Oraison funèbre de très-grand, très-haut, très-puissant et très-excellent prince Louis XVIII, roi de France et de Navarre, prononcée, au nom de la ville de Lyon, dans l'église primatiale de Saint-Jean, le 29 octobre 1824, par M. l'abbé de Bonnevie,...

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impr. de Durand et Perrin (Lyon). 1824. In-8° , 101 p..
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Publié le : jeudi 1 janvier 1824
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ORAISON FUNEBRE
DE TRÈS GRAND, TRES HAUT,
TRES PUISSANT,
ET TRÈS EXCELLENT PRINCE
LOUIS XVIII,
ROI DE FRANCE ET DE NAVARRE.
ORAISON FUNÈBRE
DE TRÈS GRAND, TRÈS HAUT,
TRÈS PUISSANT ET TRÈS EXCELLENT PRINCE
LOUIS XVIII,
ROI DE FRANCE ET DE NAVARRE,
PAR M. L'ABBÉ DE BONNEVIE,
CHANOINE ,
VICAIRE GÉNÉRAL DE LYON ET DE TOULOUSE.
LYON.
IMPRIMERIE DE DURAND ET PERRIN,
succ. de Ballanche et de Cutty,
GRANDE RUE MERCIERE, N. 49,
à l'angle de la rue Ferrandière.
M DCCC XXIV.
ORAISON FUNEBRE
DE TRÈS GRAND, TRÈS HAUT,
TRÈS PUISSANT,
ET TRÈS EXCELLENT PRINCE
LOUIS XVIII,
ROI DE FRANCE ET DE NAVARRE.
Quantas ostendisti mihi tribulationes multas et malas! et con-
versus, multiplicasti magnificentiam super me, et consolatus es me.
Par combien de pesantes tribulations vous m'avez éprouvé, ô
mon Dieu ! mais un changement subit a versé sur moi les magni-
ficences de votre bonté, avec les consolations de votre grâce.
(Ps. 70, e. 20, 21.)
MONSEIGNEUR *,
Que de rapports frappants, à tant de siècles de
distance, entre le règne de David et le règne de
Louis! Les disgrâces et les prospérités, les humi-
liations et les grandeurs, les triomphes et les
* MONSEIGNEUR
L'ARCHEVÊQUE,
officiant.
(6)
persécutions du roi d'Israël, ne nous rappellent-
elles pas la vie tout entière du Roi de France,
objet de nos regrets et de nos hommages ?
En effet, Messieurs, n'est-ce pas lui que nous
avons vu en spectacle à Dieu et au monde par les
plus singulières alternatives de la bonne et de la
mauvaise fortune, par la surprenante mobilité
des événements qui le montrent tour-à-tour dans
l'abaissement ou dans l'élévation, par l'enchaî-
nement sensible des décrets de l'ordonnatrice de
toutes choses, par le subit accomplissement de
ses desseins d'un ordre supérieur, par l'opposi-
tion en apparence des routes tout-à-coup apla-
nies , qui reconduisent Louis à son trône : prince
unique dans l'exil comme sous le dais de la puis-
sance , qui, après avoir ennobli ses tribulations
par son caractère, s'est acquis chez les monar-
ques et les peuples une réputation nouvelle par
l'usage pacifique et glorieux de son autorité;
qui, après tant de malheurs, n'a exercé ni réac-
tion ni vengeance, plantant la liberté sur les dé-
bris du despotisme, et recréant une armée aussi
vaillante que la première; se considérant au mi-
lieu de nous comme un père qui, après une
longue absence, retrouve sa famille; s'emparant
de ce qui a été fait de bon avant lui; payant les
(7)
dettes de l'état comme s'il les avoit contractées
lui-même; l'ornement de la religion par sa foi,
et de l'humanité par sa bienfaisance; dont le nom,
qui s'agrandira en franchissant les âges, est au-
dessus de notre encens et de nos louanges !
Car, Messieurs, la terre entière est le mausolée
des bons rois; la mémoire de leurs actions vit au
fond des âmes, et se conserve par la pensée bien
plus que par les monuments : et s'il avoit été per-
mis de convoquer dans ce temple les différents
peuples de l'Europe, quels concerts unanimes
d'admiration ! N'est-ce pas avec toute la cons-
cience de sa vie que Louis se seroit présenté à
ces fameux jugements d'Egypte, dont parle l'é-
vêque de Meaux qui a tant de fois animé par son
génie les tristes solemnités du trépas, en rendant
impossible à ceux qui marchent après lui dans
la carrière de la parole, l'espérance même de le
suivre de loin ? Oui, Messieurs , c'est la France
éplorée , ce sont les nations étrangères, ce sont
tous les monarques dont il étoit l'arbitre par ses
lumières, que je voudrois apercevoir, devant ce
diadème sans éclat, ce sceptre immobile, cette
main de justice sans force, autour de ces lugubres
décorations de la souveraineté qui n'est plus, et
de ces pompeux trophées de la mort, qui est
( 8 )
aussi la souveraine des rois. Ce n'est donc pas à
vous seulement que j'adresse l'éloge de Louis ;
recueillons l'héritage de ses vertus pour en com-
poser le bonheur du monde; laissons le néant des
vanités toujours prouvé et toujours méconnu ;
rassemblons plutôt autour de ce cercueil les es-
prits de justice , de concorde et de prudence , à
l'aide desquels Louis a remédié à tant de maux
qu'il n'avoit pas causés, cicatrisé tant de plaies
qu'il n'avoit pas faites, fermé tant d'abîmes qu'il
n'avoit pas ouverts.
Les rois célèbres , Messieurs, ne sont pas tou-
jours les grands rois : la célébrité n'est pas la
gloire ; chez ces âmes ardentes que l'ambition
enivre, la gloire n'est plus alors qu'un délire.
Mais lorsqu'une âme sur le trône est toujours ce
qu'elle doit être, se modifie sans effort, se plie
sans violence, simple tout ensemble et magna-
nime, démêlant d'un oeil ferme et sûr le besoin
de chaque moment et s'y portant d'un mouve-
ment libre et uniforme, sans rien affoiblir, sans
rien exagérer, c'est une faveur du ciel. Telle
fut l'âme de Louis : et déjà nous pensons à l'his-
toire qui raconte ses connoissances variées, son
élocution attrayante , cette affabilité l'apanage
ordinaire des bons rois, cette fertilité de mots
( 9 )
heureux qu'on retenait d'étonnement et de plai-
sir, cette étendue dans les idées par laquelle on
voit juste et de loin; nous l'écoutons déjà qui
vante cette politique franche et adroite qui, sans
les toucher, traversa tant d'écueils , et rappro-
cha , sans les froisser, tant de partis contraires ;
nous la regardons qui inscrit parmi nos jours de
bonheur les jours, de ce Prince , dont le trop
court passage a été signalé par des lois répara-
trices , des concessions prévoyantes , des sacrifi-
ces héroïques que couronnèrent les plus beaux
lauriers de la victoire. Elle dira surtout cette fin
toute chrétienne et toute royale, au milieu de
sa famille en pleurs et de ses sujets en deuil,
dans laquelle il oppose à des souffrances qui au-
roient abattu tout autre coeur que le sien, un
calme qui semble leur imposer; où, s'oubliant
lui-même et ne songeant qu'à nous, il prononce
sur le seuil de l'éternité que Si les rois peuvent
mourir, ils ne doivent jamais être malades.
Voilà les Bourbons, voilà nos maîtres qu'il est si
doux de servir : pour eux il n'y a que la France,
et pour nous il n'y a que la race de saint Louis.
Le trône chez nous est comme l'autel ; l'immu-
tabilité et la légitimité sont la pierre angulaire
de l'un et de l'autre.
( 10 )
Hélas ! Messieurs , à l'aspect de ce tombeau
du restaurateur de la monarchie, ne nous sou-
venons-nous pas que le martyr de la bonté a
disparu sans tombeau dans une tempête furieuse ?
ne nous retraçons-nous pas cet assemblage d'ac-
cusateurs et de juges, citant à leur tribunal le
juste d'entre les justes? Hideuse époque , où les
ruines tomboient dans le sang et le sang dans les
ruines; où s'écrouloit de toutes parts, l'édifice
social qui devoit être rebâti par une main frater-
nelle; où une éloquence sauvage subjuguoit par
sa popularité incendiaire j où l'anarchie, qui a
ravagé jusqu'aux régions du trépas, croyoit que
la mémoire de Louis XVI seroit détruite parce
qu'elle le privoit des honneurs de son rang :
comme les tyrans de la primitive église cher-
choient à dérober à la vénération des chrétiens
les restes précieux des confesseurs de la foi,
qui reposent maintenant sur nos tables de pro-
pitiation.
Comparez et jugez : Louis XVI monte au ciel
sans cortége que l'homme de Dieu, sans insigne
que le livre des agonisants, sans bruit que des
sanglots étouffés ; sa dépouille est abandonnée à
des soins mercenaires, parce qu'on a expulsé les
cendres de ses aïeux de ce dernier palais dont la
( II )
possession ne leur étoit pas disputée , et dont la
solitude n'a été troublée qu'une fois depuis Da-
gobert? Cependant les augustes trépassés qui
l'habitoient depuis quatorze cents ans n'avoient
fait que du bien et ne pouvoient plus faire de
mal... : tandis que Louis XVIII meurt environné des
bénédictions de son peuple. Les sanctuaires re-
tentissent des accents de la reconnoissance et de
l'amour; une foule sans cesse renaissante assiège
sa demeure, affamée de contempler encore ses
traits chéris ; sa translation au sépulcre de ses
pères atteste l'entier retour de la fidélité ; et le
eoeur de nos guerriers tressaille sous ces voûtes
funèbres, au souvenir de notre antique gloire.
Les provinces désolées rivalisent avec la capitale;
partout les ateliers sont muets; l'unique intérêt
c'est la perte commune ; rien de profane, tout
est sacré et françois. Enfin, Messieurs, votre
cité donne l'exemple de la douleur, ainsi qu'elle
donnoit aux jours mauvais l'exemple du cou-
rage; et moi, foible orateur, je dois donc être
l'interprète de vos sentiments aux funérailles? du
Monarque que nous avions tant désiré et qui nous
a été ravi.
Je vous le montrerai, après une jeunesse bril-
lante , toujours semblable à lui-même malgré
( 12 )
la séduction des nouvelles doctrines , toujours
digne de sa naissance et de ses droits. Vous le
verrez tour-à-tour fugitif et roi, victime et maî-
tre, resté debout au milieu des débris, comme
une colonne inébranlable. Nous le suivrons en-
suite sur le trône, neutralisant toutes les haines,
faisant à sa nation le présent d'un code qui ne
mourra point comme son auteur; ralliant au vieil
oriflamme toutes les factions ennemies, ayant
dans son coeur une place pour chacun de nous ;
d'une politesse exquise et d'une grâce enchante-
recse dans ses discours ; justifiant sa vie par sa
mort, et méritant ainsi l'immortalité du ciel avec
l'immortalité de la terre. Prêtres du Seigneur,
magistrats , guerriers , vous tous chrétiens et
François, Louis Avant son règne et Depuis son
règne : tel est le plan du tribut impartial que
nous consacrons à TRÈS GRAND, TRÈS HAUT ,
TRÈS PUISSANT ET TRÈS EXCELLENT PRINCE
LOUIS XVIII, ROI DE FRANCE ET DE NAVARRE.
( 13 )
PREMIÈRE PARTIE.
Non , Messieurs, la vie du Prince que nous
pleurons n'est point l'ouvrage du hasard : cette
vie , si pleine d'espérances et de réalités, d'é-
preuves et de compensations, de privations et de
bienfaits, est l'ouvrage de la providence, qui tient
du ciel les rênes des gouvernements de la terre,
qui a tous les coeurs en sa main, toutes les pas-
sions à son commandement et tous les remèdes à
sa disposition; souffle aux déprédateurs des na-
tions l'audace qui dompte, et aux rois conser-
vateurs la retenue qui sauve; communique aux
législateurs députés par elle la sagesse qui affer-
mit; illumine la réflexion dans les projets qu'elle
concerte, et abandonne la témérité à sa fougue,
l'aveugle , la précipite; frappe ces coups inévi-
tables et prompts, par lesquels les états sont
ébranlés jusqu'à leur base ; dont le conseil éter-
nel renferme, discerne, juge toutes les causes et
tous les effets ; qui voit tout changer sans chan-
ger elle-même; donne et ôte la domination, la
transporte d'un homme à un autre, en preuve
( 14 )
qu'ils n'en jouissent que par emprunt; quelque-
fois afflige les bons princes, pour qu'ils devien-
nent encore meilleurs; livre les peuples au ver-
tige de la révolte, pour leur faire mieux sentir
le prix de la subordination ; qui s'est plu, dans
ces derniers temps, à inculquer les plus formi-
dables : leçons , lorsqu'une catastrophe, née de
l'athéisme, dont les monarques reçurent ensem-
ble le défi parce qu'ils l'avoient laissé s'étendre,
ne tarda pas à arriver jusqu'à leurs sujets, pour
les convertir à la philosophie du néant; qu'on
a vu former en silence et à l'instructive école
du malheur un Prince, jeune alors , oblige de
s'éloigner d'un trône usurpé par la licence, sou-
vent sans asile comme sans patrie, emporté par
le torrent des circonstances plus violemment
qu'aucun homme ne le fut jamais, quelquefois
disparoissant sur la surface de l'Europe, comme
un vaisseau battu par l'orage au milieu des mers;
sur lequel, aux yeux de ceux qui ne lisent pas
dans le livre de la providence, une fatalité mys-
térieuse semble agir, malgré lui; rendant plus
visible à tous les regards l'action de la dispensa-
trice suprême qui le réserve pour quelque im-
portante opération ; et avec la religion, sa com-
pagne assidue, toujours supérieur, aux chagrins
( 15 )
qui flétrissent l'âme, et aux illusions qui l'abu-
sent.
Abandonnons, Messieurs, aux détails de l'his-
toire, l'enfance et la première jeunesse de Louis :
je ne rappellerai point l'éducation ineffaçable qu'il
reçut de ce Dauphin qui, ne craignons pas de le
dire, n'a commencé à être grand que lorsque
tant d'autres cessent de l'être, et qu'il a fallu
perdre pour savoir ce qu'il étoit; chez lequel,
cependant, le goût de la retraite et des occupa-
tions sérieuses ne nuisit jamais aux qualités ai-
mables, à ce don plutôt qu'à ce désir de plaire,
à ce tact des bienséances, à cet art des ménage-
ments, l'urbanité des princes; qui passoit tour-à-
tour de ce recueillement de l'âme qui inspire les
belles choses, à cette effusion du coeur qui s'é-
panche sur les plus douces ; allioit les agréments
de l'esprit avec la gravité de la raison; possédoit,
le secret si rare de vivre avec les autres autant
qu'avec lui-même; enseignoit à ses enfants que la
prodigalité: est une calamité si elle n'est pas un
scandale, et que l'économie seule peut faire des
heureux; dévouoit à l'opprobre, dans ses tendres
appréhensions et ses confidences paternelles, ces
ravageurs sans repos, qui n'ont de talents que
pour les désastres; répétant sans cesse à leurs
( 16 )
oreilles que c'est pour Dieu que le souverain doit
régner sur son peuple, et que c'est aussi pour
Dieu que le peuple doit obéir à son souverain;
que, sans doute, il est permis de prendre la re-
ligion à son berceau, de la suivre dans ses pro-
grès , de l'admirer dans son établissement, de
s'arrêter sur ce foible arbrisseau qui , à peine
aperçu dans un coin de la Judée, propage tout-à-
coup ses rameaux et enveloppe l'univers de son
ombre, mais que notre oeil ne doit jamais scruter
les dogmes dont le fondateur du christianisme
s'est réservé l'intelligence, ni percer les voiles
sous lesquels il veut se dérober à notre inquiète
curiosité.
Que des systèmes également subversifs de la
religion, de la morale et de la société eussent été
répandus chez nous depuis la régence; que des
gens de lettres et des gens du monde, par un
complot, ourdi d'abord dans les ténèbres, en
eussent été les promoteurs ; qu'ils aient produit
cette nuée de sophistes qui bouleversèrent tous
lès entendements, c'est un fait au-dessus de toute
réclamation : oui, Messieurs, ces opinions furent
la cause véritable des événements qu'elles avoient
appelés ; elles formoient un corps de doctrine,
et leurs prédicateurs une secte homogène ; le
( 17 )
renversement des cultes et des lois étoit le thème
de ces docteurs en incrédulité et en anarchie. Je
le sais, les chefs de la philosophie parisienne
arborèrent quelquefois des enseignes différentes,
et on eût dit que leur conseil de guerre délibé-
roit dans la tour de Babel. Les novateurs fran-
çais en vinrent plus d'une fois aux prises* entre
eux; mais le but était le même, et tous , d'une
émulation commune, tendoient à y arriver, maî-
tres dans l'art de noircir la vérité et de blanchir
le mensonge. Leurs ouvrages, leurs menées, leurs
flatteries étoient dirigées contre la royauté et le
sacerdoce. Répandu dans toutes les classes, ils les-
imbibèrent de leurs poisons, renonçant aux gros
livres qu'on ne lit point, et infusant leurs doctrines
en des romans: avec des méthodes et des argumen-
tations, ils eussent provoqué l'ennui; ils assurèrent
leurs succès en révélant qu'on pouvoit douter de
tout sans rien savoir, et tout savoir sans rien ap-
prendre. Il en est un surtout qui a égaré jusqu'à
l'honnêteté même , et qu'on ne peut laver du
reproche d'avoir hâté la dépravation de notre âge.
C'est c.et étranger de notre voisinage, d'abord na-
turalisé chez nous par son talent, et qui paya en-
suite en théories funestes l'hospitalité qu'il avoit
reçue; dont les productions graves et insidieuses
( 18 )
imprimèrent une secousse décisive à l'opinion ;
qui, dans sa haine contre la distinction des rangs,
voyoit le despotisme jusque dans les républiques
où les pouvoirs sont balancés, et qui a perdu
l'Europe avec son Contrat, manifeste anticipé de
tous les ennemis de la propriété, catéchisme
portatif de tous les perturbateurs de l'ordre,
manuel commode à l'usage de tous les agens de
révolution.
Mais la foi chez les Bourbons est héréditaire
comme la probité et la valeur. Louis n'ignoroit
point que c'est la religion qui, avec ses instru-
ments tenus en réserve, a introduit dans les états
la constitution de la. monarchie avec les maximes
de l'évangile ; la monarchie , ce noble gouver-
nement qui brille des avantages de tous les au-
tres , sans avoir les inconvénients d'aucun d'eux ;
où l'obéissance est filiale et l'autorité paternelle;
où la liberté et le pouvoir s'embrassent et s'unis-
sent pour le bonheur de tous; où les rois sont
bons parce qu'ils sont forts, et les peuples con-
tents parce qu'ils sont tranquilles; où le trône
remplit sa destination, sans avoir besoin d'op-
primer personne; où tout est plein de vie et de
sève, parce qu'il n'y a ni fièvre ni consomption;
d'où sont sortis tant de grands princes et tant de
( 19 )
grands hommes qui planent sur leur pays comme
une auréole permanente dont rien ne peut jamais
ternir les rayons. La religion, Messieurs , nous à
été rendue avec sa tête couronnée de tous les sacri-
fices, et ses mains riches de tous les bienfaits : met-
tons autant de loyauté et de constance à la défen-
dre , que ses détracteurs ont mis d'opiniâtreté et
d'astuce à la calomnier; eux-mêmes nous indi-
quent notre plan de campagne: ils s'emparent des
générations naissantes, parlent de la liberté pour
que. la licence les écoute, proscrivent Dieu de la
nature et les rois de leurs trônes, brisent tous les
rapports , relâchent tous les noeuds, suppriment
tous les appuis. Faisons le contraire de ce qu'ils
font : la victoire est à nous. Gardons-nous d'ou-
blier que la religion est à la monarchie ce que
l'âme esta l'homme; insinuons la morale chré-
tienne dans l'âme de la jeunesse; semons-y les
vertus, à l'exemple du père de Louis; et une am-
ple moisson nous est assurée.
Ses vertus, Louis les devoit encore aux grands
modèles qu'il avoit choisis dans sa famille. On
croiroit, Messieurs, qu'il pressent d'avance ce
qu'il sera un jour, qu'il commence de bonne
heure l'apprentissage de la royauté pour en être
plus digne, et que ses moments sont comptés.
( 20 )
La vie des héros ses aïeux est son étude de pré-
dilection; c'est là qu'il est heureux de connoî-
tre la nation la plus attachée à ses maîtres lors-
qu'on ne l'égaré point en de fausses routes; c'est
là qu'il propose à son imitation le saint de sa
race, prince dont le nom restera à jamais gravé
dans nos annales militaires par la gloire, dans
nos fastes civils par la justice, sur les autels de
la vénération par la piété, et dans le coeur des
François par la reconnoissance : le rival de Char-
les-Quint, la fleur des preux, toujours le même
à Pavie comme à Fontainebleau, dans les revers
comme dans les succès , dans les tournois comme
sur les champs de bataille : le roi par excellence,
dont l'éducation fut si sévère, la simplicité si
noble, la bonté si touchante, le règne si glo-
rieux, et la fin si cruelle : le grand monarque qui
dominoit son siècle de toute la hauteur de son
âme, et qui dominera tous les siècles par l'ad-
miration , auquel la France doit tout, ses lois ,
sa discipline, sa marine, ses arsenaux et ses ports,
et qui se présente aux regards de la postérité ap-
puyé sur les hommes célèbres qu'il sut mettre et
conserver à leur place. Notre jeune Prince par-
court aussi les actions contemporaines; il s'é-
lance , par la pensée , dans les plaines de la
( 21 )
Flandre, suit nos légions à la trace de leurs ra-
pides prouesses, s'arrête à Fontenoy, lieu fa-
meux qui, avec tant d'autres plus fameux en-
core, sert de monuments indestructibles à la
renommée de nos armes comme à l'humanité de
nos rois. La supériorité de Louis, accrue par ses
rapides progrès, étoit tellement hors de doute,
selon le témoignage d'un membre célèbre * d'une
compagnie plus célèbre encore, que Louis XVI,
alors duc de Berry, qui avoit un sens si droit et
une raison si lumineuse, rendoit justice à la pé-
nétration de son frère : lorsqu'une question épi-
neuse le tenoit en suspens, il avoit coutume de
la lui soumettre, et Louis prononçoit en dernier
ressort ; comme, Messieurs, il étoit aussi l'ora-
cle, par la délicatesse de son goût et la finesse
de ses reparties, de ces réunions intimes de fa-
mille où nos Princes se reposoient des ennuis de
la représentation, oublioient les soucis des af-
faires » et, libres de contrainte, s'abandonnoient
à toute la franchise de leur coeur , à toute la
gaîté de leur conscience , à tous les épanche-
ments de l'amitié.
Si, dans ses fructueux loisirs, Louis se livre
* Le R. P. Berthier.
( 22 )
aux charmes de la littérature, si attirante pour
ceux qui la cultivent, et si dédaignée par ceux
qui ne sentent rien ; s'il prête l'oreille aux douces
harmonies de la poésie et de l'éloquence; s'il ac-
corde le privilége de sa familiarité, non à des
écrivains médiocres ou suspects , non à la bas-
sesse qui ne rampe aux pieds des grands que pour
les tromper, mais au génie qui leur est fidèle dans
l'adversité et chante encore leurs infortunes*; si
des relations fréquentes avec les anciens le trans-
portent dans tous les âges et dans tous les pays, si
tous les arts conspirent à ses doctes délassements, il
comprend bientôt qu'un prince a besoin de com-
mander à ses idées avant de commander aux au-
tres : un faux raisonnement dans un conseil a sou-
vent préparé la chute d'un état. Selon lui ,
l'homme né près du trône et qui peut y monter,
doit se faire des principes qui éclairent sa mar-
che , autour desquels il rassemble les détails pour
les lier d'une chaîne commune. Si ses études le
conduisent dans les. landes du moyen âge, où le
flambeau de l'observation ne jette souvent qu'une
clarté douteuse ; la justesse de son intelligence
qui cherchoit toujours la vérité, et la sensibilité
* MM, Delille et Ducis.
( 23 )
de son âme qui l'intéressoit à tous les hommes ,
l'agitoient d'une indignation profonde, lorsqu'il
lisoit les préjugés de l'orgueil mis à la place des
droits de la nature , le sang des peuples vendus
aux caprices de la tyrannie, la servitude autori-
sée par des sophismes d'esclave. C'est encore pour
mieux s'instruire qu'il visite une contrée où, loin
des courtisans , l'on démêle le jeu de tous les
ressorts, où les vices n'ont plus de masque , où
les ruses politiques gardent leur nom : cette con-
trée est l'histoire, qui va se dérouler tout en-
tière à ses avides recherches. Voilà tout-à-coup
un immense catafalque où toutes les cendres
royales sont entassées ; voilà les urnes sépulcra-
les où il voit écrit le jugement des nations, sur
lesquelles ont coulé les larmes de la joie ou de
la douleur : là le respect et l'amour ; ici la haine
et le mépris. Louis s'étoit convaincu que la fé-
condité d'un royaume n'est point dans les palais,
qu'elle est dans les sillons , sous le chaume , dans
les ateliers, et surtout dans les temples de la
religion.
La religion, Messieurs ! quelle docilité dans
Louis à ses enseignements ! exact sans fanatisme,
toujours soumis, jamais crédule, humble, mais
éclairé, sa foi est forte, parce que rien n'est
( 24 )
foible dans ses lumières : rigide observateur des
saints préceptes et ne trouvant dans son élévation
qu'un motif de plus de ne point les enfreindre ,
il sait par son père que les registres de l'église
n'ont point de page distincte pour les fils des rois,
que la vertu est l'unique grandeur devant elle ,
que devant la souveraineté de Dieu toutes les au-
tres souverainetés s'effacent, et que la préémi-
nence des titres n'est qu'une ombre devant celle
de la piété; que la religion n'est point la sujette
de la royauté , qu'elles ne se nuisent que lors-
qu'elles se choquent, ne s'embarrassent que lors-
qu'elles se disputent, et se soutiennent l'une par
l'autre , parce que toutes deux ont la même
source; que, selon les avertissements consignés
dans ses livres, les hommes sont unis entre eux
par une espèce de consanguinité en mémoire du
premier-né de la création dont nous sommes les
descendants; qu'on ne doit pas tout à tous, qu'on
doit la charité à chacun et qu'on ne doit l'iniquité
à personne. Telle est, Messieurs la doctrine qu'on
répudioit déjà, lorsque Louis grandissoit pour
notre bonheur : déjà on couroit en foule à ces
discoureurs imprudents qui s'adressent aux hom-
mes corrompus, selon les désirs de leur corrup-
tion; déjà circuloient de main en main des écrits
( 25 )
où le libertinage prêche l'impiété, et où l'impiété
excite au libertinage, où l'adolescence apprend
à secouer le joug de la pudeur et le sexe même,
dont la modestie est la grâce, à fouler aux pieds
toutes les bienséances. Aussi, que la face de notre
patrie est changée ! un luxe insensé dévore tou-
tes les classes , déplace toutes les situations ,
comble toutes les distances; le vice se reproduit
sous mille formes diverses en des tableaux ob-
scènes qui font rougir de honte; des images dis-
solues remplissent les yeux de l'enfance de scan-
dales inouis ; enfin l'amour effréné de l'or, l'envie
de l'opulence d'autrui, et cette inquiétude tur-
bulente qui appelle à son profit les discordes ci-
viles. Mais on se souvient encore du zèle ardent
avec lequel Louis protégeoit alors contre la hai-
ne un ouvrage * périodiquement consacré à la
défense des bonnes doctrines et du bon goût : le
suffrage du Prince étoit la plus douce récom-
pense de ses habiles coopérateurs.
Tel étoit, Messieurs , le cours tranquille et sé-
dentaire de la vie de Louis : cette continuité de
jours d'autant plus pleins, qu'ils se ressembloient
davantage ; ce concert de tous ses travaux qui,
* Journal de Monsieur, rédige par MM. Royou et Geoffroi.
( 26 )
différents par leur objet, n'ont qu'un seul et
même but ; cette imagination, abondante sans
se fatiguer et sans fatiguer les autres; cette
succession non interrompue de devoirs qu'il
observe avec une noble aisance et une ponctua-
lité qui ne lui coûte rien : voilà ce qui faisoit de
Louis un prince toujours en action, sous l'appa-
rence du repos; lorsqu'un orage, que rien n'avoit
provoqué, s'étend tout-à-coup sur le plus beau
des royaumes : des clameurs sinistres retentis-
sent de toutes parts ; des factions se lèvent, qui
veulent le mieux, parce qu'elles sont ennemies
du bien; des signaux allarmants propagent des
craintes chimériques ; les provinces abusées se
jettent dans le vague des folles espérances ; des
émissaires gagés sèment le parjure et la loi
agraire; le cliquetis des armes sans danger, et l'a-
gitation des esprits sans motif, la capitale qui
donne l'exemple d'une insurrection contre son
Roi, le plus honnête homme de la France; le
Roi qui ne comprend pas son peuple, et le peuple
qui ne veut plus écouter son Roi ; la cour incer-
taine et flottante entre des projets inexécutables;
l'armée qui cède à la subornation, lorsqu'il y
a quelques jours, le plus novice de nos soldats
se seroit enseveli dans son drapeau pour son chef;
( 27 )
le brigandage qui essaye ses moyens, et le sang
qui commence à couler; une forteresse, qui ne
receloit que quelques coupables dans l'intérêt
le plus cher des familles , assiégée par de bien
plus grands coupables qu'eux ; des victimes in-
nocentes, dont les têtes sont portées en triomphe
par la fureur; des harangueurs mercenaires en-
doctrinant les misérables qui n'ont rien, et hur-
lant le crime dans les places publiques ; les bons
citoyens, tremblans et éperdus dans leurs foyers,
notre pays méconnoissable , et l'Europe jalouse
qui, en nous regardant, sourit peut-être à nos
malheurs !
Que fera Louis ? sujet exemplaire, frère dé-
voué , ami tendre, conjurer a-t-il l'orage avec la
rectitude de ses vues, la sagesse des améliora-
tions qu'il indique, l'urgence des retranche-
ments qu'il conseille ? helas ! trompé par le désir
de mettre un terme aux perplexités du meilleur
des rois, il ne se doutoit pas que de concession
en concession , on arriveroit plutôt à l'abîme.
O jour mémorable que le plus débonnaire des
princes regardoit comme le plus beau de son
règne et qui en fut le dernier ! ô séance fatale qui
annonçoit à la nation des destinées si prospères,
et qui n'offrit que le dénouement d'une vaste
( 28 )
conspiration! En vain les pompes de la majesté
royale se déploient encore à tous les yeux : la
sédition éblouie et blessée de l'éclat importun
du trône, en méditoit déjà la chute et s'en par-
tageoit les débris. En vain le Roi parle-t-il dans
cette assemblée le langage d'un père; en vain
annonce-t-il des sacrifices illimités et person-
nels. Son frère ne tarde pas à juger que c'étoit
le sacrifice de sa couronne qu'on exigeroit bien-
tôt de son excessive bonté : il les voit solen-
niser en quelque sorte leur domination par la
violation de leurs propres mandats, flatter la na-
tion pour l'asservir, lui supposer une souverai-
neté idéale pour dépouiller leur souverain légi-
time, armer l'homme de la société de tous les
droits de l'homme de la nature , l'affranchir de
ses obligations , augmenter ou satisfaire ses be-
soins par la disette ou par l'abondance, selon
qu'il leur importoit de calomnier l'autorité expi-
rante ou de cimenter la leur. Mais, plus l'infor-
tuné Monarque est environné de périls, plus son
frère le couvre de son courage, de son sang-
froid et de son amour : la providence avoit dé-
robé CHARLES aux poignards. Cependant, Mes-
sieurs , l'assemblée marchoit à un régime de
complète anarchie ; la monarchie penchoit vers
( 29 )
sa ruine; nos institutions se démolissoient; cha-
que jour appesantissoit le fardeau de la royauté,
ou mieux encore , il n'y avoit plus qu'un fantôme
de roi. Tous les genres d'excès, impunis, grossis-
soient les bandes de la licence. L'attachement
aux Bourbons est un crime , l'insulte un mérite,
l'infraction des lois une égide. Versailles n'est
plus qu'une solitude habitée par la défiance
et la félonie; dans peu, il sera assailli par des
hordes que la perfidie a organisées, et dont la
marche a été calculée d'avance par de grands
séditieux qui en attendent les résultats dans les
bras du sommeil. L'auguste captif est à Paris,
où on l'abreuve d'amertumes, et son consolateur
de tous les instants ne trouve qu'un remède à tant
de maux, la fuite de ce séjour d'humiliations et
de douleurs. O Cherbourg! ô Varennes ! à Cher-
bourg , c'est le Roi avec tous les hommages, tel
qu'il fut toujours chez nous; à Varennes, c'est
la forfanterie avec ses bravades, et la bassesse avec
ses laideurs: que dis-je, Messieurs? c'est le ré-
gicide qui commence !
Louis avoit échappé comme par miracle :
des préparatifs concertés sans témoin, le secret
qui assure la réussite , l'abnégation de soi-
même qui préside à tout, l'ont sauvé de toutes
( 30 )
les embûches , de toutes les polices, de tous
les accidents. Mais son frère, mais son Roi...
hélas ! il retourne à sa prison entre les mains
de ses geôliers qui rivent ses fers. Louis né-
gocie sa rançon auprès des souverains étran-
gers : on est insensible à ses larmes. Un camp
va devenir son palais, et des guerriers exilés
comme lui; sa cour. C'est là qu'il dote son libé-
rateur * de toute sa confiance, et que son coeur
n'a plus rien de caché pour lui. Coeurs arides et
légers , qui n'avez que des sensations d'un mo-
ment ou d'un jour, vous n'appréciez pas ce culte
de la reconnoissance envers celui auquel il doit
le plus signalé des bienfaits ; cette existence
commune, malgré les intervalles du rang; cet
échange perpétuel de pensées, d'attentions et de
soins entre le prince et le gentilhomme ! voilà
comme il acquitte un service , lorsque le noble
François croyoit n'avoir acquitté qu'un devoir.
C'est dans l'amitié qu'il se dédommage de l'exil :
mais est-on seul avec un autre soi-même ? Et ne
pensez point, ô vous qu'il regretta toujours ! que
son amitié ne s'entretienne que de la seule im-
pression de la présence et de l'habitude : des in-
* M. le comte d'Avaray.
( 31 )
firmités, dont il souffre autant que vous, vous
éloignent de lui; sa volonté expresse vous envoie
respirer un air plus salubre sous un ciel plus
doux ; il vous suit de sa tendresse. Les années
s'écoulent; des infortunes nouvelles se précipi-
tent les unes sur les autres; de nouveaux nuages
s'amoncèlent; de nouveaux obstacles vous sépa-
rent : oh ! comme son amitié, qui ne se dément
jamais, est peinte dans ses lettres, les plus dé-
sirables archives d'une maison illustre ! avec
quelle inquiétude il vous recommande votre
santé, le trésor de tous les deux ! avec quelle
complaisance il vous raconte ses traverses, ses
angoisses et ses dangers ! avec quel abandon il
vous dévoile les mystères et les tortuosités de la
diplomatie , ne vous dérobant que ce qui pour-
roit aggraver votre position, et vous pleurant à
votre mort, comme on pleure un fils unique.
Cependant, Messieurs, que devoit-on attendre
des comices d'une nation où l'on ne vouloit plus
de Dieu ni de roi ? Des débats tumultueux, des
apothéoses dégoûtantes, les lieux communs de
la popularité, les luttes indécentes de la dérai-
son contre le bon sens, une table rase sur la-
quelle nos géomètres d'un jour, qui croient en
avoir uni la surface, dessinent le tableau de leur
( 32 )
gouvernement sans foi et sans monarchie ; une
charte qui réalise tous les genres de despotisme,
le présent qui se détache du passé, nos temples
condamnés à la solitude des déserts, et nos lé-
vites bannis comme des criminels d'état; les sou-
lèvements soudoyés qui provoquent des abus
d'autorité, dont on trouverait à peine l'exemple
hors de la civilisation; des accusations vagues et
des dénonciations absurdes; les héritages mena-
cés ou dévastés; les gens de bien, qui cherchent
avec effroi une issue à tant de calamités, et n'en
découvrent aucune; la France, placée entre trois
désastres, l'anarchie, le démembrement de ses
provinces, l'invasion des étrangers. Hélas, Mes-
sieurs , encore quelques mois, et une vaste cité
ne sera plus qu'une arène de tyrans acharnés à
leurs victimes; où un mot, un geste, un coup
d'oeil plonge dans les cachots, et envoie à la mort;
où les larmes sont un délit; où des juges, avides
de meurtres , étudient avec joie dans les traits
de la victime la preuve de ses bonnes actions ,
comme aux jours d'intégrité des juges sans co-
lère s'affligent de trouver dans les aveux du cou-
pable la preuve de ses crimes ; où on som-
mera le fils aîné de la France de rentrer dans une
patrie qui déchire ses entrailles de ses propres
mains.
( 35 )
Mais devoit-il revenir à la Babylone nouvelle,
lorsqu'il n'y avoit plus de monarchie ; où ceux
qui sont ses sujets arrachent à leur roi des for-
mules de liberté dérisoire ; où la licence , dès
le premier pas qu'elle fait dans nos sanctuaires,
divise notre église par un schisme qu'elle con-
vertit en impiété ouverte , ressuscite les fêtes de
l'idolâtrie, autorise l'adultère et le divorce, et,
favorable à toutes les erreurs, ne redoute que la
vérité ? Devoit-il revenir à la Babylone nouvelle,
lorsque tout y est licite avec la doctrine du néant;
lorsqu'un royaume , naguère le centre, du bon
ton et de la courtoisie aimable , n'est plus qu'un
sol mouvant, hérissé de périls et couvert de pié-
ges; une contrée inhabitable, un ramas de préten-
dus Lycurgue, fabricateurs sans but d'ébauches
législatives, presqu'aussitôt annulées que créées;
où les gouvernants n'ont rien de fixe dans leurs
vues que le désordre universel ; où le vaisseau de
l'état fait eau de toutes parts sur une mer cour-
roucée ? Devoit-il revenir à la Babylone nouvelle,
lorsque son malheureux pays , qu'il avoit tant
aimé et qu'il aime encore davantage depuis qu'il
est malheureux , gémit sous la plus intolérable
oppression , après s'être bercé d'une indépen-
dance absolue ; lorsqu'on y proclame les droits
3
( 34 )
de l'homme en se jouant des plus saints droits
de l'humanité ; lorsqu'on y délivre le peuple du
joug de la royauté, pour lui imposer le joug de
la plus horrible servitude, et qu'on l'écrase des
tributs les plus onéreux; lorsque la fortune pu-
blique , qui devoit infailliblement monter au
plus haut degré de splendeur, est audacieuse-
ment dilapidée avec les fortunes particulières ?
Devoit-il revenir à la Babylone nouvelle, où une
barbarie artificieuse montre à l'ignorance la paix
et le bonheur , comme le prix de chaque forfait
qu'on lui commande ; et la trompant sans cesse,
lui rend nécessaires les crimes qu'elle a commis,
pour en exiger de plus atroces encore; où des
méchants , conduits en lesse par des tribuns sans
pitié , torturent l'oint du Seigneur, le plus clé-
ment des rois et le premier ami de son peuple
sans aucun retour sur lui-même , défont sa cou-
ronne pièce à pièce, la dégradent , la saliroient
peut-être s'il ne la tenoit pas de Dieu, et si elle
n'étoit pas au-dessus de leurs atteintes; où la
rage, le remords, le délire décident qu'on por-
tera le feu aux quatre coins de l'Europe, qu'on
brûlera tous les trônes ainsi qu'on a brûlé les
châteaux; servant en quelque sorte la vengean-
ce suprême qui a tant à punir ? Devoit-il revenir
( 35 )
à la Babylone nouvelle, exposer un sang si cher,
si rare et si précieux, dont le ciel a sauvé les
restes dans les veines de l'enfant des miracles ?
Non, non, Messieurs, il a rejoint ces nobles
transfuges, dont plusieurs avoient emporté sur
leur poitrine le drapeau de leurs légions : déser-
tion singulière par laquelle on retrouvoit sa pa-
trie! convention tacite, interprétée par l'honneur!
le Roi désavouoit les Princes, nouveau sacrifice
ajouté à tant d'autres : les Princes ne partaient,
n'agissoient qu'en son nom, comme si leur âme
se fût entendue avec la sienne. Une voix géné-
reuse venoit de retentir des bords de la Neva : Fré-
déric Guillaume se résout à tirer l'épée, et Léo-
pold cherche à se maintenir dans la Belgique en-
tamée. Louis se montre à la tête des siens : tous
les Bourbons y étoient pour cueillir des lauriers
en famille : il y étoit ce jeune d'Enghien, qui
depuis.... ô inexplicable retraite! tout est con-
sommé : lorsque déjà, dans cette courte et dé-
plorable campagne, Louis s'associoit à toutes nos
gloires, content sous la tente au milieu de ses
frères d'armes, leur adressant de ces paroles qui
vont au coeur de ceux qui les entendent, parce
qu'elles partent du coeur de celui qui les dit »
ainsi qu'il en adressa dans le même temps aux
( 36 )
évêques et aux prêtres françois réfugiés à Trêves.
Qu'il me soit permis de les graver sur son tom-
beau : « Messieurs, nous vous voyons ici avec le
même respect que le grand Constantin voyoit au-
trefois les pères du concile de Nicée persécutés
au désert. » Notre bon roi Charles X étoit présent
à cette scène touchante; et on surprit des larmes
dans ses yeux.
Il sembloit prévoir d'avance, avec son auguste
frère, les larmes qui alloient couler pour de bien
plus grandes infortunes : nos évêques et nos prê-
tres immolés, sans une plainte de leurs bouches
évangéliques, montant vers le Saint des saints
pour annoncer à l'église du ciel l'arrivée d'une
victime plus noble encore : et cette foule innom-
brable de tout âge, de tout sexe et de toute con-
dition , qui ne subissent que la forme déguisée
d'une sentence ; et ces époux, et ces épouses,
et ces vieillards, et ces infirmes qu'on jetoit pêle-
mêle dans les charrettes de l'infamie, préparées
avant le jugement; et ces prévenus parmi les-
quels le fils a péri pour le père, et la mère pour
la fille ; et ceux à qui on ne demandoit que leurs
noms pour les frustrer de la parole et les envoyer
à lechafaud; et cette commémoration, ordonnée
par une loi, d'un parricide dont les sauvages
( 57 )
ont frémi, et auquel ni l'ancien monde, ni le
nouveau ne vouloient croire; et ce temple où
ils vont mentir à leur conscience, qu'ils ont ravi
à Dieu par qui régnent les rois, pour le donner-
au régicide qui aveugle les peuples : comme si,
par un de ses impénétrables desseins, la provi-
dence avoit voulu que la profanation de sa de-
meure devînt la consécration de la mémoire de
Louis XVI, et jugé sa belle âme digne d'être
unie à l'injure du ciel; et cette Marie-Antoinette,
dont on a dit tant de mal lorsqu'elle étoit reine,
et dont on ne dit plus que du bien depuis qu'un
lâche assassinat nous l'a montrée telle qu'elle
étoit; et cette angélique Elisabeth dont la vertu
auroit emprunté les traits, si la vertu ne brilloit
pas des siens propres; et ce Dauphin, en qui
un long et ténébreux supplice avoit altéré le chef-
d'oeuvre de la nature.
Louis XVII est mort !... vive Louis XVIII !
Monsieur est roi : forcé de courir les chances
d'une hospitalité incertaine, ce Prince auquel les
infortunes de son frère et du royal orphelin
sembloient communiquer une activité sans re-
pos , tranquille depuis qu'il leur a succédé, se
confie à la grande maîtresse des événements, es-
pérant tout de ses droits, de ses intentions, de
(38)
la France elle-même; il est roi, sans allié que
le ciel et sans trésor que la résignation; il est
roi, entouré d'un petit nombre de vétérants affi-
dés qui sollicitent la grâce de mourir pour lui ;
il est roi, et son premier acte est l'expression
de ses sentiments envers un peuple digne d'un
meilleur sort, et que la légitimité seule peut
rendre à lui-même; son langage est tout en-
semble celui d'un maître, d'un ami ; il parle
avec toute la vigueur de son esprit, toute la cha-
leur de son âme, toute la sagesse de sa pres-
cience. « Après nous avoir tout ravi, écrivoit-
il, vos tyrans nous peignent à vos yeux comme
un vengeur irrité. Connoissez le coeur de votre
Roi, et reposez-vous sur lui du soin de vous
sauver. » Eh bien ! Messieurs, je vous adjure !
Louis a-t-il été fidèle à ses engagements, soit
que ses intrépides Vendéens lui applanissent le
chemin de sa capitale, soit qu'il se rapproche d'un
capitaine * capable de l'aider à sauver la France,
si les cabinets n'avoient pas été sourds à la voix
de leur intérêt propre, soit qu'il renouvelle ses
protestations chez une nation dont nous ne vou-
Ions plus rappeler que ce qu'elle a fait pour lui;
* Le général Pichegru,
( 39 )
c'est partout le même roi qui ne respire que
miséricorde et pardon.
En effet, au dehors comme au dedans, la cause
des Bourbons avoit pourtant trouvé des défen-
seurs. Deux armées s'étoient formées, telles,
qu'elles composeront un des épisodes les plus
invraisemblables des temps anciens et modernes,
et qu'on se demandera ensuite peut-être, avec
surprise, quel a été le prix de tant de sang et de
privations de tout genre dont elles nous ont fait
si libéralement l'avance; deux armées, l'une de vil-
lageois, l'autre de gentilshommes, tous également
nobles aux yeux de l'honneur, et dont la postérité
confirmera les titres; deux armées qui n'ont pas
voulu renoncer aux autels de Jésus-Christ pour
les autels de la folie, ni au trône révéré par leurs
pères, à la sommation de la scélératesse aveu-
gle. D'un côté c'est un peuple immobile dans
sa croyance et dans son attachement, qui se lève
au milieu d'une tourmente qui renverse les cè-
dres, se jette comme une digue à travers un
torrent dont les effrayantes détonations mena-
cent le monde, écrasent avec de frêles instru-
ments les nombreuses phalanges qui fondent sur
lui, fortes de leur discipline, de leurs tonner-
res et de leurs victoires; un peuple qui, lorsqu'on
( 40 )
le croit anéanti gagne des batailles rangées, et,
sans arsenaux, possède une artillerie formidable
qu'il a emportée au pas de course ; un peuple
qui sort des ruines fumantes de ses chaumières
ravagées, plus indomptable que jamais. Ils sont
seuls, mais ils aiment Dieu et le Roi, ils se bat-
tent pour eux, ils meurent pour eux; leur uni-
que but est de relever la couronne de leur Prince
légitime pour en obtenir une du rémunérateur
suprême. L'histoire dira, Messieurs, quelles fu-
rent les tentatives, les instances de Louis pour
secourir cet admirable peuple qu'on pouvoit bien
exterminer mais qu'on n'a jamais pu défaire.
Qu'on lise la lettre écrite de sa main à son am-
bassadeur à Londres : la paix venoit d'être con-
clue et il ne restoit d'espoir que dans la Vendée
qui ne désespéroit jamais. Quoi de plus propre
à ranimer les vaillants du Bocage que leur Roi en
personne ? Louis presse l'expédition, insiste no-
blement auprès du cabinet de St-James, réfute
les objections avec la logique de l'honneur : « Ma
situation, disoit-il, est la même que celle de
Henry IV, sauf qu'il avoit beaucoup d'avantages
que je n'ai point. Suis-je comme lui dans mon
royaume ? On craint pour ma vie; mais de quel
poids peut être cette crainte ? si je péris , ma
( 40 )
couronne passera sur la tête de mon frère qui
est plus jeune que moi de deux ans; son fils aîné.
en a vingt et le cadet en aura bientôt dix-huit.
Si j'étois tué, mes vêtements teints de mon sang
échaufferaient l'ardeur des miens plus qu'aucun
autre drapeau. » Ces paroles, Messieurs, n'ont
pas besoin de commentaire. Ne sont-elles pas
dignes de Louis qui, frappé d'un coup de feu à
Dillingen, se contente de dire : « Une ligne plus
bas et le roi de France s'appellerait Charles X. »
Il regrettoit seulement que le coup ne l'eût pas
atteint à Berstein , où l'armée de Condé s'étoit
immortalisée sous les yeux de son Roi.
Oh ! qu'elle a aussi opéré de grandes choses
cette trop foible armée dont on suspectoit les
motifs , dont on surveilloit les mouvements ,
chez laquelle on paralysoit l'impatience de vain-
cre. Ils s'étoient pressés autour des enseignes
sans tache comme par générations, et sous trois
générations de héros. La vieillesse, la maturité
et l'enfance bivouaquent ensemble avec d'Angou-
lême et Berry qui donnent et reçoivent l'exem-
ple. Louis s'y plaisoit parce que même ses en-
fants égarés n'étoient pas loin de lui. La noblesse
françoise y avoit des temples à l'humanité pour
leurs frères ennemis dont ils pansoient les blés-

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