Olla-podrida : poésies / par M. Charles Degrandchamp

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E. Lachaud (Paris). 1873. 1 vol. (278 p.) ; in-18.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1873
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OLLA-PODRIDA
PREFACE
LE LECTEUR, ouvrant le livre.
Préface ! éternelle préface ! que me veux-tu >
L'AUTEUR.
Eh! mon Dieu! je fais une préface, parce que
c'est l'usage, et que, comme tous ceux qui écrivent,
je suis un peu de la familleKmpérissable des mou-
tons de Panurge.
LE LECTEUR.$
C'est possible, mais vous pouviez très-bien vous
dispenser d'en faire une : car pour savoir ce que
c'est qu'une préface, il suffit d'ouvrir le Diction-
naire de l'Académie.
i
2 Préface.
LAUTEUR.
Eh ! eh ! lecteur, vous pourriez très-bien vous
tromper. Pourquoi invoquer l'Académie au sujet
de la signification d'un mot? Laissez-la dormir sur
l'oreiller de la première lettre de son très-futur
Dictionnaire de ce lourd et profond sommeil qui
dure depuis six lustres. Quand se ré veillera- t-elle?
Dieu seul le sait, le sommeil des immortels étant
d'une nature différente de celui du commun des
hommes.
LE LECTEUR.
Diable ! vous attaquez cette éminente institution.
L'AUTEUR.
Moi! pas le moins du monde. Je ne fais que cons-
tater un fait. Si je voulais attaquer quelque chose,
ce ne serait pas l'institution, mais bien l'usage
détestable qu'en font ses membres. L'Académie,
qui devrait être un collège uniquement littéraire,
s'est transformée en une coterie politique entichée
Préface. 3
de nobiliomanie. Elle s'est obstinée à exclure
systématiquement de son sein les plus éminents
littérateurs (Balzac, Alexandre Dumas, etc., etc.)
pour y introduire des hommes dont les noms sont
complètement ignorés dans les lettres, mais dont
les titres aristocratiques sont parfaitement connus.
D'ailleurs, l'Académie étant un théâtre où se jouent
des pièces qui sont loin d'être dépourvues d'in-
trigues et les académiciens en étant les acteurs,
j'ai le droit de siffler, s'ils jouent mal, car je paye,
quelque minime qu'elle soit, une portion de la
somme qui leur est allouée.
Quelquefois, cependant, l'Académie se réveille
lorsqu'elle a un de ses membres à remplacer. Alors
elle est prise d'une surexcitation fébrile qui la fait
vivre pendant un mois. Puis, après l'élection d'une
capacité très-relative, mais brillante au point de
vue du rang social, elle retombe dans son habi-
tuelle somnolence, dans sa normale atonie. Or, qui
dort, je ne dirai pas : dîne, car ces messieurs ont
l'habitude de prendre tout le temps nécessaire pour
bien dîner; mais qui dort : ne fait rien.
4 Préface.
Tous ceux qui ne se laissent pas éblouir par ce
mot pompeux mais souvent vide : académicien 1 ! !
seront de mon avis, car je suis dans le vrai. Je n'ai
pas besoin d'ajouter que de tout temps il y a eu de
nombreuses et honorables exceptions, et qu'un
certain nombre passent leurs veilles à produire.
Et pour ne citer qu'un nom, vous avez vu notre
illustre Lamartine travaillant douze heures par jour
à l'âge de soixante-quinze ans et créant encore des
chefs-d'oeuvre dans un langage magnifique.
Pauvre grand homme ! on lui reprochait ses tra-
vaux qui servaient à payer ses dettes. On cherchait à
rabaisser sa dignité d'écrivain par des diatribes ran-
cuneuses et des jalousies qui l'honoraient, et lui, le
doux poëte, le coeur sympathique, l'âme généreuse,
lui, gardait le silence.
Oh! vous ne l'insultiez pas en 1848 lorsque,-
modérateur de la fureur populaire, il vous sauvait
peut-être d'une catastrophe. Oh ! vous ne l'insultiez
pas- lorsque, pour le salut de la patrie, il venait
courageusement seul offrir sa poitrine aux fusils de
quelques fanatiques égarés. Vous l'acclamiez, au
Préface. 5
contraire, avec la France entière dont il était
l'idole. Mais les destins changèrent, et lorsque
l'idole fut tombée et qu'elle n'eut plus le pouvoir,
vous l'accablâtes d'outrages, coeurs ingrats et gâtés,
têtes sans souvenir. Mais, vous aviez beau faire, cet
homme, qui avait vécu glorieux dans les lettres,
vivra immortel dans l'histoire, et ses trois grandes
journées de l'Hôtel de Ville brilleront comme
autant de soleils dans le ciel du lointain avenir.
Serpents venimeux, vous siffliez contre le colosse
qui était à terre et le couvriez de votre bave;
roquets hargneux, vous aboyiez contre lui et cher-
chiez à le mordre; mais le colosse était de bronze,
et si vous êtes parvenus à le salir quelquefois, vous
n'avez jamais pu l'entamer.
Ainsi, vous le voyez, lecteur, l'Académie n'est pas
ce que vous avez pensé, et le sens du mot « préface»
est tout différent de celui que vous pourriez lui
attribuer. Rappelez-vous d'ailleurs les paroles de
Mazarin.
Préface a pu signifier il y a trente ans ce qu'elle
ne signifie plus aujourd'hui. C'est le sort de tout ce
6 Préface.
qui a vie sur ce globe sublunaire où nous souffrons ;
mais principalement des mots qui sont tellement
élastiques que chacun les explique selon ses exi-
gences morales ou physiques, publiques ou privées,
politiques ou sociales.
Je ne connais qu'un homme dont tous les actes
ont été en parfait accord avec la préface de sa vie,
homme célèbre dont je peux parler, car il appar-
tient à l'histoire : c'est feu l'évêque d'Autun de
très-peu édifiante mémoire. Tour à tour blanc,
rouge et tricolore, ce comédien de haute volée, ce
caméléon politique était né pour une existence de
métamorphose et il a complètement justifié sa
vocation.
Ce fin renard clérical qui avait jeté le froc aux
orties, et la mitre par-dessus les moulins, pour s'im-
poser aux gouvernements, flairait de loin la chute
ou l'élévation d'un trône. Dans le premier cas, le
renard s'effaçait, et se retirait dans sa tanière, sous
la forme d'un magnifique château avec parc plein
d'ombres et d'eaux vives, pour reparaître plus impas-
sible et plus nécessaire que jamais dans le second.
Préface. 7
Il est mort, le grand pipeur politique, que ses
treize serments lui soient légers!!
Ainsi, par exemple, seriez-vous d'assez bonne pâte
pour penser et croire que, dans l'ordre matériel
et moral, les mots amitié, bienfaisance, philan-
thropie, conscience, mariage, roi, patriote, indus-
trialisme, pardonnez-moi ce néologisme, nous
sommes dans le siècle des mots nouveaux ; seriez-
vous, dis-je, d'assez bonne pâte pour penser et
croire que tous ces mots et bien d'autres sont les
véritables synonymes de ce qu'ils paraissent signi-
fier? vous seriez dans une erreur profonde, car
c'est tout le contraire aujourd'hui.
L'amitié, dans le temps où nous vivons, est un
mot banal prostitué au premier venu. Cette affec-
tion, qui devrait être pure, sainte et désintéressée,
est, au contraire, pour la majorité, la représentation
d'un intérêt quelconque. L'intérêt disparaissant,
l'amitié disparaît avec lui. Alors on oublie un ami
véritable, mais malheureux, qui ne peut plus vous
servir, pour un faux ami qui représente un béné-
fice, et qui vous berne de mensonges flatteurs. C'est
8 Préface.
alors un échange de politesses pleines d'affectations
et de prévenances guindées. C'est ce que beaucoup
de monde nomme de la politique, c'est ce que
j'appelle, moi, de l'hypocrisie.
La bienfaisance, le plus souvent, c'est l'ostenta-
tion : on donne cent francs devant la foule, on ne
donnerait pas un sol dans le secret.
La philanthropie n'est que Pégoïsme déguisé sous
le masque trompeur d'un faux amour de l'humanité.
Vous croyez que le mariage est un acte loyale-
ment accompli au grand jour, et sanctionné par
une mutuelle affection? vous pensez que c'est la
réunion de toutes les convenances sociales et par
suite le symbole du bonheur privé? Pas le moins du
monde : c'est quelquefois une intrigue ourdie en
secret et où règne le mensonge, intrigue formée par
des entremetteurs qui ne cherchent que deux cho-
ses, la satisfaction de leur amour-propre et de leur
intérêt. Mais, presque toujours, c'est un bas calcul
que l'on fait, un ignoble marché qu'on accomplit,
sans souvent connaître la qualité de la marchandise.
Plus tard enfin, et comme conséquence inévitable,
Préface. 9
c'est un enfer anticipé où les querelles journalières,
les soupçons terribles, les jalousies poignantes, les
mauvais traitements, l'adultère même aboutissent
presque toujours à une séparation scandaleuse,
quelquefois au meurtre.
Quant à l'industrialisme, c'est l'exploitation d'un
grand nombre de niais par deux ou trois adroits,
filous. C'est le profit pour ceux-ci et conséquem-
ment la perte pour ceux-là. C'est un vol très-commun
depuis quelque temps et que ne peut plus même
atteindre l'article 405 du Code pénal.
Vous figureriez-vous par hasard que le mot roi
veut dire le père de ses sujets, et le mot patriotisme
, l'amour de la patrie? Alors vous revenez de l'autre
monde , car le patriote, le plus souvent, est un
homme qui n'aime que lui et le prétendu père de
ses sujets en est le bourreau. Il suffit, pour en
être convaincu, de jeter un regard sur l'histoire
ancienne et moderne. Que Dieu nous préserve de
pareils pères!
Et la conscience, selle à tous chevaux, mot aussi
élastique que le caoutchouc, vous croyez qu'elle
io Préface.
est au fond ce qu'elle paraît être en apparence?
Homme candide, je vous proclame un être excep-
tionnel, et vous méritez le prix Monthyon.
Pauvre conscience! elle est le bouc émissaire de
toutes les iniquités. Elle est le souffre-douleur de
la maison. On la fait mentir, lorsqu'elle ne deman-
derait pas mieux que de dire la vérité. On la rend
complice de bien des turpitudes qu'elle désavoue.
Elle voudrait être le temple de toutes les vertus, on
en fait la caverne de tous les vices et le lupanar de
tous les avilissements. Alors dans cet asile inabor-
dable et devenu infâme, fermentent toutes les con-
voitises de l'ambition et de la cupidité, et s'agite
sourdement l'hypocrisie toujours prête à battre
monnaie avec la religion; là grouillent enfin et
s'élaborent les désirs coupables de la femme du
monde qui médite et mitonne les joies impures de
l'adultère.
Mais aussi, il faut le crier bien haut, afin que
tout le monde puisse l'entendre : si on la violente
souvent, si souvent elle est obligée de céder, quel-
quefois aussi elle prend cruellement sa revanche;
Préface. i1
de victime elle devient bourreau : chacun son tour.
Ah! s'il m'était permis de pouvoir ouvrir la porte
de cette abstraction, qu'on est convenu d'appeler
un sanctuaire, triste sanctuaire! comme autrefois
Asmodée découvrait les toits !
Quels revers de médaille !
Quels changements à vue ! .
Que d'impostures dévoilées !
Que de petitesses mises à nu !
Que de réputations d'une solidité apparente crou-
leraient tout à coup !
Que de grands hommes renversés de leurs pié-
destaux !
Que de braves gens devenus tout à coup de fieffés
coquins !
Que de fanfarons d'honneur et de probité levant
fièrement la tête, la baisseraient honteusement !
Mais par une heureuse compensation à l'usage
des grammairiens du jour,
La charité est de la duperie, l'envie se transforme
en émulation et la calomnie devient un moyen
de guerre très-permis.
12 Préface.
La servilité est du dévouement, et les bassesses
mises au service de l'intérêt sont l'amour de
l'ordre.
Que vous dirai-je! la lâcheté devient de la pru-
dence et la duplicité de la franchise.
L'enthousiasme du beau, l'amour de l'idéal sont.
. une chimère, enfin la vertu est une sottise laissée à
l'usage des honnêtes gens.
Vous voyez donc bien, cher lecteur, que vous
n'êtes point encore à la hauteur du siècle,, et qu'il
ne faut pas juger les mots et les choses d'ici-bas
avec les règles strictes de la grammaire et de la
logique, et les lumières sûres de la conscience et
de la raison.
Or, puisque vous avez pu errer sur le sens d'une
foule de mots fort en usage depuis quelque temps,
et qui, phénomène extraordinaire, sont d'autant
plus obscurs en pratique qu'ils sont plus clairs en
théorie, j'en conclus que vous avez pu facilement
vous tromper sur la. signification du mot préface.
Donc, en fait de livre, une préface n'est ni un
discours préliminaire, ni un préambule, ni un aver-
Préface. i3
tissement indiquant ce qu'on va y lire ; mais c'est
souvent une dissertation sur la morale, ou sur tel
ou tel système de science et de littérature; souvent
aussi, elle est une critique amère et passionnée d'un
ouvrage qui vous déplaît. Quelquefois, elle est l'apo-
logie des oeuvres de l'auteur, les auteurs sont si
bons pères! mais presque toujours elle apparaît
sous le voile transparent d'une sa tire,, ou d'une fine
moquerie aux yeux du public qui la lit et la lira tou-
jours; car le public, très-amant de scandale et de
nouveautés, est en outre un peu badaud et naturel-
lement vorace. Mensonge et vérité, il avale tout.
L'essentiel pour lui est l'abondance et la variété, et,
Dieu merci! on ne le laisse pas jeûner. Tous les
jours un auteur nouveau apporte son plat pour sa-
tisfaire cet exigeant appétit qui ne se rassasie jamais,
et le plat bon ou mauvais disparaît pour faire place
à d'autres.
Quelquefois, deux écrivains se placent dans leurs
préfaces aux deux extrémités de l'échelle de la
dignité Je l'homme : l'un, en ayant l'air de dédai-
gner l'opinion du lecteur, de la braver même ;
14 Préface.
l'autre, en se couchant à plat ventre devant lui.
Chez celui-ci, c'est l'hypocrite abaissement de
l'orgueil; chez celui-là, c'est la rodomontade de
la nullité; aussi le public rejette-t-il avec dégoût
ces deux moyens opposés dont l'un l'irrite et
dont l'autre lui fait pitié. Quelle confiance en
effet peut-on avoir en deux écrivains dont l'un
vous lèche les pieds et l'autre vous prodigue l'ou-
trage ? C'est placer le lecteur dans une situation
morale fausse qui ne peut être que défavorable à
l'écrivain.
Ainsi donc, si vous voulez être lu sans défaveur
et être jugé sans partialité, écrivez sans orgueil de
coeur, comme sans platitude d'esprit : Est modus in
rébus, etc.,etc., a dit le poëte, et ce précepte est vrai
en toutes choses.
LE LECTEUR.
Mais alors, au lieu d'être conséquent avec vous-
même et de donner l'exemple en usant envers le
public de cette urbanité et de ce respect quo vous
recommandez à l'écrivain avec tant de tact et de
Préface. 15
raison, pourquoi m'avoir à l'instant même qualifié
de badaud ? voyons, expliquez-vous.
L'AUTEUR.
Ah ! mon Dieu! c'est vrai, je l'avoue, mais cette
maudite épithète est venue se placer involontaire-
ment sous ma plume, et puisque le mal est fait, je
vais tâcher de le réparer le mieux qu'il me sera
possible Je déclare donc ici franchement, solennel-
lement et sans arrière-pensée, pour corriger l'amer-
tume d'une qualification échappée au courant de la
rédaction, que vous êtes un badaud fort spirituel et
surtout fort judicieux; que si vous vous trompez
dix, vous jugez sainement vingt, et que si quelque-
fois on parvient à vous faire avaler la pilule, c'est
qu'on a eu soin de la dorer fort artistement. Je
déclare en un mot que vous possédez toutes les qua-
lités de coeur, toutes les ressources d'esprit de l'in-
dividu le mieux moralement et intellectuellement
constitué, sans en avoir les défauts, ce qui fait que,
si vous errez quelquefois, c'est moins par défaut de
jugement et d'intelligence que par le résultat de
i6 Préface.
votre nature imparfaite, comme tout ce qui est
périssable ici-bas. Et, pour compléter cette décla-
ration d'un profond regret et d'un vrai repentir,
j'ajoute que je préférerais être badaud à la manière
du public en général, que d'être spirituel et judi-
cieux à la manière de certaines gens en particulier.
Maintenant que j'ai fait ma paix avec vous par un
aveu qui doit vous satisfaire, il est temps que je
vous annonce dans cette préface, contrairement à ce
que j'ai dit en commençant par pure antiphrase,
il est temps, dis-je, que je vous annonce quel est
son but.
, LE LECTEUR.
Halte-là! ici je vous arrête et vous prie de me
dire quelle est votre opinion sur les écoles litté-
raires. Tout homme qui écrit a presque toujours
un chef qui lui sert de guide, une bannière sous
laquelle il combat.
L'AUTEUR.
Comment, à moi auteur presque inconnu, vous
demandez une théorie littéraire quelconque; mais
Préface. 17
toutes les théories ont été faites, refaites, remuées
et mâchées dans une foule d'ouvrages, et par des
écrivains autrement recommandables que moi. Je
ne pourrais donc que vous répéter ce qui a été dit
déjà cent fois. Quant au chef qui aurait pu me ser-
vir de guide, j'avoue que je m'en suis passé, et que
j'ai écrit ce volume avec mes propres ressources.
LE LECTEUR.
N'importe, s'il n'y a rien à dire sur le fond, on
peut être nouveau par la forme. Ainsi donc formulez
bien vite votre pensée là-dessus, car trop de résis-
tance de votre part ressemblerait beaucoup à une
fausse modestie frisant l'orgueil. D'ailleurs nous ne
serons pas exigeant, et nous prendrons en grande
considération cette circonstance atténuante, que
c'est le premier volume que vous livrez à la publicité.
L'AUTEUR.
Puisqu'il en est ainsi, que votre volonté soit faite.
Merci de votre bonté, j'en ai grand besoin, et il ne
18 Préface.
faut rien moins que cette indulgence pour m'encou-
rager et me soutenir. Je vais donc vous exposer
quelques-unes de mes idées en littérature. Ce sera à
vous, lecteur, de juger si elles sont bonnes, si elles
sont justes.
Je suis partisan de la liberté complète des lettres :
c'est assez dire que je n'exclus pas la critique. Bien
au contraire, quand la critique est impartiale et
qu'elle est bien faite, je l'appelle de tous mes voeux;
je prétends même qu'elle est nécessaire. Mais lors-
qu'elle est dictée par l'ignorance, la passion et
l'envie, elle est comme la harpie qui souille tout de
son contact, elle devient alors absurde, malveillante,
calomnieuse et diffamatoire, elle est la pire des
choses.
11 est plus difficile qu'on ne pense d'être un bon
critique dans la large acception du mot. Il faut
pour cela posséder bien des qualités. Il faut avoir
une expérience consommée des choses de l'esprit,
ce qui suppose la maturité de l'âge. Il faut être
doué d'un jugement sain, d'un goût sûr, et d'une
grande impartialité. Un peu d'enthousiasme même
Préface. i9
ne gâte rien. Il faut en outre avoir une connais-
sance approfondie des littératures anciennes et être
au courant des productions modernes; avoir été
écrivain et critiqué par ses confrères serait pour le
critique un avantage de plus. On juge mieux les
autres quand on a été jugé soi-même, on connaît
mieux le prix de l'impartialité et de la justice,
quand on a été victime de l'injustice et de la partia-
lité. Si, à tous ces avantages, vous ajoutez celui d'un
esprit dégagé de rancune et d'un jugement qui n'est
pas obscurci par la prévention, vous aurez à peu
près un critique parfait. Mais, hélas! rien n'est
parfait sur la terre. Acceptons donc la critique telle
qu'elle est, et pour ce qu'elle vaut.
Conséquent avec le principe de liberté absolue
dans les compositions littéraires, que j'ai posé plus
haut, je tolère toutes les écoles et tous les systèmes
sans les admettre dans leur ensemble, car je suis, je
l'avoue, un peu éclectique en littérature. Ainsi, je
n'admets pas les écoles et les systèmes exclusifs,
parce que je n'aime pas un culte littéraire unique,
à savoir la permanence dans la forme et dans les
20 Préface.
procédés ; car rien n'est uniforme dans la nature,
et la variété se manifeste partout.
Si le style est l'homme, comme on l'a dit, la litté-
rature dans son ensemble doit être l'expression de
la société : or comme la société change tous les
demis ou tous les quarts de siècle, la littérature
doit donc changer, sous peine d'être un mensonge.
Vouloir immobiliser la littérature, serait vouloir
immobiliser les idées, les goûts et les coutumes
d'un peuple, ce qui ne serait rien autre chose que la
négation du progrès. Or le progrès se prouve par
des résultats qui tous les jours éclatent aux yeux les
moins clairvoyants.
On peut appliquer à ces endurcis de la routine
ces paroles fameuses prononcées par Bonaparte
au sujet d'un traité où l'on déclarait reconnaître
la République française. « La République, disait
Bonaparte, est comme le soleil sur l'horizon, bien
aveugles sont ceux que son éclat n'a point encore
frappés. » Belles paroles que devaient plus tard
démentir ses actes.
Le progrès est le fruit des siècles, il surgit malgré
Préface. 21
nous et à notre insu. Le progrès est la loi immua-
ble de Dieu, loi qui nous pousse à changer en bien
ce qui est mauvais, et à rendre meilleur ce qui est
bon. En un mot, c'est une tendance perpétuelle à la
perfectibilité.
Or, que serait une littérature stationnaire au mi-
lieu du mouvement ? une lettre morte sans force au
fond, sans couleur dans la forme. Ce serait l'immo-
bilité de l'esprit dans le mouvement de la matière,
c'est-à-dire l'impossible. La littérature doit donc
suivre invinciblement la marche de son siècle ;
s'arrêter quelquefois, quand le siècle s'arrête, pour
reparaître avec plus de vigueur et d'éclat quand le
siècle reprend sa marche; dire de grandes choses
dans les siècles de grandeur, à moins qu'elle ne soit
muselée par quelque despote.
Elle est incertaine dans les temps de doute et de
transition, hardie à l'heure de l'émancipation. Elle
est ample et majestueuse sous Louis XIV, licen-
cieuse sous la Régence et sous Louis XV; elle dispa-
raît sous la Terreur. Elle est timide et plate sous le
premier Empire, se montre agitée, inquiète au
22 Préface.
commencement et brillante sur la fin dé la Res-
tauration et après la révolution de )83o. Elle est
railleuse et ironique aux époques de scepticisme et
religieuse aux époques où règne la foi.
Elle s'identifie en un mot avec les idées, les
croyances et les moeurs de la société au milieu de
laquelle elle vit, au point d'en être la véritable
expression, le critérium infaillible auquel on doit la
connaître et la juger.
L'écrivain est ce que le font les aptitudes de son
esprit et les tendances de son époque : hardi nova-
teur chez l'un, chez l'autre amant passionné de la
tradition. Ici, plein de verve et d'originalité; là,
doué d'une sagesse quelquefois froide à la vérité,
mais remarquable par une irréprochable pureté.
Laissons la liberté dans la littérature. Laissons
ceux-ci s'enthousiasmer du passé et croire sincère-
ment, nous le pensons du moins, que les ouvrages de
l'antiquité sont les seuls modèles à suivre. La foi est
toujours bonne, à quelque chose qu'on l'applique.
Laissons ceux-là abandonner les routes battues,
chercher des horizons nouveaux, et s'élancer dans
Préface. . 2 3
une carrière encore inexplorée. Qu'importent ces
moyens si différents, ce retour vers le passé, cet
élancement vers l'avenir, si, en définitive, de ce tra-
vail consciencieux doit jaillir comme une lumière
quelque vérité nouvelle utile à l'humanité? Qu'im-
porte qui enfante l'oeuvre, si l'éclat dont elle
rayonne doit se refléter sur la nation?
Les qualités d'un écrivain peuvent se manifester
aussi bien dans la littérature classique que dans la
littérature romantique. Le bon goût peut se trou-
ver aussi bien dans l'une que dans l'autre. L'école à
laquelle appartient une oeuvre doit donc être sans
influence sur le jugement que vous en porterez;
car, pour un homme impartial, l'école n'est que
l'accessoire, l'oeuvre est le principal. Laissons donc
de côté les systèmes qui ne sont bons que pour ceux
qui les inventent, car l'imagination crée, l'esprit
comprend, le coeur sent différemment selon les indi-
vidus. D'ailleurs, quelle que soit la voie que l'on
suive, la manière dont on procède, le point de vue
sous lequel on envisage les hommes et les choses,
on arrivera infailliblement, selon le plus ou moins
24 Préface.
de talent de l'écrivain, à l'un de ces résultats : être
lu o"u n'être pas lu, ennuyer ou instruire et plaire,
d'où cette conséquence que les oeuvres de l'esprit
peuvent se résumer en quatre mots : le bon et le
mauvais, le beau et le laid.
LE LECTEUR.
Vous êtes alors éclectique ?
L'AUTEUR.
Oui, je l'avoue, je prends le bon où il se trouve,
j'admire le beau où il brille, et le vrai a de grands
attraits pour moi. Ainsi, j'admire les chefs-d'oeuvre
classiques dans leur rectitude et leur pureté, mais
cette rectitude et cette pureté me paraissent froides
et compassées. J'admire aussi les romantiques dans
leurs pensées quelquefois sublimes, mais aussi sou-
vent gâtées par des trivialités : car selon moi on
peut très-bien peindre la nature, sans tomber dans
un réalisme ignoble et grossier. Néanmoins, quoique
les romantiques n'aient point été les Christophe
Préface. 2 5
Colomb d'un monde littéraire nouveau, ils n'ont
pas moins donné au style une forme originale et
pittoresque qui plaît, et qui a enrichi la littérature.
La nature nous a doués d'une aptitude quelcon-
que, c'est à nous à la développer dans le bon, le
beau et le vrai : et selon que cette aptitude sera
merveilleuse, ou simplement belle, vous créerez
d'admirables ouvrages, ou de votre plume sorti-
ront simplement de bonnes productions. En un
mot, vous aurez du génie ou du talent. Je n'ai pas
besoin de vous dire qu'il y a de nombreux degrés
dans l'échelle de ces aptitudes, et qu'ils sont très-
rares les hommes qui arrivent au sommet.
Voilà, cher lecteur, ce que j'avais à vous dire sur
la littérature en général. Je n'ai pas besoin de vous
faire remarquer que je ne vous donne pas mes idées
comme paroles d'Évangile. Vous pouvez les ad-
mettre ou les rejeter, selon qu'elles vous paraîtront
bonnes ou mauvaises. Ma seule préoccupation a été
de vous obéir, en répondant à vos questions, et en
accédant à vos désirs. Maintenant que je suis en
train de vous satisfaire, que désirez-vous de plus ?
2
26 Préface.
LE LECTEUR.
Et la poésie ?
L'AUTEUR.
Ah! vous avez raison, lecteur; la poésie n'est
pas à dédaigner, et quoi qu'en disent certains con-
tempteurs sur la prétendue décadence de la poésie
contemporaine, il est facile de leur prouver que
cette décadence n'existe que dans leur imagination.
Un mot d'abord sur cette accusation banale tou-
jours répétée et toujours démentie : La poésie est
morte ! ! ! La poésie est morte ! mais cette asser-
tion ridicule est tout à la fois une absurde négation
de l'évidence et une insulte au bon sens public. Oui,
malgré la soif des jouissances positives, malgré
l'avidité de l'or qui matérialise notre siècle, jamais
la poésie n'a été plus vivace que de nos jours. Cette
fille du ciel et de l'idéal peut rester quelquefois à
l'état latent, mais c'est pour reparaître plus belle et
plus radieuse. La poésie est morte! dites-vous, mais
la poésie est partout. Elle est une partie intégrante
Préface. 27
de la nature et de l'humanité. Vous qui la niez,
vous la portez en vous-même, et quoi que vous fas-
siez pour l'étouffer, il arrive un moment dans votre
existence où elle se réveille en votre esprit, et vient
vous enthousiasmer. Alors, vous devenez poé'te
malgré vous.
La poésie I! mais c'est le magnifique clairon des
grandes choses, c'est le héraut sublime de la gloire,
le divin interprète des inventions modernes, c'est
le prophète de l'avenir. La poésie! mais c'est le
progrès tout à la fois matériel et moral; je dis
matériel, car ce progrès-là même a sa poésie.
Malheur aux peuples qui seraient privés de poé-
sie, car ils existeraient sans toutes ces nobles pas-
sions, sans toutes ces vertus sociales qui les font
grands aux yeux du monde. Ne nous arrêtons donc
pas à cette négation de la poésie qui est le ridicule
dada des eunuques de l'intelligence et des envieux
de l'esprit, autrement dit des imbéciles et des
impuissants. Il est si facile de nier, cela dispense
de preuves. C'est la raison ordinaire des esprits
indigents.
28 Préface.
La poésie est morte! et cependant jamais plus de
charmants recueils poétiques ne se sont étalés der-
rière la vitrine des libraires. A la vérité, si du sein
de la nombreuse pléiade des poëtes de nos jours ne
s'est point encore élancée dans le ciel poétique une
de ces étoiles resplendissantes qui éclairent toute
une époque, et couvrent de gloire tout un pays,
c'est qu'il n'est pas donné à un siècle d'enfanter
deux fois dans son cours des génies comme Lamar-
tine, Hugo et Musset. Mais si nous n'avons pas de
poëtes qui puissent entrer en parallèle avec ces
grands écrivains, on peut dire que nous en avons
largement la monnaie. Jamais le talent poétique n'a
été plus commun et plus répandu qu'aujourd'hui.
Jamais poésies plus charmantes, vers plus corrects,
rimes plus riches n'ont ravi les oreilles.
LE LECTEUR.
Mais alors, pourquoi, malgré ces qualités qui ont
leur valeur et qui affirment la poésie d'une manière
si remarquable, pourquoi, dis-je, cette indifférence
et presque ce dédain public pour la poésie?
Préface. 29
L AUTEUR.
Pourquoi? me demandez-vous, je vais vous le
dire. Le public est indifférent pour la poésie, parce
que le progrès intellectuel et moral est très-inférieur
au progrès matériel, et comme conséquence, c'est
que la majorité des esprits est à la prose et à la
matière. Il est indifférent, parce que le positif
étouffe l'idéal, et que l'on ne peut adorer deux
choses à la fois, l'or et Dieu, les plaisirs sensuels et
les joies de l'intelligence. Voilà pourquoi le public
ne sait pas apprécier les poètes comme ils devraient
l'être.
Quant aux chefs-d'oeuvre, je répondrai que les
siècles en sont toujours avares. Je dirai que l'esprit
humain est comme la nature; qu'après les concep-
tions magistrales, viennent des intermittences pen-
dant lesquelles une époque littéraire moins éclatante
sert de trait d'union à une époque plus heureuse,
et entretient le feu sacré. La poésie digne d'estime,
voilà la règle; la poésie sublime, voilà l'exception.
Puis, après un temps d'arrêt plus ou moins long,
3o Préface.
l'esprit humain fortifié et régénéré, profitant des
connaissances acquises, se lance dans la carrière et
se manifeste quelquefois au monde par un de ces
enfantements qui étonnent et subjuguent. Voilà ce
que l'on peut répondre à ces dédaigneux de la poé-
sie qui ne tiennent compte aux poètes ni de l'époque
. où ils se manifestent, ni de leurs efforts, ni de leur
mérite relatif. Pour ces gens-là qui n'ont jamais
composé un vers, ce dont ils s'applaudissent quel-
quefois, je ne sais trop pourquoi, mais satisfaction
que je suis loin de leur envier, pour ces gens-là,
dis-je, la poésie est la laideur même, si elle n'est la
suprême beauté ; elle est plate et terne, si elle n'est
élevée et éclatante. Ils sont exclusifs. Eh bien !
selon moi, c'est une mauvaise manière de juger. Le
critique peut très-bien blâmer sans cesser d'être
juste. La bienveillance d'ailleurs attire et encou-
rage, tandis que le blâme quand même et le ton
tranchant blessent et repoussent. Quand on veut se
donner des airs de capitaine Fracasse littéraire ,
l'injustice et l'exagération du blâme, et l'outre-
cuidance des appréciations, enlèvent d'ailleurs à la,
Préface. 3i
critique tout crédit, et lui ôtent toute sa valeur. La
critique, pour être acceptée, doit donc être, je le
répète, impartiale et éclairée.
Maintenant, lecteur, si vous parcourez ces quel-
ques pages, vous y trouverez des pensées progres-
sives et religieuses tout à la fois, car je suis libéral
et spiritualiste, par nature et par conviction, et je
pense qu'en dehors de quelques aptitudes spéciales,
Dieu et la liberté sont les seules sources de toute
inspiration. Je livre donc ce petit volume à votre
appréciation : puisse-t-elle m'être favorable !
CHARLES DE GRANDCHAMP.
OLLA-PODRIDA
STANCES
A M. DE LAMARTINE'.
I.
Illustre fils du grand Homère,
Qui d'une ingratitude amère
Vis payer tes nobles travaux;
Sais-tu le secret de l'envie
Qui trouble à son couchant ta, vie ?
C'est que tu n'as pas de rivaux.
i. Ces stances furent adressées à l'illustre écrivain avec le produit
d'une souscription dont l'auteur avait pris l'initiative. M. de Lamar-
tine répondit par la lettre que l'on trouvera à la fin de cette poésie.
34 Olla-Podrida.
Historien, orateur, poëte,
On voit rayonner sur ta tête
( Des jaloux regrets superflus ! )
La splendide et triple couronne
Que la postérité ne donne
Qu'après leur mort à ses élus !
Ils voudraient bien ternir ta gloire,
De ton immortelle mémoire
Effacer jusqu'au souvenir,
Et sur ton nom jeter un voile.
Vains efforts! ta brillante étoile
Resplendira dans l'avenir.
Race ingrate, lâche, importune,
Les courtisans de ta fortune
T'insultent au jour du malheur,
Et, vaniteuse représaille,
Ils voient dans ton oeil une paille
Lorsque la poutre est dans le leur.
Dans ta carrière si remplie
Stances à M. de Lamartine. 35
Ils t'ont, ô comble de folie !
Reproché comme un déshonneur
Tes travaux; mais, dans sa misère,
L'écrivain gagnant son salaire,
C'est là sa gloire et son honneur !
Ils savent bien, tâche sacrée,
Que pour ton âme déchirée
Le dur travail est une loi ;
Que si, dans ce labeur immense,
Tu consumes ton existence,
C'est pour les autres, non pour toi.
Tu pourrais, armé de ta lyre,
Dans une sanglante satire,
Nouveau Juvénal inspiré,
Écraser tous ces nains hostiles,
Et fustiger tous ces zoïles
De ton vers mordant, acéré.
Mais ton coeur ignore la haine,
Et ton âme est douce et sereine :
36 Olla-Podrida.
A ce débordement de fiel,
A tous ces cris de l'insolence,
Toi, tu réponds par le silence,
Ou par des paroles de miel.
Console-toi, de tant d'outrages
Tu seras vengé par les,âges;
La gloire, hélas! a son poison;
Toujours la douleur, l'insomnie
Sont les compagnes du génie :
Vois le Tasse dans sa prison.
Vois l'auteur de la Lusiade,
Et des grands martyrs la pléiade :
Chénier, Màlfilâtre,< Gilbert... 1.
Ils ont) d'amertume remplie,
Bu la coupe jusque la lié;
Tous ces poëtes Ont souffert.
Oui, brillant sur les hautes cimes,
Toujours des natures sublimes
Que Dieu sur la terre jeta
Stances à M. de Lamartine. 3y
On persécuta le génie ! .
Deux grands bardes de l'Ausonie
N'ont-ils pas eu leur Golgotha?
Ainsi de toi, coeur magnanime,
Pour eux, ton génie est un crime
Que ne pardonneront jamais
La noire envie et l'impuissance,
— Peut-être la reconnaissance,
Ce lourd fardeau des coeurs mauvais !
Relève enfin ta noble tête !
N'es-tu pas toujours, ô poëte !
Des lettres l'honneur et l'espoir ?
On t'admire en ta solitude,
Grand martyr de l'ingratitude,
Glorieux forçat du devoir !
II.
Deux cent mille hommes sont en armes ;
Quand les esprits sont pleins d'alarmes,
38 Olla-Podrida.
Quand tout tremble dans la cité,
Toi, sans peur, comme l'homme antique,
Le front serein, le coeur stoïque,
Tu calmes le flot irrité.
Dans cette lutte fratricide,
Bravant le fusil homicide,
Tu parais en médiateur,
Et ta voix forte et séduisante
Suspend l'émeute frémissante
A ta bouche, ô triomphateur 1
La foule haletante s'incline
Sous ta parole qui fascine,
Devant ton courage inouï,
Grondante encor mais convaincue,
Elle t'acclame, elle est vaincue,
Tu viens de sauver ton pays.
Sans doute en ce moment suprême
De sa puissance Dieu lui-même
T'avait investi, pénétré;
Stances à M. de Lamartine. 3 9
Car sur ta face ta grande âme
Resplendissait comme une flamme,
Tu paraissais transfiguré.
Ce fait éclatant, historique,
D'une lutte grande, héroïque,
Avec orgueil tu t'en souviens ;
Car, au milieu de la tempête,
Tu fus bien plus grand qu'un poète,
Tu te montras grand citoyen.
Et maintenant l'ingrate France
Repousse avec indifférence
La main ferme qu'elle implora;
Et, grande, riche et glorieuse,
Détourne sa tête oublieuse
De toi, qu'un jour elle adora.
Et pourtant, nation légère,
A l'émotion passagère
Qu'un caprice change et surprend,
Tu sais bien que, dans ton histoire,
40 Olla-Podrida.
Il sera ta plus pure gloire,
Et ton poé'te le plus grand.
N'es-tu donc plus, ô toi si fière!
La noble terre hospitalière,
Le sol béni du malheureux ?
Souviens-toi, France souveraine,
Qu'il jeta sur ton front de reine
Tout l'éclat d'un nom radieux.
Lui ! lui ! sur la terre étrangère
S'en aller mourir solitaire,
Impossibles déceptions!
Ce serait honte pour l'histoire,
Car des grands poètes la gloire
Est le trésor des nations.
Il est mort! ! ! Quand ce cri terrible
Viendra frapper ton coeur sensible,
Tu gémiras pendant longtemps;
Pour toi se fera la lumière,
Tu pleureras sur sa poussière;
Stances à M. de Lamartine. 41
Hélas! il ne sera plus temps.
N'attends donc pas, arrêt suprême!
L'instant où Dieu viendra lui-même
Trancher ses jours si glorieux,
Qu'il puisse au moins, après sa vie,
Dormir en paix, malgré l'envie,
Dans le tombeau de ses aïeux.
III.
Je le sais, ses divins ouvrages
Peuvent, malgré tous les naufrages,
Éterniser son souvenir;
Mais le pays qu'un homme honore
Ne doit-il pas songer encore
Au jugement de l'avenir?
Il faut, chère et douce espérance!
Que ce beau Milly, pour la France,
Devienne un lieu saint et sacré,
42 Olla-Podrida.
Et que le peuple d'un autre âge
Puisse aller en pèlerinage
A son sépulcre vénéré.
11 faut, sur la place publique,
Que dans le marbre pentélique,
Taillé par un ciseau divin,
Un jour revive son image,
Du pays solennel hommage
Au grand poëte, à l'écrivain.
IV.
Quand l'Homme-Dieu, ce Verbe austère,
Vint nous éclairer sur la terre
Dans de sublimes entretiens,
Autour de lui, comme la houle,
Se pressait, s'agitait la foule ;
La mort! hurlaient les Pharisiens.
Le Rédempteur, calme, impassible,
Stances à M. de Lamartine. 43
Souriant d'un air indicible,
Les plaignait sans les condamner,
Et, levant les yeux vers son Père,
Dans son angoisse et sa misère,
Le priait de leur pardonner!
Puis, pendant sa mission sainte,
On l'abreuva de fiel, d'absinthe,
Son divin nom fut blasphémé;
On le tortura de souffrance,
On perça son sein d'une lance,
Il mourut... tout fut consommé...
Mais le Christ, divine nature,
Trois jours après sa sépulture,
Brisant la pierre du tombeau ,
Tout resplendissant de lumière,
Monta vers son céleste Père
Plus grand, plus radieux, plus beau.
C'est là l'emblème du génie !
— Le méchant, par la calomnie,
44 Olla-Podrida.
,'■* Veut lui porter le coup mortel!
— Contre lui la haine l'excite...
11 le croit mort... il ressuscite...
Car le génie est immortel !
« Monsieur,
« Je me joins à vos désirs pour la souscription,
et je vous exprime moi-même toute ma sensibilité
pour vos beaux vers. J'aimerais à y répondre dans
la même langue, mais excuse^ ma main écrasée
d'affaires et mon coeur écrasé d'angoisses.
« Un mot comme le vôtre est le viatique de cette
via dolorosa que m'a faite mon pays.
« LAMARTINE. »
Comment on voyageait autrefois. 45
COMMENT ON VOYAGEAIT
AUTREFOIS.
Un beau jour, la petite ville,
Toujours si morne, si tranquille,
S'agitait, on était surpris ;
D'où venait ce bruit insolite?
Monsieur Greluchon (Hippolyte)
Avait dit : « Je vais à Paris. »
A ses habitudes fidèle,
Chacun colportait la nouvelle
Partout avec empressement;
Voilà pourtant, fait assez mince,
46 Olla-Podrida.
Ce qui jadis, pour la province,
Était un grand événement.
On en parlait trois mois d'avance,
Le coeur vous battait d'espérance
Et chacun vous complimentait,
Le cousin, le neveu, la tante...
Après une bien longue attente,
Le grand jour enfin arrivait.
Vous montiez dans la diligence
Conduite sans intelligence
Par un gros conducteur barbu ;
Il avait la pipe à la bouche,
Son aspect était dur, farouche,
Son attelage était fourbu.
Oh! quelle tournure grotesque!
Dans une veste gigantesque
Son corps était emmaillotté,
Un gros bonnet couvrait sa tête,
Il prenait des airs de conquête.
Comment on voyageait autrefois. 47
Il était plein de vanité.
Vous étiez sous son patronage;
Parfois le grossier personnage
Venait s'asseoir à vos côtés;
Forcé de subir sa présence,
Par cette rude pénitence
Vous sentiez vos nerfs irrités.
Dans cette boîte étroite, infecte,
Pour tout nez délicat suspecte,
Chacun, voulant garder son rang,
Se trouvait, horrible supplice!
Pendant cinq jours de sacrifice,
Encaqué comme un vil hareng.
Après deux heures de tangage,
Le char s'arrêtait au village,
Au chaud l'été, l'hiver au frais ;
Car il fallait que, sur la route,
Notre automédon prît la goutte
A tous bouchons, à tous relais.
48 Olla-Podrida.
Bien souvent, à force de boire,
Pendant une nuit froide et noire
L'ivrogne^ étant par trop'pressé,
Rouait de coups son attelage
Qui renversait tout l'équipage
Dans un large et profond fossé*
Alors c'était — grandes alarmes' —
Des cris étouffés et des larmes,
Tout le monde était submergé;
Nécessité pleine d'urgence,
On sortait, demandant vengeance,
De ce navire naufragé.
Mais le butor à rouge trogne,
Car il est un Dieu pour l'ivrogne,
Etant intact, sans s'affecter,
Disait : Ce n'est rien, le temps passe,
Que chacun reprenne sa place;
Mesdames, il faut remonter.
Et l'on arrivait à l'auberge
Comment on voyageait autrefois. 49
Où le maître, droit comme un cierge,
Se tenait devant sa maison ;
Son air narquois, son faux sourire
Et ses saluts semblaient vous dire :
Moutons, gare à votre toison !
On entrait dans l'hôtellerie ;
Le chef avec coquetterie,
S'inclinant d'un air cauteleux,
Vous introduisait dans la salle ;
Devant vous le repas s'étale,
On va manger, on est heureux.
Hélas! trop flatteuse espérance,
A peine entrait-on en séance
Que l'on entendait retentir
Cette parole inexorable :
Messieurs, qu'on se lève de table,
L'heure est passée, il faut partir.
Vous protestiez avec colère,
Vous juriez, on vous laissait faire,
5o Olla-Podrida.
Tout d'avance était arrangé :
L'hôtesse paraissait, craintive ;
On payait en définitive
Ce que l'on n'avait pas mangé.
Souvent, pour calmer son déboire,
De cette cuisine illusoire
Qui, là fumante, le tentait,
Un convive affamé, de rage,
Mettait quelques plats au pillage,
Mais le gros du dîner restait.
Alors, on envoyait au diable
Le cocher, l'hôtelier, la table,
Mais les traîtres riaient entre eux ;
Les mets devant votre visage
Avaient passé comme un mirage,
Vous repartiez le ventre creux !
De cette espèce d'aubergiste,
Dont trop longue serait la liste,
Le progrès n'a rien refondu,

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