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Panama et poudre de riz

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Récits et anecdotes d'une voyageuse intrépide de 20 ans, partie au Panama dans les années 60 pour y implanter et promouvoir de la parfumerie de luxe française, mélée sans le vouloir aux révolutions, à la contrebande et à la drogue.
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Denise Lamy

Panama et poudre de riz

 


 

© Denise Lamy, 2017

ISBN numérique : 979-10-262-0903-4

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Courriel : contact@librinova.com

Internet : www.librinova.com


 

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

 

CHAPITRE UN

Au cours des années soixante...

— Tu veux partir vendre des soutien-gorges à PANAMA ! J'aurai tout entendu... Ma fille est folle !

— Mais, maman, il n'est pas question de " vendre " des soutien-gorges... mais de faire une petite étude de marché pour la lingerie de luxe " Gaines et Gorges DIOR. " Et peut-être aussi de promouvoir un peu leurs parfums, car ils ont un dépôt dans la zone américaine du Canal de Panama. Super pour me perfectionner à la fois en anglais et en espagnol !

— Quand même, Fabienne... partir si loin... à 21 ans... Tu es à peine majeure...

— C'est ça ou un stage d'un an pour la " Shell " au Mexique. Mais je préfère la mode au pétrole, et avec Dior, c'est seulement pour six mois...

L'aventure allait durer dix ans !

Fabienne était une grande belle fille d'origine normande. Des yeux toujours rieurs d'une belle nuance de brun pailleté de vert. Elle portait ses cheveux blonds relevés en un chignon bouclé, tout en hauteur, comme le voulait la mode de l'époque. Son mètre soixante-quinze la rendait assez intimidante mais son côté ouvert, gai et spontané plaisait à tous. Pleine d'imagination, foncièrement indépendante, elle rêvait de voyages, de contacts humains différents, de connaître le monde.

Ses parents avaient monté dans le Berry une usine de produits de finition pour cuirs qui périclita après-guerre avec l'arrivée sur le marché du nylon et des premières matières plastiques. Après une enfance dorée et bourgeoise, Fabienne avait connu la ruine et le manque d'argent.

Elle avait alors enchaîné toute une série de petits travaux afin de pouvoir subsister quelque temps à Paris où elle avait choisi d'effectuer de courtes études d'esthétique. Il lui fallait maintenant trouver un véritable emploi, ce qui était relativement facile dans ces années-là mais elle hésitait encore à s'engager tout de suite sur le marché du travail.

Pensant que la connaissance des langues étrangères serait un '' plus '' intéressant avant une orientation de carrière définitive; la jeune fille se mit donc en quête d'un stage dans un pays de langue anglaise ou espagnole.

Parmi les différentes propositions qu'elle reçut, celle de Dior lui parut la meilleure car elle conjuguait l'attrait d'un voyage lointain et la possibilité de pratiquer les deux langues. La société Dior, était en effet intéressée par quelqu'un capable d'effectuer une petite étude de marché au Panama pour leur gamme de lingerie de luxe '' Gaines et Gorges Dior.'' Le travail demandé consisterait à noter les marques concurrentes déjà présentes, à visiter les magasins concernés ou susceptibles de le devenir, et à faire de discrets relevés de prix. Ce stage de six mois serait peu rétribué mais tous les frais seraient intégralement pris en charge et Fabienne espérait bien, en économisant au maximum sur ses dépenses, a profiter de ce voyage pour visiter avant son retour d'autres pays d'Amérique centrale.

Toute sa famille et tous ses amis s'élevaient contre son projet de partir seule dans des pays aussi lointains et bien connus pour leur instabilité. Pour mieux comprendre les profondes réticences de son entourage, il faut se rappeler qu'à cette époque les femmes ne quittaient généralement leur famille que pour se marier. Les transports en commun étaient irréguliers. les automobiles encore rares, et le moindre déplacement était synonyme de pannes, crevaisons, et aléas de toutes sortes. Quant aux voyages internationaux c'était quelque chose d'exceptionel pratiquement réservé à une élite masculine. On considérait donc Fabienne comme une jeune fille un peu désaxée !

Mais notre héroïne s'entêta. Elle était sûre d'elle et ne se laissa pas décourager. Elle estimait qu'elle n'avait rien à perdre. Etant déjà passée du meilleur et au pire elle ne craignait plus les changements de vie. Elle se sentait capable de faire face à toutes les situations, même les plus périlleuses. Plus rien ne lui faisait peur. C'est pleinement confiante en son destin et avec enthousiasme qu'elle se prépara à partir.

Pour se rendre à Panama dans les années soixante, il fallait changer trois fois d'avion ou prendre le bateau. La direction de Dior lui laissait le choix et assumait tous les frais quels qu'ils soient. N'étant pas pressée, Fabienne opta pour le bateau qui mettait trois longues semaines pour aller du Havre au Vénézuela. Elle finirait le trajet par avion jusqu'à Panama.

Notre voyageuse s'embarqua donc un beau jour sur le " Flandre, " l'un des paquebots de la " Compagnie Générale Transatlantique " qui desservait, avec son sister-ship " Antilles, " les îles françaises des Caraïbes, Puerto Rico, Curaçao et finissait sa route au port Vénézuélien de " La Guaïra." Elle partait avec deux belles valises de cuir bleu et la méthode "Assimil" d'espagnol sous le bras.

Le début du voyage ne fut pas des plus réussi !

Durant toute la traversée de l'Atlantique, le bateau fut secoué d'un fort tangage. Face aux turbulences de l'archipel des Açores, ce fut encore pire. Fabienne verte et nauséeuse ne quittait plus sa chaise longue du pont couvert... Elle ne l'abandonna que lorsque le soleil des tropiques et le bleu des mers du Sud commencèrent à s'annoncer.

La méthode Assimil fut alors vite enterrée au fond d'une valise au profit de la luxueuse piscine du bord.

Etrennant un ravissant bikini couleur turquoise, un " deux pièces '' assez audacieux à l'époque des maillots " une pièce " à jupette, Fabienne se fit remarquer par un superbe plongeon qui lui fit perdre d'emblée une bretelle !

Comme elle revenait nageant d'une main vers le bord, l'autre main crispée sur son balconnet déséquilibré, un nageur s'approcha d'elle et lui proposa galamment de l'aider à faire un noeud à sa bretelle afin qu'elle puisse sortir de l'eau décemment :

— Voilà, Mademoiselle... C'est réparé !... Provisoirement !

— Merci, Monsieur ! C'est vraiment très aimable à vous, remercia notre voyageuse.

Et la bouche en coeur elle ajouta :

— Faites-vous aussi, comme moi, tout le voyage jusqu'au Vénézuela ?

— Il y a intérêt ! Je suis le commandant du paquebot ! répondit le beau nageur.

Après cette brillante sortie, Fabienne fut invitée tous les soirs à la table du " Pacha. " En une semaine elle fit la connaissance de tous les passagers et de tous les membres de l'équipage depuis la salle des machines jusqu'à la passerelle des officiers.

Les poissons volants, la fanfare martiniquaise jouant '' Adieu Foulards, Adieu Madras " au départ du bateau, la biguine dansée au son de " big bambou, " les Antilles avec leur végétation tropicale exubérante, toutes ces découvertes l'enchantèrent. Malheureusement tout a une fin et c'est à grand regret que Fabienne quitta le bord du " Flandre. "

Dès le jour suivant un avion la déposait à " Tocumen, " l'aéroport de Panama.

Son programme prévoyait un rendez-vous le jour même de son arrivée avec monsieur Juan Lopez. Elle avait brièvement rencontré à Paris ce directeur, qui manageait la société " Antilles Import-Export, " dont le siège social était situé à Colon, dans la zone franche du Canal de Panama, zone sous contrôle américain à cette époque.

Monsieur Juan Lopez s'occupait essentiellement de la diffusion des Parfums Dior sur toute la zone latino-américaine, ainsi que sur les nombreux magasins ports-francs situés dans les aéroports du Canada et des Etats-Unis. Le territoire à implanter et les marchés à conquérir étaient immenses. La jeune société venait tout juste d'être créée.

Fabienne n'en savait pas plus long, si ce n'est que Monsieur Lopez pourrait l'aider dans son enquête sur la lingerie Dior et qu'il l'attendrait à partir de dix sept heures dans le hall de l'hôtel " Palacio Continental " de Panama city, afin de faire plus ample connaissance avec elle et étudier ensemble le planning de son séjour.

Aussi à peine descendue de l'avion, voulant paraître sous son meilleur jour, Fabienne s'engouffra dans les toilettes de l'aéroport, et passa vingt minutes à se refaire un maquillage soigné et à redresser à coup d'épingles un chignon un peu aplati par le voyage.

Elle se sentait belle dans son joli tailleur vert d'eau. La veste cintrée, avec ses petites basques rondes et la jupe " plissée soleil " mettaient en valeur sa taille fine. Aux pieds, elle étrennait de ravissantes bottines blanches en cuir, dans le style lançé cette année-là par Courrèges. Bottines de couleur assortie, comme il se devait alors, à ses gants et à son sac à main.

Pleinement satisfaite de son apparence elle sortit de l'aéroport pour prendre un taxi.

Quittant l'air conditionné de l'aéroport, la chaleur extérieure la suffoqua. Elle se précipita vers l'arrêt des taxis où deux belles voitures équipées de climatisation, attendaient les éventuels clients.

Fabienne s'adressa au premier chauffeur :

— Pouvez-vous m'emmener à Panama centro, por favor ?

— Non!... Désolé, señorita ! Il va pleuvoir.

Surprise, Fabienne pensa avoir mal compris. Les gestes du chauffeur étant clairement négatifs, elle traîna ses valises vers le second véhicule :

— Panama Centro ?

— Pas maintenant, señorita ! Peut-être dans un " momentito "...

— Mais pourquoi pas tout de suite ? J'ai un rendez-vous important à dix-sept heures !

— Il n'y a plus de rendez-vous quand il pleut, señorita ! Et il va pleuvoir. Alors, attendez !

Fabienne n'en revenait pas :

— Pas question de rater mon premier rendez-vous pour de la pluie ! se dit-elle. Ca la ficherait vraiment mal...

Avisant une troisième voiture, un peu à l'écart, elle s'y dirigea, tirant et poussant ses bagages.

Cette voiture n'avait rien du luxe des précédentes ! Elle était un brin rouillée et toute cabossée à l'arrière. Le chauffeur avait une tête de bagnard mal rasé et semblait aussi inquiètant que son véhicule. Mais c'était sa dernière chance ! Aussi, sans poser de question, Fabienne fourra d'autorité ses valises dans le coffre et s'engouffra à l'intérieur.

Elle s'assit sur une banquette défoncée :

— Panama centro... Combien ?

— Vingt balboas, grogna le chauffeur, en se grattant le cou. Mais je ne pars pas tout de suite ! Pas quand il va pleuvoir...

— Quarante balboas ! Et on part immédiatement ! ordonna Fabienne en lui brandissant deux billets de vingt unités sous le nez.

Le chauffeur réfléchit une petite seconde. Il lui arracha les billets des mains en soupirant longuement :

— AY !... Qué barbaridad !

L'auto démarra dans un cahot grinçant. L'aéroport de Tocumen étant distant de quelques vingt kilomètres de la ville, Fabienne s'absorba dans la contemplation des petites cahutes qui bordaient la route et défilaient sous ses yeux au milieu de la végétation tropicale.

Au bout d'un quart-d'heure, de grosses gouttes commencèrent à s'écraser dans la poussière du pare-brise, précédant de peu une trombe d'eau d'une rare violence. Le paysage était noyé d'eau. Fabienne reporta alors son regard sur le rétroviseur intérieur de la voiture, auquel était accroché un objet décoratif qui ressemblait à une peau de reptile.

— C'est quoi, cette peau de serpent ? demanda-t-elle, intriguée.

— Quelle peau de serpent ?

— Celle qui est accrochée au rétroviseur...

— Ca ?...C'est ma cravate ! maugréa le chauffeur, vexé. Qué barbaridad !

— Ah !... C'est votre... euh !...bon !... Sommes-nous encore loin du centre ville ?

— On approche, señorita. Nous sommes maintenant près du front de mer...

La pluie était diluvienne. La voiture passa soudain dans un nid de poule et la glace de la portière arrière, fendue et maintenue par du taffetas gommé, descendit sans qu'on la touche. Une rafale inonda Fabienne qui tenta de remonter la vitre sans y parvenir. La voyageuse se glissa du côté opposé pour éviter la pluie qui entrait à flots dans la voiture. Grommelant quelques jurons, Fabienne tentait de se sécher les pieds du mieux qu'elle le pouvait avec des kleenex, cessant de faire attention au trajet. Lorsqu'elle releva la tête, elle eut un choc.

Comme dans un mauvais rêve, elle se crut transportée à bord d'un bateau essuyant une tempête. La voiture, agitée de secousses, semblait flotter sur la mer. A courte distance, Fabienne distinguait des bateaux qui dansaient sur les vagues. Devant, derrière, partout de l'eau... de l'eau... de l'eau boueuse, d'un jaune sale.

— Où... Où sommes-nous ? lança-t-elle d'une voix timide.

Ils étaient sur la promenade du bord de mer, mais avec les effets cumulés de la marée et de la pluie, l'eau avait envahi la chaussée jusqu'aux jardins des maisons, qu'on entr'apercevait au loin, détrempés, séparés de la route par une rambarde où s'étaient réfugiés quelques vautours au cou déplumé.

— Mais qu'est-ce qui vous a pris de passer par-là ? dit-elle au chauffeur.

— AY ! Qué barbaridad !

— Eh bien ! Si on s'en sort, on aura de la chance ! rugit Fabienne en remarquant l'eau qui commençait à s'infiltrer dans le véhicule par les portières.

La voiture avançait lentement et sembla subitement s'enfoncer. On entendit un gargouillis inquiétant dans le moteur. Un jet de vapeur fusa du capot, et dans un dernier hoquet, le taxi s'immobilisa.

— Gagné ! hurla Fabienne. Alors qu'est-ce qu'on fait maintenant que vous avez réussi à saborder votre boîte à sardines ?... Hein ?... Je vous le demande ?

Le chauffeur eut un haussement d'épaules et entreprit d'allumer une cigarette.

— Il faut attendre ! Vous pouvez continuer à pied si vous préférez, vous êtes presque arrivée...

D'un geste du doigt il désignait à environ trois cents mètres, l'enseigne vaguement repérable de l'hôtel '' Palacio Continental."

Fabienne ouvrit la portière et se pencha pour juger de la profondeur de l'eau, faisant tomber ses gants dans l'opération. Afin de les rattraper, elle se risqua à faire un pas hors du véhicule et disparut jusqu'à la ceinture dans un caniveau profond d'un mètre, large d'un demi, censé canaliser en temps normal les eaux usées vers la mer.

— Purée de marron ! glapit-elle en se hissant péniblement hors de l'égoût, trempée jusqu'aux os, lamentable. L'eau dégoulinait de ses vêtements, délayait son maquillage, plaquait ses cheveux défaits sur son front et ses épaules.

Une horde de gamins en maillot de bain, se précipitait vers le taxi en perdition.

— Une " poussette " señorita ?

— Une " poussette ? " Ah ! Oui ! Oui ! Poussez-nous vers les jardins, un peu plus haut !

Les gamins poussèrent le véhicule, sans l'aide du chauffeur qui semblait se désintéresser complétement de l'opération et tirait sur sa cigarette, grommelant en boucle ses '' Ay ! Qué barbarida '' entre deux bouffées de tabac.

Lorsqu'ils eurent enfin gagné un terrain un peu plus sec et à peu près marchable, Fabienne sortit quelques pièces de son porte-monnaie et les distribua aux enfants qui se les partagèrent avec des cris de joie. Ils la quittèrent brusquement et partirent comme une volée de moineaux vers une Wolkswagen en difficulté un peu plus loin, s'éclaboussant avec bonheur et riant aux éclats.

Fabienne, elle, ne riait pas. Le portier du " Palacio Continental " non plus, d'ailleurs ! Il feignit de ne pas la voir arriver et le bagagiste chargé d'aller récupérer ses valises sous la pluie, lui lança un regard meurtrier.

Dans le hall d'entrée, monsieur Lopez attendait, confortablement assis dans un profond fauteuil. Il vit avec stupéfaction apparaître à la porte du palace une sorte de loque humaine, dégoulinante et gargouillante. Quand ce " quelque chose " d'indéfinissable, sorti tout droit du radeau de la méduse ou de l'épave du Titanic, se dirigea vers lui, le salua par son nom et lui tendit la main, il en renversa son café et laissa choir son cigare...

Monsieur Juan Lopez était né à Madrid. mais avait été élevé à Paris. Parfaitement bilingue, il possédait une distinction naturelle et un sens aigu des public-relations.

Quand Fabienne se fut changée et séchée, il l'invita à dîner et entra d'emblée dans le vif du sujet :

— Je suis ravi d'accueillir une compatriote qui va devenir notre ambassadrice ! dit-il en jetant un coup d'oeil dubitatif sur la robe froissée enfilée à la hâte, le visage sans fard et les cheveux humides et plats de son invitée.

Il passa la main dans ses cheveux et poursuivit :

— Avant d'enquêter, il est indispensable que vous sachiez comment nous fonctionnons. Nous diffusons des articles de luxe et, vous le comprenez bien, nous choisissons pour nos produits une distribution qui soit '' Trrrrès " sélective. Nous recherchons des magasins ayant un certain standing, de la présentation, une clientèle de qualité. Ce qui fait qu'à Panama-City nous avons seulement quatre dépositaires. Trois grands magasins, Sears, Danté, Gran Morrison, et une boutique de mode " Maria Fashions " qui vend des vêtements mais aussi nos parfums. Elle a également, en exclusivité, notre nouvelle gamme de maquillage. Tous les quatre, sont déjà avertis de votre arrivée, et vous donneront toute liberté pour faire vos relevés, noter les références de lingerie Dior et des marques concurrentes.

Il fit une pose, regarda Fabienne un assez long moment en se caressant la joue, puis il reprit :

— Mais auparavant, j'aurais bien aimé vous demander un petit service. J'aurais souhaité que vous alliez visiter les nombreux petits commerces du centre ville. Ces petits magasins sont tenus par des indiens, des antillais, des chinois... Vous verrez, la ville est très cosmopolite. Ces gens-là vendent un peu de tout. Des vêtements, du linge brodé, des bijoux, accessoirement un peu de parfumerie. Nombreux sont ceux qui aimeraient avoir des références de notre marque, mais n'ont pas les critères que nous exigeons de nos clients. Alors ils se tournent vers des dépositaires peu scrupuleux qui acceptent de leur rétrocéder quelques flacons en sous main. Ce que nous ne pouvons PAS tolérer !

Monsieur Lopez frappa la table du plat de la main et haussa le ton :

— Il faut traquer ces revendeurs clandestins ! Nous devons démasquer ces moutons noirs de la parfumerie.française ! Et vous pouvez nous y aider. Avez-vous un appareil photo ?

— Euh ! Oui ! lança Fabienne un peu déstabilisée par la question. J'ai un appareil photo tout neuf, qui se déplie en accordéon et qui...

— C'est parfait ! Ça ira... '' Ils '' ne vous connaissent pas.encore ! Vous allez pouvoir jouer les touristes... Munie de votre appareil photo promenez-vous dans tous les bazars orientaux et les petites boutiques du centre ville. Cherchez tout ce qui peut nuire à la marque Dior : usage frauduleux du nom, ventes illicites, contrefaçons en tous genres... Que sais-je encore ? Fouinez, prenez des photos, ça peut toujours servir. Mais essayez d'être discrète et de ne pas vous faire repérer. Demandez à voir de la lingerie mais demandez aussi, incidemment, s'ils ont des parfums de luxe. Si on vous sort d'un tiroir un flacon de Dior, achetez-le sans hésiter. Ca nous conduira au revendeur.

— Mais comment saurez-vous le nom de celui qui a fait de la revente ? s'enquit Fabienne intriguée.

Monsieur Lopez plissa les yeux et prit un ton de voix mystérieux :

— Nous avons nos secrets ! Encre invisible... perforations sur les emballages... Je vous expliquerai tout ça plus tard. Sâchez seulement que, quand nous suspectons un client de faire un peu trop de chiffre d'affaires, nous lui donnons un numéro codé. Si nous découvrons nos produits dans des boutiques où nous ne voudrions pas les voir, grâce à notre système de marquage, nous pouvons savoir qui les a retrocédés.

— Et alors ?

— Alors ? Nous faisons pression sur lui jusqu'à ce qu'il arrête ! Toutes les marques de luxe en sont là : forcées de mener une guerre constante contre ces marchés parallèles qui mettent à mal leur prestige.

Monsieur Lopez eut une moue désabusée avant de conclure :

— Avez-vous bien compris maintenant votre rôle ?

— Parfaitement bien ! s'exclama Fabienne, toute excitée à l'idée de devenir agent secret. Une sorte de Mata-Hari de la parfumerie française.

— Bon !... Dans ce cas vous commencerez dès demain, avant que tout Panama ne vous repère comme travaillant pour nous. Tout se répète ici très vite de bouche à oreille... Ah ! Oui ! un dernier conseil ! Surtout ne portez aucun bijou. On risquerait de vous les arracher, et s'ils sont faux, vous risquez en plus qu'on vous colle une raclée... par déception !

Ce dernier conseil doucha un peu l'enthousiasme de la future enquêtrice.

Dès le lendemain, Fabienne se préparait à remplir au mieux sa mission. Notre héroïne venait de sortit son tailleur vert du sac plastique déposé dans sa chambre par le service de blanchisserie de l'hôtel. Elle constata avec consternation que grâce à un repassage soigné, la jupe plissée était devenue une sorte de cloche à fromage allongée et la veste un petit boléro d'enfant. Le tout partit à la poubelle ainsi que les belles bottines blanches, devenues marron et craquelées après le pataugeage de la veille dans l'eau de pluie. Sans trop de remord, d'ailleurs, car Fabienne découvrait un peu tard qu'avec une température avoisinant les quarante degrés à l'ombre mieux valait porter une robe d'été et des sandalettes. Confortablement équipée, elle s'apprêta à sortir.

Au moment de traverser le hall d'entrée, elle décida de jeter un coup d'oeil à la petite boutique située dans l'hôtel même, boutique qui ne vendait pas de parfumerie, mais du tabac, des souvenirs et des cartes postales. Elle en acheta deux et se laissa séduire par de magnifiques timbres représentant de grands oiseaux colorés et dont elle choisit toute une collection pour accompagner ses futurs courriers. Pendant qu'elle réglait ses achats, elle demanda sans y croire, plutôt afin de se mettre déjà en condition de travail :

— Auriez-vous une petite eau de toilette Miss Dior ?

A sa grande stupéfaction la vendeuse, une femme d'un certain âge au profil de mouton, se dirigea vers un placard et après quelques recherches, lui rapporta le flacon demandé.

Fabienne, d'abord stupéfaite, exulta ! Elle avait mis en plein dans le mille pour ses débuts d'enquêtrice sur la distribution clandestine. Notre Sherlock Holmes en jupon s'assura que la flacon en question avait bien les perforations permettant d'identifier son origine. Elle l'acheta et le fourra dans son sac à main.

L'appareil photo autour du cou, elle franchit la porte tournante de l'hôtel et sortit.

Le ciel était d'un bleu éblouissant. La chaleur était déjà lourde en ce début de matinée. La jeune fille traversa les jardins de l'hôtel, puis s'engagea dans la '' Via Argentina, '' une grande avenue bordée de massifs de fleurs et d'une double rangée de palmiers dont l'ombre légère donnait une vague illusion de fraîcheur aux rares promeneurs.

En approchant du centre ville, arbres et fleurs disparurent pour laisser la place à de petites maisons basses puis progressivement à de plus hautes constructions.

Dans la '' Calle Central, '' la chaleur qui montait du sol ajoutée à celle emmagasinée par les grands immeubles donnait maintenant à Fabienne l'impression de marcher dans un four.

Le bruit incessant et assourdissant des deux roues, des voitures et des vieux autobus décorés de fleurs peintes qui circulaient n'importe comment l'étourdirent complétement. Le soleil et la poussière soulevée par les véhicules l'obligeaient à cligner des yeux. Abrutie de chaleur et de bruit, Fabienne n'entendait plus rien, ne voyait plus que des gens pressés qui se croisaient sur les trottoirs. Elle se sentait noyée dans une masse de personnes petites et brunes que dominait ça et là, la haute taille de quelques G.I américains en goguette.

Néanmoins il fallait assurer la mission dont elle était chargée et montrer ses talents :

'' Courage, noble enfant, c'est ainsi que l'on s'élève vers les étoiles...'' lui aurait soufflé Catulle. ( Si cette citation n'est pas de lui, voilà l'occasion de rendre hommage à ce poète latin méconnu ! )

Fabienne commença à déambuler parmi les petits commerces librement ouverts au public et qui proposaient à leur clientèle toute une variété d'articles hétéroclites. Les étalages étaient à portée de mains, les objets empilés ou suspendus. On y trouvait de tout. Des monceaux de nappes, napperons, draps brodés, des cotonnades multicolores, des saris indiens aux soieries chatoyantes rehaussées de fils d'or ou d'argent, des piles de chapeaux de paille fine, des bijoux, des statuettes en faux jade ou en faux ivoire que de nombreux touristes achetaient en marchandant, convaincus de faire des affaires d'or.

Les commerçants, en grande partie afro-américains, chinois ou indiens vêtus de boubous, robes longues ou saris, regardaient passer Fabienne avec curiosité et hélaient cette jeune fille seule pour lui proposer des bibelots ou du linge brodé. Parfois simplement pour le plaisir de lui demander d'où elle venait. Leurs visages allaient du bronze clair ou noir fonçé. Leurs sourires se ressemblaient, mais leurs langages et leurs accents étaient des plus variés ! Fabienne peinait souvent à les comprendre, les faisait répéter. Elle inspectait, écoutait, fouinait un peu partout sur les étagères poussiéreuses, demandait à voir de la parfumerie, de la lingerie. Elle rentrait le soir à son hôtel suante et harassée, la tête bourdonnante, ne sachant plus très bien si elle parlait l'espagnol avec l'accent chinois, l'anglais avec l'accent indien, ou un français mitigé de créole !

Au bout d'un mois d'enquêtes dans les magasins, elle avait pu visiter l'ensemble des petits commerces locaux. Elle avait déjà récupéré plusieurs flacons de contrebande, découvert des étiquettes de vernis à ongles Dior aggrafées à des cravates " made in Corea '' et photographié une misérable échoppe qui s'était baptisée " Casa Dior. "

Devant ces résultats, monsieur Lopez était aux anges !

Vêtu ce jour-là d'un élégant costume beige, il faisait face à Fabienne dans la cafétéria du Palacio Continental pour faire le point avec elle sur ses démarches. Il dégustait son café pendant que la jeune fille avalait avec gourmandise une coupe de trois boules de glace inondées de fausse crème Chantilly. Entre deux bouchées, elle lui faisait part de ses observations.

— Vous avez fait un excellent travail ! déclara-t-il avec un sourire réjoui à la fin de leur entretien. Laissez donc un peu de côté pour l'instant vos relevés de lingerie. Vous pouvez maintenant vous faire connaître chez nos dépositaires officiels de parfumerie. Je vous recommande de commencer par ''Maria Fashions.'' C'est une amie qui connaît parfaitement le marché de Panama. Elle vous donnera des conseils précieux. J'ai déjà fait porter à vôtre hôtel une " valise-démonstration " de tous nos produits, avec un grand lot d'échantillons, et quelques flacons de parfums à distribuer avec discernement, selon les circonstances ! précisa-t-il en ajoutant :

— Soyez généreuse, sans abuser ! Je compte sur vous pour mettre la marque Dior en avant aussi souvent que vous le pourrez. N'oubliez pas que vous êtes maintenant et en permanence, l'image de notre marque et de la France ! Soyez à la hauteur !

Fabienne, très flattée par l'importance que lui donnaient ses nouvelles fonctions, se rendit sur le champ et gonflée à bloc au magasin " Maria Fashions " situé tout près de l'hôtel.

CHAPITRE DEUX

Le petit magasin où la jeune fille pénétrait était agréable et clair. Fabienne repéra immédiatement face à elle un comptoir en verre sur lequel étaient disposés, du plus petit au plus grand, la série complète des flacons Dior avec leurs cartonnages en pied de poule noir et blanc et leur petits noeuds de ruban '' gros grain '' noir autour du goulot. A côté des flacons, le présentoir des rouges à lèvres offrait l'élégance de ses multiples couleurs et l'alignement parfait des vernis à ongles dont les nuances allaient du rose pâle au rouge carmin.

C'était autre chose que les petits bazars de la Calle Central !

Au fond de la boutique, Maria, petite femme brune, vive et bien en chair, tourbillonnait autour de trois jeunes filles, au milieu d'un amoncellement de vêtements et d'accessoires en tous genres.

Notre héroïne, décontractée, se dirigea vers les personnes présentes et les salua :

— Bonjour mesdames ! Je viens de la part de monsieur Lopez... Je suis Fab.....

— Ah ! C'est vous " Miss Dior ? " Vous tombez bien ! Venez nous aider ! coupa Maria en l'invitant de la main à s'approcher davantage.

Fabienne posa son sac à main sans discuter et rejoignit le groupe :

— Vous préparez une fête ?

Les quatre femmes, surexcitées, se mirent à parler toutes en même temps :

— Oui ! Une fête " superbissima " ! La plus grande fête de l'année !... Demain, c'est l'élection des trois Reines de beauté de Panama !... La " Reine de la Banane ''... la " Reine du Tabac " et aussi la " Reine de la Canne à sucre "... Nous choisissons nos vêtements pour le défilé de mode !... Nos accessoires aussi !... Ce sera absolument '' fabuloso ''...

Fabienne, un peu étourdie par leur déluge de paroles, pensa néanmoins que c'était un bon moment pour agir.commercialement. Elle sourit aux trois filles qui semblaient être les futurs mannequins :

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