Par les vents cardinaux

De
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Dominique Dezzo vous propose d'accompagner Alex Terrier, sympathique célibataire au demi-siècle pourtant compliqué. Les vents, une rencontre fortuite et surtout une mission que l'histoire montrera qu'elle eût pu être presque divine, l’emmèneront vers l'inconnu où il ne manquera pas de déposer, de-ci de-là ses commentaires agréablement décalés.


Pourquoi est-il arrivé dans cette masure de Bretagne en compagnie d'un original locataire ? Sa logique implacable ou plutôt personnelle, ses rencontres et son intact potentiel d'émerveillement l'aideront-il ?


... Ses paupières se relevaient maintenant progressivement et symétriquement, laissant pénétrer la lumière pour imprimer sur ses rétines l’image presque unie d’un plafond sale. Il ne bougeait pas, cherchant d’abord à structurer sa pensée. Les douleurs ne passaient pas et toute tentative de mouvement était vaine...


Publié le : mardi 21 avril 2015
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EAN13 : 9782332911513
Nombre de pages : 340
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ISBN numérique : 978-2-332-91149-0
© Edilivre, 2015
à Dine
CHANCEn.f. (Latin cadentian, de cadere, tomber) Définitions : Faveur du sort, issue heureuse de quelque chose. Hasard heureux qui se produit ou même se renouvelle. Synonymes : Julien, Clément, Louise.
Merci à Anne-Marie, Ray et Ba.
I
lex Terrier ne comprit pas immédiatement les raisons de son réveil. Etait-ce en rapport Aavec les violents maux de tête amplifiés par la fièvre ou au froid qui prenait en tenaille ses mollets et électrisait les extrémités de tous ses membres ? Ses paupières se relevaient maintenant progressivement et symétriquement, laissant pénétrer la lumière pour imprimer sur ses rétines l’image presque unie d’un plafond sale. Il ne bougeait pas, cherchant d’abord à structurer sa pensée ou plutôt à mettre en mouvement quelques neurones qui lui semblaient reprendre vie comme les cylindres d’un vieux cargo après un arrêt forcé. Les douleurs ne passaient pas et toute tentative de mouvement était vaine. Sa pensée se mut soudain en une saisissante angoisse : ses membres ne répondaient plus au commandement cérébral ; son corps entier était désormais paralysé. L’idée d’un accident de la route, dont la violence l’aurait frappé d’une amnésie partielle, lui semblait terriblement probable. Immédiatement, la fièvre s’intensifia par l’effet conjugué de la migraine et de suées de peur panique. Il s’en fallait de peu qu’il ne fît sur lui tant l’angoisse était oppressante. Quelques longues secondes plus tard, le froid piquant et lancinant qu’il subissait dans les membres lui fit admettre que ses terminaisons nerveuses agissaient toujours et que son jugement hâtif s’était perdu sur une mauvaise voie. Terrier devait pourtant comprendre sa présence sur ce lit qu’il devinait poisseux. De surcroît, il y gisait complètement nu, juste momifié dans une couverture rugueuse. Après avoir mémorisé les imperfections du plafond aussi nettement que l’aurait fait un scanner, il entreprit de redresser la tête pour identifier l’environnement. Passé les premiers vertiges dus au changement de posture, son regard parcourut la pièce. Celle-ci était grande et n’était ni une chambre, ni un salon, ni même une salle à manger ; en fait, elle était tout à la fois. A la gauche du lit, d’une cheminée rustique un feu trop fort chauffait, probablement responsable de sa condition d’hyperthermie. Posée sur la poutre, une statue de la vierge noire à l’enfant, haute de vingt centimètres était de toute évidence l’œuvre d’une usine chinoise plutôt qu’issue de la sélection personnelle d’un quelconque collectionneur. Le mur d’en face était absolument vide, donnant ainsi du relief à un crépi grossier dont les finitions en limite du plafond étaient mal réalisées. Ensuite, plus à droite, après la lourde porte qui avait dû être un jour d’un tendre bleu ciel, un feu à charbon surmonté d’une cafetière en fer blanc, une desserte, un évier avec robinet en col de cygne s’associaient pour s’autoproclamer « cuisine ». On y devinait certes un usage quotidien mais surtout un entretien approximatif et rare. Les yeux d’Alex revinrent au centre de leur orbite et découvrirent au milieu de la pièce une table sans âge. Celle-ci s’accommodait de présenter à qui entrait dans la salle son plateau de bois au vernis usé et remplacé par un encaustique qui répandait une odeur de sacristie. Sous la table il vit un tiroir avec sa petite clé et quatre pieds de hauteur miraculeusement identique. Les trois chaises qui la cernaient étaient dans le même jus, la paille de l’assise pour l’une d’entre elles formait néanmoins un creux plus prononcé et définitif. Etonnamment, ce n’est qu’à la fin de son parcours visuel qu’Alex Terrier constata que le sol était en terre battue ; caractéristique qui lui fit penser qu’il était immobilisé ici dans une ferme ou une dépendance d’un autre temps. C’est alors que, rattrapé par un accès de fatigue, de migraine et de nausées, il sombra à nouveau dans un brouillard d’inconscience.
II
e fut une présence humaine qui l’extirpa cette fois de son coma. Une main lourde secoua Cson épaule pendant plusieurs secondes jusqu’à ce que le mouvement et la pression exercée perturbe son cerveau inactif. En d’autres situations, une telle action aurait fait sursauter le plus calme des hommes et lui aurait fichu une frousse mémorable ; pour le moment, Alex Terrier se contenta d’ouvrir à nouveau les yeux sans précipitation, jusqu’à rencontrer le regard concentré d’un homme qui exprimait une évidente inquiétude. « Bien ! vous voilà parmi nous ! » dit l’inconnu d’une voix ferme mais chaleureuse. Nous ? pensa Terrier en essayant de comprendre qui étaient les autres ? Il imposa à ses yeux de refaire un tour à vitesse accélérée, mais il comprit que ce n’était qu’une expression et qu’ils n’étaient bel et bien que deux dans la grande salle. L’homme se pencha vers lui, le prit par les épaules et le redressa vivement tout en remontant conjointement l’oreiller afin de lui donner une position semi-assise. Sa force et la précision du geste surprirent Alex dont le poids accusait tout de même soixante-dix-huit kilos correctement répartis dans son mètre quatre-vingt. Une douleur nouvelle se fit jour, plantée là à gauche de sa poitrine, comme une brûlure ou un hématome. Les premiers mots d’Alex vinrent et s’entrechoquèrent à peine prononcés. « Qu’est ce que je fais ici ? J’ai froid ! Qui êtes-vous ? – Doucement, doucement, répondit calmement l’homme en plaquant les mains sur le torse d’Alex pour l’empêcher de se relever complètement. – Recouvrez vos esprits tranquillement, reprit-il, le temps que j’aille chercher du bois dans un terrain plus loin. Voici une bassine, cela ne m’étonnerait pas que vous vous mettiez à vomir et mon sol en souffrirait. » L’homme paraissait sérieux, ce n’était donc pas une plaisanterie, juste un vocabulaire choisi qu’Alex trouva d’ailleurs bien à son goût. A peine la phrase de son hébergeur ponctuée, celui-ci avait disparu, lui laissant dans les mains une bassine en métal émaillé blanc. Celle-ci était en harmonie avec l’environnement, elle avait traversé des décennies bon an-mal an. « Pourquoi diable vomir ? » pensa Terrier. A la réflexion, il était en effet nauséeux et ce depuis un moment. Un moment… quel moment ?… combien de temps ? Plus que le lieu, cette perte de la notion du temps le décontenançait. Depuis toujours Alex vivait sans montre et accordait une totale confiance à son horloge biologique. Il était d’une précision redoutable, confirmée par ses collègues de travail qui n’hésitaient jamais à le challenger sur le sujet : « Quelle heure est-il Alex c’te plait ? » lui lançait-on quotidiennement à des horaires variables. Sans être choqué, ni amusé, Alex donnait avec un naturel immuable, sans lever la tête, des réponses variables et précises : 11h23, ou 16h02 ou encore midi moins treize. Rarissimes étaient les écarts de plus de cinq minutes, créant ainsi l’admiration des uns et inquiétant les autres, ces derniers cherchant une ruse matérialisée par une quelconque horloge murale dans le périmètre de vision d’Alex. Or il n’y avait jamais d’horloge, ni au mur, ni sur aucune armoire de bureau, ni même dans l’établissement à l’exception du micro-ondes de la cuisine de toute façon hors service depuis longtemps. Didier Daron, l’un de ses collègues du service comptabilité, facétieux et grand mangeur de Petits Beurre, l’avait même surnommé « Rolex ». C’était un don et il l’entretenait avec soin. Sur son lit, à cet instant, Alex Terrier ne maîtrisait plus son repère spatio-temporel et cela lui posait un problème majeur, bien supérieur à l’inconfort du matelas trop mou. C’est alors que la prophétie du bon Samaritain se réalisa brusquement. Pris de spasme, il eut juste le temps de plonger toute tête baissée dans la bassine et se mit à vomir une quantité impressionnante de liquide clair en seulement trois reflux. Redressant la tête, il se rendit compte qu’il tremblait toujours, tremblements de froid persistant dans ses jambes, peut-être aussi d’hypoglycémie ou consécutifs au traumatisme qui l’avait fait atterrir dans cet endroit irréel. Un goût désagréable
stagnait dans sa bouche, il redevint en proie à une lassitude certaine, identique à celle qui le privait d’énergie depuis maintenant plusieurs mois. Ce goût était celui de l’Armagnac or Alex Terrier n’aimait pas l’Armagnac, fut-il de 12 ans d’âge. Il savait mieux que quiconque que l’ingestion de cet alcool fort ne lui était pas étrangère et résultait d’un ultime remplacement de son whisky trop vite évaporé. Il en va ainsi que la vision d’une bouteille intacte en début de soirée et qui lui semblait prête à l’accompagner la nuit entière ne tenait désormais plus sa promesse. Ces soirs là, Alex jetait l’éponge et allait se coucher, non sans avoir tenté d’apprécier une dernière goulée d’Armagnac, dès lors unique liquide alcoolisé présent chez lui. Il en possédait nécessairement pour la cuisson des cailles aux raisins ; perfectionniste sur le plan culinaire il suivait toujours les recettes du livre de cuisine avec une totale obéissance et une minutie certaine. Fort heureusement pour sa santé, en ville, il n’y avait pas d’épicerie de quartier ouverte la nuit. Embarrassé de sa bassine remplie et peu engageante, Alex décida de s’extraire du lit. A la façon d’un équilibriste qui avance à pas mesurés, il organisa chaque mouvement : le pied gauche repoussa la couverture, puis le pied droit se dégagea, ensuite il se tordit le bassin pour préserver l’horizontalité du récipient et dans un mouvement harmonieux presque allégorique, il se leva. Là, seul, debout et dénudé, bassine à la main, il se félicita d’être seul à bord. Satisfaction de trop courte durée puisque la porte s’ouvrit brusquement laissant apparaitre la masse de son propriétaire qui, sur le pas de la porte, jurait avec force : « Bordel de Dieu, quel foutu temps de chien ! » A peine dit, il conclut par un improbable « Pardon Seigneur ». A la manière d’un chien mouillé qui s’ébroue, l’homme secoua son anorak et claqua tour à tour les deux pieds pour détacher la boue de ses godillots. En entrant, il remit en place une longue mèche mouillée et contrariée par la tempête ; alors même que la présence d’un Alex nu au milieu de la pièce ne lui faisait aucune impression, il continua : « Pour une fois ils ne se sont pas trompés ces endormis de la météo, l’alerte orange n’est pas de trop ! Alex ne sut que répondre si ce n’est un timide : – En effet, il a l’air de faire mauvais temps. – Tu l’as dit mon gars ! » répondit l’inconnu. L’homme était maintenant mieux éclairé, il semblait avoir la soixantaine, cent kilos de muscles remplissaient son pantalon mouillé qui tenait avec une corde en guise de ceinture ; son pull marron à grosses torsades paraissait à peine moins rugueux que la couverture du lit. « Restez pas debout avec c’te bassine ! Tiens, j’avais raison, vous l’avez remplie, pose la donc dehors ! » lui commanda l’homme en mélangeant tutoiement et vouvoiement, preuve d’une parfaite décontraction. Alex s’exécuta, la nuit et le froid du dehors provoquèrent chez lui des frissons et ravivèrent quelques tremblements. Il déposa la bassine à gauche de la porte comme on dépose une jatte à un chat. De retour dans la bâtisse, Alex aperçut une prolongation dans la pièce, celle-ci avait échappé à sa première observation des lieux car, formant un T sur l’arrière, il ne pouvait l’identifier depuis le lit. L’inventaire fut vite fait : un fauteuil type rocking-chair, un guéridon chargé d’une pile de journaux et une télévision d’un modèle qu’on ne trouve plus même en brocante. En reprenant la couverture, Alex décida de changer de période historique pour passer de momie égyptienne au port de la toge romaine. Ce n’était pas un souci de mode, mais la nécessité de préserver une pseudo-intimité et au moins faire arme égale sur le plan vestimentaire avec son hôte. « Où suis-je ? s’inquiéta Alex. – C’est une obsession ?! – Non, c’est un minimum ! continua Terrier retrouvant progressivement raison et assurance. Le propriétaire des lieux lui tira vivement une chaise en même temps qu’il se débarrassait
de son anorak ruisselant. « Asseyez-vous ! intima-t-il presque comme un ordre. – Vous buvez du café ? ajouta l’homme. – Oui et au-delà du raisonnable. – Et pas seulement que du café à mon avis. » enchaîna l’individu sans l’ombre d’un reproche. Terrier prit la tasse avec un merci de circonstance. « Ne me remerciez pas avant de l’avoir goûté, il n’a pas l’air fameux. » « Qu’à cela ne tienne, ce sera forcément mieux que cet âpre goût qui stagne dans ma bouche, pensa Alex. En s’asseyant à son tour, l’homme demanda : « Ça va ? – Ça va, répondit Alex sans réfléchir. Du reste c’était la seule réponse possible car il n’en savait rien lui-même. – Vous êtes cultivateur ? lui demanda Alex Terrier en observant la terre battue du sol. Immédiatement, il se rendit compte que son attitude associée à la question était stupide pour ne pas dire injurieuse vis-à-vis de la profession. – Je vous dis cela par rapport à vos mains, reprit-il dans une vaine tentative de rattrapage. – Je l’ai été il y a longtemps, répondit calmement son hôte, mais disons que je suis maintenant prêtre-bûcheron, en préretraite. – J’aime beaucoup !! approuva Alex avec une moue de connaisseur. – Qu’est-ce que vous aimez là-dedans ?! – Associer rudesse d’action et pensée métaphysique, franchement, ça me plaît ! Avant que l’homme ne puisse lui répondre, Alex enchaîna : – Remarquez, malgré votre sollicitude, je ne pourrais pas vous aider en retour. – Et pourquoi penses-tu ça ? répondit le brave avec un tutoiement de bar des sports. – Je n’ai aucune force dans les bras et, en plus, je suis agnostique, posa Alex comme un état de fait. – En es-tu sûr ? lui rétorqua le vieux. – Oui, changer une roue représente ma limite musculaire, précisa Alex presque sérieusement. – Je parlais de ton agnosticisme. – Alors-là, sauf à m’apporter la preuve du contraire, j’en ai fait une certitude provisoirement définitive. – Ça me plaît !! » lui claqua l’homme à son tour avec un sourire entendu et un clin d’œil gaiement exagéré. Cette gestuelle permit à Terrier de se focaliser sur le regard qui lui faisait face. D’un bleu lumineux et cristallin, ses yeux recélaient incontestablement profondeur, vécu et maturité sans rien perdre de leur vitalité. « Je m’appelle Alex Terrier, dit-il en lui tendant la main pour la première fois. – Ce n’est pas bien grave ! lui répondit l’homme en lui comprimant la main d’une authentique poigne de bûcheron. – Et vous révérend ? Je peux vous appeler « révérend » ? – Pas d’objection et c’est plus court que Paul Desmonts. » Il fallut moins de deux secondes à Alex pour se confirmer que le nombre de syllabes de « révérend » et de « Paul Desmonts » était absolument identique, mais il ne jugea pas nécessaire de le lui signifier. Puis, le curé ajouta : « Sinon, n’oubliez pas le “S” et prononcez “DéSmon”, sinon ça fait “Démon”, vous comprendrez que, pour un prêtre, c’est désagréable à entendre ! – Ah ?! en effet… » Suivit un long silence – logiquement religieux – durant lequel chacun appréciait le café
brûlant. C’est Alex qui reprit la parole : « Encore un bon point pour vous révérend, il est bon votre café ! – Encore ? interrogea Paul en ajoutant : Il y en aurait donc eu un premier ? – A la réflexion, je ne suis pas certain que ce soit un bon point, mais ma présence ici dans ce corps douloureux m’incite à penser que vous avez œuvré charitablement. – Ce n’est pas faux, lui répondit Desmonts, mais je pense que vous savez mieux que quiconque, excepté notre Dieu tout puissant, ce que vous faisiez à presque minuit, par moins 5°, dans les landes, un banal vendredi soir de février. Cette réflexion était suffisamment grave pour faire reprendre au prêtre son vouvoiement, néanmoins vite oublié lorsqu’il enchaîna : – Et tu peux être content qu’avec ton alcoolisation, les gendarmes ne soient pas passés par là, sinon adieu ton permis et ta voiture de parisien ! Le regard éteint, Alex souffla timidement : – C’est difficile. – Je m’en doute, dit Paul Desmonts avec compassion. Dans un nouveau silence, Alex appréciait que le prêtre bûcheron ne l’interroge pas davantage et qu’il n’ait pas ajouté la fonction de flic à son cumul de mandat. – Où sommes-nous révérend ? demanda Alex comme s’il sortait d’une capsule Apollo en pleine mer. – Guer lâcha le révérend avec un haussement d’épaule. – Vous ne savez guère ? s’inquiéta Alex incrédule. – Guer G-U-E-R, sur la nationale 24 entre Rennes et Ploërmel. Terrier voyait intérieurement l’axe routier sur le GPS de sa Porsche 911 Carrera 4S, ce qui lui rappela avec regret la raison de sa présence dans la région. Il préféra censurer ses pensées pour ne pas faire réapparaître ses fantômes devenus quotidiens. – Tu travailles demain ? enfin tout à l’heure ? lui demanda Paul. – Non, c’est le week-end, répondit Alex. – Ce n’est pas une raison ! la preuve : moi, bûcheron je bosse le samedi et curé, j’officie le dimanche. – Excellente remarque ! s’enthousiasma Alex qui considérait la logique comme la base essentielle et indiscutable à toute forme d’intelligence. Il ajouta, comme une excuse davantage pour lui que pour son révérend : – Pardonnez-moi je n’ai pas réfléchi. – Circonstances atténuantes ! lui répondit solennellement le prêtre comme s’il rendait justice. – Vous pourriez m’indiquer un hôtel dans les environs ? Je ne me sens pas la force de rentrer, annonça Terrier. Surpris et visiblement vexé, le curé lui fit remarquer qu’à cette heure et à dix kilomètres d’un bourg de six mille habitants, c’était peine perdue. – Terminez la nuit sur le lit si ça vous chante, je dors peu et le fauteuil me suffit. La reprise du vouvoiement confirma qu’il avait pris la mouche. – Mais c’est parfait, merci beaucoup encore une fois, répondit sincèrement Alex. – Et puis ce n’est pas tous les soirs que j’ai de la compagnie renchérit le curé toute contrariété évaporée. – Un autre café ? – Volontiers, le café c’est mon vin de messe depuis cinquante ans, s’amusa Alex maintenant à l’aise dans cet environnement rudimentaire. Il s’apprêta à justifier son attachement au breuvage lorsqu’une douleur rayonna dans sa poitrine autour de l’hématome. Il ne put s’empêcher de pousser un cri qui fit se retourner le révérend. – On ira voir le Docteur Garel demain matin, j’ai vu votre blessure tout à l’heure mais ça ne
m’a pas l’air grave, évitez de dormir dessus c’te nuit, lui dit le samaritain. – Il faudra bien m’en dire un peu plus sur les circonstances de ce soir si vous voulez bien Docteur, euh, je veux dire révérend. – Oui, mais ca attendra demain aussi… A mon avis vous êtes encore à un gramme alors pas d’urgence ! – OK, lui dit Alex, en ajoutant : – Finalement pas de café, je vais vous écouter et me poser, je vous ai déjà remercié pour votre attention à mon égard ? – Trois fois répondit le curé en riant, mais il n’y a pas de limite ce n’est pas comme l’alcoolémie ! » Alex appréciait le personnage, c’était officiel et définitif.
III
e bruit du vieil homme secouant le poêle à bois réveilla Alex Terrier. Il avait sombré d’un Lcoup et après une fin de nuit sans rêve il se sentait mieux. Il pensait avoir retrouvé tous ses sens mais il déchanta en se rendant compte que son horloge biologique était toujours en panne. Comme s’il entendait ses pensées, le curé lui dit : « Il est presque 8 heures 30, vous avez bien dormi, j’ai attendu un peu avant de faire du boucan. Vos vêtements sont là, j’ai fait au mieux pour enlever les taches de boue mais au moins ils sont secs. – C’est bien aimable. » lui répondit Alex en sautant du lit, rectifiant aussitôt l’oreiller par deux coups de poing et rabattant la couverture dessus comme pour l’empêcher qu’il se rebiffe. Son jean brut n’avait pas trop souffert, la chemise épaisse à carreaux fondus non plus, en revanche sa lourde veste marron en laine bouillie était sévèrement abimée. Froissée et largement tachée, il fit la grimace en estimant que c’était irréversible. « Mon café me fait deux jours habituellement, ça vous dérange si je n’en fais pas un nouveau ? – Du tout ! répondit Alex, comme je vous disais j’en suis grand consommateur et je m’adapte à toutes ses formes : chaud, froid, fort ou jus de chaussettes, à condition quand même qu’il soit liquide. – Même tolérance pour la qualité du pain ? – La même en version solide. » confirma Alex. La cafetière en métal ordinaire répandait le liquide en cognant des bols qui sonnaient faux. En s’asseyant, le prêtre dit avec un sourire : « Permission de manger mon fils, et en écho Alex répliqua en riant : – Merci mon Père ! » Il y a vingt quatre heures ces deux hommes ne se connaissaient pas, mais personne n’aurait pu le croire. Simplement, ils se comprenaient. Dans la lumière matinale dispensée par l’unique fenêtre de la pièce et surtout grâce à un brin de toilette, le bûcheron faisait moins bourru ; Alex remarqua que sa longue mèche désormais peignée arborait des reflets blond-or. Ce ton, en association avec le bleu des yeux conférait à cet homme une authentique physionomie celte bien en rapport avec l’endroit si proche de la forêt de Brocéliande. Ses parents auraient pu le prénommer Erwan, Gwenaël ou encore Loïc au lieu de Paul. Pour compléter le tout, le mimétisme entre l’homme et son habitat s’était affirmé au fil des ans durant lesquels les murs et les meubles avaient subi comme leur propriétaire les assauts du temps et, passé l’impression première sur l’hygiène a minima, on pouvait apprécier que règne ici un mélange de simplicité et de chaleur. « Cela dit sans blague Révérend, je vous trouve en communion avec l’endroit, constata Terrier. – Je m’y suis fait plus par habitude que par la volonté des paroissiens, répondit sans gaîté le vieux prêtre. – Un problème avec vos ouailles ? – « Des » problèmes, rectifia-t-il, puis il poursuivit : – Il se trouve que mes sermons ne sont pas toujours du goût de l’auditoire et les plus étanches à ma parole se sont plaints là-haut, faute d’atteindre le Très Haut. – Ce n’est pas courant ?! s’étonna Alex. – En effet, j’ai eu droit à un article dans Ouest France concernant mon éviction de l’Eglise. – Vous deviez y aller fort non ? Je veux dire pour qu’ils s’intéressent à vous en ce coin si reculé. – Pas tant que ça ! J’ai beaucoup lu dans ma vie et j’ai rencontré dans les différentes religions, notamment dharmiques, ce qu’il me semble être des vérités complémentaires à la parole des évangiles.
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