Ophthalmie d'Algérie. Partie 1 / par le Dr F. Cuignet,...

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impr. de Lefebvre-Ducrocq (Lille). 1872. Ophtalmie. 2 parties en 1 vol. (147, 271 p.) ; in-8.
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OPHTHALMIE D'ALGÉRIE
OPHTHALMIE D'ALGÉRIE
PAR
le Dr F. GUIGNET
MÉDECIN-MAJOR DE PREMIÈRE CLASSE
PREMIÈRE PARTIE
LILLE
IMPRIMERIE DE LEFEBVRE • DUOROCQ
Rue Bsquermoise, 57.
i872
DÉDICACE
\&/^flî$\$pwre à l'Algérie, avec l'intention, le vif
désiret—^espoir d'être utile aux populations de notre
belle colonie en leur faisant connaître le mal oculaire
qui les tourmente si cruellement depuis quelques
années, en indiquant sa nature , son traitement et les
moyens de s'en préserver.
Je le dédie à Monsieur le Yice-Amiral de Gueydon,
gouverneur civil, qui a bien voulu s'associer à la
publication de cet ouvrage et s'occupsr de le faire
parvenir à toutes les personnes chargées de l'assistance
publique.
Je le dédie à mes confrères d'Algérie, médecins
militaires et médecins de colonisation, qui trouveront
réunies, dans les deux volumes, les notions principales
sur l'affection granuleuse qui sévit dans le pays et qui
s'accroît d'année en année.
: Le premier volume est particulièrement destiné au
public non médical et aux personnes de l'ordre muni-
cipal et de l'ordre administratif, à celles qui élèvent ou
enseignent nos jeunes générations, tels que les préfets,
les maires, les chefs d'institution ou d'orphelinat.
Le second volume, plus spécialement affecté aux
notions scientifiques et aux descriptions techniques,
appartient naturellement aux médecins et aux biblio-
thèques des villes et postes militaires de la colonie.
DrF. CUIGNET.
OPHTHALMIE D'ALGÉRIE
CHAPITRE I".
Grand nombre. — Il est de notoriété que les maladies
oculaires sonttrès nombreuses en Algérie. Non-seulement
les indigènes et ceux qui habitent ce beau pays depuis plu-
sieurs années, mais aussi les étrangers font cette remarque.
Elle a été présentée déjà un grand nombre de fois dans des
brochures, dans des relations sur l'état de la colonie, dans
des rapports particuliers, dans des thèses médicales. Toutes
les commissions, tous les gouverneurs, généraux ou admi-
nistrateurs qui ont parcouru la province ont successivement
consigné leur impression pénible ; l'année dernière? M. le
comte Le Hon m'exprimait son étonnement et sa peine de
voir les populations européennes et indigènes, qu'il visitait
en détail, ainsi envahies par un mal qu'il appelait énergi-
quementune calamité publique. Plus récemment, M. le préfet
d'Alger, au retour de tournées dans les communes voisines
et éloignées, a signalé à S. Exe. M. le maréchal gouver-
neur cet état fâcheux avec ses conséquences les plus funestes
pour les individus, pour la famille et pour la population en
général. Il y a longtemps aussi que M. le maréchal deMac-
Mahon se préoccupe de cette sorte de fléau et vise à l'appli-
cation des moyens proprés à en atténuer la gravité.
. Chaque année, des médecins de colonisation et des méde-
cins militaires, employés dans les différents centres du lit-
toral, du territoire central ou du sud, rappellent avec éner-
gie que les ophthalmies sévissent en tel ou tel point avec une
intensité terrible et sollicitent des mesures protectrices. Sou-
vent les uns ou les autres m'écrivent en même temps qu"ils
m'envoyent des victimes de la maladie et me donnent des
renseignements sur l'acuité et sur l'étendue de l'épidémie
qu'ils traversent.
Les hôpitaux regorgent d'ophthalmiques ; on en rencontre
partout, dans les ambulances, dans les orphelinats, dans les
crèches, dans les familles, dans les écoles, dans les rues.
Chaque année j'en reçois de telles quantités que ma consul-
tation est aussi nombreuse qu'une des plus suivies des capi-
tales de l'Europe. En cinq ans j'ai reçu, visité et secouru
dix mille malades, tous atteints de maux d'yeux; si des
moyens de locomotion rapides et économiques, si les res-
sources de beaucoup de malheureux permettaient des voyages
faciles et fréquents, la consultation centrale . d'Alger rece-
vrait au moins le double de ce chiffre déjà excessif pour un
chef-lieu de 60 à 70,000 âmes.
Extension. — Cette calamité, dont l'existence n'a pas
besoin d'être surabondamment commentée et prouvée, n'est
•pas particulière au département d'Alger, ni au territoire
civil ou militaire ; elle s'étend aux trois provinces ; elle les
dépasse même, car elle fait tout autant qu'en Algérie des
ravages au Maroc, en 'Tunisie, en Egypte, à Malte, en Italie
et en Espagne, en un mot sur tout le littoral méditerranéen,
où elle frappe les trois races principales d'occupants, les
indigènes musulmans, les israélites et les Européens. On
l'observe en pays arabe, sousles gourbis et dans les masures
des Kabyles, un peu moins sous les tentes, infiniment plus
dans les villes du Sud, telles que Biskara, Laghouat et les
enceintes du M'zab. Parmi les Européens, on la trouve dans
les villes closes ou ouvertes, dans les villages, dans les
fermes groupées, beaucoup moins dans les fermes isolées.
Elle atteint tous les âges, tous les sexes, toutes les profes-
sions ; nous disons aussi toutes les classes, toutes les posi-
tions sociales, mais avec cette réstriction que, très répandue
dans les rangs des gens pauvres et malheureux, elle se raréfie
à mesure qu'on s'élève sur les degrés de l'échelle et qu'elle
n'est plus qu'un accident de hasard quand on arrive au haut
des classes bourgeoises, dans les bonnes maisons, dans les
familles aisées, habituées à sa préserver avec intelligence et
attention.
L'ophthalmie n'existe pas non plus dans l'armée, du
moins dans l'armée active, parmi les soldats et officiers qui
vivent en caserne ou sous la tente; disons-le avec plus de pré-
cision, parmi les militaires qui ne se marient pas et qui n'ont
pas d'enfants. Ceux qui se marient et ont des enfants, surtout
dans la catégorie des sous-officiers, des gendarmes, des sur-
veillants, des cantiniers et des douaniers, sont les seuls qui
soient exposés à contracter et qui contractent l'ophthalmie al-
gérienne. De même pour tousceuxqui ontfait un congé sous
les drapeaux sans avoir jamais contracté aucun mal ocu-
laire et qui passant dans les chemins de fer, dans les télé-
graphes, la douane, etc., et se mariant; sont au bout de
quelques années, après la naissance d'un enfant, pris de.
l'affection oculaire qui règne en Algérie. Ces faits, que je
constate bien fréquemment, paraissent d'abord extraordi-
naires et inexplicables, mais on les comprendra lorsque nous
aurons démontré que la maladie est essentiellement conta-
gieuse et qu'elle provient toujours d'un contact auquel les
militaires vivant dans les rangs ne sont pas exposés.
Accroissement progressif. — Les maux d'yeux se sont
certainement accrus-en nombre et en étendue depuis que
nous occupons l'Algérie. Ils ont suivi une progression très
accentuée qui n'est pas encore stationnaire. Nous ne parlons
— 6 —
pas, bien entendu, de la population indigène, juive arabe,
maure ou kabyle, qui, depuis un temps immémorial, a con-
tracté et entretient l'ophthalmie à un degré prononcé et tou-
jours le même ; nous ne parlons que de la population étran-
gère au pays.
Lorsque, il y a vingt-deux ans, je suis venu pour la pre-
mière fois en Algérie, je n'ai pas remarqué que les maux
d'yeux fussent très fréquents parmi nos colons. Pas plus à la
deuxième fois, en 1851, lorsque j'ai, pendant deux ans, fait
le service médical dans nos villages de création récente. Ils
étaient particulièrement composés de familles françaises, et
pendant ces deux ans, je n'ai guère eu. à soigner ni les
parents, ni les enfants installés dans nos établissements de
1848. Mais lorsque j'y suis revenu pour la troisième fois, en
1865,.tout était envahi, villes, villages et.hameaux, colons
français tout aussi bien que les colons espagnols, italiens ou
maltais, enfants, adultes et vieillards. Les centres de popu-
lation ont été contaminés les uns après les autres, de sorte
que l'ophthalmie s'est généralisée sur toute la population.
Je m'exprime mal en voulant présenter ainsi en quelques
mots et par une phrase trop courte ce qui s'est véritablement
passé dans cet envahissement de la maladie. Pour être
exact, il est nécessaire de décomposer et d'entrer dans
quelques détails.
Des'Espagnols, des Italiens et des Maltais habitaient déjà
les régences avant que nous en eussions fait la conquête et
étaient déjà affectés de maux d'yeux originaires. Ils arri-
vèrent en plus grand nombre dès que nous eûmes pris pos-
session définitive du littoral, et alors on commença à remar-
quer que ces étrangers étaient particulièrement malades. Ils
formèrent des établissements soit isolés, soit groupés, emme-
nant avec eux l'ophthalmie ; puis ils se mêlèrent à nous, à
la population française, et alors nos villages, nos bourgs et
nos villes furent envahis d'abord peu à peu, ensuite au fur
et à mesure de leur fondation. La maladie a donc gagné du
du terrain ; elle est' même arrivée à occuper tout le terri-
toire, et, de plus, elle s'est accrue en nombre dans uneprc-
portion telle qu'aujourd'hui nous n'hésitons pas à dire
qu'elle sévit sur la moitié de la population coloniale, princi-
palement sur les enfants. Enfin nous sommes persuadé que
cette progression croissante n'a pas atteint son dernier
terme.
Nous n'avons pas des éléments de jugement différentiel
pour conclure qu'elle s'est également acerue en intensité;'
mais nous présumons avec quelques bonnes raisons qu'il doit
en être ainsi du moment que le mal gagne en nombre et en
étendue. Nous avons en outre un motif puisé dans l'obser-
vation journalière, c'est que l'ophthalmie aiguë, purulente,
est plus rare chez les indigènes que chez les colons. Or,
comme les races qui occupaient le sol avant nous étaient
affectées de _temps immémorial, nous pouvons en déduire
que plus le mal est nouveau et en voie de progression, et
plus il revêt volontiers des formes aiguës.
Nous constatons donc la généralisation de rophthalmie et
son accroissement en superficie, en quantité et en acuité, et
en outre ceci, que, plus ancienne parmi les indigènes, elle
est plus récente parmi les immigrants riverains de la Médi-
terranée, Espagnols, Maltais et Italiens, et tout à fait nou-
velle parmi les colons français. Si nos souvenirs ne nous
aidaient à rétablir cette filiation, nous retrouverions dans les
caractères anatomo-pathologiques delà maladie des preuves
de l'exactitude de cette assertion. Nous étudierons un peu
plus loin ce côté de la question.
L'observation journalière et l'analyse de nos registres
nous prouve encore que l'ophthalmie est plus répandue dans
les classes pauvres et surtout parmi les enfants du peuple-;
que, par rapport aux races étrangères qui occupent le sol
algérien, elle est plus fréquente chez les Maltais, puis chez
les Espagnols et les Italiens ; enfin qu'elle est sensiblement
moins généralisée parmi les Allemands, lés Belges et les
— 8 —
Français ; mais qu'elle tend à l'envahissement égal de toutes
les nationalités.
Conséquences.
Les conséquences de cette maladie sont vraiment déplo-
rables ; nous ne pouvons mieux faire que de les déclarer
pour ainsi dire en tête de notre travail, car nous voulons
saisir les esprits, montrer toute la profondeur de cette misère,
et provoquer des mesures capables de l'atténuer et de la faire
disparaître.
Ces conséquences sont si nombreuses que, pour bien les
analyser et bien les présenter, nous sommes obligé de les
diviser en trois catégories ou espèces qui sont :
1° Conséquences individuelles ;
2° d° familiales;
3° a0 générales.
1° CONSÉQUENCES INDIVIDUELLES. — La maladie est pour
le moins gênante et importune par les sensations qu'elle
donne ; souvent elle est douloureuse, quelquefois au point
de pousser ceux qui en souffrent à des actes de désespoir.
Elle oblige à une séquestration qui peut être de longue
durée et pendant laquelle on est condamné à un ennui éner-
vant, car la privation de l'exercice de la vue ôte presque
tqut moyen de distraction personnelle.
Ce qui est plus triste et plus fâcheux, c'est d'être forcé
d'abandonner le travail, le travail manuel comme celui de
bureau. On tombe donc dans une inaction qui diminue ou qui
supprime les moyens d'existence, ou bien on ne peut plus
suivre ses affaires avec tout, le soin.et toute la diligence
nécessaires, et l'en fait des pertes sensibles qui peuvent con-
duire à la ruine. De plus, la maladie oblige à des dépenses
plus grandes que celles de la vie saine et habituelle, de sorte
que la modeste économie, l'aisance ou la fortune s'usent par
les deux bouts.
— 9 —
Pendant ce temps de chômage obligatoire, les enfants ces-
sent leurs études, et les adultes leur apprentissage; pour peu
que la maladie se prolonge, voilà des êtres qui conserveront
pour toujours une infériorité d'instruction ou d'habileté dans
un métier, et qui seront réduits à adopter une profession
inférieure. ■■• . . -
Si l'affection a été très aiguë ou de très longue durée, elle
laisse nécessairement des traces qui créent soit un simple
affaiblissement de la vue, soit une infirmité plus sérieuse,
-soit même la cécité avec toutes ses suites désastreuses.
Dès qu'il en est arrivé à ce point d'une diminution très
notable dans une fonction aussi essentielle que celle de la
vision, non-seulement l'individu devient incapable, mais
encore il est exposé à mille accidents de coups, de chutes,
de blessures qui le harcellent, lé rendent incertain et timide,
même hébété, ou qui le frappent dans son intégrité et quel-
quefois même le tuent. Il n'y a pas longtemps, une pauvre
femme à demi-aveugle s'est égarée dans les sentiers de la
Boudzareah, a roulé contre des pierres, s'est fracturé les
deux cuisses et a succombé peu après. Dans la vie sauvage
chez les Arabes, l'altération prononcée delà vue ou la cécité
équivalent à un arrêt de mort pour un temps certainement
peu éloigné. Ces malheureux ne tardent pas à faire quelque
chute horrible autour de leurs huttes ou de leurs tentes.
Aussi voit-on peu d'aveugles parmi eux dans les campagnes,
les infortunés succombant tous soit par désespoir, soit par
quelque accident violent.
Les maux d'yeux altèrent singulièrement la physionomie
et l'attitude normale du corps. Les traits se contractent et
deviennent grimaçants ; le pourtour des yeux se plisse et se
creuse dérides précoces; les paupières se déforment; les cils
tombent; le globe oculaire se détourne en strabisme; le
regard est fuyant, mobile, incertain, honteux pour ainsi
dire ; les ailes du nez et les lèvres s'épatent. La tête prend
' des attitudes vicieuses ; elle tombe en avant et fléchit sur l'un
- 10 -
ou sur l'autre côté. Le corps se voûte ; on marche en évitant
toujours le soleil.
Enfin la santé générale s'affecte profondément. Les' enfants
qui se renferment dans les chambres, dans les cours ou dans
les rues obscures et humident deviennent pâles ; ils ne crois-
sent pas, et s'ils ont quelques dispositions à la scrofule ou au
rachitisme, cet étiolement provoque les manifestations de
ces vices constitutionnels et d'autres maladies qui prennent
volontiers un cours fâcheux.
Forcément l'intelligence est troublée ou arrêtée dans son
développement; ces misérables petits ophthalmiques que l'on
voit dans nos ruelles d'Alger, à Mustapha, àlacitéBugeaud,
dans les orphelinats de Mustapha, de Bouffarick, sous les
huttes arabes et dans les villages kabyles, sont des sortes de
crétins qui ne peuvent plus reprendre le niveau moral ni
physique auquel arrivent les autres, si la maladie les tour-
mente depuis leur plus jeune âge jusqu'à vers douze ou qua-
torze ans.
2° CONSÉQUENCES FAMILIALES. — La maladie introduit
toujours le désordre et l'angoisse dans les familles; celle
dont nous nous occupons est une des pires, sous ce rapport,
car dès qu'elle a touché un de ses membres, celui-ci devient,
non-seulement un agent de trouble, mais encore un danger
pour, les autres ; il est contagieux et il peut propager son
mal à tous ses proches.
Lorsque l'ophthalmie est très aiguë, elle charge le groupe
familial d'un infirme pour qui elle est désormais obligée de
travailler; si elle est chronique, elle oblige à l'inaction et
amène avec elle la misère et le désespoir. Si le père vient à
être frappé, c'en est fait de la famille; c'en est fait d'un
groupe de colons ; tous doivent renoncer à l'espoir de l'ave-
nir ; il n'y a plus que la misère en perspective, le retour
dans la mère patrie afin d'y retrouver des compassions et un
soutien. Enfin c'est la dissolution de tous les intérêts, de'
—.11 —
tous les efforts, parfois même des sentiments et des idées.
Que si les enfants arrivent malades jusqu'à l'âge de vingt
à vingt-cinq ans, ils ne peuvent contracter mariage qu'en
courant mille risques des plus fâcheux. Les enfants qui nais-
sent de ces unions ne tardent pas à contracter le mal et à
s'étioler. Chaque époux est un danger pour son conjoint si
celui-ci était sain et pour leurs enfants ; l'un des deux ne
tarde pas à défaillir, à interrompre ses devoirs, et la ruine
pointe à l'horizon de ce mariage formé dans des conditions
mauvaises.
3° CONSÉQUENCES GÉNÉRALES. — L'habitude des maux
d'yeux dans un pays inflige à ses habitants un aspect parti-
culier, qui choque et fait peine à observer. Il est très pro-
noncé dans les villes d'Egypte, à Tanger, à Tunis ; il l'est à
Alger, à un degré moindre, sans doute, mais pourtant affli-
geant; et il se reproduit dans les villes et villages, dans
toutes les rues et pour ainsi dire dans toutes les maisons. Il
est très caractéristique vers la fin de l'été et en automne,
c'est-à-dire à l'époque où régnent surtout les maux d'yeux
avec leurs complications aiguës et de longue durée.
Cet aspect est celui d'un grand nombre de gens qui se.
sauvegardent le plus qu'ils peuvent contre les réverbéra-
tions solaires ; qui sont continuellement'occupés à frotter, à
essuyer leurs yeuï ; qui sont maladroits et lents pour che-
miner ; enfin qui sont obligés de se faire guider pour par-
courir les rues. Il y a là quatre catégories de personnes
affectées à des degrés différents. On s'habitue peu à peu à
cette physionomie insolite ; mais lorsqu'on arrive de France,
on en est de suite frappé. Au bout de quelques jours, les
étrangers ne manquent pas de s'exclamer sur la grande
quantité d'infirmes qu'ils rencontrent au dehors et sur l'as-
pect particulier de la population.
A. En effet, dans les rues, on voit d'abord beaucoup de
personnes qui louchent ou quiportent des conserves, les unes
_ 12' —
bleiies ou vertes, les autres enfumées ; un grand nombre
d'autres qui ont des bandeaux qui leur couvrent en partie ou
en totalité, qui un oeil, qui les deux yeux. On ne tarde pas à
observer qu'elles gagnent de préférence le trottoir placé à
l'ombre ; d'autres vont la tête baissée et les mains devant
le front et les yeux, la relevant par instant pour regarder au
loin, la .figure grimaçante, un oeil tout fermé ou louchant,
l'autre à peine ouvert. Dès que le soleil est éclatant, les
hommes adoptent des ombrelles, des chapeaux à bords larges
et rabattus sur le front ou placés de côté de manière à
cacher entièrement l'un des deux yeux.
Dans les maisons, les enfants malades sont groupés et
jouent dans les galeries, dans les corridors ou au seuil des
habitations lorsqu'elles bordent une ruelle ou une rue étroite
et généralement sombre. Si ces petits malheureux se lèvent
et vont dans un endroit plus éclairé, ' ils font mille contor-
sions et prennent les poses les plus forcées pour échapper
aux réverbérations.
B. Lorsque la maladie est à la période de catarrhe, on ne
voit que des gens se frottant les yeux, qui avec les doigts,
qui avec un pan de vêtement, le bord d'un chapeau mou, un
'mouchoir. Les Arabes du sud s'essuyent eux-mêmes et les
uns et les autres avec le bas de l'épais burnous multicolore
qui n'est jamais lavé et qui passe ainsi d'oeil en oeil, portant
avec lui des sécrétions contagieuses, Tous ces malades ont
l'aspect larmoyant ; les enfants ont les paupières rouges et
garnies de croûtes de suppuration, les narines enflammées
et toujours humides, la lèvre supérieure épaisse; mille mou-
ches voltigent autour d'eux et vont, de leurs pattes et de leur
trompe, piétiner et sucer avidement les matières qui s'échap-
pent des paupières.
C. On rencontre aussi bon nombre de personnes qui
n'avancent qu'avec précaution, se heurtant souvent aux pas-
sants, aux reliefs des vitrines, aux chiens couchés sur le
trottoir ; elles hésitent, tantôt ne pouvant regarder qu'à la
— 13 —
dérobée, tantôt fixant sans bien voir ; se trompant sur la
nature des objets ou gens qu'elles ont autour d'elles ; tom-
bant souvent, se faisant bousculer par les portefaix arabes,
renverser'et blesser par les chevaux et les voitures.
D. Enfin il y a le groupe des aveugles ; ceux-là s'en vont
soit un bras, soit une main appuyés à l'épaule d'un conduc-
teur attentif. On voit quelquefois une queue de quatre ou
cinq vieux israélites, conduits par un borgne, se tenant tous
par la basque ou par une épaule, cheminant ainsi sous nos
arcades. A Tunis, ils font queue tout le long d'une corde ou
d'un grand bâton qu'un enfant tient en avant. D'autres vont
isolément, s'aidantdela canne pour reconnaître les objets,
pour s'orienter dans les rues. «
Ces pauvres diables ne font plus de longs jours dès qu'ils
sont aveugles. Ils ne tardent pas à être victimes de quel-
que accident dans les escaliers ou sur la voie publiqne.
Il y a certains groupes qui représentent, sous un petit
nombre, tous les types particuliers et cette physionomie
générale ; ainsi, on n'a qu'à rencontrer en été, dans l'après-
midi et par un soleil un peu vif,' une bande des enfants de
l'orphelinat de Bouffarick ; on aura la représentation exacte
de la population de louches, de chassieux que nous venons
de décrire ; il n'y manque que ceux qui ne peuvent sortir et
qui gisent à l'infirmerie à cause de l'excès de leur mal.
Il est facile de comprendre que ces infirmes précoces ne
peuvent pas suivre les classes, même élémentaires, ni sur-
tout les cours plus élevés et plus compliqués, avec assez
d'assiduité pour en tirer le même profit que les enfants sains.
Et comme ce sont justement les familles les plus pauvres et
les plus ignorantes qui ont le plus de malades, il en résulte
que ces petits malheureux ne peuvent sortir, par l'instruc-
tion, dé leur condition basse, et que les derniers rangs du
peuple conservent.cette triste imbécillité qui est le partage
de l'ignorance.
'__ Une fois qu'ils arrivent à l'âge adulte, les mêmes infirmes
— 14 —
de corps et d'esprit sont tout à fait incapables d'entrer en
apprentissage dans une profession d'art; la faiblesse de leur
vue, les fréquentes rechutes, la perte d'un oeil, leur ôtent la
précision d'action et le temps nécessaires; ils sont réduits à
des métiers-grossiers ; et encore, sont-ils souvent obligés de
quitter et de fuir le travail des champs, à cause de l'effet
y insupportable du soleil, des vents et des poussières sur leurs
yeux.
Ainsi donc, aspect maladif d'une partie de la population,
défaut d'instruction, absence de capacité pour les profes-
sions d'art, chez les, garçons comme chez les filles, voilà '
trois grands inconvénients généraux. Ils ne sont pas les
seuls.
Déjà nous remarquons que la plupart des jeunes gens
d'Algérie qui se présentent pour s'engager dans l'armée ne
sont pas acceptables. Ils portent des granulations, des traces
très caractéristiques d'une maladie ancienne et ont une sen-
sibilité et une faiblesse de vue incompatibles avec le service
militaire. Si, par inattention, on en reçoit, ils ne tardent
pas à entrera l'hôpital et à réclamer leur réforme ; on la
leur accorde, non-seulement à cause de leur infirmité, mais
encore parce qu'ils exposent leurs camarades à contracter
leur mal.
La colonie doit donc craindre de manquer d'hommes aptes
à la défendre au besoin, surtout dans les campagnes.
Elle doit craindre encore de voir des individus nombreux,
des familles entières la quitter, les uns éventuellement, les
autres pour toujours. En effet, un certain nombre de ma-
lades vont passer trois ou quatre mois, ou même une année
en France, dans la pensée que leur affection est entretenue
par le climat d'Algérie et que celui de France sera plus favo-
rable et permettra la guérison. Ils ne tardent pas à recon-
naître que ce déplacement ne leur profite pas et ils revien-
nent découragés, souvent plus malades qu'auparavant parce
qu'ils n'ont pas pu se soigner. t
— 15 —
D'autres rentrent définitivement dans leur première patrie,
la plupart du temps ruinés et emmènent avec eux une
famille qui devait faire souche dans ce pays d'adoption. Plu-
sieurs fois j'ai vu arriver à Alger des groupes de quatre ou
cinq parents et enfants, venus de loin et sains de corps et des
yeux. Pendant que le père et la mère cherchaient du travail ou
attendaient leur installation dans un village, le plus petit en-
fant était mis à la crèche ; au bout de huit à dix jours, il offrait
les premières 'traces d'une ophthalmie aiguë; alors la mère
ne sortait plus et restait de garde auprès de lui; bientôt elle-
même gagnait le mal, puis le père; tout cela s'en allait à l'hô-
pital et en sortait quelques mois après, l'un avec la vue très
affaiblie, l'autre borgne, le troisième aveugle, tous encore
granuleux; et ils n'avaient plus qu'une ressource, celle de
demander et d'obtenir de s'en retourner gratuitement dans
leur pays qu'ils n'auraient jamais dû quitter. C'est bien pire
encore lorsque l'ophthalmie pénètre dans une famille de
colons déjà anciens, accoutumés au climat, attachés au sol
ou aux affaires par une prospérité encourageante, mais
obligés tout à coup de plier bagage, de vendre et de quitter-
le pays, ruinés et désespérés. La colonie perd donc beau-
coup de ses immigrants et de ses occupants par suite de
maux d'yeux qui leur ôtent tout moyen de travail et de sub-
sistance.
Nous avons dit que c'est parmi les pauvres que l'ophthal-
.. mie exerce le plus de ravages. Or, les pauvres sont nombreux
en Algérie. Aussi lorsqu'ils sont atteints au point de ne plus
pouvoir travailler, bien vite ils sollicitent des secours,
d'abord dans leur famille, ensuite parmi leurs ainis, enfin
auprès de la société collective. Il faut que les personnes cha-
ritables, que les institutions de toutes espèces les assistent.
Tout d'abord ils assiègent et surchargent leurs hôpitaux où
ils font des séjours excessivement longs ; beaucoup en sortent
guéris ou simplement améliorés, quelques-uns plus infirmes
ou même aveugles. Alors ils sollicitent le pain, le vêtement.
— 16 —
le logement à la charge de tout le monde. Ces tristes néces-
sités obèrent tous les budgets ; on fait tout ce qu'on peut,
mais on est obligé de laisser bien des misères sans sou-
lagement. ~
Je suis- convaincu que chaque année il y a pour le moins
deux cent cinquante yeux qui se perdent en Algérie, parmi
nos deux cent cinquante mille colons ; que ces accidents font
à peu près soixante aveugles et cent trente borgnes; que, de
ces soixante infortunés, il en reste à peu près quarante clans
le pays, et que, sur ces quarante, vingt à vingt-cinq, tout à
fait misérables, tombent complètement à la charge de l'assis-
tance privée ou officielle. Assistance insuffisante sous tous
les rapports .et particulièrement sous le suivant, qu'aucune
des trois provinces n'a encore pu élever un asile pour les
aveugles, asile d'éducation et d'instruction pour les jeunes,
de travail pour les adultes, de pure subsistance pour les plus -
âgés. Multiplions ce chiffre par quinze ou vingt ans et nous
aurons, après défalcation des décès probables dans cette
période, une assez forte liste de gens aveugles par suite
d'une seule cause, l'oplithalmie granuleuse. Je ne compte
pas ceux qui doivent leur cécité' à d'autres maux d'yeux ou à
des accidents.
On peut bien penser qne ces maladies et ces infirmités qui
ont toutes ces conséquences blessantes pour les individus,
pour les familles et pour la société, apportent une entrave
bien puissante à l'essor de la colonisation et à la formation
d'un véritable peuple en Algérie. Autrefois, c'était la fièvre
intermittente qui jouait ce rôle de dissolution; elle a été
vaincue par la découverte et l'emploi vulgarisé d'un médi-
cament précieux ainsi que par les défrichements et les plan-
tations qui ont amené la salubrité. Maintenant c'est
l'ophthalmie qui dissocie les groupes, empêche le travail et
trouble les intérêts. C'est ce triste fléau des yeux, pire que
le choléra, le typhus et les mauvaises récoltes; car il est en
permanence; il va s'accroissant en étendue, en gravité. C'est
— 17 —
la calamité actuelle de l'Algérie ^ celle contre laquelle il
faudrait réunir le plus d'efforts, celle qui est la plus difficile
à surmonter.
On voit quelles influences fâcheuses et variées le mal peut
avoir et a effectivement sur les individus en particulier, sur
la masse en général et sur les progrès de la colonie. Il était
intéressant de les indiquer. Nous ne les avons pas tous
rapportés, carnous ne voulons pas trop assombrir le tableau
de ces misères.
. CHAPITRE II.
Natiire dte l'oplrfcliaJïii.ie.
Quelle est donc cette maladie oculaire, si répandue et si
grave, déterminant les funestes effets que nous venons de
décrire?
Est-elle particulière à l'Algérie? D'où vient-elle? Quelle
est-elle? autant de questions qui se présentent de suite à
l'esprit et auxquelles nous devons répondre.
1° L'OPHTHALMIE N'EST POINT SPÉCIALE A L'ALGÉRIE.—
Non, l'ophthalmie n'est pas bornée à nos possessions afri-
caines ; depuis longtemps nous savons qu'elle existe en
Tunisie, au Maroc, au Sénégal, en Espagne, en France, en
Angleterre, en Belgique surtout et dans tout le reste de
l'Europe; que de temps immémorial on la constata en Grèce,
en Asie mineure; enfin qu'elle a en Egypte un foyer immense
et très actif qui semblerait être par rapport à la maladie
oculaire ce que l'Inde est par rapport au choléra, le Mexique
par rapport à la fièvre jaune. Dans toutes ces contrées nous
la retrouvons avec les mêmes caractères que nous décrirons
plus loin et produisant la même calamité pour les basses
classes des populations. Ce n'est donc pas un fruit indigène,
ni un résultat de notre colonisation, c'est une participation au
mal qui afflige aussi tout le littoral méditerranéen, tous les
peuples'avec lesquels nous sommes en relations plus voisines,
2
— 18 -
en même temps qu'il règne encore dans le reste de l'Europe,
de l'Asie et, depuis peu, dit-on, en Amérique.
2° D'où NOUS VIENT L'OPHTHALMIE?—Lorsque les Français
ont envahi l'Algérie et occupé successivement les villes et
certaines étendues de territoires, ils ont trouvé la maladie
oculaire installée et régnant au sein des populations indigènes,
juives, mauresques, turques et arabes. Notre armée ne
l'apportait pas avec elle; elle ne la contracta pas non plus.
Les Français qui la suivirent dans les premières années de
l'occupation ne l'avaient pas non plus et ils ne la contractèrent
pas de suite. Nous démontrerons au chapitre des causes, et
particulièrement de celle que nous décrirons sous le titre de
Contagion, que cette innocuité pour nos soldats et nos premiers
colons français, était due à l'absence de rapports, entre les
indigènes et nous, assez intimes pour établir la communi-
cation du mal.
Mais lorsque les Espagnols, les Mahonnais, les Italiens et
les Maltais affluèrent la situation changea; l'ophthalmie
apparut dans les rangs des Européens avec ces immigrants
et elle se communiqua aux Français et aux Allemands,
justement en raison de l'intimité des rapports de toutes sortes
qui s'établirent entre eux tous.Il est de notoriété absolue que
ni nos troupes, ni les compatriotes qui les accompagnèrent
ou les rejoignirent ne souffraient aucunement d'une ophthalmie
quelconque. Mais, d'autre part, il est de notoriété que le fléau
sévissait déjà en Espagne, aux Baléares, en Sicile, à Malte.
D'après cela, en Algérie, nous devons le considérer comme
une importation quant aux colons, importation effectuée par
des immigrants riverains de la Méditerranée et comme une
habitude quant aux indigènes qui en souffraient'longtemps
avant notre débarquement et notre prise de possession
définitive. ,
Cette notoriété n'est pas simplement le fait de la tradition
orale ou écrite des souvenirs racontés par les plus anciens ;
elle est confirmée par la clinique de tous les jours qui ren-
— 19 —
contre chez des gens très âgés des ophthalmies dont la date
ancienne, du reste avouée par eux, et par leurs parents, est
garantie par des caractères aussi véridiques et aussi faciles
à lire ou à interpréter que les textes antiques gravés sur les
pierres séculaires. ,
Lors donc qu'on veut savoir d'où provient l'ophthalmie
qui règne en Algérie, il faut entendre que, chez les indigènes,
elle est antérieure à notre conquête; mais qu'à cause de notre
séparation d'avec eux, nous n'avons pu la leur prendre; que
chez les Européens elle est arrivée par la voie des Espagnols,
Italiens et Maltais et qu'à cause de l'intimité immédiate de
nos rapports avec eux, par nourrices, domestiques, écoles,
mariages, unions illicites, jeux et rapprochements multiples,
qu'à cause de cela, nous, Français nous avons reçu le mal
en communication. La maladie existait donc dans les contrées
limitrophes de. la Méditerranée qui ont envoyé des immi-
grants en grand nombre? Oui, certes. Mais si elle y était,
d'où l'avaient-elles reçue elles-mêmes?
Historique. — Nous entrons ici dans l'historique européen
de cette ophthalmie granuleuse sur laquelle on a déjà tant
écrit et qui est maintenant bien connue. C'est une digression
nécessaire à la fin de laquelle nous retrouverons naturel-
lement notre sujet algérien.
A la fin du dernier siècle, l'armée française qui guerroyait
en Egypte avec le premier, consul fut à plusieurs reprises
atteinte d'une ophthalmie qui fut décrite par le chirurgien-en
chef Larrey. Il en rapporta la cause à la chaleur, aux pous-
sières, à la sueur et il ne vit pas que le séjour de nos 'Soldats
dans quelques villes d'Egypte, notamment au Caire,avait
favorisé la transmission d'un mal contagieux de sa nature
et sévissant avec intensité sur la population indigène. On
voit que Larrey n'est pas là sur son véritable terrain d'obser-
vation et qu'il ne saisit pas bien ce qui se passe autoUr de lui.
Il ramène ses troupes en France et, avec elles, l'ophthalmie.
Les Anglais qui nous avaient combattus la rapportent égale-
— 20 —
ment. Avec tous ces hommes qui se meuvent, se heurtent,
se confondent, qui traversent tous les pays, se joignent en
amis ou en ennemis à des hommes venus de toutes parts;
qui s'entassent dans les camps, les ambulances, les hôpitaux ;
avec eux l'ophthalmie pénètre en Espagne, en Angleterre, en
France, en Allemagne, en Italie. Tous les corps d'armée qui
s'entrechoquent en un point la contractent et la conservent
dans leur sein pour la porter dans leur pays, dans leurs foyers.
■Pendant assez longtemps on n'y fait pas grande attention.
Du reste elle ne gagnait que peu à peu, de manière à
n'épouvanter personne; et puis, les graûds événements,
les puissantes émotions de l'époque empêchaient de distinguer
ce qui n'était pas encore grand ni très calamiteux.'
A la fin, on commença à observer de plus près ; chaque
nation à son tour s'occupa de ce mal auparavant inconnu et
qui régnait sur les militaires. On l'appela Y ophthalmie des
armées. Maison écrivit et on discuta beaucoup avant de bien
reconnaître sa nature exacte.
C'est de la Belgique que nous vint la lumière. En 1857 il
s'y réunit nn congrès ophthalmologique auquel les médecins
spécialistes apportèrent le contingent de leurs souvenirs et de
leurs études. Avec les communications orales et les mémoires
écrits on fit l'histoire presque complète de l'ophthalmie, du
moins sous le rapport de sa provenance, de son transport en
Europe et en Amérique, de sa dispersion et de ses principaux
caractères.
On la trouve en Russie en 1818 au sein des régiments qui
ont participé à l'invasion et à l'occupation de la France ;
puis en Allemagne, en Danemarck, en Prusse, en Portugal,
en Espagne, en Belgique et partout et l'on assigne une date
assez précise à son apparition, fort souvent un mode
circonstancié à son importation. Tous les médecins ne sont
pas d'accord sur la spécialité de l'ophthalmie, ni sur sa
contagiosité. Les Uns accusent encore le mauvais état des
casernes, l'influence des lieux humides, d'une nourriture
- 21 — ■
malsaine ; mais la majorité adoptel'idéede là contagion ;un
médecin éminent soutient que ce, n'est pas autre chose que
la conjonctivite catarrhale ; mais la plupart affirment que
c'est une conjonctivite spécifique, tout-à-fait différente de
celles que l'on connaissait auparavant. Bref* la notion de la
véritable nature de cette maladie surgit au dessus des
dissidences qui sont, du reste, en minorité ; on convient que
toutes les dénominations d'ophthalmie d'Egypte, des armées,
belge, granuleuse, méditerranéenne représentent une maladie
partout la même ; on la surprend à son origine, on suit
sa filiation d'armée en armée, on la voit passer ensuite
dansla'classe civile ; on reconnaît ses manifestations variées
à l'état aigu et à l'état chronique ; on lui donne pour base un
produit particulier appelé granulation ; bref on la dégage de
tous les inconnus qui environnent et obscurcissent toutes les
questions à leur naissance.
Eh bieif ! notre ophthalmie d'Algérie n'est pas autre chose
que celle-là. Elle est sortie d'Egypte avec les armées
française et anglaise et elle s'est peu à peu installée en Europe
et sur tout le littéral méditerranéen. Elle s'est surtout
propagée chez les peuples médiocrement- soucieux de leur
santé et vivant dans Une promiscuité qui favorise la .
propagation des venins ou des virus. Par la même raison
elle s'y est conservée ; aussi la retrouvons-nous florissante
et calamiteuse en Espagne, eii Sicile, aux Baléares, dans la
basse Italie, à Malte.
Nous regardons comme certain qu'elle existait en Algérie
avant notre conquête ; les" souvenirs des Israélites et des
Arabes, les dictons, certains préceptes, quelques habitudes,
enfin les caractères locaux dénotant uue maladie très
ancienne chez des indigènes très âgés, tous ces motifs nous
obligent à accepter que le m al régnait chez eux antérieurement
à notre arrivée et que, déplus, c'est absolument le même 1 que
celui que les médecins européens ont décrit tour à tour, avec
des variantes qui ne portent que sur des détails secondaires.
— 22 —
Ainsi donc, partout, en Egypte, en Tunisie, au Maroc,
en Algérie et dans les différentes contrées de l'Europe, il
existe une ophthalmie identique et elle paraît être sortie de
l'Afrique pour se jeter sur le reste de l'ancien continent et,
plus tard sur l'Amérique. C'est la nôtre.
Mais, dira-t-on, si elle vient d'Egypte, si elle date de
longtemps parmi les indigènes de toute l'Afrique, pourquoi
existait-elle exclusivement dans cette portion de l'ancien
continent. C'est ce que nous recherchons au chapitre des
causes.
- 3° QUELLE EST CETTE OPHTHALMIE ?
C'est une conjonctivite de nature spéciale, qu'on ne peut
définir d'un trait, mais seulement en indiquant ses principaux
caractères.
1» Le premier de tous, c'est qu'elle est remarquable par la
' tendance à la formation ou par la formation confirmée de
petites tumeurs vésiculiformes ou charnues, d'abord à la
surface, puis dans l'épaisseur même de la membrane dite
muqueuse qui revêt la face interne des paupières.
2° Par la sécrétion d'une matière purulente ou muco-
purulente douée de la propriété, dite contagieuse, de repro-
duire une maladie de ia même espèce dans des yeux sains
lorsqu'elle est mise en contact avec eux.
3° Par une variété de formes qui peuvent se résumer en
deux principales, une très aiguë dite ophthalmie purulente,
une seconde chronique dite ophthalmie granuleuse ou
granulite.
4° Par la faculté de gagner en profondeur et d'altérer
successivement les éléments qui composent l'organe de la
vision, de se compliquer d'altérations multiples et variées et
même d'agir très déplorablement sur l'ensemble de la santé.
5° Par la triste propriété qu'elle possède de s'étendre d'un
■individu à un autre, de cheminer ainsi à travers les différentes
localités.
— 23 —
6° Par celle de s'installer et de régner dans le monde
entier, quelques soient les conditions spéciales à chaque
zone.
7° Par sa conversion en état sporadique, traversé de temps
à autre par des éclatements aigus assez nombreux pour cons-
tituer des épidémies.
• 8° Par sa préférence pour les classes pauvres au sein
desquelles rognent l'entassement, la promiscuité, l'ignorance,
c'est-à-dire les conditions les plus favorables à la propagation
et à la stagnation des maladies contagieuses ; pour le bas-
âge, pour la saison chaude, pour toutes les personnes
affectées d'irritations oculaires innocentes ou employées aux
soins envers les ophthalmiques contagieux.
9° Par des alternatives d'amélioration et d'aggravation
qui tantôt font croire à la guérison, tantôt à une attaque
absolument nouvelle et; toujours, aboutissent à des compli-
cations déplus en plus sérieuses.
Est-ce à dire qu'il n'existe ici que l'affection granuleuse ?
que toutes les personnes qui souffrent des yeux en Soient
atteintes? Non pas, nous entendons seulement que cette
espèce d'ophthalmie est de beaucoup la plus fréquente sur
toutes les populations qui occupent le Tell et les oasis.
Nous avons fait, d'après nos registres, un relevé qui
comprend, 1° le nombre de personnes reçues à notre consul-
tation ou visitées chez elles depuis cinq ans ; 2°les différentes
espèces d'affections oculaires que nous avons eu à reconnaître
et à traiter. Eh bien sur un peu plus de 9000 malades,
7500 étaient atteints de la conjonctivite aiguë purulente ou
de granulations, c'est-à-dire les '/g""" 5 proportion qu'il
faudrait renverser pour exprimer l'état sanitaire en France,
en disant que les 8/6oi0i des ophthalmiques ont des maladies
autres et que i/smK seulement et même moins offre des
granulations.
Celles qui sont les plus communes, après la granuleuse,
et qui ont le pluâ de ressemblance avec elle sont :
— u —
A. — La conjonctivite catarrhale, très rare, si rare en
Algérie que pendant les quatre premiers mois de ma pratique
à Alger, je n'en ai pas vu un seul cas sur environ 600
malades. Dans les cinq années que je viens d'y passer, à
même de porter mon examen attentif sur la population civile
et sur les troupes, je n'ai pas constaté plus de 10 cas de
conjonctivite catarrhale par an. En France, sur 20 malades
il y en a cinq, et dans certaines saisons 7 et 8, qui consultent
pour l'affection catarrhale.
B.—La conjonctivite dite lacrymale, parce qu'elle résulte
de la stagnation permanente des larmes entre les paupières,
suite de l'obstruction des voies lacrymales. Elle est particu-
lièrement fréquente chez les femmes espagnoles et elle s'allie
souvent à la granuleuse.
C. — L'ophthalmie pustuleuse dite aussi lymphatique,
strumeuse ou scrofuleuse, laquelle attaque de préférence la
conjonctive qui recouvre le globe oculaire et se montre souvent
aussi sur la cornée. C'est la maladie principale des Israélites
de tout âge et de tout sexe; ellefavorise beaucoup la contagion
granuleuse, soit pour la réception, soit pour la transmission.
D. — L'ophthalmie par abcès de la cornée due soit à des
boutons de petite vérole, soit à la cachexie paludéenne,
dysentérique, tuberculeuse ou famélique. Elle se rencontre
chez les Arabes et elle produit, chez eux, des complications
si graves que, presque toujours, elle désorganise l'oeil et éteint
la vision.
Nous aurons soin, à propos du diagnostic différentiel, de
séparer ces maladies l'une de l'autre et d'aider à bien les
reconnaître.
Au point où nous en sommes, nous ne pouvons continuer
la description du mal qui dévore nos populations sans avoir,
au moyen de preuves sans réplique, établi la réalité de son
existence en Algérie. Jusqu'à présent nous nous sommes
contenté d'affirmations ; mais tout le monde, et particulière-
ment des médecins ne se déclarent pas satisfaits pour si peu
- 25 —
et l'on demande, on exige même des témoignages positifs.
Existence positive de l'affection granuleuse en Algérie.
— J'avoue que tout le premier je suis étonné et presque
scandalisé d'être obligé de soutenir une opinion "qui semble
indiscutable, fondée depuis longtemps sur des travaux nom-
breux et sérieux et sur la notoriété publique. Mais il y a des
médecins qui ont nié, qui nient encore la présence de la
maladie granuleuse en Algérie.
En effet, le congrès ophthalmologique de 1857 a retenti
des assertions du Dr Furnari, déclarant qu'il n'avait nulle
part rencontré la maladie granuleuse.en Algérie. Ce médecin,
envoyé aux frais de l'Etat pour étudier l'ophthalmie dans ce
pays, observa surtout dans la province d'Oran ; il dit avoir
visité des Arabes dans les marchés et chez eux, et il déclare
qu'ils sont, ainsi que les colons, exempts de la granulation.
A différentes reprises d'autres médecins, moins autorisés,
il est vrai, que le Dr Furnari, qui s'était fait une réputation
en oculistique, avancèrent aussi que la conjonctivite granu-
leuse était inconnue en Algérie.
Il y a six ans environ, un jeune médecin militaire pré-
senta, à la Société de médecine d'Alger, un mémoire dans
lequel il soutenait également qu'il n'avait observé en aucun
point de la grande Kabylie ce que les auteurs, notamment
les Belges, ont décrit comme étant la granulation.
A Alger, j'ai entendu plusieurs confrères énoncer avec la
plus grande assurance que l'ophthalmie égyptienne n'existait
pas dans le pays. ■ -
On le voit, toutes les convictions ne sont pas les mêmes
sur ce sujet et il y a encore deux camps, l'un de la minorité
et l'autre de la grande majorité. Il faut prouver à la minorité
qu'elle a tort.
Or, les témoignages en faveur de l'existence des granula-
tions sont de beaucoup les plus nombreux.
Ils ont aussi une plus grande valeur, car beaucoup sont
— ^6 —
dus à des médecins qui avaient pu faire en Europe une
étude consciencieuse de la maladie granuleuse avant de se .
déclarer au sujet de celle d'Algérie.
Ils ont, de plus, le mérite d'être positifs, tandis que ceux
du camp opposé ne sont que négatifs.
A moins de soutenir que l'ophthalmie dite granuleuse
n'existe nulle part, on ne peut, quand on a vu et étudié pen-
dant quelque temps celle d'Algérie, nier qu'elle ne soit iden-
tiquement la même que celle qui est décrite pour la Belgique,
l'Espagne, l'Italie, etc., la même pour les symptômes, pour
les caractères anatomiques, pour l'évolution, pour les formes
et pour le traitement. Si elle existe ailleurs, elle est donc ici
aussi.
Quand on procède, par exclusion, qu'on fait passer tour à
tour à l'a filière de l'étude la plus correcte les diverses oph-
thalmies connues et exposées dans tous les traités spéciaux
et généraux, on arrive à conclure qu'aucune ne répond aux
caractères assignés à la granuleuse excepté celle qui est si
répandue dans notre colonie.
Si l'on recherche le signe anatomique de la maladie, on le
trouve de suite dans l'existence mille fois constatée et mille
fois évidente de ce qui a été, est et sera toujours décrit
comme étant la granulation reconnaissable, non-seulement
à l'espèce et au nombre des saillies qui les constituent, mais
encore à l'évolution qu'elle accomplit depuis son état nais-
sant jusqu'à sa période régressive. Il n'y a donc qu'à retour-
ner une paupière pour y apercevoir, sans le moindre procédé
grossissant, sans la plus.petite nécessité d'attention, d'exa-
men détaillé ou prolongé, les tumeurs granuleuses dont on
peut également apprécier de suite le volume, le nombre,
l'âge, en un mot tout ce qui consacre sa nature.
La forme chronique et la forme aiguë du mal, la résistance
de l'une et la gravité de l'autre, son éclatement principal
dans la saison chaude, sa filiation d'individu à individu, sa
provenance, son extension, sa qualité contagieuse, tout dit
— 21 —
que c'est bien ophthalmie granuleuse qu'on doit-la nommer.
Nous ne comprenons pas comment des hommes de savoir
et d'expérience, de raison ou de conscience, ont pu dire où
écrire cette fausseté si complète que la granulation ne s'ob-
serve pas ici. Nous excusons ceux d'entre nos confrères qui
en ont parlé sans avoir au préalable jamais étudié une seule
Ophthalmie soUs la direction d'un maître autorisé à enseigner
convenablement; mais nous ne savons que penser d'un mé-
decin en réputation, du Dr Furnari, spécialiste et chargé de
mission, venant ici rechercher et examiner des ophthalmies
et déclarant, après quelques mois de séjour, que la maladie
oculaire du pays n'est pas la granuleuse. Je ne sais comment
expliquer cette erreur vraiment monstrueuse.
J'ai reçu dix mille malades en cinq ans et demi à ma con-
sultation ; des Arabes, des Kabyles des Berbères des oasis,
des Maures, des Israèlistes, des Maltais, Italiens, Mahon-
nais, Espagnols, Marocains, Tunisiens, Allemands et Fran-
çais ; j'ai visité une partie des villes de la province; j'ai
fouillé des douars et des villages arabes, des marchés indi-
gènes, les écoles d'enfants des deux sexes, les cafés où les
adultes s'entassent, les huttes où les femmes.et les filles
restent; j'ai retroussé des milliers de paupières, quelquefois
par trois et quatre cents en un seul jour, dans une course
d'exploration ; partout et toujours, en tous lieux, sur toutes
les races, à tout âge, chez les deux sexes j'ai rencontré la
granulation, l'ophthalmie granuleuse avec ses caractères
les plus tranchés, les plus indiscutables. En un mot, c'est la
maladie du pays et s'il arrive à un médecin quelque peu in-
téressé à connaître la vérité et quelque peu au fait de la pa-
thologie oculaire de douter encore, il sera mille fois assuré,
après la lecture de ce travail, que c'est bien, tout à fait bien,
de cette détestable affection qu'il s'agit pour notre beau et
maltraité pays.
Avant de m'occuper des maladies oculaires en Algérie,
j'avais consacré près de quatre-années à suivre la clinique
— 28 —
la plus abondante et la plus instructive du monde entier;
celle du célèbre Dr Desmarres et de son fils aîné. Six mille
malades par an y sont reçus, examinés et traités, parmi les-
quels on peut compter un.quinzième de granuleux. Aussi je
connaissais la maladie dans toutes ses variétés avant de
venir l'observer dans notre colonie. Mon opinion a donc
pour elle des garanties sérieuses et je me crois en droit de
l'émettre avec cette grande assurance que donnent les longues
études préalables et l'expérience des cinq années passées
ensuite sur le théâtre même de la maladie à Alger.
Nous allons maintenant entrer au coeur de notre sujet et
voir, dans ses principaux détails, ce que c'est que l'ophthal-
mie granuleuse, Il nous semble que, pour avancer en ne
laissant rien d'obscur ou d'inconnu dans l'esprit du lecteur,
nous devons commencer par dire ce que c'est que les granu-
lations .
CHAPITRE III
Des granulations. — On appelle ainsi des saillies qui se
forment sur la membrane muqueuse qui revêt la face interne
des paupières, se replie entre elle et le globe oculaire et
recouvre ensuite la partie blanche de l'oeil qu'on appelle la
sclérotique.
Ce so.nt des petits corps qui commencent comme des grains
de sable ou comme les fines houppes de velours et peuvent,
en grossissant vite ou lentement, acquérir le volume de grains
de chénevis.
Ordinairement leur surface générale a un niveau qu'aucune
granulation ne dépasse; quelquefois on en voit qui saillent
comme de véritables végétations.
Selon leur âge et selon leur état plus ou moins voisin de
la guérison, elles offrent des teintes successives depuis le
rouge foncé jusqu'au blanc mat, en passant par les inter-
— 29 —
médiaires du rose, du rose jaune, du jaune blanchâtre et du
blanc.
D'abord formées dans une localité de la muqueuse qui est
le plus souvent en rapport avec la paupière inférieure, elles
gagnent de proche en proche et envahissent ainsi toute la
cage palpébrale jusqu'à la partie qui se replie et qu'on
nomme les culs de sac. On ne les trouve presque jamais sur
la muqueuse qui recouvre le blanc de l'oeil ; très rarement
aussi sur la cornée; fréquemment dans les voies lacrymales.
Elles commencent à la surface; puis elles s'approfondis-
sent et infiltrent toute l'épaisseur de la muqueuse et du tissu
cellulaire sous muqueux.
Elles offrent des formes très variées qui peuvent se com-
biner entre .elles ou rester uniques. Les unes sont comme des
grains de sable rouge ou rose ou jaunâtre (sablé) ; les autres
en fines houppes (velours); il y en a qui ressemblent à des
oeufs de papillon ou de raie, d'autres à du caviar; on en voit
qui sont comme des pavés en rangées séparés par des fis-
sures, ou bien elles sont implantées en quinconce ; enfin, on
en trouve de grosses comme des bourgeons et même comme
des végétations saillantes et pédiculées.
La maladie granuleuse se caractérise histologiquement
par trois espèces de tissus en rapport avec les trois périodes
principales; 1° cellules et noyaux assemblés; 2° noyaux
seulement ; 3° tissu fibroïde, au sein du tissu et des éléments
normaux plus ou moins altérés.
CHAPITRE IV
Forme «le la maladie
Conjonctivites granuleuses. — Nous connaissons main-
tenant les granulations et nous pouvons avancer d'un nou-
veau et grand pas dans notre •travail en indiquant et en dé-
crivant d'une manière sommaire quelles sont les différentes
■ — 30 —
espèces de conjonctivites comprises sous le nom de cônjonc-,
tivite granuleuse.
Elles sont au nombre de trois.
1° La conjonctivite granuleuse chronique ou granulite
chronique, 2" la granulite aiguë et 3° la conjonctivite puru-
lente.
A. -G-RANULiTE CHRONIQUE. — C'est la forme la plus ré-
pandue chez les Européens ; mais chez ces derniers, elle se
convertit plus volontiers en états aigus. -
Nous avons vu qu'elle peut exister sans presque révéler sa
présence par des signes morbides. On la désigne alors sous
le nom de granulations latentes, non pas parce qu'elles ont
disparu ou sont devenues momentanément invisibles, mais
parce qu'elles ne sont accompagnées d'aucun symptôme qui
les décèle. A son degré le plus faible cette variété de la gra-
nulite chronique ne présente guère qu'un sablé très peu sail-
lant, très peu coloré que l'on confond volontiers avec l'état
normal. Beaucoup de médecins seraient fort'Surpris et tout
disposés à combattre le diagnostic affirmatif d'un plus expé-
rimenté, fait à un moment où la maladie n'offre, pour ainsi
dire, que des caractères négatifs. Mais qu'on attende un peu
qu'on laisse arriver une irritation ou une inflammation et,
de suite, on verra le petit sablé se transformer en grains
très apparents, volumineux même, dont il n'est plus pos-
sible de nier l'espèce véritable. Le plus souvent elle se trahit
par une irritation persistante, à intervalles d'améliorations
qui sont remplacées par des rechutes plus ou moins sérieuses
et qui peuvent se compliquer d'accidents très graves. Chez
les indigènes la granulite chronique conduit volontiers aux
rétrécissements et aux déformations des paupières, aux dé-
rangements des cils et à des abcès de la cornée. Chez les
Espagnols, elle s'approfondit volontiers dans les voies lacry-
males qu'elle obstrue bientôt ; elle subit des poussées inflam-
matoires violentes et capables de revêtir tout à fait les- carac-
— 31 -
tères deTpphthalmie purulente. Chez; les^ Allemands et les
Français, il est rare qu'elle ne tourne pas à la granulite
aiguë et à la purulence la plus dangereuse et la plus conta-
gieuse.
La conjonctivite granuleuse chronique peut devenir et est
fréquemment la source d'accidents variés et graves pour
l'oeil et sa fonction. Elle semble s'endormir pendant la saison
tempérée, et elle se réveille dès que les fortes chaleurs et les
grandes réverbérations lumineuses viennent exciter la sur-
face de l'organe jusqu'alors peu irrité. Après que l'été s'est
déclaré, les granulations rougissent et s'enflamment plus
ou moins. Elles donnent lieu à la sécrétion de matières
muco-purulentes acres et tendant à contracter des propriétés
contagieuses. De sorte que, en'outre des ennuis qu'elles pro-
curent à la personne qui en est atteinte, elles peuvent se
transmettre à d'autres qui l'approchent et répandre par
contagion le mal qu'elles entretiennent.
C'est de la granulite chronique que souffre en général la
population algérienne; c'est elle qui s'étend, qui gagne sans
cesse, en espace, en nombre et en gravité. C'est elle qu'«il
faut surtout combattre, car elle est l'élément générateur de
toutes les misères qui accompagnent ou qui suivent l'ophthal-
mie. On ne se méfie pas d'elle parce qu'elle ne fait pas grand
bruit, parce qu'on la rattache à des accidents de santé ou
de position momentanés, parce qu'elle ne devient conta-
gieuse que par moments. C'est la forme la plus redoutable
parce qu'elle est la plus répandue, la plus difficile à bien
reconnaître, et qu'elle est l'origine presque constante des
autres formes de la maladie.
B. CONJONCTIVITE GRANULEUSE AIGUË OU GRANULITE
AIGUË'. — C'est la deuxième forme ; elle est caractérisée par
le gonflement, la rougeur vive, la saillie et là multiplication
des granulations, en même temps que par des sensations
pénibles et la formation d'une' sécrétion muco-purulente assez
— 32 -
abondante ; la conjonctivite scléroticale participe à cçtte inflam-
mation et se tuméfie sensiblement. Cet état peut se montrer
comme une exaspération de la granulite chronique, ou
comme une suite immédiate de l'inoculation du pus conta-
gieux; il peut aussi être le reliquat d'une conjonctivite puru-
lente granuleuse, blennorrhagique, vaginale ou des nou-
veaux-nés. S'il diminue après avoir eu cette acuité, il
retourne à celui de granulite chronique ; s'il s'accroît, il passe
à la forme violente de conjonctivite secondaire. '
C. CONJONCTIVITE OU OPHTHALMIE PURULENTE. — C'est
la forme la plus intense et la plus grave de l'inflammation de
la muqueuse conjonctivale, accompagnée d'un gonflement
énorme, d'un écoulement purulent très abondant et de sen-
sations extrêmement pénibles de cuisson, de tension et de
corps étrangers roulant sous les paupières. Les deux voiles
qui protègent l'oeil se gonflent au point de former une tumeur
grosse comme un abricot fendu en travers ; on ne peut plus
les entrouvrir pour examiner l'oeil; leur couleur est
violacée.
Cette conjonctivite purulente doit être distinguée en deux
variétés d'après leur origine. L'une est primitive; elle éclate
aussitôt après qu'un pus virulent a été mis en contact avec
un oeil jusque là tout à fait sain et parfaitement exempt de
granulations. L'autre est secondaire, c'est-à-dire qu'elle est
précédée de granulations datant d'une époque plus ou moins
éloignée de celle où l'ophthalmie fait' tout à coup ou peu à
peu éruption.
En Algérie, c'est la purulente secondaire qui est de beau-
coup la plus fréquente ; mais ni les malades, ni les méde-
cins n'ont l'air de s'en douter. Je ne sache pas un seul écrit,
un seul article d'ophthalmologie, une seule communication ,
faite dans une société savante, une seule observation envoyée
au Conseil de santé, dans lesquels on ait formellement, ni
même implicitement noté ce fait considérable et principal,
— 33 —
que l'ophthalmie purulente est secondaire au moins soixante-
quinze fois sur cent. Toutes les fois qu'on a cité des épidé-
mies ou des cas isolés d'ophthalmie purulente, on les a con-
sidérés comme nés brusquement, "sans provocation granu-
leuse antérieure. Et alors on s'est évertué à chercher et à
soutenir les explications les plus fausses sur les causes du
mal. Le premier de tous, le grand chirurgien de l'expédition
d'Egypte, Larrey, mal renseigné sans doute, accuse les vents
et la poussière du désert; il n'a pas vu, ou plutôt les. chi-
rurgiens des corps dont il recevait les rapports n'ont pas vu
que les soldats avaient emporté du Caire la granulite chro-
nique qui avait, du reste, forcé beaucoup d'entre eux à
entrer à l'hôpital et à y rester en traitement pendant que
l'armée faisait son expédition au dehors. Après lui, on con-
tinue à se tromper de la même façon et l'on cherche l'origine
des ophthalmies dans les causes les plus contradictoires,
parfois les plus saugrenues. Nous verrons tout cela un peu
plus loin ; ce sera un chapitre important de notre étude.
Quand on est averti et qu'on tient à connaître la vérité, il
est toujours facile de la tirer du puits profond où elle se.
dissimule. Pour mon compte, j'ai voulu me renseigner exac-
tement et voici ce que j'ai remarqué au sujet de l'ophthalmie
purulente secondaire.
En ôinq années, je l'ai vu se déclarer invariablement dans
les quatre ou cinq mois de la saison la plus chaude ; cela
constitue une fausse endémie ; par trois fois je l'ai observée
à l'état épidémique sur des groupes composés de plusieurs
centaines de personnes. Eh bien! dans tous les cas j'ai trouvé
la granulation à l'origine de la maladie.
Lorsque l'épidémie a frappé Bouffarick en 1869, Je con-
naissais toute la population de cette importante localité ;
pendant deux ans j'avais, chaque mois, visité presque tous
ses malades; je les.savais affectés de granulite chronique.
Après l'épidémie, la plupart de ceux qui avaient perdu un
ou les deux yeux vinrent me consulter; je les reconnus pour'
8
— 34 —
être de mes anciens clients et, en outre, ils portaient toutes
les traces de granulations anciennes et invétérées.
L'année d'auparavant les orphelins arabes de Ben Ack-
noun, au nombre cfe huit cents, avaient subi une ophthalmie
purulente qui avait atteint près de la moitié de ces enfants,
sans toucher au personnel mêlé à eux pour leur entretien.
Je les revis et les examinais six mois après. Je retournai les
paupières à quatre-vingts d'entre eux alignés en bande'dans
un champ bien' éclairé. Un peu plus de la moitié portait la
granulite chronique, c'est-à-dire à peu près quarante-cinq
sur les quatre-vingts. Or, parmi ces quarante-cinq, vingt-
cinq avaient eu l'ophthalmie aiguë six mois auparavant, et
vingt ne l'avaient pas eue. La granulite ne résultait donc
pas exclusivement de l'ophthalmie aiguë ; elle était plus
ancienne, elle préexistait. Du reste, j'ai eu occasion de voir,
avant l'éclatement de l'épidémie, • douze filles séparées du
groupe principal, elles étaient toutes granuleuses. Rien
d'étonnant à cela. J'ai déjà citernes visites aux villages
arabes où j'ai rencontré tant d'enfants granuleux.
Une épidémie frappa également des enfants de l'orphelinat
de Mustapha-Supérieur dans l'été de 1869. J'en connaissais
tout le personnel et je vis successivement des granuleux, au
nombre de quarante-cinq à cinquante, entrer à l'infirmerie
avec des ophthalmies purulentes qui détruisirent sept yeux.
Beaucoup d'autres renseignements peuvent concourir à
établir que la granulite était antérieure à la conjonctivite
aiguë. Voici un exemple tout récent qui va nous servir de
guide :
Un garçon de vingt-cinq à vingt-six ans m'a été amené des
environs de Blidah, il y a cinq jours, affecté de phthisie de
la cornée^gauche, suite d'ophthalmie aiguë contractée dix à
douze ans auparavant, et de purulente de l'oeil droit, avec
trouble diffus de la cornée et imminence d'abcès grave datant
de deux jours et à invasion brusque. Il affirme qu'il ne
souffrait aucunement de cet oeil avant cet accident, qu'il
- 35 - .
avait la vue très bonne ; en un mot, il tend à me faire croire
que c'est une purulente primitive. Mais je ne puis pas un
instant, être dupe de cette assertion, car je trouve le gonfle-
ment de la muqueuse palpébrale trop peu prononcé par rap-
port à celui de là muqueuse bulbaire, et j'en conclus que la
portion palpébrale de cette membrane est depuis longtemps
altérée, passée à l'état fibroïde, rétractée par la granulite
chronique, par conséquent incapable de subir cette tuméfac-
tion considérable qu'elle offre lorsqu'elle est encore normale-
ment constituée.
'Dès ce moment je ne m'entends plus avec mon malade; il
nie qu'il ait eu aucun mal auparavant, et moi j'affirme qu'il
en a toujours eu.
Je commence par me renseigner sur son entourage et
voici ce qu'il m'apprend : Dans sa famille on est, me dit-il,
sujet aux coups de sang vers les yeux ; sa mère est devenue
aveugle il y a sept ans, par suite de coup de sang, et elle est
morte de désespoir. Son père a perdu un oeil delà même
façon. Son frère et sa soeur ont mal aux yeux depuis leur
enfance. Lui, a eu un coup de sang à l'oeil gauche il y a six
ans. Il n'indique rien de précis pour l'oeil droit ; mais il est
bien probable qu'il a pour le moins contracté des granula-
tions.- Nous allons voir que cette supposition est justifiée.
J'en trouve de très évidentes aux paupières de l'oeil gauche ;
elles sont nombreuses, roses et traversées par des cicatrices
qui dénotent un travail d'altération lente, par conséquent
ancienne. A différentes reprises, elles ont eu dès retours un
peu aigus ; le malade l'avoue. Or, peut-on penser que l'oeil
droit en soit resté exempt? Cela n'est guère probable. Le
malade, un peu moins affirmatif, commence à avouer que cet
oeil a quelquefois eu des coups d'air léger, ce qui veut dire
des poussées modérées d'irritation granuleuse. Enfin, en
examinant les paupières, on trouve, comme je l'ai déjà dit,
la portion palpébrale de la muqueuse dure, fibroïde, encore
infiltrée de granulations serrées et enflammées entre les cica-
> ,:, -36 —
triées, ancienhes qui s'y sont formées. Il n'est pas admissible
que des granulations si distinctes se soient formées au deu-
xième ni aù< quatrième jour d'une conjonctivite purulente,
temps depuis lequel celle-ci existe. Donc, il en existait avant
cette maladie aiguë ; donc, elle est secondaire, comme je le
soutenais, et non primitive, comme le voulait le jeune
homme, comme le veulent presque tous les malades. Leurs
assertions et l'inexpérience de beaucoup de'médecins en
pareille matière les ont trompés et leur ont fait avancer des
conclusions inexactes sur l'origine et la cause des ophthal-
mies aiguës.
Ceci est un point de l'histoire de la maladie granuleuse
qui intéresse particulièrement les médecins militaires. Onles
habitue trop à croire que l'ophthalmie naît spontanément,
comme par le fait seul d'une circonstance accidentelle, d'un
refroidissement, d'un courant d'air, d'une influence endé-
mique, et, de plus, à croire encore qu'elle éclate toujours ou
presque toujours sur une muqueuse auparavant saine,
qu'elle n'est pas précédée de granulations. Alors on est dis-
posé à accorder des pensions de retraite à des soldats qui ont
contracté la conjonctivite purulente par suite de la préexis-
tence des granulations, ou, plus rarement, par l'intermé-
diaire de personnes de la classe civile affectées d'ophthalmie
contagieuse. Ni dans l'un, ni dans l'autre cas, ils ne sont
acceptables pour une retraite lorsqu'ils ont perdu un ou les
deux yeux, car leur mal est né de leur imprudence et non
pas des conditions spéciales du climat algérien.
Quoi qu'il en soit, nous venons d'établir que l'ophthalmie
purulente est le plus souvent secondaire. Si ce n'était un
fait d'observation et d'expérience en Algérie, on serait con-
duit, par bien des circonstances accessoires et par le raison-
nement, à admettre l'opinion que nous soutenons. En effet,
ce que l'on s'inocule le plus souvent, c'est de la sécrétion
granuleuse à un état médiocrement virulent. On ne se méfie
pas des personnes qui n'ont qu'un mal en apparence léger et
— 37 —
on ne prend aucune précaution ni pour se préserver soi-
même, ni pour empêcher les enfants entre eux de se conta-
miner. Tandis qu'en présence d'une ophthalmie purulente on
ressent du dégoût, de la crainte ; instinctivement on s'éloi-
gne, on se gare et, autant que possible, on sauve les enfants.
En général donc, on ne prend que du pus à granulations et
non du pus à ophthalmie aiguë, et cette dernière ne naît
pas et ne peut naître directement, mais elle naît secon-
dairement.
CHAPITRE V.
Epidémies. — Nous sommes amené à traiter ici la ques-
tion des épidémies d'ophthalmies en Algérie par deux motifs :
le premier, c'est qu'elles constituent une forme de la mala-
die; le second, c'est que nous venons à plusieurs reprises de
prononcer le mot d'épidémie. Il sera mieux de mise de nous
en occuper de suite, plutôt que de répéter au chapitre de la
marche du mal ce que nous avons à dire des épidémies ainsi
que de ce qu'on a nommé l'endémie algérienne.
Il y a en Algérie diverses épidémies de conjonctivite : les
unes ont été purement catarrhales, les autres ont été vérita-
blement purulentes.
Les premières se distinguent tout de s.uite des autres par
les circonstances suivantes :
1° Elles ont atteint des corps de troupe ;
2» Elles ont frappé des militaires exempts de granu-
lations ;
3° Elles n'ont pas laissé de granulations à leur suite.
Les autres :
A. Ont frappé la population civile exclusivement ;
B. Elles se sont déclarées chez des personnes affectées
antérieurement de granulations ;
C. Elles ont laissé des granulations après leur guôrison
apparente.
— 38 —
Cette grosse affaire si controversée de la différence entre
l'ophthalmie catarrhale violente et l'ophthalmie purulente est
tout de suite tranchée en Algérie, non pas par les symptômes
propres des deux maladies, qui peuvent être égaux en inten-
sité, mais par l'observation de quelques circonstances colla-
térales.
Le climat d'Algérie est peu favorable à la production des
affections catarrhales en général. Nous avons déjà cité cette
-remarque que, dans les six premiers mois de notre pratique
à Alger, nous n'avons eu à traiter que trois ou quatre cas de
conjonctivite catarrhale. Il ne faut donc pas s'étonner que
ces épidémies qui se montrent assez souvent en France, qui
éclatent régulièrement chaque année pendant les saisons
transitoires, soient très rares en Algérie.
Aussi n'en a-t-on rapporté que quelques-unes dans les
mémoires de médecine militaire pour une période de qua-
rante années d'occupation entre lesquelles on compte vingt à
vingt-cinq ans de campagne active, d'expéditions multiples,
longues, éloignées, laborieuses, avec exposition à toutes les
influences ciimatériques et atmosphériques de jour et de
nuit.
Mais la classe civile est moins épargnée, par une raison
dont on va de suite comprendre la portée, c'est que la classe
civile, exclusivement, est affectée de granulations. Or, si peu
communes et si peu actives que soient les causes qui engen-
drent l'état catarrhal, il n'en est pas moins vrai qu'elles sur-
gissent quelquefois et qu'elles trouvent des muqueuses
irritées, malades et très aptes à recevoir leur influence. Aussi
voit-on se produire plus souvent sur la population civile ce
qu'on peut appeler des épidémies d'ophthalmie. Depuis cinq
ans, il y en a eu une qui a sévi sur les jeunes indigènes
orphelins de Ben-Acknoun, une sur les enfants de l'orphelinat
de Mustapha-Supérieur ; enfin une sur les familles de Bouf-
fariçk. Elles ont, nous l'avons dit, frappé des individus gra-
. nuleux pour la plupart. De sorte que ces épidémies sont des
— 39 —
résultats de constitution catarrhale et d'irritations chroniques
disposées à contracter une acuité brusque et excessive.
Je pense que si l'on avait pu observer autrefois et partout,
comme je le fais maintenant et ici, avec une connaissance du
sujet, préparée par une bonne instruction, une expérience
suffisante et avec la possession facile d'un public invariable
et voisin, je crois que l'on aurait expliqué, comme je le fais
en ce moment, ces épidémies de conjonctivite purulente qui
éclataient dans une école, dans un couvent, dans un groupe,
et qui ont été considérées comme provoquées par des condi-
tions purement atmosphériques et propagées par l'air lui-,,
même. On aurait vu que ces groupes sont seulement pro-
pices pour la dissémination des granulations, qu'ils en étaient
atteints de plus ou moins longue date, et que, dans cet état,
il suffisait d'une influence catarrhale momentanée pour
donner lieu à ces explosions terribles qui troublaient' les
esprits, épouvantaient les âmes les plus fermes et laissaient
après elles des misères affreuses.
«C'est de cette manière qu'il faut expliquer les deux épi-
démies dont notre illustre Larrey a fait l'historique malheu-
reusement trop abrégé. Il n'indique aucune des circonstances
qui pourraient, dans l'état actuel de nos connaissances, nous
aider à nous prononcer d'après des données véritablement
scientifiques. Mais en considérant la filiation des événements,
on voit que l'ophthalmie n'éclate pas dans les premiers
temps des marches et des combats les plus difficiles, mais
seulement après que les soldats ont vécu cantonnés dans des
villes populeuses, au Caire notamment, et que, parle moyen
de leurs relations avec les habitants, surtout avec les habi-
tantes, ils ont contracté non-seulement des affections véné-
riennes nombreuses et graves, mais encore des granulations
conjonctivales. Ils ont subi la contagion, la cause efficiente,
puis des granulations, et dès qu'ils ont été remis en cam-
pagne, relativement courte, ils ont ressenti l'influence des
causes irritantes, la chaleur, la réverbération solaire, le
— 40 —
sable, le refroidissement des nuits; alors l'état aigu a rem-
placé l'état chronique et la maladie s'est révélée sous sa forme
la plus grave et la plus saisissante, sous sa forme purulente
épidémique.
Celle de Ben-Acknoun s'est déclarée pendant l'été dé 1869,
au sein d'un rassemblement d'environ huit cents enfants
arabes, recueillis par l'archevêque d'Alger et entretenus'
dans ce vaste établissement agricole, transformé alors en
véritable orphelinat. Un personnel nombreux de frères, de
soeurs, de domestiques et de militaires concourait à cette
oeuvre de charité.
Qu'on veuille bien se rappeler que plus de la moitié des
enfants arabes sont granuleux, que, par conséquent, ceux-ci
devaient l'être dans la même proportion.
L'ophthalmie se déclara chez quelques-uns d'abord, puis
successivement et par dix ou quinze chaque jour, sur plu-
sieurs centaines de ces orphelins. Ils étaient, à cette époque,
assez mal abrités et plus exposés, en raison de cela et sur-
tout de leur habitude granuleuse, à ressentir l'effet de cer-
taines influences atmosphériques. Tout le personnel secourant
resta indemne pendant cette épidémie qui dura plus d'un
mois.
On assiste donc ici à l'éclatement d'une véritable épidémie
d'ophthalmie purulente et à l'action d'une influence proba-
blement catarrhale qui n'a d'effet que sur une matière pré-
parée pour la subir.
L'épidémie de l'orphelinat de Mustapha, qui s'est déve-
loppée d'un bout à l'autre en ma présence, a marché absolu-
ment de la même façon. Mais elle s'est moins étendue :
1° parce qu'il y a moins de granuleux parmi les enfants de
cet asile que parmi lés Arabes de Ben-Acknoun; 2° parce
qu'au fur et à mesure on a pu éloigner ceux qui étaient
atteints des autres et les soigner à l'écart, ce qui a empêché
les contacts de malade à individu sain et borné la maladie
aux granuleux seuls.
— 41 —
Ainsi donc, je considère nos épidémies d'ophthalmies puru-
lentes comme formées de ces quelques éléments essentiels :
le premier qui est constitué par les sujets atteints de granu-
lite chronique; .le second qui consiste dans une influence
catarrhale plus volontiers subie par ces sujets-là ;. le troi-
sième qui est fourni par les cas moins nombreux d'infection
d'individu à individu.
' Endémie. — Chaque année, les cinq mois de juin, juillet,
août, septembre et octobre sont tourmentés par une recru-
descence de la granulite qui cesse de rester latente, qui s'ad-
joint une irritation catarrhale et passe à l'état inflammatoire.
C'est aux mêmes époques que se déclarent les affections puru-
lentes. Ces maladies vont en s'accroissant en nombre et en
intensité jusque vers la mi-septembre; à cette époque elles
s'atténuent, et, pour l'hiver, elles rentrent dans un calme
relatif, pendant la durée duquel les états très aigus sont
rares.
Cette aggravation générale est plus prononcée dans telle
localité que dans telle autre; chacune a son tour. Une année
on entend dire que les ophthalmies ont été extrêmement nom- '
breuses et véhémentes à Orléansville, à Delhys et dans tel
ou tel village. Mais une autre année on signale Bouffarick,
Aumale et d'autres centres comme particulièrement mal-
traités. L'an dernier, c'est Bouffarick qui l'a été le plus ; il a
fallu évacuer une partie de l'orphelinat de garçons; dans le
bourg, une douzaine de personnes ont perdu un ou les deux
yeux. De sorte que l'on est tenté de penser, à l'aspect ou au
récit de calamités locales, qu'elles résultent encore d'une
influence endémique.
Or, il est très difficile d'établir la justification de cette
influence ; dans le plus grand nombre des cas, on ne peut
plus distinguer ce qui appartient à l'habitude de chaque
époque estivale de ce qui appartiendrait à un génie spécial.
En rentrant dans la masse coutumière des cas d'ophthal-
— 42 —
mie en été, on les trouve plus nombreux que dans les autres
saisons, mais plus disséminés, ne se concentrant pas spécia-
lement sur un groupe, sur un établissement, révélant moins
des signes de pseudo-épidémie. C'est ce qu'on a appelé l'en-
démie oculaire de l'Algérie, de même qu'on nomme endémie
fébrile à Rome l'accroissement rapide, habituel en été et en
automne, des fièvres de cette localité.
Or, avons-nous réellement une endémie, c'est-à-dire une
profusion subite d'ophthalmies particulières à l'Algérie et
relevant, comme le veut la définition précise du mot endé-
mie, d'une cause particulière au pays même, cause généra-
trice et non pas simplement excitatrice du mal? Non pas.
Nous avons une maladie qui est permanente et qui s'accroît
pendant trois ou quatre mois, mais qui n'est pas spéciale à
l'Algérie, qui ne dépend nullement des conditions climaté-
riques, ni géologiques, ni autres du pays, mais uniquement
de la propagation de la granulation par voie de contagion.
Et si la saison chaude est pour quelque cho.se dans l'éclate-
ment des ophthalmies, ce n'est pas à titre de cause produc-
trice, mais seulement de cause irritante. Cette saison n'en-
gendre pas, elle excite les affections la plupart du temps déjà
contractées par les individus. On ne peut dire, pour la gra-
nulite, ce qu'on dit à juste raison pour la fièvre intermit-
tente, qu'elle est endémique à Rome, en Algérie. En effet, la
fièvre provient de l'action d'une cause spéciale à ces pays, de
l'influence marématique. Et toutes les autres causes, telles
que la chaleur, le mouvement, la fatigue, la mauvaise ali-
mentation, les défectuosités de l'hygiène, ne sont qu'exci-
tantes et non point génératrices.
Résumons en disant que l'on observe quelquefois des épi-
démies d'ophthalmie en Algérie ; que, le plus souvent, on ne
peut donner ce nom à l'accroissement de l'affection en rap-
port avec la saison d'été; qu'enfin il n'y a pas une endémie
oculaire en Algérie, et que ce terme, employé pour faire image
et toucher les esprits, n'exprime pas la vérité scientifique.
- 43 —
Cette discussion se présentait naturellement avec la ques-
tion de la conjonctivite purulente. Il nous reste maintenant
à indiquer quelques traits afférents à cette redoutable inflam-
mation.
Nous avons signalé ce fait important d'observation,
qu'elle éclate le plus souvent sur des individus déjà atteints
de granulations.
Mais on la voit aussi surgir sur des personnes auparavant
exemptes de tout soupçon granuleux. Ce sont les cas les plus
rares, et leur origine, leur cause productrice se trouve faci-
lement parmi les personnes du voisinage en relation avec
celles-là ; on né manque jamais d'en trouver une qui a servi
à la contagion. Nous aurons occasion de démontrer, lorsque
nous nous occuperons de la grande question de la contagion,
que, heureusement, les ophthalmies aiguës transmettent plus
volontiers la granulite aiguë ou chronique que les conjonc-
tivites purulentes. Reste à savoir ce qu'elles peuvent pro-
duire sur l'individu affecté et sur les voisins, sous le rapport
des granulations et des inflammations.
Il y a une différence considérable entre certaines conjonc-
tivites purulentes et d'autres. Les unes produisent de suite
et laissent après elles des granulations. Ce sont les plus nom-
breuses. Les autres n'en produisent jamais, .quelle que soit
leur gravité. Ce sont les plus rares. Enfin il en est qui, sur-
venant sur un granuleux, font disparaître ces corps étran-
gers rebelles à tout traitement. On se sert de cette singulière
propriété de la purulence pour débarrasser certains malades
de leurs granulations invétérées. Nous né connaissons pas
les motifs de cette différence entre les ophthalmies quant
aux résultats variés qu'elles procurent en se transmettant
par contagion directe.
— 44 -
:, CHAPITRE VI.
Marche : 1° EN EUROPE.— Il serait téméraire d'affirmer
que l'ophthalmie granuleuse a fait sa première apparition en
Europe à la suite de tla campagne des armées française et
anglaise en Egypte. En remontant le cours de l'histoire mé-
dicale jusqu'à celui qu'on a nommé le père de la médecine,
jusqu'à Hypocrafe, on trouve de temps à autre, dans la série
des auteurs, quelques renseignements qui semblent avoir
trait à une affection de la même espèce, c'est-à-dire carac-
térisée par des granulations. Ce qui est plus certain, c'est
que la maladie régnait depuis longtemps dans toute l'Afrique,
particulièrement en Egypte, que déjà sans doute elle y
avait été rencontrée par la double croisade de saint Louis,
rendue célèbre en partie par le grand nombre de soldats et
de chevaliers qui y contractèrent l'ophthalmie et qui furent
ramenés aveugles. Le saint roi créa pour les plus malheu-
reux d'entre eux l'hôpital des Quinze-Vingts.
Mais jamais la maladie ne s'était tout à coup étendue et
aggravée, ni montrée sous forme d'épidémies graves et ré-
pétées, comme cela est arrivé à dater de l'expédition d'Egypte,
d'abord sur les troupes expéditionnaires, ensuite sur les dif-
férents corps et les armées qui eurent contacts avec les sol-
dats revenus d'Egypte. Les Français rentrent dans leur patrie
et la maladie les y suit. Les Anglais, soldats ou matelots,
rentrent en grande partie par le Portugal, le reste en Angle-
terre. Mais à dater de ce moment où le mal débarque, on n'y
fait plus grande attention : 1° parce que ceux qui l'apportent
sont peu nombreux relativement à la masse considérable de
gens de guerre qui sont sur pied dans toute l'Europe;
2° parce que les troupes rentrées en France sont aussitôt
disséminées sur divers points ; 3° parce que l'on ne connaît
pas la maladie apportée et qu'elle n'est pas encore assez
répandue ni assez calamiteuse pour qu'on s'en occupe;
— 45 ■— '
4° parce que mille sentiments, mille passions, mille émotions
autres dominent le bruit qu'aurait pu faire un malheur plus
isolé ; 5° parce que les moyens de communication intellec-
tuelle sont interrompus ou nuls, et que l'expérience de quel-
ques médecins ne peut s'étendre aux autres par des voies
rapides. De sorte que l'on perd la trace du mal jusques vers
1814, 1815 et 1816. Cependant, en Angleterre, on le suit dans
les armées de terre et de mer avec un peu plus d'attention,
mais nulle part avec assez de précision pour que nous puis-
sions maintenant reconstituer la carte de la marche de l'af-
fection chez les étrangers et dans la classe civile. C'est à la
paix seulement, alors que l'on compte anxieusement ses
pertes et ses misères, c'est à la paix qu'on s'aperçoit de
toute l'étendue delà calamité au milieu de certaines troupes.
Ainsi, en 1816 et 1817, les Russes ont contracté la maladie
en France et ils l'emportent en trois corps qui se rendent
l'un à Varsovie, l'autre à Kronstadt et le troisième en
Crimée. En 1819, elle se revêt de la forme purulente épidé-
mique dans ces trois stations éloignées et elle se répand
parmi les' régiments voisins, dans les garnisons, les hôpitaux,
les prisons. En 1834, elle redouble dans les foyers primitifs;
on la signale dans toutes les villes occupées par des troupes.
L'empereur Nicolas s'en émeut profondément et fait prendre
d'urgence toutes les mesures capables d'arrêter ce fléau qui
menace toute son armée. Elles sont si décisives qu'en 1857
l'ophthalmie est très atténuée. Mais elle a franchi les
casernes : avec les soldats rentrés dans leurs foyers, elle a
depuis longtemps déjà envahi les populations des villes et
des campagnes, et celles-ci la rendent à l'armée par l'inter-
médiaire des recrues. De 1816 à 1839, l'armée russe a eu
76,811 atteints.
Le docteur Muller signale la conjonctivite en Prusse en
1813, et en attribue également l'introduction dans l'armée
aux collisions avec l'armée française et au séjour en France
pendant l'occupation.
— 46 —
L'Angleterre l'a reçue de ses soldats et matelots revenus
d'Egypte; elle se répand vite et oblige de suite le gouverne-
ment à créer des asiles, des hôpitaux spéciaux et des cli-
niques qui se forment successivement dans toutes les grandes
villes, puis à Edimbourg, à Dublin. D'après les mesures
prises, on peut juger de l'étendue de la calamité qui vint
peser tout à coup sur les troupes. Les classes civiles ne
tardèrent p'as à être contaminées.
Au Portugal, ' l'ophthalmie n'est signalée dans l'armée
qu'en 1849, malgré que les troupes aient eu très probable-
ment des relations avec les Anglais pendant la guerre de
l'indépendance, de 1802 à 1808. Mais, en raison du caractère
et des habitudes réservées des Anglais, de l'absence de rela-
tions intimes dans les camps et les hôpitaux, l'affection ne
s'est.pas transmise dans une proportion suffisante pour être '
remarquée. On perd donc la filiation entre 1808 et 1849.
Cependant on en retrouve un des chaînons dans une épidémie
granuleuse qui frappa les élèves de la Casa-Pia en 1835.
Ces élèves l'auraient apporté d'un autre établissement
évacué par eux et nommé le Desterro, sorte de vaste caserne
auparavant occupée par des troupes et réputée très insalubre
sous le rapport des yeux, depuis la guerre péninsulaire.
Ici encore on adopte des mesures qui font décroître la
maladie et la font presque disparaître en 1855, mais la popu-
• lation civile en a été infectée.
Dans le Danemark, c'est en 1851 seulement qu'on recon-
naît la présence d'une ophthalmie particulière, contagieuse,
polimorphe et grave. Malgré le débarquement de 50,000
Anglais en 1807, malgré le séjour en France de 5,000 Danois
en 1815 et 1816; malgré la création, en 1842, de vastes
chantiers de chemins de fer qui avaient attiré beaucoup
d'étrangers ophthalmiques, ni l'armée, ni là population da-
noise n'avaient souffert de maux d'yeux avant 1848. A cette
époque et jusqu'en 1851, l'armée danoise se recrute en partie
dans le Holstein, au sein des classes civiles travaillées par
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l'affection granuleuse depuis plusieurs années. La maladie
s'étend par le moyen d'une grande décomposition qui fut
faite à cette époque entre les divers corps de troupes et d'un
classement nouveau; toutes les garnisons sont infectées. En
1853, on compte un granuleux sur cinq soldats. En 1855, on
ramène dans un camp de 15 à 1800 hommes, près Copenha-
gue, 340jeun.es soldats granuleux. Une épidémie purulente
éclate parmi eux seulement et fait beaucoup de victimes.
En Belgique, on ne s'occupe de l'ophthalmie qui régnait
dans plusieurs garnisons qu'en 1833. Elle existait dans le
royaume uni avant la séparation de 1830, mais aucune cir-
constance très grave n'avait appelé fortement l'attention sur
elle. Dès que le Gouvernement s'en fut ému, ce fut pour
prendre une mesure très imprudente, celle de renvoyer en
permission ou en congé définitif 3,000 sur 5,000 granuleux
constatés dans les rangs de l'armée. Dès l'année suivante, en
1835, les médecins et les autorités civiles signalent l'inva-
sion de l'ophthalmie dans les familles de ces militaires et sa
transmission aux parents, aux enfants du voisinage, aux
femmes qu'épousent les granuleux. De ce moment, le mal a
franchi en Belgique ce pas dangereux qui le transporte de
l'armée au peuple, de masses ordonnées, accessibles au trai-
tement, à la prophylaxie, aux masses désordonnées, inacces-
sibles à toute précaution, et depuis lors elle n'a fait que s'y
étendre, gagnant les écoles, les fabriques, les crèches, tous
les lieux où les malades ont entre eux des rapports favora-
bles pour la communication du virus pour les effets de la
contagion. L'année dernière, le docteur Thiry, de Bruxelles,
a signalé l'extension progressive de la granulite dans la popu-
lation ; tandis qu'elle est presque complètement éteinte dans
l'armée.
En Italie, l'ophthalmie granuleuse règne dans la Sicile-
depuis longtemps, sans doute par importation égyptienne
directe. En 1820, le Gouvernement y envoie le docteur Quadri
en mission pour.qu'il eût à signaler les moyens d'améliorer
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l'état sanitaire sous ce rapport. En 1851 et 1852, une épidé-
mie éclate à Capoue, dans le royaume de Naples, avec'une
violence qui compromet le sort d'une partie de l'armée et
oblige à des mesures rigoureuses. Elle se rencontre, d'après
les rapports de Quadri fils, pendant la révolution qui a
chassé les Bourbons de Naples. Dans le nord de l'Italie, elle
sévit depuis longtemps. De 1849 à 1852, on la trouve dans
la population, et elle, a une nouvelle poussée épidémiquedans
les troupes du duché de Parme.
En Grèce, les granulations ont été observées dès la plus _
haute antiquité et elles se sont perpétuées à l'état chronique.
On revoit l'état aigu pendant les dernières années de la
guerre pour l'indépendance, lorsque les troupes égyptiennes
marchèrent contre la Grèce. On rencontre de nouvelles explo-
sions d'ophthalmie purulente parmi les orphelins cantonnés
à l'île d'Egine, après leur retour d'Egypte où ils étaient cap-
tifs et où ils avaient contracté la granulite.
Le docteur Anagnostakis a rendu également compte de ce
qu'il a vu en Egypte ; il y trouve un granuleux sur deux
habitants des villes, une proportion moindre pour les cam-
pagnes . Dans ce pays, la maladie est immémoriale. C'est là
que les armées européennes l'ont prise; c'est delà qu'elle
est partie à différentes fois pour s'étendre plus ou moins en
Europe ; nous l'avons vue en sortir avec notf! armée et avec
l'armée anglaise en 1802; avec les orphelins de l'île d'Egine;
avec les troupes égyptiennes débarquées en Grèce lors de la
guerre avec la Turquie.
Quant à l'Espagne, notre voisine, il importe assez que nous
connaissions la marche que l'ophthalmie y a suivie, ou plutôt
les documents publiés sur cette question, car ce pays est
devenu, pour l'Algérie, le foyer d'apport et de renouvellement
constant de la granulite. Nous avons déjà remarqué que les
immigrants espagnols, anciens ou récents, et que leurs
familles sont infestés de maux d'yeux, et que nos colons
français la reçoivent principalement d'eux. Il n'est donc pas
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sans intérêt d'étudier ce qui s'est passé et ce qui se passe dans
la Péninsule sous ce rapport. ■..
Les renseignements fournis au Congrès par le docteur
Cervera, de Madrid, sont assez incomplets sur- ce sujet.
Après avoir signalé la pénurie d'ouvrages, de médecins et
d'établissements spéciaux d'enseignement et de secours, il
rapporte que le docteur F. Weiler a, le premier, dans ses
ouvrages publiés en 1827, traité la question de l'ophthalmie
militaire espagnole et fait allusion à sa propagation par l'in-
termédiaire de l'armée anglaise qui en souffrait beaucoup
lors de la guerre de l'indépendance. Il réussit péniblement
à composer un tableau dans lequel il note que de 1851 à 1856
on a traité dans les hôpitaux 20,316 soldats ophthalmiques,
sur à peu près 80,000 hommes de troupes permanentes ;
2,069 ont été ^formés pendant ces cinq ans pour cause d'in-
firmité oculaire. Ainsi donc, à dater de 1827 on constate la
présence de l'ophthalmie granuleuse dans l'armée, et'en 1851
on la trouve répandue encore au sein des troupes et, de plus,
dans la population. On la traite dans les hôpitaux civils ;
elle est très commune à l'hospice des orphelins de Madrid, où
l'encombrement et le lavage en commun jouent le principal
rôle parmi les causes productrices. On signale encore le
grand nombre d'enfants qui, pour échapper à la fréquenta-
tion des écoles, s'introduisent dans les yeux des substances
irritantes et surtout le produit d'écoulement des ophthalmies.
Partout on trouve des aveugles en quantité, dans les grandes.
et les petites villes, malheureuses victimes de l'ophthalmie
purulente qui est devenue très commune dans la classe civile."
Le docteur Cervera la signale en Castille, en Valence, en
Catalogne, aux Baléares. Il termine en se plaignant de la
rareté des établissements d'assistance, et il cite avec admi-
ration la générosité de l'association des dames nobles de
Madrid qui lui ont fourni les moyens d'ouvrir un dispensaire
spécial pour les ophthalmies^ En quatre mois, il a pu y rece-
voir et y traiter 250 malades,, ce qui permet de croire qu'il
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