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Panama et poudre de riz

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Récits et anecdotes d'une voyageuse intrépide de 20 ans, partie au Panama dans les années 60 pour y implanter et promouvoir de la parfumerie de luxe française, mélée sans le vouloir aux révolutions, à la contrebande et à la drogue.
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Denise Lamy

Panama et poudre de riz

 


 

© Denise Lamy, 2017

ISBN numérique : 979-10-262-0903-4

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Courriel : contact@librinova.com

Internet : www.librinova.com


 

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

 

À L'ATTENTION DU COMITE DE LECTURE

 

Cloyes, le

 

Madame ou Monsieur,

 

Au cours des années soixante, la parfumerie française a connu une expansion mondiale.

Peut-être suivrez-vous avec intérêt les pérégrinations d'une héroïne de vingt ans lancée à la conquête de nouveaux marchés et du contrôle de la contrebande aux Caraïbes et dans des pays latino-américains instables et en pleine évolution ? 

On a tendance à oublier, de nos jours, combien la vie a changé en un demi-siècle. Il y a seulement cinquante ans, les voyages internationaux restaient quelque chose d'exceptionnel pour un homme, de presque impensable pour une femme.

Ne disposant d'aucune des technologies modernes actuelles, les voyageurs devenaient malgré eux de vrais aventuriers, contraints de faire face à toutes sortes de difficultés et d'aléas, et ne pouvant compter que sur eux-mêmes.

À travers le récit des multiples péripéties vécues par cette jeune fille, l'auteure cherche à retracer les conditions de travail et de voyage à cette époque. Le but recherché étant d'intéresser et de divertir un maximum de lecteurs.

 

Denise Lamy

P S : Après une longue carrière commerciale, l'auteure vit maintenant une retraite active en Eure et Loir.

Les personnages évoqués dans ce récit sont imaginaires et toute personne qui croirait se reconnaître ou y reconnaître un tiers, ne pourrait qu'être victime de sa propre imagination.

 

CHAPITRE UN

 

Au cours des années soixante...

 

— Tu veux partir vendre des soutiens-gorge à PANAMA ! ... J'aurai tout entendu... Ma fille est folle !

— Mais, maman, il n'est pas question de « vendre » des soutiens-gorge... mais de faire une petite étude de marché pour la lingerie de luxe « Gaines et Gorges DIOR »... Et peut-être aussi de promouvoir un peu leurs parfums, car ils ont un dépôt dans la zone américaine du Canal de Panama... Super pour me perfectionner à la fois en anglais et en espagnol ! 

— Quand même, Fabienne... partir si loin... à 21 ans... Tu es à peine majeure...

— C'est ça... ou un stage d'un an pour la « Shell » au Mexique. Mais je préfère la mode au pétrole, et avec Dior, c'est seulement pour six mois...

 

L'aventure allait durer dix ans…

 

Fabienne était une grande belle fille d'origine normande. Des yeux toujours rieurs d'une belle nuance de brun pailleté de vert. Elle portait ses cheveux blonds relevés en un chignon bouclé, tout en hauteur, comme le voulait la mode de l'époque. Son mètre soixante-quinze la rendait assez intimidante mais son côté ouvert, gai et spontané plaisait à tous. Pleine d'imagination, foncièrement indépendante, elle rêvait de voyages, de contacts humains différents, de connaître le monde...

Ses parents avaient monté dans le Berry une usine de produits de finition pour cuirs. La région était riche en troupeaux de moutons et la petite ville d'Issoudun possédait de nombreuses tanneries et mégisseries qui en traitaient les peaux. Toute une industrie du cuir qui malheureusement s'écroula après-guerre avec l'arrivée sur le marché du nylon et des premières matières plastiques.

L'usine de ses parents ne résista pas à la crise et après une enfance dorée et bourgeoise, Fabienne vécut la faillite de l'usine familiale, la vente de la maison d'enfance, la ruine et le manque d'argent.

Elle avait alors enchaîné toute une série de petits travaux afin de pouvoir subsister quelque temps à Paris où elle avait choisi d'effectuer de courtes études d'esthétique. Il lui fallait maintenant trouver un véritable emploi, ce qui était relativement facile dans ces année-là. Cependant elle hésitait encore à s'engager tout de suite sur le marché du travail.

Pour compléter sa formation d'esthéticienne elle pensa que la connaissance des langues étrangères serait un « plus » intéressant avant une orientation de carrière définitive. Les bases d'anglais et d'espagnol qu'elle avait acquises au cours de ses études étant assez rudimentaires, il lui vint l'idée de partir quelques mois à l'étranger pour améliorer à la fois son vocabulaire et son accent.

Elle se mit donc en quête d'un stage dans un pays de langue anglaise ou espagnole et contacta les principales compagnies pétrolières et les sociétés de parfumerie les plus cotées du moment pour leur demander dans quelle mesure elle pourrait leur être utile, et proposer ses services.

Elle reçut plusieurs réponses intéressantes. Parmi les différentes propositions celle de Dior lui parut la meilleure car elle conjuguait l'attrait d'un voyage lointain et la possibilité d'y pratiquer sur place les deux langues.

La société Dior, était intéressée par quelqu'un capable d'effectuer une petite étude de marché au Panama pour leur gamme de lingerie de luxe « Gaines et Gorges Dior ». Le travail demandé consisterait à noter les marques concurrentes déjà présentes, à visiter les magasins concernés ou susceptibles de le devenir, et à faire de discrets relevés de prix.

Ce stage de six mois serait peu rétribué mais tous les frais seraient intégralement pris en charge et Fabienne espérait bien, en économisant au maximum sur ses dépenses, arriver à profiter de ce séjour pour visiter avant son retour d'autres pays d'Amérique centrale ! 

 

Malgré les inquiétudes de ses parents qui imaginaient mal leur fille partant seule vers des pays si éloignés et bien connus pour leur instabilité, malgré l'opposition farouche de sa famille et de ses amis qui trouvaient ses projets complétement fous, Fabienne s'entêta.

Pour mieux comprendre les profondes réticences de son entourage, il faut se rappeler qu'à cette époque les femmes ne quittaient généralement leur famille que pour se marier. Les transports en commun étaient irréguliers, les automobiles encore rares, et le moindre déplacement était synonyme de pannes, crevaisons, et aléas de toutes sortes. Quant aux voyages internationaux c'était quelque chose d'exceptionnel pratiquement réservé à une élite masculine. On considérait donc Fabienne comme une jeune fille un peu désaxée! 

Mais notre héroïne était sûre d'elle et ne se laissa pas décourager. Elle estimait qu'elle n'avait rien à perdre. Etant déjà passée du meilleur et au pire elle ne craignait plus les changements de vie. Elle se sentait capable de faire face à toutes les situations, même les plus périlleuses. Plus rien ne lui faisait peur. Pleinement confiante en son destin, c'est avec enthousiasme qu'elle se prépara à partir.

 

Pour se rendre à Panama dans les années soixante, il fallait changer trois fois d'avion ou prendre le bateau. La direction de Dior lui laissait le choix et assumait tous les frais quels qu'ils soient. N'étant pas pressée, Fabienne opta pour le bateau qui mettait trois longues semaines pour aller du Havre au Venezuela.

Elle finirait le trajet par avion jusqu'à Panama.

 

Notre voyageuse s'embarqua donc un beau jour sur le « Flandre », l'un des paquebots de la « Compagnie Générale Transatlantique » qui desservait, avec son sister-ship « Antilles », les îles françaises des Caraïbes, Puerto Rico, Curaçao et finissait sa route au port Vénézuélien de « La Guaïra ». Elle partait avec deux belles valises de cuir bleu et la méthode « Assimil » d'espagnol sous le bras...

 

Le début de son voyage avec une traversée de la Manche sur une mer particulièrement agitée, ne fut pas des plus réussi ! Un fort tangage fit rapidement virer son teint au jaune. Les turbulences de l'archipel des Açores, la rendirent verte... Dès lors, Fabienne ne quitta sa chaise longue du pont couvert que lorsque le soleil des tropiques et le bleu des mers du Sud commencèrent à s'annoncer.

La méthode Assimil fut alors vite enterrée au fond d'une valise au profit de la luxueuse piscine du bord...

 

Étrennant un ravissant bikini couleur turquoise, un « deux pièces » assez audacieux à l'époque des maillots « une pièce » à jupette, elle se fit remarquer par un superbe plongeon « en canif » qui lui fit perdre d'emblée une bretelle !

Comme elle revenait nageant d'une main vers le bord, l'autre main crispée sur son balconnet déséquilibré, un nageur s'approcha d'elle et lui proposa galamment de l'aider à faire un nœud à sa bretelle afin qu'elle puisse sortir de l'eau décemment :

— Voilà, Mademoiselle... C'est réparé ! Provisoirement ! 

— Merci, Monsieur ! C'est vraiment très aimable à vous.

La bouche en cœur la voyageuse ajouta :

— Faites-vous aussi, comme moi, tout le voyage jusqu'au Vénézuela ? 

— Il y a intérêt ! Je suis le commandant du paquebot ! répondit le beau nageur...

 

Après cette brillante sortie, Fabienne fut invitée tous les soirs à la table du « Pacha ». En une semaine elle fit la connaissance de tous les passagers et de tous les membres de l'équipage depuis la salle des machines jusqu'à la passerelle des officiers. Les poissons volants, la fanfare martiniquaise jouant « Adieu Foulards, Adieu Madras » au départ du bateau, la biguine dansée au son de « big bambou », les Antilles avec leur végétation tropicale exubérante, toutes ces découvertes l'enchantèrent. Malheureusement tout a une fin et c'est à grand regret que Fabienne quitta le bord du « Flandre ».

Dès le jour suivant un avion la déposait à « Tocumen », l'aéroport de Panama.

 

Son programme prévoyait un rendez-vous le jour même de son arrivée avec monsieur Juan Lopez. Elle avait brièvement rencontré à Paris ce directeur, qui manageait la société « Antilles Import-Export », dont le siège social était situé à Colon, dans la zone franche du Canalde Panama, zone sous contrôle américain à cette époque.

 

Monsieur Juan Lopez s'occupait essentiellement de la diffusion des Parfums Dior sur toute la zone latino-américaine, ainsi que sur les nombreux magasins ports-francs situés dans les aéroports du Canada et des États-Unis. Le territoire à implanter et les marchés à conquérir étaient immenses. La jeune société venait tout juste d'être créée.

Fabienne n'en savait pas plus long, si ce n'est que Monsieur Lopez pourrait l'aider dans son enquête sur la lingerie Dior et qu'il l'attendrait à partir de dix-sept heures dans le hall de l'hôtel « Palacio Continental » de Panama city, afin de faire plus ample connaissance avec elle et étudier ensemble le planning de son séjour.

 

Aussi à peine descendue de l'avion, voulant paraître sous son meilleur jour, Fabienne s'engouffra dans les toilettes de l'aéroport, et passa vingt minutes à se refaire un maquillage soigné et à redresser à coup d'épingles un chignon un peu aplati par le voyage.

Elle se sentait belle dans son joli tailleur vert d'eau. La veste cintrée, avec ses petites basques rondes et la jupe « plissée soleil » mettaient en valeur sa taille fine. Aux pieds, elle étrennait de ravissantes bottines blanches en cuir, dans le style lancé cette année-là par Courrèges. Bottines de couleur assortie, comme il se devait alors, à ses gants et à son sac à main. Pleinement satisfaite de son apparence elle sortit de l'aéroport pour prendre un taxi...

 

Quittant l'air conditionné de l'aéroport, la chaleur extérieure la suffoqua. Elle se précipita vers l'arrêt des taxis où deux belles voitures équipées de climatisation, attendaient les éventuels clients.

Fabienne s'adressa au premier chauffeur :

— Pouvez-vous m'emmener à Panama centro, por favor ? 

— Non! Désolé, Señorita ! Mais il va pleuvoir ! 

Surprise, Fabienne pensa avoir mal compris. Les gestes du chauffeur étant clairement négatifs, elle traîna ses valises vers le second véhicule.

— Panama Centro ? 

— Pas maintenant, señorita ! Peut-être dans un « momentito »...

— Mais pourquoi pas tout de suite ? J'ai un rendez-vous important à dix-sept heures ! 

— Il n'y a plus de rendez-vous quand il pleut, señorita ! Et il va pleuvoir ! Alors, attendez ! 

Fabienne n'en revenait pas :

— Pas question de rater mon premier rendez-vous pour de la pluie ! se dit-elle. Ça la ficherait vraiment mal...

Avisant une troisième voiture, un peu à l'écart, elle s'y dirigea, tirant et poussant ses bagages.

La voiture n'avait rien du luxe des précédentes ! Elle était un brin rouillée et toute cabossée à l'arrière... Le chauffeur avait une tête de bagnard mal rasé et semblait aussi inquiétant que son véhicule. Mais c'était sa dernière chance ! Aussi, sans poser de question, Fabienne fourra d'autorité ses valises dans le coffre et s'engouffra à l'intérieur. Elle s'assit sur une banquette défoncée :

— Panama centro... Combien ? 

— Vingt balboas... répondit le chauffeur, en se grattant le cou. Mais je ne pars pas tout de suite ! Pas quand il va pleuvoir ! 

— Quarante balboas ! Et on part immédiatement ! dit Fabienne en lui brandissant deux billets de vingt unités sous le nez.

Le chauffeur réfléchit une petite seconde... Il lui arracha les billets des mains en soupirant longuement :

— AY ! Qué barbaridad ! 

 

L'auto démarra dans un cahot grinçant. L'aéroport de Tocumen étant distant de quelques vingt kilomètres de la ville, Fabienne s'absorba dans la contemplation des petites cahutes qui bordaient la route et défilaient sous ses yeux au milieu de la végétation tropicale. Au bout d'un quart-d’heure, de grosses gouttes commencèrent à s'écraser dans la poussière du pare-brise, précédant de peu une trombe d'eau d'une rare violence. Le paysage était noyé d'eau. Fabienne reporta alors son regard sur le rétroviseur intérieur de la voiture, auquel était accroché un objet décoratif qui ressemblait à une peau de reptile.

— C'est quoi, cette peau de serpent ? demanda-t-elle, intriguée.

— Quelle peau de serpent ? 

— Celle qui est accrochée au rétroviseur...

— Ça ? C'est ma cravate ! grogna le chauffeur vexé... Qué barbaridad ! 

— Ah ! C'est votre... euh ! bon ! Sommes-nous encore loin du centre-ville ? 

— On approche, señorita... On approche maintenant du front de mer...

 

La pluie était diluvienne. La voiture passa soudain dans un nid de poule et la glace de la portière arrière, fendue et maintenue par du taffetas gommé, descendit sans qu'on la touche. Une rafale inonda Fabienne qui tenta de remonter la vitre sans y parvenir. La voyageuse se glissa du côté opposé pour éviter la pluie qui entrait à flots dans la voiture. Grommelant quelques jurons, Fabienne tentait de se sécher les pieds du mieux qu'elle le pouvait avec des kleenex, cessant de faire attention au trajet. Lorsqu'elle releva la tête, elle eut un choc...

 

Comme dans un mauvais rêve, elle se crut transportée à bord d'un bateau essuyant une tempête. La voiture, agitée de secousses, semblait flotter sur la mer. À courte distance, Fabienne distinguait des bateaux qui dansaient sur les vagues. Devant, derrière, partout de l'eau... de l'eau... de l'eau boueuse, d'un jaune sale.

— Où... Où sommes-nous ? lança-t-elle d'une voix timide.

Ils étaient sur la promenade du bord de mer, mais avec les effets cumulés de la marée et de la pluie, l'eau avait envahi la chaussée jusqu'aux jardins des maisons, qu'on entr'apercevait au loin, détrempés, séparés de la route par une rambarde où s'étaient réfugiés quelques vautours au cou déplumé.

— Mais qu'est-ce qui vous a pris de passer par là ? dit-elle au chauffeur.

— AY ! Qué barbaridad ! 

— Eh bien ! Si on s'en sort, on aura de la chance ! rugit Fabienne en remarquant l'eau qui commençait à s'infiltrer dans le véhicule par les portières.

 

La voiture avançait lentement et sembla subitement s'enfoncer. On entendit un gargouillis inquiétant dans le moteur. Un jet de vapeur fusa du capot, et dans un dernier hoquet, le taxi s'immobilisa.

— Gagné ! hurla Fabienne... Alors qu'est-ce qu'on fait maintenant que vous avez réussi à saborder à moitié votre boîte à sardines ? Hein ? Je vous le demande ? 

Le chauffeur eut un haussement d'épaules et entreprit d'allumer une cigarette.

— Il faut attendre ! Vous pouvez continuer à pied si vous préférez, vous êtes presque arrivée...

D'un geste du doigt il désignait à environ trois cents mètres, l'enseigne vaguement visible de l'hôtel « Palacio Continental. »

 

Fabienne ouvrit la portière et se pencha pour juger de la profondeur de l'eau, faisant tomber ses gants dans l’opération. Afin de les rattraper, elle se risqua à faire un pas hors du véhicule et disparut jusqu'à la ceinture dans un caniveau profond d'un mètre, large d'un demi, censé canaliser en temps normal les eaux usées vers la mer.

— Purée de marron ! glapit-elle en se hissant péniblement hors de l'égout, trempée jusqu'aux os, lamentable.

L'eau dégoulinait de ses vêtements, délayait son maquillage, plaquait ses cheveux défaits sur son front et ses épaules.       

Une horde de gamins en maillot de bain, se précipitait vers le taxi en perdition.

— Une « poussette », señorita ? 

— Une « poussette ? » Ah ! Oui ! Oui! Poussez-nous vers les jardins, un peu plus haut ! 

Les gamins poussèrent le véhicule sans l'aide du chauffeur qui semblait se désintéresser complétement de l'opération et tirait sur sa cigarette, grommelant en boucle ses « Ay ! Qué barbaridad » entre deux bouffées de tabac.

Quand ils eurent enfin gagné un terrain un peu plus sec et à peu près marchable, Fabienne sortit quelques pièces de son porte-monnaie et les distribua aux enfants qui se les partagèrent avec des cris de joie et dans une grande excitation. Ils la quittèrent brusquement et partirent comme une volée de moineaux vers une Volkswagen en difficulté un peu plus loin, s'éclaboussant avec bonheur et riant aux éclats...

 

Fabienne, elle, ne riait pas ! Le portier du « Palacio Continental » non plus, d'ailleurs ! Il feignit de ne pas la voir arriver et le bagagiste chargé d'aller récupérer ses valises sous la pluie, lui lança un regard meurtrier.

 

Dans le hall d'entrée, monsieur Lopez, attendait, confortablement assis dans un profond fauteuil. Il vit avec stupéfaction apparaître dans l'entrée du palace une sorte de loque humaine, dégoulinante et gargouillante. Quand ce « quelque chose » d'indéfinissable, qui semblait sorti tout droit du radeau de la méduse ou de l'épave du Titanic, se dirigea vers lui, le salua par son nom et lui tendit la main, il en renversa son café et laissa choir son cigare...

 

Monsieur Juan Lopez était né à Madrid mais avait été élevé à Paris par des parents qui avaient fui la guerre civile espagnole. Grand voyageur, il avait fait une partie de sa carrière au Vénézuela dans le journalisme avant de monter sa société Panaméenne de distribution de parfumerie. Français de cœur, il restait attaché à ses racines européennes autant qu'aux pays latino-américains où il avait vécu. Parfaitement bilingue, plutôt réservé, il possédait une distinction naturelle et un sens aigu des public-relations. Très brun, le teint clair, il avait un regard perçant, qui vous scrutait jusqu'au fond de l'âme.

 

Quand Fabienne se fut changée et séchée, il l'invita à dîner et entra d'emblée dans le vif du sujet :

— Je suis ravi d'accueillir une compatriote qui va devenir notre future ambassadrice ! dit-il en jetant un coup d'œil dubitatif sur la robe froissée enfilée à la hâte, le visage sans fard et les cheveux humides et plats de son invitée...

Il passa la main dans ses cheveux et poursuivit :

— Avant d'enquêter, il est indispensable que vous sachiez comment nous fonctionnons. Nous diffusons des articles de luxe et, vous le comprenez, nous choisissons pour nos produits une distribution « Trrrrès » sélective. Nous recherchons des magasins ayant un certain standing, de la présentation, une clientèle de qualité. Ce qui fait qu'à Panama-City nous avons seulement choisi quatre dépositaires. Trois grands magasins, Sears, Danté, Gran Morrison, et une boutique de mode « Maria Fashions » qui vend des vêtements mais aussi nos parfums. Elle a également, en exclusivité, notre nouvelle gamme de maquillage. Tous les quatre, sont déjà avertis de votre arrivée, et vous donneront toute liberté pour faire vos relevés, noter les références de lingerie Dior et des marques concurrentes.

Il fit une pose, regarda Fabienne un assez long moment en se caressant la joue, puis il reprit :

— Mais auparavant, j'aurais bien aimé vous demander un petit service. J'aurais souhaité que vous alliez visiter les nombreux petits commerces du centre-ville. Ces petits magasins sont tenus par des indiens, des antillais, des chinois... Vous verrez, la ville est très cosmopolite... Ces gens-là vendent un peu de tout... Des vêtements, du linge brodé, des bijoux, accessoirement un peu de parfumerie. Nombreux sont ceux qui aimeraient avoir des références de notre marque, mais n'ont pas les critères que nous exigeons de nos clients. Alors ils se tournent vers des dépositaires peu scrupuleux qui acceptent de leur rétrocéder quelques flacons en sous-main... Ce que nous ne pouvons PAS tolérer ! 

Monsieur Lopez frappa la table du plat de la main et haussa le ton :

— Il faut traquer ces revendeurs clandestins ! Nous devons démasquer ces moutons noirs de la parfumerie française! Et vous pouvez nous y aider ! Avez-vous un appareil photo ? 

— Euh ! oui ! lança Fabienne un peu déstabilisée par ces projets. J'ai un appareil photo tout neuf qui se déplie en accordéon et qui...

— C'est parfait ! ça ira... « Ils » ne vous connaissent pas encore ! Vous allez pouvoir jouer les touristes... Munie de votre appareil photo promenez-vous dans tous les bazars orientaux et les « tiendas » du centre-ville. Cherchez tout ce qui peut nuire à la marque Dior : usage frauduleux du nom, ventes illicites, contrefaçons en tous genres... Que sais-je encore ? Fouinez, prenez des photos, ça peut toujours servir de preuve. Mais essayez d'être discrète et de ne pas vous faire repérer ! Demandez à voir de la lingerie, notez les marques, mais demandez aussi, incidemment, s'ils ont des parfums de luxe... Si on vous sort d'un tiroir un flacon de Dior, achetez-le sans hésiter... Ça nous conduira au revendeur ! 

— Mais comment saurez-vous le nom de celui qui a fait de la revente ? s'enquit Fabienne étonnée.

Monsieur Lopez plissa les yeux et prit un ton de voix mystérieux :

— Nous avons nos secrets ! Encre invisible, perforations des emballages... Je vous expliquerai tout ça plus tard... Sachez seulement que, quand nous suspectons un client de faire un peu trop de chiffre d'affaires, nous lui donnons un numéro codé. Si nous découvrons nos produits dans des boutiques où nous ne voudrions pas les voir, grâce à notre système de marquage, nous pouvons savoir qui les a retrocédés.

— Et alors ? Alors ? Nous faisons pression sur lui jusqu'à ce qu'il arrête ! Toutes les marques de luxe en sont là : forcées de mener une guerre constante contre ces marchés parallèles qui mettent à mal leur prestige...

Monsieur Lopez eut une moue désabusée avant de conclure :

— Avez-vous bien compris maintenant votre rôle ? 

— Parfaitement bien ! s'exclama Fabienne, toute excitée à l'idée de devenir agent secret... Une sorte de Mata-Hari de la parfumerie française ! 

— Bon ! Dans ce cas vous commencez demain, avant que tout Panama ne vous repère comme travaillant pour nous. Tout se répète ici très vite de bouche à oreille... Ah ! Oui ! Un dernier conseil ! Surtout ne portez aucun bijou. On risquerait de vous les arracher, et s'ils sont faux, vous risquez en plus qu'on vous colle une raclée... par déception ! 

Ce dernier conseil doucha un peu l'enthousiasme de la future enquêtrice ! 

Dès le lendemain, Fabienne se préparait à remplir au mieux sa nouvelle mission. Notre héroïne venait de sortit son tailleur vert du sac plastique déposé dans sa chambre par le service de blanchisserie de l'hôtel. Elle constata avec consternation que grâce à un repassage soigné, la jupe plissée était devenue une sorte de cloche à fromage allongée et la veste un petit boléro d'enfant ! Le tout partit à la poubelle ainsi que les belles bottines blanches, devenues marron et craquelées après le pataugeage de la veille dans l'eau de pluie... Sans trop de remord, d'ailleurs, Çar Fabienne découvrait un peu tard qu'avec une température avoisinant les quarante degrés à l'ombre mieux valait porter une robe d'été et des sandalettes...

Confortablement équipée, elle s'apprêta à sortir. Au moment de traverser le hall d'entrée, elle décida de jeter un coup d'œil à la petite boutique située dans l'hôtel même, boutique qui ne vendait pas de parfumerie, mais du tabac, des souvenirs et des cartes postales. Elle en acheta deux et se laissa séduire par de magnifiques timbres représentant de grands oiseaux colorés et dont elle choisit toute une collection pour accompagner ses futurs courriers. Pendant qu'elle réglait ses achats, elle demanda sans y croire, plutôt afin de se mettre déjà en condition de travail :

— Auriez-vous une petite eau de toilette « Miss Dior » ? 

À sa grande stupéfaction la vendeuse, une femme d'un certain âge au profil de mouton, se dirigea vers un placard et après quelques recherches, lui rapporta le flacon demandé !

Fabienne, d'abord stupéfaite, exulta ! Elle avait mis en plein dans le mille pour ses débuts d'enquête sur la distribution clandestine ! Notre Sherlock Holmes en jupon s'assura que le flacon en question avait bien les perforations permettant d'identifier son origine. Elle l'acheta et le fourra dans son sac à main qu'elle portait à l'épaule. Gardant son appareil photo autour du cou, elle franchit la porte tournante de l'hôtel et fit un pas dehors.

 

Le ciel était d'un bleu éblouissant. La chaleur était déjà lourde en ce début de matinée. La jeune fille traversa les jardins de l'hôtel, puis s'engagea dans la « Via Argentina », une grande avenue bordée de massifs de fleurs plus ou moins desséchées et d'une double rangée de palmiers dont l'ombre légère donnait une vague illusion de fraîcheur aux rares promeneurs.

En approchant du centre-ville, arbres et fleurs disparurent pour laisser la place à de petites maisons basses puis progressivement à de plus hautes constructions. Dans la « Calle Central », la chaleur qui montait du sol ajoutée à celle emmagasinée par les grands immeubles donnait maintenant à Fabienne l'impression de marcher dans une étuve. Le bruit incessant et assourdissant des deux roues, des voitures et des vieux autobus décorés de fleurs peintes qui circulaient n'importe comment l'étourdirent complétement. Le soleil et la poussière soulevée par les piétons et les véhicules l'obligeaient à cligner des yeux. Abrutie de chaleur et de bruit, Fabienne n'entendait plus rien, ne voyait plus que des gens pressés qui se croisaient sur les trottoirs. Elle se sentait noyée dans une masse de personnes petites et brunes que dominait ça et là, la haute taille de quelques G.I. américains en goguette.

Elle commença par se réfugier dans un grand magasin climatisé et y resta un moment pour retrouver ses esprits avant d'aller déambuler parmi les multiples petits bazars de la rue principale et des petites rues adjacentes. À sa sortie, la température extérieure lui parut être encore plus intense. Elle transpirait sous son chapeau de toile, la plante de ses pieds la brûlait, mais pour poursuivre ses repérages il fallait bien continuer à marcher, marcher et encore marcher...

Fabienne commença donc courageusement à circuler parmi les petits commerces librement ouverts au public et qui proposaient à leur clientèle tout une variété d'articles hétéroclites, allant de la brosse à dents à la vaisselle, en passant par les vêtements, les balles de tennis et la lingerie ! Les étalages étaient à portée de mains, les objets empilés ou suspendus au mur. On y trouvait de tout... Des monceaux de nappes napperons et draps brodés blancs ou de couleur pastel, des cotonnades, des saris indiens aux soieries chatoyantes rehaussées de fils d'or ou d'argent, des piles de chapeaux tressés de paille fine, des bijoux, des statuettes en jadine ou en faux ivoire ... Les objets les plus précieux étaient protégés par des comptoirs en verre cadenassés ou placés dans des vitrines aux montants de bois écaillé. Il s'agissait pour la plupart d'articles venant de Hong Kong, de copies d'objets en jade ou ivoire véritable vendus à des prix qui séduisaient les touristes peu avertis. Nombreux étaient ceux qui les achetaient en marchandant, convaincus de faire des affaires d'or ...

Les commerçants, en grande partie afro-américains, chinois ou indiens vêtus de leurs habits traditionnels, boubous, robes longues ou saris, regardaient passer Fabienne avec curiosité, et hélaient cette jeune fille seule pour lui proposer des bibelots, du linge brodé... parfois simplement pour le plaisir de lui demander d'où elle venait ! Leurs visages allaient du bronze clair ou noir foncé. Leurs sourires se ressemblaient, mais leurs langages et leurs accents étaient bien plus variés ! Fabienne peinait souvent à les comprendre, les faisait répéter... Elle inspectait, écoutait, fouinait un peu partout sur les étagères poussiéreuses, demandait à voir de la parfumerie, de la lingerie. Elle rentrait le soir à son hôtel suante et harassée, la tête bourdonnante, ne sachant plus très bien si elle parlait l'espagnol avec l'accent chinois, l'anglais avec l'accent indien, ou un français mitigé de créole !

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