Oeuvres de Tacite. 1, Traduction de la vie d'Agricola et des Moeurs des germains , par M. l'abbé de La Bleterie... nouv. éd., rev. par le p. Dotteville

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Froullé (Paris). 1788. 423 p. ; 18 cm.
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Publié le : mardi 1 janvier 1788
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TRADUCTION
COMPLETTE
DE ̃
TA CITE.
TOME PREMIER.
Vu d'Agrïcola & Mœurs des Germains,
DON 1996001810
TRADUCTION
DE LA p:iE
D'AGRICOLA.
ET D-ES
MOEURS DES GERMAINS,
Par M. l'Abbé m LA. Bleterie, Profejfei(r
d'Eloquence au Collège Royal & de
l'Académie Royale des Irzfcriprions &
Belles-Lettres.
cura noftrî. nefcio, Nos certè merenJur
ut fit ali<jua non dico ingenio ( id enim ruperbum
fed ftuiio &-labore, & réverentiâ pofictorum. PlinK
Ep,Xr;?.adTack.
A PARIS;
au coin de la rue Pavée.
M. DCC. LXXXVin..
'J.y.ec Approbation & Privilège du Rot)
A' A
A MO N-SETGN ÈtTR'
LE MARQUIS;
D'ARGENSON,
MINISTRE D'ÉTAT.
MONSEIGNEUR,
L'Ou VR Age que je vous pré*
fente vous appartient à plus d'un
ùtrè. Entrepris par votre confeil*
exécute fous vos ymx c'efi un.
dans une fociété d'amis dont
vous faites les délices vous re-
vertus d'Agricola. Dai-
gne\ l'accepter comme un hommage
que /e. rends a l'amitié dont vous
m 'honore^, & comme la preuve de
mon attachement a votre illuftre
Maifon. le fuis avec un profond,
refpecl
MONSEIGNMVRj
'Votre très-humble ôc-tth-
̃;x obéilTant ferviteur
'DE la Bleteru
*r
AVERTISSEMENT
DE L'ÉDITEUR.
JLIans la première édition de la
vie d'Agricole Se
Germains
par l'Abbé de la Bleterie, le texte
Latin étoic rejeté après les noies.
Cette manière favorable; à "une
traduction médiocre ne conve-
fiQit nullement à l'excellence, de
leurs formé le projet de faire jouir
le Public d'une traduction c'om-
plette de Tacite il étoic à-propos
que le tout fût du même format.
C'eH ce que nous avons exécuté
Celui-ci, qui forme le premier,
terie.
-Lesrx autres fontdu Père Dot-
tëvIUè ;ïàvoir, quatre des Annales,
& deux des Hiiloires.
On peut néanmoins acheter
féparement:
La vie de Tacite, celle cfÀgri-
coïa &. les Mœurs des Germains
i volume.
Les règnes de Tibère & de Caius
Caligula, volumes.
Les règnes de Claude Se de
Néron y z volumes.
Les règnes de Galba, Oth on y
Vitellius & Vefpafien, i volumes.
Ces fix derniers volumes, au
moyen des introductions èc des
fupplémens forment une fuite
non interrompue, depuis la fin
du règne d'Augure juf4u'à la paix
TBpiverfelle fous "Vefpafien,
A4
DE TACITE»
POUR SERVIR
DE PRÉFACE
A SES OUVRAGES'
VjAItjs CORNELIUS Tacitus naquit
dans les premières années de Néron (a),
(a) Pline le jeune nous apprend qu'il étoit
a peu près du même âge que Tacite. Or Pline
avoit dix fept ans accomplis il étoit dans fa
dix huitième année ( agebam. duodevicefimum
annum ) lorfque fou oncle périt par l'éruption
du Véfuve arrivée an mois de Novembre- l'an
de J. G. 79; Par conféquent Pline- étoit ne en
ou 6i c'eft a-dire, dans la feptième ou hui--
tième année de Néron. Lorfqu'à l'âge de dix-
neuf ans il plaida fa première caufe, Tacite avoit r
déjà de la réputation au Barreau; d'où 1'on peut
conclure que Tacite étoit plus âgé que Pline au
moins de quatre à cinq ans & qu'il doit être né
Vers l'an J4 ou Jf
c'eft-à-dire, vers lemilieu du premier /îècïe'
de Jefus-Chrift. On ignore le lieu de fa
naifïance. Dans fes écrits il fe donne pour
Romain mais en conclure qu'il vit le
jour Rome ce ferait raifonner comme
le Père Hardouin, qui veut enlever Pline
le NatUralifle à la Ville de Véronne, parce-
que celui-ci, parlant de la nation des
loix 8c des costumes romaines, dit nos
ufagës, notre nation nos loix. Tout Ci-
toyen Romain parloit de la forte, & dans
un fens avoit Rome pour patrie, fftt-il
né fur les bords du Danube ou de l'Eu-
phratey ne fût-il même Citoyen que d'a-
ooprion.
Le nom de Cornélius ne fauroit non
plus faire preuve que Tacite appartins
la Maifon Cornelia divifée en deux
branches principales, l'une praticienne
l'autre plébeïenne toutes deux fécondes
en perfonnages diftingués. Sous le gou-
vernement impérial, les noms de famille
les plus illuftres étoient donnés ce feni-
ble: arbitrairement, & ne prouvbient rien
.en faveur de ceux-qui les portoient. Du
temps même de la République, les Efcla-
ves recevaient avec la liberté le nom de
leurs. Maîtres & l'Etranger., quand il
devenoit Citoyen, fe décorait,. pour l'or-»
Binaire de celui de fon protecteur; fourcj
DE TAC1ÏÏ.
A'i'
intlriflàble de pins de confuiion encoic
que n'en enrôlent- .causer parmi nous
les noms des grandes terres quelquefois
traînées par des hommes nouveaux. Le
nom de Cornélius ne devoit pas être rare,
puifque dix mille efclaves arrranchis pat
Sylla le pris_ tout-à-
la-fois., ̃ ̃ ,̃;•.
On fuppofe avec quelque vraifembîance,
que notre Hiftorien éoit fils de Corné-
lius Tacitus j Procurateur c'eft-a-dire
Inrendant de la Belgique contemporain
de Pline le Naturalise:, Se le même iàns
doute qu'une infeription trouvée-aupays
de Juliers, nomme
tus. Ce
s'il fut père de Tacite, à donner au monde
des prodiges de
il eut un autre fils' /qui félon le rapport
de Pline témoin oculaire, dans- l'ef-r-
pace de trois ans crût de trois coudées,
fans: que fon esprit fe développât!, Se
qui mourut bientôt d'une contraction de
nerfs (a). ̃
Natlft. Hift;
VU. If.
Nous ne favons aucune particularité
{a) Quelques-uns ont cru que le"£cre' de_ cet'
enfant' monftrueux étoiï Tacite l'Hiftoiien mais
cette-opinion n'eftpas foutenable. Bayle la réfute
invinciblement dans fon1 Piftionnaire (àl'aidcle-
jio V ï'e
touchant l'éducation de Tacite mais -1
juger de la culture par les fruits il fut
mieux élevé que ne l'étoit en ce temps-
là le plus grand nombre des Romains. Les
pères livraient leurs enfans avec une fé-
xurké qui ne pouvoit être excufée que par
la mode, de prétendus hommes-de-
lettres, prefque tons Grecs de naiflance
ou d'origine» On fait combien la Nation
Grecque étoit alors corrompue, fliperfî-
cielle, adroite à flatter les penchans de
ceux qu'elle vouloic dominera ennemie
des Romains au fond du cœur, tandis
qu'elle ramppit devant eus. Des maîr
très de cette ëfpèce infpiroient à leurs
élèves le goût d'une littérature frivole;
d'une faufie politeffe, des fpëclacles Se
des plaifîrs > du manège & de l'intrigue.
Hs infecTroient ainfi la fource des moeurs',
nationales & fàilûient à ce qui revoie
encore de vertu des brèches que la phi-
làjfopKïe d'Epicure n'élargiflôit que trop,
&: que celle des Stoïciens ne réparoit
qu'imparfaitement. L'enfance de-Tacite
eutpeut-être l'avantage de tomber en de
ifteifleures mains. Peut-être que la force
d'un heureux naturèl & le pouvoir des
exemples domeftiques:réfiftèrent aux im-
preflions de l'éducation courante, & fup-
piéèrent a ,ce qu'elle avoit eu. de défec-
D E Ta-C.I-Î E.
roerix; On reconnoît dans lè~s\ Ouvrages
de Tacite, non-feulement ûn génie iu-
périeur Soigneusement cultivé mais en-
core une ame vraie forte, dé'întérefTée
un Patriote, un Romains. Il- n'arrive pas
toujours que les Auteurs Se peignent dans
leurs écrits. Quelques-uns, 'ainu que Sal-
lutte, font éloquens contre leurs propres
défôrdres. Mais Tacite ne démentit point
fes Livres par fés actions & là preuve
qu'il- vécut Se penfz comme il écrivait',
c'eft que Pline le jeune, ce Citoyen d'une
probité' fi délicate le regarda comme un
autre lui-même ,,ôc \fit autant de cas de
fes vertus que de fes talens.
Les études, des Romains étaient' plus
bornées que ne fônt les nôtres; Jamais ils
ne fe livrèrent aux Spéculations méraphyr
fiques, non plus qu'aux fciences exactes.
Tout cela leur parôifïoit trop appliquanrj
trop capable d'abforber l'homme entier
de l'enlever: à la vie active & de le dif-
traire des^devoirs de Citoyen. La Pny-
fique même n'eut aucun iétrait pour eux.
ïb fe croyoient- faits- pour conquérir le
:Monde: & non pas pour l'étudier. De
toutes les langues étrangères,' le grec fuc
la feule; dont ils crurent avoir befbin.
f Quant là ce genre de littérature qui
S'occupe des débris de. l'antiquité ,:dânç
«I;ï ̃'̃ V- Y'I E-
te deffein de l'éclaircir &:de la connoître
ils le négligèrent totalement. S'ils recher-
chèrent quelques antiques ce fut pour
les raire Servir au luxe & pour repaître
une ftérile vanité. Je ne parle point des
arts. Rome les accueillit pair air mais
elle les méprifa toujours par principe. Les
'Artiftes ne furent à fes yeux que des ma-
nœuvres' & des efclaves & tandis qu'elle
les payoit largement, elle ne put, ou ne
voulut leur accorder la récompenfe la plus
flatteufe pour le génie, la feule qui puilfe
réchauffer & le perfectionner je veux
dire une eftime éclairée, une admiration
fondée fur le Mifcernement^
On trouve, à la vérité chez les Ro-
mains des hommes pour aind dire, uni-
vèrfels, dont l'efprit & Je goût s'éten-
dirent !tout, ce qu'on j>ouvoirfavoir de
leur temps. Mais un Cicéron, un Var-
ron 3 un Nigidius Figûlus, un Pline l'an-
cien Se quelques autres, font des phéno-
mènes finguliers & des exceptions rares,
qui ne tirent point â conféquence.
L'ancien gouvernement avoit accou-
tumé les Romains à n'eftimer outre la
fcience de la guerre que le talent dé la pa-
role & la cbnnoiffànce des loix moyens
fuffifans pour un Républicain de devenir
homme-ttg^tat & d'acquérir une grande
DE.TACITE, If
autorité, parmi les concitoyens. Depuis
qu'Augufte 3 en .mettant la République
fut le pied d'une Monarchie eut donné
aux Romains le loifir d'être favans la
nation ne laiua pas de conferver a-peu-
près les mêmes idées, toujours entrete-
nues par les reftes du gouvernement an-
cien, qui fubfiftoieht fous le nouveau.
L'éloquence & la jurifprudence attirôient
encore la confidération le crédit les
richeues. Elles ouvroient l'entrée du Sé-
nat j elles conduifoient aux honneurs.
Ainfi les autres études leur étoient fubor-r
données. On n'étudioit communément
que ce qui pouvoit y avoir rapport c'eft-
a-dirê fa propre langue & celle des
Grecs, la poéfe la dialectique & l'hit
toire.' ̃̃• ̃ ̃ ̃
L'esprit de Tacite étoit de la même
trempe :que fcelui des -grands-hommes
çqmtne eux toutes lés fciences de la
Grèce, du moins il excella dans les
genres que je viens d'indiquer. Dire qu'il
favoit parfaitement le latin ce feroit lui
faire .injure^ fi certains
& fur leur- parole
ternes ne lui refufoient ,une 'place encre; les
Ecrivains de la bonne latinité. -Il lut 'avec
.application les -Auteurs .Grecs, sentr'aatrgs
14 Vie
Thucydide, dont on lui reproche d'avoïi
imité jusqu'aux défauts.
Une de fes lettres qui s'eft confer-
vée parmi celles de Pline le jeune nous
apprend qu'il compofoit des poèmes
dans un âge affez avancé. Mais indépen-
damment d'un témoignage fi poncif, la
chaleur & quelquefois la cadence de fa
prote décèle un Poète rompu dans le
métier des bons vers, forcé de fe tenir
en -garde contre ceux qui veulent naître
fous fa plume. A la juftëllè de fes rai-
fonnemens, on reconnoît qu'il dut briller
dans l'étude de la dialectique où per-
fonne ne réuflit mieux que celui qui n'a
pas besoin de l'apprendre. Il puifa vrai-
femblablement fa: morale a l'école des
Stoïciens. Les éloges qu'il leur donne
ne permettent pas d'en douter, non plus
que l'élévation 'dé fes' fentimens & lé
goût décidé pour la- vertu qui règne dans
ies écrits. II paroît avoir poflëdé ce que
connoifïbient d'hiftoire ancienne les
Grecs & les Romains nations concen-
trées dans l'estime d elles-mêmes & trop
d'accord à; négliger les antiquités des au-
tres -peuples. Sur-tout il le, rendit très-
piofond dans Jà'connoïflànce des ufages 3
des loix du droit public & de la poli-
jique de fà nation. Mais il s'attacha plus
» Tacite. r j-
particulièrement à l'éloquence. On- a lien
de croire qu'il fut difciple du célèbre
Quintilien dont l'école ouverte pendant-
vingt années prépara l'heureufe révnlutiort
qu'éprouvèrent les lettres au temps de
Trajan j fiècle inférieur à celui d'Âugufte
mais en foi très-eftimable & dont les
ûècïes fuivans n'approchèrent pas^
Tacite entra dans le monde au com-
mencement du règne de Vefpafien. La
République après avoir eiïùyé fuccefli-
vement la méchanceté réfléchie de Ti-
bère, les fureurs de Caligula l'imbécil-
lité de: Claude & les horreurs de Néron
étoit enfin gouvernée par un Prince fage
afïèz habile pour guérir les maux de
l'Etat, allez inftruit des principes du gou-
vernement romain pour ne fe regarder
que comme le premier magistrat d'une
ville libre trop économe fans doute
mais ne connoifiànt jjIus le prix de l'ar-
gent dès-qu'il s'agiflôit d'encourager le
mérite & la vertu. L'air de la liberté qus
Tacite reipira dans les années de fa jeu-
netfe les plus décifives donna du refïorc
à une ame comme la fîenne. Il devint un
homme de génie. -Peut-être .h'eût-Íl ja-
mais été qu'un homme d'efprit, s'il les
avpit paffées fous Néron.
LesRomains d'une certaine
Y ie!
ceux mêmes qui fe deftinoient à parvenu:
aux emplois par la route de l'éloquence,
̃fervoient quelques années en qualité de
volontaires avant que de fe montrer au
barreau. Leur famille les. confioit à des
Généraux d'armée, :à des Gommandans
de légion qui leur; dorinoient la table
& le logement ne les^perdoient point
de vue, les inftruifoient des principes,
leur. cpnféroient quelquefois un grade
honoraire & pour mettre l'épreuve
leur courage & leur intelligence les em-
ployoierit çornrne.Âides-^de-carnp. Cette
formalité rendoit Hommage aux mœurs
primitives. @ Originaire.ment tout Romain
étoit foldat, Ainïî. depuis même que les
armes & l'éloquence firent comme deux
profeffions féparées .elles ne furent ja-
mais cenfées Fêtre, XJnGanaidat, n'auroit
ofé demander au ^peuple;, du temps de
rançiehne République. v au Sénat fous les
Empereurs, la moindre Magiftrature fans
avoir porté 'les armes pour la patrie. Cicé-
Ton les avoit portées fous Sylla.. Plire le
jeune fervit en, Orient & nous pouvons
afTurer Comme
eux à Tufage. '.Je,; me Souviens d'avoir'
entendu. dire |àï un habile Militaire verfé
dans la lecture des anciens Auteurs, que
Tacite parle toujours de guerre très-perd-
DE E TaÇ'IÏI.'
nemment, ail-lieu que Tite-Live, admi-
rable à tant d'autres égards parpît ignorée
cette~ partie jufqu'à défigurer Polybe lorf-
qu'il le traduit. C'ett que Tite-Live qui
fe- borna toujours à l'état- d'homme-de^
lettres > n'àvoit: pas eu le bèfoin de fer-
vir, & que Tacite aspirant aux dignités
fit néceffaireinent quelques ^campagnes
pour s'en ouvrir le chemin.
Revenu de l'année il fe diftingua
bientôt au barreau. Pline le jeune qui
plaida la première fois à dix-neuf ans,
fut fi frappé des Succès de Tacite, un peu
plus âgé que lui, qu'il fe feroit eftimé
très-heureux de pouvoir le fuivre de loin.
Le Confulat, regardé dans un fens, même
par les Empereurs comme la première
place de la République étbit toujours le
terme que fe-propofoit l'ambition d'un
Romain. Il falloir paner comme autrefois
par les autres magiftratures. L'Empereur
nomm.oit afTez fouvent les Confuls. La
préture & les grades inférieurs étoient à
la drfpolîrion du Sénat devenu depuis
Tibère.repréfentatif de la nation & dépo--
fitaire de- fes droits. Mais en vertu d'une
conceffion fpéciale faite aux Empereurs
les Candidats expreffément recommandés
Tg V 11
demahdoit une grace avec hauteur tlfi
bienfait â titre de dette, il demande
comrne un Candidat de Céfar.
Ilion. uv.
'radt. An-
lial. III. 19.
Le premier pas dans' Ia carrière des
honneurs avoit-été la quefture. Mais de-
puis Augufte il étoit néceuaire pour
l'exercer d'avoir rempli les fonctions du
Vigintivirat- On comprenoit tous ce nom
les emplois de vingt Officiers chargés ref-
pectivemenc de la monnoie du foin des
prifons Se de l'exécution des criminels
des rues & du jugement de quelques
affaires. Perfonne ne pouvoit être exempt
dé ces emplois fans obtenir une dif-
pente du Sénat. Tibère la demanda pour
Drufus, fils de Germanicus. Ceft au
moins de ce préalable à la quefture &
probablement de la quefture même que
parle Tacite, quand il dit qu'il fut rede-
vable du commencement de fa fortune à
l'Empereur Vefpafien (i). Ce Prince fe
connoiffoit en hommes. Il méritoit de
protéger Tacite, & Tacite de l'avoir pour
protecteur. Nous ignorons en quel'-en-
droit il exerça la questure mais cette
place lui donna certainement entrée au
( i ) Dignitatem noftram h Vefpafiano inckoa-
tant, aTito auSam, a Domitiàno/ongiùsprovec-
t'am non aènuerim./Tacit, Hift. I. i..
fe e Ta g r te.
Sénat. On pouvoit alors être Quefteur à
vingt-cinq ans commencés & Sénateur
à vingt-cinq accomplis. Les loix annales
avaient été mitigées par I'ufage ou par de
nouvelles loix.
L'eftime univerfelle dont Tacite jouif-
foit déjà, lui valut un établifïèrnent avan-
tageux. Agricola, que fes fervices mili-
taires venoient d'élever au Confulat &
au rang des Patriciens, & que la voix
publique nommoit au gouvernement-de
la Grande-Bretagne;, l'une des plus im-
portantes provinces du département im-
périal, lui donna fa fille en mariage.
Si elle reffembloit fa mère Domitia,
Tacite dut couler des jours heureux. Je
crois fentir en effet que lés louanges dont
il comble la mère font l'éloge indirect
de la fille & qu'il veut nous apprendre
Son propre bonheur, en peignant celui
d'Agricola.
La mort de Vefpafîen arrivée l'an de
X C. ne traverfa point le cours de la
fortuné de Tacite. Sous le meilleur des
Princes fous Titus le vrai mérite n'a-
voit ni peur, ni bèfoin de l'intrigue & de
la cabale. D'ailleurs l'éclat des victoires
qu'Agricola remportoit dans la Bretagne
rejailnffbit vivement fur un gendre capa-
ble d'être quelque jour au Sénat ce que
v. Agt. si;
•XO Vl!
[le beau-père était l'armée. Titus coit-
ronné de nouveaux lauriers par ce conqué-
rànt prit félon la coutume le titre
d' 1 mperator j ou Général vi&orieux, Pou-
voit-il ne pas s'intérefTer à l'avancement
de Tacite ? Àufiî l'appuya-t-U (i) dans la
demande foit de l'édilité, foit du tri-
bunat du peuple. Un Plébéien comme
Tacite pouvoir remplir l'un ou l'autre
de ces emplois. Il obtint l'un des deux
& je préfume, que ce fut le tribunat. Les
Patriciens ne pouvant exercer cette ma-
giftrature plébéienne étoient comme en
poffeffion de l'édilité.
Titus ne régna que deux ans. Domi-
tien, fon indigne frère & peut-être fon
meurtrier, clioifit Tibère pour modèle
& fut tyran par fyit-ême. Sombre, défiant,
'vindicatif, fanguinaire connàiffant le
bien préférant le mal il rendoit inté-
rieurement juftice aux qualités éminentes,
& en étoit effrayé il fàifoit cas des ver-
tus, & les.punifloit.Du temps de V.efpa-
.fien;& de Titus pour mafquer.fon am-
bition-, il avoit joué l'amour des Lettres
J'ufqu'à devenir Auteur 5 & même après
es avoir abandonnées iL portoit bafïè-.
(
ion ixVI-
de Taciîï; ff
inent envie à ceux qui les ciiluvoient.
Lés Poètes feuls trouvèrenc grâce- auprès
de lui. Seroit-cè qu'ayant acquis en ce
genre quelque fupériorité il crôyoit les
avoir effacés d'avance ne les efti-
pas affez pour les haïr? Du refte,
implacable; ennemi de fon père & de fôn
frère, i il déteftoit tout ce qu'ils avoïerit
aimé.
Sous ce règne, Tacite avoit contre lui
les qualités personnelles l'eftirne des
deux derniers Empereurs & l'alliance
d'Agricole que Domitién ne laiHà> pas
longtemps à la tête dès Légions Britan-
niques, & dont le retour quoiqu'hono-
rable étoit une difgrace fondée fur la
jaloufié & fur la peur. Cependant on ne
doit pas juger abfolument de tout ce règne
par l'afèeux: tableau; qu'en, trace notre
Hiftorien • dans la chaleur de la haine
publique encore récente. Il eft rait d'après
les trois ou quatre dernières années dé
Domitien, dont la tyrannie n'augmenta
que par degrés, comme l'Auteur le re-F
connoît. Pendant refpacede dix ou douze
années:, la .perfécution contre le mérite ne
fat' pas- générale. 'Il perçoit même quel-»1
qùefbis, pourvu qu'il évitât de fe montrer
d'une façon trop brillante..
J;irriagine qi^e Tacite, dans une èfpé,-
i% Vi«
rance aflez incertaine de la préture, s con*
tinua de partager fon temps entre les
fondions de Sénateur les exercices du
barreau la folitude de fon cabinet Se la
confervation d'un petit nombre d'amis
au milieu desquels il retrouvoit la liberté
bannie du Sénat, des places publiques,
& de tous les lieux où l'oii pouvoit être
entendu par les délateurs.
Le-talent de la poéfie lui devoit être
de quelque reflburce. C'étoit celui que
Domitien pardonnoit le plus. Si Tacite
fut auteur de je ne fais quel Ouvrage
fur la plaifatiterie (i) cité par Fulgentiu^
Planciadès, Ecrivain du cinquième
il le compofafous le même règne, &fans
doute vers la fin à l'exemple de Pline le
Naturalise, qui dans les dernières an-
nées de Néron publia deux Livres de
grammaire ,parce que la tyrannie avoir
rendu dangereux tout genre d'écrire plus
libre & plus élevé.
Tacite n'étoit pas de ces Républicains
intraitables qui fans diftinguer la nou-
velle République de l'ancienne imita-»,
teurs déplacés des Favonius&: des Catons,
bleffoient les meilleurs Princes 8ç met-
toient en fureur les Tyrans. S'il haïfïbit
le Deipotifme il relpeccoit le Gouverne-
ra) Façetiarum lÀbru
DE T Aciïéi srj
ment établi par les loix. Sà^jujte ôc pro»
fonde vénération pour les Tnrâféas & les
Helvides, ne lui faifoit pas approuver leurs
indiscrétions. Une vertu plus Jtbuple &
mieux aiforne aux conjonétcires, étoit,
félon lui, capable d'adoucir les Tyrans
mêmes fur-tout quand ils n'avoient point
encore jeté le manque. Il ne croyoit pas im- v,
poÏÏible qu'un hoinme d'honneur, tenant
un fage milieu entre la baiïè/ïê qui fe prof-
îitue 3 de la roideur inflexible qui ne-con-
noît aucun égard fit fon chemin fer-
vît la Patrie, vécût pour elle, au-lieu de
fe perdre inutilement.
Soit habileté foit bonheur Tacite
obtint la Préture fous Domitien qu'ilo;
compte parmi les Princes qui contri-
buérenr a fa fortune. Quand le Tyran;
pour toute faveur fe feroit contenté de
ne point mettre d'obftacle à des préten-
tions légitimes Tacite auroitdu lui en
favoir gré. Un Prince de ce caractère
Iorfqu'il ne faifoit point de mal paffoit
four faire du bien, &iêmbloit1 donner ce
qu'il n'ôtoit pas. Tacite fut Préteur la.
huitième année de Domitien, de la
fondation de Rome 8S de l'ère chré-
tienne année mémorable far les jeux fé–
culaires que fit célébrer ce Prince Conful
pour la quatorzième fQis.,
V. Agrï<r.<'3:
Tacîîi &&
nal.XI. 11,
#4 -IB
uhls
Tacite eut* part à la célébration de. ce*
;eux en qualité de Préteur & de Membre
du Collège des Quindécimvlrs. On appe-
loit ainn les Officiers qui gardoient les
Livres Sibyllins Livres précieux à la îu-
perftition comme à la politique, puisqu'ils
renfermoient difoit-on,j les deftinées de
l'Empire; j ôc.les la co-
lère des Dieux quand -elle ù manifeftoit
par des prodiges ou par des calamités.. Les
Quindéciinyirs avoiencfeuls le privilège
de dépôt,
ils ne pouvoiénr y jeter les yeux fans un
ordre fpécial mais leur rapport étoit reçu
fans examen :on faifuiî aveuglément ce
qu'ils prefcrivoiçnt. Nous ne pouvons
dire fi ce fizt par le choix de Titus,
de Domitien ou du Collège même,
que Tacite parvint à ce Sacerdoce, qui
donnoit une grande considération &.
ne finifïoit. qu'avec h vie. Comme les
jeux féculaires étoient une inftitution.
religieuse, faite pour .obéir aux oracles
Sibyllins les préparatifs & l'exécution
de ces longues & curieufes cérémonies
rouloient principalement fur les Quindé-
cimvirs. Tacite parlant des jeux fécu-
laires de Glaude nous apprend qu'à
ceux de Domitien il remplit les fondions
de fou minière; avec tout le foin pof-
B
rible & renvoie pour le détail â un
endroit de fon Hiftoire que nous n'a-
vons plus.
L'année fuivante il fortit de Rome
nvec fa femme Se leur absence dura
plufîeurs années. Quelques uns pour
groffir le nombre des illuftres perfécutés
ou fur une raifon de convenance tirée
des vertus de Tacite., & de l'in juftice.de
Domitien prétendent que ce Prince
l'exila. D'autres aiment mieux qu'il fe
foit exilé lui-même, pour n'être pas té-
moin des malheurs de fa Patrie. Je faifi-
rois avidement l'une ou l'autre de cet
conjectures, fi j'écrivois un Roman. Mais
Tacite n'avoit perfonnellement qu'à fe
louer de Domitien il a le courage &c
l'équité d'en convenir. Pour ce qui eft
de l'exil volontaire, un Sénateur ne pou-
voit s'abfenter de Rome ni même du
Sénat fans ralfons légitimes & approu-
vées. La prudence permettoit-elle a Ta-
cite de hafarder une démarche que- le
premier délateur auroic dénoncée comme
une centre de la conduite du Prince &
de ;fon administration ? Je crois j avec
plus de vraisemblance, que Tacite au
fortir de la Préture eut quelque Gou-
yernement. Ce ne fut pas un de ceux qui
dépendoient du Sénat, places annuelles
iS. V i B
& qu'on n'obtenoit depuis Augure
'que plufîeurs années après le Confulat ou
la Préture mais une des Provinces Impé-
riales, qu'on pouvait gouverner en for-.
tant dé charge & tant qu'il plaifoit à
l'Empereur. Les vertus & les talens n'é-
toient pas encore tout-à-fait un titre
d'exclufion dans la neuvième année de
Domitien ni long-temps depuis. Nous
voyons en effet que dans la douzième
Trajan fut choifi pour commander les
Légions de la Baffe-Germanie.
V. Agric.4J.
Tacite & fa femme étoient hors de
Rome depuis plus de quatre ans lorf-
qu'ils apprirèut la more d'Agricole. Ce
coup imprévu leur fut d'autant plus fen-
iible qu'ils n'eurent pas feulement la
trifte confolation de recueillir les derniers
foupïrs du meilleur des pères & de lui
rendre les devoirs de la piété filiale. Pour
comble d'-affliétion il leur revenoit de
toutes parts que l'Empereur ne trouvant
point de prétexte pour fe défaire de ce
grand homme, avoir eu recours au poifon.
lia douleur eH: fouvent trop crédule. Ce-
pendant elle ne fit pas oublier à Tacite
que la renommée calomnie quelquefois
les Tyrans mêmes. Aulfi par un trait
d'impartialité propre â confoudre les cri-
tiques inj iiftes qui le taxent de noirceur
DE TACITE. 17
B z-
il déclare dans l'éloge de fon beau-
père, qu'il n'ofe garantir le fait. Mais C
la mort d'Agricola ne fut pas un des
crimes de Dqmitien du moins elle fat
comme l'époque de fes plus horribles
cruautés. Alors parut à vifage découvert
cette tyrannie impudente & confommée,
qui, pendant le cours de trois ans en-
tiers, ne cefla de ravageur la capitale & les
Provinces jufqzt'à faire regretter Néron.
Rien n'approche de l'idée qu'en donne
Tacite dans la Vie d'Agricola fi. ce n'efc
la peinture énergique, mais plus abrégée,
qu'il en fait au commencement de fon
Kiftoire. » On voyoit les Mes défertes
peuplées d'exilés & bientôt après tein-
« tes du fang de ces malheureux Rome
» livrée à des fureurs plus barbares la
» naifïànce les richeffes la fuite &
» la recherche des honneurs devenues
» des crimes les vertus des arrêts de
9' mort. La fortune des délateurs indi-
» gnoit autant que les forfaits dont elle
était le prix. Les uns parés des dé-
55 pouilles de leurs victimes, déshono-
» roient le Confulat & les Sacerdoces
» d'autres parvenus aux emplois de
»j confiance ou régnant dans l'intérieur
»' du Palais également déterrés & ter-
» ribles difpofoient de tout à leur gré.
>S -Vie
53 On fubornoit les Efclaves contre leurs
» Maîtres les Affranchis contre leurs
Patrons les amis pour perdre ceux qui
« n'avoient point d'ennemis
Tel étoit ou commencoit d'être l'état
de Rome lorfque Tacite y retourna. Je
préfume qu'il ne fut pas mal reçu de
Domitien à qui- les dernières volontés
d'Agricola pouvoient infpirer quelque re-
connouTancepaflagère. Agricola venoit de
lauTer à l'Empereur le tiers de fes biens':
fage précaution de la tendreffè pater-
nelle & conjugale qui compofoit avec
ce brigand pour l'empêcher de ravir
les deux autres tiers à une époufe à
une fille tendrement chéries & pour
acheter s'il étoit poffible la sûreté d'un
gendre que fa réputation expofoit à mille
dangers. Domitien avoit paru s'attendrir
fur la mort d'Agricola & par orgueil
il avoit regardé ce legs comme une
preuve d'eftime & d'attachement. Mais
ce n'étoit-là pour Tacite qu'une faible'
fauve-garde peu capable de le raffurer
contre un Tyran toujours agité de foup-
çons, toujours dévoré de jaloufie qui
ne gardoit plus de mefures & qui fur
la moindre délation ou fimplemenr par
caprice paffoit tout d'un coup des
trahfports de l'amitié la fureur de la,
V. Agtic.
D E T A G I T E.
3s
haine. Tacite tenoit m rang confidérable
dans le Sénat & c'étoit principalement
fur les Sénateurs que Domitien exerçoit
fes barbaries. Tantôt ce monftre em-
ployoit le poignard ou le poifon tantôt
.las d'aflaflmer Se pour commettre auffi
des crimes en règle il dénonçoit zu
Sénat l'homme de bien qu'il vouloit faire
périr. Il environnoit de Soldats le lieu
de l'aflemblée. pprés avoir.écouté pour
la forme les défenfes de l'accuse il
demandait les avis. Le premier opinant
parloit feul & toujours contre fa propre
penfée. Les autres tremblans éper-
dus, baiffant la tête & les yeux fem-
bloient acquiescer & l'innocence étoit
condamnée avec cette apparente unanimité
que produit Feiclavage complet, & qui
[auvent: eft la marque de l'improbation
générale.
Hlin. Pa-
nésyr.
V.Agnc.+j.
Tacite donne affèz à entendre qu'il eut
la foiblefle de céder au torrent (i), &
de prendre quelqùe part.aux fautes de fon
Corps. Mais dans un temps fi affreux
c'étoir une forte d'héroïfme de n'avoir
que de la foibleffe c'étoit rifqcier beau-
( i ) Mox nofirs. duxere Heivldium in. carce-
intioccnti fanguine Senedoperfudit
3 0 V I Ê
coup & renoncer pour le moins à routé
espérance d'avancement. Ce que Pline le
jeune dit de fa propre fituadon doit
s'appliquer à celle de {on ami. » Si je
parus avancer dans les honneurs fous un
Prince très-dillimulé, qui n'avoit point
encore fait éclater fa haine contre les
» gens de bien je m'arrêtai dès-qu'il fe
montra fans déguifement. Après avoir
» connu quelle étoit la voie la plus courte
» pour arriver aux dignités je préférai
» la plus longue & j'étois au nombre
» de ceux qui gérnifioïent dans l'amer-
s' tume & dans la frayeur ce. On peut
juger que cJétoit principalement avec Ta-
cite qu'il partageoit fa douleur fes alar-
mes & l'attente d'un avenir plus heu-
reux.
Plia. Pané-
%1X-
Domitien fut tué dans fon Palais le
de Septembre 3 l'an de J. C. 96. Sous
Nerva, Prince citoyen fait pour être
aimé quand il n'aurait pas eu l'avantage
de fuccéder à im Tyran la vertu rentra
dans fes droits & les places furent offertes
aux fujets dignes des les occuper. Tacite
parvint au Consulat dès l'année 97. Cepen-
dant on ne trouve point fon nom dans les
Fanes, parce qu'il ne Bit pas Conful
ordinaire. Le Confulat ne le donnoit pas
alors pour une année entière j & corn-
DE Tacite. • ji
munément l'Empereur même ne le pre-
noit que pour quelques mois. Ceux qui
entraient en charge au commencement de
Janvier & dont les noms fervoient de
dare dans tout l'Empire étoient appelés
Concis ordinaires les autres Cantals
fubrogés. L'année où Tacite exerça cette
Magiftratiïre eut pour Confuls ordinai-
res, Nerva lui-même & Filluftre Ver-
ginius Rufus. Ce fur une fîngularké. très-
intérefïânte, de voir élevés enfemble à h.
dignité fHprême de l'ancienne Répu-
blique l'un & l'autre pour la troifième
fois deux vénérables vieillards dont
l'un venoit d'accepter l'Empire à regret
& l'autre depuis trente ans i jouiflbit de
la gloire éclatante mais dangereuse de'
l'avoir refufé.
Plin. Epifl
II. z.
Les funérailles du même Verginius
qui mourut dans le cours de cette année,
illuftrèrent leConfuîat de Tacite, & don-
nèrent aux Romains le plus mémorable1
fpe<5tacle qu'ils eurent vu depuis long-
temps. Elles fe firent aux dépens du trésor
public. Tacite Conful alors parut dans
la tribune & fur ce théâtre de l'élo-
quence républicaine où depuis Augure
les Magiftrats montoient rarement, il pro-
nonça l'Oraifon funèbre. » La fortune
n toujours ridelle à Verginius dit Eline
v vIÊ
» le jeune, gardoit, pour dernière grâce- j
n un tel Orateur à de telles vertus «.
Il s'agifloit d'un Citoyen fupérieur aux
places qu'il avoit remplies, & même à celle
qu'il avoit constamment refufée d'un
héros dont la modeflie & le courage ré-
fiftèrent aux Légions de Germanie obfti-
nées à le proclamer Empereur avant &
après la mort de Néron & qui durant la
guerre civile, follicité par d'autres Légions,
avoit bravé plus de périls pour éviter la
puifïànce fouveraine 1 que l'ambition n'en
affronte pour l'obtenir. Honoré des bons
Empereurs, fouffert des mauvais, enfoncé`
dans une retraite d'où il ne fortoit que
pour des devoirs indifpenfables il s'oc-
cupa de Littérature Se tâcha de faire ou-
blier des vertus que la Poéfïe & l'Hifloire
svoient célébrées de fon vivant enfin
rappelé fur la fcène par Nerva fon ami
Verginius mourut dans fa quatre-vingt-
quatrième année au comble de la répu-
ration où peut arriver un mortel-, & des
honneurs que pouvoic espérer un parti-
culier qui n'avoit pas voulu êtreSouverain.
Quelle carière pour l'éloquence de Ta-
cite & de Tacite donnant l'efTor à fon
génie fous l'empire de Nerva
La même année, ce Prince ayant adopté
Trajan ? qui commandbit les Légions de
DE TACITE.
B'5
la Bane-Germanie le fit nommer par,-le
Sénat fon Collègue & fon fucceffèur &
mourut au commencement de l'année fui-
vante, d'autant plus cher aux Romains,
qu'un tel choix étoit la preuve qu'il avoir
craint d'être regrette.. Ce fut dans l'in-
tervalle des trois mois qui s'écoulèrent
entre ces deux événemens que Tacite (i)
compofa la vie de fon beau-père. Tant
que dura la tyrannie il n'auroit pu trai-
ter un pareil fujet fans le manquer
ou fans fe perdre. Libre enf n de toute
contrainte fa plume traça ce portrait
avec la force dont elle étoit feule capable.
La mémoire de Domitien flétrie par
un jugement national ne méritoit au-
cun égard & les vertus d'Agricola ref-
fembloient à celles des Princes qui gou-
vernoient alors. Ce grand homme fan
Hiftorien les deux Empereurs avoient
tous couru les mêmes nfqùes fous le
règne du Tyran & cette fociété de pé-
rils avoit dû refferrer des liaifons for-
mées par une eftime mutuelle entre des
Citoyens vertueux de même rang & à
portée de fe connoître. Nous lifons dans
Tacite qu'Agricola defiroit & prédifoit v
( i ) Voyez la remarque quatrième fur la vie
d'Agricola.
V.Agric. 44.
34.. Vie
félévation de Trajan. Ainfi l'on peut aflu-
rer que l'Ouvrage fut également applaudi
du Public & des PuiiTances. On y trouve
la fleur de tous les genres de beautés que
Tacite a répandues dans fes autres écrits.
C'eft un chef-d'œuvre qui fatisfait tout à
la fois le jugement & l'efprit l'imagi-
nation & le cœur. On a raifon de le
propofer comme un modèle d'éloge hif-
torique. Les louanges n'ont rien d'outré
ni de vague. Elles naifTent des faits
mêmes. Tout attache tout inftruit. Le
Lecteur aime Agricola l'admire fe
paffionne pour lui l'accompagne dans
les expéditions, partage fa difgrace ôc
profite de fes exemples. L'intérêt va tou-
jours croifïànt & quand il femble ne
;pouvoir plus croître, des morceaux pathé-
tiques & Sublimes mettent l'ame hors
d'elle-même, & ne lui lainent la faculté
de fentir que pour déteiler le Tyran,
& pour s'attendrir fans foibleffe fur la
deflinée du héros.
Après avoir élevé ce monument la
gloire de fon beau-père, Tacite écrivit
Ion Ouvrage fur les Germains dans le
cours de l'année 98. C'étoit déformais
la: feule Nation de l'Occident capable
d'inquiéter les Romains. Elle les avoit
infultés pendant tout le règne de Do-
D Tacite. 55
B6
nans par politique n'ofoient faire leur
devoir qu'à demi. Lorsqu'il mourut,
rien n'étoit plus eflèndel. que de-pour-
voir folidement à la lûreté des fron-
tières, & de raccoùtumer les Barbares
à refpeéter le nom Romain. Auffi Tra-
jan, qui.avoit appris à Cologne la nou-
velle de fon aifociation ne- le hâta.pas
même après la mort de Nerva de re-
tourner en Italie. Il paffa plus d'un an,
foit à rétablir la discipline dans les ar-
mées qui gardoient le Danube Se le Rhin,
foit à réparer les Forts que Drufus & les
anciens Généraux avoient conftmits dr.ns
le pays ennemi. Les Légions
de la victoire fous la conduite de Trajan
demandaient qu'il les menât contre les
Barbares. Ceux-ci tâchoient de le défar-
mer par les plus humbles fourmilions.
Mais ce Prince qui toute fa vie neuc
que trop d'amour pour la guerre, pouvoic
aifémenr fuccomber à la tentation d'une
conquête.
On conçoit que l'abfence du nouvel
Empereur impatiemment attendu dans
la capitale y faifoit beaucoup parler des
Germains. Ce fur peut-être ce qui déter-
xzkina Tacite à donner une description, de
tf V I E.
leur pays de leurs moeurs & de leurs
ufages. Il l'eût moins abrégée, s'il avoit
prévu que la Nation à demi fauvage
qu'il décrivent alors démembrerait un
j our l'Empire Romain que le fang Se
le Gouvernement Germaniques prévau-
draient dans la meilleure partie de l'Eu-
ropè & que tous les Peuples formés
du mélange des vainqueurs & des vain-
cus, regarderaient cette relation de la
Germanie comme l'Hiftoire de leur Pa-
trie ancienne & fi j'ofe m'exprimer
ainf comme les archives de leurs loix
de leur droit public de leur première
constitution.
L'Ouvrage dont il s'agit eft court fans
être fuperficiel. Dans un petit nombre
de pages il renferme plus de morale, de
politique & de vues plus de fubftance
Se de fuc que fouvent on n'en pour-
roit exprimer de plufieurs énormes vo-
lumes. Ce n'eft point une de ces def-
eriptions fimplement agréables qui ne
'font que glilfer fur l'ame & lui lai/Tent
fa tranquillité. C'eft une peinture mâle
comme le fujet plèbe de vie, de fenti-
ment & de traits de feu qui vont au
cœur. On fe croit en Germanie on fe
familiarife avec ces prétendus Barbares
on leur pardonne leurs défauts & prévue
se Tacite. 5i
leurs vices en faveur de leurs vertus,
& toute compenfation faite dans cer-
tains accès d'enthouiafme on voudroit
être Germain.
Refte à favoir fi cette peinture eft fidelle.
Les Romains n'étoient pas curieux de
connaître à fond les Peuples étrangers;,
& Tacite en parlant des Juifs dans fon
Hiftoire, à prouvé qu'il avoit à cet égard
toute l'indifférence romaine. Un des ob-
jets qu'il fe propofe en peignant les v
mœurs des Germains, eft de cenfurer
indirectement celles de la Nation. En
apparence occupé de la Germanie, jamais
il ne perd Rome de vue. Il feroit fiché
que fes Lecteurs ne- Suent point le pa-
rallèle qu'il a dans fefprit & qui cer-
tainement eft la clé de fon Ouvrage. On
pourroit donc Soupçonner Tacite d'avoir
traité cette matière avec peu d'exacti-
tude, & fur tout d'avoir embelli les
Barbares pour mieux faire fentir aux
Romains leur propre difformité. Mais ce
que d'autres Auteurs nous apprennent des
Germains donne lieu de croire qu'en
général, & fauf quelques exceptions,
le tableau de Tacite eft d'après nature;
& d'ailleurs, il eft fi bien peint qu'on
fadmireroit encore, quand il ne ferait pas
reflèmblant.
.Taeit. Hifc
V. & fcijij,
Vie.
Ces deux Ouvrages annonçoient que
Tacite, dont l'éloquence faifoit l'admi-
ration du Sénat & du Barreau favoit
également prendre le ton de l'hiftoire.
Loifir talens liberté, rien ne lui man-
quoit pour réunir en ce genre. Sa for-
tune étoit fondement établie & fon am-
bition fatisfaite. Il avoit achevé fa car-
rière des honneurs. Le titre de Confulaire
lui donnoit une place diflinguée dans le
Confeil public de fa Nation. Homme
d'Etat Orateur Philosophe toujours
environné d'une foule de Savans (i) qui le
confultoient comme leur oracle il avoit
pour lors environ 45 ans âge où l'efprit
a toute la maturité dont il eft capable
où l'imagination encore vive fe laiffe do-
miner par le jugement où la raifon, per-
fectionnée par Fufage du monde réunit
les avanrages de la jeuiielïè & de la vieil-
leffe fans.en avoir les défauts enfin,
Tacite vivoit fous Trapn & fous les loix.
Temps heureux s'écrie-t-il où nous
pouvons penfer librement (2) & dire
librement notre penfée
(i) Copia Studio forum qus. ad te ex adtniralionc
ingt'ïi tui convertit. Plm. Ep. IV. Il.
Rj â temporum felicit te ubi fentire qu&
velis,& qu&jetitias aicere hcet. Hiiè, L.
DE TACITE. 9
Âuffi profita-t-il des premiers, inftans
d'une liberté fi précieufe & fi rare pour
entreprendre l'Riftoire Romaine depuis
la mort de Néron jufqu'à celle de Do-
mirien. C'eft cet Ouvrage que l'Auteur
annonce dans le préambule de la Vie
d'A gricola comme une image de la fer-
virude panée & comme une preuve de
la félicité préfente. Il comprenoit vingt-
huit années très fertiles en événemens:
Révolutions de toute espèce guerres ci-
viles, guerres étrangères trois fantômes
d'Empereurs qui ne montent fur le
Trône que pour en tomber avec fracas
deux grands Princes dont l'un fait allier,
avec le pouvoir fuprême, la modeftie d'un
fimple Citoyen mais contraint par le
défordre des finances de charger les
Peuples & trop gouverné par un ami
auquel il devoit l'Empire, n'efl pas aimé
comme il méritoit de l'être } l'autre
vicieux & redouté du Public avant que
d'être Empereur devient les délices du
genre humain, à qui bientôt ilï eft en-
levé, peut-être par le crime d'un frère
une tyrannie longue & Sanglante des
forfaits atroces au milieu d'une cor-
ruption prefqu'univerftlle des traits
héroïques de vertu enfin le Tyran maf-
facré par fes domeftiques j dans ce même
^o Vie E
efpace de temps l'Italie frap ée d'hor-
ribles fléaux des Villes englouties ou
renverfées, Rome en proie aux incendies;
le Capitole réduit en cendres par des Ro-
mains c'étoit-là le fujet que Tacite avoit
a. traiter.
Non feulement contemporain mais
encore fpectateur attentif & intelligenr
quelquefois acteur il connoifïoit par
lui-même un grand nombre des perfon-
nages principaux il avoir été dans le
point-de-vue néceflaire pour bien voir,
& pour juger Vainement. Dès-qu'il eut
formé le projet d'écrire il prit foin de
confulter ceux dont les lumières lui pou-
voient être de quelque fecours. La Lettre
où Pline le jeune détaille la mort de fon
oncle Pline l'ancien eft une réponfe à
Tacite qui vouloit s'inftruire exactement
de. ce fait à delîèin de l'inférer dans [on
Hiftoire.
Pltn. Epift.
VI. 15.
t'Un. Epift.
yil.33.
Comme on étoit convaincu qu'elle
fferoit à la poftérité, on s'emprelîbit de
lui fonrnir des Mémoires & peut-être
plus qu'il n'en defiroit. Pline dans une
autre Lettre, le conjure de ne pas ou-
b' er une action courageufe qu'il s'applau-
dit d'avoir faite fous le règne deDomitien.
J'ai, dit-il, un prefTentiment & mon
M prelTentiinent ce me trompe pas, que
Bï TACITE.
votre Hiftoire fera immortelle. C'eft,
je vous l'avoue ingénument ce qui
» redouble ma paffion d'y trouver une
place. Si nous avons coutume de pren-
dre tant de foin que notre portrait foie
53 de la main d'un excellent Artifte
pouvons-nous trop fouhaiter qu'un pin-
» ceau comme le vôtre daigne peindre
» nos aftions & leur donner du re-
js lief ? Je vous indique donc un fait
» qui ne fauroit échapper à votre atten-
» tion parce qu'il eft dans les registres
35 publics mais je ne laiffe pas de vous
» l'indiquer afin que vous foyez per-
35 fuadé quel plaifir j'aurai fi cette ac-
j> tion qui fut favorablement re-
» gardée reçoit de votre efprit & de
5' votre approbation un nouveau luftre.
» Je ne demande pourtant pas que vous
» exagériez. Je fais que l'Hiftoire ne
» doit jamais s'écarter de la vérité &
que la vérité honore affez les bonnes
» actions Cette lettre eft d'un ton plus
modefle que celle où Cicéron fuppliea
Luccéius de farder' [on Confulat & de
violer, en faveur de l'amitié les loix de
l'Hifloire. L'orgueil de Pline étoit plus
adroit & je doute que Tacite eût été
d'humeur à fervir la vanité de fes amis
aux dépens de la fintcérité.
Cic. lp. ad
amic.-V. nv
Vie
Nous n'avons au? outd'hui que les quatre
premiers Livres de fon Histoire, avec le
commencement du cinquième. Cependant
elle devoit en contenir un grand nombre,
puifqiie ces I,ivres échappés du nau-
frage, ne renferment pas deux ans en-
tiers, & que plusieurs des autres vingt-fix
années qii'ernbnifïoit le plan de l'Auteur,
n'étoient ni moins riches, ni moins abon-
dantes. Il voulut que cet Ouvrage portât
le titre parce oue le mot grec
adopté par les Latins ngnifie propre-
ment & félon la rigueur étymologique,
le récit des faits que celui qui les ra-
conte a fus ou pu favoir par lui-même.
Or la narration de Tacite commençait au
temps où déià forti de l'enfance, il avoir
été capable de réfléchir & de prendre
part aux événemens.
Tacite en s'appliquant à écrire l'Hif-
toire, ne renonça point au Barreau. Les
Confulaires mêmes ne croyoienr pas que
la fonction d'Avocat fût au-defïous d'eux-
& quoique la forme de Gouvernement
introduite par Augure, eût refiTerré le
talent de la parole dans des bornes plus
étroites néanmoins il fe préfentoit afle-a
couvent des affaires dignes des Hortenfius
& des Cicérons parce que les procès
criminels étoient plaidez & que parmi
-DE TACITE. 45
les Gouverneurs de Provinces on ne
trouvoit que trop de Verres.
Comme dans les caufes de ce genre il
s'agiflbit & de peuples défolés qui fe
plaibnoient d'avoir foufFerr des injuftices
criantes & de Sénateurs du premier or-
dre menacés de perdre leurs biens leur
dignité leur état l'éloquence pouvoit y
déployer toutes fes richefTes tonner
foudroyer artendrir, tirer des larmes.
Outre l'importance des objets la ma-
jefté du Tribunal animoit puiffamment
les Orateurs. Sous le gouvernement des
Céfars, la connoiflànce de ces fortes d'af-
faires appartenoit au Sénat.
Plin. ïpift.1
L'an de J. C. troifiéme de Tra-
jan, Marius Prifcus ci-devant Procon-
fui d'Afrique fut accuse de concufllon
par les habitans de cette Province. Le
Sénat leur nomma Pline & Tacite pour
Avocats. Tacite plus ancien & déjà
Confulaire auroit dû ce me fernble
être nommé avant lui mais Pline avoit
été demandé par les Africains & ce fut
apparemment l'unique Taifon qui lui fit
donner le premier rôle. La caufe de
Prifcus étoit fi défefpérée qu'au-lieu de
penfer à fé défendre il offrait de fubir
les peines portées par la Loi, c'eft-à-dire
de perdre le rang de Sénateur & de
44 VIE
reftituër ce qu'il avait pris. En confé-*
quence il demandait qu'on lui donnât
des Comrnifïaires pour régler la fomme
qu'il devoit rendre. Eiine & Tacite fe
crurent obligés de remontrer au Sénat
que les crimes en- queftion étaient d'une
énormité qui ne permettoit pas de civi-
lifer l'affaire. On aceufoit Prifctts d'avoir
vendu la condamnation & même la vie
des innocens. Le Sénat le renvoya de-
vant des Comrnifïaires pour ce qui regar-
doit la coneuffion mais quant aux au-
tres délits, il s'en réferva laconnoirTànce
& remit le jugement la prochaine
Plia.lbid.
Elle.fe tint au mois de Janvier de la
quatrième année de Trajan 8c fut égale-
ment augure & nombreufe. L'Empereur
y préGda. Il étoit alors Conful pour la
troifiéme fois. Je n'entrerai point dans
le détail des trois lances confécutives
qu'occupa cette grande affaire & qui
furent prolongées jufqu'à la nuit. D'un
côté, Pline & Tacite de l'autre, S alviiis
Libérà.lis & Catius Fronto très-célèbres
Orateurs mirent en oeuvre tous les ref-
forts de l'indignation & de la pitié. Pline,
dans la première- féance parla cinq
heures de fuite avec tant de feu que
Trajan inquiet pour fa fanté le fit aver-
DE TACITE.
tir plufieurs fois de longer a. la délica-
rené de fa complexion. Le lendemain
Tacite, en répliquant à Fronto fit écla-
ter ce grand, ce fublime (i) qui carafté-
rifoit tous fes difcours. La troifième &
dernière féance décida du fort de Prif-
cûs qui fut condamné à porter au tréfor
public les fornmes qu'il avoit reçues pour
prix du fang innocent, & banni de Rome
& de l'Italie â perpétuité tant les Loix
étoient indulgentes pour les Citoyens Ro-
mains! Au refte, le Sénatus-Confulte cou-
vrit de gloire Pline & Tacite. On y dé-
claroit que l'un & l'autre avoient rempli
dignement leur miniftère & l'attente du
Sénat.
Ils étoient en poiFeffion de l'eftime du
Public. Chacun d'eux réunifïbit dans un
degré très.éminent les vertus civiles &
les qualités de l'efprit qui peuvent la
méritez heureux l'un & l'autre s'ils
n'avoient fermé les yeux aux lumières de
la divine Philosophie qui commençoit à
rayonner de toutes parts & cherché
pour unique récompenfe_, l'admiration de
leur fiècle celle des races futures, leur
(i) Rtfpondit Cornelius Tacitus eloquentijjîme
quod eximium orationi ejus inefi affiiû^
4t Vî*
propre satisfaction Ces motifs dont la
fource eft après tout dans l'idée que nous
avons de l'excellence de l'homme, & dans
un fentiment confus de notre immorta-
lité, ne biffent pas quoique défectueux
Se fouillés d'orgueil, de tourner au profit
du genre humain. Les focié-és feraient
floriflanres fi tous ceux auxquels il n'eft
pas donné d'en avoir de plus fublimes ôc
comme le furent ces deux Romains
par l'amour d'une gloire bien entendue,
& par le plaifir qu'on goûte à faire de
bonnes actions.
L'amitié de Tacite & de Pline avoit
pour bafe la conformité de principes &
de mœurs. Comme dans l'euentiel ils
fe relTembioient parfaitement d'afTez
grandes différences fur tout le refte ne
fervoient qu'â rendre leur amitié plus
piquante & plus utile. On faifit facile-
ment le caraétère perfcnnel de Pline qui
nous a laiffé un volume de Lettres. Nous
fommes moins au fait de Tacite dont
nous n'avons que des Ouvrages d'apparat.
Mais, autant qu'on peut connoître l'un
& deviner l'autre la probité de Pline
étoit plus douce plus liante aiïaifonnée
de tout ce qui fait les délices du commerce,
relie de Tacite étoit plus franche, plus
D TACITE. 47
naturelle fans apprêt en un mot, vrai-
ment Romaine. Le premier, par fes qua-
lités aimables gagnoit tous les cœurs le
fecond les fubjuguoit par la force-de fon
mérite par. fafcendant de fa vertu. L'un,
Courtifan délié fans bafTeflè & même
avec dignité, fembloit fait pour vivre fous
le Gouvernement fondé par'Augufte ,-&
pour être l'ami d'un Prince tel queTrajan.
L'autre Républicain fans aigreur & fans
imprudence, avoir droit, à des
bons Princes mais il auroit été mieux
encore fous l'ancien Gouvernement. Il
eut befoin ,'fi je ne me trompe de pren-
dre fur lui même pour fe façonner au
nouvean & ce dut être l'ouvrage de toute
fa vie.
Plin. Epiftj
X.
Pline aimoit paffionnément la vertu,
lui prodiguent- l'encens par tout où il
croyait la trouver, & peut-être la voyait
quelquefois où elle n'étoit pas. louoit
avec une profufion qui pouvoit rendre
problématique fon difcernement 'ou fa
fincérité. Il mettoit dans fes préventions
les plus injuftes une focte de modération x
& d'équité témoin la demi-juftice qu'il
rend aux Chrétiens en reconnoiflfant la
pureté de leurs mœurs tandis qu'il les
regarde comme des malheureux aveuglés
par une folle fuperftition. Tacite haïuoit
*t .Vie
.furface
£ortement le vice. Il diftribuoit les louan-
ges avec économie & toujours en con-
noiffance de caufe. L'horreur qu'il avoit
de la flatterie -& du menfonge, le pouf*
foit vers les excès oppoéés. A force d'a-
voir étudié l'homme profondément &
trop finement fans doute il n'avoit pas
affez de peine à foupçonner le mal.
Ajoutons ( Car enfin je n'écris pas un
panégyrique mais une vie ) qu'il adop-
'toit quelquefois les préjugés de fa Na>-
tion dans toute leur atrocité. Comment
excuser un homme tel que lui d'avoir
cru fur parole que le Chriftianifme
étoit une fefte déteftable digne par fes
forfaits $c par fa haine contre le genre
humain, des châtimens les plus rigou-
reux ?
Tacir. An.
«al. XV.
On voit combien ces deux amis étoient
nécelïàires l'un à l'autre. Peut-être que
fans la douceur de Pline Tacite ne fe
feroit pas préfervé d'une philofophie fau-
vage de cette haine des hommes qu'il
reprochoit faulfement aux Chrétiens. Sans
le caractère mâle de Tacite la bonté
dame de Pline suroît pu dégénérer en
complaifaîice outrée en adulation en
ladeur. Ils avoient tous deux Fefprir
yif bolide .& jufte l'imagination fé-
«onde j le feiuiment délicat. Rien de la
deTamte.
c
furface des objets n'échappoit à Pline
rien de leur intérieur à l'œil perçant de
Tacite. L'un avoit en partage le brillant,
l'aménité les grâces légères. Il favoit
même fe donner au befoin de l'élévation
& de la force mais c'étoit un état violent
pour lui bientôt il retomboit dans les
tieurs. L'autre plein d'une vigueur fou-
tenue, joignoit à la chaleur des idées a
l'ënergie de l'expreffion., la vivacité des
images, un fens exquis une furémi-
nence de raiibn. Chez Pi-ine, le fenti-
ment s'évaporoit quelquefois en penfées i
ingénieufes. Chez Tacite, les réflexions
fe tournoient en fentîment. On dit que
celui ci ne réfolut d'écrire l'Hiftoire
qu'après avoir fait des efforts inutiles pour
engager Pline à ce travail. S'il y eut entre
eux 'un combat de modeftie ce n'eft,
pas un malheur que celle de Pline l'ait
emporté,
Sidon.
La Nation d'une voix unanime leur
déféïoit l'empire de l'éloqûence & de la
littérature. Tacite avoit, fes parti/ans &
Pline les fiensj mais en donnant à l'un des
deux la première place on s'accordoit à
placer l'autre immédiatement après lui.
Pour eux, à la honte de tant .de minces
Ecrivains qui' îe difputent des rangs que
le Publie ne leur donne pas 'ils parta-
h ̃ v i r--
geoient fans jaloufle cette efpèce de Sou-
veraineté la plus flatteufe de toutes ou
plutôt ils «n jouifïoient par Indivis.
Ce feroit trop peu de dire qu'une liai-
ton très-étroite, fi rare entre concurrens
étouffoit dans leur coeur jusqu'au moindre
fentiment de rivalité. Leur intime union
faïfoit difparoître de leur commerce toute
diftinftion -d'intérêt & fembloit con-
fondre leurs perfonnes mêmes. Ils regar-
doient leur gloire comme un bien com-
m'un, y travailtoient de concert,, fe com-
muniquoient leurs lumières fe Soumet-
toient réciproquement tout ce qui fortoit
de leur plume & fe croyant folidaires
l'un pour l'autre cliacun s'efforçait de
perfeftionner par une critique fevère
mais pleine de cordialité les productions
de fon ami. Pline reconnoitïbit la fupé-
riorité de Tacite (i) fans en être humilié.
Tacite' ne fe prévaloit nullement de fes
avantages & par un preftige que l'initié
pauaitè eft capable d'opérer 3 il "pouvoir
bien ne Jes pas fenrir.
Le Public ne féparoit point ces deux
illuftres amis, On ne parloit jamais de
( i) Tu màgifier ego contra qui non
modd mag/ftir tuus fed ne difcipulus quidim
dici debeam. Plin. ad Tacit. VIII. 7.

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