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Parsis et Brahmine

De
314 pages

Quand il a franchi les contre-forts méridionaux de l’Himalaya occidental, à l’est de Loudiana, le voyageur se trouve dans ; la vallée du Satledj, le Satadrou des anciens, dont les ; eaux rapides et turbulentes arrêtèrent jadis les armées victorieuses d’Alexandre.

La rivière, profondément encaissée, roule au fond d’un ravin dont les pentes abruptes sont dominées par des rochers de plusieurs milliers de mètres d’altitude.

Sur les bords du Satledj règnent des chaleurs torrides ; il n’y croît que quelques maigres palmiers, alternant avec des bouquets de rhododendrons et des buissons hérissés de cactus.

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Carla Maria

Parsis et Brahmine

A
MADAME LA COMTESSE CAMILLA HOYOS
née comtesse Erdödy

 

 

 

Hommage de l’auteur

PRÉFACE

Le terme de Sémite est souvent employé d’une manière impropre par les écrivains qui ont entrepris une campagne contre les Juifs ; la signification qu’ils lui prêtent est non-seulement, en désaccord avec la science, mais aussi avec leur propre manière de voir.

Personne n’ignore que les Assyriens, les Phéniciens et les Carthaginois étaient des Sémites. Les Arabes de l’Arabie, ainsi que ceux du nord de l’Afrique, le sont encore, et cependant les écrivains auxquels nous faisons allusion ne les assimilent point aux Juifs.

Nous voudrions nous placer à un point de vue différent.

Nous pensons que les conditions du milieu dans lequel se meut une race peuvent absolument modifier son caractère propre. Les Arméniens et les Grecs modernes jouissent en Orient d’une réputation encore plus défavorable que les Juifs. Cependant ces deux peuples sont d’une origine manifestement aryenne, et seul le joug abêtissant et plusieurs fois séculaire des Turcs les a faits ce qu’ils sont aujourd’hui.

En Asie centrale, où les Usbegs (peuplade d’origine turque) ont asservi, depuis des siècles, les petits États aryens, les Sarteset les Tadjiks, notoirement de souche aryenne, constituent une population astucieuse et fourbe, rongée par tous les vices.

Le Cachemire, cet Éden si merveilleusement chanté par Thomas Moore, est habité par une race admirable d’Aryens laborieux et inventifs qu’un long esclavage a frappés d’une grave déchéance morale, et tous les voyageurs s’accordent à déclarer que les Cachemiris constituent la race la plus fourbe et la plus lâche de la terre. Ces malheureux, dit un auteur, étaient trop faibles, mais aussi trop lâches, pour secouer le joug avilissant de la stupide domination sikhe, qui avait succédé au cruel régime afghan et à la dure verge mogole.

N’y voyons-nous pas l’action lente et délétère de l’influence des milieux ? Cette action se fait sentir partout, et nous soutenons qu’elle est assez puissante pour transformer un peuple au point de vue physique et moral. Il suffit de comparer l’histoire des Hébreux à leur état actuel pour se convaincre de l’absolue vérité de l’axiome que nous venons d’énoncer.

Le penseur qui juge ces phénomènes biologiques avec calme et sans parti pris, ne pourra contester que, sous toutes les latitudes, l’influence des milieux produira certaines causes toujours suivies des mêmes effets.

Nous citerons surtout à l’appui de notre thèse un exemple-autrement concluant. Tous les savants sont d’accord sur l’origine absolument aryenne des Parsis des Indes, dont les frères habitent en petit nombre encore aujourd’hui Téhéran, Ispahan, et surtout le. Kerman. Ils étaient doux, fidèles, charitables et hospitaliers, adorant le soleil et les astres, ainsi que le pouvoir bienfaisant du feu. La religion de Zoroastre, qu’ils professaient, s’étendait autrefois depuis les confins de la Bactriane jusqu’au cœur de l’Asie. Les voyageurs qui ont parcouru le Turkestan et les régions de l’Himalaya occidental, ont tous constaté que, chez les montagnards aryens de ces contrées, les coutumes mazdéennes ont subsisté jusqu’à ce jour. Ainsi les Aryens du Pamir, qui sont pourtant musulmans, n’éteignent jamais une flamme avec leur souffle ; l’haleine de l’homme est impure, disent-ils, et ne doit pas se communiquer à la flamme, la matière pure par excellence. Ces mêmes montagnards promènent des torches autour du berceau du nouveau-né, autour de la couche du moribond. Lorsque leurs maisons brûlent, ils la quittent, se gardant bien d’éteindre le feu. On a observé des usages aussi curieux chez les habitants de l’Himalaya occidental, où, de plus, on rencontre fréquemment d’anciennes ruines, derniers vestiges des Tours du Silence, édifiées autrefois par les Guèbres. Tout cela prouve la tenace vivacité de la foi de Zoroastre, aussi difficile à extirper que le judaïsme.

En l’an 655, les Guèbres ou Parsis furent chassés de la Perse à la suite de l’invasion musulmane. Ils se réfugièrent en partie sur les bords méridionaux de la mer Caspienne, mais le plus grand nombre gagna les Indes, débarqua dans la presqu’île de Goudjerat ; Bombay devint leur centre de prédilection ; à Daman, au nord de cette ville, ils entretiennent depuis douze cents ans le feu sacré qu’ils ont apporté de la Perse.

D’abord-bien accueillis aux Indes, les Parsis furent bientôt traqués et parqués comme des parias, et ils eurent le même sort que les Juifs en Europe au moyen âge. Aujourd’hui, ils sont les banquiers et les usuriers des Indes, et malgré l’affranchissement qui leur a été donné par les Anglais, ils occupent une position à part, des plus curieuses à étudier. On les a, pendant des siècles, empêchés de labourer la terre et de s’adonner à la vie guerrière ; ils se sont donc jetés forcément dans le négoce, trafiquant avec l’argent, brassant des affaires, devenant ou banquiers aux grandes allures, ou prêteurs à la petite semaine. Certes, les Parsis probes, aux sentiments délicats et généreux, ne sont point rares ; mais une longue existence de misère et d’opprobre a développé chez eux un esprit de finesse et de ruse, les rendant aussi intelligents que peu scrupuleux. La domination anglaise ne les a pas seulement affranchis, mais leur a assigné presque la première place aux Indes ; ils se sont faits avec une souplesse admirable à leur nouveau rôle, et, grâce à cette formidable machine de guerre qu’on appelle le capital, ils se sont mis à rendre avec usure aux Hindous, leurs anciens oppresseurs, les iniquités qu’ils avaient jadis subies. Certes, ceux qui sont au sommet de l’échelle ont pris les coutumes des Anglais et essayent d’imiter, par leur luxe et leur faste, leurs nouveaux maîtres ; mais, en revanche, les petits, disséminés un peu partout dans le pays, jouent le rôle de sangsues, avec l’instinct propre aux Juifs de la Pologne et de la Roumanie. C’est donc l’influence des milieux, des persécutions plusieurs fois séculaires qui les a faits ce qu’ils sont.

Nous allons citer encore un fait des plus instructifs, qui va absolument à l’encontre des théories des antisémites.

Le peuple khazare, qui, au cinquième siècle de notre ère, occupait les régions du bas Volga et les bords de la mer Caspienne, est manifestement d’une origine altaïque, mélangée sans doute d’éléments aryens. Les auteurs byzantins nous apprennent que ce peuple était blond. En 634, les Khazares enlevèrent aux Avares la Russie méridionale jusqu’au Dniéper, et pendant deux siècles nous les voyons alliés à l’Empire grec. L’empereur Justinien II se réfugia chez eux, et l’empereur Constantin Copronyme épousa une princesse khazare. Son fils Léon IV porte le surnom de Léon le Khazare. De 862 à 885, ils eurent des guerres avec d’autres peuplades, telles que les Varègues et les Pétchénègues, qui leur enlevèrent une partie considérable de leur empire. Enfin, en 1016, Sviatopolk Ier les expulsa de la Tauride. L’histoire nous dit qu’en 858 les Khazares avaient adopté le christianisme ; mais peu de temps après ils se convertirent au judaïsme ; ils devinrent donc des Juifs de fait, sans avoir une goutte de sang sémitique dans les veines.

Les Juifs blonds (il ne faut pas confondre la couleur rousse avec la couleur blonde) de l’Allemagne, de la Pologne et de la Russie sont les descendants de ces Khazares devenus Israélites ; ils sont, malgré leur mélange certain avec d’autres Hébreux, moins Sémites que les Juifs de l’Europe occidentale et peut-être plus Juifs dans l’acception du mot que leurs coreligionnaires de l’Espagne, du Portugal et du midi de la France. C’est donc encore l’effet de l’influence des milieux.

Le roman exotique que nous offrons à nos lecteurs renferme une histoire presque absolument vraie dont les Indes ont été le théâtre ; en le publiant, nous avons cru faire une œuvre utile et ajouter une page de plus au débat qui passionne actuellement le public.

Certains faits indéniables prouvent plus dans leur simplicité scientifique que les ardeurs et les violences d’une polémique passionnée.

 

Saint-Germain en Laye, le 12 juillet 1886.

 

C.M.

PREMIÈRE PARTIE

« Les Parsis sont les Juifs des Indes. »

I

Quand il a franchi les contre-forts méridionaux de l’Himalaya occidental, à l’est de Loudiana, le voyageur se trouve dans ; la vallée du Satledj, le Satadrou des anciens, dont les ; eaux rapides et turbulentes arrêtèrent jadis les armées victorieuses d’Alexandre.

La rivière, profondément encaissée, roule au fond d’un ravin dont les pentes abruptes sont dominées par des rochers de plusieurs milliers de mètres d’altitude.

Sur les bords du Satledj règnent des chaleurs torrides ; il n’y croît que quelques maigres palmiers, alternant avec des bouquets de rhododendrons et des buissons hérissés de cactus. Les pentes de la montagne, au contraire, sont couvertes d’épais taillis de bambous, de prairies riantes où croissent des fleurs rouges et roses, dont les longues tiges abritent des plants de fraisiers aux fruits pâles et sans saveur.

Quant aux sommets de ces montagnes, ils offrent, sinon la plus riche, du moins la plus belle végétation du globe.

Des forêts de cèdres déodars, ces rois de la flore himalayenne, s’étendent jusqu’à l’horizon ; de grandioses futaies s’élèvent fièrement vers les nues, couvrant de leur ombre protectrice les rhododendrons devenus arborescents, les lauriers en bouquets, les bambous à la tige élégante et fine, et mille autres conifères étouffés à moitié par les vigoureuses plantes sarmenteuses qui couvrent le sol.

Nous sommes au mois de mai de l’année 1875. La température, très-agréable dans ces forêts ombreuses, devient suffocante dès que l’on descend sur les bords de la rivière ; le ciel est couvert et les roulements de tonnerre se font entendre derrière les montagnes ; ils annoncent un de ces orages précurseurs de la saison des pluies, qui fertilise ces riches contrées.

Par intervalles cependant, le soleil des Indes, ce soleil de plomb, darde ses rayons, dont aucune ombre n’arrête les ardeurs, sur les rives rocheuses du Satledj. Le chemin qui descend en zigzag de Doularch, et qui conduit par un pont fragile et en mauvais état sur la rive gauche de la puissante rivière, remonte, par mille sinuosités, le lit pierreux d’un torrent desséché jusqu’à Komarsin, s’engage dans la forêt et aboutit à Simla, le plus grand sanatorium anglais des Indes. Tandis que la rive droite du Satledj se trouve sous la domination directe de l’Angleterre, la rive gauche, jusqu’aux environs de la ville, appartient à des principicules hindous, dont celui de Komarsin est le plus important. La route, bonne dans le pays du Koulou, excellente aux portes de Simla, devient presque impraticable dans les États de ces petits souverains indigènes. Les voyageurs qui fréquentent ce chemin sont généralement des commerçants hindous ou des villageois se transportant d’une localité à une autre, souvent aussi dès fonctionnaires anglais qui se rendent dans le Koulou, ou des chasseurs de la même nationalité, attirés par les contrées giboyeuses de la rive droite du Satledj. Parfois, des princes ou des grands seigneurs hindous remontent les vallées salubres de l’Himalaya pour y faire un séjour estival, échappant ainsi à l’atmosphère embrasée de la plaine.

Cependant, le jeune homme qui, monté sur un alezan, descend vivement la rive droite du Satledj, semble n’appartenir à aucune de ces différentes catégories. L’allure de son cheval contraste d’ailleurs singulièrement avec la nonchalance que les Hindous, les musulmans et les Anglais mêmes affectent en voyage.

Ce voyageur est de taille moyenne. L’expression de sa figure aux yeux brillants, au nez arqué et au teint pâle, est remarquablement intelligente. Les lèvres. sont épaisses et surmontées d’une moustache légère ; la barbe est noire et clair-semée ; ses épaules sont légèrement voûtées, et, malgré l’extrême jeunesse du cavalier, son extérieur porte l’empreinte indéniable d’une nature laborieuse et passionnée. Il suffit de regarder ses yeux papillotants, enfoncés sous de fortes arcades sourcilières. pour se convaincre que l’âme de cet homme doit être agitée comme une mer houleuse. Le sourire narquois qui erre parfois sur ses lèvres, pour faire place à une expression d’indolente supériorité, appartient à un sceptique ou à un ambitieux. Bien que son costume en toile blanche soit taillé à l’anglaise, on reconnaît immédiatement que le jeune homme n’est pas de nationalité européenne.

Cependant la blancheur de sa peau et la noble indépendance de son maintien démontrent que ce n’est pas non plus un Hindou ni un musulman.

Si nous eussions rencontré ce jeune homme dans une des rues populeuses de Bombay, où ses coreligionnaires sont si nombreux, nous n’eussions pas hésité à nous prononcer sur son origine. Car, bien qu’il ne portât pas la mitre noire des Parsis, le voyageur devait appartenir à cette race intelligente et laborieuse des sectaires de Zoroastre, auxquels la domination britannique a fait, aux Indes, une si large place.

En effet, Nervi Eduljee1 était le fils d’un Parsi de Calcutta, mort depuis quelques années, et dont la famille avait quitté la capitale pour chercher ailleurs des occupations lucratives. Son oncle, Dalijee, avait fondé à Narkanda, à quelques lieues de Simla, une grande brasserie, où il donnait l’hospitalité à sa famille. Le jeune Nervi avait fait un voyage d’agrément dans le pays des Koulous, dont les étranges coutumes polyandriques l’avaient sans doute attiré, et maintenant se rendait en toute hâte à Narkanda, auprès de sa mère et de sa sœur malade, mandé par des messages réitérés qu’il avait reçus à Sultampour, le chef-lieu du Koulou.

Au moment où Nervi allait passer sur le pont, jeté sur la rivière, qui conduit sur la rive gauche du Satledj, il vit de l’autre côté une caravane qui s’était engagée dans le chemin rapide et desséché du torrent. Habitué à rencontrer des voyageurs de toutes sortes, Nervi fut cependant étonné en apercevant une compagnie si nombreuse.

Une dizaine de coulis, suivis d’une quantité de serviteurs, ouvraient la marche et entouraient un gros homme à cheval. Ce cavalier, la tête couverte d’un turban rouge et vêtu de blanc, à la mode hindoue, éprouvait de sérieuses difficultés à guider sa monture à travers les fondrières du chemin. A une quinzaine de pas derrière lui, venait un éléphant portant un palanquin dont les rideaux étaient baissés. Le lourd animal était escorté de quatre indigènes agitant des queues de yack montées sur des manches en argent et adaptées à de longues perches.

Arrivé au bord de la pente, l’éléphant s’arrêta et parut hésiter. Son cornac, armé d’un croc en fer damasquiné, ne put réussir à le faire continuer sa route. L’intelligente bête remuait ses larges oreilles et imprimait, en signe d’inquiétude, d’onduleux mouvements à sa trompe.

Le chemin, en effet, étroit et de nature friable, ne paraissait pas pouvoir résister sous le poids de ce nouvel arrivant. Un faux pas de l’éléphant devait suffire à le précipiter dans la rivière.

En voyant la caravane s’avancer sur ce dangereux terrain, Nervi ne put retenir un mouvement d’effroi, car il savait le chemin détrempé par les pluies torrentielles des derniers jours. Il se rendit compte aussitôt du danger que couraient les personnes enfermées dans le palanquin. S’adressant au cavalier qui paraissait être le chef de la troupe, il lui cria d’une voix forte en hindoustani :

  •  — Ordonnez donc au cornac de revenir sur ses pas et de prendre le chemin en amont qui conduit à Rampour, dont la route n’est pas effondrée par les pluies.

A cette injonction inattendue, le cavalier leva la tête et parut profondément surpris. Puis, fronçant les sourcils, il intima au cornac l’ordre de continuer son chemin. L’éléphant, vigoureusement aiguillonné par son conducteur, poussa un petit cri, comparable au son d’une trompette fêlée, et s’engagea bravement sur le talus escarpé. Mais ce que Nervi avait prévu arriva. Malgré les prodiges d’équilibre accomplis par l’intelligent animal, le terrain délayé céda sous ses pieds pesants, et, glissant le long de la pente, il tomba dans la rivière.

Le cornac avait eu le temps de sauter à terre ; mais le palanquin, dont les sangles se rompirent, fut lancé au milieu du Satledj. Alors les rideaux s’entr’ouvrirent, et l’on vit apparaître deux femmes, dont l’une poussait des cris déchirants.

Le palanquin, tombé à plat, surnageait sur l’eau ; mais il était entraîné violemment dans la direction du pont.

Le gros homme sauta de cheval et, suivi de toute sa troupe, il descendit en courant la pente escarpée du Satledj. Arrives au bord de l’eau, il se mirent tous à gesticuler et à crier, mais personne ne songeait à porter secours aux deux femmes. Alors Nervi, n’écoutant que son courage, descendit la berge, fit entrer son cheval dans la rivière et se dirigea vers l’unique arche du pont, laquelle avait arrêté, pour un instant du moins, le palanquin dans sa course vertigineuse. Le jeune homme atteignit, heureusement, cette arche, à laquelle les deux femmes s’étaient cramponnées pour ne pas être renversées par les tourbillons de la rivière ; il était facile de voir que leurs forces allaient bientôt les trahir.

  •  — La princesse ! Sauvez la princesse ! lui cria l’aînée des deux femmes, en lui montrant sa compagne.

Nervi, emporté par la force du courant, saisit celle qu’on lui désignait, au moment où son alezan passait sous le pont, luttant contre le tourbillon. Une fois ce passage dangereux franchi, le cheval, habitué à traverser les torrents du pays, se laissait aller au fil de l’eau, ne faisant juste que les mouvements nécessaires pour atteindre l’autre rive.

Le gros homme, avec sa suite, parut d’abord stupéfié. Un cavalier osait donc affronter les eaux du Satledj ? Quelle témérité ! Comment un inconnu osait-il enlacer dans ses bras une femme hindoue ? C’était une action criminelle ! Sous le coup de ce double étonnement, les spectateurs de cette scène, d’abord atterrés, se mirent enfin à courir vers l’endroit où Nervi avait touché la rive.

Celui-ci, au moment où le cheval remontait la berge, put voir celle qui lui devait la vie. C’était une belle jeune fille d’environ quinze ans ; sa peau était blanche et fine, et sa figure, aux traits purs de camée, était éclairée par des yeux de gazelle ; ses vêtements, en soie légère, s’étaient plaqués sur son corps et faisaient ressortir la souplesse exquise de ses formes. Se voyant à l’abri du danger, elle se dégagea vivement des bras du jeune homme et sauta lestement à terre.

  •  — Je te remercie de ce que tu as fait pour moi, étranger, lui dit-elle d’une voix douce et harmonieuse. Je m’appelle Koumarita, et je suis la fille du radjah de Komarsin.

Elle avait dit ces paroles sans rougir, le front haut, et regardant Nervi bien en face.

La pudeur, ce sentiment de convention, est inconnu dans un pays où tout ce qui est naturel n’a rien de choquant.

Le jeune homme la dévorait des yeux.

  •  — Et moi, dit-il en s’inclinant, je m’appelle Nervi Eduljee, et j’habite Narkanda.
  •  — Ah ! un Parsi ! fit la princesse, et une légère expression de mépris, qu’elle réprima aussitôt, se peignit dans ses yeux Je te remercie quand même, ajouta-t-elle, avec un gracieux sourire.

Pendant ce rapide dialogue, le gros homme était arrivé avec ses serviteurs ; il détacha sa ceinture en cachemire, et la tendit à la princesse, qui s’en enveloppa. En même temps, quelques coulis placés sur le pont réussirent, à l’aide de leurs perches, à retirer l’esclave et à s’emparer du palanquin. D’autres s’étaient approchés de l’éléphant, qui, glissant le long de la pente, était arrivé jusqu’à la rivière sans se faire beaucoup de mal ; il avait cependant reçu quelques écorchures, et debout, les jambes dans l’eau, il s’aspergeait avec sa trompe, pendant que ses petits yeux intelligents paraissaient adresser de graves reproches à son cornac.

On plaça le palanquin sur de solides bâtons ; la princesse s’y installa, et la troupe s’apprêta à repartir, comme si rien n’était arrivé, avec cette superbe indifférence qui caractérise les Orientaux.

Nervi s’était tenu à l’écart sans que personne prît garde à sa présence. Le gros cavalier lui avait jeté cependant un regard haineux et méprisant ; d’ailleurs, nul dans l’entourage de la princesse ne parut se souvenir qu’elle devait la vie à l’intervention de cet étranger.

Seule, la vieille esclave s’était approchée vivement du jeune cavalier, et, baisant les bords de son vêtement :

  •  — Kama te sera toujours reconnaissante, lui dit-elle, de lui avoir rendu la lumière de ses yeux.

Mais un geste impérieux du gros homme l’avait arrachée à ses manifestations de gratitude ; elle rejoignit sa maîtresse, et disparut avec elle derrière les rideaux du palanquin.

Bientôt après la petite caravane se remit en route ; elle s’engagea sur le pont, monta la pente douce de la rive droite de la rivière et s’éloigna lentement, enveloppée par la brume vaporeuse qui s’élevait du Satledj.

Nervi l’avait suivie des yeux ! Il lui avait semblé voir s’écarter les rideaux du palanquin. Mais peut-être n’était-ce que l’effet d’un mirage, ou plutôt l’effet de la brise chaude soufflant sur la surface de l’eau.

Il s’arracha enfin à sa contemplation. Son alezan reprit le chemin pierreux, passa sans encombre sur la corniche, qui s’était écroulée en partie sous les pieds de l’éléphant, et parvint rapidement sur la hauteur. Alors tout parut à Nervi comme un rêve estompé par un vague souvenir.

Pressant sa monture, il se mit à songer au passé et à l’avenir qui s’ouvrait devant lui. Hélas ! le passé, c’était une chétive maison d’école à Calcutta, construite en bambous, où la famille nombreuse et besoigneuse grouillait comme de la vermine. Des têtes brunes et frisottées, une grosse femme leur prodiguant des carresses, un petit vieillard bossu, toujours vêtu de blanc, la férule à la main, obligé de pourvoir à l’existence de tout ce monde !

L’avenir, c’était Nervi se faisant baptiser, devenant une espèce de halfcaste sinon d’origine, du moins de fait. Peut-être pourrait-il obtenir un jour, après mille sollicitations, et par l’entremise de ceux qui l’avaient aidé dans sa conversion, le poste d’un résident anglais auprès d’un petit radjah vassal du grand empire britannique.

Mais pour atteindre à ce but tant convoité, la souplesse ne suffisait pas, il fallait encore de la fortune ; la fortune seule pouvait atténuer, aux yeux de la société anglaise, son défaut d’origine !

Mais où prendre cette richesse ? Souvent, dans des nuits d’insomnie, Nervi s’était posé cette question. L’oncle Dalijee était riche. Mais n’avait-il pas lui-même une famille nombreuse ? Puis ferait-il quelque chose quand il serait instruit de l’abjuration de Nervi ? Il y avait encore sa demi-sœur, Elmée, celle dont la grave maladie le ramenait au foyer domestique. Elle était riche du chef de son père, mais elle avait deux fillettes en bas âge, héritières naturelles de sa fortune. Pouvait-elle avantager son demi-frère sans spolier ses propres enfants ?

A ces pensées, les traits du jeune homme s’assombrirent ; il mit son cheval au galop sur la lisière de la forêt, s’engagea sous le dôme verdoyant des cèdres séculaires. Alors une brise fraîche caressa son visage, les mille parfums des grands bois emplirent tout son être, il les aspira avec délices ; les sombres pensées s’effacèrent, et, tout au fond de son âme, comme réfléchie dans un clair miroir, apparurent les contours de la délicieuse image d’une jeune fille hindoue. La scène dont il venait d’être un des principaux acteurs lui revint à la mémoire, et la souvenance l’en berça si doucement qu’il ne s’aperçut point que son alezan, brûlant l’espace, s’était approché de Narkanda.

II

Narkanda est un petit village hindou situé environ à douze kilomètres de Simla.

Quelques chétives maisons s’élèvent sur une délicieuse clairière de cette immense forêt de cèdres qui, comme une ceinture verte et parfumée, enlace la ville anglaise. Les habitants du village, pauvres comme le sont généralement les cultivateurs hindous, s’engagent à Simla comme coulis, ou travaillent dans la grande brasserie que le riche Parsi Dalijee a fait construire il y a quelques années.

Cet établissement, situé au bout du village, s’adosse contre un mamelon sur le sommet duquel s’élève l’habitation du propriétaire.

Le bungalow, comme diraient les Anglais, n’a rien des villas somptueuses que nous rencontrons dans les environs poudreux de nos capitales ; le logis est simple et confortable, c’est-à-dire qu’il est bien approprié aux exigences du climat. Les chambres sont vastes et spacieuses, entourées d’une large véranda couverte, qui empêche les rayons du soleil de pénétrer jusqu’aux appartements, et les protége aussi contre les averses diluviennes de la saison pluvieuse. A côté de chaque chambre à coucher se trouve un cabinet de toilette avec un aménagement pour les bains ; au plafond de chaque pièce est adapté un grand éventail mobile, appelé panka, que des hommes, spécialement attachés à ce service, font mouvoir au moyen de longues cordes qu’ils tirent du dehors. Ces hommes constituent une caste à part, qui de père en fils vaquent paisiblement à la même occupation.

L’ameublement des pièces n’est ni simple, ni de bon goût ; on y devine l’intention marquée de vouloir éclipser les intérieurs anglais.

De gros meubles sculptés en bois de tech, recouverts de damas jaune ; des cabinets de bois de santal incrustés de cuivre et d’ivoire ; quelques guéridons et consoles plaqués de nacre, dans le goût indochinois, supportent de lourds bronzes empire ou de grandes pendules anglaises du dix-huitième siècle roides et laides. Le tout forme un ensemble peu harmonieux. Des candélabres et des flambeaux en argent massif, semés à profusion sur les meubles, constituent un étalage de luxe trop voyant qui contraste désagréablement avec l’élégante simplicité de l’extérieur de la maison. Les Parsis de l’Inde, traqués autrefois comme les Juifs, dans certaines contrées de l’Asie et même de l’Europe, se sont affranchis de leur position subalterne, grâce à la protection bienveillante que leur prodigue le gouvernement britannique.

Par leur esprit de soumission, par leur adresse, ils sont devenus les sujets préférés des Anglais, et leur génie commercial leur a permis d’amasser en peu de temps des richesses considérables. La fortune les a rendus fastueux et opulents. Mais le goût, cette suprême distinction, ne s’achète point au poids de l’or.

Au lieu d’imiter les Hindous, leurs anciens oppresseurs, qui, artistiquement doués par la nature, décorent leurs intérieurs avec une gracieuse simplicité, les Parsis ont voulu surpasser le luxe anglais et sont tombés dans un autre extrême ; ils se sont construit des palais baroques, et les ont meublés d’une façon somptueuse, mais plus que vulgaire.

Dalijee avait fait comme ses puissants coreligionnaires de Bombay, comme ce banquier Hirrijee, par exemple, dont la maison avait au centre un escalier de porphyre. Hirrijee avait acquis ses millions au prix du sang des Hindous ; il avait fait construire, dans les États du Nysam de Haydérabad, un chemin de fer dont les rails étaient en carton. L’impératrice des Indes lui avait même gracieusement octroyé le titre de baronnet ; sa fortune lui avait tout donné, tout, sauf la distinction et le goût.