Opinion d'un citoyen sur la situation de la France et particulièrement sur les défections dans le ministère, par H. de Lourdoueix,...

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Pillet aîné (Paris). 1818. In-8° , 124 p..
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Publié le : jeudi 1 janvier 1818
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OPINION
D'UN CITOYEN.
OPINION
D'UN CITOYEN
SUR LA
SITUATION DE LA FRANCE,
ET PARTICULIÈREMENT
SUR LES DÉFECTIONS DANS LE MINISTÈRE.
PAR H. DE LOURDOUEIX,
AUTEUR DES FOLIES DU SIÈCLE.
A PARIS,
CHEZ PILLET AINÉ, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,
EDITEUR DE LA COLLECTION DES MOEURS FRANÇAISES,
RUE CHRISTINE , N° 5 ;
Et chez DELAUNAY, libraire , au Palais-Royal.
1818.
AVANT-PROPOS.
UNE question nouvelle dans nos moeurs
constitutionnelles prit naissance l'année der-
nière à l'ouverture de la session. C'est celle
de savoir si les fonctionnaires de l'Etat, ap-
pelés à la Chambre des Députés, peuvent se
séparer du Ministère dans le vote de la dis-
cussion des lois.
Cette question ne semblait pas d'une grande
importance dans la situation où se trouvait
alors la France. Le Ministère , appuyé d'une
majorité suffisante dans les deux. Chambres,
n'avait aucun désavantage immédiat à redou-
ter de la défection passagère de quelques-uns
de ses membres, et l'affaiblissement qui en
résultait pour lui était d'ailleurs compensé à
beaucoup d'égards.
Rien ne pouvait donc appeler sur cette
question l'attention des citoyens étrangers à
la conduite des affaires; c'était en quelque
sorte pour le Gouvernement un démêlé de
famille; des intérêts particuliers y étaient
I
3
seuls engagés , et ce motif devait suffire pour
éloigner de la discussion les hommes qu'elle
ne concernait pas.
Cet état de choses a cessé d'exister par suite
des dernières élections. La question me pa-
rait aujourd'hui d'une telle importance, que
je ne balance pas à croire le salut du Gou-
vernement et le maintien de nos institutions
compromis, si elle reste plus long-temps in-
décise. J'obéis donc au plus impérieux des
devoirs, en publiant des réflexions qui me
pressent de leur évidence, mais qui ne peu-
vent tenir que de l'opinion publique l'au-
torité et le crédit dont elles ont besoin : et
telle est sur ce point la force de ma convic-
tion, que je sacrifie à la nécessité de les mettre
au jour un grand nombre de considérations
qui seront senties et appréciées par tous mes
lecteurs.
Plusieurs fonctionnaires dont j'admire le
talent autant que je respecte leurs intentions
et que j'honore leur caractère , ont fondé
par leur exemple et soutenu par leurs écrits
l'usage que je me crois obligé d'attaquer.
D'un autre côté le Gouvernement semble ,
par sa conduite à leur égard, approuver les
motifs qui les déterminent : j'ai donc à sur-
3
monter ici et mes propres affections, et la
défaveur qui s'attache à une opinion isolée,
lorsqu'elle est forcée d'être tranchante. J'ai en
un mot à subir tous les inconvéniens d'une
discussion où les théories sont personnifiées,
où les hommes et les principes sont si étroi-
tement liés ensemble qu'on ne peut attaquer
un raisonnement sans toucher à un intérêt ;
qu'on ne peut démontrer les dangers, les
vices d'une doctrine sans que le blâme ne se
répande sur les actions qui sont derrière.
C'est la forêt enchantée du Tasse : la hache
du guerrier ne peut frapper un chêne sans
faire jaillir du sang de l'écorce, sans arracher
un cri de douleur.
Outre ces considérations que je place sans
doute au premier rang, d'autres motifs qu'au-
cun homme ne doit mépriser viennent en-
core m'arrêter dans cette lice. Je vois du côté
de mes adversaires beaucoup de ces belles
illusions , filles de la Vertu et de l'Espérance,
et qu'on no peut attaquer sans avoir contre
soi le coeur et les voeux de ses lecteurs. J'y
vois plusieurs de ces théories brillantes qui
se lient aux plus nobles sentimens et aux
idées les plus généreuses, et fournissent
presque sans effort tous les raisonnemens
I.
4
qui ont cours dans le siècle. A ces spécula-
tions heureuses, à ces idéales beautés dont
le charme est si puissant chez un peuple or-
gueilleux et libre , je ne puis opposer que la
misère et l'imperfection des hommes ; je ne
puis trouver mes argumens que dans l'in-
flexible nécessité, dans la présence du mal
parmi nous , dans la force et la durée des
intérêts qu'il engendre, et dans toutes ces
chaînes terrestres que des dieux jaloux ont
imposées à notre intelligence. Il y a sans
doute de la maladresse à attaquer l'ennemi
quand on le voit maître des hauteurs ; mais
le dévouement ne choisit pas son poste. Si
l'amour du bien public est le premier des
sentimens, c'est qu'il exige le sacrifice de tous
les autres.
OPINION
D'UN CITOYEN
SUR LA SITUATION DE LA FRANCE.
CHAPITRE Ier.
LES hommes qui l'année dernière se sont
séparés du Ministère ont pris pour point de
départ cette proposition qu'ils ont décidée
négativement :
Y a-t-il en France un parti intéressé
à l'usurpation ?
Comme tout leur corps de doctrine est
fondé sur la non existence de ce parti , il
me paraît essentiel d'examiner avec soin la
solidité de cette base; car si elle était fausse,
tout l'édifice s'écroulerait de lui-même, et
je n'aurais plus à attaquer que ses débris.
§ I.
De l'intérêt d'usurpation.
Quand un homme a commis telles actions
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qui se trouvent caractérisées, ou de fautes,ou
de délits, ou de crimes, par rapport à cer-
taines règles de raisons publiques, à des prin-
cipes de morale ou de justice, cet homme a
dès-lors contre lui la raison publique, et les
principes de justice qui sont les bases de
toute société possible. Il a par ce fait un in-
térêt à dominer cette raison et ces principes ;
cet intérêt existera en lui, indépendamment
de sa volonté , indépendamment des circons-
tances extérieures qui pourront ou le favo-
riser ou le réduire à l'inaction.
Si ces circonstances sont telles que beau-
coup d'hommes soient placés sous l'empire
de cet intérêt; s'ils trouvent dans cette simili-
tude de position une force numérique , une
puissance physique qui leur donne les moyens
d'agir, ils marcheront spontanément au même
but et à la même fin. Leurs moyens seront la
collusion et le mensonge; car ils se trouvent
placés de fait dans la ligne opposée à la jus-
tice et à la raison publique. Leur but sera
l'oppression ; car la force numérique ou phy-
sique ne pouvant changer ni la justice, ni la
raison, il faudra qu'ils enchaînent la justice,
pour qu'elle ne puisse les frapper; il faudra
qu'ils rendent la raison muette, pour que ses
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arrêts ne se fassent plus entendre; il faudra,
en un mot, qu'ils oppriment l'opinion, afin de
n'avoir plus à la craindre. Pour opprimer
l'opinion, il faudra qu'ils s'emparent du pou-
voir, et un pouvoir qui a une telle source, un
tel but et de tels moyens, est l'USURPATION.
Après cette définition générale que j'ai dû
présenter dans toute la rigueur des principes,
je passerai à l'application de la règle et je de-
manderai :
§ II.
S'il existe en France des hommes qui appar-
tiennent à l'intérêt d'usurpation ?
Il semble d'abord que l'événement du
20 mars pourrait répondre affirmativement
à cette question ; mais on a cru éluder
l'exemple, en soutenant que le 20 mars n'au-
rait pas eu lieu, si le gouvernement royal
n'avait pas fait des fautes.
Il faut savoir ce qu'on entend par ces fautes.
Si l'on veut dire que les ministres du roi
gouvernèrent de manière à ce que certains
individus furent troublés par l'opinion dans
les intérêts de leurs fortunes , de leur orgueil,
de leur ambition, on ne fera que prouver
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l'existence d'un intérêt d'usurpation; car,
pour que le Gouvernement fit une faute en
troublant cet. intérêt il fallait que ce dernier
fût puissant et redoutable; ce qui, comme on
voit, laisse bien loin la question de son exis-
tence. Mais on attaque ce raisonnement en
objectant que ce ne furent pas les intérêts d'un
parti, mais les intérêts nationaux qui se
crurent menacés par la direction que le Gou-
vernement semblait imprimer à l'opinion pu-
blique; et que le 20 mars n'aurait pas eu lieu,
si les ministres du roi eussent marché fran-
chement dans la ligne des principes consti-
tutionnels, si le peuple n'eut conçu des alarmes
sur ses droits et sa liberté.
Il ne s'agissait, pour les hommes qui ont
fait le 20 mars, ni des principes constitution-
nels, ni des droits du peuple, ni de la liberté,
puisqu'on rappelait Bonaparte.
Ces hommes savaient bien en effet que son
retour ne pouvait s'opérer que par l'érection
d'une grande force militaire; qu'il ne pouvait
se maintenir que par la captivité de toutes
les volontés opposées ; qu'il faudrait par
conséquent l'investir d'une puissance ar-
bitraire, et son caractère n'était point pro-
pre à les rassurer sur l'usage qu'il pourrait
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en faire. Ensuite les chances désastreuses pour
la France d'une guerre contre l'Europe, dont
les armées environnaient encore nos fron-
tières, devaient s'offrir à leur esprit au moins
comme des conjectures. En prenant une part
active à ce complot, en se partageant les
emplois et les dignités autour du pouvoir
qu'ils avaient relevé, ils ont donc accepté la
terrible responsabilité des événemens,et ne
peuvent refuser le reproche d'avoir sacrifié
la liberté publique, les principes constitu-
tionnels et la patrie toute entière au triomphe
de l'intérêt d'usurpation.
L'intérêt qui poussait alors tant de Fran-
çais à cet attentat sacrilège, ne peut que
s'être accru et fortifié par les nouveaux gages
qu'ils lui donnèrent, par les nouveaux torts
dont ils se rendirent coupables envers la
monarchie. Et il est aussi difficile de conce-
voir ce que ces hommes pourraient gagner à la
durée de l'ordre de choses actuel, même par
toute l'extension possible des principes cons-
titutionnels, que de révoquer en doute les
avantages de toute espèce qui résulteraient
pour eux de l'intrusion d'un nouveau pou-
voir usurpateur, quelque tyrannique qu'on
puisse l'imaginer. Ce n'est donc réellement
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pas de principes qu'il s'agit pour ces hommes,
mais d'un intérêt vaste, puissant, actif, qui
s'est emparé d'eux par des faits, par un con-
cours de circonstances fortuites ; qui les pos-
sède maintenant corps et âme, les emporte
vers son but, et est devenu leur raison, leur
volonté, leur politique; qui s'avance par tous
les moyens, se fait jour par toutes les is-
sues , se sert de tous les langages. S'il invoque
les droits naturels, c'est afin de pouvoir agir:
et agir pour lui, c'est renverser. S'il réclame
la liberté, c'est la liberté de marcher qu'il
demande; or, il ne peut marcher que dans
le sens qui est propre à sa nature, et sa na-
ture est l'usurpation. x
Si j'ai donné tant de développemens à ce
chapitre, si j'ai cherché à établir, par des
raisonnemens que je crois irréfragables, l'exis-
tence d'un parti intéressé par ses antécédens
à usurper l'autorité en France, c'est parce
que je compte tirer de ce fait un grand
nombre de conséquences d'où dépend à mes
yeux le salut de la société ; c'est parce que,
dans l'état où se trouve l'opinion publique,
à demi envahie par ce parti, j'ai cru que la
vérité ne devait chercher qu'en elle seule la
force dont elle a besoin pour soulever le
II
voile que le nombre et la collusion pré-
tendent maintenir sur elle, et pour se faire
jour au milieu des rangs serrés de ses en-
nemis.
12
CHAPITRE II.
MAIS comme l'existence d'un intérêt d'u-
surpation ne suffirait pas pour mettre la so-
ciété en péril, si des circonstances favorables
ne donnaient point à cet intérêt la faculté
de se mouvoir , je vais examiner :
1° S'il existe dans la nature de l'homme le
principe d'une tendance au mal.
2° Si, dans l'état où se trouvent nos institu-
tions, ce principe est suffisamment neutralisé
pour qu'on n'ait rien à en craindre.
§ T.
C'EST une illusion à laquelle je ne touche
qu'à regret , que celle qui tend à nous faire
considérer les hommes comme des êtres justes
et bons , organisés pour la vertu , et portés au
bien par instinct et par raison. Sans doute
il serait doux de pouvoir attribuera l'oppres-
sion et à la tyrannie tout le mal qui désho-
nore notre espèce , et de penser que l'homme
sort des mains de la nature avec le type de la
perfection. Mais cette illusion a eu des suites
13
trop funestes pour qu'il soit possible de la
respecter. C'est elle en effet qui a causé les
derniers malheurs du genre humain. C'est
pour avoir cru trouver le bien dans l'état de
nature, que nos philosophes modernes ont
cherché dans la société les vices et les maux
de l'humanité; c'est parce qu'ils n'ont point
fait entrer le mal dans leurs plans de réforme ,
que ces plans si beaux, si réguliers, n'ont pu
s'appliquer à une espèce soumise à l'empire
du mal, c'est parce qu'ils n'ont point prévu
la présence du crime dans leurs beaux édi-
fices, que ces édifices se sont écroulés avec
tant de fracas, et que leur chute a ensan-
glanté la terre.
En général, les hommes vertuenx oublient
trop aisément à quel concours immense de
circonstances diverses ils doivent ces idées
de bien dont la présence dans leur ame y ré-
pand tant de calme et de quiétude. Ils ne
réfléchissent pas combien d' épreuves , de
leçons terribles, de revers, combien d'ins-
tructions et de lumières ont contribué chez eux
à redresser leur raison, à rectifier leur esprit,
à féconder leur coeur pour y faire germer les
sentimens du patriotisme et de la philantro-
pie; à élever enfin leur caractère jusqu'à ces
14
hauteurs où le vice n'est plus aperçu de leurs
regards. Cependant quand on veut s'occuper
du bonheur des hommes, il faut descendre
jusqu'à la terre où ils habitent; il faut les
prendre où ils sont, pour les élever à une
condition meilleure; il faut démêler avec sa-
gacité, avec habileté , les liens qui les em-
barrassent, afin de les en affranchir, il faut en
un mot les voir tels qu'ils sont et non tels
qu'ils devraient être.
L'homme est une créature moyenne dans
laquelle le pur et l'impur, l'intelligence et
la matière, le bien et le mal se trouvent com-
binés ; abandonné à l'état de nature , je ne
vois donc aucun motif pour que ces deux
élémens n'agissent pas alternativement en lui,
puisqu'ils n'auront aucun frein à l'extérieur,
et qu'à l'intérieur les besoins et les passions
ne seront pas moins forts que la conscience.
C'est seulement dans l'état de société que les
dispositions vicieuses des individus se trou-
vent neutralisées, parce qu'elles se balancent
et se contiennent les unes par les autres, et
laissent au bon principe seul le moyen de se
développer. Ainsi l'entrée de l'homme dans
l'état social est un premier pas vers la vertu.
Comme la garantie réciproque des proprié-
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tés et des personnes est la première condition
du contrat, chaque citoyen fait à la masse le
sacrifice de ces dispositions au mal, de ces
puissances nuisibles qu'il a apportées en nais-
sant, et qui ne trouvent plus de place dans
sa nouvelle condition. Le droit de défense ,
le droit de se venger, le pouvoir de conser-
ver et de punir, passent alors de la circonfé-
rence au centre; la société s'en trouve inves-
tie , soit qu'elle les exerce à l'extérieur contre
les sociétés ennemies , soit qu'elle s'en serve
à l'intérieur contre ceux de ses membres qui
violent les conditions du contrat. La Justice
s'assied sur son siége; la balance et le glaive
brillent dans ses mains; la morale s'écrit, les
institutions se fondent , et le nouvel empire
s'élève.
On voit que l'état de société exige implici-
tement l'oppression du mauvais principe : ce
serait, cependant une erreur de croire que ce
principe, qui a sa source dans la nature même
de l'homme, puisse jamais s'en trouver ex-
tirpé. C'est parce que les citoyens sont des
hommes, que les nations se trouvent enta-
chées d'un vice originel, d'un germe de cor-
ruption, dont toutes les institutions doivent
avoir pour but d'arrêter le développement.
16
L'esclavage du mal et la liberté du bien, voilà
le grand problème que les législateurs ont à
résoudre.
Il est facile de concevoir que cet esclavage
du mal ne doit pas être l'ouvrage des gou-
vernails, mais des lois; il doit résulter des
institutions. Quand les institutions atteignent:
ce but, le bon principe se développe de lui-
même; et plus il y aura de liberté pour les
individus, plus les idées généreuses acquer-
ront d'empire, plus les hommes marcheront
rapidement à la perfection, à la vertu; plus
le genre humain s'approchera de la lumière
et de la félicité, plus il s'élèvera vers les
hautes destinées dont il puise le sentiment
dans la bonté et la justice du Créateur. Mais
si les institutions sont vicieuses ou incom-
plètes ; si elles n'opposent pas partout une
barrière invincible au mauvais principe, s'il
peut enfin se faire jour au milieu d'elles, plus
il y aura de liberté pour les hommes, plus le
mal croîtra en force et en puissance, plus il
fera de ravages, plus la société marchera vers
la dissolution.
17
§ II.
Il faut maintenant se demander si, en
France, les institutions présentent, dans l'état
où elles se trouvent, assez de garantie à la
société pour qu'elle n'ait pas à craindre les
développemens naturels du mauvais prin-
cipe enfermé dans son sein.
1°. Le premier point qui s'offre à nos ré-
flexions est le lien qui uuit les hommes au
grand principe de toute perfection.
En ne considérant la religion que sous le
rapport d'utilité sociale, il est impossible de
nier que dans les Etats où elle a de l'influence
la société trouve en elle seule une garantie
qui enferme pour ainsi dire toutes les autres.
L'homme, à son entrée dans la vie, est en
quelque sorte relevé par elle du vice originel
dont son organisation est entachée; à mesure
que ses facultés naissent et se développent,
elle lui inculque les idées sociales , lui pré-
sente sous les formes les plus sublimes, les
plus sacrées, le bien, le beau, l'honnête,
l'utile; elle lui inspire l'horreur et le dégoût
du mal, le nourrit de beaux exemples , de
leçons touchantes; intéresse à la vertu son
18
coeur et ses espérances; elle ouvre à son ima-
gination un champ qui n'a de limite que le
vice; elle lui commande comme un devoir
cette abnégation de soi, première condition
de l'existence sociale ; enfin elle consacre par
son intervention tous les grands actes de
l'existence civile. Et telle est l'importance des
services que celte grande institutrice a rendus
au monde, qu'elle a devancé les conquêtes et
les lumières de la civilisation, en offrant aux
nations encore plongées dans la barbarie un
code de morale et de raison si complet, si
savant, si applicable à la nature de l'homme,
qu il eût fallu au genre humain vingt siècles
de travaux et d'expérience pour trouver les
vérités qu'elle lui enseigne depuis mille ans.
Quelle secourable influence n'a-t-elle pas
exercée sur le sort de l'humanité ? A sa voix,
les fers sont tombés des mains de l'esclave,
les moeurs se sont policées, l'idée de l'égalité
a brillé aux yeux du faible , les droits de
l'homme ont été compris, les devoirs respec-
tifs des citoyens ont été fixés, la modération
et la douceur ont approché du conseil des
Rois, les turpitudes du fait ont perdu leur
fallacieux éclat; le type de la raison a été
préservé, par elle, des orgueilleuses aberra-
19
lions de l'esprit et de la corruption des moeurs;
la sagesse s'est conservée dans ses dogmes ,
au milieu des écarts de toute espèce dans les-
quels le genre humain s'est jeté à diverses
époques. On ne peut donc s'empêcher de
placer la religion à la tête de toutes les insti-
tutions qui peuvent faire triompher la vertu
dans les sociétés, et opposer au mal un frein
indestructible. — Mais, dira-t-on, la morale
humaine, si elle était en vigueur, ne saurait-
elle pas aussi bien qu'elle maintenir le bien
sur la terre? — Et qui maintiendra la morale?
— Les lois, répondra-t-on. — Mais ce sont
les hommes qui font ces lois; et du moment
où l'on admet le mélange du mal dans notre
organisation , il est impossible de ne pas pré-
voir le progrès graduel de ce mal, et, par
suite, la chute progressive de la morale , si le
dernier anneau de la chaîne qui attache les
hommes au bien n'est pas placé au-dessus de
la portée de leurs mains.
Dans l'état où se trouve la religion en France,
la société peut-elle fonder sur elle aucun es-
poir de secours ?
Ici l'esprit s'effraie en voyant la question
de notre salut se compliquer à chaque pas.
20
Ce n'est plus seulement sur la France, c'est
au - delà des Alpes que l'observateur doit
étendre ses regards pour examiner à sa source
l'obstacle qui gène les rouages de notre ma-
chine sociale.
Sans entrer dans la discussion des motifs
qui dirigent la politique de la cour de Rome,
il est incontestable que celte politique n'est
point favorable à notre nouvelle constitution,
et que l'esprit qui souffle du Vatican sur
l'Eglise de France entretient parmi les mem-
bres de cette Eglise des dispositions contraires
aux intérêts que le temps a créés parmi nous
et au développement de nos institutions. On
sait que le Conclave ne prend point en consi-
dération les changemens qui se sont opérés
dans la nation; que les transactions qu'on a
pu obtenir de lui ont paru inapplicables à
notre position actuelle; on sait que le haut
clergé , en possession de l'organisation, de la
discipline, et de la direction des séminaires ,
y maintient l'esprit qu'il reçoit lui-même de
son chef immédiat ; on sait enfin que les jeu-
nes ecclésiastiques qui sortent chaque année
de ces écoles vont porter dans les châteaux
et dans les cabanes, dans les hameaux et
dans les cités, des idées opposées aux inté-
21
rêts de la société et à la direction que doit
prendre l'esprit public.
Il résulte de ce conflit que le gouvernement
se trouve non-seulement dans l'impossibilité
de donner à la religion la part qui lui appar-
tient dans l'éducation du peuple, et de lui
laisser prendre l'empire qu'elle doit exercer
sur les moeurs ; mais qu'il est encore obligé
de combattre l'influence du clergé et de res-
treindre le plus qu'il peut son action à la
célébration du culte.
La nécessité de sortir de cette situation
déplorable est si impérieuse et si pressante
qu'elle fait lever des questions qu'on vou-
drait pouvoir laisser dormir éternellement,
et qu'on ne doit agiter qu'avec beaucoup de
réserve.
Des publicistes profonds ont, dans ces der-
nières années, blâmé les idées d'émancipation
qui avaient dicté tous les actes de l'église
gallicane : ils ont cru voir dans l'amour de
l'ancien clergé français, pour les libertés de
cette église, une de ces tendances pernicieu-
ses que l'orgueil imprime aux hommes quand
il veut amener la dissolution des sociétés ; il
leur a semblé que ce zèle ardent pour des
droits et des priviléges qui mettaient un frein
22
à l'autorité du saint-siége , était une suite de
celte fâcheuse disposition des esprits à regar-
der comme des chaînes et à briser tous les
liens qui font la solidité des empires, et ils
ont traité de conception étroite chez les rois
l'idée d'affranchir leur église de l'influence
trop directe d'un chef étranger.
Selon les écrivains dont je parle, la mo-
narchie religieuse est une de ces grandes
idées qui embrassent le monde et les siècles ,
et devant lesquelles doit s'arrêter l'orgueil
réformateur des hommes; c'est une institu-
tion conservatrice des principes sociaux ,
qui doit préserver la morale et la raison de
l'inconstance des esprits et de la corruption
des moeurs ; qui doit sauver la sagesse pen-
dant les triomphes momentanés du mal et
pendant les accès de folie qui tourmentent
si souvent notre pauvre espèce humaine.
Considérée sous ce point de vue, la politi-
que de Rome devrait être intraitable, absolue,
inaccessible aux séductions de l'esprit du
siècle; elle devrait rester immobile au milieu
de la marche du temps, s'asseoir fièrement sur
ses vieilles doctrines, sur ses vieilles préten-
tions; laisser faire ce qu'elle ne peut empê-
cher, laisser passer ce qu'elle ne peut arrêter;
23
se séparer de qui s'en éloigne; attendre de
l'expérience des peuples, de leur lassitude du
mal, leur réunion à son autorité; ne point
acheter cette réunion, mais la vendre au
profit de la morale et de la religion.
Pour que ce système pût être respecté, il
faudrait prouver qu'il atteint réellement le
grand but d'utilité qu'on lui suppose, il fau-
drait surtout prouver qu'il est possible; mais
quelque grand , quelque imposant qu'il pa-
raisse, il s'écroule devant l'autorité des faits.
Malheureusement on ne peut porter sa vue
sur l'histoire du monde sans voir la cour de
Rome entraînée dans le torrent des erreurs
de chaque siècle , associée à toutes les fautes,
dirai-je le mot? à tous les attentats qui ont
troublé la paix des nations. Depuis le régne
de Louis-le-Débonnaire, où un pape suivait
l'armée du fils révolté contre son père, jus-
qu'aux temps où nous avons vu de nos pro-
pres yeux le chef septuagénaire de l'église ,
quitter son trône pontifical pour venir con-
sacrer à Paris l'usurpation d'un favori de la
fortune , et mettre la couronne de St. Louis
sur la tête du meurtrier du duc d'Enghein,
la politique de Rome s'est montrée partout
insoucieuse des principes sociaux, les a li-
24
vrés aux puissances irrégulières qui ont pu
faire briller à ses yeux le fer et l'or ; c'est
pour les Rois vaincus et opprimés qu'elle a
réservé ses foudres !
Sans doute je suis moins que personne
soumis à l'empire des faits dans la discussion
des règles; je sais qu'on ne peut rien con-
clure des événemens aux doctrines, si ce n'est
que les passions des hommes ont fait dévier
les applications des principes : mais que
veux-je prouver autre chose , sinon que les
chefs de l'église sont des hommes; que comme
tels ils sont subordonnés à cette marche du
temps, premier des pouvoirs terrestres ; à
cette gravitation continue des intérêts , qui
change incessamment les formes et les be-
soins des nations; et qu'ils ne peuvent ré-
pondre au peuple que de la conservation
des dogmes religieux dont le code sacré com-
pose le véritable domaine de St. Pierre.
On pourrait examiner encore si la nouvelle
constitution de la France, fondée entièrement
sur la centralisation des volontés individuelles
dans les mains du pouvoir exécutif, peut se
concilier avec l'existence d'un pouvoir qui
a son centre hors de la monarchie; on pour-
rait examiner si le système représentatif'
dont les rouages semblent combinés pour
mettre une nation à même de parcourir avec
sûreté et sans résistance cette glorieuse car-
rière de perfectibilité que l'avenir ouvre aux
destinées du genre humain , et dont l'expé-
rience , d'accord avec nos notions naturelles,
nous garantit l'existence ; on pourrait, dis-je,
examiner si ce système peut admettre un
lien, destiné précisément à rendre l'état sé-
dentaire; un lien trop faible pour remplir ce
but, et trop fort pour ne pas embarrasser le
Gouvernement dans sa marche.
Oh combien il serait plus conforme à la
raison, à la justice ! combien il serait plus
grand et plus sublime qu'on placât le trône
de la religion dans le ciel, au lieu de le
placer sur la terre, dans une contrée, dans
une ville! Eh quoi! cette religion ne saurait-
elle exister par elle-même? a-t-elle donc be-
soin pour se conserver de la coalition d'un
clergé, toujours prêt à la compromettre dans
les plus terrestres intérêts? a-t-elle besoin de
la pompe misérable d'une cour? Est-ce à
force de pourpre et d'or qu'elle paraît ma-
jestueuse? lui faut-il trois couronnes pour
être auguste? lui faut-il des gardes pour être
sacrée ? Ne cherchons donc pas sa puissance,
26
sa stabilité dans des moyens matériels , dans
une organisation toute mondaine, dans les
passions, dans la dépendance, dans l'ambi-
tion des ecclésiastiques ; songeons bien que
plus nous donnerons de part aux hommes
dans les divines institutions, plus nous en
altérerons la pureté, plus nous les ferons dé-
vier de leur but; l'intérêt de la religion ne
s'oppose donc nullement à ce que les hom-
mes qui la desservent soient associés aux
destinées de leur pays et aux véritables con-
quêtes du siècle. Encore une fois, c'est une
idée absolument vaine que de vouloir atta-
cher au mont Quirinal la lisière qui soutient
le genre humain; si le géant se lève, la lisière
se brisera, ou le mont Quirinal sera entraîné
lui-même. Une seule main est assez puissante
pour tenir les rênes de la religion, c'est la
main qui a tracé son divin code; et comment
alors ces rênes pourraient-elles se briser?
comment ne soutiendraient-elles pas les hom-
mes à travers toutes les périodes de la civi-
lisation , à travers toutes les phases des ré-
volutions de leur esprit ? Cette main n'est-elle
pas partout? x
Ne perdons pas de vue que dans la situa-
tion où se trouve la France, le Gouverne-
27
nement tire dans un sens le char de l'Etat,
tandis que le clergé le tire dans l'autre; qu'au
milieu de ces efforts contraires la religion n'a
point dans l'éducation sociale, dans la direc-
tion des consciences, dans la conservation de
la raison publique, la part qui devrait lui ap-
partenir; que dans l'absence de ce guide salu-
taire , le germe de dissolution enfermé dans
le sein de la société, se développe sans aucun
obstacle ; que ces développemens funestes ,
joints à d'autres causes de désordres que j'es-
sayerai d'indiquer, joints aux élémens de
révolte que j'ai montrés debout et menaçans
au milieu de nous, mettent réellement la mo-
narchie en péril, retardent les progrès de nos
institutions, et compromettent la liberté. Si
ces conséquences effrayantes paraissent à
mes lecteurs aussi rigoureuses, aussi frap-
pantes, aussi solidement enchaînées qu'elles
m'ont semblé l'être, s'ils ont sondé avec moi
la profondeur de la plaie que j'ai découverte
à leurs regards, s'ils ont senti leurs entrailles
tressaillir à la vue, à l'imminence des dangers
qui menacent la chose publique , ils ont com-
pris, ils ont excusé ce mouvement de har-
diesse et de dévouement qui fait aborder au ci-
toyen paisible les obstacles les plus imposans,
28
et le pousse comme Décius dans un gouffre
de feu pour le salut de sa patrie.
Il faut donc le dire ici, cet esprit antisocial,
cette influence étrangère qu'on nomme ultra-
montisme, n'est pas moins nuisible à la reli-
gion qu'à l'Etat, et tous les efforts du Gou-
vernement doivent tendre à le combattre , à
le détruire; il doit y travailler avec promp-
titude , et surtout avec efficacité. Mais quel
moyen d'atteindre un si grand, un si heureux
résultat? Eh quoi ! a-t-on donc entièrement
perdu en France ces anciennes traditions de
l'esprit gallican, qui lutta si courageusement
pendant une longue suite de siécles contre
les prétentions envahissantes du Saint-Siége?
de cet esprit qui dicta tant de doctes écrits,
tant de sages déclarations; qui sut maintenir
notre clergé autour du trône de ses Rois , et
lui faire éviter avec sagesse tous les maux,
tous les déchiremens, tous les dangers d'un
schisme? On se demande s'il ne serait pas
possible de trouver sous la soutanne de burre
quelques coeurs français que fissent battre en
secret les souvenirs des libertés de notre Eglise;
on se demande s'il n'existe pas dans un ordre
aussi nombreux quelques débris de cette
Eglise nationale que le génie patriotique du
29
grand Bossuet défendit avec tant de courage,
fit briller avec tant d'éclat ; on se demande
si l'on ne découvrirait pas parmi les vieux
curés de nos grandes villes quelques amis du
Roi et de la France, qui comprissent les nou-
veaux intérêts de la monarchie et de la reli-
gion; on se demande enfin s'il ne serait pas
possible de réunir ces élémens épars, d'en
composer un corps qu'on mettrait à la tête
du culte, et qui travaillerait avec le Gouver-
nement au grand oeuvre de notre salut po-
litique.
Ici les objections s'élèvent en foule. Je ren-
voie le lecteur, pour y répondre, à un cha-
pitre qui se trouve vers la fin de cet écrit,
et que j'ai intitulé Chapitre des Considérations.
Je me hâte de rattacher la question au sujet
principal, en concluant de tout ce qui pré-
cède , que dans l'état où se trouve la religion
en France, la société ne peut en attendre au-
cun véritable secours.
2°. En descendant ensuite à des institutions
d'un ordre inférieur, on trouve que l'instruc-
tion publique n'est point encore organisée
d'une manière conforme à nos intérêts nou-
veaux. Malgré le système de centralisation
qu'on cherche à établir dans cette partie, l'es-
30
prit des divers établissemens se ressent, du
vague et de l' incertitude qu'on remarque dans
la société. Les maisons qu'entretient et que
dirige immédiatement l'Université n'ont d'é-
lèves que les boursiers, tandis que la jeunesse
se partage clans les établissemens particuliers
où elle puise souvent les exagérations les plus
opposées.
On a cru pouvoir maintenir l'unité dans
l'éducation publique , en obligeant plusieurs
de ces institutions à envoyer leurs pension-
naires passer chaque jour quelques heures
dans les classes des colléges royaux. Mais, je
le demande, ce moyen peut-il atteindre le
but qu'on se propose? Est-ce en assistant à
un cours public de grec et de latin que
des jeunes gens apprendront à connaître ,
à aimer, à respecter la constitution de leur
pays? Pourront-ils puiser dans les brigan-
dages de Rome, dans les séditions du Forum,
dans les usurpations des Césars, des idées
d'ordre et de vraie liberté ? Trouveront - ils
de grandes leçons de politique chez ces Grecs
dont toute la vie s'épuisa à marcher de la dé-
magogie à la tyrannie, de la tyrannie à la
démagogie, sans pouvoir sortir de ce cercle?
S'élèveront-ils à de hautes concernions de lé-
31
gislation , à de beaux sentimens de justice et
d'équité , avec cette république d'Athènes qui
faisait consister tout son secret de stabilité à
exiler ses grands hommes ? N'est-il pas évi-
dent que les jeunes élèves, rentrés dans l'en-
ceinte de leur pensionnat, seront soumis à
l'influence de l'esprit de leur directeur? Que
cet esprit s'introduira en eux par l'action
multipliée et continue de tous les rapports
domestiques, par le régime intérieur de l'é-
tablissement, par leurs entretiens avec les
maîtres et les sons-maîtres, tous choisis et
salariés par le chef de l'institution?
Disons-le, on ne paraît pas tenir assez de
compte dans l'enseignement de la différence
qui existe entre l'instruction et l'éducation :
l'instruction est un travail matériel qui s'a-
dresse et la mémoire et à l'intelligence , et se
borne à transmettre aux hommes la connais-
sance de telle science, de tel art libéral ou
mécanique. L'éducation au contraire a pour
but de former leur coeur et leur raison , de dé-
terminer en eux le développement des idées
généreuses , de les armer contre les passions
convoiteuses, contre l'orgueil, contre l'in-
térêt; de les tirer de l'égoïsme pour les élever
au patriotisme; de les exhausser enfin jus-
32
qu'à l'amour du bien, jusqu'au sentiment
juste de la dignité de l'homme : celui de ses
droits et de ses devoirs.
L'éducation est donc une opération toute
morale; sans doute l'instruction ne peut lui
être étrangère, mais elle n'est qu'un de ses
moyens, et par conséquent, ne saurait être
prise pour elle. L'éducation consiste dans une
influence continue, puissante, active, qui part
du centre de l'Etat et enveloppe toute la jeu-
nesse. C'est la société qui impose son esprit
et son intérêt aux générations nouvelles; il
faut donc que l'unité la plus parfaite règne
dans les opinions, dans les efforts des hommes
qui sont chargés de communiquer cet esprit
à nos jeunes citoyens. Il faut que tout con-
courre fortement et uniformément au même
but , et les études, et la discipline, et la sur-
veillance , et les hommes et les choses. On
voit que ce n'est pas l'instruction qui im-
porte le plus à la société, mais l'éducation.
Comment se fait-il donc qu'on ait centralisé
l'instruction et qu'on ait laissé l'éducation se
localiser dans ces pensionnats où tant de
jeunes français viennent acquérir des talens
souvent funestes à la patrie; et dans ces sé-
minaires, où sous le prétexte de commencer
33
la carrière ecclésiastique, de nombreux élèves
séculiers viennent se déshériter de l'ave-
nir? Qu'est-ce donc que le Gouvernement
veut faire avec le monopole du grec et du
latin ?
Qu'on ne me fasse pas toutefois l'injure
de croire qu'en plaçant l'éducation si au-
dessus de l'instruction, je n'aperçoive pas la
salutaire influence que peuvent exercer à la
longue, sur les moeurs et sur les idées d'un
peuple, des connaissances étendues, des lu-
mières propagées dans toutes les classes, le
progrès des sciences et des arts libéraux. Je
sais que tout ce qui nous approche de la vé-
rité nous approche aussi de la vertu, et que
plus l'ignorance se dissipera, moins le men-
songe aura d'empire , moins il sera facile
d'égarer les hommes et de troubler la paix
des nations; mais il serait trop fou de croire
que l'instruction qu'on donne dans nos écoles
puisse immédiatement procurer tous ces avan-
tages à la société, et qu'un jeune homme, par
cela seul qu'il aura fait des études complètes,
sera un citoyen vertueux. Nous ne pouvons
enseigner à la jeunesse que ce que nous sa-
vons, et nous ne savons rien ; nous ne pou-
vons lui transmettre que des sciences assez
3
34
vaines, des vérités douteuses; et tel est l'état
peu avancé de nos connaissances, que nous
ne possédons même pas encore de philoso-
phie scholastique. Mais ce que nous ne pou-
vons apprendre à nos fils, le temps le leur
apprendra. Préparons-les donc pour les
grandes leçons de l'avenir. Nous n'avons à
leur donner que deux choses, des talens et
des sentimens: les talens s'apprennent, c'est
l'objet de l'instruction; les sentimens se com-
muniquent, c'est le but de l'éducation. Ne
croyons pas surtout avoir assez fait pour le
bonheur du genre humain en développant
toutes ses facultés agissantes, en augmentant
la puissance des individus. Sans doute ce tra-
vail préparatoire est indispensable à l'avance-
ment d'un peuple que sa constitution doit
conduire plus vite qu'aucun autre à la vérité
et à la perfection ; mais en mettant ainsi des
armes dans la main des hommes, il est né-
cessaire de s'assurer en même temps qu'ils
en feront un bon usage : sans cela, c'est au
mal que vous aurez donné ces armes. Asseyons
donc l'enseignement sur ses véritables bases;
organisons fortement toutes ses parties, parce
qu'on ne peut conduire que ce qui est orga-
nisé; et ne perdons pas de vue que toutes les
35
institutions sociales doivent se prêter un se-
cours mutuel, parce qu'elles tendent toutes
au même but. L'arbre de la science a besoin,
pour rapporter de bons fruits, d'être fécondé
par la morale. Il faut, pour que ces fruits
mûrissent, une longue suite de beaux jours
et l'absence des vents orageux. Il faut que
l'arbre qui les produit soit l'objet d'une cul-
ture assidue , qu'on en écarte avec soin tous
les mauvais sucs, tous les élémens pernicieux.
Il faut enfin qu'on l'étaye de toutes parts,
qu'on dirige, qu'on redresse sa tige, et qu'on
la préserve de la main des méchans.
En appliquant ces réflexions à la Méthode
lancastérienne, il sera possible de concilier
les opinions diverses qui se sont élevées au
sujet de ce mode d'enseignement. Je deman-
derai d'abord s'il atteint le but que doit avoir
toute école primaire, celui d'apprendre à lire
et à compter. Si l'on m'accorde ce point, si
l'on convient qu'il est de tous les procédés
d'instruction le plus prompt le plus efficace,
le moins coûteux, on ne pourra s'empêcher
de reconnaître que par cela seul il est indis-
pensable d'en généraliser l'adoption. Quand
on pense, en effet, de quel prix sont pour
les hommes de toutes les classes la faculté
3.
36
de lire et de calculer, quand on pense que
ces deux connaissances élémentaires ont en
elles-mêmes une utilité positive qui s'applique
à toutes les conditions , à tous les métiers, à
tous les travaux ; qu'elles peuvent ajouter à
la prospérité des familles, aider les progrès
de l'industrie , donner des moyens de perfec-
tionnement à toutes les professions ; quand
on pense surtout qu'elles font tomber les
bornes de l'intelligence humaine, on se de-
mande s'il est un français, s'il est un honnête
homme qui voulût prendre sur sa conscience
de priver ses concitoyens, ses frères, d'un
bien-être auquel ils ont un droit égal, d'a-
près les lois unanimes de la nature, de la
morale et de la religion.
Mais si c'est une rigoureuse obligation pour
le Gouvernement d'employer tout son pou-
voir, toute son influence à propager une mé-
thode qui doit améliorer si rapidement le sort
d'un grand nombre de Français, cette obli-
gation rend plus forte et plus puissante la né-
cessité de créer, sans aucun retard, les ins-
titutions morales qui peuvent porter les
hommes au bien, faire germer parmi eux
des idées d'ordre et de paix, et les maintenir
dans la ligne des devoirs civils.
37
On ne peut disconvenir que si la Méthode
lancastérienne offre les plus grands avan-
tages pour l'instruction élémentaire, cette
méthode est nulle sous les rapports de l'édu-
cation sociale; ce procédé , le plus mécanique
de tous les modes d'enseignemens, ne laisse
aucune place aux préceptes, ni aux avis, ni
à l'influence du maître. Il faut donc regarder
ce que deviendra l'élève hors de l'école , pour
savoir si la connaissance qu'il y puise sera
utile ou pernicieuse à la société. Autant on
serait rassuré en le voyant rentré sous l'em-
pire des moeurs patriarchales, prendre place
dans les hiérarchies de la famille, en épouser
les intérêts et les devoirs, en le contemplant
au coin de l'âtre rustique, lisant la sainte
bible, l'almanach du vertueux Franklin, ou
les aventures de Simon de Nantua, autant on
devrait s'effrayer de le voir retourner dans
une famille dissolue , au milieu des mauvais
exemples, des livres corrupteurs, et boire
dans la coupe paternelle les poisons de l'es-
prit de parti.
Ici nous sommes arrivés par une autre route
à reconnaître la nécessité d'une influence re-
ligieuse pour maintenir les moeurs et garantir
à la société le bon usage des facultés indivi-
38
duelles. Mais il est essentiel que cette in-
fluence soit conforme à la nouvelle situation
de la patrie. Il faut que la chaire du catéchisme
soit placée près de l'école d'enseignement mu-
tuel; mais il faut aussi que dans cette chaire
on ne puisse pas donner aux enfans de fausses
notions sur leurs rapports avec les autres
hommes, de fausses idées de ce qu'ils sont et
de ce qu'ils doivent être.
Nous ne pouvons donc jeter les yeux sur
aucune partie de l'édifice social, sans y trou-
ver écrite cette conclusion pressante : « ÉLEVEZ
» UNE ÉGLISE NATIONALE , ET VOUS SAUVEREZ LA
» PATRIE! »
Je n'ajouterai rien à ces réflexions pour
prouver que l'instruction ne peut donner en
France aucune direction quelconque aux idées
de la jeunesse, que par conséquent elle est
nulle pour la formation de l'esprit public. Et
comment pourrait-elle atteindre son but?
Elle n'est point encore organisée. Etrange ré-
sultat des circonstances malheureuses où nous
nous sommes trouvés! On a été forcé, par
l'avide impatience d'un peuple à peine dé-
livré du plus pesant despotisme , de briser
d'abord toutes ses chaînes , d'ajourner ,
pour les débattre avec lui, les mesures
39
fondamentales qui seules pouvaient empê-
cher la liberté qu'on lui livrait de me-
nacer son existence. Il a fallu ainsi laisser
le principe du mal se développer sans obs-
tacles au sein des intérêts qu'il avait fondés.
On lui a donné le temps de grandir, de de-
venir puissant et redoutable , et l'on est forcé
maintenant de construire sous ses yeux, et
malgré ses efforts , les bases d'un édifice dont
le comble est déjà élevé; de travailler au mi-
lieu de ses cris, de ses rumeurs et des se-
cousses qu'il lui imprime dans l'espoir de le
faire écrouler avant qu'on ait achevé toutes
les parties de l'ouvrage.
Une loi se prépare, dit-on, qui posera dans
l'avenir une limite aux progrès du mal, en
assurant à l'éducation publique la place qui
lui appartient parmi les influences sociales.
Sans doute les hommes de talent qui sont
chargés de ce travail, sentiront que la re-
ligion doit être sinon la base, au moins la fidèle
auxiliaire de l'institution qu'ils vont fonder.
C'est surtout dans les écoles primaires que
j'aimerais à la voir partager les travaux de
l'enseignement ; la religion seule peut donner
assez de garanties à la société sur les moeurs,
sur le caractère , sur les principes des hommes
40
qui se vouent à l'ingrate et importante pro-
fession d'instituteurs de village. En général ce
métier est adopté par des gens que leur va-
nité, plutôt que leurs connaissances, a enlevés
aux travaux rustiques, et dont l'orgueil cher-
che des jouissances à peu de frais dans la
tyrannie qu'ils exercent; pas assez ignorans
pour être simples, pas assez éclairés pour
être modestes, ils sont précisément dans la ré-
gion des vices. Il en est fort peu à qui l'on ne
dût trembler de confier un dépôt aussi pré-
cieux que l'éducation des hommes (1).
L'unité la plus parfaite deviendra sans
doute aussi un des principes de la loi nou-
velle; une centralisation forte, une surveil-
lance active, sont dans les États représentatifs
des moyens indispensables à un Gouverne-
ment, chargé de faire exécuter la volonté na-
tionale et d'en répondre à l'opinion publique.
Enfin il y a lieu d'espérer qu'on ne remet-
tra pas à une autre année la présentation
d'une loi dont l'absence compromettrait es-
sentiellement l'existence de la monarchie.
(*) Je ne connais de bête au monde pire
Que l'écolier , si ce n'est le pédant.
(LA FONTAINE.)
41
On ne sait pas assez en France qu'un
homme, enfant à quinze ans, est citoyen à
dix-huit; qu'ainsi une génération nouvelle
prend place tous les trois ans dans les intérêts
de la patrie. Si l'on eût pu commencer l'oeuvre
de la restauration par sa véritable base , si au
lieu de donner toute son attention à une vé-
gétation brûlée, à des arbres brisés, noués
par les vents funestes , et dont les rameaux
informes ont perdu pour jamais leur direction
ascendante, on eût reporté tous ses soins,
toute son espérance sur les jeunes arbrisseaux
qui s'élevaient; une végétation vigoureuse
dominerait aujourd'hui de ses cimes les
fronts dessechés des vieux chênes, et le mal
retournerait par débris dans les entrailles de
la terre.
Chaque jour de retard dans l'organisation
de l'instruction publique est un malheur ir-
réparable ; car tout ce que l'esprit de parti
a touché lui appartient pour jamais. Les géné-
rations se pressent et se succèdent avec une
rapidité qui peut vous sauver ou vous per-
dre, selon que vous saurez vous placer dans
les ailes du temps, ou que vous y laisserez
vos adversaires. Prenez l'homme à son entrée
dans la vie, défendez-le des piéges qui atten-
42
dent son inexpérience et sa jeune vanité; pré-
servez sa raison, et il sera à vous, car vous
êtes les organes des voeux et des intérêts de
la Patrie.
Comme le but de ce chapitre a été de
prouver que nos institutions , dans l'état où
elles se trouvent, n'opposent aucun obstacle
aux développemens du mauvais principe en-
fermé dans l'organisation humaine , on sent
que j'ai eu seulement à examiner celles de
ces institutions qui tendent à exercer une
influence morale sur les dispositions des hom-
mes. Les lois pénales , les tribunaux, la juris-
prudence , sont destinés à réprimer les en-
treprises du mal et nullement à neutraliser
son action; ce n'est donc pas le lieu d'en
parler.
43
CHAPITRE III.
S'il y a en France , par suite des dernières
révolutions, une exaltation de forces et une
agitation qui ne trouvent plus de place dans
l'ordre social.
LES navigateurs ont décrit ces trombes
marines , ces terribles syphons qui, pendant
les grandes tempêtes, pénètrent jusqu'au fond
des abîmes, en arrachent les élémens les plus
impurs, les élèvent en tourbillon dans les
nues, et les rendent ensuite à l'Océan qui les
engloutit pour toujours. C'est ainsi que la
tourmente révolutionnaire a soulevé jusqu'au
faite de l'Etat, comme pour les précipiter de
plus haut dans le néant, ces vils prolétaires
que leurs turpitudes , plus encore que leur
obscurité , mettait au dessous des derniers
citoyens. A cette époque, les passions convoi-
teuses avaient rompu toutes leurs digues; les
talens, les lumières, le vrai patriotisme, n'é-
taient point des conditions nécessaires pour
déterminer chez les individus de toutes les
44
classes la soif ardente du pouvoir. L'ambi-
tion approchait des âmes les plus vulgaires ,
et celte passion , qui chez les grands hommes
donne du lustre aux vertus et devient le mo-
bile des actions généreuses, était pour ces
misérables un principe de fureurs et d'atro-
cités. L'habitude de voir des chances de for-
tune dans le désordre et la confusion des in-
térêts , prolongea long-temps parmi nous les
oscillations de cette secousse qui avait ébranlé
l'édifice social. Bonaparte accrut plutôt qu'il
ne modéra cette disposition fâcheuse ; il com-
prit qu'il ne pourrait fonder sa puissance sur
un peuple en révolution , qu'en ouvrant à
l'extérieur un débouché suffisant à cet esprit
inquiet et turbulent qu'il comprimait au-de-
dans par les institutions du plus pesant des-
potisme : il fonda le régime militaire, et il
faut convenir que rien n'était plus propre à
consolider l'usurpation d'un dictateur. Les
guerres lointaines, la vie licencieuse des con-
quêtes ; cette suprématie, exercée par des
armées victorieuses sur des nations envahies,
cette considération officielle, attachée au cou-
rage et à la force du bras, offraient à tous les
citoyens de nombreux moyens de contenter
ce besoin de domination et de fausse gloire
45
qui les tourmentait depuis quinze ans. Les hom-
mes furent donc appréciés selon leur valeur
intrinsèque, et il n'en fut aucun qui ne trou-
vât dans cet ordre de choses l'emploi de toutes
ses facultés physiques et morales. On se rap-
pelle avoir vu alors toutes les professions
sortir de la sphère de leurs habitudes, con-
tracter de nouveaux devoirs, de nouveaux
intérêts; abandonner les degrés tardifs, mais
restreints, d'un avancement assuré, pour sui-
vre les chances périlleuses , mais illimitées,
d'une fortune qui courait aussi rapidement
que la victoire. On se rappelle avoir vu cette
nuée d'employés militaires arrachés aux comp-
toirs de nos marchands, encombrer les villes,
frontières, et crever les chevaux de poste de
l'Allemagne. On se rappelle avoir vu nos pa-
cifiques docteurs , accoutrés d'un brillant
uniforme et d'un chapeau militaire, faire
trembler de leurs regards les chirurgiens
subalternes qu'ils conduisaient au combat.
Il n'y avait pas jusqu'au professeur de chi-
mie qui, devenu pharmacien en chef, avait
échangé sa vie studieuse contre la vie ambu-
lante du guerrier, son amour pour la science
contre un esprit de commandement, et son
maintien modeste contre une attitude mar-
46
tiale. Ainsi l'ambition circulait de grade en
grade depuis le simple soldat jusqu'au ma-
réchal de France , depuis le commis aux vi-
vres jusqu'à l'auditeur intendant ; tous les
hommes s'agitaient, tous les chevaux galop-
paient , et les imaginations allaient encore
plus vîte que les chevaux. A la suite de cet
ordre de choses, si actif, si turbulent, où
toutes les forces humaines étaient en jeu
dans leur plus grande extension possible ,
il a fallu retomber dans cette immobilité ,
dans cet équilibre, que nécessitait la paix de
l'Europe et ses nouveaux intérêts; il a fallu
que cet Océan, après avoir rompu ses digues
et inondé les plages lointaines, se refoulât en
quelque sorte sur lui-même par la puissance
extérieure qui le pressait de toutes parts; qu'il
concentrât la terrible agitation de ses flots
dans la limite de ses propres barrières. Je
demanderai s'il est possible que cette agi-
tation se calme tout-à-coup à la voix de la
raison et de la Patrie, si l'immobilité peut
naître subitement de la tempête, et si ce
n'est pas au temps seul qu'il est donné de
faire reprendre à tous ces élémens troublés
la place qui leur appartient, selon leur pesan-
teur respective.
47
CHAPITRE IV.
Hypothèses.
JE crois pouvoir combiner ensemble les
trois causes de désordre que j'ai indiquées
dans les trois chapitres précédens, pour en
tirer l'idée de notre situation politique. D'une
part, je montrerai à la tête de l'inquiétude
publique, l'intérêt d'usurpation; de l'autre,
je donnerai à cet intérêt le moyen d'agir, en
livrant à ses entreprises toute la classe des
citoyens que l'état incomplet et provisoire de
nos institutions abandonne à la tendance du,
mal. Je leur prèterai enfin pour auxiliaire ce
superflu d'activité que les révolutions et les
guerres nous ont légué, et qui se précipitera
indifféremment partout où sera le mouve-
ment et l'énergie.
Il y a donc en France non seulement une
opposition de vues, mais encore une oppo-
sition d'intérêt. Les élémens de cette puis-
sance une fois connus, il est facile d'apercevoir
48
et de décrire les phénomènes qu'elle a pro-
duits et qu'elle produira.
Quand le colosse impérial fut renversé par
la vieille Europe, les hommes qui l'avaient
relevé disparurent un moment de la scène.
On crut, par des lois d'exception qui étaient
dirigées contre eux seuls, leur ôter la funeste
puissance du mal. Mais cette puissance s'exerça
d'abord sur les obstacles qu'on lui opposait.
Ces hommes avaient attaqué la constitution
à main armée ; on pouvait les regarder comme
ses ennemis, et les excepter de ses avantages.
Que firent-ils ? Ils se placèrent dans la cons-
titution elle-même, et se servirent de la règle
pour combattre des exceptions qui, dans leurs
mains, ne s'appliquaient plus à personne.—
Tant mieux, s'écriaient alors beaucoup de bons
citoyens; c'est un hommage rendu aux prin-
cipes, par leurs plus mortels ennemis.—In-
sensés! en entrant dans la place, avaient-ils
déposé leurs intérêts et leurs armes? Ce mou-
vement, en apparence si difficile à opérer,
fut l'ouvrage d'une brochure ; et telle est en
France la puissance de la presse sur l'opinion
de la multitude, qu'un écrivain, à l'aide d'une
allégation vague qui ne pouvait s'appuyer
sur aucun fait, et ne méritait même pas les

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