Oeuvres poétiques de Étienne Azéma (Nouvelle édition revue et augmentée avec une notice biographique et littéraire)

De
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E. Leroux (Paris). 1877. 1 vol. (XXI-445 p.) ; in-18.
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Publié le : lundi 1 janvier 1877
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OEUVRES POÉTIQUES
DE
ETIENNE AZÉMA
NOUVELLE ÉDITION
tt E V 0 E . E T A U 0 M E N T K F.
oAvec une notice biographique et littéraire
PAR
F. CÀZAMIAN
. Professeur au lycée de l'Ue de 1» Réunion.
PARIS
i-KiNI'ST LKROUX. ÉDITl-l/K
LIBRAIRE VTLK SOCIÉTÉ ASIATIQUE,
DE L'ÉCOLE DES LANOVES ORIENTALES VIVANTES, ETC
RUE BONAPARTE, 2&
1877
OEUVRES POÉTIQUES
DE
ETIENNE AZÉMA*
OEUVRES POÉTIQUES
DK
ETIENNE AZÉMA
1 Ï?P U V E L L E EDITION
REVUE KT AUGMENTEE
Q/lvec une notice biographique et littéraire
l'An
F. GAZ AMI AN
Professeur au lycée de l'île de la Réunion.
PARIS
ERNEST LEROUX. EDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE,
HK L'ÉCOLE DES LANGUES ORIENTALES VIVANTE?, ETC..
RUE BONAPARTE, 28
1877
NOTICE
BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE
« Non affectatnla sunt sempcr
data et cxcelsa. »
(PLINE I.E JEUNE.)
ORSQU'OK parcourt la foule si considérable
des productions de l'esprit humain dans tous
les genres de littérature, il est difficile de ne
pas remarquer combien les cnefs-a oeuvre sont en petit
nombre : /'Odyssée, /'Enéide, la Divine Epopée, le Cid,
Othello, c'est à peine si chaque peuple peut citer avec
orgueil quelqu'une de ces grandes oeuvres, dignes à
Jamais de l'admiration des hommes. Que cette admira-
tion s'attache seulement aux oeuvres de génie, rien n'est
plus légitime, mais qu'au-dessous des meilleurs écrivains
on refusât une place aux talents plus modestes, rien ne
serait plus injuste. En poésie, par exemple, toujours
les poetx minores ont trouvé des lecteurs. La raison
en est simple : c'est que leurs oeuvres moins sublimes
ii NOTICI:
répondent à un besoin, à une sorte de loi de notre
nature intellectuelle : l'intelligence humaine ne peut
pas planer trop souvent, sans en éprouver de la fa ligue,
dans les régions élevées où l'emportent les poètes de
haut vol. Pour saisir leurs conceptions sublimes il
faut, pour ainsi dire, se hausser à leur niveau, et on
n'est pas à chaque instant capable de cet effort. Sans
doute Boileau a raison : t II n'est pas de degré du
médiocre au pire », mais du médiocre au sublime les
degrés sont nombreux.
C'est dans cette région intermédiaire que nous pla-
çons les oeuvresd'Etienne Aiéma,poète estimable dans le
genre tempéré. Ces oeuvres, nous avons accepté la tâche
facile de les présenter au public, certain que nous
sommes de les voir bien accueillies, surtout par les
compatriotes de l'auteur; qu'on nous permette d'abord
de donner une esquisse rapide de sa vie. Sainte-Beuve
prétendait que pour bien juger un livre il fallait être
renseigné sur les questions suivantes : Comment l'au-
teur se comportait-il sur l'article des femmes et sur
l'article de l'argent ? Etait-il riche, était-il pauvre ?
Quel était son régime ? etc. — Sans descendre
jusqu'à ces détails trop intimes, propres tout au plus à
piquer la curiosité, nous croyons qu'il est des écrivains
dont la vie est utile à connaître, parce qu'elle explique
leurs oeuvres. Qui pourrait, par exemple, se Jlatter de
comprendre Bossuet, Voltaire ou J.-J. Rousseau, s'il
ne possédait sur ces auteurs aucun renseignement bio~
graphique'/ A ce titre, nous esquisserons la biographie
BIOGRAPHIQUE KT LITTERAIRE. m
d'Etienne Aiéma ; raconter sa vie simple, modeste,
fidèle au devoir, c'est donner déjà une idée de son talent
poétique, sobre, correct, toujours consacré à l'expres-
sion des sentiments les plus honnêtes.
PAUL-ETIEN.VE-MAZAÉ AZÉMA naquit à Saint-
Denis (île de la Réunion), le 15 janvier 1776, sous le
gouvernement du vicomte de Souillac, Son père, Jean-
François A iéma, avait exercé à Bourbon les importantes
fonctions de Procureur général; son aïeul paternel était
mort Gouverneur de la Colonie en 17+$. Originaire du
Lyonnais, la famille Aié/na était fixée dans le pays
depuis l'année 173-1-, où J.-B. Aiéma fut nommé pre-
mier conseiller au Conseil supérieur de l'île de France,
et plus tard commissionné par la Compagnie des
Indes, en qualité de Directeur général du commerce et
commandant des troupes à l'Ile dé France d'abord, à
Vile Bourbon' ensuite. A l'âge de neuf ans, le jeune
Etienne Aiéma dut s'arracher des bras de sa mère,
pour être envoyé en France. Le savoir était de tradi-
tion dans la famille Aiéma, et comme la Colonie ne
possédait alors aucun établissement sérieux d'instruc-
tion publique, il fallait bien aller chercher à plus de
trois mille lieues et au prix d'une séparation cruelle,
cette instruction à laquelle son père attachait avec
raison tant d'importance.
Dès son arrivée en France, notre jeune créole fut
placé à l'école de Snrèie, dirigée alors par les Bénédic-
tins. Cette école qui devait, de nos jours, briller un
iv NOTICE
instant d'un si vif éclat, grâce au nom de Lacordaire,
passait déjà, avant la Révolution, pour un des foyers
d'instruction les plus importants du midi de la France:
l'érudition des Bénédictins est proverbiale. Sous leur
direction, Etienne Ajémajit de fortes études littéraires;
auprès d'eux il puisa ce goût délicat de l'antiquité
classique qu'une école de théologiens, amis du para-
doxe, n'avait pas encore signalée comme corruptrice
des moeurs, comme un « ver rongeur » au sein des
sociétés modernes. Les succès de notre jeune compa-
triote furent remarquables; doué d'une imagination
très-vive, plein d'ardeur pour le travail, il remportait
tous les premiers prix de sa classe. L'école de Sorè'ie
ayant été fermée pendant la Révolution, Etienne Aiéma
fut recueilli à Toulouse par un ami de saj'amille ; son voeu
le plus ardent était de revoir ses vieux parents et celle
île si chère dont le'souvenir était sans cesse présent à
sa pensée; mais les relations entre la métropole et ses
colonies avaient été à peu près supprimées pendant la
période révolutionnaire. C'est en \7Q7 seulement qu'il
put enfin revoir son pays natal ; il avait alors vingt et
un ans.
Après les premiers jours donnés aux épanchements
de Vamitié, il fallut songer au choix d'une carrière.
Ses parents le destinaient à la magistrature, mais les
circonstances semblaient peu j'avorables à la réalisation
de leurs projets : l'île Bourbon, si paisible d'ordinaire,
était en ce moment livrée aux agitations les plus vio-
lentes ; on était à la veille de la conspiration du
BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE. v
2$ pluviôse an VU, qui devait avoir un dénouaient si
tragique 1. En attendant des jours meilleurs, Etienne
Aiéma s'occupa d'agriculture. Sa J ami lie possédait au
Bras-Panon une propriété rurale — une habitation, comme
on dit la à Réunion, —■ il fut chargé de la diriger.
C'est là qu'il passa quif/je années, les plus belles de sa
vie, réalisant le « beatus ille » du poète latin,
menant de front Us travaux agricoles et la culture des
lettres, s'inspirant par la contemplation des beautés de
cette nature enchanteresse dont l'influence devait
faire sentir dans la plupart de ses compositions /
tiques.
Pendant ce séjour à l'habitation du Bras-Panon,
Etienne Aiéma eut la bonne fortune d'y recevoir la
visite d'un voyageur, jeune alors, que ses travaux
allaient bientôt rendre illustre : Bory de Saint-Vin-
cent. L'auteur du Voyage aux: îles d'Afrique s'arrêta
huit jours che\ notre compatriote, « faisant, dit-il,
toutes sortes d'infidélités à l'histoire naturelle ». —■ On
s'explique aisément la sympathie qui unit immédiate-
ment deux jeunes hommes ayant tous deux fait de fortes
études, tous deux riches d'avenir, pleins l'un et l'autre
d'amour pour cette nature que l'un devait bientôt
chanter en poète, l'autre décrire en savant. Nous igno-
i. On sait qu'un complot avait été formé dans le but de ren-
verser l'Assemblée coloniale; que le Comité administratif, averti
à temps, OtouiTa l'insurrection; et que, soixante individus les plus
compromis dans le complot ayant été embarqués pour être exilés
à Madagascar, le bâtiment qui les portait fut coulé en route par
une frégate anglaise qui le prit pour un corsaire.
vi NOTICE
rons si leurs relations se continuèrent plus tard, mais
Bory de Saint-Vincent n'oublia pas l'aimable hospi-
talité qu'il avait reçue chei Etienne Aiéma, et il en
a consigné le souvenir dans ses relations de voyage 1.
Cependant l'île Bourbon, tombée au pouvoir des
Anglais, le S juillet 1810, venait d'être rendue à la
France par les faites de Vienne. Une ère nouvelle
semblait s'ouvrir pour la Colonie redevenue française;
les parents d'Etienne A iéma crurent le moment favorable
pour son entrée Uns la vie publique; le 18 avril iSi$
il fut nommé substitut du Procureur général près le
Conseil supérieur, juge ensuite, et enfin, le 31 mai 1S20,
conseiller à la Cour royale. L'avancement du jeune ma-
gistrat avait été rapide; ses chefs ne trouvaient pas
qu'il le fût trop, eu égard à son mérite exceptionnel ;
car, un an à peine après sa nomination de substitut, on
fui offrit de le décorer. Il refusa, sans ostentation, mais
avec fermeté, une distinction qu'il ne croyait pas avoir
suffisamment méritée, en s'appuyant sur ce que des
collègues beaucoup plus anciens que lui ne l'avaient pas
encore reçue. Exemple de modestie bien rare dans un
homme de cet âge ! Cette noblesse de sentiments, qui
est comme le trait dùtinctif du caractère d'Etienne
Aiéma, allait éclater au grand jour dans une circon-
stance plus mémorable encore*
« Dans les premiers mois de l'année 1828, on pro-
mulgua à Bourbon une ordonnance royale du 30 sep-
1. Voir : Bory de Saint-Vincent) tome 11, page 8tl; descrip-
tion de l'habitation Azéma.
BIOGRAPHIQUE ET LITTERAIRE. vu
tembre 1S27. Celte ordonnance brùait, dans la Colonie,
l'inamovibilité de la magistrature pour la remplacer par
une magistrature amovible\ et ne conservait que trois
magistrats à la Cour — Etienne Aiéma est un de ces
trois privilégiés; il repousse avec énergie une faveur
qui n'est que l'effet de la proscription de ses collègues»
On insiste, on lui fait entrevoir dans un avenir pro-
chain son élévation à la présidence de la Cour. Non~
seulement il persiste dans son refus, mais seul, au nom
de toute la magistrature du pays, il réclame la réinté-
gration de ses collègues, leur inamovibilité et l'abolition
de l'odieuse distinction qui crée deux magistratures
dans le même corps et qui semble une insulte adressée
aux colonies. Grâce à la fermeté de 'sa juste réclama-
tion, quinie jours après la réception au ministère de son
mémoire du 21 juin 1S2S, la magistrature locale reçut
l'ordonnance qui maintenait ses anciens privilèges*. »
Des traits aussi éclatants d'indépendance dans le carac-
tère ne pouvaient manquer de valoir à Etienne Aiéma
l'estime de ses concitoyens ; aussi, en avril 1831, sans
qu'il eût en rien brigué leurs suffrages, il fut nommé
à l'unanimité délégué de l'île Bourbon auprès du minis-
tère de la Marine, mission importa ite à une époque où
les colonies n'étaient pas représentées au Parlement.
Le nouveau délégué avait toutes les qualités nécessaires
pour réussir dans ses fonctions. Son caractère ferme et
conciliant, son esprit cultivé et aimable, sa haute pro-
1. Album Je Li Réunion, publié à Saint-Denis, par A. Roussin,
t'Hue III, page Irtj.
vin NOTICE
bitê devaient donner de l'autorité à sa parole dans les
bureaux du ministère et auprès du Ministre lui-même,
l'amiral de Rigny, bien que les colonies, hélas! ne
fussent pas alors en grande faveur dans la métropole.
C'est le temps où un des hommes les plus éininents de
notre siècle, Gui'iot, pouvait, sans être trop vivement
contredit, s'écrier en pleine Chambre : « Qu'il était
porté à croire en général qu'il convient peu à la poli-
tique de notre nation de tenter à de grandes dislances
de notre territoire et même de conserver de grands
établissements coloniaux. » D'ailleurs les ministres
qui, en qualité de chefs de cabinet, dirigeaient, pen-
dant cette période troublée, les destinées de la France,
Casimir Périer d'abord, puis le maréchal Soult, étaient
trop occupés à étouffer l'émeute dans la rue et à triom-
pher des embarras de la situation intérieure pour avoir
le loisir de songer aux colonies. Et cependant, grâce
à la patiente insistance d'Etienne Aiéma, parfaitement
secondé par le délégué-adjoint, Sully Brimer} l'atten-
tion publique fut aitirée sur nos possessions d'outre-
mer; on finit par reconnaître que les Français des
colonies, si fidèles à la mère pairie, malgré l'injuste
abandon^ dans lequel on les avait laissés, méritaient
quelque intérêt, et la loi du 24 avril fut votée, au début
de la session législative de 1833. Désormais les colo-
nies devaient être régies non plus seulement par des
ordonnances royales et des lois émanant du pouvoir
législatif, mais encore par un Conseil colonial dont la
population était appelée à élire les membres. Sans
BIOGRAPHIQUE ET LITTERAIRE. IK
doute les attributions de ce Conseil étaient restreintes
au vote du budget et à la répartition des contributions
directes, mais la loi du 24 avril n'en constituait pas
moins un progrès sur le régime antérieur, et bien que,
à l'exemple de ce qui se passait alors dans la métro-
pole, ce suffrage ne fût ni direct ni universel, on ren-
dait du moins à une partie de la population créole la
jouissance d'un droit primordial : la nomination de ses
mandataires. Si depuis, quelques-uns des régimes qui
se sont succédé — la République surtout — se sont
montrés plus justes envers les colonies, gardons-nous
d'oublier les hommes qui, vivant à des époques plus dif-
ficiles, ont préparé par leurs travaux l'avènement des
libertés dont nous jouissons aujourd'hui.
Tout en s'occupant activement, on l'a vu, des obliga-
tions que lui imposait son mandat, Etienne Aiéma n'était
pas — comme eût dit un classique du temps — infidèle
an culte des Muses qu'il n'avait jamais entièrement
délaissées. S'il eût pu l'oublier, le séjour de Paris, le
milieu dans lequel il vivait, l'y aurait certainement
rappelé. En effet, le grand mouvement littéraire qui
jeta tant d'éclat sur les premières années de la Restau-
ration avait continué sous le règne de Louis-Philippe.
Etienne A\èma, loin d'accepter les doctrines de l'école
romantique dont l'audace l'effrayait, demeura fidèle aux
vieilles traditions et voulut, lui aussi, apporter sa pierre
à la digue que l'école classique cherchait à opposer
aux Jlots toujours montants du romantisme. Parmi les
oeuvres qu'il avait depuis longtemps en portefeuille —
x NOTICE
l&vi servata cupresso — il fit un choix ei publia bra-
vement chei Dondey-Duprê un recueil renfermant deux
livres de fables, la traduction des Egiogues de Virgile
et des poésies diverses 1. Le livre ne passa pas inaperçu,
surtout dans le monde des classiques; sans révéler un
poète de premier ordre, ces vers, qui dénotaient des
qualités sérieuses, obtinrent un succès qui valut à
Etienne Aiéma son admission dans plusieurs sociétés
savantes.
Cependant, au milieu de ces occupations multiples,
sa santé s'était altérée; à la suite d'une maladie grave
qui faillit l'emporter, il s'empressa de résigner ses
pouvoirs de délégué et de revenir dans son pays natal
qu'il ne devait plus quitter. Des ovations chaleureuses
accueillirent son retour ; les habitants de Bourbon
n'avaient pu sitôt oublier les services rendus à la Colonie
par un de ses enfants les plus distingués; ce fut entouré
de la considération générale qu'Etienne Aiéma reprit
ses fondions de conseiller à la Cour, partageant son
temps entre les devoirs de sa charge et ses travaux
littéraires. Le 3 juillet iS-fG, la loi sur les retraites
vint, dans son injlexible rigueur, atteindre un magistral
aussi estimé; il vécut cinq ans encore, au milieu des
studieux loisirs d'une verte vieillesse, et cet homme de
bien mourut le 28 août 1851,, à l'âge de 75 ans.
La décoration qu'il avait si noblement refusée trente-
t. La présente édition, étant composée des oeuvres complètes
d'É. Azéma, contient naturellement ces pièces antérieurement pu-
bliées.
BIOGRAPHIQUE ET LITTERAIRE xi
cinq ans auparavant était venue le chercher dans sa
retraite ; il avait été J'ai t chevalier de la Légion d'hon-
neur quelques mois à peine avant sa mort.
Nous connaissons l'homme, passons à l'analyse de ses
oeuvres.
Les oeuvres poétiques d'Etienne Aiéma peuvent être
divisées en deux groupes. L'un comprend les traductions :
les Eglogues de Virgile, — treqe Elégies de Tibulle,
—■ le Cantique des Cantiques, — les Psaumes de la
Pénitence, — Colma (traduit d'Ossian). — L'autre
groupe renferme les poésies vraiment originales ou libre-
ment imitées : cinq livres de Fables, — le petit poème
d'Acis de Galatée, — les Poésies diverses, et enfin une
tragédie de Médée.
Les Odes d'Horace exceptées, il n'est pas d oeuvre
qui ait été aussi souvent traduite en vers français que les
Eglogues de Virgile. Sans compter les plus connues :
celles de Didot, de Lauivereyns, de Tissot^ de Duchc-
min, etc., qui dira le nombre de traductions êcloscs au
fond de la province, dans l'ombre discrète de nos col-
lèges, tirées à un petit nombre d'exemplaires et com-
muniquées seulement aux amis de l'auteur? Combien
plus nombreuses celles qui restent en portefeuille et qui
ne voient jamais le jour! A quoi lient cet engouement,
cette préférence? Ce n'est assurément pas à la supé-
riorité de l'oeuvre, car les Eglogues ne peuvent être
comparées, même de loin, ni à /'Enéide, ni surtout aux
Géorgiques, le plus admirable chef-d'oeuvre de la poésie
XII NOTICE
latine. Peut-être faut-il en chercher le motif dans
cette tendance qui, aux époques troublées, porte géné-
ralement les hommes à se réfugier dans le calme idéal
de la vie champêtre, telle que la poésie pastorale nous
la dépeint. Pour ne citer qu'un exemple, chacun sait que
la génération qui vécut de 1789 à 1815 faisait ses
délices, se nourrissait presque exclusivement des idylles
de Gessner, de Paul ec Virginie, et des bergeries de
Florian. Il n'est donc pas étonnant que, dans nos
sociétés modernes si tourmentées, si agitées par nos
divisions politiques, les Eglogues de Virgile soient en
grande faveur. Peut-être aussi le mérite éclatant des
traductions qu'on a données des autres parties de l'oeuvre
de Virgile, décourage-t-d les nouveaux traducteurs ;
qui oserait, après Delille, tenter de traduire les Géor-
giques en vers français ?
Quel que soit le motif qui porte les traducteurs à
s'attaquer de préférence aux Bucoliques, il nous semble
qu'entre ces traductions si nombreuses, celle d'Etienne
Aiéma tient un rang très-honorable. Ecrite avec une
élégante simplicité, d'une versification facile, elle serre
généralement le texte de près et renferme des passages
très-heureusement rendus. Quelle traduction serait à la
fois plus nette et plus littérale que celle du morceau
suivant, emprunté à ta première Eglogue : O Mélibax*,
Deus
« O Mélibée, un Dieu nous a fait ce repos.
Car je veriai toujours un Dieu dans ce héros.
BIOGRAPHIQUE ET LITTERAIRE. xut
Souvent, sur ses autels, ma main reconnaissante
Fera couler le sang d'une brebis naissante.
Sa bonté, tu le vois, laisse errer mes troupeaux
Et je puis, quand je veux, jouer sur mes pipeaux. i>
Les qualités que nous signalons dans la traduction
des Eglogues sont aussi apparentes dans celle de
treize Elégies empruntées à Tibulle. Tibulle est le
plus remarquable des poètes élégiaques de l'antiquité.
Plein de sentiment et de grâce, d'une mélancolie douce
et rêveuse, il a en outre, suivant la remarque de
Laharpe : * ce goût pour la campagne, qui s'accorde
si bien avec l'amour, la nature paraissant toujours
plus belle quand on n'y voit qu'un seul objet. » Etienne
Aiéma, avec son exquise délicatesse et son amour si
vif de la campagne, était donc mieux doué que bien
d'autres pour donner une bonne traduction des Elégies.
Quanu on lit ses vers pleins de coloris et de fraîcheur,
on se prend à regretter qu'il n'ait pas traduit l'oeuvre
entière; si une bonne traduction de Tibulle est possible,
n'est-ce pas dans la patrie de Pamy et de Berlin
qu'elle aurait dû voir le jour ?
Passer des Élégies de Tibulle au Cantique des
Cantiques du roi Salcmon ce n'est pas sortir de la
poésie erotique; c'est franchir toutefois la distance qui
sépare l'oeuvre d'un poète délicat, nourri u l'école de la
Grèce, et un chant d'amour mystique où se donne libre
carrière cette imagination orientale qui se joue en des
conceptions tour à tour grandioses ou naïves, en des
xiv NOTICE.
images étranges, bigarres, que notre goût moderne
accepte difficilement. Ce chef-d'oeuvre de la poésie
hébraïque dans le genre pastoral devait tenter la muse
d'Etienne Aiéma, qui a écrit quelque part que : « C'est
dans les livres saints qu'il faut aller puiser les peintures
les plus ravissantes de la vie et des moeurs pastorales.
— La Bible, écrit-il ailleurs, est une vaste épopée,
semée d'une foule d'épisodes les plus attachants et où
l'on trouve des histoires pleines de charme qui font
naître les plus douces émotions. > Le rhythme qu'il a
adopté, où différentes mesures sont mélangées sans être
soumises au retour d'une cedence régulière, lui a
permis, en ses vers libres, de reproduire tous les mou-
vements de cet êpithalame où respirent tantôt un senti-
ment gracieux et tendre, tantôt les emportements de la
passion.
La traduction des Psaumes de la Pénitence qui suit
celle du Cantique des Cantiques est plutôt une imita-
tion libre, une paraphrase, qu'une traduction. Aussi
n'est-clle pas de beaucoup aussi heureuse. C'est qu'il
était bien difiieile de faire passer dans notre langue la
beauté du texte hébreu, empreint d'une mélancolie
vague et passive peu en harmonie avec le tour habituel
du vers français.
En essayant cette traduction, Etienne Aiéma avait
plutôt consulté .son goût pour la poésie biblique que
les ressources de notre langue.
Nous citerons seulement pour mémoire Colma, tra-
duction d'un fragment d'Ossian, concession que notre
BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE, vx
auteur avait sans doute faite au goût du jour ' ; nous
avons hâte d'arriver à la partie la plus originale de
son oeuvre, c'est-à-dire aux fables, aux poésies diverses
et à Médée.
Ce qui frappe avant tout dans les Fables d'Etienne
Aiéma, ce sont les imitations de La Fontaine. Des rémi-
niscences de notre grand fabuliste, les unes cherchées et
voulues, les autres involontaires, se rencontrent à cha-
que page. Ces imitations ne se bornent pas à certaines
coupes de vers et à des expressions isolées, c'est par-
fois la donnée même de la fable que lui emprunte notre
auteur. Ainsi les deux Tourtereaux font songer aux
deux Pigeons, les Ours et l'Ecureuil rappellent le Pot
de terre et le Pot de fer, Bertrand avec Raton, « l'un
singe et l'autre chat », ont inspiré évidemment le
Singe, le Chat et le Perroquet. Quelquefois même,
comme s'il voulait lutter contre La Fontaine, il refait
quelqu'une de ses fables; c'est ainsi que sans se laisser
décourager par la perfection du modèle, il a traité à
son tour le sujet des deux Rats. QiCya-t-il d'étonnant
dans ces souvenirs, dans ces essais d'imitation ? On ne
peut toucher à la fable sans glaner sur les ferres de
La Fontaine, et tout chasseur dans ce pays devient
nécessairement braconnier.
D'ailleurs beaucoup de fables appartiennent en
t. La pièce intitulée Colma doit avoir été composée vers 1804,
pendant le séjour d'Etienne Azéma sur l'habitation du Bras-Panon.
La traduction des poésies d'Ossian que venait de publier Baour-
Lormian avait mis l'Ossianismc à la mode.
xvi NOTICE
propre à notre auteur, et ce sont incontestablement les
meilleures. On peut citer au hasard : la Cane et la
Sarcelle, touchant appel au dévouement; les Chapons
et la Poule, aimable raillerie à l'adresse des disputeurs
frivoles; les Grenouilles et le Rossignol, qui nous
enseigne à nous contenter de notre sort ; le Singe et
l'Huître, avec cette courte morale : « Tout réussit aux
gens d'esprit. »
La Poule et la Cane, où l'on trouve ces vers char-
mants :
« Le vrai moyen de vivre heureux
C'est de n'en rien dire à personne. »
Que d'ingénieuses pensées, enfermées en des vers
bien frappés, il serait facile de citer, surtout dans la,
morale de ces fables!
« L'amitié ne va pas sans quelque jalousie :
On sait qu'elle est soeur de l'amour!
et ailleurs :
<i Le mérite est souvent comme une chrysalide
D'où sort un brillant papillon. »
ou bien encore, cette pensée philosophique :
Trop de lumière
Blesse nos faibles yeux et trouble la raison.
L'insensé la veut tout entière;
Au sage il suffît d'un rayon. »
En somme, presque toutes les fables d'Etienne A^ma
sont intéressantes à lire; renfermées généralement dans un
BIOGRAPHIQUE ET LITTERAIRE. xvn
cadre étroit, elles plaisent par la simplicité, la naïveté
spirituelle, le tour vif, un style coulant et facile;
ajoutons encore: par le ton de bienveillante indulgence
qui y règne. A lire attentivement ces compositions de
courte haleine, on sent l'oeuvre d'un philosophe, d'un
homme aimable et bon, qui sait la vie, qui en connaît
les misères, mais qui au lieu de s'écrier avec un grand
poète de nos jours :
« Science des humains n'est-clle pas mépris? «
échappe à la misanthropie par une exquise tendresse
de coeur.
Les poésies diverses renferment des pièces d'inégale
valeur. Au premier rang de celles qui méritent d'at-
tirer l'attention, nous signalerons : Les Volcans, —
Une soirée à Sainte-Hélène, — Les Colonies, — Les
Tombeaux, — Sangar, chronique de Saint-Domingue;
cette dernière pièce se distingue par une fermeté de
ton et une vigueur peu commune. On sent que fauteur
a étudié de près les passions mauvaises, les haines
sociales engendrées par l'esclavage, bien que jamais, il
faut le dire, elles n'aient atteint à Bourbon un tel
degré de violence. A cette sombre légende de Sangar
nous préférons les pièces qui ont pour litre.' le Retour,
— Inspirations, — les Volcans, — le Soleil couchant,
— et dont le caractère commun est d'avoir été inspirées
par les aspects tour à tour charmants ou grandioses
qu'offre la nature sous le ciel des tropiques. On sent,
dans ces descriptions, une admiration sincère, un enthou-
xvni NOTICE
sïasme vrai, et comme le souffle d'un poète; ces peintures
de son pays natal ont porté bonheur à Etienne Aiéma;
les pièces dans lesquelles il le chante sont assurément
les meilleures du recueil. Il j'audrait pourtant en
excepter celle qui est intitulée La Créole, portrait
conforme peut-être à l'idée qu'on se fait en Europe
des femmes de notre pays, mais peu conforme à la
réalité.
Citons encore quelques jolies pièces : La Rose, d'un
rhythme si original, La Beauté, le Chant d'une Vierge,
ci enfin, dans un autre genre, La Prière du Soir, imi-
tation d'un passage très-connu des Feuilles d'automne:
« Ma fille, va prier » Ascendant irrésistible
qu'exerce le génie ! N'est-il pas curieux de voir Etienne
Aiéma, ce champion si fervent de l'école classique
dont il suit fidèlement les règles et la tradition, céder
cependant au charme de cette admirable poésie et se
laisser aller à imiter une des pièces les plus belles de
Victor Hugo, le coryphée du romantisme ! Cette infi-
délité d'Etienne Aiéma à ses principes en littérature ne
dura pas longtemps; avec sa tragédie de Médéc, il
rentra dans le giron de l'éi oie classique.
La légende de Médée égorgeant ses enfants est une
des plus dramatiques qu'on puisse mettre à la scène;
aussi n'est-il pas de sujet plus fréquemment traité.
Sans remonter jusqu'à Euripide, à Ennius et à Sénèque,
et à ne parler que des auteurs français, Corneille et
Longcpicrre au xvue siècle, Hippolytc Lucas et Lc-
gouvé de nos jours, ont fait représenter des tragédies
BIOGRAPHIQUE ET LITTERAIRE. xix
de Médée. La Médéc d'Etienne Aiéma, si elle n'ofi're
point tous les traits admirables que nous trouvons dans
l'oeuvre des grands maîtres — dans celte d'Euripide
surtout — ne laisse pas de se recommander par de très-
sérieuses qualités qui attestent une étude consciencieuse
de l'antiquité et une connaissance approfondie des res-
sorts dramatiques. Bien plus, les deux idées originales
qui assurèrent en grande partie le succès de la pièce de
Legouvé, et dont on lui a justement fait honneur, c'est-
à-dire la mise en relief du rôle de Creuse, toujours
sacrifiée dans les tragédies antérieures, et l'opposition
de ce caractère avec celui de Médéc. — Ces deux innova-
tions si heureuses se trouvent dans la tragédie d'Etienne
Aiéma. Il serait difficile de contester à ce dernier
la priorité de ces importantes modifications dans l'éco-
nomie générale du sujet, puisque sa pièce était déjà
composée en iS*n) et que celle de Legouvé ne parut
qu'en iS^-f, trois ans après la mort de notre auteur.
On sait quel doit être, d'après la légende, te carac-
tère de Médée: « Sit Mcdxa ferox invictaque »
C'est bien ainsi qu'Euripide et Sênèquc l'ont représentée.
Etienne Aiéma, tout en lui conservant ce caractère,
a su aussi tempérer l'horreur que son héroïne pouvait
inspirer, en lui prêtant des sentiments aimables et tou-
chants qui s'échappent de temps en temps de cette âme
criminelle. On voit que les instincts nobles et élevés
n'ont pas été complètement êtoufiés dans le coeur de
cette femme altière, livrée à toutes les violences d'une
passion tyrannique. Ici, comme dans la pièce d'Euri-
xx NOTICE
pide, l'intérêt est puissamment excité par la peinture
de ces passions contraires qui se livrent en elle une lutte
terrible. Quel contraste entre Médée si terrible dans
sa colère, et la jeune Creuse si aimable dans sa tou-
chante naïveté! Il éclate surtout, ce contraste, dans
les scènes où les deux rivales sont en présence, Rien
n'est plus dramatique, par exemple, que la scène II du
W acte, dans laquelle Creuse, avec la confiance de son
âge, dépeint à Alédée son amour pour Jason. On songe
involontairement à une scène célèbre de Britannicus : à
Junie découvrant à Néron son amour pour un rival
abhorré; on tremble à l'idée du châtiment terrible que
ces imprudentes confidences peuvent attirer sur cette
tête innocente ; puis, quand on voit Alédée montrer
froidement à sa rivale la robe empoisonnée qui sera,
pour la jeune épouse, non pas une parure nuptiale,
mais un linceul funèbre, la terreur et la pitié sont à
leur comble.
Les autres personnages de la pièce, Jason froid et
intéressé, Phaon qui, pareil au choeur de la tragédie
antique, modère les passions et donne à tous de pru-
dents conseils, sont naturellement un peu effacés
devant ces deux amirables caractères de Alédée et de
Creuse,
Quant au style, il est ce qu'il doit être : tantôt ému,
énergique, passionné, tantôt simple, aisé, élégant ; les
vers sont d'une élégante facture, naturels et jaciles.
En somme, nous croyons que la Médée d'Etienne
Aiéma, si elle avait trouvé, comme celle de Legouvé, une
BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE. xxi
interprète aussi émincnte que Mm* Ristori, aurait eu
beaucoup de succès à la scène.
Nous avons achevé l'examen des oeuvres poétiques
d'Etienne Aiéma. Dire qu'elles portent la tnace d'une
inspiration puissante, et qu'elles prendront place à côté
deschefs-d'oeuvredela poésie française, serait exagéré
et puéril; mais ce qu'on peut affirmer, sans crainte de
se tromper, c'est qu'elles seront accueillies avec intérêt
par les lecteurs qui ne dédaignent pas les mérites plus
modestes d'un écrivain aimable, sans ailes pour s'élever
aux régions supérieures de la poésie, mais dont le vol
se soutient, toujours égal, dans les régions moyennes.
Nous serions heureux que l'esquisse de sa vie et cette
analyse rapide de ses oeuvres pussent contribuer à le
faire apprécier à sa juste valeur.
F. CAZAMIAN.
Saint-Denis. — Le B janvier 1876,
FABLES
FABLES
LIVRE PREMIER.
FABLE PREMIÈRE.
L'Enfant et le Chat.
Un Enfant étourdi, qui s'amusait de tout
(Tout est passe-temps à cet âge),
Jouait avec un Chat, doucereux personnage,
Pour les jeux ayant même goût.
C'était plaisir de voir toutes les gentillesses
Dont ce Chat régalait son jeune compagnon
L'Enfant payait l'esprit de son ami Raton
Avec des gâteaux, des caresses ;
Et Raton caressé multipliait ses tours.
Tantôt il fait le mort, tout à coup ressuscite :
Puis s'étend sur le dos, fait patte de velours;
Tantôt comme un éclair au loin se précipite ;
a EABLES.
Mais à Fanfan revient toujours,
Tout allait bien, quand l'hypocrite
Entendit par hasard une souris marcher.
il veut courir, l'Enfant lui barre le passage.
Il insiste ; on tient bon, on ne veut pas lâcher,
Tant est joli son badinage.
Raton se fâche alors ; met la griffe en avant ;
S'élance sur Fanfan, déchire son visage,
Et vole à la souris plus vite que le vent,
Que d'amis à Raton semblables !
Comblez-les de bienfaits, partagez leurs plaisirs ;
Ils sont doux, complaisants, affables;
Mais ne gênez pas leurs désirs.
Dès que votre amitié n'a plus rien qui lés flatte,
Adieu leur amour inconstant,
Ils ont comme le Chat des griffes à la patte,
Et vous blessent en vous quittant,
FABLE II.
(SUITE.)
L'Enfant, le Chat et l'Oiseau,
Cette fable nous plaît, me disaient mes enfants;
Eh bien, pour ajouter à nos délassements, •
Donnez suite à cette aventure.
J'y consens; écoutez,., Des malices du Chat
Fanfan qui pleure encore, avec lui fit rupture»
Il achète un oiseau, plus douce créature,
LIVRE PREMIER. j
Qui déjà dans son coeur a remplacé l'ingrat.
De ses peines l'enfance aisément se console.
Ce n'est pas que parfois un coup de bec donné
Ne fît crier le petit drôle.
Mais le tort d'un ami bientôt est pardonné,
Comment ne pas aimer ce joli camarade
A qui son doigt sert d'échelon?
Quel plaisir le matin d'entendre sa roulade,
De s'endormir le soir au bruit de sa chanson }
Aussi, de millet, d'herbe fine
La cage ne désemplissait ;
Aussi d'eau pure et cristalline
Jamais l'auge ne tarissait.
Hélas ! comme un éclair, le bonheur brille et passe !
Et le bien, trop souvent, habite auprès du mal.
Le Chat, qui dans un coin dévorait sa disgrâce,
Dans les mains de l'Enfant aperçut son rival.
L'amitié ne va pas sans quelque jalousie,
On sait qu'elle est soeur de l'amour.
Or, d'un tel sentiment cette bêce saisie,
Méditait quelque mauvais tour.
Pendant que le marmot caressait le plumage
De l'aimable chanteur qui charmait son loisir,
Le traître fait un bond, et, sourd au doux ramage,
Croque, aux yeux de Fanfan, sa joie et son plaisir.
On dit que de sa mort, l'âme préoccupée,
L'enfant pleura toute une nuit ;
Mais, sitôt que l'ombre s'enfuit,
Il s'alla consoler avec une poupée,
♦ FABLES,
FABLE III.
Le Singe,
De tous les animaux le Ciel a fait la part;
Chacun a son esprit, ses moeurs, son caractère'.
La finesse échut au renard ;
La nature a donné la rage à la panthère,
Le courage au lion, l'habit au léopard,
La douceur aux brebis, aux singes la malice.
Ces derniers de tous temps ont fait profession
De nuire aux gens : le mal est leur plus cher délice.
Celui que dans ces vers je mets en action
Pour les tours était passé maître.
Il vit, chemin faisant, les gens d'une maison
A des branches de bois approcher un tison,
Souffler dessus, puis la flamme paraître ;
Chose assez nouvelle pour lui.
Oh ! oh ! dit le magot, ceci tient du miracle !
Comme ce feu m'a réjoui l
Que cette flamme qui m'a lui,
Dans les mains de Bertrand ferait un beau spectacle !...
Pourquoi pas ? à profit mettons l'esprit d'autrui.
Allons, faisons flamme et fumée,
A ces mots l'animal pervers
Court au foyer, saisit une torche allumée;
Grimpe au toit, met le feu. De la poutre enflammée
Soudain jaillissent mille éclairs,
LIVRE PREMIER.
Un tourbillon s'élève, et l'édifice brûle.
Le drôle chauffé de trop près,
Se blottit sur un monticule;
Et de l'embrasement admire les effets.
Au bruit des murs croulants et du feu qui pétille'
Sortent mari, femme, garçon et fille,
Les uns emportant le trésor,
D'autres les portraits de famille ;
Ceux-ci couçant, criant, à maint valet qui pille
Arrachent la vaisselle et l'or.
Durant ce beau fracas, tel que le fils d'Achille
Regardant brûler Ilion,
Bertrand le singe, fils de Gille,
Était tout fier de voir s*embraser la maison:
C'était pour lui les murs de Troie,
A l'aspect du tumulte et de ces flots d'humains
Qui vont embarrassant la voie,
De la flamme qui monte et dans l'air se déploie,
Dés chiens hurlant sur les chemins,
Et des eaux qu'un long tube envoie,
Notre Singe battant des mains,
Disait : Oh ! le beau feu de joie.
Nuire est le charme des méchants,
Que le mal leur profite ou leur soit inutile,
Ils le font. J'en connais qui brûleraient la ville,
Pour le plaisir de voir courir les gens.
6 FABLES.
FABLE IV.
Le Brochet et le Goujon,
Dans un petit trou de rivière
Des Goujonsbiengaillards, bien gras et bien mangeants,
Vivaient heureux à leur manière.
Peu de chose suffit à si petites gens.
Un Brochet d'aventure entra dans leur demeure.
Vous pensez le dégât qu'y fit notre larron.
Il en mangeait trente par heure,
Cette eau devint pour eux le gouffre d'Achéron.
Goujons tinrent conseil et Goujons décidèrent
Que de leur grotte humide ils ne sortiraient pas
Tant que cet Attila serait dans leurs états.
Les dieux dans ce dessein quelque temps les aidèrent ;
Pas un n'abandonna son trou.
Mais le rusé Brochet n'était pas un compère
A ne dîner deux jours que le quart de son soûl ;
Ce n'est point là son ordinaire.
« C'est, dit-il en riant, vieille ruse de guerre;
Ils ont beau se cacher, nous aurons du goujon. •
Ayant dit ces mots, le corsaire
Plonge au fond de leurs eaux, agite le limon,
Remue et sable et terre et vase; ; ,
Et l'onde ainsi troublée, il se tient en un coin,
Se fait petit, petit, Nos Goujons dans leur case
Pensant qu'il pleut dehors, et l'ennemi bien loin,
LIVRE PREMIER. 7
Mettent le nez à la fenêtre.
Un sort, puis deux, puis trois; les voici tous paraître,
Allant, vaquant à leur besoin.
Le Brochet les voyait arriver par centaine,
Il les couve des yeux, s'apprête à les saisir;
Et pendant qu'ils passaient vous les gobe à plaisir.
Il en prit pour une semaine.
Il est beaucoup d'humains au Brochet ressemblants,
Dont l'art est de brouiller les choses les plus claires;
Non mangeurs de Goujons, mais grands croqueurs de gens,
Qui pèchent en eau trouble et font bien leurs affaires.
FABLE V.
Les deux Coqs et le Dindon.
Deux Coqs, jeunes, bouillants et remplis de courage, .
Pour une Hélène combattaient.
C'était pitié de voir ces rivaux pleins de rage,
Qui s'égorgeaient l'un l'autre et de sang dégouttaient.
On les voyait dardant le feu de leurs prunelles,
Se chercher, se heurter ; et gonflés de courroux,
Se faire avec leurs becs cent blessures cruelles.
Amour, ce sont là de tes coups !
Un Dindon regardait, animal débonnaire,
Et plein de l'amour du prochain,
Leur criait; i C'est péché de battre ainsi son frère ;
De grâce, calmez-vous. • Les Coqs allaient leur train.
8 FABLES,
L'officieux Dindon se met pour lors en tête
De séparer les combattants.
Mais des coups craignant la tempête,
Il va le front baissé, fait trois pas, puis s'arrête ;
Marche de côté, prend son temps,
Et lance aux héros un coup d'aile
Qui les abat tous deux, Laissant là la querelle,
Le couple furieux, pour cette fois d'accord,
Pousse au Dindon, l'atteint, le renverse, le foule,
Et le laisse là presque mort.
Les Coqs, ainsi vengés, retournent à la poule,
Le Dindon se disait : Certes, les gens sont fous
D'aller s'embarrasser des querelles des autres ;
N'avons-nous pas assez des nôtres ?
Je veux calmer ces Coqs, et je meurs sous leurs coups.
FABLE VI.
Les deux Tourtereaux.
J'aime à vivre avec les oiseaux;
Je me fais leur ami, leur compagnon fidèle ;
Je les veux aujourd'hui prendre pour mes héros.
De combien de vertus ils offrent le modèle !
Que d'exemples j'en puis citer !
Vit-on jamais chez nous tendresse égale à celle
De ces deux Tourtereaux dont je vais vous conter
L'amitié douce et fraternelle?
Ils avaient eu même berceau.
LIVRE PREMIER. 9
Jamais l'un ne quittait son frère,
Côte à côte ils dormaient sur le même rameau;
Allaient boire au même ruisseau ; ■"
Même table ils avaient ; union douce et chère !
Sitôt que les zéphyrs faisaient place aux frimas,
On les voyait partir ensemble;
Ensemble ils revenaient à leurs premiers climats.
Partout même toit les rassemble.
Quand l'un allait en quelque lieu,
Cherchait quelque rive nouvelle,
Ils ne se disaient point d'adieu,
L'absence eût semblé trop cruelle,
L'autre suivait à tire-d'aile.
Un jour que nos oiseaux, de leur gîte écartés,
Voyageaient réunis comme Oreste et Pylade,
L'un d'eux voyant au loin quelques épis plantés,
Dit à son ami : Camarade,
Vous n'avez pas dîné? Les beaux fruits que voici!
Regardez, cette graine est mûre.
Prenez un peu de nourriture;
Nos pénates sont loin d'ici.
— Vous ne songez qu'à moi, répondait son Oreste.
Et moi, je crains pour vous, je tremble que ce grain
Ne vous soit un piège funeste.
— Mais mon frère sans doute a faim ;
Allons, le Ciel fera le reste.
Ces mots à peine dits, le couple voyageur
S'élance comme un trait, sur la gerbe se pose ;
Et voilà qu'il est pris, Un perfide oiseleur
io FABLES.
Avait frotté de glu la chose.
Le plus jeune disait, sanglotant à demi: "■.'..:".
Que je suis criminel ! C'est moi qui suis la cause
Du mal que souffre mon ami.
Si je pouvais briser ia chaîne!
Du moins il serait libre et je mourrais sans peine.
L'autre reprit t Ne pleurez point.
Vous n'avez pas failli, nul de nous n'est coupable.
Prenez plutôt courage. Un malheur qui nous joint
Nous doit être chose agréable.
Le Ciel ne veut nous désunir.
Vos jours sont miens, ma vie est vôtre;
Et, mon frère, s'il faut mourir,
, Nous ne mourrons pas l'un sans l'autre.
L'oiseleur, qui de loin guettait nos Tourtereaux,
Arrive transporté de joie,
Pose la main sur les gluaux,
Croit saisir une double proie
Et ne prend qu'un seul des oiseaux.
L'autre, plein de terreur, à quelques pas s'envole.
Mais que lui sert sa liberté,
Lorsque dans sa prison où son frère est jeté,
Il l'entend qui gémit! Lui, pleure, se désole,
S'efforce d'attendrir l'oiseleur par ses cris ;
Et perdant tout espoir, s'élance vers la cage,
Rejoint son camarade ; et joyeux d'être pris,
Bénit cent fois son esclavage,
LIVRE PREMIER.
. . Que ces Tourtereaux s'aimaient bien!
Qui ne voudrait avoir des amis si fidèles ?
Pourquoi faut-il, hélas! qu'un si tendre lien .
Ne se rencontré plus qu'au nid des Tourterelles.
FABLE VII.
Le Chasseur, le Aloucheron et le Serpent,
Certain chasseur, las de sa course,
Sous l'ombrage étendu, dormait près d'une source.
A quelques pas de là demeurait un Serpent.
Sitôt que l'animal rampant
Sur. l'oreiller eut vu mon homme,
Il se dresse en sifflant, déroule ses anneaux,
Se gonfle et du dormeur allait troubler le somme.
Un Moucheron vint à propos.
Je ne souffrirai pas, dit-il, que cette bête
Fasse dommage à ce garçon.
Serpent ne l'aura pas, j'en réponds sur ma tête.
Disant ces mots le Moucheron
Vole au Chasseur, et le pique au talon.
Celui-ci s'éveillant jure, crie et tempête
De voir qu'un avorton ait trouble son repos,
Puis il s'allonge et reprend des pavots.
Pendant ce temps l'affreux reptile
Vient à plis tortueux, croit déjà le tenir,
Il se trompait t le volatile
Est là, qui le voyait venir.
la FABLES.
Le danger augmentant, le fils de l'air bourdonne
Aux oreilles de l'endormi;
Cherche à le réveiller, s'attache à sa personne,
Lui criant : * Voilà l'ennemi ! i
Il va, vient, se travaille, en vingt endroits le touche,
Le touche encor, le pique, et le tient de si prés,
Qu'enfin l'homme estsur pied, t Peste soit de la mouche
Dit-il en l'écrasant. Meurs, et me laisse en paix, »
Il s'en allait, quand il voit l'amphibie
Qui pour le dévorer, fait un dernier effort.
O ciel! s'écria-t-il, quoi! j'ai donné la mort
A ce pauvre animal qui m'a sauvé la vie?
Lors, il marche au Serpent et l'étend de son long,
A quelques pas du Moucheron,
Le Serpent se redresse, et prenant la parole :
• Tranche mes jours, dit-il, j'ai mérité mon sort.
Mais de ce Moucheron, dis-moi quel est le tort?
Il t'a sauvé la vie et ta fureur l'immole.
Quel pardon à mon tour puis-je attendre d'un coeur
Qui traite ainsi son bienfaiteur? i
On trouva que pour une bête
Ce Serpent avait trop d'esprit.
L'homme allait pardonner; mais ce qu'il avait dit
Déplut : on lui cassa la tête.
LIVRE PREMIER. iî
FABLE VIII,
Les Ours et l'Ecureuil,
Au fond d'une forêt, certains Ours en goguettes
Célébraient leur patron : c'était fête au désert.
On fit voir les marionnettes;
Puis Arlequin joua ; puis au son des musettes
On dansait sur un tapis vert.
Les Ours sont amis de la danse;
Mais ceux-ci n'étaient pas fort savants sur ce point.
Peu d'entrechats, de valses point.
L'un partait, et voilà tous mes Ours en cadence,
Le bruit qu'ils font attire un gentil Écureuil.
• Çà, mon petit ami, viens, danse, et sois des nôtres »,
Lui dit-on. L'étranger, flatté de cet accueil,
Se mêle dans leurs jeux, saute comme les autres.
Un gros Ours vous saisit Pinnocent animal,
Et le lance comme une bombe.
Un autre s'en empare au moment qu'il retombe,
L'estropie et rit de son mal.
Il gémit, il se plaint; mats perdu dans la foule,
Ses cris ne sont guère écoutés.
Pen.lant qu'il s'égosille, on le presse, on le foule,
On l'écrase de tous côtés.
Le pauvret à la fin, profitant du tapage,
Se retire clopin dopant,
Sur un arbre se sauve, et disait en grimpant :
i+ FABLES.
Que nos seigneurs les Ours ont la danse sauvage!
N'ayons jamais affaire à ces gros animaux.
Un petit Écureuil, s'il est prudent et sage,
Doit jouer avec ses égaux.
FABLE IX.
L'Aveugle et le Passant,
Un Aveugle prudent et sage,
Sa lanterné à la main, marchait pendant la nuit.
Quelqu'un le rencontrant, lut dit : « A quel usage
Destinez-Vous, l'ami, le flambeau qui vous suit?
Vous voulez plaisanter, sans doute !
Vous ne pouvez jouir des clartés du soleil;
Et la nuit, quand on ne voit goutte,
A quoi vous peut servir un conducteur pareil?
— Autant qu'à vous ce flambeau m'est utile,
Dit l'Aveugle d'un air tranquille;
Car, sans lui, dans l'obscurité,
Je serais écrasé par celui qui voyage.
Mais le passant qui voit de loin cette clarté,
S'écarte alors de mon passage,
Et je chemine en sûreté, »
LIVRE PREMIER. 15
; FABLE X.
; Les deux Enfants et la Alontre.
Un Enfant joli comme un coeur,
Mais léger, étourdi, jouant avec sa soeur,
Aperçut par hasard, au logis de son père,
Une Montre qui cheminait
Et sonnait.
Curieux, il la considère;
Bientôt il entend : un, deux, trois.
Ce bruit l'étonné; il veut en savoir le mystère.
Voilà qu'avec ses petits doigts
Il la prend doucement, la porte à son oreille;
Puis dit : t Ma soeur, viens vite; oh ! le charmant oiseau
Qu'on a mis là-dedans; c'est qu'il chante à merveille.
Qu'il doit être gentil et beau ! i
La soeur, vient, examine : • Oh ! que nenni, mon frère;
C'est bien une souris qui cause ce bruit-là.
Prends donc garde, elle te mordra.
— Une souris ? Voyez ! je gage le contraire. »
Cela dit, le marmot s'efforce de l'ouvrir.
L'esprit tout plein de sa chimère,
Il la tourne, retourne et n'y peut réussir;
« Il faudra bien que l'oiseau sorte »,
Dit-il; et là-dessus il s'en va, puis rapporte
Un caillou qu'il choisit bien gros, bien arrondi ;
Sur le parquet la montre est mise ;
1(5 FABLES.
Le bras levé, voilà que mon jeune étourdi
Lance aussitôt la pierre; et la Montre se brise.
Adieu roue et ressort; tout n'est plus que débris.
Nos bambins regardaient avec grande surprise;
Mais point d'oiseau ni de souris,
Ces Enfants curieux n'offrent-ils pas l'image
De nos esprits soi-disant forts,
Qui du corps et de l'âme, inconcevable ouvrage,
Veulent deviner les ressorts!
Leur orgueil insensé va creusant des mystères
Qu'ils ne peuvent pas concevoir.
Le doute les accable; et ces fous téméraires,
Souvent dupes de leur savoir,
Détruisent dans leurs coeurs, à force de chimères,
Jusqu'au Dieu qui les fait mouvoir!
FABLE XI.
Le Ver*
Un jour, un petit Ver de terre
Au haut d'un arbre avait grimpé.
Un Papillon lui dit : « Mon frère,
Comment as-tu fait? — J'ai rampé. »
LIVRE PREMIER. 17
FABLE XII.
Les Toiles d'Araignées,
J'ai lu, je ne sais où, que jadis dans la Grèce
Des sages entre eux devisaient.
Ils discouraient des lois et leurs avis disaient
Sur leur autorité, leur force, leur sagesse,
Et leurs défauts, je pense, aussi.
Anacharsis écoutait sans rien dire.
Quand vint son tour, il se mit à sourire ;
Puis il conta la fable que voici :
1 Dans un champ, certaine Araignée
Avait tendu des fils si forts, si bien ourdis,
Qu'elle aurait défié les gens les plus hardis
D'y venir troubler sa lignée.
Dans ces fils tombe un moucheron :
Pour ses petits bonne pâture;
La fourmi vient, même aventure ;
Autant en fait le papillon.
1 Comme ma toile est bien tissue !
Disait notre fileuse; elle est, je crois, d'airain;
Sans mentir, quand d'Hercule on aurait la massue,
On l'entamerait b» in en vain. •
La dame eût mieux fait de se taire;
Car aux portes de son logis
Arrive une chauve-souris
Qui vous enlève et la commère,
|8 FABLES.
Et scs enfants, et les tissus,
Et le papillon par-dessus.
Ces Toiles sont vos lois : les fourbes les méprisent,
Les faibles y sont pris; et les puissants les brisent, »
FABLE XIII.
L'Ane, la Vache, le Chien et leur Alaître,
L'Ane se plaignait à son Maître.
* Qu'ai-je fait, disait-il, pour qu'on me traite ainsi?
Je suis vieux, et de moi quelqu'un a-t-il souci ?
A peine j'ai le temps de paître,
Qu'il faut charger mon dos et courir au marché.
Encore, si je tarde, on dit : l'Ane a péché;
Et les coups pleuvent sur ma tête.
Cette Vache est cent fois plus heureuse que moi.
— Heureuse! répondit la bête.
As-tu perdu l'esprit? Je le suis moins que toi :
Est-ce un si grand bonheur d'aller au pâturage?
Que m'en revient-il, s'il vous plaît?
On me tient attachée, et pour ce peu d'herbage,
Je donne mon labeur, mes enfants et mon lait.
S'il est quelqu'un d'heureux au monde,
C'est le Chien que voilà. Sans cesse caressé
Par Monsieur, par Madame, on est tout empressé
De plaire à ce mignon, S'il fait parfois la ronde,
N'en est-il pas récompensé?
— Diseuse de grands mots, que le ciel te confonde,
LIVRE PREMIER. 19
Lui réplique à son tour le Chien.
Moi, je mène ici-bas une agréable vie?
Vois autour de mon cou cet énorme lien ;
C'est cela qui te fait envie?
Je suis, dis-tu, gâté, paresseux, bon à rien?
Comme cette Vache babille!
, Est-ce toi qui, soir et matin, ,
Veille à la cour, veille au jardin,
Donne chasse à celui qui pille?
Quand.il manque une poule, un vieux coq, un lapin,
Ou bien quelqu'un de ta famille,
Bavarde, est-ce toi qu'on étrille?
Si Monsieur dort la nuit d'un sommeil calme et plein,
N'est-ce pas encor mon affaire?
— Que dit cet animal? Est-il fou? Moi je dors!
S'écria le Maître en colère.
Oh ! j'en ai bien le temps, Les procès, les recors,
L'impôt, la guerre, la corvée,
Une femme à calmer, d'enfants une couvée
Qu'il faut soigner, nourrir; puis ceci, puis cela.
Dort-on avec ces soucis-là?
Paix, Moufflar; vous n'êtes qu'un drôle.
Je suis seul malheureux, et vous criez à tort. »
Hélas! nul ici-bas n'est content de son sort!
Mais on se plaint du moins, et la plainte console.
ao FABLES.
FABLE XIV.
La Alouche et la Chenille.
Une Mouche aperçut une grosse Chenille,
Elle pensa se trouver mal :
« Dieu! qu'est-ce que je vois? Le vilain animal!
Que fait-il sous cette guenille?
— Ma robe du matin à Madame fait peur,
Lui dit-elle. Il est vrai, l'habit n'est pas honnête.
Mais revenez ce soir; je ferai ma toilette ;
Et vous recevrai de bon coeur. »
La Mouche promit, vint précisément à l'heure
Où la Chenille ayant quitté
Sa bure et sa vieille demeure,
Désormais papillon, volait en liberté.
Le voilà qui dans IV ir déploie
Un corps resplendissant des plus vives couleurs,
Des ailes de saphir, des vêtements de soie,
Et voltige de fleurs en fleurs.
« Sur l'habit, par ma foi! bien fou qui se décide »,
Disait le confus Moucheron.
Le mérite est souvent comme la chrysalide
D'où sort un brillant papillon.
LIVRE PREMIER. ai
FABLE XV.
L'Homme qui veut corriger son Ombre.
Un fou s'était mis dans la tête
Que son Ombre avait tort de le suivre .en marchant ;
Et quand il lui disait : < Arrête ! »
Voulait que celle-ci s'arrêtât sur-le-champ,
Ce n'était guère sa nature.
L'Ombre suivait le corps, bougeait quand il bougeait;
Et réglant sur lui son allure,
Marchait par ci, par là, de droite à gauche allait.
L'Homme indigné faisait vacarme;
Un glaive en main, courait après,
Menaçait, tempêtait et frappait de son arme
L'image qui n'en pouvait mais,
En cet endroit passait un sage,
i Qu'avez-vous? lui dit-il. En veut-on à vos jours?
Peut-être à votre femme a-t-on fait quelque outrage?
Parlez, je vole à son secours.
— Il ne s'agit, je crois, de ces choses pour l'heure.
— Mais à qui donc en voulez-vous?
— A mon Ombre, dit-il. Je veux qu'elle demeure
Quand je marche ; insensible aux coups,
La malicieuse s'avise
De me désobéir, et fait tout à sa guise;
C'est ce qui me met en courroux.
— Vous avez un moyen facile
aa FABLES.
De l'empêcher d'aller, sans tant vous tourmenter,
Dit le sage aussitôt; c'est de vous arrêter,
Et l'Ombre restera tranquille. »
Ceci s'adresse à vous, pères, mères, parents,
Qui prêchez les devoirs à la tendre jeunesse,
Et gourmandez dans vos enfants
Des défauts qu'en vous-même ils surprennent sans cesse.
Voulez-vous recueillir le prix de vos efforts?
Pratiquez à leurs yeux la vertu, la sagesse ;
Us vous imiteront : c'est l'ombre de vos corps.
FABLE XVI.
Le Perroquet, le Singe et le Chai,
Dans le même logis vivaient de compagnie
Un Perroquet, un Singe, un Chat;
Animaux malfaisants et d'esprit scélérat,
Qui menaient là, Dieu sait la vie!
Leur hôte nuit et jour veillait,
Fermait à double tour, tenait sa maison close.
Mais nos maîtres fripons, alertes, l'oeil au guet,
Lui happaient toujours quelque chose. ' '
Un jour, chez ses voisins notre homme étant allé,
Voilà qu'on lui grippe un fromage.
Il rentre, il veut savoir l'auteur de ce dommage.
Le Chat est d'abord appelé,
« Approche, lui dit-il, animal hypocrite,
LIVRE PREMIER. v)
Chat des chats le plus patelin,
Qui fait le douce t, le badin,
Le saint homme, la chattemite;
Parle, bourreau ! tu m'as mon fromage volé ?
Il faut qu'on me le reiule.
— Maître, répond le Chat, que sur l'heure on me pende,
Si j'ai pris aucun mets de la sorte appelé;
Jamais à ce plat je ne touche;
Sait-on pas que je me nourris
De souris ?
Moi, manger de cela? sentez plutôt ma bouche.
—•Qui donc me l'a pris? — C'est Bertrand.
Pendant que trés-dévôtement,
En un coin, ce matin, je faisais rna prière,
Je l'ai vu qui passait et le fromage aussi.
Fi! me suis-je écrié; ce n'est pas bien, mon frère;
A Monsieur je dirai ceci. »
L'hôte fut aussitôt le Singe comparaître,
C'était un vieux routier, ayant barbe au menton;
Connu pour insigne larron.
En tours de singerie il était passé maître,
i Eli bien ! sire Bertrand, mon fromage est mangé,
Et c'est vous qui l'avez grugé.
-—Moi, vous gruger, grands dieux! qui vous fait ces nouvelles?
Adressez-vous au Perroquet;
Il vous en contera de belles.
Je l'ai vu de l'office enlever le paquet,
11 est venu m'offrir les restes du fromage.
« Prends, m'a-t-il dit, il a bon goût, »
»+ FABLES.
Mais j'ai refusé net. Pour un peu de laitage
Voudrais-je me damner? Le drôle a gobé tout. »
A son tour appelé, le Perroquet s'avance,
Gros Monsieur, frais, nourri de lard et de science,
Et d'un moine ayant la rondeur;
Qui parlait comme un livre et récitait par coeur,
Mais ennemi de l'abstinence.
Il vient d'un pas de sénateur,
Et fait une humble révérence.
L'affaire rapportée, il se rengorge et dit :
u Plût aux dieux immortels que l'on tordît la langue
A tout Singe, à tout Chat qui du prochain médit !
Ces messieurs tour à tour vous ont fait leur harangue
Et ne m'ont pas mis en crédit.
Mais ils vous ont caché, tant leur malice est sage,
Que chez les Perroquets nous tenons pour maudit
Ce qui vient de la vache, et n'en faisons usage,
De peur de nous gâter la voix.
Quant à ces petits saints qui n'ont ni Dieu ni lois,
Un fromage est pour eux une fort bonne proie :
Ils l'ont pris ; et de plus ont dîné de votre oie.
— Ah! c'en est trop, reprit le maître furieux,
Sortez de ma maison, délogez de ces lieux,
Fripons dont la fourbe maudite
Ose invoquer les dieux, tout en prenant mon bien. »
En prononçant ces mots, il leur ferma son gîte.
Il fit, je crois, fort bien.
Rien n'est si dangereux qu'un dévot hypocrite.
LIVRE PREMIER, aj
FABLE XVII.
La. Volière.
Un Oiselier dans sa volière
Élevait des oiseaux qui différaient entre eux
De plumage et d'espèce ; et partant si nombreux
Qu'on eût dit une fourmilière,
Vous pensez bien qu'avec des gens
D'humeur, de caractère et d'esprit différents,
La paix n'était guère au ménage;
Soir et matin ils se brouillaient;
Se béquetaient, se chamaillaient,
Ce n'était que rumeur, que tumulte et tapage.
Notre homme, étourdi de leurs cris,
Crut trouver remède à la chose
En mettant chaque espèce en un même logis,
Dans son nouveau palais la famille ainsi close
Continua toujours son train.
Le frère querellait le frère ;
Le cousin plumait son cousin,
L'Oiselier changea de manière :
Il les renferma deux par deux
Et seule avec le mâle il logea la femelle;
C'était assez pour vivre heureux.
Maïs l'hymen, par malheur, est fertile en querelle.
L'époux battait sa femme; et nos reclus, d'ailleurs,
Se voyant séparés des leurs,

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