Parallèle ou Rapprochement de situation entre Charles Ier, roi d'Angleterre, Louis XVI, roi de France et Ferdinand VII, roi d'Espagne

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impr. de Pillet ainé (Paris). 1823. II-131 p. ; in-8.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1823
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^atccICefo
ETSTRE
CHARLES rr, ROI D'ANGLETERRE,
LOUIS XVI, ROI DE FRANCE,
ET
FERDINAND VII, ROI D'ESPAGNE.
9'OL~t~ i tt; i t, -1853.
PARALLÈLE,
ou
RAPPROCHEMENT DE SITUATION
ENTRE
CHARLES I", ROI D'ANGLETERRE,
LOUIS XVI, ROI DE FRANCE,
ET FERDINAND VII, ROI D ESPAGNE.
PARALLÈLE,
ou
RAPPROCHEMENT DE SITUATION
ENTRE
CHARLES 1er, ROI D'ANGLETERRE,
LOUIS XVI, ROI DE FRANCE ,
ET FERDINAND VII, ROI D'ESPAGNE.
PARIS,
DE L'IMPRIMERIE DE PILLET AINÉ,
RUE CHRISTINE, N° 5.
1823.
AYANT-PROPOS.
CES réflexions avaient été tracées à Madrid
pendant le séjour de l'auteur, dans les
derniers jours de 1822; mais, par une
juste défiance de lui-même, il ne son-
geait point à les rendre publiques, quoi-
que des considérations particulières eus-
sent pu lui en donner le désir : la marche
des événemens politiques, depuis son dé-
part de l'Espagne, ayant en quelque sorte
justifié l'opinion qu'il s'était formée sur
le gouvernement et la situation générale
de ce royaume , dont l'extrait rapide qu'il
en a esquissé doit donner une idée impar-
faite, quant à l'étendue du cadre, mais
exacte au moins par la vérité des détails et
ï)
des faits, des motifs importans le détermi-
nent en ce moment à les publier tout
simplement, sans aucun apprêt ni correc-
tion, et telles que son imagination les a
dictées; heureux si les principes et lessen-
timens qu'elles renferment peuvent être
en harmonie avec ceux des gens de bien ,
et lui mériter leur indulgence!
1
PARALLÈLE,
ou
RAPPROCHEMENT DE SITUATION
ENTRE
*
CHARLES Ier, ROI D'ANGLETERRE,
LOUIS XVI, ROI DE FRANCE ,
ET FERDINAND VII, ROI D'ESPAGNE.
L
"HISTOIRE de tous les âges offre une multi-
tude de princes et de rois assassinés. Dans tous
les tems et sous toutes les formes de gouverne-
ment, l'ambition, la haine, la vengeance
firent commettre des crimes de ce genre , et
beaucoup de rois furent victimes à leur tour
des passions effrénées et de l'envie de leurs ri-
vaux , de leur famille ou de leurs sujets sou-
vent les plus obscurs. Il semble cependant que
le trône devrait être un sanctuaire inviolable ;
que ceux qui le possèdent devraient être à l'a-
bri de toute insulte, de toute attaque funeste;
et que par la même raison qu'ils disposent de
2
la vie de plusieurs milliers d'hommes qui se dé-
vouent à leur service , et mettent leur gloire à
mourir pour eux, ils ne devraient jamais crain-
dre ni éprouver de sanglantes catastrophes. Mal-
heureusement , il n'en est pas ainsi, et rien ne
garantit l'existence du plus grand souverain, pas
plus que celle du plus simple individu. On pour-
rait déduire de cela une sorte de principe d'é-
galité que je suis loin de vouloir approfondir
ou propager ; et me renfermant dans le simple
cadre des réflexions que les événemens actuels
de l'Espagne m'inspirent, je vais les esquisser
avec franchise comme témoin oculaire et im-
partial.
La situation présente de l'Espagne fait assez
craindre une crise terrible , dont tous les symp-
tômes se manifestent déjà de toutes parts ; cette
nation qui, par les avantages précieux qu'elle
doit à la nature , ainsi que par ses possessions
immenses dans le nouveau continent (source
infime de ses richesses), renfermait dans son
sein tous les élémens de prospérité ; cette na-
tion qui, sous Charles-Quint, possédait pres-
qu'un tiers de l'Europe et du mORde, en réu-
nissant tout ce qu'elle avait dans l'Inde -e#
l'Amérique, est maintenant tellement déchue
de son antique splendeur, qu'on ne reconnaît
3
plus ce qu'elle a été autrefois. Il serait beau-
coup trop long d'énumérer ici toutes les causes
de cette décadence ( que l'histoire même ne
fera pas connaître entièrement ) tant il y a de
mystères dans la politique ; et n'ayant pas
assez de moyens pour pénétrer dans ce dédale
tortueux, où l'œil du vulgaire doit facile-
ment s'égarer, je tacherai d'offrir à l'Espagne
un triste motif de consolation , en lui montrant
dans le lointain Piome , Athènes , Byzance,
Carthage et tant d'autres nations qui comman-
dèrent autrefois au monde, et sont maintenant
réduites à la nullité, ou n'existent plus. De
grands succès attirent presque toujours de
grands revers. La France en a donné récem-
ment une preuve. Une puissance extraordinaire
blesse l'orgueil, excite l'envie et la jalousie, et
finit souvent par s'écouler d'elle-même , soit
par les trahisons et divisions intérieures , soit
par l'excès du pouvoir et du bonheur même
qui s'abuse et se détruit graduellement ; mais
on doit avouer que la France doit mainte-
nant à la sagesse de son gouvernement, dont
un prince éclairé tient les rênes avec prudence
et fermeté, d'avoir recouvré en peu d'années
sa prospérité intérieure, ravivé son commerce
et rétabli ses finances.
*
4
Je souhaiterais de bon cœur à l'Espagne
d'être dans une pareille situation; mais, hélas!
elle en est bien loin ; et après avoir essuyé
plus de six ans de guerres étrangères et inté-
rieures , et supporté l'invasion de deux nations
toujours rivales, qui vidèrent sur son territoire
leurs anciennes querelles , sans aucun profit
pour elle ; après avoir, par une résistance ho-
norable par le fait, mais funeste dans quelques-
uns de ses résultats, rétabli son antique monar-
chie et secoué le joug de l'étranger, elle a vu
décliner insensiblement, pendant sept ans , son
énergie, sa gloire et tous ses moyens de prospé-
rité, ayant perdu même sescoloniesduNouveau-
Monde par la négligence et l'imprévoyance de
son gouvernement, lequel s'est vu enfin forcé
depuis trois ans d'adopter, par la rébellion de
quelques soldats , une constitution peu ana-
logue à ses goûts, à ses habitudes, et destruc-
tive de tous les priviléges de la royauté; et
l'Espagne, par les suites du choc continuel qui
existe entre l'ancien et le nouveau système , se
trouve maintenant plongée dans toutes les hor-
reurs de la guerre civile , et voit ses propres
concitoyens se détruire mutuellement. On doit
le dire avec douleur, avec regret! le sang espa-
gnol coule dans toute l'Espagne et jusqu'au sein
5
ue la capitale , sous les yeux même de son roi,
et a rejailli jusque sur les murs de son palais
et, à la honte éternelle des hommes assez dé-
pravés pour se réjouir de pareilles calamités ,
on a profané la religion même , en la faisant
servir au triomphe éphémère de quelques in-
dividus, aussi. barbares que les sauvages; eau
c'est en foulant aux pieds les cadavres des
tristes victimes d'un zèle mémorable et imprur
dent que leurs obscurs vainqueurs ont célébré
leur victoire , en faisant chanter un Te Deum
et une messe d'actions de grâce, le lendemain
du 7 juillet. Quelles réflexions ne fait pas naître
un tel spectacle ! Un roi captif au sein de ses
états , prisonnier de ses propres sujets ; un roi
humilié et insulté dans chaque chose , dépouillé
de toutes les prérogatives du trône , qu'on a
forcé d'éloigner ses plus anciens serviteurs et
plus dévoués sujets , dont on avait déjà détruit
une grande partie de la garde , protectrice de
la dignité royale , et dont on vient d'égorger
et de disperser à ses yeux le faible reste. Quels
sinistres projets ne fait pas concevoir une telle
marche, et quels rapprochemens ces événemens
fournissent avec la situation de Charles 1er,
roi d'Angleterre, et de Louis XVI, roi de
France !
6
Je voudrais pouvoir les retracer en ce mo-
ment d'une manière énergique et conforme
à la gravité des faits ; mais il me faudrait une
plume plus habile que la mienne, qui n'est gui-
dée que par l'impulsion d'un cœur honnête,
ennemi de toutes factions, et par la vérité; je vais
du moins essayer de le faire , et commence-
rai par Charles Ier , comme le premier exemple
que présente l'histoire.
7
NOTICE HISTORIQUE
SUR
CHARLES Ier, ROI D'ANGLETERRE
L
1 ANGLETERRE , qui par l'étendue de ses forces
maritimes , de son commerce et de ses posses-
sions coloniales , excite l'attention ou l'envie,
et même l'admiration de beaucoup d'autres
nations !. L'Angleterre , dont la forme de
gouvernement a été et, souvent encore, est
proposée pour modèle aux pays voisins , et qui
semble en effet lui devoir , du moins en appa-
rence , la prospérité extérieure dont elle jouit ;
l'Angleterre, dis-je, a, la première des na-
tions civilisées, donné l'exemple au monde de
la sanglante tragédie d'un roi assassiné juri-
diquement , du moins avec une sorte de forme
de loi.
*
8
Plus d'un siècle avant, ce peuple qu'on dit
libre et généreux, avait souffert tacitement
qu'un de ses rois, despote et cruel (Henri YIII),
pour satisfaire plus librement ses passions hon-
teuses , eût fait périr par la main du bourreau
deux reines ses épouses, faibles victimes d'un
époux parjure et sans mœurs ; et sa fille
( quoique douée d'ailleurs de toutes les qua-
lités qui font une grande rèihe.) montra une
cruauté égale, en faisant monter sur l'échafaud
Marie Stuard, reine d'Ecosse, sa parente, dont
le seul crime envers elle était d'avoir été plus
belle ; mais la mort de Charles Ier est un évé-
nement beaucoup plus important et plus re-
marquable , tant par les motifs si .puérils qui
en furent les avant-coureurs , que par IVadiîesse
extraordinaire de l'homme obscur et témé-
raire qui, profitant de la moindre faute , de la
moindre erreur du'roi, sut, par une profonde
et vindicative habileté, ainsi que par ta -pius
forte hypocrisie , tirer parti de tout, et en-
traîner pas à pas te malheureux Charles dans
l'abîme. Cromwel détestaitdit-on, le roi
depuis son enfance (sans nuls motifs réels de
haine sans doute ) , car il'était né dans un rang
trop éloigné du trône pour avoir pu jamais
attirer l'attention du roi ; on attribue néan-r
9
moins à cette haine sourde et invétérée les ef-
forts multipliés qu'il employa pour en précipiter
Charles ; l'éclat des talens qu'il employa dans
ces mémorables circonstances fait presque ou-
blier l'horreur de ses crimes, et la postérité ne
pourra le louer sans honte, ni le mépriser sans
injustice.
A la fois général, législateur, orateur, admi-
nistrateur et presque prophète, Cromwel sut
mêler le fanatisme de la religion à celui non
moins redoutable de l'opinion, et à l'éclat d'une
valeur presque toujours triomphante ; c'est sur
ce mélange puissant qu'il forma son plan, di-
rigea ses projets, basa sa politique , et établit
son ambition, qu'il sut dissimuler quelque
tems sous les noms magiques de patrie et de
liberté, mais à laquelle il ne mit plus de voile
ni de bornes dès que les premiers succès de ses
armes couronnèrent son entreprise. On ne peut
savoir, néanmoins, s'il avait formé, dès les pre-
miers instans, le projet de faire périr son sou-
verain , ou s'il y fut amené, par degrés , par la
marche des événemens; mais du moins il est bien
positif qu'il fut le premier moteur de ce crime,
et qu'il décida la nation à le commettre, c'est-
à-dire la partie du parlement et de la chambre
des communes dont il disposait, car la masse
10
de la nation anglaise , de même que le nation-
française au tems de Louis XVI, ne prit au-
cune part à ce meurtre politique ; enfin, Crom-
wel créa lui-même le tribunal qui condamna le
roi ( sous le nom de cour de haute justice ) ;
ayant vu que ses intrigues et celles de ses créa-
tures n'avaient pu entraîner entièrement le par-
lement, car il l'avait fait haranguer par le géné-
ral Ireton, son gendre, d'une manière' assez
claire pour qu'on pût deviner son attention, et
sachant que la chambre des pairs le détestait,
parce qu'ils avaient pénétré le but de son ambi.
tion ; assuré de l'armée, dont il était le chef
et l'idole, il livra le parlement à l'armée , et fit
emprisonner aussi deux cents membres de la
chambre des communes; dont - la conscience
s'accordait mal avec ses projets ; il en renomma
d'autres , la plupart officiers sous ses ordres,
et déclara que la chambre des communes avait
le pouvoir de faire les lois sans le concours de
la chambre des - pairs, parce que, disait-il,
« la souveraine puissance était originairement
» dans le peuple. » C'est ainsi qu'il décréta, le
premier, le principe de l'autorité populaire r
lorsque le roi vivait et régnait encore; principe
qui fut promptement établi, aussitôt la mort
du roi, tant par l'abolition de la royauté , que
il
par la proscription de la famille royale et la
fondation de la république!.
Charles Ier, abreuvé d'outrages et d'humilia-
tions , forcé de se battre contre ses propres su-
jets pour défendre son trône et sa vie , vendu
et livré par une partie de ces rebelles à d'au-
tres non moins traîtres , quoiqu'on prétend
qu'il dit, en apprenant la trahison des Écossais,
« qu'il aimait mieux être avec ceux qui l'avaient
» chèrement acheté, qu'avec ceux qui l'avaient
» bassement vendu ; » Charles Ier, dis-je, put
du moins conserver en mourant la triste illu-
sion que la haine de ses ennemis serait assouvie
« par son sang, et que ses enfans garderaient
» son sanglant héritage ; » car on ne prononça
le mot de république qu'après sa mort, outrage
que dut endurer l'infortuné Louis XVI ,
lorsqu'il fut se jeter dans les mains de l'as-
semblée législative , le jour du fameux 10
août 1^2.
Les malheurs du roi Charles se déroulèrent
par degrés, comme les anneaux d'une chaîne
invisible , dont il ne sut arrêter ni contenir
l'impulsion. Dès que la première forte secousse
lui eut imprimé le mouvement rapide et dan-
gereux qui l'entraîna à sa perte , deux des pre-
miers ministres de son règne , le duc de Buc-
12
kingham et l'archevêque de Cantorbery, contri-
buèrent à lui attirer des ennemis ; le premier
lui suscita deux guerres étrangères pour venger
son amour propre humilié ; le second , par des
principes religieux, qu'il voulut rendre généraux
dans tout le royaume , excita la révolte des
Écossais , qui s'armèrent pour soutenir leur
croyance, ce qui fut la cause et la source de
tous les malheurs du roi. Il aurait pu, dès le
principe, détruire cette rébellion sans retour;
il hésita , et les Écossais profitèrent de son ir-
résolution pour se fortifier et séduire les prin-
cipaux seigneurs de la cour, qui avaient accom-
pagné le roi en Ecosse ; et par la suite , sou-
tenus en secret par le cardinal Richelieu, ils
devinrent en peu de tems assez redoutables
pour en imposer au roi, qui, ayant licencié sa
première armée , se vit forcé d'en lever une se-
conde. Deux parlemens consécutifs lui ayant re-
fusé des subsides pour la guerre , et un troi-
sième ayant voulu lui dicter des conditions
trop humiliantes, il les avait successivement
cassé tous les trois, et juré, peut-être trop intem-
pestivement, de n'en pas convoquer d'autres ;
mais lorsqu'il se crut en danger par l'audace
des Ecossais , il assembla toute la noblesse du
royaume ( mesure extraordinaire dont il ne
d
retira aucun fruit). Alors il convoqua le fa-
meux parlement de 1640, mais la plupart des
membres de la chambre des pairs étaient ga-
gnés et corrompus , et ne souhaitaient que
d'humilier le roi, au lieu de le soutenir, et la
chambre des communes voulait renverser le
trône et le détruire. Il résulta de ces mauvaises
dispositions que le petit nombre des partisans
du roi dans cette assemblée eurent le dessous,
et que la majorité de ses ennemis fit alliance
avec les Ecossais, dont l'armée était restée en
Angleterre jusqu'à la paix , disait-on. Le parti
des rebelles , ainsi fortifié et augmenté, ne
garda plus de mesures envers le monarque ,
et demanda hautement la mort du ministre
Strafford, qui avait succédé à Buckingham , et
de l'archevêque de Cantorbery ; bientôt après
le parlement disposa de toutes les nominations
aux places de la cour et de l'armée, qui fu-
rent données par lui aux ennemis du roi, le-
quel se vit forcé de recevoir ses ministres mêmes
de son cho£x.' Le conseil du roi ainsi composé
de traîtres , le livra par degrés , en diminuant
par chaque acte les faibles débris de la
puissance royale, et le parlement en exigeant
journellement des concessions tellement hon-
teuses , que le petit nombre de gens bien inten-
14
tionnés qu'il renfermait encore dans son sein
en étaient indignés, et qu'on raconte qu'un
d'eux, le duc de Dorset, entra chez le roi le
chapeau sur la tête , le lendemain d'un jour où
il avait signé un acte très-humiliant pour sa di-
gnité ; et sur la représentation qu'on lui en fit,
le duc répondit « qu'il n'y avait plus de roi
» d'Angleterre. » Charles Ier s'aperçut trop tard
de l'abîme où l'avaient entraîné son indéci-
sion et sa faiblesse , lorsque le parlement osa
lui demander la disposition des arsenaux , des
ports et des places fortes de l'état ; car , ou re-
belles ou rampans , tels ont toujours été tous
les parlemens. Ce n'est que dans les maux de la
patrie que ce corps a puisé ses droits et fondé
sa puissance ; il lui faut susciter des troubles
pour se rendre utile ou redoutable aux rois ses
maîtres. Charles, irrité enfin de l'insolence du
parlement, chercha par des efforts nouveaux
à secouer le joug honteux que des traîtres lui
avaient imposé ; son courage ranima celui de
ses partisans ; on s'arma de tous côtés pour sa
cause , car la majeure partie de la nation trou-
vait encore plus odieux que le parlement vou-
lût usurper l'autorité royale , plutôt que le roi
ne désirât dominer celle du parlement ; des
torrens de sang coulèrent de part et d'autre.
15
Charles pouvait triompher, lorsque des perfides
conseillers le firent hésiter encore sur le parti
qu'il devait prendre, et cette irrésolution le
perdit sans retour : point d'hésitation dans les
grandes crises ; elles tuent souvent, et ne sau-
vent jamais. Charles pouvait suivre le cours de
ses succès , marcher sur Londres , combattre
et vaincre ; il hésita et périt : hésiter, c'est man-
quer de justesse et de génie ; une des grandes
vertus militaires est de ne point hésiter lors-
qu'il faut agir. Le roi, après avoir soutenu avec
des succès variés une guerre sanglante contre
ses propres sujets, se lassa de lutter contre la
fortune et perdit trop tôt le courage ; accablé
par le poids de ses malheurs, et ne voyant pas
d'issue dans le labyrinthe où l'avait entraîné
Je s événeraens, il prit le pire de tous Impartis,
-et fut se jeter dans l'armée d'Ecosse , croyant
y trouver , au moins, une sorte de consolation
dans son infortune. 't -
Le caractère et la conduit^ (d^ roi Charles?
tel que le représente l'histoire offre bien réel-
lement quelques fautes 'cqmmç roi, et q^ejque^
faiblçssses aussi ; la mort du vertue^ ^trafford,
sujet fidèle et-dévoué, est une.tq<:8e ineffaçable,
car le roi savait bien que ce ministre n'était pas
coupable, et que par canséq^ept sa niort serait
16
un crime ; il s'y opposa d'abord avec une ap-
parence de fermeté; il consentit après à son
supplice , avec la faiblesse produite par l'irré-
solution habituelle qui le dirigeait, et cette con-
duite a dû nécessairement refroidir le zèle du
peu de gens qui lui étaient encore dévoués.
Néanmoins, le brave général Montrose osa ,
quelque tems après , lutter seul contre tous les
ennemis du roi, avec toutes les ressources créées
par le vrai courage , et guidé par le génie du
bien ; Montrose eut des succès prodigieux avec
une poignée d'hommes braves et aguerris
comme lui, car les vrais héros créent d'autres
héros, ou les développent. Charles paralysa et
détruisit tout l'effet des premiers succès de
Montrose, qui aurait fait triompher la cause du
roi, si celui-ci avait eu la bonne pensée de s'a-
bandonner entièrement à la loyauté et à la for-
tune de ce brave ; mais Charles hésita encore
dans cette circonstance importante (chose qui
lui était malheureusement trop ordinaire ) ; et
de même qu'il avait balancé à suivre la pro-
position de Strafford , lorsqu'il voulait re-
pousser les rebelles Écossais jusque dansai eues
montagnes , avec l'armée d'Irlande , dont il
était vice - roi ( proposition qui coûta la vie
au malheureux Strafford ) , de même, après
17
2
avoir remporté en personne deux victoires qui
lui ouvraient les portes de Londres s'il eût
continué de combattre , il hésita d'y pénétrer,
et perdit un tems précieux, que ses ennemis su-
rent apprécier. Il pouvait tout alors ! et il n'osa
rien !. et bientôt entraîné par la fatalité et le
désespoir, il fut se livrer à l'armée d'Ecosse ,
au lieu de se réunir à celle de Montrose, qui l'eût
sauvé. C'est le propre d'un cœur loyal et gé-
néreux , de croire à la générosité des autres ;
mais se fier à celle de ses ennemis est toujours
dangereux et imprudent , et l'histoire offre
presque partout la preuve que c'est une faute
qu'on paie bien chèrement après.
Le général Lesley, qui commandait l'armée
écossaise, donna bientôt sujet à Charles de se
repentir de la démarche inconsidérée qui l'avait
mis à sa disposition ; car il abusa perfidement
de la triste situation du roi, en lui demandant,
pour preuve de sincérité, d'ordonner d'ouvrir
les portes desvilles, et de désarmer tous les corps
qui pouvaient lui être encore restés fidèles. Le
malheureux roi accorda tout, parce qu'il n'était
plus en état de rien refuser ; car il est vrai que
les fautes qu'on fait souvent dans les grandes
places , sont le plus ordinairement les suites
malheureuses des situations où l'on se trouve;
18
mais enfin, par suite de cette mesure, l'infortune
monarque se priva de toute espèce d'appui, car,
soit par crainte' ou par découragement, il ne
resta plus aucun vestige de son parti. Le brave
général Montrose se soumit lui-même à l'ordre
de son roi, et subit l'exil par lequel son souve-
rain était forcé de récompenser son généreux
dévouement ; il s'expatria de l'Angleterre , ai-
mant mieux être un sujet soumis , même dans
le malheur , à la volonté de son maître. S'il
eût persisté dans sa résistance , il aurait peut-
être sauvé le roi, quoique, lorsqu'il fut entre les
mains des Ecossais , cela parût bien difficile;
la postérité honorera toujours son noble ca-
râctèré et sa rare valeur. Aussitôt que Cromwel
sut que Charles s'était livré à l'armée des
Écossais, il s'empressa de leur acheter le droit
de disposer d'un otage si précieux , non pour
le sauver, mais au contraire pour empêcher
qu'il pût être sauvé par personne ; et lors-
qu'il fut en possession de ce dépôt, dont il con-
naissait bien toute l'importance , il atteignit
promptement le but de toutes ses vues ambi-
tieuses , en livrant le roi à l'infâme tribunal
qu'il avait créé et composé de toutes ses créa-
tures ; et cet odieux assemblage, n'obéissant
qu'à ses ordres t disposa en peu de tems, et sans
19
grandes délibérations , de la vie de l'infortune
Charles Ier; ainsi périt sur un échafaud , encore
dans la fleur de l'àge (à quarante-neuf ans ), un
monarque généreux, brave, sincère, dont le ca-
ractère , sans pouvoir servir de modèle , offrit
néanmoins la réunion des bonnes qualités du
cœur et de l'esprit; qui fut loin de vouloir tyran-
niser son peuple, et dont, par une étrange fata-
lité , toutes les actions furent tellement enveni-
mées par la malveillance, qu'on le détesta très-
peu de tems même après son avènement au
trône , et que la majeure partie de la nation ,
surtout la partie puissante ( comme la noblesse
et le parlement) , conspirèrent sans cesse contre
son autorité en contrariant toujours ses projets
et s'opposant à toutes ses volontés, ce qui
forma dès le principe un foyer de discorde et
de désunion entre le roi et la nation ; et lors-
qu'un habile conspirateur comme Cromwel
s'empara de ces moyens et les angmenta de
toute la force de son génie d'intrigue et de du-
plicité , ce foyer devint un volcan dans ses
mains criminelles et dangereuses, dont l'ex-
plosion épouvantable engloutit à la fois le trône
et le monarque à jamais!.
L'Angleterre donna en 1649 un spectacle hor-
*
20
rible dont aucune autre nation n'avait eu en-"
core à rougir, et les Anglais virent cette scène
affreuse avec aussi peu d'émotion -que s'il
avait été question du supplice du dernier des
hommes ; et chose plus -honteuse encore , s'il
est possible , et surtout plus remarquable, les
souverains contemporains, qui auraient dû s'u-
nir pour venger un attentat commun à tous les
rois , semblèrent applaudir à ce crime , ou du
moins en pallier l'horreur par intérêt ou par
politique, et toute l'Europe se tut et s'humi-
lia devant l'usurpateur habile du sceptre bri-
tannique.
Le malheureux Charles fut le jouet de ses
amis pendant sa vie , et la victime de ses enne-
mis à sa mort ; il ne lui manqua, pour être un
grand roi, que de connaître ses talens ; il se
défia malheureusement trop de lui-même , et se
livra sans réserve aux passions et aux conseils
de ses ministres et de ses favoris ; il n'aban-
donna jamais rien au hasard, ce qui est souvent
un défaut en politique, et ce système nuisit
plus d'une fois à ses intérêts.
Après cette. sanglante catastrophe, l'Angle-
terre se trouva (il est facheux de le dire pour
l'honneur dp la vertu) dans un état plus tran-
21
quille et plus prospère qu'elle ne devait rai-
sonnablement l'espérer; tant il est vrai que le
génie d'un homme habile et audacieux peut
tout faire , lorsqu'il est aidé surtout de la puis-
sance suprême. Cromwel avait su conquérir,
par artifice, cette puissance ; il sut la conserver
plus habilement encore , et d'une manière ar-
bitraire, en lui seul, en ayant eu le talent de se
faire prier par la nation même de vouloir bien
régner sous le titre de protecteur, titre que l'or-
gueil anglais trouvait plus modeste que celui de
roi, et voulut bien lui décerner. L'hypocrisie de
Cromwel parut s'en contenter, quoique, dans
le fond, rien ne lui parut trop pour satisfaire
son ambition ; mais, n'importe le nom et le titre
qu'il prit, il n'en est pas moins vrai qu'il régna
dix ans sur l'Angleterre , comme l'aurait pu
faire le roi le plus légitime et le plus puissant ;
par une bizarrerie assez générale à l'esprit hu-
main , bien qu'il ne fut qu'un hypocrite habile
et un usurpateur heureux, toutes ses actions ,
même les plus despotiques, trouvèrent des ad-
mirateurs. Rien ne gêna ni censura son auto-
rité ; il convoqua, réforma et cassa autant de
parlemens qu'il voulut; il régna plus militaire-
ment qu'avec le secours de la charte , et fut en-
22
.fin un vrai dictateur , ayant toujours son armée
à ses côtés, qui soutenait vigoureusement son
pouvoir. Il ne fut point appelé despote ni tyran ;
il ne fut point assassiné , et mourut paisiblement
dans son lit ; car le peuple est toujours le même,.
en tout tems et partout ; quand on dore ses
fers, il ne hait point la servitude ; mais s'il les
voit à travers les lambeaux de la misère , il
s'inquiète pour les rompre , y parvient avec in-
solence , et son pouvoir écrase les faibles mo-
narques. Cependant,, si l'on doit en croire
certains historiens, Cromwel ne fut point
exempt de remords, ou du moins d'une sorte
de terreur panique, qui lui faisait laisser
ignorer chaque soir l'endroit où il devait pas-
ser la nuit, qu'on prétend qu'il changeait jour-
nellement. Quoi qu il en soit de ces précau-
tions réelles ou imaginaires, il est bien positif
qu'il jouit jusqu'à sa mort de sa puissance;
le ciel dont la justice est quelquefois bien tar-
dive ,, n'en fit point voir un exemple dans
Cromwel, puisqu'il fut heureux jusqu'à la fin
de sa carrière ; mais, il envoya un vengeur
et un soutien à la malheureuse famille de
Charles Ier, dans la persontie du général
Monck, qui s'arma pour leur cause et sut,
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peu de tems après la mort de Cromwel , arra-
cher le sceptre des mains de son fils Richard
pour le remettre dans celles du prince royal, qui
régna depuis lors paisiblement, sous le nom de
CharIesII, l'espace de vingt-cinq ans, etne porta
pas sur le trône l'esprit de vengeance des mal-
heurs de son père ( chose qui eût été assez
naturelle , car la vengeance, suivant Bacon,
est une justice sauvage; mais, en cette circons-
tance, elle eût été doublement tolérable). Ainsi,
après plus de vingt ans de troubles et de guerres
civiles et dix ans de république, l'Angleterre
retourna sous les lois de ses anciens maîtres ,
et ce fut avec un sentiment profond et pres-
que unanime de joie ; tant il est vrai qu'il existe
au fond du cœur un principe inné de justice et
de devoir, que les révolutions peuvent altérer et
obscurcir quelque tems, mais non détruire en-
tièrement. Depuis ce tems, la famille des Stuart
régna ençore cinquante-quatre ans sur l'Angle-
terre, dans les rois Charles II et Jacques II, fils
de Charles Ier, et dans les reines Marie et Anne,
filles de Jacques II, qui partagèrent, il est vrai,
leur couronne avec des époux étrangers, au pré-
judice de leur frère, le prince royal, qui avait,
suivi en Franee le roi son père , lorsqu'il fut y
chercher un asile. Ce prince, connu en Europe
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sous le nom du prétendant, et son fils Édouard
firent mutuellement dans la suite plusieurs ten-
tatives infructueuses pour remonter sur le trône
d'Angleterre; il est probable, cependant , que
c'est le défaut de postérité des reines Marie et
Anne qui fut la cause réelle de l'extinction de
la famille des Stuart à la souveraineté de l'An-
gleterre, qui passa dans la maison d'Hanovre
en 1714, par un arrêt du parlement, à la mort
de la reine Anne , le roi Jacques II ayant été
déchu de la couronne par un autre arrêté du
parlement, en 1689, lorsqu'il s'en fuit lâchement,
et presque sans combattre , devant l'armée du
prince d'Orange son gendre. Ce prince habile
et ambitieux avait projeté la conquête bril-
lante du sceptre d'Angleterre ; la faiblesse et le
manque de courage du roi, son beau père, servit
puissamment à la réussite de ses vœux, car les
grands princes fondent les empires , les bons
les affermissent, les faibles ou mauvais les dé-
truisent.
Il devait bien paraître un peu téméraire que,
sans nuls motifs de guerre , le prince d'Orange,
gendre du roi d'Angleterre , vînt audacieu-
sement pour s'emparer du trône de son
beau-père, sur lequel il n'avait aucun droit lé-
gitime; mais la témérité, qui a presque toujours
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détruit les empires, les a presque toujours aussi
fondés; et l'éclatant succès que le prince d'O-
range retira de cette mémorable entreprise ,
qui étonna l'Europe entière, en a effacé les
torts aux yeux de la postérité,

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