Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB - MOBI

sans DRM

P'tit Mi

De
286 pages

— Fortiter et alacriter, monsieur le préfet, sermonna enfin le cardinal Traviès, d’une voix onctueuse qui se gonflait en scandant les syllabes latines et pareil, en sa simarre rouge, à un apôtre de vitrail, les mains étendues comme pour bénir une foule agenouillée, il acheva l’homélie par cette phrase où passaient des nostalgies de croisade — Fortiter et alacriter. Marchez droit au but avec la vieille et fière devise des légions chrétiennes et dites bien au chef de l’État que nous avons foi dans ses promesses, que nous l’aiderons dans son œuvre de salut et que les prêtres du diocèse mêleront désormais son nom respecté à leurs prières, supplieront Celui qui préside aux destinées humaines, de lui frayer une route triomphale comme aux Machabées et comme à Constantin !


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Saint-Just, la liberté ou la mort

de centre-france-livres-de-boree88511

À propos deCollection XIX
Collection XIXest éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.
Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF,Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes class iques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…
Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces e fonds publiés au XIX , les ebooks deCollection XIXproposés dans le format sont ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.
René Maizeroy
P'tit Mi
Les Parisiennes
I
 — Fortiter et alacriter,viès, d’unele préfet, sermonna enfin le cardinal Tra  monsieur voix onctueuse qui se gonflait en scandant les syllabes latines et pareil, en sa simarre rouge, à un apôtre de vitrail, les mains étendues c omme pour bénir une foule agenouillée, il acheva l’homélie par cette phrase o ù passaient des nostalgies de croisade —Fortiter et alacriter.droit au but avec la vieille et fière devi se des Marchez légions chrétiennes et dites bien au chef de l’État que nous avons foi dans ses promesses, que nous l’aiderons dans son œuvre de salut et que les prêtres du diocèse mêleront désormais son nom respecté à leurs prières, supplieront Celui qui préside aux destinées humaines, de lui frayer une route triomph ale comme aux Machabées et comme à Constantin ! Monsieur de Serpenoise s’inclina, prononça ensuite quelques paroles d’une chaleur factice, quelques vocables sonores, choisis à desse in et dont les terminaisons s’alourdissaient, sonnaient d’un bout à l’autre du vaste salon. On sentait à l’entendre, qu’il ne débutait pas et s avait son rôle avec toutes les traditions du métier, qu’il entamait cette partie n ouvelle prudemment, décidé à ne pas s’engager à fond du premier coup, à garder sa dista nce et à passer d’abord presque inaperçu. Il avait assez vécu jadis dans ce monde d e fonctionnaires, manié assez de consciences, sondé assez d’intrigues pour pouvoir s’orienter aussitôt et éviter les bévues dangereuses dont on ne se relève pas. Il avait côto yé de trop près les gouffres où l’on sombre, pour s’abandonner à de vaines et chimérique s illusions, pour croire à ces promesses, à ces saluts, à ces poignées de mains. Il était en parade. Les conseillera de préfecture sanglés dans leurs habits brodés, le secrétaire général planté à côté de lui, le guettaient, enviaient sa place, son autorité, épiai ent ce qu’il allait dire et dans cet entourage, il n’entrevoyait qu’un véritable ami, n’ avait confiance qu’en un seul — un gamin — ce petit Georgie que, sur les supplications du vieux marquis d’Ambleteuse, il s’était attaché comme secrétaire particulier. Les magistrats succcédèrent au clergé, solennels, évoquant dans leur hermine et leurs toges l’on ne savait quoi de disparu et le premier président dévida, d’un ton monotone, de longues périodes filandreuses. Elles coulaient de ses lèvres glabres comme du miel fade, épandaient un immense ennui. Mais, grave, froid, le masque impassible, ayant l’air d’avoir copié sa pose raide sur les meubles du prem ier empire, alignés le long des cloisons, le préfet ne sourcillait pas, ne donnait aucune marque de lassitude. Peu à peu, ces éclats de voix, ces entrées et ces sorties avec de sourds froissements d’habits, des bruits de pas glissant sur les parque ts l’avaient engourdi et ses regards atones flottaient sans se poser, sans distinguer nettement une tête dans les cortèges qui défilaient devant lui comme les figurants d’un opéra. Il saluait machinalement, écourtait ses réponses avec une hâte d’en finir. Georgie s’était penché vers lui et très bas, tandis que les magistrats se retiraient, avait murmuré gouailleusement : — Si les autres ont autant de platine, nous serons encore ici demain ! Monsieur de Serpenoise eut à peine un vague sourire, parut ne pas l’entendre. Les officiers de la garnison, introduits à leur tour, se groupaient et dans les diagonales de soleil qui s’allongeaient droites et striées d’atomes entre les petites vitres carrées des fenêtres, les épaulettes étincelaient, les nuances crues des uniformes, le bleu des cavaliers, le rouge des fantassins, le noir dès art illeurs se mêlaient, se détachaient en contours aveuglants sur les vieilles boiseries, les fauteuils aux tons éteints. Et ces heurtements de sabres, ces frissons de plumets, cet te rumeur de caserne longue à
s’apaiser, à s’éteindre secouaient dans la torpeur du salon triste, démesuré, comme un réveil de vie jeune et brutale, comme la joie d’une diane qui annonce l’aurore. Le général Martelet qui commandait la division, un ancien solide, le front balafré par une entaille qu’il avait reçue à la charge du plate au d’Yron, mâchonna ses souhaits de bienvenue avec une rudesse de troupier qui dédaigne les parlottes et l’on n’en surprit que sept ou huit mots : « Discipline... Maréchal... L’o rdre... Armée... Grande famille... Dévouement... » Georgie s’était enfoncé dans l’embrasure d’une fenêtre pour bâiller à l’aise et, masqué par les épaules des conseillers, il examinait l’un après l’autre les sous-lieutenants, s’arrêtait sur certaines figures plus fines de lignes, plus jeunes, comme s’il eut tenté de retrouver un camarade, de composer déjà la bande av ec laquelle il comptait bien faire une fête ininterrompue, tuer l’ennui de cet exode imprévu. On l’eut pris pour un de ces collégiens de luxe qui ne portent pas la tunique des potaches et que des abbés en redingote conduisent, le mercredi, le long de l’avenue des Champs-Élysées. Pâlot, les cheveux courts ondulant sur le front bas, les yeux largement fendus, d’un charme féminin en leur incertaine doucour, cernés comme par un lendemain de noce, le nez s’harmonisant par son impertinence avec la courbe sensuelle et la rougeur saine des lèvres, le corps d’une maigreur s ouple et gracile, plutôt grand, mais sans avoir cette apparence falote, gauche des enfants qui ont poussé trop vite après de longues anémies, il avait vraiment de la race, sugg érait par sa silhouette l’idée d’un yearling de pur sang qu’on a mis de bonne heure à l’entraînement et qui, s’il ne claque pas trop vite, gagnera peut-être un jour le Grand Prix dans le tintamarre des hurrahs et le pavoisement des drapeaux. Puis, dans l’expression d u visage, de la bonté, de la franchise, de l’insouciance, une soif de plaisirs, de vie lâchée à la débandade, des curiosités, des convoitises qui flambaient et henni ssaient, la folie exubérante d’une puberté qui s’est trop vite épanouie à la chaleur des jupes et l’attente querelleuse de ce qui prête à rire, du snobisme ambiant, de la bêtise qui court, le besoin de décocher des blagues. Lâché à dix-neuf ans, il s’était mis si vite au diapason de ses aînés, avait pris la corde avec tant d’entrain que son grand-père, inquiet, l’ avait arrêté net, envoyé s’assagir en une calme ville de province. L’exil complet, navrant, loin de tout. Des fonctions presque officielles qui le retiendraient au poste. Et cela au mois de mai, on pleine « season » chic, à la veille du derby, des belles parties, des départs, quand il venait d’acheter un mail et un yacht et hésitait entre les cheveux roux de Blan che Rébus, les sveltesses félines de Madame de Steinberg et la nuque radieuse de la Campiccioli, quand on s’amusait le plus, quand toutes les femmes étaient en maraude, avaient le diable au corps. Monsieur de Serpenoise l’avait fait bien souvent jadis sauter s ur ses genoux et dînait tous les mercredis à l’hôtel d’Ambleteuse. Il était spirituel et affable. Il avait dételé trop tard pour ne pas être resté sceptique et un peu vieux garçon, pour ne pas se montrer indulgent. Il serait l’ami plus que le supérieur. D’ailleurs, c’é tait peut-être plus amusant qu’on ne croyait, la province. Le temps s’y écoulerait aussi vite qu’à Paris, en le coupant par quelque prétentaine amoureuse, en déniaisant quelque gentille petite femme de notaire, comme dans le répertoire de la Comédie-Française. E n outre, l’espèce de fièvre qui couvait dans les journaux, qui présageait les lutte s prochaînes, les espérances qui renaissaient ardentes et vivaces dans les conversat ions, les projets qu’ébauchaient froidement, comme après une victoire gagnée sur l’e nnemi, ceux qui s’étaient le plus effacés auparavant, lui avaient monté la tête. Des batailles. De l’inconnu. Tant mieux ! L’on s’ennuierait moins, l’on aurait du nouveau à raconter au retour, l’on pourrait produire son petit effet sensationnel, comme les vieux du Co up d’État. Et il s’était soumis sans
trop de peine, se contentant de dire à Monsieur d’Ambleteuse : « Dites donc, grand-père, vous m’en avez fait une bien bonne ! » Il avait mêm e eu la gaminerie de déposer chez toute ces anciennes amies, celles d’occasion et cel les d’habitude, sa carte nouvelle : « Comte Georges d’Armagnel, secrétaire particulier du préfet des Basses-Cévennes » avec au-dessous le P.P.C. et l’horaire des express qui allaient de Paris à Villemagne. Au saut du train, il était parti en reconnaissance, avait parcouru la ville avec de longues flâneries, écoutant, observant, s’arrêtant. Et cette gaieté des rues, des places emplies de claire lumière, de carillons grêles, aigus, les hau ts clochers en briques, les ponts traversés par des processions de cigarières brunes et rieuses, les nombreux cafés dont les tontes multicolores claquaient ainsi que des pa villons de fête, l’avaient intéressé et ragaillardi. « Petite villégiature de santé », comm e lui avait dit lord Shelley en lui adressant d’ironiques compliments de condoléances e t dont le retour serait aussi délicieux que la première sortie d’un convalescent. Et inattentif, à des centaines de lieues de ces salons pleins de monde, les oreilles bercées par la plainte monotone d’un jet d’eau qui fusait au dehors dans le jardin de la pré fecture, Georgie revoyait un boudoir tendu d’une étoffe à ramages, un large divan jonché d’un amoncellement de coussins et des corbeilles de roses jetées çà et là avec encore la carte piquée dans les noeuds de rubans et le petit drapeau du fleuriste et cette toquée de Blanche Rébus, qui se précipitait à sa rencontre, presque nue dans son peignoir de surah vite enfilé, sentant bon là peau, l’héliotrope et la blonde, et après des baisers fou s, — de ces baisers sur la bouche qui pénètrent jusqu’au cœur, — lui criait : — Te voilà, mon chien, c’est pas malheureux ! Monsieur de Serpenoise, gonflant le timbre de sa voix, martelant chaque mot, le torse droit, la main sur la poignée de nacre de son épée, terminait sa troisième allocution.  — J’ai été des vôtres, messieurs, j’ai eu l’honneu r, durant les mauvais jours, de conduire au feu un bataillon de mobiles, de gagner ma rosette à Patay où tant de braves prouvèrent à un ennemi supérieur en nombre que nous sommes encore, que nous serons toujours la nation des grands courages et de s sublimes héroïsmes. Je sais, général, que vous commandez l’une des plus belles d ivisions de l’armée, une de ces divisions d’avant-garde qui sauront, un jour, ressusciter la vieille gloire française, qui se préparent à vaincre, en travaillant. J’ai confiance en vous comme vous pouvez avoir confiance en moi ! Et, tandis que le général lui étreignait la main, un capitaine de chasseurs s’exclama le mi-voix : — Nom de Dieu ! Il marque rudement bien, Je nouveau préfet ! Monsieur de Serpenoise avait en effet quelque chose de militaire dans sa raideur étudiée, ses gestes cassants, ses intonations forte s comme habituées aux commandements qui dominent un cliquetis de baïonnet tes ou un tumulte de foule déchaînée. On ne lui aurait jamais donné son âge, les cinquante ans bien sonnés qu’il dissimulait, n’avouait qu’à demi, en homme qui n’a pas abdiqué, qui se défend. On n’eut jamais pensé qu’il était parvenu au haut de la côte où chacun retourne la tête malgré soi, le cœur bourrelé de regrets pour envoyer un suprême adieu à ce qui ne reviendra plus et frissonne, s’arrête, hésite en voyant la pente si â pre qui descend dans la brume vers l’abîme inconnu. Il devait plaire encore aux femmes avec sa haute taille, ses larges épaules et sa belle allure. Le sourire qui découvrait des dents blanches et luisantes, les cheveux gris et drus, l’éclat des prunelles, la min ceur intacte de la taille attestaient sa santé vigoureuse et l’état de son être. Ni jeune ni vieux, La phase sereine, merveilleuse de la vie que l’on a comparée à l’été de la Saint-M artin, à ces brèves journées automnales où fleurissent les dernières fleurs, où l’air tiède s’imprègne de douceurs
infinies, où le soleil a des clartés d’apothéose, jette comme un renouveau de joie sur le linceul d’or qui couvre les allées, sur les feuille s mortes dont la tombée monotone a succédé aux vols des papillons. Les moustaches ciré es dardant leurs pointes aiguës, il était le reflet d’un autre temps, d’autres élégances, d’autres recherches, faisait songer à une gravure de modes qui a dormi pendant des années dans la poussière d’un tiroir et qui, exhumée brusquement, ressuscite tout un passé aboli. Épave longtemps désemparée, ballottée par les lames après le naufrage où le navire a sombré, s’est perdu corps et biens, il stagnait enfin dans un port, ava it été remorqué, amarré par des mains secourables. Il reparaissait. C’était un retour d’exil, d’un exil où l’on s’est serré la courroie, où l’on a attendu sans trêve la saute de chance, l’appel des anciens chefs. Ce département que le ministre lui confiait, il le triturerait, le manierait, le retournerait comme une boule de terre glaise. Et cette volonté n ette de gagner la partie, s’accusait dans les deux plis profonds creusés entre ses sourcils, dans la courbure du nez, dans la contraction hautaine des lèvres. Derrière le mannequin planté en scène avec son costume d’apparat et poli, accueillant, tendant les mains, mesurant les paroles, se dressai t le chasseur aux aguets, résolu, éperonné par les épreuves subies, l’effroi du lendemain, gonflé de rancunes autant que de tenaces espérances, le fonctionnaire qui avait escompté sa victoire, rêvé une recette générale, le sceptique qui jaugeait à leur valeur les dévouements des autres, ne comptait que sur lui-même et dans la lutte pour vivre, ne s’en remettait qu’au droit du plus fort. Il tiendrait ce qu’il avait promis à Monsieur de Fortel lorsque, se promenant de long en large dans son cabinet, soucieux, repoussant du pied les dossiers effondrés sur le tapis, celui-ci l’avait toisé froidement — et comme un juge d’instruction s’était exclamé Je ne vous cache pas que le gouvernement vous donne l’un des postes les plus dangereux, les plus difficiles, que vous aurez à li vrer un combat sans merci, inégal et peut-être tragique et qu’il vous a choisi entre tous parce qu’il connaît vos états de service et votre situation — et le ministre de l’intérieur avait scandé une à une les syllabes de ce dernier mot. Sa situation, cette impasse noire, boueuse, à laquelle il était acculé, cette déchéance imminente, fatale, dont l’approche le rendait à moi tié fou, lui donnait le vertige, cette dégringolade qui s’arrêtera on ne sait où, qui n’a pour terme qu’un suicide banal, une fuite par delà l’Océan ou l’échouage sur le banc crasseux de là correctionnelle, devant un public de « premières » qui a retenu ses places à l’avance, se divertit et s’écrase autant qu’à l’exécution d’un condamné à mort. Tenait-il enfin une bonne banque, la banque où l’on abat coup sur coup, où l’on se refait des pertes anciennes ? Serait-il secondé par ces discoureurs ? Ou s’abriteraient-ils, incertains de l’issue, ne désertant pas, mais ne s’engageant pas, envieux, craintifs, inertes, tandi s que, seul, il plastronnerait et s’exposerait ? Ah ! s’il ne s’était agi que de lui, si son destin seul avait été en jeu, comme il aurait eu chaud au cœur, haussé les épaules et souri au dange r, comme il se serait moqué du lendemain, du dénouement de l’aventure, comme cet e ntr’acte inattendu dans sa vie désœuvrée, l’eut délecté, l’eut rajeuni ! N’aimait-il pas par dessus tout le danger, lui qui, à Patay, dans le sifflement des balles, le fracas des obus éclatant de droite et de gauche, creusant des brèches rouges à travers les rangs, se campait sur ses étriers ainsi qu’un paladin, minutieusement, en son porte-cigare, choisissait un brevas et l’allumait à lentes bouffées ? N’était-il pas le plus beau joueur qui fut au monde, lui qui, un soir, aux Mirlitons, ayant abattu neuf à la fin d’une taille, arrêtait le croupier, prêt à ratisser les soixante mille francs de jetons épars sur les deux tableaux, comptait les cartes et disait :
— Rien de fait, messieurs, le coup n’y était pas ! Certes, oui, si le bonheur de sa chère, de sa plus qu’aimée Anne-Marie n’eût pas dépendu de ce regain de veine, n’eût pas été accoup lé au triomphe ou à la déroute de ses espoirs, il aurait, sans arrière-pensée, savour é la joie de redevenir quelqu’un, d’exercer à nouveau une autorité, de remettre son vieil uniforme, de dominer, comme un fief féodal sept cantons, des villes, des bourgs, des hameaux, la plaine et la montagne, d’être une façon de proconsul auquel on a donné le mot d’ordre le plus équivoque, les pouvoirs les plus larges, on a promis de prochaines faveurs, s’il ne faiblissait pas, s’il savait comprendre ce qu’on lui avait suggéré à demi-mots, ce que l’on attendait de son énergie, de son ambition, de sa haine de vaincu qui , durant des années, a rongé son frein et guetté sa revanche. Être préfet. Quels flots de bons souvenirs, d’inoubliables sensations noyaient son cerveau à cette pensée et que de joyeuses histoires, d’escapades folles, de jeunesse dépensée à tort et à travers, cela lui rappelait comme s’il eût revu l ’Autrefois en un miroir magique. Les candidatures officielles menées comme ces petites g uerres où la victoire est gagnée à l’avance. Les tournées de revision coupées de banquets, de haltes dans les châteaux, de foucades libertines, les comices agricoles parfois drôles comme une bouffonnerie du Palais-Royal, les congés continuels qu’on ne demandait même pas au ministre, le va-et-vient de Paris à Évreux. Les courses où il arrivait, impeccable, une rose à la boutonnière de sa redingote grise, son landau attelé à la Daumo nt avec la livrée rouge et tabac d’Espagne, où les éleveurs l’acclamaient de leurs grosses voix tumultueuses. Les bals à la préfecture où les cotillons coûtaient une vingta ine de mille francs et dont on se disputait chaque invitation, comme pour les séries de Compiègne, les bals auxquels des hottées de jolies femmes, la princesse de Sternich, la comtesse de Talence, la duchesse de Champaubert, lady Cavendish, tout l’escadron rieur, froufroutant, léger des cocodettes en forme, se rendaient par un train spécial. Reçu à la table de l’Empereur, sûr de son crédit, n ’avait-il pas alors tenu tête au président du conseil qui lui adressait, un jour, de s reproches comme au premier fonctionnaire venu ? 0 cette scène de haute comédie où au ministre qui ; le lorgnon sur le nez, solennel et gourmé, lui lisait les passages d’ une gazette normande dans laquelle quelque normalien en panne citait des périodes de C icéron sur les débordements de Verrès, traînait dans la boue le préfet, énumérait ses actes, il avait répondu froidement : — Passez à la seconde page, monsieur le ministre, vous y êtes traité de voleur et de jocrisse ! Mais aurait-il à présent une pareille carrure, une telle fringance et trouverait-il un appui sérieux, dans ce fantôme de pouvoir éclos du jour au lendemain, qui le lançait en avant, qui faisait donner tout de suite les vétérans comme en ces batailles à peu près perdues où il s’agit de ne point reculer, de se serrer les coudes et de ne pas marchander sa peau ? L’inaction si longue, les remous, les hauts et les bas de cet au jour le jour qui était sa vie depuis la grande débâcle, la perpétuelle ten sion de l’esprit qui s’emballe sur des chimères, l’énervement de l’attente qui se prolonge, les nuits de jeu malsaines, terribles, ne l’avaient-ils pas rouillé et avachi ? Son cœur se serrait, s’imprégnait d’une brusque ang oisse, d’une insurmontable et poignante mélancolie. Il avait été si malheureux. I l avait tant souffert. Souffrance plus rude, plus cruelle qu’un supplice, puisqu’il devait la refouler au plus profond de son être, la dissimuler sous une gaieté menteuse, même et surtout à Anne-Marie, garder pour lui seul ses obsessions, sa peine. Il s’était vu si aux abois, à la veille d’être affiché au tableau du club, de ne plus trouver à emprunter un louis, d’être aussi pauvre, plus pauvre
peut-être qu’un mendiant qui tend la main sous un porche avec une boîte de crayons sur le ventre et prêt à se faire sauter le caisson, à f uir pour toujours en quelque pays d’aventuriers et de placers plutôt que d’avouer ce désastre à sa femme, de l’éveiller de son rêve, elle qui ne se doutait de rien, qui se laissait vivre avec une indolence de reine, qui n’aurait pas compris qu’on pût avoir moins de q uatre chevaux dans ses écuries, habiter ailleurs qu’en un hôtel et s’habiller autre part que chez Doucet. Il avait connu les insomnies on l’on voudrait se boucher le cerveau co mme on se bouche les oreilles, les courses d’un bout à l’autre de Paris à la recherche d’un usurier clément, à la relance des amis, des parents, chez lesquels on s’humilie en va in, on s’embarrasse en des explications oiseuses, on n’ose aborder la dernière phrase, la phrase qui implore, qui quémande et les retours à pied, mornes, songeurs, o ù l’on traînaille, l’on flâne obstinément pour arriver moins vite au logis, où l’on refait le compte, en marchant, des notes qu’il faudra encore renvoyer, des visites qui ont dû se succéder toute la journée avec des coups de sonnette hargneux, des éclats de rire, des colloques gouailleurs à l’office. Il avait compris la folie des misérables qui enfoncent une vitrine de bijoutier, qui se sauvent les mains pleines de diamants et de perl es, qui volent souvent parce qu’ils aiment, parce qu’une femme accoutumée au luxe ne comprend pas que l’on soit sans le sou, qu’on lui marchande un caprice. Il s’était exp liqué l’égarement des décavés qui violent la chance et trichent, inconscients de leur infamie, ne songeant qu’aux lèvres rouges qui se refuseront à leurs baisers, aux cheve ux blonds qui appartiendront désormais à un autre amant. Alors, le pauvre être avait senti vraiment — plus qu’en les béatitudes premières — de quel amour il idolâtrait sa femme et comme elle éta it la souveraine maîtresse devant laquelle on ne sait que s’agenouiller, que prier et qu’obéir, comme elle l’avait ébloui et rivé à son joug. Elle le tenait en sa possession au ssi étroitement que s’ils eussent été des amants plus que des époux. Elle n’avait qu’à glisser un peu de tendresse dans ses prunelles changeantes, d’un vert sombre criblé de p oints d’or, qu’à lui sourire de ce sourire qui creusait une fossette au coin de sa jou e, qui s’étoilait de la lueur de ses petites dents nacrées, qu’à s’approcher pour qu’il se soumit, qu’il s’inclinât. Et tout en elle, — ses défauts, ses extravagances, ses fantais ies d’enfant gâtée — l’amusait, l’intéressait, l’ensorcelait sans qu’il eût la force, la raison d’échapper à ce charme. Il lui était fidèle autant qu’un chien de berger. Il n’exi stait que pour elle et par elle. D’une nature réfractaire aux attachements durables, ombra geuse dès qu’elle s’entravait dans une jupe et frivole, incroyante de parti pris, il a vait émondé de son être le moindre rejet où la mauvaise sève ancienne eût pu encore couler. Le mariage n’avait pas été pour lui la fin de tout mais comme une initiation sentimenta le à un monde de joies, de rêves, d’émotions ignorées, à des états d’âme qui le surpr enaient et le ravissaient par leurs contrastes incessants.
Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin