souper, si vous avez le courage de nous laisser
ainsi, deux femmes seules, au milieu de la nuit-et
avec toute sorte de dangers. Vous savez, Dieu
merci, qu'on n'est plus en sûreté chez soi depuis
quelque temps; et, aussitôt que l'Angélus est sonné,
1.
10 OLIVIER RRUSSON
toutes les rues de Paris se remplissent d'assassins.
— II y a beaucoup moins de coquins que ne le dit
M. le lieutenant de police, répliqua l'honnête Bap-
tiste; et, pour moi, je ne crois guère à toutes ces his-
toires de coups de poignard et d'empoisonnements.
Tout en causant ainsi, mademoiselle de Lamar-
tiniôre avait dressé une petite table près du feu,
déployé une serviette écrue à liteaux roses, et placé,
l'un vis-à-vis de l'autre, deux couverts d'étain, bril-
lants de propreté comme tous les petits meubles qui
ornaient les murs autour d'eux. Baptiste, qui réflé-
chissait, les pieds sur les chenets et n'ayant encore
mis qu'une de ses guêtres, se tourna à l'aspect d'une
petite bouteille de vin et d'un morceau de veau
froid. Il alluma la lampe de cuivre à deux bec9, et
se mit avec gaieté à cette table dont la respectable
matrone lui faisait les honneurs.
— Vous êtes notre maitre-d'hôtel, notre valet de
chambre et notre portier, dit avec douceur made-
moiselle de Lamartiniôre, c'est en vous que notre
OLIVIER BRUSSON il"
maîtresse met toute sa confiance pour la garder; ■f
certainement vous ne l'abandonnerez pas pendant
toute la nuit.
— Elle n'en saura rien, dit Baptiste; et ce pré-
tendu danger est bien peu de chose, puisqu'elle
ignorera même qu'elle Jp court.
— Je vous remercie de la discrétion que vous me
supposez. Mangez à volrp aise, monsieur Baptiste,
et prenez au moins des forces, puisque vous avez
une route à faire.
— En dix minutes je suis sur les quais de la
Grève; je passe devant la Bastille; il me faut une
heure pour arriver à Saint-Mandé; trois quarts
d'heure pour traverser le bois de Vincennes, et vous
voyez bien que je serai encore à Saint-Maur au-
jourd'hui.
— Traverser le bois de Vincennes! s'écria avec
frayeur la prudente ménagère. Quel courage n'avez-
vous pas, vierge Marie! Et, pendant que vous vous
éloignerez, vous no songez guère que, sans pouvoir
12 ' OLIVIER BRUSSON
fermer l'oeil, je vais repasser dans mon esprit tout
ce que je sais d'histoires de vols, de brigandages ou
de meurtres commis à Paris dans un temps quelcon-
que. Chaque bruit que j'entendrai autour de cette
maison me jettera la mort dans l'âme et me fera
trembler pour notre bonne maîtresse'!
— Oh ! que vous n'êtes pas si peureuse, dame La-
martinièrel dit Baptiste en riant. Vous voudriez
m'attcndrir; mais je suis trop sûr que ma présence
ne peut plus vous être bonne à rien.
Toutefois la craintive femme de chambre ne dé-
sespéra point encore de réussir dans son entreprise.
Si Baptiste était entêté, elle le savait en môme
temps curieux et gourmand, et, tout en soulevant
le papier qui couvrait un pot do terre grise rempli
de confiture de coings, elle entama, en la prenant
de très-loin, une histoire qui, selon ses calculs, de-
vait lui assurer pour une demi-heure au moins, l'at-
tention de son commensal.
— Savez-vous, dit-elle en couvrant l'assiette de
OLIVIER BRUSSON • 13
Baptiste d'une copieuse portion, savez-vous com-
ment ont commencé les affreuses entreprises de
tant de scélérats contre leurs ennemis, et quelque-
fois contre leurs propres parents?
— Par la découverte d'un poison subtil, dit Bap-
tiste avec assurance.
— Et qui l'a inventé, s'il vous plaît? Un apothi-
caire allemand, un nommé Grahert que, pour notre
malheur, le hasard fit rencontrer à Paris avec un
autre étranger, un Italien appelé Ecciii; tous les
deux cherchaient, à ce qu'on dit, la pierre philoso-
pJialc.
— Qu'est-ce que la pierre philosophale?
— 11 n'importe; et ils trouvèrent d'abominables
secrets. C'étaient deux hommes très-habiles, les
plus savants chimistes de leur temps. Mais cette chi"
mie, ou alchimie, ne fut bientôt que le prétexte de
leurs travaux. Leur véritable but était la combinai-
son et la sublimation des substances vénéneuses.
Exili devint plus adroit que son maître. Il réussit à
14 OLIVIER BRÙSSON
ce point dans son art, qu'il préparait un poison qu),
sans odeur, sans goût, donnant une mort lento ou
rapide à son gré, ne laissr.it aucune trace sur le
corps humain, et déjouait tout le savoir des méde-
cins, obligés d'en attribuer l'effet terrible à des
causes naturelles. Enfin, malgré ses précautions, la
grande fortune d'Exili lp fit bientôt soupçonner, et
il fut conduit à la. Bastille. Pans ce même temps, la
conduite déshonorante de madame la marquise de
Brinvijliers avait forcôM. le lieutenant civil de Dreux
d'Aubray, son père, de faire arrêter le capitaine
Sainte-Croix, son amant; car vous saurez, Bapti-te,
que le marquis de Brinvilliersétant insensibloai\
désordres de sa femme, son beau-père fit saisir le
capitaine Sainte-Croix dans la voiture même de sa
fille. On enferma ce Sainte-Croix à la Bastille, dans
la môme chambre qu'Exili. Ils furent bientôt liés
enspmble. Lo capitaine était vindicatif, ardent, fei-
gnait la dévotion et était passionné jusqu'à là rage;
i) accueillit avec transport le secret infernal d'Exili
OLIVIER BRUSSON 15
et résolut de s'en servir contre tous ses ennemis. Au
sortir de prison, il était devenu l'égal de son maître
et en étal d'exécuter seul tous ses crimes.
» La Brinvillers était une femme sans moeurs ;
Sainte-Croix en fit un monstre. Il exerça un tel as-
cendant sur elle, que par ses instigations elle em-
poisonna son père. Elle demeurait alors chez lui,
et, par une hypocrisie effroyable, ejlelo soigna long-
temps dans ses souffrances. Ensuite elle se délivra
de même de ses deux frères et de sa soeur. Elle avait
tué son père par vengeance, elle fit périr le reste de
safa'mille pour s'emparer de tout un riche héritage.
» L'histoire de plusieurs empoisonneurs offre un
singulier exemple. C'est que les crimes de celte
nature deviennent une sorte de besoin et une es-
pèce de passion irrésistible. Sans but, sans haine et
comme par goût, ainsi que les physiciens font des
expériences, ces monstres immolent des victimes
dont la vie on la mort ne leur importpnt nullement.
Plusieurs pauvres moururent subitement à l'Hôtel-
16 OLIVIER BRUSSON
Dieu, et on eut la preuve que le pain distribué cha-
que semaine en témoignage de piété et de bienfai-
sance par la marquise de Brinvilliers, était empoi-
sonné. Elle empoisonna des pâtés de pigeon qui
furent servis à ses convives dans une maison de
campagne qu'elle possédait à six lieues de Paris, dans
la petite et charmante vallée de l'Orge. Le chevalier
du guet, entre autres, fut victime de cette invitation.
» Longtemps les attentats de Sainte-Croix, ceux
de son afïidé Lachaussée et de madame de Brinvil-
liers, furent enveloppés d'un mystère impénétrable.
Les Parisiens, toujours prêts à mêler, en toute cir-
constance, leur léger caractère aux plus affreuses
calamités, nommèrent le poison de Sainte-Croix,
poudre de succession.
—-Voilà, dit Baptiste,une abominable plaisan-
terie!
— Comme je vous disais, poursuivit mademoi-
selle de Lamartinière, ce poison était si subtil, que
sa préparation môme offrait de grands périls. Peu-
OLIVIER BRUSSON 17
dant l'opération, une seule aspiration du chimiste
pouvait lui donner la mort. Sainte-Croix, pour
composer cette poudre, avait coutume de se cou-
vrir le visage d'un masque de verre très-fin. Un jour,
le masque tomba subitement, et le capitaine fut
renversé à terre, mort, et comme frappé de la
foudre.
» Il n'avait point d'héritiers; la justice mit les
scellés sur tout ce qui lui avait appartenu. On trouva
alors, renfermé dans une caisse, l'arsenal du meur-
tre. Des lettres de la marquise, et la reconnaissance
d'une somme considérable qu'elle lui avait faite
pour prix des services rendus, ne laissèrent aucun
doute sur le compte de cette femme. Elle s'enfuit
à Liège, où elle se réfugia dans un couvent. Mais
Desgrais, unoiïicier de la maréchaussée, fut envoyé
à sa poursuite.
— Desgrais? interrompit Baptiste; M. Desgrais?
mais.je le connais, moi. Est-ce le même qui com-
mande la nuit les hommes d'armes?
18 OLIVIER RRUSSON
i
— Le môme. Il se déguisa en ecclésiastique, et so
présenta au couvent où la marquise s'était cachée.
Sous cet habit, il parvint à former avec elle une
liaison galante. Sous prétexte d'un rendez-vous, il
l'attira un soir dans un jardin isolé situé hors de la
ville; là, il la fit enlever par ses archers. L'amou-
reux abbé se transforma subitement en officier de
police, et il la força de monter dans une voiture
qui partait au moment même pour Paris.
— Et Lachaussôe? dit Baptiste.
— Il avait été pendu, mon bon ami, quelque
temps auparavant.
aMadamedeBrinvillierssubît d'affreuses tortures,
son corps fut brûlé, et se9 cendres dispersées au gré
du vent.
» Dès que ce monstre n'exista plus, on avait pensé
que nul ne pourrait impunément recommencer un
tel métier; mais la cour et la ville respiraient à
peine, qu'on s'aperçut que d'autres êtres dénaturés
avaient hérité do l'art infâme de Sainte-Croix. Le
OLIVIER BRURSON 19
meurtre se glissa dans les liaisonsles pins intimes de
la parenté et de l'amitié; il frappa ses victimes de
coups aussi prompts que certains. Telle personne
qu'on avait pu remarquer la veille, brillante de jeu-
nesse et de santé, se traînait le lendemain pâle et
souffrante ; tous les secours du monde étaient im-
puissants contre son mal. Des richesses, des don-
neurs, une place, une femme trop jeune peut-être,
étaient des arrêts de mort, la défiance rompit tous
les noeuds sacrés. On a vu l'épouse trembler devant
son mari, la soeur devant son frère et le père de-
vant ses enfants.
» Quelquefois, dans un repas d'amis, les mets dé-
licats, les vins exquis demeurèrent sans qu'on osât
y toucher. Des chefs do famille sont allés dans un
quartier éloigné acheter des aliments, les préparer
eux-mêmes dans une auberge, et toutes ces précau-
tions ne les garantirent pas toujours.
» Le roi a voulu mettre un terme à ce fléau; il a
institué un tribunal particulier : c'est, la chambre
20 OLIVIER BRUSSON
ardcntc) l qui siège, comme vous savez, à l'Arsenal.
Le président de la Reynie a été choisi pour diriger
les efforts de ces nouveaux magistrats; mais tous
ses soins les plus assidus, n'ont eu pendant long-
temps aucun résultat. Il était encore réservé au
rusé Desgrais de découvrir le repaire du crime.
» Une vieille femme qui habitait, je crois, le fau-
bourg Saint-Germain, du côté de la rue de la Harpe
ou de la Sorbonne, faisait métier de dire la bonne
aventure et d'exorciser les esprits. Elle se nommait
la Voisin et était soutenue par deux collaborateurs,
une autre femme appelée la Vigoureux et le prêtre
Le Sage. Elle a inspiré do la crainte et de l'étonne-
ment à des personnes qui ne passaient point pour
crédules I Enfin, elle fit plus, et, élève d'Exili comme
Sainte-Croix, elle prépara la fameuse poudre qui
hâtait des héritages éloignés et donnait quelque-
fois un second mari à des femmes. Desgrais pénétra
1. Voir la note I, à la fin du volume.
OLIVIER BRUSSON 21
le secret de la Voisin; elle avoua tout et fut aussi
brûlée vive; maison avait trouvé chez elle une liste
des personnes qui s'étaient servies de son minis-
tère!
» Aussi a-t-on vu les supplices se succéder avec
rapidité. Les soupçons les plus graves ne s'arrê-
tèrent pas devant les gens de la plus haute distinc-
tion dans le royaume. 11 y aeumême, poursuivit la
femme de chambre en baissant un peu la voix, des
préventions contre le cardinal de Bonzy! On a su
que Son Éminence avait consulté la Voisin, et les
personnes à qui il devait des pensions, en sa qua-
lité d'archevêque de Narbonne, sont toutes mortes
en un très-court espace de temps. La duchesse de
Bouillon et la comtesse de Soissons (la mère du
prince Eugène) étaient inscrites aussi sur la liste;
elles furent accusées. On n'épargna pas même mon-
seigneur François-Henri de Montmorency, duc de
Luxembourg et maréchal do France ! n'a-t-il pas
été poursuivi par la chambre ardente? Il s'était
22 OLIVIER BRUSSON
rendu volontairement prisonnier à la Bastille; mais,
par la haine personnelle du président do la Reynie
et de monseigneur de Louvois, il est resté plusieurs
mois dans un cachot de six pieds de longueur, avant
qu'il fût constaté qu'il no s'était adressé qu'à Le
Sage pour se faire tirer son horoscope, et, par con-
séquent, qu'il n'était pas même susceptible d'une
réprimande do la part du tribunal.
~ Je suppose, dit Baptiste (qui avait pris quel-
que confiance en lui-même et s'était senti flatté du
titre do mon ami, que venait do lui donner en pas-
sant sa peureuse compagne), je suppose que mon-
seigneur le duc de Luxembourg fut très-bien vengé
de ses ennemis?
— Aucunement. Mais il n'y a personne qui ne sa-
che aujourd'hui que le président de la Reynie se
laisse entraîner à des actes injustes et à des cruau>
lés, par l'excès de son zèle aveugle^ Son tribunal
ressemble à l'inquisition d'Espagne. Les soupçons
les plus légers suffisent pour emprisonner des in-
OLIVIER BRUSSON 23
nocents, et leur justification dépend quelquefois du
hasard. La Reynie s'est attiré la haine do ceux mô-
mes dont il devait être le protecteur et le vengeur.
C'est à tel point que madame la duchesse de Crécy,
interrogée, dit-on, par lui sur cette question singu-
lière : o AYez-vous vu le diable? » répondit : « Il me
semble que je le vois en ce moment. »
—11 est donc bien laid ce président de la Reynie?
— Mais non pas ; sa figure est pâle et assez douce;
ses manières sont mielleuses, selon ce que j'en ai
entendu raconter. Je suppose que l'accusée préten-
dait parler du caractère de son juge.
Baptiste alors se prit à attacher la seconde de
ses guêtres; et mademoiselle de Lamarliniôre, un
peu inquiétée de celte action, poursuivit néanmoins
sans vouloir faire remarquer qu'elle se fût aperçue
de sa mauvaise disposition.
— Pendant que le sang des coupables, dit-elle,
et môme celui des personnes suspectes, coulait à
grands flots à la place de Grève, et que l'on éntcn-
24 OLIVIER BRUSSON
dait un peu moins parler d'empoisonnements, un
désastre d'une autre nature répandit do nouvelles
alarmes. Une bande do voleurs parait avoir formé le
projet singulier de se mettre en possession de tous
les diamants qui sont renfermés dans cette grande
ville...
— Ah bon I je sais, mademoiselle, dit l'impatient
Baptiste, ceci n'a plus nul rapport avec les poisons
d'Exili ; je vous remercie, et je vous souhaite bien
le bonsoir, si vous le permettez.
-— Écoutez donc! Ceci est bien plus bizarre et
plus intéressant! Vous étiez en province, Baptiste,
quand celte étrange association s'est formée dans
co pays-ci; vous ne savez point ce qu'il faut sa-
voir.
» Dès que les bijoux sont achetés, ils dispa-
raissent tous, et d'une manière inconcevable,
en dépit de toutes les précautions. Qu'un
homme ose sortir le soir portant sur lui des
pierres précieuses, il est volé, et quelquefois
OLIVIER BRUSSON 25
assassiné, soit en pleine rue, soit dans les
allées des maisons. Ceux qui ont sauvé leur vie,
ont déposé tous que, terrassés par un violent
coup sur la tête, ils ne sont revenus de leur éva-
nouissement que pour se trouver dépouillés de leurs
diamants et transportés autre part. Les morts, rele-
vés sur la voie publique ou au pied des escaliers
obscurs, sont tous frappés de la môme blessure : un
coup de poignard dans le coeur; blessure qui, au
dire des médecins, tue avant que la victime ait pu
crier au secours,
» Déjeunes seigneurs, à la cour si longtemps vo-
luptueuse de notre roi, ont des intrigues; ils se ren-
dent le soir chez leurs maîtresses etleurportent de
riches présents. Eh bien, les voleurs, comme s'ils
avaient fait une alliance secrète avec les Esprits,
sont avertis du jour, de l'heure, de la minute où,
s'exécutent ces projets et où se font ces visites. Le
malheureux amant n'arrive pas toujours jusqu'à la
porte de la maison où il espère être attendu, ou, s'il
2
26 OLIVIER BRUSSON
y arrive, il tombe souvent sur lo seuil mémo qu'il
venait essayer de franchir.
— Oui! oui ! interrompit encore Baptiste, et c'est
pour cela que M. d'Argenson a fait arrôter tant de
personnes. On a lieu do s'étonrter, au reste, qu'elles
soient toutes choisies dans la dernière classe du
peuple. Aussi, a-t-on fait de vains efforts pour ex-
torquer des révélations; et c'est encore fort inuti-
lemeritqu'on augmente le nombre des hommes d'ar-
mes et des exempts. La trace des mal '-eurs est
restée cachée, On a dit que la précaution de s'ar-
mer de pied en cap et de ne pas sortir la nuit sans
lanterne pouvait être de quelque secours. On assure
que des valets accompagnant leurs maîtres, ont été
obligés de s'enfuir effrayés des coups de pierres
qui leur étaient lancées, et qu'un moment après,
leur maître avait été volé et assassiné; je ne crois
pas grand'chose de tout cela. '
» Ce qiii est sûr, c'est que, malgré toutes tes per-
quisitions chez les orfèvres et dans tous les lieux où
OLIVIER BRU8S0X 27
peut se fairo le commerce des diamants, on n'a ja-
mais vu reparaître un seul des objets volés; et jo
vous demande ce que vous voulez qu'en fassent les
voleurs.?
» M. Desgrais écume de rage : les brigands, à ce
qu'il dit, se dérobent à ses poursuites dirigées avec
le plus de finesse et do ruse. Si on veut l'en croire,
le quartier où il veille reste fort tranquille, tandis
qu'il se commet des meurtres et des brigandages
dans les rues où il n'est pas.
» N'a-t-il pas imaginé de créer plusieurs portraits
de lui-môme? Il a fait habiller comme lui quelques-
uns do ses officiers; et il y a maintenant quatre ou
cinq Desgrais dans Paris, ils sont parfaitement sem-
blables de maintien, de langage, de taille et de fi-
gure ; si bien que les archers eux-mêmes sont tou"
jours incertains du poste qu'occupe leur véritable
chef. Tandis que ses gens se répandent dans tous
les quartiers par ses ordres, il épie souvent seul et
au péril de sa vie, dans les recoins cachés d'un
28 OLIVIER BRUSSON
vieux mur ou à l'angle d'un hôtel, l'occasion de
découvrir ce qu'il cherche. Il se fait suivre quelque-
fois par un confident qui porte sur lui de précieux
bijoux, mais celui-ci n'a jamais été attaqué; et par
conséquent les brigands sont instruits eux-mêmes
de cette mesure. Desgrais paraît enfin, depuis quel-
ques semaines, avoir renoncé à son espoir.,
Baptiste se leva.
Mademoiselle de Lamartinière avait paru l'écouter
avec une très-complaisante attention. Elle lui avait
cédé la parole avec plaisir, charmée de le voir de-
venir historien à son tour; car elle,s'intéressait
beaucoup moins à tous ces récits qu'à l'espoir de
lui faire abandonner son départ, ainsi retardé de
moment en moment ; mais alors elle le prit mysté-
rieusement par le bras, et avec cette autorité que
donne l'aveu d'un secret qu'on va dévoiler, elle le
décida à se rasseoir.
II
« Lo ciel est orageux et troublé, le Tent
agite l'étendard place* sur la tour, les nuages
passent rapidement, lo croissant de la lune
jette h travers la nuit une lumière vacil-
lante. On ne voit pas une étoile I >
SCHILLER.
— Vous croyez, dit-elle, qu'on abandonne les
poursuites? Apprenez ce que peu de personnes
savent. C'est M. l'abbé d'Aubignac qui l'a conté ce
malin même à mademoiselle, et devant moi.
» Il y a huit jours que Desgrais entre dès le ma-
tin chez le président de la Reynie ; il était tout
pâle et hors de lui.
2.
30 OLIVIER ÏÎIUISSOX
» — Eh bien, s'écrie le président, avez-vousdes
nouvelles? Étes-vous enfin sur leurs traces ?
» — Oh ! monseigneur, a commencé Desgrais en
balbutiant de rage, hier... au milieu delà nuit...
près du Louvre... le marquis de la Farc a (Hé atta-
qué devant moi!
» — Enfin, dit le président avec transport, nous
les tenons!
» — Attendez ! reprit Desgrais avec un sourire
amer; écoutez co quo j'ai à vous apprendre. J'étais
posté aux environs du Louvre. Là, l'enfer dans
l'âme, j'attendais les démons qui se jouent de ma
vigilance, lorsqu'un homme qui regardait fréquem-
ment derrière lui et paraissait troublé d'une cer-
taine inquiétude, a passé tout près de la retraite où
j'étais blotti. Il n'a pu me voir; mais à lueur d'un
flambeau qui traversait devant lui la rue d'Angivil-
liers, j'ai parfaitement reconnu le marquis de la
Fare. Il a attendu un moment; l'homme au flam-
beau est rentré chez lui, ot le marquis a continué
OLIVIER RRUSSON 31
sa route. Je savais où il se rendait, et je ne fus
point étonné do ectto secrète rencontre. Mais, mon-
seigneur...
— N'allait-il pas chez madame do la Sablière,
votre marquis de la Fare? dit Baptiste. Je crois
avoir entendu raconter à l'un de ses gens...
— Paix! dit la prude femme de chambre. Vous
n'avez, Baptiste, ni attention ni charité. Cela est
fort étranger à ce que je vous raconte.
Û — Il s'était donc avancé de douze pas, pour-
suivit Desgrais, quand tout à coup un homme, un
géant, une espèce de fantôme, est sorti à mes yeux
de la terre, s'est élancé sur M. de la Fare et l'a ter-
rassé. Frappé d'étonnement et comme étourdi de ,
l'aventure qui allait enfin me livrer un des meur-
triers, je crie de toute ma force. Je m'élance en
même temps du coin ou j'étais caché, mais je m'em-
barrasse dans mon manteau, je fais quelques pas et
je tombe. Je voyais l'homme s'enfuir comme s'il
avait été emporté par le ventl Aussi rapide que
32 OLIVIER BRUSSON
lui, je me relève, je cours, et jo donne aussitôt le
signal convenu avec mon cor do chasse. Les sifflets
des archers me répondent ; ils accourent, on en-
tend lo bruit des armes et des chevaux, jo crie en-
core : Par ici! DesgraisI Desgraisl Ma voix se ré-
pète, toutes les rues en retentisssent. Le clair de
lune me faisait distinctement suivre un homme de-
vant moi, qui tournait tantôt d'un côté et tantôt de
l'autre, afin de me tromper. Nous arrivons ainsi
tous deux jusqu'à la rue Saint-Nicaise. Là, les for-
ces semblent lui manquer; je fais un dernier effort,
il a tout au plus quinze pas devant mQj...
» — Vous le saisissez ! vous le tenez 1 les ar-
chers viennent! s'écrie la Reynie les yeux déjà
étîncelants et portant lui-même la main sur Des-
grais?...
» — Quinze pas, continue l'officier d'une voix
affaiblie, quinze pas, et il m'échappe ! 11 s'estélancô
de côté dans l'ombre, et a disparu à travers le
mur.
OLIVIER BRUSSON 33
» — A travers le mur! vous êtes fou, dit le ma-
gistrat en reculant de désespoir et on joignant ses
mains avec ferveur.
a — Vous pouvez croire, continue Desgrais, que
les plus mortels chagrins me poursuivent et que do
sinistres pensées m'obsèdent. Appelez-moi fou, in-
sensé, maniaque, il n'est pas moins Yrai que ce
que je vous dis, je l'ai vu. Le sang glacé dans les
veines, j'arrive à mon tour au pied de ce mur; les
archers me rejoignent et avec eux le marquis de la
Fare, l'épée nue à la main. Nous allumons nos tor-
ches, nous examinons, nous touchons partout cette
muraille... Nulle trace de portes, de croisées," ni
d'ouverture l C'est un gros mur, un mur de larges
pierres et attenant à une maison habitée par des
personnes contre qui ne s'élève pas même un soup-
çon! Ce matin encore, j'ai tout réexaminé au grand
jour... Rien! ^C'est le diable en personne qui s'est
joué de tant de soins, de tant de surveillance, de
tant de peines t
34 OLIVIER nnussoN
» L'aventure do Desgrais se répand déjà dans la
haute société do Paris. On no rôvo plus que sorcel-
lerie, exorcismes, pactes faits avec le démon par la
Voisin, la Vigoureux et le prêtre Le Sage. Tout co
qui est surnaturel, Baptiste, est de l'essence de no-
tre nature, voyez-vous; et lo merveilleux l'empor-
tera longtemps sur les réflexions calmes. On no
croit rien moins que le texte des expressions do
Desgrais, expressions qui lui sont échappées dans
un moment d'humeur, et on se persuadera que les
démons protègent en effet les scélérats qui leur ont
vendu leur âme.
— Oui, oui, murmura Baptiste en ricanant, votre
histoire n'est pas si mystérieuse quo vous voulez
bien le dire. On la raconte déjà de mille manières,
et j'ai acheté tantôt une complainte qui en parle un
peu, à ce qu'il me paraît.
Et Baptiste tira de sa poche un petit imprimé ac-
compagné d'une gravure en bois représentant lo
diable, avec les attributs qu'on lui connaît, dis-
OLIVIER BRUSSON 35
paraissant sous terre devant des archers immobiles
de frayeur.
— On vend ceci en cachette, ajouta-t-il; les
bonnes âmes redoublent de frayeur, et on dit môme
quo, parmi MM. les exempts, il y en a qui veulent
demander leur congé, et qui ne se promènent plus
le soir dans les rues que prudemment couverts de
reliques et bien aspergés d'eau bénite.
— M. d'Argenson, reprit mademoiselle deLamar*
tiniôre avec volubilité, voyant que les efforts do la
chambre ardente étaient inutiles, vient de supplier
le roi d'instituer encore un nouveau tribunal avec
des pouvoirs encore plus étendus, afin de punir
cette espèce particulière de crimes. Mais le roi
regrette déjà d'avoir mis trop de confiance en de cer-
tains magistrats, et reculant devant l'idée des sup-
plices nombreux qui ont eu lieu par les sangui-
naires instigations de la Reynie, il s'y est refusé
complètement. Et ce qui mérite toute votre véné-
ration, Baptiste, c'est que mademoiselle de Scudéri>
36 OLIVIER BRUSSON
notre bonne maîtresse elle-même, n'a pas peu con-
tribué à faire prendre cette résolution royale.
— Comment? dit l'honnête serviteur qui était
tout dévoué à l'honneur, de la maison, et qui n'a-
vait nullement besoin qu'on réveillât son intérêt en
ce moment.
— Imaginez, mon cher Baptiste, qu'avant-hier,
dans les appartements de madame do Mainlenon,
où lo roi est accoutumé de passer les après-midi,
un poème lui fut présenté, dans lequel les amants
s'adressaient à lui. On se plaignait de ce que, si,
conformément aux lois du savoir-vivre, on voulait
porter un riche présent à la dame de ses pensées,
on no pouvait plus s'acquitter de ce devoir qu'au f
péril de sa vie. On disait que, s'il était glorieux de |
verser son sang pour sa maîtresse dans un combat ' '
loyal, les lâches attaques d'un assassin étaient tout %
moyen de défense ; que Louis, astre de tout amour p
et do toute galanterie, devait dissiper de ses rayons h
la nuit profonde où de terribles mystères étaient '•
OLIVIER UHUSSOX 37
enveloppés;' que le demi-dieu qui avait terrassé
tant d'ennemis, tirerait encore, s'il le voulait, une
épôe victorieuse pour combattre l'hydre, comme
avait lait Hercule, et Thésée le minotaure. Le
monstre moderne était peint sous des formes plus
affreuses encore. Il menace, dit-on, toutes les affec-
tions comme tous les plaisirs: il change en deuil
toutes les espérances, et les plus doux moments en
tristesse.
» Je ne puis vous répéter toutes les belles choses
que contenait cet ouvrage, qui, malgré le fond
un peu sérieux, fourmillait de pensées ingénieuses
et spirituelles; notamment dans les passages où
brillait lo contraste du sort quo l'amour prépare à
ses favoris, avec le destin qui attend un malheureux
qui va succomber par surprise. Ce poème finissait
par un brillant panégyrique du roi, et il a été ac-
cueilli avec bienveillance. Loroi, qui en avait fait
lui-même lecture, se tourna aussitôt vers madame
de Maintcnon, et, en récitant quelques vers à haute
3
38 OLIVIER BRUSSOX
voix, il lui demanda ce qu'elle pensaitde ces amants
menacés. Madame de Maintcnon, fidèle à un carac-
tère très-sérieux, n'ayant point l'imagination tendre,
et restant toujours dans le sens d'une certaine dé-
votion, répondit que des actions secrètes et des voies
défendues ne méritaient précisément aucune pro-
tection particulière, mais que ces crimes atroces
exigeaient cependant des sévérités extraordinaires.
» Le roi, mécontent de cette ambiguïté, allait re-
tourner dans un cabinet voisin travailler avec un
de ses secrétaires d'État, lorsqu'il aperçut notro
chère demoiselle qui venait d'entrer et de s'asseoir
sur un petit tabouret, non loin de madame de Main-
tenon. Il alla vers elle en souriant avec cette ama-
bilité qui lui est propre, déroula lo manuscrit et lui
dit avec douceur :
» — Madame la marquise n'aime point à savoir
les aventures de nos jeunes galants. Elle m'évite
sur des chemins qui sont peut-être interdits ; mais
l'auteur de Scaunts et de bjrianc compatit (du I
OLIVIER imussox 39
moins dans ses romans) aux peines de l'amour, et
il me dira sans doute ce qu'il pense de cette sup-
plique en vers.
» Mademoiselle de Scudéri se leva respectueuse-
ment do son siège, écoula le roi, les yeux baissés,
rougit un peu malgré son grand âge, et récita en
s'inclinant, deux autres vers d'un vieux poète dont
elle ne m'a pas dit le nom.
L'amant qui tremblerait en allant voir sa belle,
Serait-il digno encor qu'on lui reslut fidèle?
» Le roi, frappé du sens chevaleresque do ce peu
do mots, et réduisant les longues tirades du poème
à leur juste valeur, s'écria avec la chaleur de sa
jeunesse :
»—Par Saint-Denis! vous avez raison, mademoi--
selle. La sûreté do quelques personnes ne peut être
protégée par des mesures arbitraires qui menacent
l'innocent comme le coupable. Quant à d'Argcnson
et à la Reynie, qu'ils fassent leur devoir!
40 OLIVIER BRUSSOX
— C'est très-bien ; s'écria Baptiste. Mademoiselle
a fait son devoir, Sa Majesté le sien ; et je vais tâ-
cher do faire mon devoir aussi, en me rendant sur
l'heure à Saint-Maur.
A ces mots, touto confiance abandonna la pauvre
demoiselle do Lamarlinière. Elle ne fit plus qu'en
désespoir do cause quelques tentatives pour retenir
son compagnon.
Baptiste avait parlé, dès le matin, de son projet
de partir à quelques voisins; et, entre autres, à un
verdurier, son compère, qui devait se rendre de
son côté à la noce et pouvait l'avoir déjà annoncé.
Mais l'envie qu'on avait qu'il restât, le décida plus
qu'autre chose à partir. Il s'affermit dans son idée
par la contradiction; et, quand on lui parla de
rheuro avancée, il répondit qu'un homme comme
lui voyageait la nuit comme le jour.
— Au moins faites mon compliment à votre nièce
et portez-lui cette bague de ma part, dit la pauvre
délaissée.
OLIVIER nnussoN 41
— Ah ! mademoiselle, que vous êtes bonne ! re-
prit Baptiste. Cette chère petite Marion, comme elle
vous aime ! Ah! si notre maîtresse avait voulu elle
serait dans celte maison ; elle vous aiderait dans vos
travaux; elleneseraitpoinlmariéc... Au reste, elle
viendrait bien encore, toute mariée qu'elle va être.
— Notre n-rîlressea ses raisons qu'il faut res-
pecter, dit mademoiselle de Lamarlinière: ce n'est
point pour vous désobliger, Baptiste, qu'elle a
refusé votre nièce ; mais elle la prendrait encore
moins à présent que jamais. Avant moi, elle avait
pour demoiselle de compagnie une jeune fille
qu'elle maria (c'est Anne Guyot, dont vous l'en-
tendez quelquefois parler). Cette créature eut un
enfant do son mariage, et mademoiselle se plaisait
â le voir élever sous ses yeux. Quand il eut trois
ans, les parents ingrats quittèrent ce pays-ci, et
n'ont jamais donnéde leurs nouvelles, ni du pauvre
petit que mademoiselle aimait tant. Il y a de cela
dix-neuf ans l Elle ne prendra plus de jeunes filles
42 OLIVIER BRUSSOX
à son service, et j'ai bion promis, pour ma part,
que je ne me marierais jamais.
Baptiste détourna un peu la tête pour cacher un
léger sourire, et, remerciant de nouveau la femme
de chambre, ouvrit doucement, referma de même
la petite porte do !a me, et s'éloigna.
Mademoiselle do Lamartiniôre poussa alors un
très-gros soupir, et pensa qu'il était sage d'aller es-
sayer de dormir.
NI
» Que la paix habite dans ton sein,pauvre
logis qui to gardes toi-même I »
BUI\NS.
Retirée dans sa petite chambre, dont la fenêtre
s'ouvrait sur la rue, et qu'elle avait décorée d'une
multitude d'images de saints, depuis qu'elle était
plafonnée suivant l'usage nouveau de l'architecte
M. Mansard, mademoiselle do Lamartiniôre se mi 4
en devoir de faire sa prière.
Elle s'agenouilla dévotement; mais au lieu de
réciter l'oraison du jour, elle réfléchit involontai-
rement sur lo départ de Baptiste et sur le sujet de
44 OLIVIER nnussox
leur conversation. Elle s'aperçut alors qu'elle avait
beaucoup moins de frayeur qu'elle ne l'avait lémoi-
gnô; et quand elle eut perdu tout intérôt d'agir sur
une autre imagination, elle sentit la sienne très-
rassurée.
Minuit sonnait lorsque de violents coups de mar-
teau ébranlèrent la porte extérieure do la petite
maison. Tout le vestibule retentissait, et mademoi-
selle de Lamartinière reprit tout à coup ses terreurs.
Ello n'était point encore déshabillée ; elle avait
encore sa lumière ; elle demeura d'abord immobile
au milieu de sa chambre. Les coups de marteau
continuaient, et dans un court intervalle, elle crut
entendre : ■
— Ouvrez-moi pour l'amour de Jésus-Christ : ou-
vrez-moi, s'il vous plaît !
Agitée de plus en plus par la crainte, elle saisit
sa lampe, descendit sur la pointe des pieds, s'ap-
procha du vestibule, et entendit distinctement la
voix de celui qui frappait. 11 disait :
OLIVIER nnussox 45
— Pour l'amour de Jésus-Christ, ouvrez-moi !
— Eh ! mais, pensa mademoiselle do Lamarti-
niôre, un brigand parle-t-il ainsi ? Qui sait si ce ne
serait point quelque malheureux qui cherche un
asile et s'adresse à ma maîtresse, que tout le
monde connaît si charitable et si bonne? Soyons
prudente, toutefois, ajouta-t-elle en elle-même.
Elle remonta dans sa chambre, ouvrit la fenêtre,
et, tâchant de donner à sa voix un accent mâle,
elle demanda qui était à la porte et frappait ainsi
avec un tel bruit.
A la clarté de la lune, elle aperçut un homme.
Sa taille était élevée, il était enveloppé dans un
manteau de couleur grise et coiffé d'un large cha-
peau. Alors, elle se mit à crier avec force pour
qu'on pût l'entendre du dehors :
— Holà! Baptiste! JulienI Pierre! levez-vous
. promptemeiit tous : des brigands sont à la porte l
El, alors, une voix douce et presque plaintive
3.
46 OLIVIER BRUSSON
frappa ,de nouyeau son oreille ; ello distingua par-
faitement ces mots:
— Hélas ! mademoiselle de Lamartiniôre, je vous
connais bien, malgré vos efforts à contrefaire votre
voix. Jo sais, bonne femme, que Baptiste est sorti
et que vous êtes seule avec votre maîtresse ; ou-
vrez ; n'ayez point de crainte; il faut que je parle
à votre maîtresse à l'instant môme.
— Parler à mademoiselle à l'heure qu'il est ! ré-
pondit mademoiselle de Lamartiniôre ; y pensez-
vous? Eh! ne savez-vous pas qu'cllo est couchée
depuis longtemps ? Ello repose ; et, pour tout au
monde, je ne l'éveillerais dans son premier som-
meil ; on en a besoin à son âge !
— Je sais, répliqua l'inconnu tenant encore le
marteau dans sa main, que mademoiselle de Scu-
déri vient de quitter sa Clélie, un roman auquel
ello travaille sans cesse, et qu'elle copie en ce mo-
ment quelques vers dont elle veut faire hommage «<
demain à la marquise de Maintenon. Je vous en |

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