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Paris ou le Paradis des femmes

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274 pages

AVANT qu’il soit deux mois, m’écrivait (il y a dix ans) le comte de Leymour, je serai l’heureux époux de ma chère Caroline. Les clameurs des vieilles femmes, des prudes et des dévotes n’ébranlent point ma résolution à cet égard.

En lui donnant mon nom, un rang dans le monde et trente mille livres de rente, je ne serai point quitte envers elle. Le bonheur vaut mieux que tout cela.

Qu’il me soit permis pourtant, ma Caroline, de vous faire connaître l’entretien que j’eus hier avec ma vieille amie, la marquise d’Ausonne.

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Félicité de Choiseul-Meuse

Paris ou le Paradis des femmes

Notice Bibliographique

L’accueil empressé que reçut du public bibliophile notre édition de Entre Chien et Loup, nous engage aujourd’hui à publier ce Paris ou le Paradis des Femmes, autre roman guilleret attribué à ce spirituel et agréable écrivain qui a nom Mmela Comtesse de Choiseul-Meuse, et qui nous a légué une série d’ouvrages où la gaîté, la finesse et la grâce percent à chaque page.

Paris ou le Paradis des Femmes, a été son roman capital. Il y a dans ce livre sans doute des libertés qui sont d’un autre temps, du temps où notre langue française n’avait pas jugé bienséant de monter son collet par-dessus les oreilles. Mais au moins il n’y a là ni brutalité, ni grossièreté. C’est l’écrit poli et raffiné du XVIIIesiècle, distingué, discret et amusant, le décolleté élégant et gracieux de la femme du monde.

Le collectionneur d’abord, le raffiné des lettres ensuite, lira ce livre avec plaisir et se félicitera de le voir réédité dans le cadre et avec le luxe d’impression qui lui conviennent.

PARIS

OU LE PARADIS DES FEMMES

AVANT qu’il soit deux mois, m’écrivait (il y a dix ans) le comte de Leymour, je serai l’heureux époux de ma chère Caroline. Les clameurs des vieilles femmes, des prudes et des dévotes n’ébranlent point ma résolution à cet égard.

En lui donnant mon nom, un rang dans le monde et trente mille livres de rente, je ne serai point quitte envers elle. Le bonheur vaut mieux que tout cela.

Qu’il me soit permis pourtant, ma Caroline, de vous faire connaître l’entretien que j’eus hier avec ma vieille amie, la marquise d’Ausonne.

Je ne troublerai point votre tranquillité, en vous disant que cette illustre douairière me mit jadis sur la liste de ses nombreux amans.

Je n’avais pas eu les honneurs du début, je n’eus pas ceux de la clôturé, et ce fut pourtant une des femmes dont je conservai avec le plus de plaisir la confiance et l’amitié.

Quelle source intarissable de conversation règne depuis quinze ans entre nous ! En vieux militaire qui tire quelque gloire de ses souvenirs, sommes-nous seuls au coin du feu, pendant les longues soirées d’hiver, je lui raconte mes campagnes, la marquise me conte aussi les siennes. J’ai fait des victimes, elle a fait des heureux : son rôle vaut mieux que le mien ; mais tous deux nous avons rempli notre carrière, ainsi que le voulaient la destinée et nos penchans.

Qui le croirait pourtant, ma Caroline, de toutes les personnes qui s’opposent avec le plus d’acharnement à mon union avec vous, c’est la marquise. — Eh quoi ! me disait-elle hier au soir, vous pensez sérieusement au mariage, et vous faites choix à quarante-cinq ans, d’une femme d’une naissance équivoque, d’une galanterie reconnue, et dont la fortune modique n’explique même pas le conseil que pourrait vous donner l’ambition ou la cupidité ? — Ma chère marquise, Caroline à vingt-cinq ans, elle est belle comme le jour, elle a de l’esprit, de l’éducation, de la vivacité, et en même temps cette décence sévère dans laquelle les femmes vertueuses ne l’imitent pas toujours ; son cœur est excellent ; elle me sera fidèle, et je suis sûr d’être heureux.

  •  — Qui peut, par exemple, vous inspirer un tel excès de crédulité ? — L’expérience que ma Caroline a du monde et des hommes ; dans les relations fréquentes qu’elle a pu avoir avec eux, elle a dû éprouver plus d’une fois la perfidie des uns, la légèreté des autres, l’égoïsme de tous.
  •  — Qu’ont-ils donc fait pour elle ces hommes auxquels elle a prodigué les charmes de sa jeunesse et de sa beauté ? Ils ont joui..., ils ont rendu plaisir pour plaisir ; et quand nos préjugés veulent qu’un homme se vante de ses triomphes, et les exagère souvent, votre sexe faible et malheureux doit rougir de sa défaite, et perdre jusqu’à l’espoir de terminer par une existence honorable et paisible une vie dont quelques années furent consacrées à l’amour.

La fidélité et le désintéressement sont sans doute des qualités estimables dans les femmes, mais de quel droit un amant y prétendrait-il ?

Une amante fidèle n’est-elle pas sûre d’être abandonnée la première, lorsque le temps et la possession auront détruit l’attrait de la nouveauté ? Et pourquoi serait-elle désintéressée ? Là fortune de son amant n’est pas la sienne ; l’événement qui porterait l’un au plus haut degré de la prosperité n’empêcherait pas que l’autre ne pût expirer dans le dénûment et la misère ; et quel est aussi-bien l’homme parmi nous qui veut bien croire qu’une femme restée dans la médiocrité le doit à sa délicatesse ?

Quand elle arrive sur le retour de l’âge, on lui fait un crime de plus de n’avoir pas songé à son avenir ; c’est à nos yeux désordre, inconduite. imprévoyance. Voilà, ma chère marquise, par quelle injustice nous récompenserions la plus méritoire des vertus ; est-il bien étonnant qu’elle soit aussi rare lorsqu’elle est si mal appréciée. Mais revenons à Caroline.

Elle me sera fidèle, parce qu’elle a déjà passé cette fougue de jeunesse où les passions sont insatiables en espérances et en désirs, parce que l’égalité de mon caractère, la noblesse de mes procédés la rendront plus heureuse qu’elle ne pourrait jamais l’être avec tout autre amant.

Elle se rappellera sans doute ceux auxquels elle aura dû ses premiers plaisirs ; mais sans parler d’une constitution saine et robuste, qui me permettrait peut-être encore de rivaliser avec les plus jeunes, si je n’ai pas leurs transports, je n’aurai pas non plus leurs fureurs, leur jalousie, leur exigeante et leur légèreté Sûrs que nous ne devons pas nous quitter, nous chercherons à nous plaire, à finir doucement notre vie ensemble, à nous créer enfin de nouvelles jouissances dont la nature ne nous refusera peut-être pas la douceur.

Si Caroline est mère, elle le sera sans rougir, elle jouira de ses nouveaux sentimens, de ses nouveaux devoirs ; elle sera fière de sentir qu’elle n’est pas devenue étrangère à la vertu, et ma tolérance sur ses premières erreurs sera une douce obligation qu’elle aimera à reconnaître et à acquitter envers moi.

Quant à ma fortune, elle la ménagera, car si elle me ruinait, elle se ruinerait elle-même : mon bien sera le sien, nos intérêts seront communs, et comme son âme (trop sensible peut-être) ne fut point corrompue, la sagesse ne lui coûtera aucun effort et ne lui laissera aucun regret.

  •  — Voilà bien, m’a répondu la marquise avec dépit, le système le plus ridicule, le plus immoral, que l’aveuglement ait jamais pu produire. A ce compte, toutes nos jeunes filles modestes et sages n’ont qu’à renoncer au mariage, et se livrer pendant douze ou quinze ans au désordre de leurs passions, elles n’en seront que plus heureuses après, et plus dignes de trouver un indulgent époux.
  •  — Un système ! mais est-ce que j’ai parlé de système ? est-ce que je cherche à ramener tout autre que vous à mon opinion ? ce qui convient personnellement à un homme de mon caractère et de mon âge ne convient peut-être qu’à moi seul.

Si j’épousais une vierge de quinze ans, le danger serait à naître ; j’épouse une femme galante de vingt-cinq, il est passé et voilà tout. — Pour la première fois, mon cher comte, vous manquez également de bon sens et de sincérité. Avouez plutôt que votre Caroline a eu l’art de vous aveugler sur ses égaremens. Au fond du cœur vous n’y croyez pas, il vous reste au moins un doute que vous craignez d’écarter vis-à-vis dé vous-même ; mais comme il est possible que le coin du voile se lève un jour, et montre la vérité à tous les yeux comme aux vôtres, vous ne voulez point passer pour dupe... Votre extravagante, philosophie mettra votre vanité à couvert, et quand il ne sera plus temps de changer votre sort, vous vous vanterez du moins de l’avoir prévu. Avouez, mon cher comte, que je vous ai deviné...

  •  — Votre obstination m’impatiente et me détermine à vous prouver le contraire. Ma Caroline est si bonne, et naturellement si franche, que, si j’exigeais qu’avant le mariage elle me fit l’histoire fidèle de ses premières années, elle aurait cette complaisance pour moi...

J’exigerai plus... cette confession écrite de sa main, je vous la montrerai. Serez-vous sûre alors qu’on ne cherche point à me surprendre, et que le public le plus mal intentionné sera toujours moins bien instruit que moi-même. — Cette épreuve est un peu forte... Vous vous flattez que je ne l’accepterai pas... — Mettez-moi au défi. — Au surplus... si Caroline a eu vingt amans... elle en avouera dix. — Admettez-vous qu’à dix je ne fais pas une folie en l’épousant. — Non, assurément, mais il sera toujours fort curieux pour moi de voir avec quelle finesse, quel ménagement une femme expérimentée comme Caroline s’expliquera sur un sujet si délicat avec l’homme qu’elle veut subjuguer.

  •  — Oh ! tout l’art de Caroline est de n’en point avoir... Je vous promets son histoire. — Et moi de ne plus contrarier votre inclination, si ce récit ne vous détourne pas. — Ah ! promettez davantage... Vous recevrez, vous aimerez un jour la comtesse de Leymour... Vous la défendrez dans le monde. — Sans doute !... au risque de compromettre ma réputation. — Ah ! ma chère marquise, cette plaisanterie est excellente ; mais avec moi pourtant... — Vous allez dire quelque impertinence, ajouta-t-elle en rougissant... Allons, votre empire n’est pas encore passé, mon cher comte, je ferai tout ce que vous voudrez... mais je compte sur le manuscrit. — Et moi sur Caroline.

Le comte de Leymour n’ajouta rien ; nous nous aimions, nous nous connaissions l’un l’autre... Du moment qu’il m’engageait à me fier à sa générosité, j’étais sûre qu’il n’en abuserait pas contre moi-même, je pris aussitôt la plume, et sans préambule comme sans apologie, j’écrivis ce qui suit :

HISTOIRE DE CAROLINE

Je n’avais pas encore quinze ans, mon cher comte, lorsque je vous vis pour la première fois chez la comtesse de Solignac, aux environs de Toulouse.

Cette bonne et charmante Mme de Murcy, que je nommais, que je croyais ma mère, me menait pour la première fois dans le monde, où j’éprouvais (fort à tort) une excessive timidité, car assurément personne encore ne faisait attention à moi.

Mes grands yeux noirs n’étaient pas sans vivacité, lorsque je leur laissais la liberté d’exprimer ce qui se passait déjà dans mon âme ; mais lorsque je me croyais observée, et que j’étais occupée à composer mon maintien et mon visage, je les baissais avec embarras, ou je les ouvrais d’un air insignifiant, comme si je ne devais m’en servir que pour voir, sans leur permettre de peindre mes sentimens ou mes pensées.

Mon teint était d’une blancheur éclatante, mais pâle et décoloré ; la nature n’avait pas achevé son ouvrage, et cet embonpoint, cette fraîcheur, qui depuis m’ont valu tant de suffrages et tant de succès, ne s’offraient encore qu’à l’imagination de ceux qui, n’étant pas occupés ailleurs, voulaient bien jeter un moment leurs regards sur moi.

Vous ne fûtes pas du nombre, mon cher comte, une beauté en espérance ne suffisait pas sans doute à votre humeur galante, et j’aurais passé près de vous sans en être remarquée, si Mme de Murcy, également célèbre à Toulouse par sa vertu et par ses charmes, ne m’eut nommé sa fille en me présentant à la maîtresse de la maison.

  •  — Sa fille, répétâtes vous avec surprise... j’aurais juré que c’était sa sœur ; en vérité cela est impossible à croire. Mme de Murcy ne paraît pas vingt ans.
  •  — Elle en a trente pourtant, reprit d’un ton sec une grande demoiselle qui portait des besicles vertes, et qui me toisa avec ses doubles yeux de la manière la moins polie et la plus embarrassante. Nous nous assîmes à l’embrasure d’une fenêtre, et vous trouvâtes le moyen de glisser votre chaise derrière celle de Mme de Murcy. Je m’imagine aujourd’hui que vous lui fîtes la cour avec beaucoup d’empressement, mais de mon côté je ne m’en occupais guère ; on allait faire de la musique, le piano était ouvert, et Mlle de Solignac, tout en s’en défendant avec les minauderies d’usage, allait nous donner l’échantillon d’un talent sur lequel je n’eus pas long-temps à craindre la rivalité.

On attribua à son trouble exagéré la faiblesse de son jeu, le défaut de précision et de mesure... A chaque fausse note, on s’écriait : La pauvre petite, comme elle a peur !.. Et il ne tenait qu’à moi d’envier une indulgence qui devait être la preuve d’une très-grande prévention.

Mais je réfléchis qu’Isménie était fille de la maîtresse de la maison, que ces applaudissemens n’étaient que des politesses d’usage, sur lesquelles je ne devais pas trop compter, et lorsqu’on vint me prier avec instance de me faire entendre à mon tour, je me donnai pour premier mérite celui d’une complaisance absolue.

Mme de Murcy me prit par la main, me la serra pour m’encourager, et comme j’étais réellement très-bonne musicienne, j’obtins des suffrages que je pus croire plus justement acquis.

Isménie était la meilleure personne du monde, et quoiqu’elle fût un peu simple d’esprit, je sentis plus de regret que de plaisir de l’avoir emporté sur elle dans cette occasion. — Je suis bien fâchée d’avoir joué du piano devant vous, me dit-elle ingénument, je pensais que n’ayant jamais eu de maître à Paris, où j’ai été deux ans, vous ne saviez pas grand’chose non plus... Mais, reprit-elle d’un air chagrin, peut-être que vous chantez aussi — Si cela vous fait de la peine, je ne chanterai pas, lui dis-je à voix basse. — Oh ! que vous avez l’air aimable... Eh bien ! ne chantez pas, seulement devant ce grand jeune homme blond que vous voyez là-bas : quand il n’y sera pas cela me sera bien égal, au contraire je serai la première à vous applaudir.

Cette ingénuité me parut avec raison une confidence, j’y répondis par un sourire caressant, et quelles que fussent les instances de toute la société, je soutins que j’avais un mal de poitrine si vif en ce moment, qu’il m’était impossible de chanter un seul instant. J’offris seulement d’accompagner Isménie, qui ne savait comment m’exprimer sa reconnaissance et sa joie.

Elle chanta tout de travers, mais le grand blond se rapprocha du piano, lui fit des complimens plus fades que sa figure, et qu’elle reçut avec un trouble évident. Ce sacrifice léger que je venais de faire m’acquit deux amis véritables.

Mlle de Solignac m’avoua qu’elle aimait, et je servis plus tard et sans scrupule d’innocentes amours, que je n’aurais pu comprendre s’ils n’eussent été contrariées par la volonté de Mme de Solignac, qui s’y opposait avec opiniâtreté.

Plusieurs amateurs de la société de cette dame prirent ma place au piano, et le mouvement d’une contredanse électrisa si promptement quelques jeunes personnes, que mes brillantes sonates avaient fait bailler, qu’en un instant chacun fut à sa place avec la plus franche gaîté. — Je danse aussi, dis-je tout bas à la bonne Isménie. — Oh tant mieux ! me répondit-elle vivement, je serai charmée qu’on vous admire, et nous ne serons pas rivales sur ce point ; je n’ai jamais pu souffrir la danse, et Victor qui ne danserait point avec moi ne danse avec personne.

Je profitai de la permission que ma jeune amie me donnait, de briller tout à mon aise, et je ne pourrais, je crois, me rappeler encore sans rougir le concert d’éloges qui retentit à mes oreilles. Quelle légèreté ! quelle grâce ! quel aplomb ! Oh quand ce teint charmant s’anime, c’est la rose dans toute sa fraîcheur !

Pour remplir tous les engagemens que j’avais acceptés, il eût fallu que ce petit bal durât huit jours, et pour moi malheureusement il ne dura que deux heures.

Mme de Solignac avait sa terre à trois lieues de Toulouse, et je devais y retourner le soir même ; vous suppliâtes Mme de Murcy de passer la nuit, promettant de la reconduire vous-même dans votre voiture qui arriverait à minuit ; mais la réserve constante de sa conduite ne lui permit pas d’accepter.

Elle était venue avec une dame âgée, respectable, infirme même, et qui avait déjà veillé trop tard.

Il fallut quitter la danse, Isménie et une foule d’admirateurs qui m’étourdissaient de leurs instances et de leurs regrets ; j’obéis et je n’en murmurai point : j’étais sûre que ce sacrifice était nécessaire, puisque Mme de Murcy l’exigeait, elle qui jouissait avec tant d’ivresse de mes succès, et ne connaissait de plaisir que ceux qu’elle pouvait me procurer.

Pourtant, comme j’avais remarqué que vous vous étiez vivement occupé d’elle, je m’étonnai qu’elle se fût refusée avec tant de persévérance à vos désirs, et je lui demandai franchement comment elle en. avait eu la force. — Le comte de Leymour est fort aimable, me dit-elle ; mais il part dans trois jours, il habite Paris, et je ne le reverrai peut-être jamais ; à quoi me servirait de le connaître davantage, si ce n’est à le regretter et à donner ici une opinion assez fondée de ma coquetterie. — Mon Dieu, maman, que vous êtes prudente ! n’est-ce rien que trois jours de plaisir, passés auprès d’un homme charmant qui vous a distinguée tout de suite, et qui je suis sûre vous aime déjà à la folie ? — Et n’est-ce rien que l’estime et la considération que m’a valu mon refus chez Mme de Solignac ; ces succès si prompts, et que tu crois si flatteurs, allaient m’attirer la haine et la malignité de trois ou quatre dames, qui feignaient de ne point écouter ma réponse, et qui rougissaient de dépit en voyant les empressemens du comte, qu’elles connaissent depuis longtemps, et qui les a négligées pour moi. La réputation vaut mieux que la beauté, et dure plus long-temps qu’elle ; à cet égard, ma Caroline, le calcul le plus sage est encore le plus heureux.

C’était par des exemples aussi frappans, par des maximes aussi douces que Mme de Murcy formait mon esprit et mon cœur ; elle ne me parlait jamais de la vertu que comme d’un moyen de bonheur, et des passions les plus séduisantes que comme l’écueil certain du repos et de la félicité.

Pourtant son langage était dépouillé de toute austérité, elle paraissait comprendre et plaindre des faiblesses qu’elle ne partageait pas : toutes les femmes disaient du bien d’elle, les hommes l’adoraient, et je prenais de mon côté la tendresse passionnée qu’elle m’inspirait pour le sentiment le plus naturel et le plus juste de la piété filiale.

Je n’avais jamais vu mon père ; Mme de Murcy m’avait dit qu’elle l’avait perdu pendant la première année de mon enfance ; et comme il me semblait qu’elle ne trouvait pas de plaisir à parler de lui, je jugeais qu’elle n’avait pas été heureuse, et j’évitais tout entretien à cet égard ; je ne pouvais comprendre pourtant qu’elle n’en eût pas été aimée ; car aucune femme ne me paraissait aussi séduisante qu’elle.

Vive, sensible, gaie, généreuse, et pourtant maligne avec grâce et finesse, quand elle se laissait aller à un genre qu’elle condamnait, et qui se trouvait en contradiction avec la bonté de son cœur.

Quelle que fût sa discrétion vis-à-vis de moi, je présumais qu’elle avait connu l’amour, et que c’était aux peines qu’il lui avait causées qu’elle devait son éloignement pour le séjour de la capitale.

Je n’ignorais pas qu’elle l’avait habitée plusieurs années, et j’étais au désespoir qu’elle ne voulût point y terminer mon éducation.

Mais sur ce point elle était inflexible, elle m’assurait même que dans les intérêts de mon amour propre, il me convenait infiniment mieux d’habiter la province. — Assurément, me disait-elle, ta figure est charmante, et partout on ne l’observera pas sans lui rendre justice ; mais à Paris, elle serait confondue dans la foule : on la verrait, mais on ne la remarquerait pas... Quelle différence ici ! quand l’âge aura développé tes agrémens et tes charmes tu seras une des plus jolies femmes de Toulouse.

Si tu joins la sagesse, la modestie, la candeur aux dons que tu as reçus de la nature, tu verras les hommes, à l’envi l’un de l’autre, briguer le bonheur de te plaire ; et, quoique je ne puisse te donner qu’une bien faible dot, tu peux espérer de fixer les vœux d’un homme aimable, jeune, riche, qui te donnera une maison agréable où tu réuniras l’aisance et les plaisirs.

Telle est mon ambition pour ma chère Caroline, dont je ne me séparerai jamais, si de son côté la curiosité de voir Paris et l’espoir d’y briller ne l’éloignent pas de moi.

Je me jetais au cou de mon aimable mère, je lui jurais que je ne me trouverais jamais heureuse que près d’elle, et les scènes de la sensibilité la plus douce dissipaient aisément la fantaisie qui me prenait quelquefois d’habiter Paris.

Ma liaison avec la fille de la marquise de Solignac devint bientôt une véritable passion qui me rendit le séjour de Toulouse aussi agréable que je l’avais jugé ennuyeux jusqu’à ce jour ; ces dames revenaient de la campagne, pour y passer l’hiver, et comme la mère d’Isménie était riche, il ne fut question que de fêtes, de bals et de concerts qui devaient dédommager des amusemens de la belle saison.

Mme de Murcy et Mme de Solignac se recherchèrent avec beaucoup d’empressement, car toutes deux avaient le même but.

Elles étaient persuadées que c’était dans ces brillantes réunions de plaisir que le hasard ou la fatalité réunissait les êtres destinés l’un pour l’autre ; Mme de Solignac voulait marier Isménie, qui avait déjà dix-huit ans, et Mme de Murcy, moins pressée qu’elle à cause de ma grande jeunesse, ne voulait pas non plus négliger les occasions qui pouvaient se présenter et assurer mon bonheur.

Isménie avait sur moi l’avantage de la fortune (et ce n’était pas peu de chose sans doute) ; mais elle n’était point du tout jolie.

C’était une grosse brune au teint hâlé, aux couleurs vives, aux traits mâles et grossiers ; une gorge énorme et très-ferme, des dents fort belles, et que la grandeur de sa bouche laissait voir à tout moment ; tels étaient les seuls charmes d’Isménie, qui, par une de ces bizarreries qui se rencontrent assez souvent, avait pris le plus fluet et le plus frêle des amans.

Victor avait vingt-trois ans ; il était grand, mince, élancé, sans formes, d’un blond jaune, auquel ne s’accordait que trop bien la couleur de son teint ; sa physionomie n’était pourtant pas désagréable ; elle était douce, candide et assez noble.

Quoique ses grands yeux bleus clair eussent peu de vivacité, il était pourtant d’un tempérament ardent et passionné qui l’eût entraîné à beaucoup d’imprudences, sans doute, si la timidité la plus grande n’eût été la base de son caractère et le fruit de son éducation.

Victor de Tinsau n’allait seul dans le monde que depuis dix-huit mois ; fils unique d’une mère veuve et peu fortunée, cet enfant trop chéri avait toujours été l’objet d’une surveillance poussée jusqu’à la puérilité. J’eus lieu de croire par la suite qu’il apportait à mon amie un cœur et des sens tout-à-fait neufs ; et que mille craintes, plus ridicules les unes que les autres, l’éloignaient du but de l’amour, dans la supposition (très-incertaine) qu’il le connût.

Les confidences d’Isménie n’eurent donc d’autres motifs que l’aveu d’une tendresse mutuelle qui les rendait également malheureux.

La marquise de Solignac voulait un gendre qui fût riche, parce que sa fille l’était ; tandis qu’Isménie, ne consultant que sa passion et la générosité naturelle de son cœur, voulait épouser Victor, d’abord parce qu’elle l’aimait, et ensuite parce qu’il lui paraissait doux de faire la fortune de son amant.

Tous deux profitèrent de la liberté que nous trouvâmes dans un bal, de nous séparer de la société, et ils me supplièrent de me charger de leur correspondance.

La mère d’Isménie avait trouvé des lettres, une bague, des cheveux, trésor précieux, auquel on tenait comme à la vie, et qu’elle avait impitoyablement jeté au feu.

Ce n’était que par prudence qu’on permettait encore à Victor de venir de temps en temps à la maison, de crainte qu’une rupture trop prompte ne fit soupçonner la vérité et tenir quelques propos.

Isménie me pressait si tendrement de la servir, elle me baisait le cou, le visage, les mains avec une reconnaissance si vive que je n’aurais pas eu la force de la refuser, lors même que ma complaisance m’eût paru coupable ; mais j’en étais fort loin.

Mme de Murcy avait toujours regardé comme une des plus sûres gardes de ma vertu la plus profonde ignorance sur les rapports que les deux sexes pouvaient avoir ensemble.

Elle avait écarté avec un soin que le hasard n’avait pas contrarié toute espèce de lecture qui pouvait éclairer mon esprit ou enflammer mon imagination ; et ce qui empêchait que ces précautions ne fussent insuffisantes, c’est que d’ailleurs elle n’était point d’une morale austère.

Elle me laissait lire des romans, mais quoiqu’elle eût l’air de les livrer au hasard, tous ceux qui tombaient sous ma main étaient de son choix, tous peignaient l’amour le plus romanesque, le plus exalté, mais le plus platonique.

C’était une grande faute que faisait Mme de Murcy, sans doute, car ce tendre délire de l’imagination, revêtu des couleurs de la raison et de la délicatesse, n’entraîne pas moins que l’ivresse des sens et conduit au même but ; le seul avantage de cette méthode, c’est qu’elle contenait ma curiosité, je n’étais point avide d’en savoir davantage, parce que je croyais qu’on ne me laissait rien ignorer.

Je pouvais croire que ces plaisirs physiques, attachés à l’amour, et dont je me formais l’idée la plus imparfaite, ne valaient pas la peine d’en parler ; je les rangeais avec mépris au nombre de ces besoins auxquels la nature nous soumet, dont la privation constante produirait un mal, mais dont la jouissance n’est rien, ou presque rien.

La liaison de Victor et d’Isménie était précisément comme il le fallait pour m’intéresser et exciter mon indulgence ou mon envie. Loin de la détourner d’une passion sans espoir et que sa famille désapprouvait, je la louais de sa constance, et par-dessus tout du projet qu’elle formait de tout sacrifier à son amant.

Isménie, naturellement plus vive et moins réfléchie que lui, voulait absolument qu’il l’enlevât. Mais Victor n’avait que quinze cents livres de rente, et malgré son amour, il calculait que si Mme de Solignac dans sa colère déshéritait sa fille, ils mourraient ensemble de misère et de faim.

  •  — Vous ne m’aimez point, vous ne savez point aimer, s’écriait Isménie, lorsque Victor exprimait cette crainte ; une chaumière, une cabane, du pain noir et de l’eau, c’est assez lorsque le cœur est satisfait. L’amour ne connaît pas de sacrifice, il les paie tous. — Mon Isménie, disait Victor, je ne crains la misère que pour vous seule, mais accoutumée à toutes les jouissances de la fortune, comment aurais-je le courage de voir vos privations, sans qu’il soit en mon pouvoir de les adoucir ; et nos enfans... Ces êtres adorés que je devrai sans doute à ton amour — Ils aimeront aussi à leur tour Nous ne contrarierons pas leur inclination, ils ne connaîtront pas comme nous les tourmens de la contrainte et de l’absence... Ils aimeront... Ils seront heureux.

Ces rabotages me paraissaient sublimes, et je ne cesserai jamais de me reprocher d’y avoir applaudi, puisqu’ils conduisirent ma pauvre amie à sa perte ; mais n’anticipons pas.

Mme de Solignac et Mme de Murcy, quoiqu’elles se vissent habituellement, n’étaient point amies de cœur ; il n’existait aucune confiance entre elles, et lorsque Victor se fit présenter à la maison, la mère de mon amie l’ignora ; et loin de craindre que cela ne fût une occasion de rendez-vous entre elle et Victor, elle permit à sa fille avec une étonnante facilité de venir seule chez Mme de Murcy ; nous prenions ensemble nos leçons de musique et d’histoire, et la liberté dont nous jouissions l’une et l’autre favorisa tellement les désirs des deux amans, qu’il se passait peu de jours où ils ne se réunirent au moins quelques momens.

Le lieu de leur réunion était une espèce de serre chaude tombée en ruine, où le jardinier serrait des graines, et où il avait peu d’occasions d’entrer.

Victor en avait la clef, et là, à la chute du jour, il lui était facile de s’y rendre sans être vu, et nous allions l’y trouver.

Avec quel transport Victor la recevait dans ses bras... la pressait contre son cœur ! que de choses tendres et passionnées ils se disaient l’un l’autre, et dans quel trouble me jetait la vue de leurs caresses et de leur félicité !

Mais, par des motifs que je ne puis comprendre encore, ma présence ne paraissait point les gêner.

Victor était l’amant le plus timide, le plus discret, ou le plus froid ; il n’entreprenait rien, et je doute que ma pauvre-amie ait jamais été fort dédommagée des sacrifices insensés qu’elle se détermina enfin à faire pour lui.

J’enviais toutefois son bonheur, je désirais un amant, et j’étais sans doute dans la disposition la plus favorable d’écouter les vœux du premier qui se présenterait, lorsque je tombai si dangereusement malade, qu’en moins de huit jours on désespéra tout-à-fait de ma vie.

Ma maladie, qui était une fièvre maligne, accompagnée des accidens les plus graves, était contagieuse, et malgré les prières de ma chère Isménie, elle ne put obtenir la permission de venir me voir.

J’aurais à la vérité fort peu senti le prix de ses visites, le. délire ne me quittait point, je ne reconnaissais personne, pas même ma tendre mère qui passait les jours et les nuits au chevet de mon lit, me prodiguant des soins infatigables et offrant toute sa fortune au médecin qui pourrait lui promettre ma guérison. Cet état dura plus de deux mois sans laisser aucune espérance, et lorsqu’enfin la fièvre s’apaisa et que je commençai à me lever, on s’aperçut du travail prodigieux que la nature avait fait dans ma maladie.

J’étais prodigieusement grandie dès le commencement de ma convalescence, mes membres se formèrent d’une manière remarquable, l’embonpoint, la fraîcheur me revinrent avec une rapidité étonnante ; déjà je n’étais plus cette Caroline que vous aviez vue si délicate, si frêle, si près de l’enfance ; et Mme de Murcy, dans l’enthousiasme de sa tendresse et de sa joie, ne s’embarrassait guère de la vanité que j’en pouvais tirer.

Elle me répétait que j’étais belle comme l’amour que mon sort était assuré que je trouverais un époux digne de moi, trop heureux de réparer à mon égard l’injustice du sort. Je n’attachais pas un sens particulier à cette dernière phrase, et je ne savais en quoi elle trouvait le sort injuste, car nous jouissions dans la province d’une certaine aisance ; j’avais de la santé, de la jeunesse, de la beauté, une mère qui m’idolâtrait jusqu’à la faiblesse et me contrariait le moins qu’elle le pouvait dans mes occupations et le choix de mes plaisirs.