Palimpsestes dans la poésie

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Cette approche de la lecture de la poésie contemporaine par le biais du palimpseste, (les poètes analysés : Edouard Glissant, Nicole Brossard, Tahar Ben Jelloun, Edmond Jabès, Marie-Claire Bancquart, Jean Daive, André du Bouchet, Jacques Roubaud ), permet de découvrir les richesses du poème par le moyen d'une poétique de la complexité.
Publié le : jeudi 1 septembre 2011
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EAN13 : 9782296466340
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PALIMPSESTES DANS LA POÉSIE
Espaces Littéraires Collection dirigée par Maguy Albet
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DEBORAH M. HESS
PALIMPSESTES DANS LA POÉSIE
Roubaud, du Bouchet, etc...
LHarmattan
Du même auteur
Complexity in Maurice Blanchots Fiction : Relations between Science and Literature(Peter Lang, 1999)
Politics and Literature : The Case of Maurice Blanchot (Peter Lang, 1999)
La poétique de Makan Diabaté
renversement chez Maryse Condé, Massa etÉdouard Glissant(LHarmattan, 2006)
Maryse Condé: Mythe, parabole et complexité (LHarmattan, 2011)
Limage en couverture se trouve dans un manuscrit préservéau Monastère Sainte Catherine au Sinaï, Codex Armenicus Rescriptus, Ms. 575. Le premier texte aétérédigé e au VI siècle, en arménien ancien, sur deux colonnes. Le palimpseste en syriaque date e de la première moitiésidu X ècle. (Source : www.encyclopédie-universelle.com/abbaye-scriptorium4d.html)
©LHARMATTAN, 2011 5-7, rue de lÉcole-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-55353-8 EAN : 9782296553538
INTRODUCTION
Le palimpseste est une métaphore pour lordinateur, pour sa façon de traiter les données, de les modifier et de les enregistrer. Le modèle de lordinateur se propose puisque le rapport entre les données nest plus linéaire, ni même plat, mais en plusieurs dimensions auxquelles il faut ajouter le facteur du temps évolué.Il sagit donc dun rapport enévolution, dun rapport en biais ou superposé. Cette relation nest quimaginaire, le système informatiqueétantà base digitale et le transfert des données se faisant de façon instantanée. Nous comprenons facilement cette métaphore par rapportàlécriture, puisque en général, lauteurécrit son texte de façon progressive. La première version nest rarement la version définitive. Entre ces deuxétapes, on constate un nombre parfois relativementélevéde différentes versions. Un certain nombre dauteurs ont refusédaccepter que la dernière version soit définitive et donc ont refuséde la faireéditer. Un exemple de ce phénomène est Maurice Blanchot dont la parution de plusieurs manuscrits après sa mort aétonnéle monde intellectuel et artistique. Létude des versions multiples dun texte, lanalyse de la genèse de l’œuvre, sappelle la critique génétique. Cette critique tendàdévaloriser le rôle de linspiration, celle-ci prenant comme point de départ la notion que la force créatrice est primordiale, spontanée et suffisamment puissante pour ordonner toutes les données de l’œuvre en question. Si lorganisation des données nest pas celleàlaquelle un partisan du classicisme se serait attendu, cest que daprès ce point de vue, les deux approches de l’œuvre dart divergent de façon importante. Il est aiséde constater que le recoursàune machine qui procède de sa propre gestion, de son propre mode de traiter les données, avec des pannes oùle traitement des données sarrête, entraînant la possibilitédes pertes ou des transformations des données contre la guise de lutilisateur,constitue une approche qui accorde une valeur plutôt moindreàlinspiration brute.
Linfluence de lordinateur sur la culture artistique est moins connue que son influence sur la société, en particulier létude de lévolution des formes du social, létude des développements dans le monde politique au plan national, au sein dun seul paysou au plan international. La complexitéfournit un modèle danalyse des rapports entre les forces multiples qui gouvernent une région ou un continent ou même plusieurs blocs du monde dune période donnée. Les donnéesétant si massives en nombre, siétendues dans la nature des questions auxquelles elles sadressent, quesans le recours aux capacités de calcul de lordinateur, auparavantleur traitement aétévu comme impossible. Le développement des systèmes informatiques suffisamment puissants etàtraitement parallèle a permis la réalisation des rêves danalyse de certains chercheurs dans le domaine des sciences sociales. Cetteétude sadresseàlinfluence de lordinateur sur la poésie française et francophone. La période en question est lépoque de laprès 1980. Puisque l’œuvre poétique ne sécrit pas dans le vide, ni dun point de vue culturel, ni dun point de vue historique, la nature du palimpseste ou de la réécriture fait allusionàdes traditions alternatives par rapportàla géographie ou antérieures par rapportà lévolution historique. Le palimpseste se réfère au premier sens du motpalimpsestos, du grec pourécrire de nouveau sur lécriture dorigine, un mot qui fait allusionà lépoque précédant le développement de limprimerie, ce qui aénormément facilitél'édition d'ouvrages. Avant cette invention par Johannes Gutenberg au milieu du quinzième siècle, la copie duneœuvre se faisaitàla main, motàmot avec les fautes et les variations que comportait un tel travail. Létude des manuscrits de lépoque médiévale constitue un aspect préalable et essentielà touteétude littéraire de cette période. Quantàla facilitéde se procurer du matériel sur lequel le copisteétait en mesure de produire la nouvelle copie, elle se faisait sur de fines couchesde peaux danimaux, une matière difficileà se procurer. Avant lépoque médiévale, le procédése limitait au recoursàla tablette, en terre généralement mais parfois en argile, sur lesquelles le copiste faisait des marques afin de transcrire l’œuvre. Il est notable que lécriture nétait pas uniedanslancien grec, lorigine du motpalimpsestosétant de cette tradition, mais composéde lettres séparées les unes des autres, un trait repris par de nombreux poètes de langue françaiseàl'époque contemporaine. La fragmentationàlorigine de la possibilitéde lire un texte de poésie en palimpseste repose sur linsertion dans le textedes nombreux arrêts indiqués par la brièvetéde certains vers, un trait caractérisant la plupart des auteurs proposés dans cetteétude. Les coupures sont indiquées aussi par les blancs insérés dans un discours poétique suivi, comme dansDire la poésiede Roubaud, par léparpillement de points, même plusieurs fois dans chaque vers, le cas chez Jean Daive dansAmerica domino, par linsertion des droitesà 8
lhorizontale etàla verticale,imageévoquantla présence dune tablette. Dautres arrêts sontinsérés par la nécessitédu lecteur de faire une pause, le temps de considérer le sens de ce quil venait de lire,une hésitation qui résulte dune rupture syntaxique, le cas dans«Les Grands Chaos»parÉdouard Glissant. De nombreux poètespratiquent différentes versions dune rupture syntaxique relativement importante, comme chez Tahar Ben Jelloun. Pour dautres, ces failles dans le suivi naturel du discours français sontencore plus prononcées. Le langage suit un rythme haletant qui résulte des fragments au plan de la phrase, au plan de la proposition et au plan lexical, oùil manque certainséléments nécessairesàla compréhension immédiate du sens. Une dernière façon dindiquer un rythme trébuchant est par une typographie instable et comportant de nombreuses variantes. Plusieurstypes de palimpsestes sont examinés dans cetteétude, lun, par rapportàla tradition poétique française, réécrivant la tradition par un déplacement culturel, le point de vue nétant pas celui de Paris. Dans le chapitre examinant la poésie de Tahar Ben Jelloun, le rapport, loin dêtre celui de pèreàfils,évoque la réappropriation de la tradition française. Quoique ce poèteréside le plus souventàParis, le sujet de toute sonœuvre est lhéritage marocain. Lallusion au passéfigure dans le poème commeun palimpseste recouvert par les strates duneépoque bien plus récente et tournévers un aveniràlheure actuelle inconnu. Labsence de participants dans ce drame virtuel sexplique dans ce contexte, les figurants du poème nexistant que dans le souvenirdu poète. Labsence de figurants dans le drameévoquépar le poème estàlorigine de la subjectivation des objets y mentionnés. Ce premier poème se situe dans une longue tradition que le poète marocain a assimilée et fait sienne. Il faut noter que depuis 1971, il partage sa résidence entre la France, le Maroc et létranger, notamment auxÉtats-Unis comme professeur invité. Un autre palimpseste qui se trouve dans la poésie contemporaine est celui qui représente la superposition du point de vue propreàune cultureàcelui dune autre, ce point de vue empêchant lobservateur de regarder les données quil confronte de façon directe et sans point de vue préconçu,un point de vue propreàune sociétémais ne convenant pas forcémentàune autre. Jean Daive représente cette question dansNarration déquilibreen plusieurs volumes dont le recueilAmerica dominofigure au milieu de la série. Il est aiséde constater que ce genre de palimpseste représente une réduction des données que lobservateurrefuse de considérer de façon juste, comme le port de lunettes ne convenant pas aux yeux du sujet en question. Porter les lunettes de quelquun dautre fausse le regard et empêche lobservateur de voir le monde autour de lui sans idées préconçues, un regard préjudiciel. Cest de ce regard en biais,àcoté, légèrement faussé, que le voyageur, de touteévidence 9
français, contemple la ville de Manhattan, qui pour lui symbolise la ville de New York, qui en fait possède cinqboroughsou arrondissements, palimpseste elledu pays, une triple réduction dun point de vue juste englobant tout le pays. Le regard, dunaspectphysique, projette limage de ce que perçoit la cornée sur unécran, minimisée et renversée puis rétablie de façon juste et interprétépar le cerveau de lobservateur. LesÉtats-Unis, sujet de nombreuses images médiatiques, sujet sans doute surestimépar rapportàson juste statut, est un palimpseste du problème de la perception et dujugement dune culture par une autre. La culture cible est rarement perçue de façon neutre, les images enétant trop limitées par rapportàla réalitételle quelle est perçue par létranger, en visite courte ou même au cours dun séjour plus long, et donc la culture est souvent sujetteàun jugement préalable trop peu exact et ne se conformant pasàlimage de soi de lhabitant même du pays cible. Le problème du jugement fausséportésur une culture par un représentant dune autre est le sujet abordépar Jean Daive dansAmerica domino. Le poème procède par flash-back, chaque instant une prise de vue momentanée, le tout représentant la promenade dun touriste dans la ville de Manhattan au cours dune seule journée, du matin jusquau soir. Les différents moments de la journée sont indiqués ainsi que les lieux de rencontre et la localisation du promeneur dans cette ville, la promenade sétendant du sud jusquen haut du Parc central puis redescendant. Le visiteurestàla recherche dun magasin dappareils photo, le motif de la visionétant le thème principal de ce long poème. Par le moyen des images et des symboles présents dans le poème, le lecteurévalue lui-même cette culture qui lui estétrangère et se rend compte que la vision qui lui avaitétécommuniquée est fragmentaire, partielle, légèrement faussée du fait même de cet aspectécourté. Un site fonctionne parfois comme un mythe iconique. Si un lieu est symbolique, dépassant une simple localisation, il possède une valeur iconique dérivant des attaches du sujetàcet endroit. Dans ce sens un lac sassociantà un amourpassé, pourtant toujours impossible, même au moment de lavoir vécu, joue un rôle privilégiédans le souvenir du poète. La réalitéde ses sentiments nen est pas amoindrie, puisque cest lémotion vécue qui importait plutôt que les faits mêmes du vécu. Si un site joue un tel rôle, dorénavantà chaque fois quil y retourne ou quil y pense, en se rappelant le passé, la répétition agrandit le premier motif, devenuàla longue mythique. La répétition sonne de façon angoissante si lexpérience avaitétédouloureuse ou bien de façon agréable, si au contraire elle avaitétémémorable. Les Romantiquesétaient notables pour leur culte de langoisse. Loin de la fuir, pour certains, elle a dûévoquer la première grandeémotion. De cette façon lamour sétait associéàla souffrance.
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