Oeuvres de théâtre et autres poésies / par M. de Chabanon,...

De
Publié par

et chez Pissot (A Paris). 1788. 443 p. ; in-8.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : mardi 1 janvier 1788
Lecture(s) : 13
Source : BnF/Gallica
Nombre de pages : 440
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

ŒUVRES
DE T H É A T RE,
1 ET AUTRES POÉSIES.
ŒUVRES
DE T HÉ A T R E5
ET AUTRES POÉSIES;
PARM. DE CHÀBANOR,
De l'Académie Française de celle des Inscriptions et
Belles-Lettres de Cortone &c.
A PAR I S,
CHEZ PRAULT, IMPRIMEUR DU ROI,
Quai des Augustins, à l'Immortalité
ET CHEZ PISSOT,
même Quai.
I788.
Avec Approbation et Privilège du
EXTRAIT DES REGISTRES
L'ACADÉMIE FRANÇAISE,
Du Lundi 7 Janvier 17SS.
.L'Académie Française^ en vertu du Privilège'qui lui
est accordé par ses Statuts, d'approuver elle-même les
Ouvrages de ceux de ses Membres,.«jui se • soumettent à
sà censure ayant nommé deux Commissaires pour l'exa-
men d'un Manuscrit de M. de Chabanbn "3 intitulé
Œuvres de Théâtre et autres Poésies; et ces deux Com-
miss:lires, MM. Gaillard ct Suard ayant jugé ce Re-
cueil digne de l'impression; en conséquence de leur
rapport et de leur .approbation par écrit, l'Académie a
consenti que ledit Ouvrage fat imprime*, comme ap-
prouvé par elle. En foi de <juoi, nous avons signé le
présent Cerrincat. A Paris, :u Lonvre, ce Lundi sept
Janvier mil sept cent quatte-vingt-huit.
Signé, y MarmonTei, Secrétaire perpétuel
de l'Académie.
ilÉE LESIONS^
A
RÉFLEXIONS
PRÉLIMINAIRES;
J-i A destinée ordinaire des ouvrages cira.
matiques est de paroître. d'abord sur là
scène lorsqu'ils y ont été un peu accueillis,
alors on les imprime. Intervertir cet ordre
et soumettre â la lecture une Pièce qui n'a
pas été représentée, cfest une
épreuve encore plus dangereuse que celle
de Îa représentation c'est dépouiller de
toute illusion son ouvrage c'est se livrer
en rnerrie-tëms et à justice réfléchie
au Lecteur susceptible d'une attention
forte; et à ia légère inapplication de ceux
qui lisent trop en Gourant pour deviner
sur le papier les effets du théâtre. Ceux-
ci aidés et avertis par là représentation,
n'auroïent plus, en lisant, qu'à se rappeîlër
ce qu'ils aurôient vu sur là scorie cette'
facile opération de la mémoire, fait rè-.
2 REFLEXIONS
vivre dans le sîlence du cabinets-toute
̃l'illusion du théâtre.
Fortement persuadé du désavantage
ou'on éprouve en publiant une Comédies
.non jouée d'un' autre côté par mon
âge par mon caractère et ma situation
détourné de m'exposer aux risques tumul-
raeux de la -représentation. j'aurais con-
damné mes Pièces aune entiere obscurité,
si quelques raisons plus puissantes ne m'a-
Voient .ramené au parti de les imprimer.
La plus forte de foutes, est le désir, con-
venable à tout homme sensé de se rendre
a soi-même un compte .exact de. la- valeur
de ses; productions. Après le plaisir, de
concevoir et d'en^nter un ouvrage^. il
n'en est pas,, selon moîj de,pîus desirable-j
que-cduid'apprécier.saine.meht ce. que,l'o:n
a écrit. quelque désintéressement, que
ï'on: puisse apportera, un jugement- sem-
Biabje, guelfe que.s.oiffejusrice et l'impar-
tialité .des amis
illusion j. le plus sûr est
PRELIMINAIRES, f
H
encore de s'adresser .au juge supérieur à
celui qui a la haute justice, qui ne ménage
rien qui juge, le plus souvent sans pré-
vention, et des arrêts .duquel on appeïïe-
roit envahi, au Public en un moi. Qui-
conque prétend' plus -à l'estime- qu'à
Fadmiration, quiconque après une étude;.
-Soigneuse des grands Maîtres, s'est efforcé
de ̃ rapprocher .Fart des principes vrais
trop négligés aujourd'hui peut avec une
modeste confiance, se présenter à -son.
juge s'est la situation .ou je me ;trouye.
Si le -Public daigna honorer de queïquè
esmae les ouvrages que je mets au jour;
je.m£^ croirai-autorisé les estimer -moi-
même:; et ( ce qui peut répandre quelque
agrément sur -riia -vieillesse je me^sentirai
€neouiagé à euMyer. un genre qui -a; :gouf
trroi beaucoup d'attraIt; qui eonyîent à
la-lmaturîté de.i?esprit, et qu'on peut. erif
core traite= avec succès j dans
plus sa

f
.Des deux Comédies que ce Recueil
Contient, la première est intitulée PEJprit
ou les Querelles' la mode. :Le
second titre n'est ajouté au premier, que
parce qu'il circonscrit un peu le sujet, que
j'ai circonscrit moi-même^ par la manière;
dont je Pai traité»
Malheureusement l'esprit de parti,
parmi nous et; surtout depuis quelque-
teïns- s'étend à tout, se porte, sur tout,:
se retrouve pat-tout. L'embrasser pour
dans son: universalité et.,
pendant. la' courte durée d'une fepréseri-
tàtiéil ^:îui feire parcourir tant d'objets
difFérens^ c'eût été ce me semblay-ies
ïèridré tous trop passagers, trop mobiles;:
j'ose parler ainsi) feire-ipa-
piTMttèr ài'œil tous ces objets. Hm'aparu*
plus convenable d'âttacher l'esprit dé parti
seule opinion à une seule- secte.
Cependant, pour que ce: resserrement ne
ïétrëcîtpâs trop mon sujet, etne le montrât
pas plus petit qu'il ne doit l'être >j?arm«
Fît É L I MIN A I RE S.
diqué que mon homme de parti engagé
dans plusieurs autres sectes apporte à
tout les mêmes préventions et la: même
manie. Il est homme de parti dans tout
ee qu'il fait et entreprend mais 3 dans
«îa Pièce, la première représentation d'un
Opéra devenant pour lui une affaire capitale,
ii-fàic trêve à ses autres manies pour
s'occuper uniquement de celle-là un jour
seulement.
Entre foutes les folies qui.tour-à-tour
agitent, passionnent, aigrissent et divisent
nos esprits, j'ai choisi de préférence fa
ibu$ de la Musique parce qu%iïe a produit
des effets étonnans, eE qui subsistent en-
coœ; enfin, parce que PoÈjet en est, et
plus fi-ivofe, et plus ridicule, que celui de
beaucoup d'autres folies dominantes. En
effet quoiqu'il soit absurde et risible que
des gens du monde fessén-t cPun tsaitement
de-médecine une, afiàire de parti, on
peut se dire cependant, que, dans cette
chacun soutient- et
6 REFLEXIONS
quelque sorte, l'intérêt de sa vie;, il n*^
va pas moins que de cela dans l'opîniol*.
âe gens fortement prévenus 4es querelles;
de Médecine, ont cène ressemblance "avec
les querelles de religion,. que, .ïes -unes,
et les -autres portant, sur un objet' de la
première par-IaV
se justifient ïeur fanatisme ils s'en font
un mérite, et même;: une vertu.
Mais qu'un citoyen qui n'a jamais solfié
la gamme-, s'engage dans une dispute de
musique, au point d'y sacrifier son repos
sa fortune '3 ̃ la tranquillité de sa maison
^éducation' de ses enrans et les principes
d'Honneur- qu'il devroic leur incuber;
voilà, ce qui est en -même-»tems et pïai^
sant et très immoral, et par conséquent
doublement du ressort de la Comédie.
Je ne guis concevoir je l'avouraî^
qu'cwi détériore, ïe noble et, digne amuser
ment 4e.Xa Comédie ¡-au point d^en sé.-i
parer la morale, je compte
^.iv
die opère elle en <?péreroit, davantage
sans doute, si i'on apportait au spectacle
la volonté déterminée de se çonsoître et
de se corriger mais. feute unîquemejat de
cette disposition on ne retire çommuné-
ment de la Comédie que de l'amusement,
parce que c'est tout ce qu'on y va chercher.
3Les leçons et les conseils profitables que ce
se,dissipent en Pair- par la raison qu'on
néglige'de lés: recueillir et" de ,en appro^
prier ï'usage, .•̃ •
• N'importe la; bonne. et saine morale
est tellement amie de
convient si parfettement qu'on; airnê. à
l'entendre lors même, .le
moins de la pratiquer c'estcomme.un bea w
visage qu'on se plaît k contempler, sans avoir
d'intimés relations avec celle qui Je "porte..
On ne peut trop.le redire aus:: jeunes,
gens de ce siècle que leur .goûç et leur
gwç^e,
3 RÉFLEXIONS
le plus sûr antidote contre ce faux gouc
des frivolités. de l'afféterie, du maniéré
qui prévaut de jour en jour. O de quel
œil de pitié on regarde ces fausses bluettes
du bel esprit, cette affectation du langage,
lorsqu'on s'occupe des devoirs del'hemme,
de ses saintes relations avec ses semblables!
Jeunes candidats de la littérature, cultivez
avant tout votre raison, vivez souvent avec
elle ,renfermez'vous dans votre conscience,
étudiez vos semblables et vous-même; nous
n'aurons plus alors à vous mettre en garde
contre les dusses séductions du bel esprit;
votre instinct- les repoussera avec dégoût;
traitant avec la raison, vous lui conserverez
sa noble dignité et ne serez point tentés
,de donner à Minerve le fard et les atours.
d'une courtisanne.
Aieo mtlius ( eam ) vet hinâ togâ induere j
et meremcils vesûbus insjgnîrc*
En appliquant l'esprit de parti à no&
querelles de- musîque, je me suis ouvert
une source féconde de morale; je me suis
PRÉLIMINAIRES. $
ménagé l'occasion de dire aux pères et
aux mères des vérités essentielles que la
plupart d'enrr'eux ignorent et auxquelles
presque personne ne fait assez d'attention.
On n'imagine pas de quel danger est,
pour les jeunes gens, la culture des talents
de musique. Cet art parle aux sens il
échauffe l'imagination sans jamais rien
dire à la raison. Il importe donc et beau-
coup, de connoitre et de surveiller ceux
que fon admet habituellement à parler
'aux jeunes personnes sur-tout) un langage
ussî dangereux, aussi séduisant que, celui
de la musique. Faute de ces précautions et
de cette vigilance, on a vu troubler le repos
de plus- d'une maison,
Ces donneurs de talens sont V effroi des familles
Trop souvent nous pleurons la honte de nos filles,
Pour avoir accueilli ces lâches suborneurs
Qtivcut former le go&t-> on pervertit les maurs.
Voila une des vérités que j'ai voulu mettre
en discours et en action dans rna Comédie..
JI-en.esr une autre non TnoTns impoH
ïo RÉFLEXIONS
tante qui s'of&oit à moi naturellement,
et,,que j'ai saisie l'abus des mariages avec
>_ ïes personnes publiques et mal famées*
Depuis ciaquante ans il s'est fait âssèz de
mariages de cette espèce,- et les mœurs
actuelles sont assez propres. à en multi-
plier les exemples,. pour qu'il soit con-
venable de s'élever contre çet abus^ C'est
ce qui m'a fait dire .•
Les préjugés publics sont la règle des mœurs,,
l.e Public eût'ïl tort dans ses decifions ?
Sa voix nous trompe encor moins que nos1 passions,
En ces grands points de.
morale j'ai tâche de donner plus de .poids,
et d'utilité à mon sujet; j'ai lié à la querelle
de musique, les intérêts les plus chers à
l'homme, ceux dé père, 'defierë et d'é-
poux. Sans doute ces intentions pures ne
constituent pas le mérite essentiel d'une
^se rencontrent
dans le même ouvrage, avec l'intention
înarquée de s'a.çtaçhéjr aux vrais principes.
PRÉLIMINAIRES. i?
de Part, -elles sollicitent au moins Piriduî-»
gênée du Lecteur.
Dans nos Pièces modernes ,pn néglige
trop ce me semBle, de traiter ces grands
intérêts de père, de fierë et d'époux. Nos
Pcëtès n'apperçoivent dans fa société que
des rapports de galanterie;- ils' voient des
amans par-tout; et quels- amans encore
des hommes qui, pares de ce nom, fonç
métier de tromper des femmes qui le
leur rendent. Quoi donc i le. tableau de la
que ces objets,
importuns
et affligeaos. parce -q«- ils représentent le
vice et le:malàeur? Où- donc en sommes-
nous réduits., s'il n'existe plus pour nous
que coquettes et des amans
îrompeujs"? Ah l reyenoHS^à des tableaux
plus inté-«
l'homme en grand,
vertus, ses. vices et ses
Ibibfesses -;̃ ce. ne sera plus alors Ffiomme
tS RÉFIEXIOlSrS
de Paris seulement, l'être d'un jour et
d'un instant dont nous aurons tracé
î'image ce ne seront plus des Comédies
de boudoirs que nous aurons écrites en
quelque üeu que ce soit, la vérité de nos,
portraits ne permettre point à l'homme de,
s. 'y méconnoître,
ce L'esprit de parti, m'a t'on dit quel,
» quefois restreint uniquement, à la
querelle de musique ne fait plus de
» votre Comédie qu'une pièce du
moment, un vaudeville du jour. » -On
put en dire autant des Précieuses de Mo-
-1ière, et des Femmes- savantes
pour être passager, n'en est pas- moins
soumis à la censure comique. Ce ridicule
même une fois disparu on aime., k en,
retrouver la peinture, lorsque Part et les
soins du Peintre -l'ont rendue digne,' de;
quelqu'attention. Nos travers, ainsi peints
d'âge en -âge nous donneroient précisé-»
Wientles fastes historiques/de lasociétij ^è:
ïkÉLÏMï-NÀÎ.RES. n
ses folies, et de toutes ses manies passa-
gères.
Je suis loin de penser, comme feu
M. Collet que fou doive d'un siècle à
un autre cfianger dans les Pièces anciennes
Fhabilïement des personnages comiques
et même le ton de qùeîçjues-uns pour
y substituer l'habillement et le ion du
jour. (i) Quoi le tragique s'attache au
costume, et en tire une partie de sa di-
gnité et le comique au contraire se
feroit uh principe d'y déroger 1 L'oBsef-
\ration' du costume est d'une nécessite
rigoureuse dans les Pièces où l'on cite
quelque pàïfie de FnaBïlïement je le
crois convenable, dans toutes les Pièces en
général il est à propos aussi de ne point
dénaturer les caracceres que l'Auteur a
peints sous le prétexte spécieux que ces
(i) Voyez la Préface de la Hère coquette retouché*
pas CoHér.'
REFLEXION .5
caractères n'existent plus et qu'on n'en a
plus l'idée. C'est une raison de plus de
les conserver tels qu'on les a peints, tels
qu'ils existoiént autrefois. La Comédie
je Fai déjà dit, devient par-là l'histoire
des ridicules de la société; elle nous en fait
voir et les transformations et les nuances
différentes. Il nry' â pas plus'-de raison
pour refondre: un petit-maître du teriis de
Quinautj sur le moule de 'nos petits-
qu'il n'y en a pour
retrancher des Pieces.Iatines, Té person-
nage de
nos mœursl
J'e reviens a l'Esprit de ne
saurois^pensêr.-quejee.sujety.restreint^à la.
querelle rdejDusique,, fasse-de mâ-Piece
parti appartient à tous les siècles et à toutes
les. nations. Ce ridicule n7a point de patrie;
â est cosmopolite. Qu'importe par que
Pk Ètï M I N AI R JE S. *f
igenre de sottises ou de folies on le dépei-
gne ? c'est toujours le même travers qui,
par-tout Tecdnnoissabîé peut être par-
tout attachant. L'avare dans Plante,
commettra tel dans Molière,
il en commettra tel autre il n'y a que les
nuances du tableau de changées ;le même
fond subsiste^ fait pour plaire Paris,
comme
jdurd'hui -l'on retrouvât une Comédie la-
tine donc les factions du Cirque fussent le
sujet qui: dé fibus riediroit, en ïa lisant!
d'Opéra? La Pièce an-
cieniîè-n'eût donc :pas été la Comédie du
jour et dû-moment»
Xe sujet â& ma seconde Comédie je
moins universel que
le premier,
de ï'antiquïté qui îasse présumer que
jadisj dans Rome et dans Athènes .on ait
eu la^foiblesse de se supposer des aïeux
qu'on f>oint4 Ce n'est pas que les
*S' RÉFLEXIONS
-peuples anciens même lorsque l'égalité
républicaine fermentoit le plus dans leurs
têtes n'aient attaché un grand prix 4 une-
origine illustré; mais ils ont, moins que
nous, menti sur cet avantage.; du moins
je le présume.
En Allemagne, ou la noblesse altiere
compte le nombre des quartiers, où i du
noble le plus ancien à celui qui l'est moins,
on supprime jusqu'aux relations de poli-
cesse je doute que Ton trouve de" faux
nobles. L'orgueil en ce pays, veille de
trop près au maintien de ses privilèges j
dans une matière pour lui si délicate, le
mensonge ne sauroit surprendre sa vigi-"
lance ni corrompre sa sévérité il 'exerce,
poùr son propre cômpte, l'office d'une
censure à laquelle; rieri rite peut échapper.
Dans nos" Provinces on frouveroît
dimcilement dé ces nobles supposés et
contrefaits on s'y inspecte de trop près,
et l'on s'y cônnoit trop à forid. C'est donc
Paris principalement qu'abondent ies
PRELIMINAIRES. 17
IL
faux nobles c'en est le réceptacle et ,la
pépinière. Le tourbillon de la Capitale r
ressemble à un bal tumultueux chacun.
s'y déguise à sa manière et même en
y faisant du bruit, on peut espérer de ne
pas être reconnu.
Observons cependant que les faux no-
bles, les feux Marquis, etoîent plus rares
du tems de Louis XIV qu'ils ne le sont
aujourd'hui on pourroit en donner deux
raisons. L'honneur alors exaltoit plus
.les têtes et les nobles trouvoient dans leur
ame, un sentiment de dignité qui s'op-
posoit à ce qu'ils traficassent de leur nom
d'un autre çôté, les grandes fortunes étant
plus rares et les alliances ne rapprochant
point de la noblesse la roture opulente,
celle-ci voyoit les avantages des nobles
dans un tel éloignement, à un tel degré
de hauteur, qu'elle ne songeoit pas même
-à y atteindre. C'est lorsque les gens de
qualité, se sont faits parens alliés, com-
mensaux des .roturiers millionnaires; c'est
i$ RÉFLEXIONS
lorsque le noeud de la société a rapproché
habituellement ces deux classes, aupara-
vant distinctes et séparées c'est alors
dis-je que les roturiers voyant de si près
les nobles se sont dit ceux ci sont
hommes comme nous pourquoi ne joui-
rions-nous pas des mêmes prérogatives dont-
ils jouijfent ? Ce désir une fois conçu les
̃ moyens de le satisfaire dont pas été longs
à trouver :'or qui seul avoit opéré le
rapprochement des deux états, favorisa le
mensonge du roturier transformé en.noble.
L'homme qualifié vendit ses titres, et per-
mit d'attacher uae branche adultérine au
tronc de sa noblesse. Peut-être les premiers
essais de ces filiations controuvées réussi-
rent mal à leurs auteurs mais ces expérien-
ces, souvent réitérées, devinrent à la fin
moins dangereuses. Le public se 6t aux
contrefecrions de ce genre on ne rit guères
de,ce que Pusage a rendu commun. L'ar-
gent ,.d'ailleurs, si considéré de nos jours,
imprime à. tout un caractère d'importance
PRÉLIMINAIRES, i9
Bij
qui impose an mépris. Paris est plein de ces
Marquis, dont le père ou le grand-père
étoit assis dans un comptoir et dont le
titre le plus authentique, est l'enseigne de
la boutique où ses aïeux se sont enrichis.
ci Le malheur de ces fausses illustrations
» n'est pas grand, dira quelqu'un,, j'y
vois plus de ridicule que de dommage. »
Il suffit de ce ridicule, répondrai-'le pour
qu'elles appartiennent a la Comédie. On
n'imagine pas jusqu'où va la sollicitude
habituelle d'un homme qui se dit ce qu'il
n'est pas pressé de la conscience du men-<
songe qu'il veut mettre en crédit il le'
trahit à çous les instans du jour, par l'affec-
tation même qu'il apporte à le répandre
comme une vérité.
Je n'ai pu traiter le sujet du Faux
Noble sans toucher légèrement du
moins, la question même de la noblesse.
Dans un siècle où tout se' discute, et se
pèse au poids de la raison j'eusse été
inexcusable de passer si près d'une question
RÉFLEXIONS
intéressante, sans en tirer aucun .parti
mais je n'ai dû m'en occuper que transi-
roirement, et sans rallentir la marche de
mon action.
Ce ne sera pas trop d'un ouvrage tout
entier, consacré uniquement à cette dis-
cussion, pour n'y rien laisser à désirer. Je
souhaite que le Rapporteur de cette grande
cause ou nobie, ou roturier n'y voie
jamais la sienne propre, mais celle de l'hu-
manité. Qu'il prononce contre lui-même,
si sa raison l'y condamne la question
intéresse le bonheur des États et celui des
particuliers. Je n'ai pas prétendu, dans la
Préface d'une. Comédies approfondir une
telle matière. Qu'il me suffise de quelques
vues jettées et la, comme des doutes
confiés. à ceux qui se croiront en état d'y
répondre. ̃
Il est des nobles et beaucoup trop peut-
être, qui regardent leur prérogative comme
un droit naturel surnaturel, et divin. Se-
lon eux ? douter si le noble est réellement,
P R É L I M I N A I R ES. sr
B iij
et essentiellement au-dessus de l'homme
,du commun c'est à-peu-près contester
l'évidence, et avancer un sophisme digne
.de '-la plus amere dérision. De tels per-
sonnages se regardent comme prêtés par
le ciel à la terre, pour y présider la race
humaine. Les souffrances la mort même,
ne les retirent pas de cet aveuglement et
ils meurent, étonnés que la mort ait osé
les approcher.
Tout le monde sait l'anecdote du Gen-
tilhomme, qui ne voyoit rien de si affreux
dans la peste, que la vie d'un Gentilhomme
.compromise par ce fléau comme celle
des autres hommes. Veut-on que ce ne
soit là .qu'un conte imaginé à plaisir? On
n'a pu l'inventer du moins qu'apiès avoir
reconnu dans les nobles l'aveugle, et su-
perbe prévention, qui rendoit l'anecdote
.vraisemblable.
Voici une anecdote plus sûreet dont
personne ne me contestera la certitude»
Une femme de qualité, estimable par
22 S.ÉPLEIIONS'
son esprit, respectable par ses mœurs et
sa conduite, parloit d'un roturier soup-
çonné d'une naissance illégitime. Elle
disoït qu'importe la légitimité à ces gens-
iàf Ce mot révèle ia profondeur du mé-
pris des grands pour la classe inférieure
mépris injuste, cruel, et que Fon doit
appelier un vice. Sans vouloir en détailler
toutes. les suites -funestes il autorise fin-
justice et la violence des récriminations
de fa part des inférieurs qui se sentent
opprimés.
Ceux-ci pensent et puhlient que la
noblesse en soi n'est rien que le res-
pect qu'on lui poite, tiât d'un préjugé
dénué de tout solide
et raisonnable ils se trompent* EJi l
-comment se feroir-ü qu'un sentiment si
universel répugnât à la nature de l'feoftime,
et à sa raison ? Ce que le caprice seul prao-
duit, n'est que d'un pays et d'uïi moment..
Ce qui se retrouve dans tous les lieux, et
subsista dans tous les teins, tient nèces-
PRELIMINAIRES.
Bk
sairement à la nature humaine; et l'on doit
l'en juger inséparable.
En effet, quek siècles quels pays
nous citera-t-on où l'idée de la noblesse
ait été étrangere à l'homme? II n'existe
pas un feuillet de f histoire qui atteste
cette singularité et ceux qui ont vécu
parmi des hordes de sauvages, y ont vu.
sûrement l'illustration des pères transmise
en héritage à leurs enfans. La race d'Os-
sian est noble -chez les montagnards d'É-
cosse leurs poésies nous' l'attestent elles
servent de titres de famille aux descendans
du héros qu'elles célebrent. Ainsi le res-
pect de la nabiesse, sentiment que l'on,
croit né à l'ombre du trône, et dans Fair
corrompu des Cours, est l'enfant de la
nature; il subsite dans les lieux où elle
conserve sa rusticité sauvage.
Qu'un petit-fils de Pascal; de Newton
de quelque grand homme que ce soit, vint
à paroître soudain parmi nous qui se
défendroït d'un sentiment de respect et
24 RÉFLEXIONS-
de considération en levoyant? Le souvenir
du grand homme 'qu'il représenteroit
couvriroit en quelque sorte toute sa per-
sonne, et la rendroit vénérable à nos yeux
K^oilà le premier type l'idée orîgineïïe
de la noblesse elle émane d'un sentiment
naturel.
Ce sentiment donné par. la nature, la
raison jusqu7à un certain point l'approuve.
L'opinion que les bons sont engendrés par
les bons, a un fondement de vérité.: Fortes
çrcqntur fordbus. Si les animaux transmet-
tent, à ce qui naît d'eux la générosité de
leur instinct, pourquoi les hommes n'au-
roient-iïs pas le même privilège ? Priser
les races parmi les hommes, c'est croire
aux remettons de la vertu.
Je m'attache a cette opinion toute na-
turelle du sentiment qui met la noblesse
e-n considération et j'en suis: les branches
différentes. Les femmes n'ont pas le droit
de conférer la noblesse, parce qu'elles
ji'on.t presque jamais occasion de manï–
PRELI-MIKAIRE-S.
lester ces vertus éminentes, ces talens su-
périeurs qui marquent au-dehors, et sont
comme des bienfaits authentiques envers
l'humanité. Les hommes, au contraire,
à la faveur des places importantes qu'ils
occupent sont à portée de frapper dans
l'opinion publique, ces grands coups d'es-
time et d'admiration, dont le bruit re-
tentissant sur leurs descendans les plus
prochains les constitue nobles et dont
le souvenir prolongé à l'infini, annoblit
toute leur descendance.
Le premier germe de toute noblesse
est indubitablement un service public, un
grand talent ,-une grande vertu. L?homme
n'a point à rougir du sentiment de.véné-
ration qu'il concut pour la noblesse. Ce fut
en lui le cri de la nature approuvé par
la raison.
En vieillissant tout dégénère. L'idée de
noblesse, qui d'aborcl réveïiïoit celle de
mérite et de verra maintenant ne rappelle
plus qu'un nom un titre et un rang.
s'& RÉFLEXIONS
N'importe le même -respect subsiste
et il subsiste, accru peut-être par les su-
perbes prétentions des nobles, et par l'an-
cienneté de leurs privilèges. Ici commen-
cent Fabus et ses suites dangereuses. Jusqu'à
quel point doit-on espérer et essayer d'en
triompher?
L'institution de la noblesse convient-
elle essentieilement au maintien des États,
et principalement des États monarchiques?
Convient il qu'il y ait entre le trône et
le peuple, une classe d'hommes distinguée
du peuple, et rapprochée du trône par ses
prérogatives? Retrancher cet intermédiaire,
ne seroit-ce pas exposer ïes Rois à voir
l'humanité de trop ïoin, et sur-tout -de
trop haut ? Cette question est une des plus,
importantes qui tiennent à-cette matière.
De cette question politique > descen-
dons à des appercus pius simples à des
points ide morale pins particuliers; Il- est
dangereux pour les nobles de se sentir
grands par Je bénéfice de leur origine^
ils s'en croient plus aisément dispensés de
l'être par léurs qualités personnelles.
La prérogative des nobles, dange-
reufe pour eux-mêmes, est importune et
affligeante pour ceux qui ne le sont pas.
Il en coûté de se reconnoître inférieur à
tel enfant qui salit encore sa bavette, à
tel embrion encore caché dans le sein
qui Fa conçu. Cecte prérogative innée
effarouche la raison, et soulevé le senti-
ment intérieur que chacun a de soi-même.
Une chose m'afflige cependant, c'est que
la cause de l'égalité ne soit jamais plaidée
que par ceux qui murmurent de voir quel-
qu'un au-dessus d'eux. On, s'indigne de
son infériorité, en jouissant paisiblement
de sa, supériorité sur beaucoup d'autres.
Oh allègue pour sol la dignité du nom
d'homme lorsqu'on souffre de rendre à
un grand et cette dignité reclamée, on
l'oublie on la profane on la prostitue
en recevant de son semblable, les services
les plus fiumilians de' la domesticité. Je
£8 RÉFLEXIONS,
voudrais plus de justice et d'uniformité
dans nos opinions; j'aimerois, sur-tout
que notre zèïe pour l'égalité, prît sa source
dans la commisération et le respect qu'on
auroit pour ses inférieurs. Combien cette
cause s'amélioreroit de la pureté d'un tel
mon
De l'homme de qualité au simple Gen-
tilhomme, il subsiste une distinction si
marquée, et l'un a souvent pour l'autre
un dédain si bien prononcé, qu'il. semble
venger la roture du mépris que la noblesse,
en corps, exerce eontr'elïe,
-L'égalité parfaite entre les hommes est
ridée la plus absurde que l'on puisse coin-
cevoir. Ne cherchons point à mettre de
niveau ceux que la nature a faits forts, ou
foibles petits de taille ou hauts (Je sta-
ture d'un esprit lourd ou .d'.une imagi-
nation active et pénétrante, Quand nos
institutions parfaites tendraient à ce qu'un
homme ne pût jamais en primer un autre,
nos qualités individuelles détruiraient l'effet
PRÉLIMINAIRES. 29
de nos institutions. Si tous les chênes ne
sont pas égaux, pourquoi voudrions-nous
I'être ?
J'ai dit que l'idée de noblesse tenoit
originairement à celle de mérite et de
vertu ce n'est qu'après un long tems
que l'une de ces idées s'est séparée de
l'autre. La leçon que l'on donnoit autrefois
aux Gentilshommes, étoit qu'à ce titre,
ils tinssent plus que d'autres au sentiment
de l'honneur, et fussent plus exempts de
toute bassesse. Un esprit de justice pré-
sidoît à cette institution. C'étoit dire aux
nobles mérite^et justijk^ks privilèges qui
vous font accordés,"
On s'étonnera que ron adjure quel-
qu'un par sa- qualité de noble plus que
par son titre d'homme pour lui imposer
l'étroite obligation d'être honnête. Disons-
le cependant la nature nous a rendus
sensibles à toute distinction, au point,
qu'une vertu dont on nous donne, pour-
ainsi dire., le privilège exclusif, nous
3<5 RÉFLEXIONS
devient, par-là même, et plus chère er
plus facile. Que de bonnes actions, faites
an nom d'une société particulière où l'on
se trouve aggrégé, et que fon n'eût jamais
faites au nom de la société universelle
des nommes dont .nous sommes tous
membres II en étoit autrefois du corps
des nobles, comme il en est encore au-
jourd7hui du corps des Grenadiers on
devient brave en y entrant. L'esprit d'un
tel corps en fait approuver les distinctions
honorables.
La soif de l'or de nos jours a tout
corrompu elle a remplacé ce sentiment
de. l'honneur, qui, chez les nobles, pou-
voit s'appeller, en quelque sorte, l'orgueil
de ia vertu, et qui rendoit leur préroga-
tive inattaquable, même aux yeux de la
raison. La noblesse, ainsi dégradée par
sa conduite n'en conserva pas moins
l'orgueil de ses droits mais ses droits
parurent oppressifs et usurpés dès que
nulle vertu n'en légitïmoit la possession.
PRELIMINAIRES. 31
De-Ià les plaintes les réclamations de
Tordre inférieur. Il accusa, comme un pré-
jugé nuisible, ce qui rend la très-grande
multitude subordonnée à un très petit
nombre, et ce qui expose le mérite en
roture, à ramper devant le vice enorgueilli
de ses titres et de sa noblesse.
Cette plainte est juste; ce qui lui don-
neroit plus de poids encore ce serait que
le Gauvernement, que la patrie élevât la
voix, et demandât pourquoi des taf ens et
des vertus sans nom Festent cachés et
perdus pour la chose publique, tandis que
les places, les dignités et les honneurs
vont chercher le noble jusques dans son
berceau., et s'accumulent sur sa fête. La
justice, le bien de tous, exigent que tous
aient un droit égal à servir l'État et que
les habiles soient préférés. Si parmi nous
un jour comme autrefois dans Kome,
le Plébéien et le Patricien marchoient
d'un pas égal vers les mêmes dignités
cette communauté d'honneurs n'anéanriroït
;2 KÉF L EX ION S
point ce vieux respect des grandes maisons;
qui dominoit le peuple Romain même
au milieu de ses factions républicaines.
Tant il nous est naturel d'envisager avec
vénération, toute illustration dont l'origine
se perd dans un lointain reculé. Dans cet
éloignement mystérieux, ce que ï'œii n'ap-
perçoit plus rimagination l'aggrandit et
i'embeffit. Ainsi s'accrédita jadis l'opinion
des héros descendus des Dieux.
L'agrément de. la société, dont l'es-
prit, les lumieres, etles taîens, son tle pre-
mier charme, a forcé les gens de. qualité
de rechercher les personnes .en qui ils
trouvoient ces avantages. Ainsi, le besoin
du .plaisir a rapproché les classes les plus
séparées, et a mis .entfeïïes cette com-
munication aisée, sans laquelle toute so-
cite perd son charme et son agrément,.
Aujourd'hui, quel orgueil si ridicule s'ef-
fàroucheroit des égards auxquels on est
tenu envers les grands avec qui l'on vit?
Ils
PRÉLIMINAIRES. 35
c
Iis se bornent presque à quelques-mots
à ,de simples formules.
Il étoit impossible que les riches sans
nom, rapprochés des nobles par tant de
relations différentes ne fussent pas tentés
d'en usurper les privilèges. Pour y toucher
et les saisir, il ne s'agissoit guères que
d'étendre la main, en y tenant le prix
dont cette usurpation devoit être paiée.
C'est par de tels marchés honteux pour
les deux contractans, que se sont formés
parmi nous tant de faux nobles et de faux
Marquis.
Ce qui semble prouver que ces per-
sonnages sont dans la société d'une
création moderne, c'est que le grand
Peintre des nommes Molière ne les a
pas peints. Il a joué dans M. Jourdain j
la manie de voir les gens de qualité et
de se modeler sur eux non celle de se
qualifier soi-même. M. Jourdain est aussi
surpris que flatté lorsque Covielîe lui dit
qu'il a connu M. son perc qui étoit un
-3f & Ê FLÉ XI O NS"
très -bon Cenülhomme. Dans Georges-
Dandin, Molière a joué l'abus et le dan-
ger des alliances mal assorties il semble
que de son tems le ridicule que je traite
aujourd'hui, ne fût pas né encore. Les
Bourgeoises de qualité l'Usurier Gentil-
homme, sont des farces où l'exagération
du ridicule est :elle qu'on le croit plutôt
-idéal que tracé d'aprés des modeles exis-
tans. II appartenoit à notre siècle de nous
montrer des hommes noyés dans la ri-
chesse, et prêts à sacrifier leur opulente
grandeur, pour le faux honneur d'un titre
'Usurpé. Tel est l'homme que j'ai voulu
peindre..
Tandis que le roturier par un men-
songe audacieux, sort ainsi de sa sphère, il
arrive trop souvent que l'homme de qualité,
af&né d'or, et ruiné par ses folies, cherche
à descendre de la sienne. Alors, il com-
pose avec sa fierté sur les moyens de
se rapprocher des sources de la richesse.
Cette rencontre de deux vices ridicules,
PRÉLmiNATRES. j£
Cij
qui, par un besoin mutuel, se recherchent
£un l'autre forme un des poir.tr de vue-
moraux et comiques de mon ouvrage; Ce
tableau présente un. contraste assez stn.
gulier. C'est avec hauteur que l'homme de;
qualité s'abaisse c'est avec humilité que
le faux noble s'éleve. Deux vices qui
traitent ensemble pourroient sans doute
traiter de niveau; mais la préséance des.
rangs, ridicule en cette çirconstance
constitue noble, Fun de ces vices, et laisse
l'autre dans l'humiliation de la roture. Ces
combinaisons piquantes des travers hu-.
mains, sont, je pense, la source la plus
vraie, et la plus féconde où les Auteurs
comiques puissent jamais puiser elles
font de la Comédie, l'amusement, des
personnes sensées et réfléchies
Cfnturiœferùorum agitant expertiafiugîs.
Pour punir et tourmenter mon faux
noble, je n'ai rien trouvé de mieux, que
de le mettre en presse entre un fils mo-
deste, simple, qui fuit les honneurs, et
RÉFLEXIONS
une fille altiere, qui attiré à elle toutes les
distinctions que l'orgueil paternel destine
dé préférence à l'héritier du nom. Le père,
dans cette situation maudit Féducation
qu'il a donnée à sa fille il recueille avec
amertume les fruits empoisonnés de l'or-
gueil dont, il infecta son ame et il se
voit l'artisan de sa propre peine.
Vans ma file et mon fils, j'ai su dés leur enfance*
JEondeTtopinîoiide leur haute naissance:
Des principes d'orgueil que je leur ai tracés
MajUle en a trop pris, et mon fils pas asse\
"L'un et Vautre aujourd'hui me tiennent à la gêne.
le viens de mettre sous les yeux- du
Lecteur les deux points de vue principaux
de ma Pièce je m'abstiens de toute ob-
servation sur Fart de la Comédie; non que
ie n'en aie plus d'une a proposer mais
j'attendrai, pour les mettre au jour, les
leçons de ma propre expérience. Ce que
le Public condamnera dans mes Pièces,
ce qu'il daignera y accueillir avec bien-
veillance me rendra plus certain de la.
fausseté, ou de la justesse, des principes que
je me suis faits.
Cii)
L'ESPRIT DE PARTI,*
ou
LES QUERELLES A LA MODE,
COMÈD-IE
EN CINQ ACTES ET EN VERS.
P E R S O N ITA-G'E S,
M. DORVILLE.
Madame DORVÏLLE.
G E R C O U R T Ieur fiIs
C L É A N T E frere de DorvîHe.
La Comtesse D O R S I N.
Le Chevalier N A R D L.
F L OR E, Cantatrice.
ALE T H A, Compositeur Italien.
ORGON.
D U B 01 S, valet de chambre.
GERMON, Laquais.
La scène est à Paris, cfo{ M, Domllt,
C iv
L'ESPRIT DE PARTI,
o u
LES QUERELLES A LA MODE,
COMÉDIE.
ACTE P REMIER.
SCÈNE PREMIERE.
D V s ois, parlanr aux Domestiques de la
maison.
A t i o s s preste du zele et de la diligence
Enlevez moi d'ici tout meuble de science,
Baquet, globe électrique alambic et fourneaux
Ce jour doit faire trêve à nos doctes travaux.
Qu7on range cette pièce en salon de musique.
( Parlant à lui-méme. )
J'aime bien mieux ce goût huiaain et pacifique,
'40 L'ESPRIT DE PAR TJ,
Que leurs convulsions qui donnent la santé.
A'propos! solfions le petit Andante
A mon maitre, par-là, je suis bien sûr de plaire;
Et cette attention peut trouver son salaire.
(Il s'assied devant une table, solfie en annohnaat, et
chante faux.")
Oh ça je voudrais bien qu'on me dit à-présent,
Ce que cette musique a pour eux de plaisant
Les chats, dans nos greniers, la font toute semblable.
C'est être bien féru, bien possédé du diable,
De vouloir préférer un chant si biscornu
A Margoron ma mie, ou bien lanrurelu
Comme le naturel dans ces chants se déploie î
( il chante Margoton. )
Le corps se sent à l'aise, et le cœur est en joie;
Mais.dans tous ces grands airs composés pour l'ennui;
Je m'endors sur un son, avant qu'il soit finî
Ceci soit dit pour nous. Le bon Monsieur DorviIlea
En fait d';opinion est d'humeur difficile
La sienne règle tout vaille que vaille. Eh bien
Allons comme le tems, chantonsTïtalïen.
Xai la dans un écrit qui va bientôt paroître,
Que l'on doit être en tout serviteur de son maître
Le sort nous a mis là pour plaire à ces Messieurs
Gardons-nous bien. vraiment, d'en savoir plus loag.qu'eux.
( Use remet à solfier. )
ACTE I. SCÈNE IL. 45..
S C E NE IL
DUBOIS, C L É XN TE en habit de voyage.
-CRÉANTE.
XJ o R Y I L L E est-il chez lui
( Dubois continue de solfier fans voir Cléante. )
Voulez-vous bien répondre
Braillard déterminé que Dieu puisse confondre
(Dubois chante toujours.)-
Hola ho ( II le secoue par le bras. )
Dubois.
Pardonnez, je ne vous voyois pas.
Cléante.
Tn ne vois, ni n'entends.
Dubois.
Ma foi! c'est bien le cas.
Cette besogne-ci, terriblement m'applique.
Sans curiosité, sauriez-vous la musique,
Monsieur? vous m'aideriez à décbiifrer un air
.Qu'il m'importe, et beaucoup, de bien tirer au clair.
C L É A N T E.
Trêve à vos sots discours je demande Dorville.
D U B O I S.
Lui, Monsieur!
ClÉiNTL
Oui: lui-même.
4z L'ESPRIT
Dubois.
Il court toute la ville.
Ce jour ne permet pas qu'il demeure inactif.
CiÉAHTï-
Comment donc
Du Bois.
Eh pour lui c'est le jour décisif.
C 1 É à S T E.
Aoroit-il sur le corps quelque méchante affaire
Dubois»
Vous ne savez pas?
C L jÉ A K T E.
Dubois.
Contre notre ordinaire,
Les travaux du Baquet demeurent suspendus^
L'agent universel aujourd'hui n'agît plus
L'atteKer reste vnide en un mot la musique,
Jusqu'à demain matin, est notre soin unique;
Tudomèle, ce soir, donne son Opéra;
Nous voulons en naissant,; tuer ce monstre-la,
II faut se voir, s'entendre, agir à la. sourdine..
Attirer le voisin, ameuter la voisine
Ce diable d'Allemand ensorcelle Paris,
CL É..A.S-T E.
Ce drôle se ressent du via qu'il atrop pris.
/'ACTE t S CE"» E IV -4x
D u B o I s à parr.
Je n'ai jamais, chez nous, apperçu ce visage;
H a, d'un voyageur, l'habit et l'équipage
Si c'étoit Alétha je veux l'interroger.
Monsieur, dans cette tille, est, je pense, étranger.
ClilNTE.
Oui je Mens de fort loin.
Dubois.
Du midi de la France?
C L É A N T E.
J'arrive justement du fond de la Provence.
D U B O 2 S.
A ce que je disois, rien ne ressemble mieux.
Monsieur, sepourroit-iL! serois-je assez heureux
ClÉiHIE.
Quoi!
Du Bois.
Seriez-vous cet homme incomparable,- unique
C L É A N T E.
.Qni s'appelïeï Du BOIS.
Alétha, le Dieu de la Musique;
Qu'icï'nous attendons et que mon maître, exprès,
De Naples à Paris, fait venir à ses fraîs.
il doit tomber chez nous soudain comme une bombe.
H faudra, de ce coup, que le parti succombe
Us le disent du moins, et qu'une fois stylé
$f L'ESPRIT DE PA£TI;
Au chant périodique. an vrai Cantabilé
Ma foi les Allemands n'ont qu'à plier bagage.
Cléakte.
Je veux être pendu, si j'entends son langage.
L'ami, qui que tu sois, lutin diable ou sorcier,
A qui Dieu départit le talent singulier
De parler sans jamais pouvoir te faire entendre,
A Madame Dorville, au moins, tâche, d'apprendre*
Que Cléante l'attendici, dans ce salon.
Dubois.
A Madame Dorville
C l É A S T î.
puï mais la voici; bon
SC EN E I TI.
CLÉANTE, M«. DORVILLE.
M1». Dorville.
Rjêyé-je? est-ce Ciéante ?
C L É A N T E.
Oui, vraiment; c'esî lui-même.
MmC. Doryili-e.
Mon beatt-firere à Paris ma joie en est extrême.
Depuis quand, s'il vous plaît
Ciéante.
Mais, depuis an moment
De grâce, tirez-moidonc d'an granA-étpnneinent.
ACTE L SCENE III 49
Dites-moi quel est l'homme, ou. l'être indéchiffrable»
Que j'ai va tout-à-l'heure assis à cette table
Mœe. DORYILLE.
C'est mon Valet-de-chambre.
C X. £ A K T '£.
Eh comment garclez-vouf
Un homme fait pour être à l'hôpital des fous
II n'est sottise étrange et de sens dépourvue,
Que je n'aie en ce lieu, de sa bouche entendue
Un monstre, ua Opéra, des baquets suspendus,
L'agent universel enfin qui n'agit plus.
M™. D O B. V I L L E.
Si le valet est fou, que direz-vous du maître
CRÉANTE.
Comment!
Mme. D O R V I L L E.
Attendez-vous à n'y plus rien connoître.
A l'esprit de paid depuis qu'il s'est livré,
Votre malheureux frere a le cerveau timbré
Il parle, sans raison, physique et médecine
Il tient sur tous ces points école de doctrine:
Et qui ne veut pas être un de ses ennemis,
Doit à son ignorance être humblement soumis.
De l'esprit de parti, c'est la rage insensée
,De faire dominer son goût et sa pensée,
D'asservir le public, de livrer des combats
Pour une opinion, que souvent on n'a pas;
jl6 L'ESPRIT DE PARTI,
Mais qui prise an hasard, on par haine adoptée,
Est par la haine encore accrue et fomèntée.
De là, les factions, les brigues, les complots
Chaque secte choisit son chef et ses héros.
Fùt-on publiquement déclaré méprisable,
Qui pense comme nous, est pour nous estimable;
Et quiconque résiste à notre opinion,
Jugé par ce senl fait, est ou sot, cù fripon
La secte est contre lui hautement déclarée
Des honneurs, des emplois, on lui ferme l'entrée
On cherche à lui ravir jusqu'au plus foible appui
Ces Messieurs s'aiment tant, pour mieux haïr autrui.
La moindre nouveauté que le tems nous amène,
De deux partis rivaux fait éclore la haine;
Et chacun à son sens fortement arrêté
Se bat pour soia avis, non pour la vérité.
C L É A N T E.
Certes, vous m'étonnez dites'moi, je.vous prie,
Par quel événement, dans quelle cotterie
Dorville a-t-il puisé ce dangereux poison?
M 11C..DORVILLE.
Orgon a de ce vice infecté sa raison.
C L É A H T E.
Orgon je le cqnnois fanatique imbécille,
Il avoit au parterre élu son domicile.
Un plaisant écrivoit Au bon Monjleur Orgon,
A droire, au coin du Roi, rour auprès d'un Basson.
C'est Ini quii procédant contre son fils unique,
Vouloir un jour qu'on mît son exPloit en musique.
ACTE I. SCENE* m.- 45.
Mme. Do sfi l i. e.
Tel il vïvoït alors, tel bientôt il mourra;
il se fait, tout soufrant, porter à l'Opéra,
Moins occupé des maux dont il se sent détruire
Qu'attristé d'un succès auquel il vo'uloit nuire.,
De ses infirmités il tire un grand pront
Son rhume, à point nommé, l'oppresse et le saisit
Quand il voit le plaisir gagner toute la salle
Il fait de sa toux même, un agent de cabale.
Dorville apprit sous lui, l'intrigue et les complots
A ce triste exercice il use son repos;
Et malheureusement, dans une tête active,
La dernière folie est toujours la plus vive.
Mon époux aujourd'hui ne voit rien de sang-froid,
il faut le croire en tout, voir tout comme il le voit,
Magnétisme, ballons, art du chant, harmonie.
C L É A N T, E.
La musique?
Mrae. Dorville.
C*est-là sa plus forte manie,
Et le point sur lequel il entend moins raison.
C L É A N T E.
Mais il n'a jamais su mettre un air sur le ton
Il a l'oreille fausse et la voix discordante.
"Mœe. D oTt Y 1 L' L E.
Malgré ce faux- instinct, je vous jure, Cléante,
QulTjugeà l'Opéra d'un ton très-imposant.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.