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Parallèle

De
152 pages

« Dans la pénombre de la chambre, volets clos, alors que l’horloge du quartier sonne midi, je me réveille en sursaut, trempé de sueur, imbibé d’alcool. À mes côtés, une jeune femme endormie, le visage paisible, les cheveux longs et châtains éparpillés autour d’un oreiller confortable, les jambes nues dépassant de la couette bleu azur, ses sous-vêtements et les miens parsemant l’épaisse moquette crème de cette pièce que je ne connais pas ».


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Anne PELLERIN

Parallèle

ISBN 979-10-203-0767-5

ISBN numérique 979-10-203-2291-3

© Éditions Baudelaire, 2015

www.editions-baudelaire.com

– Léna ! Descends, on est déjà en retard !

Tous les matins d’école, à 8 h 20 précises, maman hurle en bas des escaliers de la maison. Elle m’attend pour pouvoir m’accompagner en voiture à l’institut Sainte-Marie de Garches où je suis scolarisée. Et chaque jour, c’est le même rituel. Maman déteste être en retard, et moi, je fais tout ce que je peux pour ne pas être en avance. Je prends tout mon temps pour rassembler mes affaires d’école, qui, bien entendu, ne sont pas prêtes, puis je descends d’un pas tranquille et léger les escaliers. La porte d’entrée est déjà grande ouverte. Machinalement, je prends les clés qui sont restées dans la serrure, claque la porte, ferme la maison.

Maman m’attend dans sa belle voiture neige totalement absorbée par son iPhone. J’ouvre lentement la portière arrière, jette mon sac d’école avec désinvolture sur la banquette, m’installe confortablement alors que maman démarre en trombe. Mon confort ne dure pas. Hugo, installé sagement sur la partie droite de la banquette, a progressé vers moi à la vitesse de l’éclair. Il a déjà ses pattes autour de mon cou et me fait de grandes léchouilles sur le visage. Hugo c’est mon chien. Un dogue argentin de quarante-sept kilos pour une taille de soixante-deux centimètres. Inutile de vous dire qu’il est envahissant. Je ne comprends pas pourquoi maman s’obstine à l’emmener chaque matin pour un trajet de cinq minutes, alors qu’elle pourrait le laisser à la maison.

– Léna, laisse Hugo tranquille !

Avant de pouvoir riposter, mon chien, certainement stimulé par la voix de maman, s’affale malignement sur l’ensemble de ma personne en déployant les démonstrations insatiables de l’amour qu’il me porte. En une minute, c’est un vrai champ de bataille : je ruisselle de salive canine, mon corsage est froissé, mes cheveux ébouriffés, mon souffle coupé… ma dignité très atteinte.

Maman, plongée dans ses pensées, le rétroviseur braqué sur son visage, semble ne rien avoir vu ni entendu. Hugo a bien gentiment regagné sa place. Il me lance un regard à la fois espiègle et compatissant.

– Léna, on est arrivé. Je n’ai pas de place pour me garer. Je vais me mettre en double file, sois prête à descendre.

Toujours sans un regard et sans avoir, semble-t-il, décelé le moindre incident, elle s’arrête devant les grilles de l’institut. Elle me lance un baiser par-dessus son appui-tête. Je sais alors, sous peine de l’agacer, que je dois ouvrir la porte dans les trois secondes qui suivent.

Complètement écœurée, je descends sans dire un mot, claque la portière pour tenter de manifester mon mécontentement. Mais au fond de moi, je sais que c’est inutile.

– Léna, n’oublie pas que j’aurai une dizaine de minutes de retard cet après-midi.

Pour me parler, elle a ouvert la vitre avant droite, tout en ayant enclenché la première vitesse, et bien sûr, en ne me regardant toujours pas ! En quelques secondes, elle est déjà loin. J’essaye de mettre un peu d’ordre dans ma tenue, pose machinalement les mains sur mes épaules… J’ai laissé mon sac à dos dans la voiture.

– Léna, quelle va être ton excuse cette fois ?

Mon instituteur, monsieur Hamon, me dévisage, mi-agacé, mi-amusé, en attendant ma réponse. C’est vrai que ma collection d’excuses pour l’oubli de mes affaires scolaires est déjà bien remplie. Je suis pourtant sûre de pouvoir inventer un nouveau prétexte cette fois encore.

– Alors, Léna ?

D’ailleurs, je ne suis pas responsable… C’est Hugo le fautif, pas moi. Et maman aussi qui aurait dû, en bonne mère, me rappeler de prendre mon cartable. Mais, j’ai si bien menti jusqu’à maintenant, là, je ne peux vraiment pas raconter la vérité.

– Léna, j’attends ! insiste mon instituteur.

Je lui réponds alors :

– Ça va sûrement vous paraître incroyable, monsieur… Je suis arrivée un quart d’heure en avance ce matin, je me suis assise sur le banc à l’entrée de l’institut, j’ai sorti mon livre de maths pour réviser la dernière leçon… un jeune garçon s’est installé à côté de moi, un lycéen, je crois… il a ouvert son sac à dos pour en sortir son livre de chimie… Il était très concentré. Je l’étais presque plus que lui… Comme je ne comprenais pas le dernier problème de ma leçon de maths, je lui ai demandé de m’aider.

– Léna, essaye de faire plus court, cette fois ! m’interrompt monsieur Hamon.

Je ne l’entends pas, mon histoire démarre bien. Je trouve les mots sans hésiter. J’adore ça !

– Il avait un très beau sourire et des mains d’artiste. Très vite, il m’a expliqué et donné la solution à mon exercice.

On a bavardé quelques minutes… Il a rangé son livre de chimie dans son sac pour partir au lycée, et là, j’ai remarqué qu’il avait le même sac que moi ! Rendez vous compte, malgré la différence d’âge, on avait le même sac à dos, de la même marque, de la même contenance et de la même couleur !

– Léna ! s’impatiente monsieur Hamon.

– Je le lui ai fait remarquer et lui aussi était très étonné. Alors, on a échangé nos sacs pour vérifier qu’ils étaient pareils. D’un seul coup, il s’est levé, il avait peur d’être en retard. Il m’a dit « au revoir », puis il est parti très vite. Je l’ai regardé s’éloigner jusqu’à ce que je ne le voie plus. Il me restait cinq minutes avant la sonnerie de l’Institut. J’ai remis mon livre de maths dans mon sac, et là, contre toute attente, j’ai compris qu’on avait échangé nos sacs. Alors, j’ai couru très vite jusqu’au lycée Jean Jaurès à trois minutes de là. Vous ne me croirez sûrement pas, mais l’adolescent était déjà rentré en salle de cours. La seule chose qui me restait à faire pour l’aider était, évidemment, de déposer son sac à quelqu’un du lycée.

Mon instituteur croise les bras, certainement impatient de connaître la fin de ma nouvelle histoire.

– Je me suis alors aperçue que je ne connaissais ni le prénom ni le nom du jeune homme. Ça m’a fait perdre du temps. J’ai dû ouvrir son sac à dos. J’y ai trouvé son agenda… Rémi Sauveur… Rendez-vous-en compte… Sauveur, alors qu’il venait de trouver la solution à mon problème de maths !

Monsieur Hamon éclate de rire. Ça ne me perturbe pas du tout. Je continue :

– Maintenant que je connaissais son nom, il fallait que je trouve une personne de confiance à qui donner son sac. Dans la cour, j’ai aperçu un surveillant. Je lui ai très vite expliqué mon problème. Il m’a beaucoup remerciée. J’étais certaine d’avoir commis une bonne action, mais si Rémi allait récupérer son sac, moi je n’avais pas le mien.

– Dis-moi, Léna, à quelle heure es-tu revenue du lycée pour te présenter à l’Institut ?

– Je suis arrivée à l’institut à 8 h 33 précises. C’est dire si je me suis dépêchée. C’est vrai que je cours très vite, ça m’a beaucoup aidée. Pourquoi me posez-vous cette question ?

– Deuxième question, quand comptes-tu récupérer ton sac ?

– Demain. J’ai pris le numéro de Rémi dans son agenda. Maman pourra m’emmener chez lui ce soir.

– Léna, peux-tu me donner ce numéro de téléphone ? Léna, il n’y a pas de lycée Jean Jaurès à Garches.

– Léna !

Je vais changer de prénom parce qu’on m’appelle toute la journée !

– Oui, maman…

– Descends ! Ton père et moi souhaitons te parler.

Je pense immédiatement : « Hou là ! Ça a l’air sérieux. » Papa et maman m’attendent dans le salon, un air las gravé sur leurs deux visages. Papa intervient le premier.

– Ton instituteur a appelé ta mère tout à l’heure. Je suppose que tu sais pourquoi Léna. Il faut que tu arrêtes de raconter n’importe quoi tout le temps ! Pourquoi tu ne dis pas la vérité ? Tu te compliques la vie et ça te prend beaucoup plus de temps d’inventer. Tu aurais dit « mon sac est resté dans la voiture », tu en avais pour trois secondes et tu n’aurais pas fait perdre de temps à ton instituteur et à tes parents. Tu as onze ans. L’an prochain tu seras au collège. Il faut grandir ma chérie, t’adapter au monde réel et arrêter définitivement de prendre les autres pour des imbéciles ! Tu n’as pas de frères et sœurs et ça développe ton imagination, puisque tu es seule pour t’occuper. Que tu aimes inventer, je trouve ça très bien, mais exerce-toi sans mentir aux autres. Rien ne t’empêche d’écrire des poèmes, des nouvelles, un journal intime et tout ce que tu voudras. Ton âge n’est pas une barrière. Si tu as vraiment un don, tu pourras peut-être le développer avec les années, si tu en as envie. Le piano te prend beaucoup de temps depuis trois ans. Depuis l’année dernière, tu fais du théâtre. On avait l’impression que ça te plaisait, que ça te suffisait. Encore une fois, si tu ressens le besoin de créer par les mots, trouve en toi la solution pour te faire plaisir.

Quand papa me parle, c’est toujours comme une douche froide qui met fin à mes rêves. Je n’ai pas de solution à trouver. Je veux juste améliorer ma vie avec ma fantaisie, mes inventions, mon audace.

– Ton père a raison, Léna. En un trimestre, tu as eu dix mots dans ton carnet de liaison pour étourderies, oublis, bavardages, mensonges… Tu as de très bons résultats, mais finalement, on ne retient que ton comportement. Tu as besoin de discipline pour t’améliorer. Trouver un endroit où tu puisses t’exprimer, apprendre à mieux te connaître en partageant avec des jeunes de ton âge.

Maman échange un regard complice avec papa qui prend le relais :

– Léna, est-ce que tu connais le catéchisme ?

Apparemment, il attend une réponse de ma part. Je lui réponds d’un trait :

– Oui, bien sûr ! J’ai deux amies à l’école qui en font depuis un an et qui m’en ont parlé une fois ou deux. Chaque semaine, elles vont chez une dame pendant une heure qui parle de Dieu comme si elle le connaissait depuis toujours, alors qu’elle doit consulter la Bible toutes les cinq minutes pour pouvoir juste voir son nom… J’ai demandé à mes amies si elles avaient vu une vidéo de lui ou eu un retour SMS de sa part. Rien, seulement la Bible et les paroles passionnées du professeur de catéchisme.

Maman m’interrompt brutalement, très agacée.

– Léna, arrête ! Tu recommences à inventer n’importe quoi sur un sujet très sérieux qui pourrait t’apporter beaucoup. Le catéchisme n’a rien à voir avec l’éventuelle communication de Dieu vers les hommes via les nouvelles technologies, que ce soit les vidéos ou les SMS sur les smartphones… Et d’ailleurs, tu le sais très bien ! Alors tu te tais, d’accord !

Maman a haussé le ton si fort que j’ai vu papa sursauter. Elle reprend :

– Je vais essayer de t’expliquer en quelques mots, sans que tu m’interrompes. Le catéchisme permet, entre autres, de te faire réfléchir sur des questions que tu peux te poser sur toi-même, sur le monde et sur Dieu. C’est comme une sorte de mécanisme de réflexion sur le monde et la religion catholique que tu auras la chance de pouvoir partager avec des jeunes de ton âge. En principe, on commence le catéchisme en cours élémentaire deuxième année. Tu es baptisée, mais tu as un an et demi de retard par rapport aux autres. Tu n’es pas la seule dans ce cas, et tu peux rattraper le temps perdu sans difficulté, si tu y mets du tien. J’ai pris contact avec Madame Depres qui enseigne le catéchisme à quelques minutes de la maison. Elle a constitué un groupe, le mardi soir à 18 heures, de six jeunes qui, comme toi, ont du retard dans l’apprentissage du catéchisme. Tous sont baptisés, comme toi, sauf un jeune garçon que madame Depres a bien voulu accueillir parce qu’il était très motivé.

Un silence insoutenable s’installe alors entre nous trois. Je n’ose pas bouger. J’essaye même de stopper le battement de mes cils, mais, au bout de trente secondes, n’y tenant plus, j’adopte l’attitude qu’ils attendent sûrement de moi. En murmurant presque, je m’adresse à mes parents, l’œil humide, éclatante de conviction, les observations de mon carnet de correspondance omniprésentes dans ma tête.

– Papa, maman, je suis d’accord, j’irai à la séance de catéchisme mardi prochain.

Je marque une longue pause, le regard appuyé. À cet instant, je suis un modèle de sérénité et de raison. Mais, très vite, n’y tenant plus, je retrouve toute ma lucidité et leur pose la question qui me préoccupe le plus :

– Mais, combien de temps ça prend pour croire en Dieu ?

Ça fait exactement quarante-six minutes et trente-sept secondes que j’assiste à mon premier cours de catéchisme. Madame Depres ressemble à une vielle madone, mais tellement vraie dans sa recherche désespérée de l’amour d’un rêve. Oui, parce que s’il y a bien une chose que je sais, c’est qu’elle n’a pas du tout les pieds sur terre. Si elle les avait, elle se serait tout de suite rendu compte qu’aucun d’entre nous n’a envie de partir à la recherche de Dieu. Et puis d’abord, c’est qui ce Dieu qui n’a ni nom de famille ni numéro de sécurité sociale ?

– Mes enfants, pour finir la séance d’aujourd’hui, je vous recommande vivement d’acheter la Bible pour ceux qui ne l’ont pas encore. Je suppose que les deux nouveaux venus, Léna et Nathan, ne l’ont pas ? À moins que je me trompe ?

– Léna ?

Madame Despres m’interroge du regard.

– Euh… je… je ne sais pas… Je marque un temps d’arrêt. Ça ressemble à quoi la Bible ?

– Mais voyons Léna, tu l’as sous les yeux depuis près d’une heure ! Tu as même consulté plusieurs pages avec beaucoup d’intérêt !

– Oh, pardon, bien sûr… D’ailleurs, plutôt que d’attendre de la commander, est-ce que vous pouvez me prêter la vôtre d’ici la semaine prochaine ?

– Mais bien sûr, Léna, tu pourras partir avec.

– Nathan, tu ne dis rien. C’est vrai que tu n’es pas baptisé pour l’instant, mais c’est un ouvrage indispensable avant ton prochain baptême.

J’observe Nathan pour la dixième fois depuis le début de la séance. J’ai pu retenir son prénom à cause des éditions élémentaires scolaires Nathan que j’utilise pour la lecture et l’éducation civique. Pour le décrire, je dirais : cheveux noirs et frisés, teint mi-jaune, mi-noir, dents mal alignées pourtant très blanches, mains carrées attaquées par les verrues, grain de beauté à la base du cou et une façon de se tenir très bizarre. Ses avant-bras sont posés sur la table comme un singe savant élégant, si c’est possible chez les singes. J’entends alors pour la première fois le son de sa voix.

– Mes parents ont la Bible à la maison et j’ai lu quelques pages.

– Très bien Nathan. Ça économisera à tes parents l’achat de cet ouvrage, mon garçon. Vous pouvez partir, il est 19 heures. À la semaine prochaine, mes enfants !

Mon professeur de catéchisme se lève et nous raccompagne à la porte de sa maison située dans le quartier de la mairie, à Garches. Maman m’avait dit qu’elle aurait probablement du retard. Pour l’attendre, je m’adosse à un arbre en chantonnant. Je vois mes camarades catholiques, et bientôt croyants et/ou pratiquants, partir les uns après les autres, la majorité à vélo, la minorité cueillie par leurs parents en voiture, sauf un, Nathan, qui attend à vingt mètres de moi. Je l’observe quelques secondes et remarque son calme. Il regarde deux pies voler d’arbre en arbre. Il paraît hypnotisé par le battement de leurs ailes et leur jacassement. Mais, surtout, il se désintéresse complètement de moi. C’est très énervant.

– Tu as vu ces deux oiseaux ? me demande-t-il.

Tout en pointant son index sur les deux pies qui reposent ensemble sur la branche d’un acacia, les ailes légèrement déployées, il m’invite à partager son émotion. Qu’est-ce que je peux lui répondre ? Des trucs idiots comme : « Oh oui, elles sont magnifiques ! » ou « Tu as la passion des oiseaux ? » Finalement, je ne lui réponds pas. Je ne partage pas une passion avec quelqu’un que je ne connais pas et surtout qui n’est pas baptisé.

J’aperçois enfin la voiture de maman au bout de la rue. Elle se gare devant Nathan sur le passage appartenant à la maison de madame Despres. Elle me fait signe de la rejoindre. Je dois alors, à contrecœur, ouvrir la portière arrière sans pouvoir éviter de passer devant Nathan sous peine d’être mal élevée. Je choisis d’être la plus digne possible, lui lance un bref « au revoir », rentre à l’arrière de la voiture, l’air le plus occupé du monde.

– Qui est ce garçon, Léna ! Il fait partie de ton groupe de catéchisme ? me demande maman.

Et voilà, c’est toujours comme ça avec ma mère. Elle va encore vouloir jouer au bon samaritain !

Énervée, je réplique :

– Oui, il doit attendre ses parents, je suppose !

Consternée, je la vois alors descendre la vitre côté passager et demander à Nathan :

– Bonjour, tu attends quelqu’un ?

– Oui, mon père. Mais il m’a prévenu qu’il serait peut-être en retard.

– Tu habites loin ? insiste ma maman.

– Non, rue des Marais, à une dizaine de minutes d’ici.

– C’est à côté de chez nous. Je peux te raccompagner, si tu veux. Tu vas me donner le numéro de ton père, je vais l’appeler pour lui éviter de venir jusqu’ici. Monte à l’arrière avec Léna !

Il a toujours été impossible de résister à ma mère qui est tellement gentille que ça en devient souvent agaçant. Nathan s’installe bien gentiment à côté de moi. Il donne le numéro de portable de son père et maman l’appelle tout de suite.

– Oui, bonjour. Je suis devant le domicile de madame Despres. Je voulais vous prévenir que je raccompagne votre fils chez vous, ce qui vous permettra d’aller directement à votre domicile… Oh, oui, bien sûr, je suis madame Bellande, la maman de Léna qui assiste, comme Nathan, au cours de catéchisme. Nous habitons à deux rues de chez vous… Oh, ça tombe bien alors, si vous êtes coincé sur le périphérique porte d’Asnières. Vous pouvez en avoir pour encore plus de vingt minutes… Mais je vous en prie… S’il y a quoi que ce soit, vous avez mon numéro… Mais, c’est tout naturel… Oui, au revoir.

Maman coupe son téléphone, le jette au hasard dans son sac à main, enclenche la première vitesse sans un mot, et après une interminable minute, daigne s’adresser à ses deux passagers arrière.

– Tout est arrangé, nous en avons pour quelques minutes les enfants.

Abattue, je ne peux m’empêcher de penser : « Mais, nous ne sommes pas ses enfants ! Je suis sa fille, et mon voisin improvisé de banquette est un inconnu ! »

Nathan ne parle, ni avec moi ni avec maman qu’il n’a pas même pas remerciée. Il regarde par la fenêtre qu’il a entrouverte sans aucune permission. Le temps me paraît interminablement long. Je bous intérieurement et compte les secondes qui me séparent de la maison. Ah, oui ! Mais il y a le détour pour déposer Nathan… Probablement des dizaines de secondes en plus ! Quel casse-pieds, celui-là ! Il vient bouleverser ma vie. Comment faire pour que le temps passe plus vite et que je ne me sente pas aussi coupable ? Mais coupable de quoi, d’ailleurs ? En tant qu’invité, c’est lui qui devrait commencer à parler. Invité qui occupe la place d’Hugo, en plus ! Et maman qui n’essaye même pas de le mettre à l’aise, qui compte sur moi pour trouver un sujet de conversation ! Et puis zut, j’en peux plus. Je lui demande :

– Tu les as achetées où tes converses ?

Nathan tourne la tête vers moi et répond du tac au tac :

– Et toi, tu les achètes où tes questions ?

Clouée par sa réponse, je n’ai pas le temps de réagir parce que maman redevient vivante en disant à Nathan :

– Prépare-toi, tu descends dans une petite minute ! Indique-moi où est ta maison.

– C’est le numéro trois. La maison blanche avec les volets bleus. D’ailleurs, ma mère est devant. Elle récupère le courrier dans la boîte aux lettres.

Maman se gare devant l’entrée du garage des parents de Nathan. Elle sort de la voiture avec son plus beau sourire, la main droite tendue vers la mère de Nathan, avance de quelques pas et se présente comme si elle ne la voyait pas pour la première fois.

– Enchantée ! Je me présente, madame Bellande. J’ai prévenu votre mari que je raccompagnais votre fils à votre domicile après le catéchisme. Je suis ravie de faire votre connaissance. Vous avez une maison ravissante et un jardin tellement bien entretenu. Ce n’est pas comme celui de nos voisins !

Maman arrête subitement de parler. Je sais alors qu’elle se rend compte qu’elle ne connaît pas le nom de la dame à qui elle vient de parler, que cette dame, très polie, ne comprend pas pourquoi elle est en train de serrer la main d’une inconnue. Que maman n’a pas attendu que Nathan sorte de la voiture pour se présenter. Que maman brûle la moitié des étapes pour parler à une dame qu’elle n’a jamais vue.

Je suis à deux mètres de la scène. Nathan vient seulement de sortir de la voiture. En quelques secondes, je vois à l’expression du visage de sa mère qu’elle reconstitue le puzzle qui explique la main de maman dans la sienne et la présence de la voiture garée sur son bateau. Moi, j’ai l’habitude, maman avale la moitié de ses idées quand elle parle. Elle fait des raccourcis tellement raccourcis qu’on n’y comprend plus rien.

Maman essaye de reprendre sa présentation dans l’ordre, en parlant à la mère de Nathan.

– Je suis Madame Bellande, la maman de Léna ici présente. Oh, excusez-moi ! Je n’ai pas retenu votre nom tout à l’heure.

– Madame Souflot.

– Oh, oui, mais bien sûr ! Ravie de vous connaître !

En quelques mots très clairs cette fois-ci, maman raconte pourquoi elle a raccompagné Nathan, et son coup de téléphone à son père.

– C’est très gentil à vous d’avoir fait ce détour. Nous pourrions nous organiser pour aller chercher nos enfants à tour de rôle tous les mardis à la sortie du catéchisme ? suggère madame Souflot.

– Oh oui, bien sûr ! répond maman ravie de cette proposition.

Quant à moi, j’avoue que cet arrangement entre mères ne me convient pas. Je n’ai pas l’habitude de partager mes moyens de transport avec des étrangers. J’ai l’impression que Nathan n’a pas d’avis. Je me demande d’ailleurs ce qui peut le déranger, celui-là.

Nos mères parlent encore quelques minutes. Elles ont l’air d’être contentes de se rencontrer. Ils sont bizarres ces adultes qui se parlent comme s’ils se connaissaient depuis dix ans. Elles organisent un planning toutes les deux pour les semaines suivantes, se donnent adresse et numéro de téléphone et concluent :

– Mon prénom est Juliette, dit maman joyeusement.

– Moi, c’est Hélène, répond simplement madame Souflot.

Maman, après avoir encore serré chaleureusement la main de la mère de Nathan, me fait signe de monter dans la voiture pour rentrer à la maison. Je fais un petit signe à Nathan, dis poliment au revoir à Hélène, très contente de pouvoir enfin retrouver mon indépendance.

– Nathan ! Où es-tu ? Mais réponds !

Ça fait dix minutes que je crie à sa recherche dans le bois où nous ramassons des châtaignes depuis deux heures. Depuis un an, on est devenus inséparables et nos parents sont devenus amis. Nos deux familles se voient deux fois par semaine, chez l’un ou chez l’autre. On rit beaucoup et on passe de bons moments, tout simplement. Nathan et moi, on se voit tous les jours après l’école. On fait toutes sortes de bêtises. On est très forts pour ça, parce que nos caractères vont très bien ensemble. On est très doués pour inventer des expériences originales. En tout cas, c’est ce qu’on croit ! C’est le plus important, n’est-ce pas ? On ne pourrait plus se passer l’un de l’autre, c’est sûr !

– Léna ! Regarde ce que j’ai trouvé !

En quelques enjambées, Nathan s’approche de moi. Il porte un objet non identifié recroquevillé dans ses bras.

– C’est un écureuil blessé aux deux pattes avant. Il faut qu’on le soigne pour qu’il puisse repartir dans la forêt, sain et sauf.

– Et où sont les châtaignes que tu as ramassées, Nathan ?

– Comment peux-tu me demander ça, Léna ? Mais tu n’as pas de cœur. Je les ai abandonnées à une centaine de mètres d’ici pour pouvoir prendre l’écureuil dans mes bras. Léna, on s’en fout des châtaignes ! T’en mangeras toute ta vie des châtaignes, des noisettes, des noix ! Tu pourras t’en goinfrer jusqu’à en vomir ! D’ailleurs, tu vas laisser ici celles que tu as trouvées pour me prouver que tu ne penses qu’à l’écureuil blessé.

– Non...