Paysanne et comtesse, par F. Villars

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Mégard (Rouen). 1854. In-16, 240 p., planche.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1854
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AVIS DES ÉDITEURS.
Les Éditeurs de la Bibliothèque morale
«le la Jeunesse ont pris tout à fait au sérieux
Se titre qu'ils ont choisi pour le donner à cette
collection de bons livres. Ils regardent comme une
obligation rigoureuse de ne rien négliger pour le
justifier dans toute sa signification et toute son
étendue.
Aucun livre ne sortira de leurs presses, pour
entrer dans cette collection , qu'il n'ait, été au
préalable lu et examiné attentivement, non seule-
ment par les Éditeurs, mais encore par les per-
1
8 AVIS DES ÉDITEURS.
sonnes les plus compétentes et les plus éclairées.
Pour cet examen, ils auront recours particulière-
ment à des Ecclésiastiques. C'est à eux, avant tout,
qu'est confié ie salut de l'Enfance , et, plus que qui
que. ce soit, ils sont capables de découvrir ce qui,
le moins du monde, pourrait offrir quelque danger-
dans les publications destinées spécialement à la
Jeunesse chrétienne.
Toute observation à cet égard peut être adressée
aux Éditeurs sans hésitation. Ils la regarderont
comme un bienfait non seulement pour eux-
mêmes , mais encore pour la classe si intéressante
de lecteurs à laquelle ils s'adressent.
PAYSANNE
ET COMTESSE.
CHAPITRE PREMIER.
SSoeui'8 du Crotoy. — Entretien de Séveri» et de Marie lot Patiani*.
Dans le département de la Somme, à quelques
lieues d'Âbbeville, on trouve, étendu sur les
bords de la mer, un village presque ignoré,
quoique la plage eu soit une des plus belles et une
des plus commodes que puissent trouver les bai-
gneurs. C'est le Crotoy. Tous les hommes y sont pê-
cheurs, les femmes raccommodent les filets et vont
vendre le poisson à Âbbeville ; les enfants trop jeunes
8 PAYSANNE ET COMTESSE.
pour aider à leurs parents, vont sur les bords de
l'eau chercher des petits poissons et des crevettes ;
ils ont les jambes et les pieds nus, la poitrine à
l'air ainsi que les bras ; un semblant de pantalon
leur descend à peine aux genoux; encore le re-
lèvent-ils jusqu'aux cuisses pour se livrer à leur
pêche habituelle. Les pères et les enfants sont en
quelque sorte aquatiques; ils vivent autant dans
l'eau que sur terre, nageant comme des poissons et
ne sachant rien, ne s'occupant de rien que de ce
qui se mêle constamment à leur vie : la mer, le
temps, les marées. Ils sont en général religieux.
Ce beau spectacle qu'ils ont sans cesse sous les
yeux, élève leur âme à leur insu ; leur langage s'en
inspire, il est simple, concis, éloquent dans l'oc-
casion ; il est rare qu'un vol ou une action déshono-
rante se commette parmi ces hommes au coeur
loyal, aux façons brusques. On ne rencontre pas
non plus de ces mendiants dont l'air affamé et le
regard d'envie sont une sorte de reproche tacite
d'être plus fortuné qu'eux. Au Crotoy, chacun tra-
vaille et gagne le pain de chaque jour. On ne s'en-
richit guère, mais on vit tranquille, tant que la mer
et Dieu le permettent. Au gros temps, on se réunit
sur la grève, on se compte, on voit si les pêcheurs
sont tous rentrés ; s'ils ne le sont pas, on met des
canots en mer pour aller à leur recherche, pour
les sauver si c'est possible. Si c'est la nuit, on al-
lume des feux dans des endroits convenus. Les
hommes qui sont restés sur la plage s'entretiennent
à voix basse des chances de salut, les femmes
PAYSANNE ET COMTESSE. 9
prient et font un voeu. Parfois les pêcheurs atten-
dus rentrent au port, et alors c'est une grande
joie, une vive reconnaissance envers Dieu et les
saints qui ont protégé la barque. Trop souvent,
hélas ! ils ne reviennent pas , et de pauvres femmes
apprennent ainsi qu'elles sont veuves. Elles pleu-
rent , mais tout eu travaillant ; car elles ont des en-
fants pour qui elles doivent remplacer le père jus-
qu'à ce qu'ils soient grands. Le travail est béni de
Dieu ; s'il ne console pas une douleur si légitime, il
donne la résignation et le calme ; puis les voisins
sont bons, ils viennent en aide à la pauvre veuve et
la réconfortent par de bonnes paroles. Mais , mal-
heur à elle, si elle se montrait trop consolée et dis-
posée à convoler à d'autres noces ! Les exemples
de second mariage sont très-rares, et chaque fois
la femme infidèle au souvenir de son premier mari,
est obligée, par suite des contrariétés qu'on lui sus-
cite et du mépris qu'elle inspire, d'aller vivre ail-
leurs avec son second époux. Telles ont été, telles
sont encore les moeurs au Crotoy. Mais resteront-
elles aussi simples , aussi pures ? C'est une ques-
tion. Car ces belles grèves ont été découvertes par
quelques baigneurs qui en amèneront d'autres sans
doute, et le contact des riches et des heureux de
la terre pourra bien gâter les pauvres Crotoyens.
C'était le jour de la fête du village. La messe ve-
nait de finir, chacun regagnait son logis, les hommes
lentement et en devisant entre eux, les femmes
plus vite, car il fallait avoir le temps de préparer la
soupe du père, du mari qui allait rentrer. Elles s'é-
10 PAYSANNE ET COMTESSE.
taient faites bien belles. Leur bonnet à grandes ailes
était d'une blancheur et d'un net irréprochable ;
leur jupe de serge noire ou brune avait été garnie à
celte occasion d'un ruban de couleur; quelques
jeunes filles avaient un tablier de soie noire, pré-
sent d'un frère ou d'un fiancé, dont elles étaient
bien fières. On devait danser le soir ; la pêche
avait été bonne toute la semaine; le temps était
magnifique, tous les coeurs étaient joyeux ; tous,
hormis deux. C'étaient une femme , jeune encore ,
et une petite fille d'environ douze ans. Placée à la
porte de l'église pour entendre la messe, elles
avaient attendu que tout le monde fût sorti, puis
étaient revenues lentement, évitant la rue du vil-
lage , et gagnant par un sentier une cabane assez
misérable, bâtie sur une petite éminence dont la
mer atteignait le pied durant les fortes marées.
Arrivées là, la mère s'assit, la petite fille se mit à
ses pieds sur un escabeau , et elles se prirent à
pleurer silencieusement. Presque aussitôt un
homme d'un certain âge , à la physionomie honnête
et bonne, entra.
— Ah ! fit-il, je m'en doutais que vous étiez là
à pleurer. Allons , voisine , du courage donc. Est-
ce que la vue de cette jeunesse ne vous en donne
pas ? Voulez-vous vous faire mourir ? Qui prendra
soin de l'enfant comme vous ? Je suis là, c'est vrai,
et jamais je n'abandonnerai ma filleule, la fille de
mon pauvre camarade ; mais si vous n'avez plus de
mari, je n'ai pas de femme, voyez-vous, et 11 faut
à une jeune fille les avis d'une mère. Voyons , vou-
PAYSANNE ET COMTESSE. 11
lez-vous démériter du surnom qu'on vous a donné ?
Faut-il qu'on ne vous appelle plus Marie la Patiente,
mais qu'on dise simplement Marie la pas courageuse,
pas résignée, qui n'aime pas bien son enfant?
— Vous avez raison, voisin Séverin, dit la triste
veuve en s'essuyant les yeux ; mais quoiqu'on fasse
pour prendre son parti d'un si grand malheur, il y
a des moments, voyez-vous, où l'on ne peut rien
sur soi. Comment voulez-vous que toute cette gaîté
ne me serre pas le coeur quand je pense qu'il y a
un an, aujourd'hui même, que j'ai perdu mon
pauvre Césaire ! Hélas ! il est mort en brave
homme qu'il était, en s'exposant pour sauver un
navire qui naufrageait !
— C'est une belle mort, ma pauvre Patiente, dit
Séverin ; il a trouvé sa récompense là haut, et vous
y trouverez la vôtre un peu plus tard, quand vous
aurez rempli votre tâche et élevé l'enfant. Allons,
voyons, il est temps de manger la soupe. A ce que
je vois, vous n'y avez pas mis encore la main.
— Ce serait difficile, dit amèrement la veuve, il
n'y a que du pain à la maison.
— En êtes-vous là ? fit le brave Séverin d'un air
peiné. Cependant votre mari avait quelques petites
épargnes.
— Il est vrai, mais vous ne savez pas encore tous
mes malheurs. Vous avez quitté le pays peu après
la mort de Césaire, voilà que vous y êtes revenu
seulement de ce matin...
— Oui, je suis parti pour aller soigner à vingt
lieues d'ici mon oncle qui m'appelait, disait-il, pour
12 PAYSANNE ET COMTESSE.
nie laisser un gros héritage et qui, après dix mois
passés à le soigner, à le distraire, ne m'a laissé que
des dettes, ce qui fait que je suis revenu au Crotoy
un peu plus pauvre que je n'en étais parti...
— Vous avez été dupe, et il vaut mieux être
trompé qdë de tromper soi-même. Vous n'êtes pas
le premier qui ayez eu à vous repentir d'avoir eu foi
en la parole d'un homme sans coeur. Vous connais-
sez M. Le Gallois ?
— Le Gallois, l'avare, le crasseux, le riche meu-
nier ? Qui est-ce qui ne le connaît pas ? Il est le seul
qui ait une maison à deux étages, et on dit qu'il va
faire mi établissement sur la côte pour les bai-
gneurs.
— Il est vrai ; il y a même une dame de je ne sais
quelle grande ville qui doit arriver chez lui dans un
mois, avec sa fille malade à qui on veut faire
prendre les bains de mer. On leur arrange, dit-on,
un beau logis au premier étage de la maison. Mais,
pour en revenir à mon Césaire, figurez-vous qu'à
son retour de la pêche de harengs qui avait été si
productive, il se trouva qu'au fond de notre sac il y
avait 200 beaux écus dé 5 fr. Notre canot se faisait
vieux, Césaire avait presque envie d'en acheter un
autre. Cependant il tenait encore ; mon mari de-
manda conseil à M. Le Gallois qu'il rencontra mal-
heureusement. Le meunier lui persuada de garder
son canot et de placer son argent chez lui, promet-
tant de lui payer un gros intérêt. Césaire le crut et
fit comme il disait. Mais, après sa mort, quand j'al-
lai demander à M. Le Gallois ces 1,000 fr. dont j'a-
PAYSANNE ET COMTESSE. 13
vais besoin pour vivre et pour élever ma fille, il
nia les avoir reçus.
— Comment ! est-ce que vous n'aviez pas un
billet ?
— Je suis sûre que si ; mais je n'ai jamais pu le
retrouver. Je me rappelle qu'un jour M. Le Gallois
vint à la maison , où j'étais seule ; il me pria de lui
faire une commission ; quand je rentrai, il avait un
air tout drôle ; il n'osait pas nie regarder, comme
s'il venait de commettre une mauvaise action. Ce
n'est que plus tard que je fis attention à cela et que
je remarquai que le tiroir de la commode où le
billet se trouvait n'était pas bien rejoint, et que mes
affaires étaient mal en ordre. Cela me donna de
bien mauvais soupçons ; mais que faire ? Je n'ai
droit que devant Dieu !
— Et aussi fiez-vous à lui pour éclaircir ceci.
Mais vous avez dû être bien malheureuse ?
—- Sans doute. Le canot, comme je vous l'ai dit,
était vieux ; je l'ai vendu avec les lignes, les cordes
et les autres agrès ; mais j'en ai eu très peu de
chose. Je fais des filets avec ma fille, ma pauvre
Thérésine ; mais l'ouvrage ne va pas toujours, et i!
est peu payé.
— Est-ce que, dans le village, ils ont le coeur de
vous laisser manquer ? Les camarades de Césaire
ne vous viennent-ils pas en aide ?
— Ils font bien ce qu'ils peuvent, niais ils ont
des familles auxquelles il faut penser avant, de son-
ger à une étrangère. Cet hiver, il m'est venu un se-
cours du côté que j'en attendais le moins. Vous con-
1.
14 PAYSANNE ET COMTESSE.
naissez Anselme Le Gallois, qui a maintenant treize
ou quatorze ans ? Eh bien ! tous les malins il venait
avec la provision de la journée. C'était tantôt du
riz, du beurre, du lait, tantôt un morceau de
viande toute préparée. Cela faisait grand bien à ma
Thérésine qui grandissait et avait besoin d'être
nourrie. Anselme nous avait dit que son père nous
priait instamment de lui permettre de nous venir
ainsi en aide. Cela me répugnait bien un peu de re-
cevoir d'un homme duquel je croyais avoir à me
plaindre ; mais, d'un autre côté, je me disais :
C'est comme si M. Le Gallois me restituait quelque
chose de mon bien, et il le fait sans doute pour sou-
lager sa conscience. L'enfant nous avait recom-
mandé de ne rien dire à personne de ses visites
journalières. L'hiver s'est passé ainsi. Je ne sortais
guère. Cependant un jour, il y a de cela environ un
mois, j'allai avec la petite à Saint-Valéry vendre
des filets ; au retour, je rencontrai M. Le Gallois ;
il était tout seul, et je crus honnête de l'arrêter
pour le remercier du bon hiver qu'il nous avait fait
passer Sa colère m'apprit alors ce que j'avais
ignoré pendant cinq mois, que la bonne oeuvre
était de son fils et que lui n'y était pour rien. Alors
j'ai refusé de plus rien recevoir. Le pauvre Anselme
en était désolé, car c'est un brave enfant et rem-
pli de coeur ; puis vous savez qu'il a en quelque
sorte été élevé avec Thérésine ; il m'a longtemps
sollicitée, mais je lui ai fait comprendre à la fin
que tout ce qui est dans la maison étant, à son père,
il n'a pas le/iroit d'en disposer sans sa permission.
PAYSANNE ET COMTESSE. 15
Àh ! mon pauvre Séverin, j'avais bien besoin de
revoir le visage d'un ami comme vous pour me ré-
conforter un peu ! C'est le bon Dieu qui permet
que vous soyez revenu dans le pays pour ce fatal
anniversaire !
— Sûrement, ma bonne Patiente ; et maintenant
que je serai là pour vous aider, j'espère que vous
ne vous mettrez plus en peine pour l'avenir. Je n'ai
que cinquante-cinq ans, et je les porte encore
légèrement, Dieu merci ! J'étais le camarade et
comme le frère aîné de Césaire ; je n'ai point de fa-
mille, c'est vous et Thérésine qui m'en tiendrez lieu.
Nous travaillerons en commun. Vous, Marie, vous
tiendrez la bourse. En revanche vous ferez de la
soupe pour trois au lieu d'en faire pour deux; je ne
demeure pas loin de vous , tous les jours je vien-
drai demander ma place à votre table. Est-ce con-
venu ?
— Ah ! mon brave voisin, que de bontés ! Que le
bon Dieu vous en récompense ! Nous n'avons rien
que notre amitié pour vous remercier.
— Aussi, nous vous aimerons bien ! dit Théré-
sine qui s'était levée depuis un moment et était
venue près de Séverin.
La petite fille lui jeta les bras autour du cou et
l'embrassa de tout son coeur. Le brave homme se
sentit tout attendri.
La jeunesse renaît vite à l'espérance. Quand
Séverin fut reparti, Thérésine se sentit toute
joyeuse. Elle courut acheter du beurre et des lé-
gumes avec l'argent qu'il avait laissé; puis, re»
16 PAYSANNE ET COMTESSE.
venue en toute hâte, elle s'occupa de faire la soupe.
Un bonheur ne vient jamais seul. Les bonnes
gens du Crotoy n'auraient pas voulu faire la fête,
sans songer à ceux chez qui le four ne chauffait
pas, et dans l'après-midi plusieurs galettes furent
apportées à la veuve. Séverin revint vers le soir.
Une soupe aux choux, un plat de légumes et
une anguille pêchée et préparée par Thérésine, tel
était le menu du festin qui l'attendait. 11 y ajouta un
pâté qu'il avait rapporté. Pour dessert on servit les
galettes. On allait les attaquer quand la porte s'ou-
vrit, et Anselme Le Gallois se montra timidement;
à la vue de Séverin qu'il connaissait, il fit un cri de
joyeuse surprise.
— C'est bien moi, mon garçon, dit le pêcheur
eu l'embrassant ; je suis content de te revoir bien
portant et toujours d'un bon coeur, d'après ce qu'on
m'a raconté. Et le Domine, comment va-t-il, ce
brave homme ?
— Très-bien , père Séverin ; vous êtes un de ses
favoris, et votre retour lui donnera de la joie. II
aime à causer avec vous.
— Oui, oui, nous nous entendons, lui avec sa
science, moi avec mon ignorance. Cela vient pro-
bablement de ce que nous adorons le même Dieu et
que nous avons la même manière de l'adorer,
en faisant le plus de bien que nous pouvons à
notre prochain. Est-ii toujours distrait, ce brave
Domine ?
— Plus que jamais. L'autre jour, il improvisait
un discours à Alexandre, roi de Macédoine ; Marinn
PAYSANNE ET COMTESSE. 17
est entrée dans sa chambre. Ne l'a-t-il pas prise
pour Statyra, la femme de Darius et honorée du
pardon magnanime de ce conquérant ?
— Je ne connais pas ces gens-là, dit en riant
Séverin, mais c'est égal, ça devait être drôle !
— Madame Marie, dit Anselme en s'adressant à
la veuve et en exhibant de dessous sa blouse un
gâteau doré et d'appétissante odeur, voici une ga-
lette qui est bien à moi, Mariou l'a faite pour moi ;
voulez-vous me permettre de la donner à Thé-
résine ?
Marie sourit, ce que les enfants regardèrent
comme un consentement. Thérésine voulut bien
manger le gâteau, mais à condition qu'Anselme en
prendrait sa part. Comme il n'en avait pas encore
goûté, il ne se le fit pas dire deux fois, et elle fut
expédiée gaîment.
Marie, ou Patiente comme on l'appelait géné-
ralement, regardait sa fille rire et babiller, et re-
merciait Dieu de ce que ce jour, commencé si
iristement, avait pu se terminer si heureusement.
CHAPITRE IL
M. JLe Gallois. — Son FUs.— l*v Précepteur.
M. Le Gallois , le riche meunier, était venu il y
avait vingt ans dans le pays. Alors chacun l'appelait
familièrement de son nom de Thomas. C'était, un
pauvre hère , sans famille ni fortune aucune, élevé
par charité dans une petite commune du départe-
ment. Le meunier du Crotoy l'employa d'abord à
faire ses commissions, à porter ses sacs à la place
de l'âne, quand celui-ci était malade ou qu'on avait
à en disposer d'une autre manière. Thomas cepen-
dant était robuste de corps, intelligent et rusé d'es-
prit , et sut se faire bien voir de son maître et de la
fille du meunier, si bien que , le garçon du moulin
étant mort d'une fière maligne, Thomas lo rem-
plaça. Ce n'était là que le premier degré de la for-
tune à laquelle il devait atteindre. Car deux ans
plus tardj séduite par ses cajoleries et par l'amitié
PAYSANNE ET COMTESSE. 19
qu'il disait avoir pour elle, l'héritière unique du
meunier l'épousa. Il succéda donc à son beau-père,
lorsque celui-ci fut appelé à rendre ses comptes
devant Dieu. Le brave homme eut le temps, avant
de mourir, de reconnaître la rapacité et la mauvaise
foi de son gendre et de regretter le mariage qu'il
avait laissé conclure à sa fille. Celle-ci ne fut pas
heureuse. Quoiqu'elle eût apporté la fortune, son
mari ne la laissait disposer de rien. Avare à en
revendre à Harpagon, brutal, colère et jaloux, il
faisait de sa maison un enfer que la pauvre femme
ne supporta pas longtemps. Elle s'en alla chercher
un séjour plus doux, une vie plus clémente, et laissa
Thomas veuf avec un enfant. L'amour paternel vint
alors se poser dans ce coeur dur et sec, à côté de
l'amour de l'argent. Il rêvait de hautes destinées
pour son fils ; mais ces destinées ne lui semblaient
possibles que par la richesse , et il travailla de plus
belle à l'acquérir. Il n'était que meunier, il se fit
usurier, prêta à la petite semaine, et, véritable
sangsue pour le village qui l'avait accueilli, condui-
sit à sa ruine maint pauvre diable qui s'était fié à
lui. II avait un faux air de bonhomie qui trompait
assez facilement ceux qui le voyaient pour la pre-
mière fois. Ses lèvres souriantes et pleines appe-
laient la confiance sur ses paroles emmiellées et en-
dormaient le soupçon qu'auraient pu faire naître
deux gros yeux ronds, à la fois endormis et malins
comme des yeux d'oiseau de proie qui s'ennuie au
perchoir. Occupé seulement à amasser sou sur sou
et àempêcher qu'un morceau de pain fût mangé inu-
20 PAYSANNE ET COMTESSE.
tilement chez lui, Thomas, qui commençait à se
faire appeler M. Le Gallois, car son orgueil égalait
presque son avarice, se mit peu en peine de l'édu-
cation scientifique de son fils. Quant à l'éducation
morale , il le gâtait.mal à propos et le battait sans
raison selon qu'il avait fait une bonne ou une mau-
vaise journée ; là se bornaient ses efforts pour l'éle-
ver. II lui permettait de courir tout le long du jour
sur la grève et trouvait ses reparties charmantes ,
surtout quand le petit bonhomme, ayant quelque
chose à obtenir de son père , lui disait : « Pas vrai,
papa, que c'est l'argent qui est le bon Dieu , puis-
qu'il donne tout ce qu'on veut. » Mais si, par mal-
heur, Anselme, entraîné par cette bonté et cette
générosité naturelles à l'enfance, s'avisait de sous-
traire de la huche quelques croûtes de pain avec un
morceau de fromage pour donner au voyageur
mendiant, son père, s'il s'en apercevait, entrait
dans une colère furieuse, le battait comme plâtre et
l'enfermait pour deux jours au pain et à l'eau. Heu-
reusement, une ancienne servante qui l'avait vu
naître et qui l'aimait, adoucissait la rigueur de ces
châtiments en lui faisant passer par la fenêtre
quelques denrées un peu plus substantielles. Au
reste, Marion avait des principes d'économie presque
aussi rigides que son maître, qu'elle secondait de
tout son pouvoir dans ses vues sordides ; mais elle
était femme et avait le coeur plus tendre pour An-
selme que son père. Elle ne le battait pas quand il
donnait à un pauvre, mais en revanche, elle le ser-
monnait une heure durant, en sorte que l'enfant
PAYSANNE ET COMTESSE. 21
n'aurait su dire ce qu'il craignait le plus , où de la
battue du père ou du sermon de la fille. Anselme
avait un bon coeur et des instincts généreux, il était
vif et doué d'une grande intelligence, mais toutes
ces qualités se seraient sans doute fondues à la
longue au contact perpétuel des deux êtres égoïstes
avec lesquels il vivait, si Dieu , qui veillait sur lui,
n'eût envoyé au moulin un troisième commensal ca-
pable de mûrir les bons germes de l'enfant.
Une circonstance inattendue décida cette admis-
sion.
Un jour, M. Le Gallois, revenant d'Amiens par le
bateau et se trouvant dans la chambre, dont la
porte était restée ouverte, entendit prononcer son
nom. Il s'avança doucement, et, à travers la fente
de la porte, reconnut deux bourgeois d'Abbevillé
avec qui il avait fait des affaires. Ils discouraient sur
la dernière :
— Je suis sûr, disait l'un , qu'il ne m'a pas rendu
mon compte ; je me suis servi de lui, parce que
j'avais , en ce moment, intérêt à le ménager; mais
du diable si cela m'arrive encore !
— C'est le plus rusé voleur que je connaisse, ré-
pondait le second interlocuteur. Le garçon à Claude
avait quelques petites dettes, Le Gallois est allé le
trouver, lui a offert ses secours et d'un air si bon ,
que mon imbécille a cru que, comme ami de son
père, Thomas lui venait en aide d'une manière
désintéressée ; il l'a remercié en conséquence ; ça
n'empêche pas que le meunier lui fit signer une re-
connaissance , disant que c'était une. simple forma-
22 PAYSANNE ET COMTESSE.
lité et qu'il n'exigerait jamais rien. Mais c'est que
six mois après il poursuivait mon grand nigaud qui
se trouvait lui devoir 200 fr. pour 130 qui lui avaient
été prêtés. Comme il se récriait sur ce chiffre, le
meunier lui dit d'un ton patelin qu'il était bien fâ-
ché , mais qu'il n'y gagnait rien, parce que pour lui
rendre service il avait été obligé d'emprunter à un
de ses amis, lequel ne l'avait fait qu'à ces dures
conditions.
— Voilà une fameuse sangsue pour le pays ! Est-
il marié ?
— Il l'a été ; mais une fois la dot touchée , sa
femme ne lui rapportant plus rien, il l'a tant tour-
mentée , qu'elle est morte en lui laissant un gars qui
a maintenant une dizaine d'années. Il est mal édu-
qué , et aussi mal tenu qu'un enfant de pauvre.
— Son père lui communiquera peut-être ses prin-
cipes?
— C'est probable. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il
en est très-fier et qu'il le croit capable d'aspirer
aux premières dignités de l'État. En attendant il ne
sait pas lire.
Et le bourgeois se mit à rire aux éclats. Son com-
pagnon fit chorus.
— J'ai mon fils, poursuivit le premier ; il a le
même âge qu'Anselme Le Gallois, il apprend déjà
le latin.
— Pardi! le mien qui n'a que huit ans et qui est
au collège ne fait presque pas de fautes d'ortho-
graphe , il sait déjà joliment le calcul et commence
la géographie.
PAYSANNE ET COMTESSE. 23
— L'éducation est une fortune. Avec elle on peut
parvenir à tout.
Les deux amis se jetèrent alors dans des généra-
lités qui n'intéressaient plus le meunier. Il ferma
doucement la porte, afin qu'ils ne pussent croire,
quand ils entreraient, avoir été entendus ; puis il
s'assit du côté opposé et mit son portefeuille sous
ses yeux. Mais son esprit était à la conversation
qui venait d'avoir lieu. On l'avait traité de voleur,
ceci ne lui faisait pas la moindre impression ; mais
on avait méprisé son fils, on avait ri de lui en met-
tant bien au-dessus d'autres enfants moins fortunés :
voilà ce que le meunier ne pouvait oublier. Son fils,
son Anselme devait avoir la prépondérance en tout
sur les autres fils de bourgeois ou d'ouvriers. On
lui reprochait d'être mal élevé, de savoir à peine
lire ? Eh bien ! il lui en donnerait de l'éducation ! il
lui en achetterait! il saurait, lui aussi, le latin , la
géographie ! il ne serait pas dit que des fils de petits
commerçants qui ont à peine le quart de sa fortune
en sauraient plus que son Anselme !
Une fois cette idée admise dans son cerveau, le
meunier s'occupa de son accomplissement. Il recula
devant la pensée de mettre l'enfant en pension ou
au collège, cela lui reviendrait trop cher. D'un
autre côlé, le Crotoy était tout à fait privé de res-
sources intellectuelles. I) y avait bien une sorte de
maître d'école , mais, outre que le meunier et lui
étaient à couteaux tirés, il écoreliait le français et
faisait dicter ses lettres quand par hasard il avait à
en écrire. On ne pouvait donc pas songer à lui. Le
24 PAYSANNE ET COMTESSE.
cas était embarrassant, et le meunier y aurait vrai-
semblablement réfléchi plusieurs années si le ha-
sard , — cet incognito de la Providence, — ne lui
était venu en aide.
Bien des années auparavant, un certain Jacques
Flandin avait quitté le Crotoy, son pays natal, pour
suivre les éludes du collège d'Amiens. Elève stu-
dieux et appliqué, il avait subi avec succès, au
sortir du collège , des examens qui lui avaient ou-
vert l'entrée de la carrière du professorat. Après
plus de trente années passées laborieusement dans
les classes, où on l'avait surnommé le Domine,
M. Flandin, éprouvant le besoin du repos, était
revenu dans son pays dont il aimait de prédilection
les belles grèves et la solitude et qu'il avait souvent
visité. Un à un, la mort avait fauché tous les
membres de sa famille. Le survivant n'en était guère
plus riche, car les défunts , pour la plupart, n'é-
taient que de pauvres pêcheurs gagnant leur vie au
jour le jour et recevant des dons du professeur
plutôt qu'ils ne lui venaient en aide. Cependant il
était arrivé qu'un frère aîné , célibataire, lui avait
laissé une dixaine de mille francs , c'est-à-dire une
fortune pour le pays. Ses propres économies , qui
se montaient à peu près à la même sommé, et une
petite pension de retraite achevaient de le rendre
un des gros bonnets de l'endroit.
Quand il apprit son retour, le meunier se frotta
les mains de joie.
—Voilà bien ce qu'il me faut, se dit-il. Le Domine
aime trop l'enseignement pour refuser une éduca-
« PAYSANNE ET COMTESSE. 25
tion à faire, et il est assez riche pour la faire gratis.
Il communiquera à mon fils sa science et il se con-
tentera de la table et du logement. Anselme aura un
précepteur pour lui tout seul comme les fils de fa-
mille, c'est mille fois mieux que d'aller au collège
confondu avec tous les autres.
Il alla aussitôt trouver le professeur ; ils furent
vite d'accord, et M. Flandin vint aussitôt s'installer
au logis où sa première apparition excita chez le
jeune et très-mal élevé Anselme un accès d'hilarité
que le regard courroucé de son père ne put de long-
temps maîtriser. Il faut avouer que le professeur y
donnait lieu jusqu'à un certain point.
Qu'on se figure un homme de cinquante ans,
long, maigre, efflanqué, dont les os étaient sail-
lants , et d'une figure en lame de couteau, où les yeux,
la bouche, tous les traits disparaissaient en quelque
sorte, effacés, annulés qu'ils étaientparle formidable
voisinage d'un nez qui dépassait toutes les dimen-
sions voulues. C'était un vrai prodige de nez, aquilin,
mince, pourvu de deux ailes qui se relevaient et s'a-
baissaient alternativement suivant les émotions inté-
rieures de son possesseur. Dans la grandeur de ses
proportions il y avait quelque chose d'intellectuel ;
il sentait, il se passionnait, il vivait pour tout l'in-
dividu, il était dur-, mince, transparent et d'une so-
norité remarquable. 11 reniflait avec importance et
semblait rendre des oracles en éternuant. Son seul
aspect était imposant, et l'on racontait, que quand
le professeur se mouchait dans sa classe, ses élèves
tiraient du bruit qu'il faisait de tristes ou d'heureux
26 PAYSANNE ET COMTESSE.
augures. Semblable aux grelots du serpent à son-
nettes qui annoncent la présence du terrible reptile,
il leur indiquait la nécessité de se tenir sur leurs
gardes. Le Domine était sujet à de fréquentes dis-
tractions. Passionné pour l'antiquité , il vivait plus
au milieu des Grecs et des Romains que dans le
temps actuel. Il avait composé sur les Racines
grecques un ouvrage qui était si savant que personne
ne pouvait le comprendre ; et il s'occupait active-
ment de traduire en français élégant et classique les
Tragédies de Sophocle. Rempli de ces idées , il ou-
bliait parfois complètement la présence de ses élèves
qui pouvaient, pendant une demi-heure , se jeter
des règles à la tête et produire le plus infernal ta-
page sans qu'il s'en aperçût. Tout à coup un bruit
semblable au tonnerre ébranlait la salle : c'était le
Domine qui se mouchait. Chacun savait que c'était
le signal de son retour à la vie réelle, et aussitôt
tout rentrait dans l'ordre. Telles étaient les mer-
veilles qui avaient été opérées par ce nez sonore et
pacificateur.
Le Domine était, au reste, rempli d'un savoir
réel. Quant au caractère, c'était un homme facile à
contenter et d'une humeur habituellement pacifique.
Avec ses élèves seulement, il était un peu vif, un
peu bourru ; le sang lui portait facilement à la tête
quand un écolier ignare répondait tout de travers
ou répétait pour la centième fois le même solécisme,
et la longue règle , — signe de sa puissance , —
qu'il tenait dans ses mains, caressait, sans qu'il y
songeât, les épaules ou les doigts de l'élève inatten-
PAYSANNE ET COMTESSE. 27
tif ; mais ces petites vivacités n'empêchaient pas le
Domine d'être au fond le meilleur homme du monde
et de se sentir le coeur plein d'une tendresse réelle
pour ses plus ineptes enfants. En dehors de ses re-
lations de maître à élève , il devenait l'être le plus
doux, le plus pacifique; cequifaisaitdirequ'ily avait
deux caractères, deux esprits dans le Domine , l'un
à l'usage de ses écoliers, l'autre pour tout le monde.
Sa longue carrière, où il avait rencontré des mé-
comptes et des injustices, l'avait pourvu d'une iné-
puisable patience et d'un sang-froid à toute épreuve.
Pieux et simple de coeur, comme le sont presque
toujours les vrais savants , il suivait les pratiques
religieuses avec la foi du charbonnier et les faisait
passer dans sa conduite. Il abhorrait la fraude et le
mensonge. Parlant volontiers par préceptes et par
sentences, il affectionnait principalement quelques
phrases qu'il répétait souvent, telles que : —Ce qui
est fait est fait. — Dieu est le maître. — Cela ira
mieux une autre fois. — Soyons de sang-froid.
Nonobstant l'accueil peu révérentieux fait par
Anselme au Domine, ils ne tardèrent pas à être les
meilleurs amis du monde. L'enfant mordit suffisam-
ment à la science pour satisfaire le vieux maître ;
de plus, comme un terrain généreux ne demande
que les semailles pour produire avec abondance ,
ainsi les bons instincts d'Anselme devinrent peu à
peu des sentiments raisonnes et des principes sûrs.
L'affection vraiment paternelle que le Domine lui
témoignait adoucissait et améliorait son caractère.
Le meunier avait voulu dans les commencements se
28 PAYSANNE ET COMTESSE.
mêler de l'éducation de son fils , et lorsque le
maître jugeait à propos de lui infliger une pénitence,
il arrivait se mettre à la traverse; mais quelque
doux et facile que fût le Domine, il savait montrer
à propos de la fermeté et il déclara au père qu'il ne
resterait près de son fils qu'autant qu'il aurait toute
autorité sur lui. M. Le Gallois dut se soumettre ;dl
tenait à son précepteur, il avait remarqué en lui un
défaut total d'appétit et une sobriété qui militaient en
sa faveur. Il lui laissa donc toute liberté de disposer
d'Anselme à son gré, et fit bien. Depuis lors il ne
faisait guère plus attention au Domine qu'au chan-
delier de cuivre qui ornait la cheminée ou au vieux
chat, hôte domestique et familier qui depuis dix
ans habitait le moulin.
Anselme avait pris l'habitude de causer avec son
jnaître de tout ce qui l'intéressait. Il lui avait donc
raconté la mort malheureuse de Césaire et la triste
situation de sa veuve et de sa fille. Le coeur du bon
Domine s'était ému, et plus d'une fois il leur était
venu en aide, mais l'enfant se garda bien de lui dire
le secours journalier qu'il leur avait porté pendant
tout un hiver ; il comprenait qu'on l'aurait grondé et
nepouvait se décider à discontinuer son.assistance. Il
connaissait depuis son enfance le pêcheur et sa fa-
mille. Que de fois, pendant la vie de Césaire, il se
rappelait être entré chez eux et avoir été convié au
gâteau fait par la ménagère ou au repas frugal du
soir ! Il avait joué tout enfant avec Thérésine , se
plaisant dans son orgueil à protéger sa petite cama-
rade ,.courant avec elle dans les rochers , se rou»
PAYSANNE ET COMTESSE. 29
lant dans les sables fins , partageant enfin ses jeux
et ses habitudes. L'arrivée du Domine avait bien un
peu changé la vie d'Anselme en réglant l'emploi de
son temps , mais elle n'avait pas changé ses affec-
tions ; Thérésine et ses parents étaient toujours ce
qu'il aimait le mieux, et, bien que ses études occu-
passent une partie de sa journée , il savait toujours
trouver un moment pour visiter ses amis. Le Do-
mine, qui les connaissait elles appréciait, ne s'était
pas opposé à cette intimité, sachant bien que son élève
ne pouvait pas rester constamment à ses côtés, et ai-
mant mieux le savoir chez de braves gens qu'il esti-
mait que courant avec les autres garçons du village.
Même, ayant reconnu en Thérésine de l'intelligence
et le désir d'apprendre , il avait offert de l'admettre
à Sa table où Anselme prenait ses leçons , promet-
tant à sa mère de s'occuper d'elle tout en ne cher-
chant pas à étendre son savoir au delà de ce que
sa position permettait qu'elle apprît. La petite fille
eut donc pendant trois ans le Domine pour maître.
Ses leçons n'avaient pas été perdues, et les conver-
sations du Domine, les lectures qu'il lui faisait faire
avaient été pour elle d'autres leçons tout aussi pro-
fitables qui élevaient sa pensée et lui aidaient à la
revêtir d'expressions justes et quelquefois élé-
gantes.
La mort du pêcheur les interrompit. Sa veuve,
persuadée que M. Le Gallois n'avait pas rendu à son
mari les î,000 fr. placés chez lui et. qu'il lui volait
ainsi le prix do son travail, n'avait plus voulu lui
avoir d'obligation. Elle avait défendu à sa fille de
ûQ PAYSANNE ET COMTESSE.
retourner chez lui, niais les deux enfants ne ces-
saient pas pour cela de se voir ; c'était Anselme qui
venait tous les jours rendre visite à sa jeune amie.
Ils ne se trouvaient bien qu'ensemble et ne voyaient
presque, pas les autres enfants du pays. Ce n'était
ni par fierté ni par calcul ; mais l'éducation excep-
tionnelle qu'ils avaient reçue, grâce au Domine,
les rendait difficiles à leur insu et les éloignait
de ceux qui ne comprenaient pas leurs idées et
n'auraient pu y répondre.
CHAPITRE III.
La comtesse de Castéra et miss Coller.
— Savez-vous une nouvelle ? dit en rentrant ce
jour-là Anselme au Domine.
Celui-ci, plongé dans la retraite des Dix-Mille ,
n'eut garde d'entendre. Il suivait la marche des
Grecs avec une passion qui, comme d'habitude, se
traduisait par le mouvementprécipité de ses narines,
les autres traits de son visage marquant, un complet
repos.
— Je viens de chez Thérésine , cria Anselme à
ses oreilles; Séverin est revenu.
— Oui, répondit le Domine avec enthousiasme,
aucune victoire de l'antiquité n'égala une retraite
pareille! Souvenez-vous, Anselme, souvenez-vous,
Thérésine , que Xénophon est. plus grand...
— A qui parlez-vous donc? maître, pour l'amour
de Dieu.
— Â toi, mon enfant, et à la petite Thérésine, dit
Se Domine eu levant enfin les yeux de dessus son
Xénophon. Mais, à son grand élonnemenl, se voyant
32 PAYSANNE ET COMTESSE.
seul avec Anselme : Et où est passée lapetite ? fit-il.
— Et pourquoi la cherchez-vous ? dit Anselme en
éclatant de rire. Vous savez bien que depuis près
d'un an Thérésine n'a plus mis les pieds ici, depuis
que sa mère est brouillée avec mon père.
— Ah ! c'est, vrai, dit le Domine avec une par-
faite candeur, je l'avais oublié. Mais je n'ai pas rêvé
cependant qu'on criait à mes oreilles ce mot de
Thérésine ?
— Non, sans doute, puisque je l'ai prononcé.
Mais je vous disais que Séverin est arrivé.
— Ah ! le père Séverin est arrivé ? Tant mieux :
c'est un brave homme que j'ai beaucoup de plaisir
à voir. Et où l'as-tu rencontré ?
— Mais , je vous l'ai dit, chez Patiente , tantôt.
— J'irai le voir demain. Mais, Anselme , lu vas
trop souvent chez elle, tu sais que cela déplaît à
ton père. 11 tolère les sorties de ce côté-là, bien
qu'il ne les approuve pas ; il 'faut y mettre de la
discrétion.
— Ne voulez-vous pas que je les abandonne
parce qu'elles sont malheureuses ! Pendant la vie
de Césaire, vous savez bien que je n'y allais pas si
souvent; mais depuis sa mort je les voyais si
tristes, que je regardais comme un devoir pour
celui que Césaire traitait comme son enfant, d'aller
les consoler. Suis-je blâmable pour cela, Domine ?
— Non, mon enfant, je ne saurais désapprouver
chez toi un bon sentiment ; mais je dois te rappelés'
que ton premier devoir est d'obéir à ton père.
Patiente ne t'aurait pas cru ingrat si depuis sa rup-
PAYSANNE ET COMTESSE. 33
ture avec M. Le Gallois tu y étais allé moins sou-
vent. Elle aurait bien compris que c'était de ta part
un sacrifice.
— Oui, mais elle en aurait peut-être souffert, et
Thérésine aussi ; voilà ce que je ne voulais pas.
— Anselme, vous êtes un garçon trop raison-
neur et vous êtes trop porté à faire ce qui vous
convient. Tenez, voici votre père qui revient
d'Amiens, allez l'embrasser.
Anselme courut au-devant de M. Le Gallois qui
était resté absent huit jours.
Le meunier avait été acheter des meubles pour
le premier étage d'une maison qu'il avait fait bâtir
à l'extrémité de la baie. C'était une spéculation de
sa part. Il venait peu de baigneurs au Crotoy, mais
cependant il en venait, et ils étaient obligés de s'ac-
commoder des pauvres demeures des pêcheurs, où
toutes les aisances auxquelles ils étaient habitués
leur manquaient. Or, maître Le Gallois avait pensé
judicieusement qu'en faisant un établissement de
bains, il attirerait tout à lui. Il avait donc fait bâtir
une grande maison à deux étages, au-dessus d'un
rez-de-chaussée. Ces deux étages formaient des
logements qui pouvaient recevoir une quarantaine
de baigneurs. La salle commune, une grande cui-
sine et une vaste salle à manger étaient au rez-de-
chaussée, où M. Le Gallois s'était aussi réservé un
petit appartement. Il comptait venir l'habiter si son
entreprise réussissait. Dans ce cas il vendrait son
moulin et se livrerait tout entier à l'exploitation de
ses hôtes.
34 PAYSANNE ET COMTESSE.
Devant la maison, une tente en coutil, se prolon-
geant, permettait d'atteindre à l'ombre jusqu'au ter-
rain incliné et au sable fin que dans les moments
de haute marée les dernières vagues de la mer ve-
naient mouiller
On était alors à la fin de Juin. Quelques baigneurs
sans importance étaient attendus. Mais la plus glo-
rieuse conquête du meunier était une comtesse
parisienne, riche veuve qui devait amener au
Crotoy sa fille unique, pour prendre des bains de
mer.
Transportons-nous un instant à Paris, dans l'hôtel
de la comtesse ; et pendant qu'on fait au Crotoy
de grands préparatifs pour la recevoir, voyons quels
hôtes il renferme.
Blanche de Castéra avait treize ans; elle était
chétive, délicate, étiolée comme une plante qui
manque d'air et d'espace. Gâtée par sa mère , qui
lui laissait faire toutes ses volontés , Blanche avait
déclaré qu'elle avait en horreur ces bains de mer
où le bruit, la foule et le plaisir circulent ; qu'elle
ne pouvait souffrir ces rives couvertes d'enfants
joyeux, déjeunes filles blanches et roses , fortes et
vivaces, qui couraient en riant et luttant contre la
vague , tandis qu'elle , n'osant les suivre , restait
tristement sur le sable à les regarder ; que, puisque
le médecin la condamnait à prendre des bains de
mer, elle voulail une plage toute à elle.
— Mais, lui dit sa mère, nous nous ennuierons
horriblement !
— D'abord , répondit Blanche, je m'ennuie par-
PAYSANNE ET COMTESSE. 35
tout, mais de plus, auTréport, l'année dernière,
j'avais toujours envie de pleurer. Tous ces enfants
m'impatientaient avec leurs rires et leurs jeux, je
ne veux plus les voir, je ne veux plus voir per-
sonne ; et si tu me contraries, je n'irai nulle part !
— Ne le fâche pas , mon ange, nous irons où tu
voudras. Mais où trouver ce que lu désires, une
plage unie , facile et déserte ?
— Cela n'est pas si difficile que tu penses, ma-
man. Voilà Cécile qui ne fait que me rabâcher
qu'il n'y a pas de sables plus fins , de plus belles
vagues que dans son village, en Picardie.
Cécile, la femme de chambre de la comtesse,
fut appelée et confirma le dire de Blanche avec
toute la chaleur d'un coeur épris de son pays. C'é-
tait une jeune fille née au Crotoy, et qu'une tante
qui habitait Paris avait fait venir auprès d'elle
pour la mettre en service. Elle était entrée depuis
deux ans chez Mme de Castéra et s'était fait bien
voir de Blanche, dont elle flattait tous les caprices.
C'est le cas de parler ici, pour mémoire, d'une
gouvernante anglaise qui accompagnait Blanche
partout, faisant exactement dans la maison l'effet
d'un zéro placé avant le chiffre : c'était comme
une partie des bagages, et Blanche, habituée à
elle, ne s'en serait pas plus passée que de son
ombrelle ou de son mouchoir. Miss Doller était une
grande et sèche personne de trente-cinq à trente-
six ans , réservée, silencieuse, et pourvue de ces
cheveux d'un blond un peu fade , de ce nez mince
et long , de ces yeux bleu faïence et de cette rai-
36 PAYSANNE ET COMTESSE.
deur qui semblent l'apanage obligé des filles de la
Grande-Bretagne. Hors sa broderie qu'elle portait
constamment à sa poche ou dans sa main , et un
petit king Charles , dont elle tenait la laisse passée
à sa ceinture , miss Doller ne semblait se préoccu-
per d'aucune des choses de ce monde. Elle n'était
cependant pas si insignifiante qu'elle pouvait le
sembler. Orpheline, sans parents, sans fortune,
elle était venue en France pour utiliser l'instruc-
tion qu'elle avait reçue et dont elle avait heureuse-
ment profité sans savoir alors qu'elle devrait plus
tard lui demander son pain. Une première éduca-
tion faite dans une noble famille, lui avait rapporté
un revenu de 600 fr. Elle y avait consacré dix an-
nées, et il faut le dire, sa préoccupation constante
avait été d'être à la hauteur de sa mission ; elle y était
encouragée par les progrès de ses élèves et par les
égards et la reconnaissance de leurs parents. Fort
instruite et ayant des talents supérieurs , possédant
la connaissance de plusieurs langues, elle avait
réussi à faire des deux enfants qui lui avaient été
confiées deux femmes distinguées et d'un mérite
réel. Miss Doller ne s'en était séparée qu'à l'époque
de leur mariage, et c'est alors qu'une pension an-
nuelle de 600 fr. lui avait été constituée par une
mère reconnaissante de ses soins. Ses économies
sur ses appointements avaient presque doublé ce
petit revenu ; cependant elle ne le jugeait pas suffi-
sant pour vivre sans rien faire, et elle comptait
travailler encore quelques années. Les parents de
ses ('lèves , Instruits de ses intentions , se mirent
PAYSANNE ET COMTESSE. 37
eux-mêmes en quête d'une position pour elle , ana-
logue à celle qu'elle avait occupée dans leur mai-
son. Ils pensèrent l'avoir trouvée, en la faisant en-
trer chez la comtesse de Castéra, qui était une de
leurs connaissances et qui passait pour bonne et
facile. Mais ils comptaient sans le tyran domestique
qui régentait à son gré toute la maison.
Miss Doller, forl étonnée de trouver dans une
jeune fille de douze ans , une enfant si mal élevée,
si volontaire et si ignorante, et. croyant naturelle-
ment que sa tâche consistait à faire disparaître ces
défauts , se donna au commencement mille peines
pour atteindre ce but. Mais, entravée plutôt qu'ai-
dée par la mère dans ce bon vouloir, elle ne pou-
vait réussir. Elle courait après son indocile élève,
qui se sauvait de chambre en chambre pour se
soustraire à des leçons qui l'ennuyaient et finissait
par fuir dans celle de sa mère qui la recevait en
riant et renvoyait la leçon à un autre jour. Quand
miss Doller lui faisait une réprimande sur son ton
et sur ses manières , c'était bien pis ; elle courait
se plaindre d'être maltraitée, elle pleurait, alors
Mme cle Castéra grondait la pauvre institutrice. Un
jour celle-ci perdit patience et résolut de s'expli-
quer.
— Madame, dit-elle à la comtesse, je crois que
vous m'avez prise pour élever votre fille, vous me
payez pour cela, et je voudrais gagner loyalement
l'argent que vous me donnez. Je vous supplie donc
de me venir en aide en obligeant Mlle Blanche à
prendre régulièrement ses leçons.
2.
38 PAYSANNE ET COMTESSE.
— Mademoiselle, répondit la comtesse, nia fille est
dans un âge ingrat, sa santé est très-éprouvée. La
chère enfant ne manque nullement de bonne vo-
lonté, mais à la moindre application la tête lui fait
mai et elle a les nerfs très-irrilés. Le médecin m'a
recommandé de ne pas la contrarier ; et j'entends ,
je prétends que tous ceux qui l'entourent suivent
cette règle qui est la mienne.
— Mais, répliqua l'Anglaise stupéfaite, si
M1]e Blanche ne doit prendre de leçons que quand
cela lui conviendra, elle en prendra fort peu. Dès
lors je ne lui suis pas nécessaire, et je me ferais un
cas de conscience de rester ici sans utilité pour
vous.
— Mais au contraire, ma chère demoiselle , dit
d'un ton caressant la comtesse, vous nous serez
très-bonne et très-agréable en restant. Grâce à
vous, Blanche connaît déjà passablement l'anglais ,
qui est une langue fort à la mode ; si elle ne la parle
plus avec vous, elle l'oubliera. Puis, je ne peux
pas toujours aller avec elle, quand elle veut sortir ;
quelquefois j'ai des visites, des occupations, eh
bien ! vous êtes là pour l'accompagner. Le soir,
quand je suis obligée de paraître à des réunions où
ma fille ne pourrait venir en raison de sa jeunesse,
je vous laisse auprès d'elle et je suis tranquille.
Vous êtes un second moi-même , et vous dites que
vous ne nous êtes pas utile?
— Vous êtes bien bonne, Madame ; mais encore
une fois, vous me donnez 1,200 fr. par an , et je
ne les gagnerai pas comme institutrice.
PAYSANNE ET COMTESSE, 39
— Eli ! bon Dieu, ce sera alors comme dame de
compagnie, si vous voulez ! Qu'importe le titre ?
pourvu que vous vous trouviez bien avec nous ; je
ne vous demande , moi, que de ne pas tourmenter
Blanche.
Miss Doller réfléchit un instant. Elle avait déclaré
ses scrupules de conscience ; ils n'avaient pas été
acceptés. Si elle quittait, on prendrait une autre
gouvernante plus complaisante et dont le contact
pourrait être dangereux pour Blanche ; tandis que
moi, pensait miss Doller, je profiterai d'un bon
mouvement sitôt que je le verrai naître, je ferai
du bien quand je pourrai, et je ne ferai jamais de
mal.
En conséquence de ce raisonnement, l'Anglaise
accepta de ne rien faire pour gagner ses 1,200 fr.
Combien d'autres à sa place l'eussent peut-être fait
de prime abord, sans lutte et sans scrupules !
De ce moment, fidèle à ses engagements,
miss Doller ne tourmenta plus Blanche, c'est-à-
dire qu'elle n'insista plus pour lui donner ses leçons
et qu'elle se prêta avec complaisance à tout ce
qu'elle désirait. Elle acheta un chien pour occuper
un peu du temps qu'elle ne pouvait pas consacrer
à son élève, et se fit une vie douce, mais passive et
annulée, entre la mère et la fille.
Mme de Castéra , Blanche, miss Doller, Cécile.
une cuisinière et un domestique, telles étaient
donc, les personnes que tout le village du Crotoy
attendait avec une impatiente curiosité : une com-
tesse ! une millionnaire ! il y avait de quoi.
CHAPITRE IV.
KJR petite rïEwuaffère. — !La Chapelle de la. S ai nie.
Le lendemain du jour qui avait ramené à Théré-
sine et à sa mère un ami et un protecteur, la petite
fille se leva courageusement avec le soleil pour aller
chercher des moules dans la mer. Elle voulait prou-
ver à Séverin qu'elle aussi pouvait compter dans le
ménage et y apporter sa part de travail. Mue par ce
louable amour-propre, elle se leva et s'habilla sans
réveiller sa mère, que des pensées alternativement
tristes et consolantes avaient longtemps empêchée
de dormir. Sa toilette fut bientôt faite. De l'eau bien
claire, bien fraîche, en lit les frais principaux.
Patiente avait habitué sa fille à beaucoup de pro-
preté; elle lui avait aussi montré à coudre, et quoi-
qu'elle fût bien jeune encore, c'étaient ses petits
doigts qui raccommodaient sa robe quand un acci-
dent ou l'usure y méfiait une marque. Patiente avait
PAYSANNE ET COMTESSE. 41
manquer à sa fille; elle avait fait, après la
sou mari, une grave maladie dont elle avait
urir. Revenue à la vie , mais faible et lan-
e, elle frémit delà situation où sa mortau-
Thérésine; elle aurait voulu pouvoir pré-
es années pour ne pas la laisser enfant, si
rappelait à lui; ne pouvant changer la
du temps, elle s'était appliquée à mûrir
une raison. Elle en avait fait une fleur de
ui éclosait à la chaleur de son coeur. Ses
'avaient pas été inutiles. L'enfant de douze
onnaii et sentait comme une fille de quinze.
ah été jugée digne, deux ans auparavant, de
première communion ; sa piété et sa raison
aient encore augmentées. Sa mère ne lui
as caché ses craintes , que sa mauvaise santé
l trop légitimes. Thérésine aimait sa mère
elle en était aimée ; elle vit qu'il était en son
ir de diminuer les angoisses maternelles . et,
.ornent l'étourderie et l'inapplication de l'en-
cessèrent en elle. Par la même raison elle se
-a peu à peu, et à mesure que ses forces le
riaient, des soins de leur intérieur. C'était
ui faisait la soupe, qui raccommodait le linge,
nait propre le petit ménage. Puis, comme les
enfants du village, elle savait où trouver les
s et les crevettes. Parfois aussi sa main adroite
sait dans la mer une anguille fourvoyée. S'il
'ail pas de pain à la maison , on mangeait le
ût de la pêche ; si au contraire la huche était
je, si le petit carré de légumes qu'on cultivait
42 PAYSANNE ET- COMTESSE.
derrière la maison , avait donné , alors
remettait sa pêche à une voisine qui la ver
le marché d'Abbeville et rapportait deux
sous qui faisaient bien plaisir. La petite fi
déjà voulu faire elle-même ces courses dan
rance de mieux vendre et aussi pour épai
sou que recevait la voisine à titre de droit i
mission ; mais Patiente la trouvait trop jeu
entreprendre ces voyages de quatre lieues.
— Plus tard, lui disait-elle , quand tu sei
âgée et plus forte.
En attendant, elle lui avait montré à faire
et quand l'ouvrage donnait, elles n'étaient p
malheureuses. Mais en hiver il arrivait souvi
le filet et la pêche manquaient à la fois ; ;
pain aussi aurait manqué sans la pitié et la
amitié des femmes du Crotoy qui s'entendaie
fournir la chaumière du nécessaire.
Nous disions donc que Thérésine , levée à
du jour, était partie pour la pêche. Son petit
à la main , elle marchait dans la direction d
ches de Kan. Lorsqu'elle y fut arrivée, elle t
sur une petite éminence. Là se trouvait ce,
appelait dans le pays la Chapelle de la Sainte.
une cavité dans le roc, formant une espèce de
avec un piédestal naturel, et sur ce piédesl:
petite statue de vierge à peine ébauchée était [
Telle qu'elle était, on avait une grande véné
pour elle dans le village. Voici ce qu'une anc
tradition en rapportait :
Dans les premiers temps du christianisme,
PAYSANNE ET COMTESSE. 43
'ssait les persécutions des empereurs
une jeune fille chrétienne, poussée par
Dieu, avait abandonné une noble demeure
éfugier dans un petit ermitage solitaire,
ntre des rochers, à l'endroit où la mer
tribut des eaux de la Somme. Personne ,
, ne pleurait le départ de Berthilde , car
orpheline et confiée aux soins d'un tuteur
t et coupable. Celui-ci, resté païen, faisait
efforts pour déterminer la jeune vierge à
ux idoles qu'elle avait adorées dans son
et dont un saint prêtre l'avait détachée,
dans sa liberté, persécutée dans sou culte,
euse Berthilde s'enfuit, laissant à son tuteur
biens, et, suivant le précepte de Jésus-
quiita tout -pour trouver tout. Elle s'établit
cellule que la mort récente d'un saint ana-
laissait abandonnée , coucha comme lui
lit de feuilles et se contenta de la nourriture
frugale, qu'elle gagnait elle-même en tres-
s paniers. Sa grande piété l'avait fait cou-
ans le pays. En maintes circonstances on
connu qu'elle possédait réellement l'esprit
i, et l'on venait de bien loin pour la consulter,
f, ii arriva que des pirates danois naviguèrent
dans ces parages, l'aperçurent et résolurent
îmener dans leur pays. Malgré ses cris et ses
., on l'entraîna sur le vaisseau. Mais, sitôt
lit prendre le large , une violente tempête se
a et précipita au fond des eaux le navire et
ES pirates qu'il portait. En cet instant terrible,
44 PAYSANNE ET COMTESSE.
on vil la jeune chrétienne à genoux et
étendus vers la sainte chapelle. Tout à
prodige ! la mère du Sauveur, la vierge
mitage est auprès de Berthilde, la relevant
tenant et lui faisant enfin traverser la me
ramener dans sa chère retraite.
Les habitants du Crotoy avaient grande
miracle, et Thérésine surtout se serait biei
d'approcher de ce lieu sans y dire dévotem
prière à la bonne Vierge et une à la sainte qu'c
protégée. Elle monta sur le rocher el s'ag
aux pieds de la statue. Quand elle eut fini s'
elle s'arrêta un instant avant de descendre
templa le tableau qui s'offrait à ses yeux. 1
se levait majestueusement dans la mer, d
brise légère faisait frissonner les vagues. Il ill
l'horizon de magiques splendeurs et faisait d(
un second ciel de pourpre et d'or. Quelques
les sillonnaient portant leurs voiles bl
comme des mouettes qui étendent leurs a
droite, une large ceinture de rochers ; à gau
bourg de Saint-Valéry qui semble posé au mi
la mer, mais qui, en réalité, n'est qu'un port
Somme; enfin devant elle, à l'horizon, la
mer, cette image toujours si vive , si saisissa
si majestueuse !
Thérésine comprenait ce que ce spectacle a
grand. Ses yeux fixés sur l'immensité des e;
sur l'immensité des deux, elle rêvait, el sa p
se reportait sur les êtres qui lui étaient chers
sa mère si bonne, si dévoué el si malheut
PAYSANNE ET COMTESSE. 45
Puis, revenant à ce qu'elle voyait, elle joignit les
mains en disant avec admiration : Ce que le bon Dieu
fait est bien fait! axiome qu'elle tenait du Domine.
Elle descendit chercher des moules. Une partie de
la matinée s'écoula à remplir son panier qu'elle ne
voulait pas rapporter vide. Quand il fut assez
chargé, la jeune villageoise s'en revint gaîment.
Comme elle atteignait la plage des baigneurs,
elle aperçut Anselme qui venait à sa rencontre. Il
la déchargea de son panier et revint en causant
avec elle. Patiente et Séverin étaient sur la porte;
quand ils arrivèrent, Thérésine se mit en devoir de
faire la soupe. Anselme éplucha leslégumes, la mère
faisait du filet. Quand le dîner fut prêt, le jeune Le
Gallois voulut partir, mais on le retint, et il accepta
d'autant plus volontiers de rester que son père était
reparti de bon matin pour Âbbeville et ne devait re-
venir que le soir.
Le père Séverin était conteur. Il avait beaucoup
écouté dans sa jeunesse, beaucoup réfléchi dans son
âge mûr, et il moissonnait maintenant ce qu'il avait
semé dans sa mémoire et dans son jugement. Ses
expressions, qui n'étaient pas toujours châtiées,
étaient habituellement justes et en quelque sorte
imagées; on aimait à l'entendre, parce qu'en l'en-
tendant on croyait voir.
CHAPITRE V.
Histoire- de Marie Dclmaz.
Pendant le dîner, Séverin fut sollicité par ses
amis de raconter quelque histoire. Comme de cou-
tume, il ne se fit pas prier, et il commença ainsi :
— Vous savez que je suis resté environ un an
au Havre. Vous savez aussi que je ne suis pas in-
sociable et que j'aime bien, le devoir fini, trouver
quelqu'un à qui parler. Or, à côté de la petite
maison où je demeurais avec mon vieil oncle sur
le port, demeurait un ménage qui m'intéressait,
parce qu'il me rappelait mes chères occupations du
Crotoy. L'homme avait un bateau et faisait la tra-
versée du Havre à Trouville. Parfois aussi il diri-
geait ses promenades d'un autre côté, suivant
le bon plaisir de ses passagers. Il s'appelait
Thomas, mais on l'avait surnommé la Pipe par suite
PAYSANNE ET COMTESSE. 47
de l'habitude qu'il avait de tenir toujours une pipe
à sa bouche, même en travaillant. Sa femme, une
grande, grosse et forte drôlesse, maniait la rame
aussi habilement que son mari et lui aidait à di-
riger le bateau. Elle manoeuvrait avec intelligence,
pourvu qu'elle n'eût pas bu trop d'eau-de-vie ; l'ha-
bitude qu'elle avait de boire depuis trente ans de sa
vie, le soin qu'elle prenait d'augmenter chaque année
sa dose de consommation l'avaient rendue capable
d'absorber chaque jour sa bouteille sans y voir
trop trouble. Quand les temps étaient durs et que,
faute d'argent, son gosier appelait en vain le liquide
qu'elle aimait, Thomassine devenait d'une humeur
massacrante qui retombait ordinairement sur une
petite fille de dix ans, nommée Marie, qu'elle avait
un jour ramassée sur le port, et il y avait de cela
six à sept ans. Cette enfant, qui était proprement
vêtue, n'avait pu donner aucun renseignement sur
ses parents, qui sans doute l'avaient perdue. 11 vient
tant d'étrangers au Havre ! Mon ami Thomas fit
annoncer la petite Marie dans les journaux, nui ne
A'iiii la réclamer; peu désireux de s'en charger, il
eu parla et l'offrit à tout le monde, personne n'en
voulut. Force lui fut donc de la garder, et comme
lui et sa femme n'étaient pas de méchantes gens,
elle était heureuse et gaie, sauf, comme je vous le
disais, les jours où sa mère adoptive manquait
d'eau-de-vie. Ces jours-là, Marie les connaissait,
e< elle, s'éloignait prudemment du logis le plus
qu'elle pouvait. J'allais souvent me promener sur
la suer avec Thomas et sa femme, non comme pas-
48 PAYSANNE ET COMTESSE.
sager, mais comme camarade. J'étais si heureux d'
me voir au milieu de ces belles vagues et porté ei
quelque sorte par elle! J'ai toujours trouvé, voyez-
vous, mes enfants, que la mer en disait plus loin
sur le bon Dieu que toutes Ses autres choses de 1;
terre. C'est la mer qui a fait mon éducation reli-
gieuse. Quand je la contemple, je me dis : — Oui
sans doute, Dieu est partout, et tout le déniontr<
dans l'univers ; mais il me semble que la puissance
de ses oeuvres est particulièrement manifestée pai
ces eaux majestueuses, comme la grâce de se;
ouvrages se montre plus spécialement dans certaine!
choses, comme les fleurs. Si je voulais étendre celle
idée, je dirais que je crois que chaque attribut divir
est rappelé par quelque oeuvre divine et a servi ai
Créateur pour la formation de l'univers. Ainsi, le;
deux démontrent sa gloire ; la terre, sa bonté; les
mers, sa puissance, et l'homme, son amour. Donc,
sitôt que mon oncle n'avait pas besoin de mes soins,
qu'il faisait sa sieste ou sa méridienne, je courais ai
bateau de Thomas. Quand il était en mer, j'entrai. 6
dans son logis, et là, je trouvais la petite Marie qui
se faisait grande et belle, et qui travaillait à con-
fectionner de petites pèlottes qu'elle recouvrait en-
suite de coquillages et qu'elle vendait aux mar-
chands. Marie était fort adroite dans cette indus-
trie, et je m'émerveillais à voir ses doigts menus
courir sur l'étoffe el réussir avec ses coquilles à
former les plus jolis dessins. Depuis longtemps elle
avait cessé d'être une charge pour ses parents
adoptifs, grâce à son adresse. Quelquefois ils avaient
PAYSANNE fiT COMTESSE. 49
voulu l'emmener sur le batelet, mais Marie était
une petite peureuse, et elle criait si bel et bien,
quand elle sentait le tangage el le roulis, qu'on
avait renoncé à l'y faire venir. Elle était donc pres-
que toujours seule, mais elle ne s'ennuyait pas
pour cela; elle savait de jolies chansons, qu'elle
avait retenues je ne sais où. A l'entendre, on aurait
dit vraiment que les oiseaux du ciel lui avaient
donné des leçons ; sa voix lançait des fusées
volantes comme celle du rossignol ; d'autres fois
elle modulait si doux, qu'on aurait juré une fau-
vette. Elle n'y mettait point de paroles, et cela se
comprend : les oiseaux ne parlent pas. Marie me
témoignait beaucoup d'amitié ; j'étais toujours le
bienvenu près d'elle . J'admirais comme celte en-
fant, qui ne savait pas lire, comprenait toute chose,
quand elle était grande et belle, comme elle s'en-
thousiasmait et que ses yeux devenaient brillants
lorsque je lui disais un trait de vertu ou de gran-
deur d'âme, et dans mon esprit je comparais Marie
à une belle plante née sans culture, au soleil des
montagnes, et que le bon Dieu fait fleurir par son
seul regard. Un dimanche, dont je ne perdrai jamais
le souvenir, mon oncle s'étanl endormi comme de
coutume, et voulant profiter des heures que durait
son sommeil, j'allai chez Thomas. Il y était, ainsi
que sa femme et Marie. Le batelier avait, comme
d'ordinaire, sa pipe à la bouche, et, comme d'habi-
tude aussi, Thomassine se versait de Peau-de-vie.
Son verre n'était pas plus tôt plein qu'il était vide, el
il n'était pas plus tôt vide qu'il était plein. Thomas
50 PAYSANNE ET COMTESSE.
avait bu aussi pour tenir compagnie à sa femme, et
à cette besogne ses idées s'étaient embrouillées
comme un écheveaude fil laissé à un enfant. Quant
àThomassine, rouge, les yeux brillants, le nez re-
luisant, elle redoublait de paroles et de gaîté.
« Viens-tu faire ta petite promenade quotidienne,
mon fils? me dit-elle quand j'entrai.— Je venais
vous voir; ici ou en bateau, n'importe. — Eh bien !
viens. On étouffe dans cette méchante cabine de
terre; viens respirer dans celle du bateau. —
Thomas n'en peut plus, fis-je observer, il ne tient
pas sur ses jambes; vous l'avez trop fait boire,
mère Thomassine, cela n'est pas bien. — Deux
verres, voilà tout, parole d'honneur, répondit-elle
en jetant un regard de mépris sur le chancelant
batelier. C'est une femmelette, conlinua-t-elle, il
n'est capable d'aller à bout de rien si ce n'est de sa
pipe... Eh ! la Pipe , veux-tu venir à l'eau ? — A
l'eau! à l'eau! c'est la porteuse d'eau, grommela
Thomas essayant de chanter un refrain connu. —
Vous voyez bien, dis-je, qu'il est incapable de
manier la rame. — Et qui le dil que je le destine à
cela? Est-ce que je ne suffis pas bien? Regarde ces
bras, vois cette poigne ; crois-tu que je ne vaux pas
deux hommes ordinaires à moi seule? Allons, c'est
dit, sortons. Et loi, Marie, arrive avec nous. »
Marie voulut résister ; mais cette fois Thomassine,
exaltée dans ses volontés, ne voulut pas être con-
trariée. Elle lira l'enfant par le bras hors de la
chambre, nous poussa d'un coup de poing jusque
sur l'escalier, et, sortit avec nous. Elle nous en-
PAYSANNE ET COMTESSE. 51
traîna jusqu'au bord de la mer. Il faut vous dire que
le batelet de mon ami la Pipe était assez coquet et
recevait parfois d'élégants passagers. On y avait
fait une espèce de cabine dont les quatre murs
étaient tout simplement un rideau de coutil. À l'in-
térieur, deux petites banquettes rembourrées et
à dossiers recouverts de coutil. On ouvrait ou
on fermait les rideaux à volonté. Marie fut installée
dans la cabine. Elle y entra, la pauvre petite pol-
tronne, en recommandant son âme à Dieu. Tho-
massine riait aux éclats de sa frayeur. Elle parais-
sait tellement surexcitée, que, quand elle prit les
rames, j'appréhendai quelque accident de son fait.
Je le lui dis, mais elle se moqua de moi en disant
que le voisinage de Marie me rendait peureux.
Thomas la Pipe voulut se mettre à l'autre bout du
bateau pour ramer comme sa femme, mais ses
rras engourdis par l'ivresse ne faisaient pas de la
bonne besogne. Après quelque temps je m'offris à
le remplacer ; il y consentit, et il alla cuver son vin
dans la cabine, où il ne tarda pas à s'endormir. De
!v->acôtt-, Marie, l'assurée peu à peu en voyant au-
dessus de; nous un ciel d'azur et à nos pieds de
belles vagues bleues et transparentes, se hasarda à
borllv de ta tente et à venir nous trouver. Je ramais
presque seul; Thomassine paraissait engourdie,
elle avait perdu hi parole, et semblait lutter contre
le sommeil ; ses yeir; ne brillaient plus; je l'enga-
geai à al'er se reposer sur les bancs, et elle entra
sous ia tente comme Thomas en sortait. Le soleil
était très-chaud, aucun nuage n'altérait la beauté

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