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Paris vivant

De
298 pages

On s’est levé de bonne heure chez les Mousseau, dimanche matin. Pour être prête plus tôt, la mère avait fait cuire, la veille, chez le boulanger, un gigot acheté au marché de Montmartre et elle avait décidé qu’on le mangerait froid. Au fond, ça n’avait pas tout à fait contenté Mousseau, un homme pratique qui prétend qu’on doit toujours avaler quelque chose de chaud, histoire de ne pas se taquiner l’estomac. Mais, enfin, une fois n’est pas coutume et ce n’est pas tous les jours le Lundi gras.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Robert Caze

Paris vivant

Il a été tiré de cet ouvrage VINGT EXEMPLAIRES papier de Hollande, numérotés à la presse, et CINQ EXEMPLAIRES sur japon impérial. Ces derniers ne sont pas mis dans le commerce.

A PAUL ALEXIS,

 

à l’auteur du JOURNAL DE M. MURE,
à l’évocateur de LUCIE PELLEGRIN.

 

 

R.C.

A PRIX REDUIT

On s’est levé de bonne heure chez les Mousseau, dimanche matin. Pour être prête plus tôt, la mère avait fait cuire, la veille, chez le boulanger, un gigot acheté au marché de Montmartre et elle avait décidé qu’on le mangerait froid. Au fond, ça n’avait pas tout à fait contenté Mousseau, un homme pratique qui prétend qu’on doit toujours avaler quelque chose de chaud, histoire de ne pas se taquiner l’estomac. Mais, enfin, une fois n’est pas coutume et ce n’est pas tous les jours le Lundi gras. On trime assez dans l’année pour pouvoir se payer vingt-quatre heures de bon temps, pas vrai ? Et puis, d’ailleurs, c’était lui, Mousseau, lui seul qui avait décidé qu’on ferait une petite noce, ce jour-là, Il en avait parlé, à sa femme, à Clotilde, sa fille, une grande blondasse, qui commence à se faire pincer les mollets dans les coins, et à Joseph, un môme fûté comme tout, qui sait son histoire de France sur le bout du doigt. Si donc Mousseau consentait à manger du gigot froid, c’était pour obliger sa famille. Bon époux et bon père, Mousseau !

On a mal déjeûné, c’est vrai. On s’en trop pressé. Pas moyen de faire sa petite digestion. Mais encore une fois, ce n’est pas tous les jours le Lundi gras. Par exemple, Mousseau aurait pris son temps, s’il avait su que la bourgeoise et Clotilde fussent si longues à mettre leurs chapeaux et leurs châles. Ce n’est jamais prêt, ces sacrées femelles. Il a fallu rudement les talonner et marronner dans leur dos pour les faire se dépêcher. Sans cela, elles seraient encore à se coller des épingles un peu partout.

Enfin on était allé au théâtre des Nations, où se jouait en matinée un drame que Mousseau avait applaudi deux ans avant de se marier et qu’il était bien aise de revoir. Ça le rajeunissait de retrouver toutes ses émotions d’antan. Il se rappelait très bien : il y a, dans cette pièce, au troisième acte, un gentilhomme qui brûle des billets de banque, histoire de « la faire à la pose ». Et dans l’omnibus, dans l’étroit omnibus « Montmartre-Saint-Jacques », où s’était entassée la famille, le père racontait toutes les péripéties du drame.

  •  — Tais-toi donc, papa, lui a crié sa fille, si tu nous dis tout, on n’aura plus de plaisir.

Place du Châtelet, ils sont descendus tous les quatre. Le conducteur a un peu chatouillé Clotilde en l’aidant à poser le pied à terre. Elle n’a rien dit à cause de son père qui aurait fait une scène, mais elle s’est confirmée dans cette opinion que les hommes sont de sales muffles tout de même.

Au contrôle du théâtre, Mousseau a sorti d’un portefeuille en maroquin noir quatr carrés de papier qu’il a exhibés :

  •  — Vous avez des billets à prix réduit, s’est écrié le contrôleur, ils ne sont pas valables pour...
  •  — Comment ? pas valables ? rugit Mousseau, pas valables ? Je les ai pris ce matin chez mon coiffeur qui m’a dit qu’on n’avait qu’à les présenter à votre sucré théâtre pour payer moins cher.
  •  — Si vous ne m’aviez pas interrompu, reprend le contrôleur, vous auriez compris que les billets à prix réduit ne sont pas valables pour les matinées.

Et il scande fortement ces derniers mots comme s’il voulait les mieux faire entrer dans la cervelle de son interlocuteur.

  •  — Zut ! vous me faites suer, vous aussi, hurle Mousseau. On prévient son monde quand on veut faire de ces blagues-là.

Mais les femmes essaient de le calmer. Clotilde qui n’aime pas les scènes, conduit son père dehors, tandis que le gosse voudrait bien rester. C’est bête après, tout d’être venu de Montmartre pour ne point assister au spectacle.

Une heure après, les Mousseau vaguent dans Paris. Il ont sagement décidé qu’ils reviendraient le soir au théâtre. Au moins on tiendra compte de leurs billets de faveur. Ils pourraient rentrer chez eux. Mais la mère affirme qu’il fait beau, il vaut mieux se promener ; d’abord tout est en désordre chez eux et puis, vrai, elle n’a pas le cœur à la cuisine aujourd’hui.

Mousseau se dit que la bourgeoise a raison. Il n’est pas fâché au fond de se ballader. Il se sent généreux. Il offre une voiture et l’on s’en va au Jardin des Plantes où Joseph, très fort en histoire naturelle, fait un cours de zoologie à sa sœur. Vers cinq heures, les Mousseau attablés chez un mastroquet de la rue Linné, se sont partagé un assortiment de charcuterie qu’ils ont arrosé de trois litres. Puis ils ont repris un fiacre et ils sont retournés au théâtre. Durant deux heures ils ont fait la queue.

Au contrôle, le monsieur de la journée a refusé leurs billets, sous prétexte que tout était déjà rempli.

Mousseau n’a pas eu le courage de se fâcher. Mais, le soir, dans le logement de la rue des Abbesses tout plein de l’odeur du gigot à l’ail, il s’écrie :

  •  — Si nous avions la vraie République, on ne verrait pas de ces choses-là. Sale gouvernement, tout de même !

UNE VISITE

A Montmartre : la rue Berthe. Une vraie province ce coin-là ! Les voitures n’y montent jamais. Le chemin pour y arriver est impossible, c’est trop haut, trop près de la butte. Aussi les enfants jouent-ils au milieu de la chaussée et, comme c’est jour de congé aujourd’hui, il y a des grandes filles de quatorze ans qui lancent un volant au bout, là-bas, près de la boutique du marchand de vin. Un peu pâlottes ces gamines. Dans leurs veines coule le pauvre sang parisien. Mais elles ont des mouvements de bras délicieux qui dessinent des rondeurs déjà fermes entre le corset et l’épaule. Il y a surtout une rousse à teintes foncées dont les cheveux ont des reflets fauves quand elle court dans un coin de la rue où tombe un rayon du faible et triste soleil d’hiver. Elle est déjà femme celle-là, mais elle est restée gamine et joueuse parce qu’elle a besoin de se remuer, de dépenser sa sève, de vivre, de jouir.

A terre, assis sur le bord du trottoir, un petit, — dix-huit mois tout au plus, — regarde avec ébahissement et joie profonde le volant qui va, vient, vole sous les raquettes. Ce blanc dans l’air gris lui procure une série d’impressions vives et successives. Il pleurerait presque quand une maladroite laisse tomber le volant dans la boue. Il tient à garder l’émotion que lui causent les plumes blanches tournant dans le vide.

Et pourtant il est bien sale le môme ! On n’a pas eu le temps de le moucher. Autour des lèvres, il à tout un souvenir de la tartine au fromage de brie dans laquelle il mordit tout à l’heure. Sa bavette est plus constellée de couleurs que la palette d’un impressionniste. Trop souvent lavé, plus souvent maculé, son jupon jadis rayé de blanc et de bleu a pris des tons pisseux.

N’importe ! C’est un beau moutard, un bon petit-salé avec des joues comme des fesses de fille maigre au milieu desquelles roulent deux yeux noirs, se perd un nez à boulette et s’ouvre une petite bouche où il y a huit quenottes.

Tout à coup, en haut des marches, par où l’on dévale à la place Saint-Pierre, une dame très exquisement mise paraît. Ce n’est assurément pas une drôlesse. Elle a la tenue parfaite de la femme du monde. Elle est en noir ; et presque pas de bijoux : seuls, deux solitaires brillent à ses oreilles à travers l’épaisseur d’une double voilette. En passant, elle répand autour d’elle une odeur fine et discrète.

Pour la mieux regarder les gamines ont cessé de jouer au volant. Le petit a poussé des cris féroces. Mais elle l’a saisi dans ses bras et après avoir longuement, bien longuement embrassé ce cher être malpropre, elle est entrée dans une boutique voisine où, tout en lui faisant fête, on s’est montré confus qu’elle ait trouvé l’enfant si sale.

Cependant, dehors, les gamines se promènent gravement bras dessus, bras dessous et la rousse placée au centre, raconte qu’il y a des comtesses qui ont des bâtards et qui viennent les voir à Montmartre, où elles les mettent généralement en pension chez des fruitières.

CONSEIL DE REVISION

C’est aux Champs-Elysées, dans une grande salie en planches du Palais de l’Industrie. On les a parqués pendant quatre heures. Ils étaient là cinq ou six cents éphèbes cloîtrés, séquestrés et gardés par les gendarmes. Dix par dix on les faisait défiler sous l’œil vigilant d’un brigadier très chevronné qui, après avoir pris note de leurs noms, prénoms et domicile, les enfermait dans une sorte de petit cabinet situé à droite de la grande salle. Ils en sont ressortis dans le plus primitif des costumes, s’examinant les uns les autres, très étonnés de se voir ainsi accommodés au naturel et finissant par rigoler ferme.

Ils ne sont redevenus sérieux que devant le Conseil de revision gravement assemblé autour d’une table en fer à cheval. Au centre, le président, un vieux conseiller de préfecture, examinait le conscrit qu’on faisait passer sous la toise. Quand le sujet était gras et dodu, le représentant de M. le Préfet se léchait les babouines. Il y a des gourmets qui ont ce geste-là lorsqu’on apporte une poularde devant eux. Un officier supérieur assis à côté de M. le président, accordait une grande attention au défilé des conscrits, cherchant à voir si les médecins majors ne trichaient pas et « tout prrrêt à les foutrrre aux arrrêts, mille tonnerrres ! » De l’autre côté, M. le conseiller général s’était doucement assoupi sur le dernier numéro de la « Revue des Deux-Mondes ».

Les médecins militaires pressés d’en finir avec cette sale besogne expédiaient les recrues en faisant entendre un mélancolique « Bon pour le service » qui sonnait mal aux oreilles des futurs soldats. Parfois, cependant, ils hésitaient. Un conscrit se plaignait : il avait des douleurs, là, dans le creux de la poitrine. Alors le docteur examinait plus attentivement l’homme et parfois s’écriait : « Ajourné à un an. »

 

Le petit vicomte est sorti à trois heures du Palais dé l’industrie. Dans le coupé armorié qui attendait à la porte, il a retrouvé sa tante, une vieille fille encore très charmante, bien connue dans le quartier Saint-Germain pour ses attitudes penchées de saule pleureur.

Ce polisson de petit vicomte à tout raconté, tout, à la séraphique créature. Il lui a parlé des gendarmes grossiers, des recrues qui avaient les pieds sales et auxquelles on a rudement lavé la tête, de ces Messieurs du Conseil qui lui ont paru bien ridicules et des médecins, qui vous tripottent un homme comme un boulanger pétrit une boule de son. Il s’est longuement étendu sur les charmes physiques d’un garçon boucher que l’on a fait passer sous la toise avant lui ; un gars superbe avec des biceps étonnants et des cuisses comme des piliers de cathédrale, l’Hercule Farnèse en un mot. Le petit vicomte en : dit de roides, mais il les dit si bien, si drôlement que sa tante l’écoute en riant.

Et voilà pourquoi la chère fille a eu des cauchemars durant toute cette nuit. Elle a vu le Conseil de revision tout comme si elle y était allée. Ce matin seulement, elle s’est endormie et encore il lui a fallu avaler deux cuillerées de bromure de potassium qui ont fini par calmer ses nerfs.

C’est égal, elle imposera silence au petit vicomte une autre fois. Heureusement que ce gaillard-là a été déclaré bon pour le service, sans cela avec de pareilles histoires, il empêcherait réellement sa pauvre tante de sommeiller.

JOSÉPHINE

Je vais vous parler de bien longtemps, de bien longtemps.

J’étais alors un pauvre écolier morose, très abruti par la vie de collège et par les punitions qui tombaient drues sur mon pauvre dos. J’ai connu toutes les misères de l’internat et j’en souffre encore. La nuit, quand j’ai des cauchemars, je revois l’horrible professeur de mathématiques à cheveux longs et jaunes qui me volait mes dimanches.

Cet homme me torture encore. Il hante mon imagination et, si jamais je deviens fou furieux, je ne lui conseille pas de se présenter devant ma cage : je lui arracherais les yeux, des yeux petits d’un bleu dur et métallique. Un monstre, cet universitaire que je rencontre souvent sur les quais, par les soleils couchants ! Durant dix-huit mois, il m’a persécuté. C’est grâce à ses rigueurs que je n’ai jamais su résoudre une équation, ni même faire une division. Ça ne m’empêche pas de vivre, heureusement.

Pourquoi le souvenir de ce misérable me hante-t-il ? Ai-je donc la rancune si vivace ? Non. C’était lui, au contraire, lui seul qui ne me pardonnait pas d’être jeune. Il m’avait rencontré, en pleines vacances de janvier, avec Joséphine, la petite bretonne, une bonne fille, haute comme une botte et qui demeurait rue de l’Ecole de Médecine, juste à côté de la maison de feu Marat. Jamais le cuistre ne m’avait pardonné Joséphine accrochée à mon bras, boulevard Michel. En classe, il avait des sous-entendus féroces, des ironies de pion sale, des allusions que lui et moi étions seuls à comprendre et qui arrachaient des rires d’admiration béate aux forts en thèmes, ces imbéciles superbes.

Et pourtant, bon Dieu du ciel ! vous savez si Joséphine m’était quelque chose. J’arrivais dans la vie, j’étais gobeur et naïf : je croyais qu’il faut faire la cour à toutes les femmes avant de les posséder. Très sincèrement j’aurais été fort surpris si l’on m’avait dit qu’avec beaucoup d’entre elles c’est donnant, donnant. Je flirtais avec Joséphine comme avec une miss américaine. O les douceurs platoniques de l’amour jeune !

Tenez, je me souviens : dans la chambre de Joséphine, au fond de l’alcôve, il y avait un bénitier, et j’étais doucement ému à la pensée de devenir l’amant d’une grisette spiritualiste voire chrétienne,-à sa manière, ayant foi au Dieu des bonnes gens. Un peu plus, j’aurais chanté du Béranger dans ce taudis où les chaises étaient chargées de jupons frangés de boue, Peuh ! Est-on bête, tout de même.

Le soir de ma rentrée au bahut, une amie de Joséphine mangea mes derniers sept francs et se chargea de me déniaiser. Je l’en remercie encore.

N’importe ! C’est Joséphine, l’innocente Joséphine qui me valut de copier du Legendre aux arrêts presque tous les dimanches. Ni elle, ni moi n’étions coupables cependant.

Hier soir, à dix heures, j’ai rencontré mon ancien professeur de mathématiques sur le boulevard des Batignolles. Il était en conversation fort intéressée avec une ignoble petite femme vieillie, ratatinée, pas très propre et mise avec un goût... ? Joséphine — qui n’a pas arrêté sa machine — semblait écouter avec attention le pédant.

Il fallait le dire, il y a quinze ans, Mssieu, qu’elle vous allait. Oui, il fallait le dire et ne pas me consigner. Je n’aurais pas été jaloux, allez !

UN INSURGÉ

« Mais, malheureux enfant ! tu n’y songes pas : ta carrière vient d’être brisée. Jamais, jamais, M. le proviseur ne consentira à te reprendre. C’est fini, fini. Avais-tu besoin de te mêler à cette révolte, dis ? Dans ces cas-là, on ne fait point comme les autres. Chacun pour soi : je te l’ai assez répété, mais je suis sûr que tu as été parmi les plus mutins. Sans cela est-ce que le proviseur aurait mis à la porte le fils d’un chevalier de la Légion d’honneur ? On aurait eu des égards pour moi. Qu’est-ce que tu veux que je dise demain à mes subordonnés du bureau, s’ils se montrent impertinents ! Ils sauront trop tôt que le fils de leur sous-chef a fomenté une rébellion scandaleuse. Ils en gloseront, ils... Tiens, tu es un mauvais exemple pour eux. Tout le ministère va savoir ça. Je suis sûr qu’il n’en faudra pas davantage pour retarder mon avancement. On croira que je t’ai inculqué des principes révolutionnaires. On oubliera d’un seul coup mon dévouement obscur mais loyal à la cause de l’ordre. Qu’est-ce que cela, pouvait te faire, dis, qu’on ait renvoyé deux ou trois turbulents ? Est-ce que, si tes camarades allaient se jeter à l’eau, tu croirais nécessaire de prendra un bain définitif ?...

  • Je t’en prie, Adolphe, calme-toi, dit Mme Muchy à son mari, tandis que leur fils assis à la table de la salle à manger demeure silencieux et glisse un œil sournois vers Marguerite, la femme de chambre, qui vient d’apporter les confitures et les mendiants.

Muchy père ne veut plus, ne peut plus manger. C’est plus fort que lui. La conduite de Léon lui a positivement coupé l’appétit. Maintenant, il se promène de long en large, jetant parfois un regard furieux vers le jeune homme qui casse des noisettes, après avoir enduit de gelée de groseille une volumineuse tranche de pain.

  •  — Vraiment ! tu n’as pas de cœur, continue-t-il. Est-ce qu’on se bourre comme ça quand un pareil malheur vous arrive ? A coup sûr la jeunesse d’aujourd’hui a perdu le sentiment de sa dignité. Si pareille chose s’était passée à notre époque, nous...
  •  — Mon pauvre Adolphe, reprend Mme Muchy, tu vas te rendre malade si tu continues. Je t’en supplie, mon ami, calme-toi. Il n’y a pas de bon sens à se faire de la bile comme ça. Crois-tu que je n’ai pas du chagrin, moi aussi ? On a sa fierté, n’est-ce pas ? et je ne vais pas oser aller voir de longtemps Mme Désambures ou Mme Poiret, qui ont des enfants si distingués.

Muchy père s’anime de plus en plus.